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Jeannine Anziani

Les oranges suivi de

La voyageuse amoureuse

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Les oranges suivi de La voyageuse amoureuse


Jeannine Anziani

Les oranges suivi de La voyageuse amoureuse


LES ORANGES Ce matin, encore mal réveillé, Maxence était entré dans la cuisine, à l’ instant précis où sa mère coupait des oranges… Tout à coup, flash, association d’ idées, des images étaient revenues… Aujourd’ hui cela devait bien faire… Oh ! Putain ! Un an déjà ? Ce soir-là… Il n’avait jamais dit à personne ce qui s’ était passé ce soir-là devant le vieux moulin. C’était un dimanche et Maxence avait été traîné chez Fred, son meilleur pote, quand soudain il avait regardé sa montre  : horreur, dix-neuf heures quarante-trois ! Vingt heures


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dans quelques minutes et il était toujours à Callas ? Problème ! Grave, vu que lui habitait Cabriès. Les deux villages voisins étaient distants de peu de kilomètres, mais la route qui menait de l’un à l’autre faisait une boucle et la montée vers Cabriès était raide. Entre parenthèses, qu’est-ce qu’il l’aimait sa maison nichée dans les ruelles hautes du village immortalisé par le peintre provençal Pierre Ambrogiani. Seulement, chez Maxence, on ne badinait pas avec l’heure des repas. L’heure des repas était sacrée ! Si on arrivait en retard, il ne fallait pas croire qu’on pouvait passer à table subrepticement. Le regard de son paternel suffisait, et il ne lui restait plus qu’à se réfugier dans sa chambre l’estomac vide ! Alors ce fameux dimanche, c’est d’urgence qu’il avait sauté… sur Théoden sa mobylette déglinguée, baptisée comme l’un des héros du Seigneur des Anneaux. Sauf que… impossible de faire démarrer cette foutue mob ! « Merde, fait chier !


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– Prends mon vélo, avait suggéré Fred. – Tu rigoles, avec la côte à monter… Non, je pars à pied, par la colline, le Vieux Moulin… on verra demain pour le booster. » Et il était parti en courant sous le soleil couchant. Il avait couru, à perdre haleine, à travers la pinède, quand soudain des hurlements l’avaient stoppé net. Les pins déformés par le mistral étaient devenus menaçants dans le crépuscule. Son cœur s’était mis à battre sur un rythme désordonné : « bah, avait-il pensé, c’est à cause de la course ». À nouveau, il avait regardé sa montre, dix-neuf heures cinquante et une... Pas de temps à perdre. D’ailleurs, un grand calme uniquement rythmé par la rengaine des cigales. Alors, il avait repris son parcours en faisant de longues enjambées. À cet endroit-là, le chemin bifurquait presque à angle droit. Au même moment, plus rapprochés, de nouveaux hurlements… Ralentissant un peu sa foulée, des frissons dans le dos, il s’était d’abord

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maudit d’avoir oublié le matin même son portable dans sa chambre… puis il s’était encouragé : « Oh mec ! T’es chef de bande ou pas, ne me dis pas que tu flippes… » tout en notant mentalement que les cigales avaient arrêté leur chanson. Bah ! une coïncidence  : il savait bien que les cigales arrêtaient leur crincrin dès que la température baissait. Devant lui, dans l’ombre naissante, à travers l’enchevêtrement des genêts aux fleurs d’or, des arbousiers et des cistes pourpres, le moulin abandonné se profilait. Une silhouette lui tournait le dos et gesticulait. En une fraction de seconde il avait imaginé un crime monstrueux, un viol, une atrocité... Puis, une nouvelle fois, une plainte lancinante. Seulement cette fois-ci, nettement, Maxence avait compris le sens des cris stridents : «  Paulette ! Paulette, Paulette, mon amour, ma chérie, comment vivre sans toi, Paulette, ma bien-aimée… » Immédiatement, il avait pensé à la chanson que son père fredonnait quand sa mère déposait


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sur la table familiale la marmite contenant les petits paquets de veau mijoté. Il devait probablement au prénom le fait que sa frayeur s’était envolée d’un coup. Simultanément, il avait presque eu envie de rire ; enfin, emporté par son élan, le jeune homme était venu buter sur un personnage masculin qui avait fait volte-face. « Pa… pi ? » Maxence n’en revenait pas, son grand-père ! L’homme était son grand-père. Le père de son père ! Il en avait eu les jambes coupées ! Ce grand vieillard sec, rigide, notable et respecté  était ancien notaire à Marseille. Été comme hiver, l’on pouvait le croiser dans les ruelles du village en costume-cravate. Or, voici que l’homme si respectable, craint de toute la famille, se trouvait devant lui, blême, hagard, en manches de chemise, un pan dépassant de son pantalon, sa cravate desserrée pendant de travers et les cheveux blancs hirsutes. Maxence aperçut la veste du costume jetée sur un buisson. Son grand-père le regarda fixement : « Oh, Maxence, c’est toi ? »

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