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Le Père effacÊe Marthe Marandola Illustrations : La Grande Alice


Le Père effacée


Roman de Marthe Marandola Illustrations : La Grande Alice

Le Père effacÊe


À tous les enfants, petits ou grands, de parents « différents »


Marthe Marandola remercie sa complice de vie Geneviève Lefebvre pour ses relectures, conseils, encouragements inlassables, et SophieHéloïse, sa fille, (La Grande Alice) pour son implication à accompagner ce texte. La Grande Alice remercie pour leurs conseils, appuis et soutiens : Léonore Cousin, Niko Economides, David Mills, Soizick Jaffre et l’association LGBT BD de Paris.


L a rencontre avec Léa

Ma fonction m’amène à entendre bien des récits émouvants. Confidentiels, ils sont destinés à l’oubli. J’ai choisi de partager avec vous celui de Léa, tant il me fut saisissant. Cinq longs entretiens. Dès la première rencontre, j’y pense sans cesse. Je ne peux m’en empêcher. J’en parle à des proches. Maladroitement sans doute, car leurs réactions me mettent en colère. Je me dis qu’ils ne comprennent rien. Alors, entre chaque rendez-vous, j’ai commencé à écrire l’histoire de Léa. J’obéis à un mouvement intérieur qui me dépasse. Un père, une mère, un enfant. De qui est-on l’enfant ? De qui suis-je l’enfant ? Que fait l’enfant de l’ histoire de ses parents ? Demande Léa J’ai fermé les yeux. Je l’ai imaginé courant à travers Paris et sa banlieue, se heurtant sans cesse à ce débat qui a enflammé la société française, en ce mois de mars 2013 : les grandes manifestations contre le mariage dit « pour tous », la loi autorisant le mariage entre personnes du même sexe, et qui, par conséquent, ouvre la possibilité d’enfants pour les couples homosexuels. Voix des copains, cris de la rue, chuchotements, confidences, affrontements, désirs et ragots, tapage d’un débat sans fin, questionnements. Cela commence justement comme ça. Léa dans un vacarme de manifestation le dimanche 24 mars 2013.

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SCÈNE 1

Dimanche 24 mars 2013, grande manifestation contre la loi dite du « mariage pour tous » Mais qu’est-ce qui m’a pris de passer par là ! C’est de ma faute aussi, ne jamais écouter les infos. Depuis des mois, les gens se bagarrent pour ou contre le mariage des homos, et toi, tu passes par là, par hasard, mais sur quelle planète tu vis, ma pauvre fille ? Léa s’engueule. On n’a pas idée de se faire prendre là-dedans ! Une foule immense piétine vers l’Arc de Triomphe, direction les Champs-Élysées. Ce monde, ces cris, ces pancartes, ces drapeaux, de loin comme ça, une manif sympathique avec des enfants et de la couleur rose. Mais de près, Léa sent la tension, le rapport de force engagé, le combat. Elle vérifie sa tenue dans une vitrine. L’écharpe bien sur le nez, il fait froid, ça fait ressortir les yeux, belle couleur. Léa se sent jolie, quand même. Quand même quoi ? Qu’est-ce que j’ai ? Je déprime ? Qu’est-ce qui ne va pas dans ma petite tête ? C’est la manif, j’ai horreur de tout ça, je déteste la foule. Et puis, je suis pressée, c’est peut-être dimanche, mais je vais travailler, moi je n’ai personne pour payer mes études.

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La foule, si dense, la contraint à raser les murs des immeubles. Léa baisse le nez, invisible, oui, transparente, ne voir personne, ne croiser aucun regard. Elle file, le visage fermé. Elle calcule le moment où elle va quitter l’avenue. Tout est bouclé, il faut aller chercher un métro beaucoup plus loin. Les simples passants ne sont pas nombreux, tout emmitouflés dans les parkas et bonnets, dans ce jour glacé de cet étrange printemps. Elle a froid. Elle n’est pas assez couverte. Ce manteau, c’est de la fausse doudoune, du rien, le vent passe au travers, heureusement, il y a l’écharpe. Léa voudrait se rouler dedans.


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Vingt minutes qu’elle remonte le défilé, péniblement, tant de monde partout. Depuis les balcons, les manifestants sont encouragés et salués. On y agite des drapeaux, on reprend les slogans : un papa, une maman pour tous, et aussi : un papa, une maman, on ne ment pas aux enfants. Elle ne veut pas entendre. Se sent si mal. Vite, s’en aller. Ne pas se tourner vers le cortège dont les cris l’assaillent, personnellement, contre elle, oui, c’est comme ça qu’elle le ressent. C’est physique. Elle ne veut pas qu’on lui demande son avis. Elle n’a pas d’avis. Ne veut pas en avoir. Voilà des semaines qu’on lui demande son avis, partout, à l’école, chez les copains, dans la rue : tu dis oui ou


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non à cette loi qui brise la famille traditionnelle, le socle des valeurs du pays ? Qu’est-ce que tu en penses ? Tu es jeune, en âge de faire des enfants, d’être en couple, tu as une opinion, tout le monde en a une, non ? Alors, pour ou contre le mariage gay ? Pour que deux hommes ou deux femmes se disent père et mère ? Lequel va s’appeler maman ? Une maman qui se rase ? Un papa en jupe ? Ils vont devenir fous ces enfants. Tout le monde a besoin d’un père et d’une mère, il n’y a pas à revenir là-dessus. Tu as bien des parents, toi ? Alors, pourquoi en priver les autres ? Tu es d’accord ? Allez, dis ce que tu en penses ! Allez, dis-le ! Ne pas avoir d’opinion, c’est complètement nul ! Non, Léa ne veut pas répondre, ne veut pas entendre, ne veut pas réfléchir, ne veut pas prendre position. Ne sait pas. Ne veut pas être là. Je ne sais pas ! Non, Léa n’est pas ici pour la manif, c’est une erreur, elle est juste de passage. Hier soir, elle a raté son train, pour sa banlieue nord où les gens ne ressemblent pas à cette foule. Elle a juste dormi chez une copine. Je me sens mal. Je vais vomir ? Tourner de l’œil ? Ça crie encore plus fort maintenant. La foule piétine, n’arrive plus à s’écouler. Que se passe-t-il, là-bas, loin, en tête de cortège ? Des gens s’énervent : on ira jusqu’ à l’Élysée, on va pique-niquer sur les Champs, les policiers, qu’ ils nous gazent, mais oui, les photographes sont prêts, ce sera un de ces scandales, des enfants gazés ! On va faire trembler le gouvernement, on est là, on ne repartira plus. Le renverser, oui, pourquoi pas, puisqu’on ne nous entend pas ? Votre loi on n’en veut pas, jamais ! Une clameur monte. Léa prend peur. Il faut passer encore une bonne dizaine de mètres dans une foule de plus en plus compacte, prendre la rue à gauche, ce sera fini. Allez marche, dépêche-toi, glisse-toi, je n’en peux plus des slogans et des haut-parleurs. Elle en a plein la tête, ça hurle : un enfant un papa une maman ! Ça le chante sur tous les tons : papa, maman, un enfant, une famille pour la vie ! La cause est là, juste devant Léa : sous une porte-cochère, au coin de la rue, des « pour le mariage pour tous », un garçon en robe de mariée, deux filles avec des pancartes autour du cou : lesbiennes mariées. Elles se tiennent par la main. Sifflets, gestes. Vous ne méritez pas d’avoir des enfants, honte, rebuts, on ne va pas vous laisser pourrir notre société ! Ça suffit, le service d’ordre va arriver, dégagez ! Rentrez chez vous, allez faire


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vos saloperies ailleurs ! Eux crient : Deux pères, deux mères pour aimer ! Vive la vie, vive l’amour ! Un garçon de la manif s’avance vers les filles enlacées : Qu’est-ce que tu connais à l’amour, connasse, espèce de gouine ? Léa arrive, fermée, ne rien entendre, ne rien voir, qu’ ils se débrouillent tous, ce n’est pas mon problème. Au même instant, le garçon en mariée est pris à partie par deux costauds. Dégage, t’entends, tu veux qu’on te vire ? C’est notre manif, on n’a pas envie que nos enfants voient un dégénéré comme toi, vous êtes déjà partout dans les médias, nous, ici, on est chez nous, dégage ! Le garçon en mariée, se tourne vers Léa : je ne suis pas beau en femme ? Belle, belle, comme le jour, chantonne-t-il en se dodelinant sous les huées et les quolibets. Les costaux le poussent avec le ventre, les bras écartés, comme un animal répugnant qu’on ne touche pas. Sifflets, slogans encore plus forts. Léa se retrouve coincée entre le mur de l’immeuble et le garçon, les deux types du service d’ordre, la foule qui hurle. Poussez-vous, Mademoiselle, dégagez. File où on te casse la gueule, connard, dégagez, les salopes ! Plus assez d’air, trop, trop. Le cœur bat, tremblements, étouffement. Léa tourne enfin le coin de la rue, nez à nez maintenant avec des policiers casqués, cuirassés. Derrière elle, la manif grondante. Les provocateurs chassés la bousculent. Les jambes deviennent molles, elle se sent partir, tomber, s’évanouir, s’appuie sur le mur, se laisse glisser par terre. Elle veut se relever mais les jambes sont en coton. Le garçon en mariée est penché sur elle : ça va ? Tu as besoin d’aide ? Les deux filles aux pancartes, la prennent par les bras, l’aident à se relever. Un monsieur s’extrait de la manif pour la secourir, puis un CRS : vous avez besoin des secouristes ? Non, non, ça va ! Juste un petit malaise, c’est la foule, je n’aime pas ça. Viens, dit une des filles, il faut t’asseoir, oui, sur le bord du trottoir, reprends ta respiration. Il faut l’allonger dit le monsieur de la manif. Ou j’appelle les secours, dit le CRS, ou vous dégagez tout de suite. Une des filles proteste : On veut se montrer, ils n’ont pas tous les droits, nous aussi on veut manifester !

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Mais le CRS d’un ton autoritaire : Vous partez immédiatement ou on vous embarque, c’est clair ? Ça va mieux, dit Léa, je n’ai pas besoin de secours, merci. Allez les filles, dit le garçon en mariée, on dégage, ça va mal tourner. Le CRS patiente, mais on sent qu’il ne va pas attendre longtemps, eux aussi sont à cran. Au-delà du cordon de policiers, c’est le calme, la vie comme avant. Il faut aller jusque-là avec les jambes flottantes, s’en aller, vite, je vous en supplie, je veux partir. Les trois contre-manifestants : Oui, on t’aide, moi aussi j’en ai marre, on a eu tort de venir, ça ne sert à rien, ce sont des cons, on se tire. C’est bien la première fois que je me sens rassuré par les CRS. Ils vont plus loin. S’installent sur un rebord de fenêtre, où ils peuvent. Léa veut repartir tout de suite. Mais non, attends encore un peu, tu es toute blanche. Tu es tombée, tu faisais peur. Ça t’arrive souvent de t’ évanouir ? Je ne sais pas ce qui m’est arrivé. Elle pense : je ne sais pas ce qui m’arrive depuis quelques jours. Le garçon défait sa robe, ce n’est quand même pas pratique ce truc-là ! En rigolant et en tendant sa robe aux filles : tiens t’en veux, pour ton mariage ? Je vais me la mettre autour du cou, comme un boa, j’ai trop froid en tee-shirt. C’est un rigolo. Il se déhanche comme une fille du Lido. On est tranquille maintenant, on peut déconner. Enfin souffler. Relâcher la tension. Léa explique : Je suis malade depuis hier, depuis le dîner avec ma promo. Regards curieux des autres. L’ école d’art, rue de Vienne, précise Léa. Je connais, j’avais une copine là-dedans, c’est du sérieux. C’est la fille avec la mèche rouge qui parle. Elle a un anneau dans la lèvre. Léa ne peut s’empêcher de la fixer en pensant que c’est dommage cet anneau, on ne voit plus que cela, le visage est joli, comme un dessin de Botticelli, le peintre de la Renaissance, l’ovale du menton et les pommettes légèrement saillantes. Ça a l’air d’aller mieux, lui dit la fille qui se sent scrutée. Tu fais de l’art, c’est super, du dessin ?


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Léa se reprend, gênée : Oui, peinture, huile. Je préfère l’aquarelle. J’aime bien travailler avec plusieurs matières, les mélanger.

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Cela fait du bien de parler. On entend la manifestation à deux rues de là, sifflets, slogans, chansons et hurlements au micro, sans bien comprendre ce qui se dit. L’autre fille : vous les entendez ? On a eu tort de venir, ça ne sert à rien, on aurait pu se faire casser la gueule. Elle se lève, fait quelques pas. Je suis soulagée qu’on soit sortis de là. Alors, hier ? Reprend Mèche Rouge, sans quitter Léa des yeux. On est allé dans une brasserie à Montparnasse, c’ était gras, tout ce que je déteste, et cher, j’ai payé 25 € ! Sans boisson, juste un plat et un dessert, un plat pas terrible et un dessert surgelé, je déteste ces endroits ! Tu m’ étonnes, dit le garçon, c’est un quartier cher ! Tu as été malade ? demande l’autre fille. Léa se laisse aller à ce moment de sollicitude, c’est bon. Vous êtes copains ? demande-t-elle On se connaît un peu, en fait on s’est retrouvé par hasard avec la même idée d’aller faire chier la manif.


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Moi, dit le garçon, je suis très copain avec la copine de Mat. Léa comprend, Mat c’est Mèche Rouge, la fille à l’anneau. On fait les gouines ensemble, dit l’autre fille, mais on n’est pas ensemble, justes copines, on aime bien déconner. Alors, reprend Mat Mèche Rouge, hier, raconte ? Elle a un regard qui ne lâche pas, celle-là. Hier, j’ai été malade, j’ai vomi et tout ça. La soirée était pourrie. Elle avait bien commencé et puis on s’est engueulé à cause de cette loi sur le mariage pour tous. Un mec de la promo a lancé le sujet, il a une théorie sur la famille, comme quoi la loi va tout foutre en l’air. La discussion est partie en vrille, dommage, oui vraiment, parce qu’avant, on s’entendait plutôt bien et ça a fait une soirée nulle. On s’est engueulé. Et toi, tu en penses quoi ? demande Mèche Rouge. Moi, ils me saoulent, chacun fait comme il veut, je n’en ai rien à faire. Et sur les enfants, tu en penses quoi ? répète Mèche Rouge Je ne pense rien. Déjà, je n’ imagine même pas avoir d’enfant. Elle continue : Non seulement c’ était une mauvaise soirée, en plus c’ était trop tard pour rentrer chez moi, à Enghien, alors je suis allée dormir chez une copine près d’ ici, à Neuilly. Ils parlent en même temps : Et maintenant tu vas où ? Pourquoi tu étais là ? Je bosse dans un restaurant. Oui, le dimanche, la semaine j’ai cours. Je travaille le vendredi et le dimanche soir, des fois le samedi. Mèche Rouge sourit : un restau semblable à celui où tu t’es intoxiquée hier soir ? Mon patron n’est pas un tendre mais il n’empoisonne pas. Léa se lève. Merci ça va mieux, c’est passé. Tu n’es pas enceinte, au moins ? Moi, je tombais dans les pommes, dit Mat Mèche Rouge. Mais non, dit Léa qui, à nouveau, se sent mal. Te fâches pas, dit Mat, ça peut arriver à toutes les filles même en faisant attention, moi je ne suis pas que lesbienne, j’aime bien les garçons aussi, alors c’est arrivé. Je ne suis pas fâchée, dit Léa. Elle ne voudrait surtout pas que Mat pense ça. Elle lui sourit. Non, tu vois en ce moment tout me porte sur les nerfs, je déteste ces ambiances et ces beaux quartiers, je me sens mal ici.


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Ils rient : nous aussi. Je m’en vais, dit Léa. Je suis hyper en retard, il faut que j’aille récupérer un métro. Elle les embrasse tous. Mat lui dit : on est souvent Canal St Martin au niveau de la rue des Écluses, si tu veux prendre une bière avec nous, tu es la bienvenue, on a aussi un endroit pour faire des expos, si cela t’ intéresse. Merci, dit Léa. Prends mon numéro de portable, dit Mat. Oui. Merci encore, sans vous… Oui, oui, c’est normal. Léa s’éloigne rapidement, elle les entend encore : on fait quoi maintenant, j’ai faim. Courir vite, elle est en retard. Et inquiète aussi : Vraiment, je ne me sens pas bien, qu’est-ce qui m’arrive ?


Scène 2

Léa au travail dans le restaurant

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Putain, c’est quand même pas compliqué de bien positionner les tables, il faut que je fasse une croix par terre, à la craie ? Tu vois bien, si cette table n’est pas assez poussée, tu perds un couvert, tu vas la mettre où, la chaise ? Arrête de me dire que de toute façon ils vont la bouger, c’est à toi de bien faire les choses et d’avoir toujours un œil dessus pour le résultat. Le résultat, putain, un couvert de plus, c’est, je ne sais pas moi, un groupe de copains qui peut s’ installer, tu comprends ? Ce n’est pas qu’une personne. Si le groupe ne peut pas s’ installer, ils s’en vont et toi, tu restes là comme un con, à mettre deux personnes sur une table de six. Léa, quand même, c’est gentil d’ être passée, tu viens travailler pour demain ? Si c’est pour demain, au moins tu seras à l’ heure ! Quoi, malade ? Je le suis moi, malade ? Fais voir ta bouille, tu vas te refaire un maquillage, pas de cernes ici, c’est compris ? Les mecs aussi c’est pour vous, personne de négligé, on se maquille. Qu’est-

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