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Marc

Concini

Les Zapiskies Tome 1 - Quentin


Les Zapiskies Tome 1 - Quentin


Marc Concini

Les Zapiskies Tome 1 - Quentin


Chapitre 1 - L a galaxie rose Alors que nous entrons dans le cent-douzième millénaire après Jésus Christ, l’état de l’art dans la compréhension de l’univers est très circonscrit à la galaxie rose, structure icosaédrique composée de 12 foyers lumineux et d’un gigantesque trou noir en son centre. A chaque début de semaine, il est possible depuis Chiasmin, la planète de cristal bleuté en bordure de galaxie, d’admirer les croisements de rayons du Soleil d’or, de l’Hyperus rougeâtre et du Ninox violet, trois des douze foyers lumineux.

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C’était bien ce que faisait Quentin avant de se mettre à son travail depuis son laboratoire électromagnétique situé au coeur d’une petite cité, la plus à l’écart de cette planète, à Agatha où de nombreux galacticus s’étaient regroupés au soixante douzième millénaire. Très récemment, certains ingenius, dont Quentin, avaient fui la Terre depuis la dernière guerre pour s’installer à Agatha et former une minorité importante de la cité. Dans la contemplation de cette scène hebdomadaire, il subsistait chez Quentin une pensée pour cette Terre lointaine, située presqu’à l’antipode de Chiasmin dans la galaxie rose. Elle était si proche du soleil d’or qu’il ne pouvait la discerner. Une pensée chargée de souvenirs d’enfance épanouie et riche, avec des parents heureux et amoureux, à l’écoute de leurs quatre garçons. Certes, ils étaient quelque peu confinés dans leur petit home à Paris, la cité éternelle. Toutefois, la bonne situation professionnelle des parents leur permettait de profiter pleinement des dimensions culturelle et scientifique de la cité.


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De cette éducation, il était resté à Quentin ce goût pour la science de l’homme, le respect des traditions et des racines. Il avait traduit des ouvrages du deuxième et du troisième millénaires, du temps où tous les hommes étaient sur Terre. Etonnament, les ouvrages du deuxième millénaire lui avaient paru beaucoup plus raffinés que ceux du troisième, notamment dans le style et le choix des mots. La thèse de Quentin à ce sujet repose sur l’hypothèse que l’ingenius se serait laissé dominer par les outils qu’il concevait, précipice de l’appauvrissement intellectuel. Ces outils répétaient des phrases convenues en nombre limité, dans l’incapacité de composer et de structurer des textes originaux. Ils véhiculaient l’image d’un monde virtuel parfait sans attacher suffisamment d’importance à l’intelligence émotionnelle née de l’observation du monde réel. Ce sujet faisait encore l’objet de débats animés dans les cercles de spécialistes de la vie terrestre des hommes des dix premiers millénaires, à l’époque des Hertziens. Plutôt que de se perdre

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dans un tel débat, Quentin préférait porter un regard évolutionniste sur l’espèce humaine à l’échelle des millénaires. Un travail acharné lui avait permis de développer une théorie sur l’évolution de l’ingenius et l’émergence progressive du galacticus qui lui avait valu un prix au salon de l’homme à Paris.

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Selon lui en effet, les deux espèces ont longtemps coexisté sur terre avec une démarcation de plus en plus profonde qu’il expliquait par des types de personnalités différents. L’ingenius serait dominé par des traits d’anxiété et de paranoïa qui, en se reproduisant, auraient contribué à fortement sédentariser l’espèce et à la confiner dans des murs étroits. Il puiserait son génie en son for intérieur, « in »-« genius ». De l’autre côté, le galacticus trouverait son origine chez l’homme plutôt dominé par le narcissisme et le sens social, se mirant dans la voie lactée. Déprimé dans un monde qu’il croyait fini, il s’est doté de tous les moyens pour sortir de ses murs, s’évader de la Terre. Il a commencé dans un


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premier temps par vivre en fusée galactique, sorte de radeau de la galaxie ayant si souvent échoué sur des planètes sans nom. Il a fallu ensuite attendre le huitième millénaire pour trouver des récits d’épopée spatiale de plus d’un siècle. L’invention de l’accouchement en loveuse oxygénée expliquera en grande partie le saut de longévité de telles épopées. Ces premiers accouchements, à haut risque, représenteront une menace de disparition pour les galacticus désireux de ne pas revenir sur Terre. Le deuxième facteur qui favorisa ce passage aux expéditions centenaires fut celui de la découverte du vaniox trois siècles plus tard sur Litotium. Des piles à vaniox remplacèrent les recharges de plutonium dont la capacité d’alimentation en énergie de toute une station galactique n’excédait pas dix ans pour un équipage de cinquante personnes. Dès lors, les retours sur Terre se firent de moins en moins nombreux au point que les galacticus se sentirent en décalage croissant avec les ingenius dans le partage du quotidien

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et des besoins de chacun. Quentin avait été marqué par un récit de retour sur Terre des galacticus après quelques années en station spatiale. A bout de force, épuisés mais fiers de leur aventure, ils s’attendaient à un accueil festif. Ils furent accueillis avec beaucoup de distance, emmenés de force chez des soi-disant médecins. On leur prescrivit des traitements chimiques qui les fatiguèrent davantage, puis on leur brûla la gorge. Ce fut pour éviter une épidémie de grippe cosmique, hautement pathogène. Une fois remis de ce traitement presque sauvage, ils furent vaguement questionnés sur leur périple et ils durent passer de longues heures à écouter les difficultés des uns et des autres à s’épanouir dans leur quotidien. Et ce, notamment pendant des repas gargantuesques. Les enfants galacticus comprenaient de moins en moins pourquoi leurs aînés consacraient autant de temps aux ingenius, et leur retour en famille dans la station, ce nouveau cocon familial, était de plus en plus apprécié. Quelques enfants ingenius s’émerveillaient devant les imposants


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vaisseaux qu’ils ne reverraient peut être jamais et sans doute, ils auraient aimé être de la partie, loin des fessées paternelles et des crises de larme maternelles. Intransigeants, les parents tenaient fermement la main de leurs enfants : ils n’avaient aucune chance de s’évader avec ces nomades du futur. Ainsi, le galacticus, que d’autres auraient volontiers appelé poeticus, sous ses premières formes était né : malingre, se nourrissant uniquement d’aliments recomposés, au métabolisme nettement inférieur à celui de son homologue, l’ingenius. Désormais, il puisait son énergie au repos sous des lampes à hélium qu’il pouvait aisément recharger dans la galaxie. Sans poils, très peu musclé, de grande taille, le charme des galacticus, tels que décrits dans les romans des cybernomades (du huitième au vingt sixième millénaire), se trouvait dans la couleur des yeux, la forme du nez et du front, une toute petite bouche laissant entrapercevoir une dizaine de petites dents. Il s’arrangeait également d’habits très proches

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du corps, mettant en perspective le moindre muscle. Au-delà de ses qualités physiques, son instrument de séduction restait l’humour qu’il maniait avec élégance et spontanéité. Autant de traits de personnalité, sens social et narcissisme, qui confirmaient la thèse de Quentin.

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Lorsque les galacticus cherchèrent à s’installer durablement sur des planètes de la galaxie rose, les choses commencèrent à se gâter pour eux, comme si l’immobilisme était synonyme de malchance, voire d’interdit. En effet, chaque tentative se soldait par une perte totale des galacticus sur site, soit par isolement et folie, soit décimés par des espèces dont ils n’avaient guère soupçonné l’existence. Ce fut le cas notamment avec les mojeh sur Diérex, planète du système Hyperboloé, adjacent au système Hyperus. Les mojeh s’apparentaient à des espèces végétales ingrates et rugueuses. Leurs épines étaient autant de petits bras sur un buste longiligne recouvert de feuilles écaillées. Les pétales au sommet de


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la tige camouflaient un vaste orifice tranchant, toujours prêt à couper la tête du premier galacticus venu. Après une découpe soignée de la chevelure, ils recrachaient la tête, déchet sans goût ni saveur comme il y en a tant dans les chaînes alimentaires sous-optimales. Grâce à leurs ondes toxiques, ils immobilisaient les galacticus et n’avaient plus qu’à se pencher pour les décapiter. Ils avaient également la faculté d’avancer très vite au moyen de leurs racines très souples, à la croisée desquelles se trouvait un bulbe cérébral de taille très variable. Bien armés, bien organisés, et très nombreux, ils avaient toujours une longueur d’avance au final sur les galacticus. Si bien que ces derniers durent se replier jusque sur Terre pour se protéger des mojeh. De cette période appelée la restauration, autour du cinquantième millénaire, est née la réconciliation entre les galacticus et les ingenius. Les ingenius possédaient des armes de destruction suffisamment rapides pour détecter et attaquer à longue distance les garnisons mojeh. Les galacticus et les ingenius ont donc réappris

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à vivre ensemble, non sans mal ni querelle. Finalement, un vaste métissage s’organisa, et de notre millénaire, il est bien difficile de prétendre à la pureté galacticus comme à la pureté ingenius.

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Toutefois, le naturel revint au galop, et ce furent les galacticus, avec les armes d’ingenius, qui repartirent à la conquête de la galaxie rose, pour la croisade du soixantième millénaire. Durant une dizaine de millénaires, les galacticus envahirent certaines planètes pour s’y installer et finalement bien souvent les délaisser. Ils retrouvèrent parfois des vestiges des premières conquêtes d’avant la restauration. Cette croisade toucha à sa fin avec les découvertes d’Oxymok et Chiasmin, deux planètes de cristal aux nombreuses surprises, sources de vies tant recherchées et sources de richesses insoupçonnées, marquant un grand renouveau dans les esprits humains. La joie triomphante des galacticus fut le reflet de toutes ces années d’attente religieuse. Ils avaient eu cette force de croire jusqu’au bout


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à ce que les ingenius qualifiaient d’impossible ou d’hérésie. C’est d’ailleurs cette ténacité qui avait fasciné Quentin dans ses lectures de romans d’histoire. Un brin de folie et d’irrationnel les avait guidé dans ce dépassement d’eux-mêmes, dans l’acceptation de l’insoutenable au service d’une cause dont ils ne verraient jamais les conséquences. Quelle joie  ! Ils ne savaient comment remercier leurs aînés pour le chemin parcouru et les souffrances endurées. Quelle évidence ! Tout cela n’était désormais que bon sens et certitude. Ces deux planètes, Oxymok et Chiasmin, avaient en commun de tourner l’une autour de l’autre, comme deux jumelles, sans pourtant pouvoir dire laquelle des deux était la satellite de l’autre. Chiasmin, vue de l’espace galactique, ressemblait à une boule de cristal marquée par des tâches bleutées d’oxydation, parfois blanches dans les zones d’oxydation forte. Oxymok s’apparentait également à une boule de cristal, dans les mêmes proportions que Chiasmin, cette fois-ci recouverte de mousses vertes laissant

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