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Emile Hesbois

La dame de Plouzane


La dame de PlouzanĂŠ


Émile Hesbois

La dame de Plouzané


L’institutrice écrit au tableau noir avec des pleins et des déliés : Florange, le 23 octobre 2011 Nous recevons aujourd’ hui Vicente Puma Fondeur de hauts-fourneaux Fin de récréation, les enfants entrent dans la classe de CM2, certains plus vifs sont déjà assis à leur pupitre, d’autres, plus nonchalants, traînent les pieds. Vicente attend que le calme soit revenu, que la porte se referme ; traverse la cour, passe sous le gros tilleul, les premières feuilles jaunâtres tombent sur le béton. Deux jours plus tôt, il a rencontré l’institutrice à la boulangerie du quartier. Elle est entrée quand la commerçante disait :

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« Si on ferme le haut-fourneau, je n’ai plus qu’ à mettre la clé sous le paillasson. » Et la dame a enchaîné : « À l’ école du Centre, la majorité des élèves sont des enfants d’ouvriers et ils sont très perturbés par tout ce qu’ ils entendent. » La boulangère a fait les présentations. Madame Chaussois l’institutrice, monsieur Puma fondeur au P6. Madame Chaussois l’a invité pour parler aux enfants de sa classe, voyant qu’il hésitait, elle lui a dit : «  Vous parlez de ce que vous voulez, je vous donne carte blanche. »  Elle avait le sourire et la chevelure bouclée de Sabine Paturel, la chanteuse des bêtises. Alors, il avait dit oui. Il a passé une nuit agitée… qu’allait-il raconter à des mômes de dix ans ? Ce matin, il a revêtu son costume de velours rouille, demandé à Diane, sa chatte noire et blanche, de lui souhaiter bonne chance, pris sa guitare pour se donner une contenance et sa musette de cuir avec son casse-croûte.


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Après avoir traversé la cour, il dépose sa musette dans le vestiaire. Les enfants ont accroché manteaux, anoraks et écharpes, de chaque côté, à des patères munies de boules jaunes. Il entre dans la classe tenant sa guitare à la main comme un bouclier. C’est une grande pièce avec des murs de plus de quatre mètres de haut, des radiateurs plats comme dans les années soixante, avant la restriction du chauffage, à une époque où il y avait le plein-emploi. Une trentaine de paires d’yeux l’observent en silence. Il flotte une odeur de trognon de pomme. Un garçon coiffé en pétard, au dernier rang, cogne du coude son voisin : « Tu as vu ses cheveux longs et son costard, il n’a pas le look d’un fondeur.  – Il est passé par le Zénith, répond son voisin très basané ! – C’est quoi le Zénith ?  – Une salle de concert à Paris ! – T’es con ! »  Une grande fille avec un bandeau dans les cheveux se tourne vers la rangée du fond. « Vous avez vu, sa guitare est noire !

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– C’est parce qu’elle a cramé ! répond un garçon rondouillard aux joues cramoisies. » Madame Chaussois est derrière une table faisant face aux élèves. Elle n’a plus le sourire de la boulangerie, elle a un regard d’institutrice. « S’ il vous plaît, on se tait », dit-elle d’une voix calme, mais assurée. Elle s’avance vers lui en robe courte, au-dessus du genou, avec de grandes bottes galbant ses mollets. Elle lui sourit enfin, ce qui le rassure. Elle pose sa chaise à côté de lui et se dirige vers le fond de la classe en claquant des talons. Les enfants la regardent passer comme le défilé du 14 juillet. Elle se campe derrière les plus remuants la main droite sur la hanche. Il est seul face aux enfants. Par les trois grandes fenêtres, le soleil baigne la classe de ses rayons tièdes. Il prend un mouchoir plié en quatre dans la poche de sa veste et le pose sur la chaise avant d’y mettre le pied. Il ajuste la courroie de son instrument. Il regarde les enfants et dit : «  Je suis le petit-fils d’un émigré espagnol, mon grand-père s’appelait Eduardo, il m’a appris à jouer de la guitare, je vais vous interpréter le concerto d’Aranjuez. C’est une petite ville près de Madrid… »


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Quatre accords caressés du pouce… Ses doigts courent sur les cordes… il secoue sa tignasse… descend dans les graves… Les enfants subjugués ne le quittent pas des yeux, parfois un regard vers l’institutrice qui écoute, paupières baissées. Une petite rousse du premier rang, en robe à fleurs, chuchote à sa voisine. « Sophia, tu crois qu’elle dort ? – C’est pour nous observer sans se faire remarquer », répond Sophia. Dernières notes, le musicien fait un petit salut de la tête, l’institutrice applaudit. Les enfants, surpris, sursautent. Vicente fait un petit rappel avec un air des Gypsy King. Les enfants battent des mains et se lancent dans des djobi djoba, ils se lèvent. Madame Chaussois s’avance au milieu de la classe avec un bruit de castagnettes. D’un regard circulaire, elle calme les plus exubérants. Le musicien pose sa guitare sur la chaise. Il marche à gauche, à droite, et attend que chaque enfant soit assis, il les regarde et dit : « Il était une fois… » Il se lance dans une histoire de gardiens du feu habillés de costumes en aluminium avec des visières comme des cosmonautes qui sont

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confrontés à un géant. Écrasant tout sur son passage, il leur a volé la boule de fonte incandescente. Suit alors une quête par monts et par vaux pour retrouver leur trésor et le ramener à la ville. Pendant que Vicente conte le voyage des hommes du feu, les chaises crissent sur le pavé. Madame Chaussois s’avance avec un petit sifflement de la langue posée sur les dents. Vicente comprend alors qu’il faut faire appel à d’autres personnages pour ne pas perdre son auditoire. Juste devant lui, un petit garçon très pâle, fluet, portant lunettes, lève le doigt. Le conteur s’arrête et le garçon demande : « Monsieur, ce n’est pas logique votre histoire, la fonte en fusion, elle sort du haut-fourneau à 1600 degrés, mais après, elle refroidit. » Une grande fille du dernier rang plus grande que les autres se lève et interpelle. « Madame, il faut toujours qu’ il fasse le malin. » L’institutrice s’avance calmement vers le premier rang, on entend à peine le bruit de ses pas. «  Adrien ! Monsieur Puma vous raconte une histoire et dans une histoire, il y a toujours de l’ imaginaire. »


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Et elle retourne vers le fond de la classe en claquant des talons. Vicente reprend la parole. «  Imagine Adrien, que les géants ont une boîte-mystère qui garde les matières au chaud. – Une grande bouteille thermos, dit le gamin coiffé en pétard. – Dans mon histoire, nous l’appellerons la boîte-mystère. Avez-vous déjà vu une bergère qui garde les moutons ? – À la télévision, dit la grande fille du bout de la classe. – Dans mon pays, dit une fille à la peau noire, il y a des enfants qui gardent les chèvres. – Dans mon histoire, il y a une jeune bergère qui a votre âge, c’est elle qui va aider les gardiens du feu. » Et Vicente reprend le conte avec la bergère qui connaît l’antre du géant et ses habitudes. Comme ce géant a retenu la rivière prisonnière, son lit est asséché et chaque nuit, elle va dans la caverne remplir des outres d’eau pour abreuver son troupeau. Elle guide les gardiens du feu qui récupèrent la boule de fonte incandescente. Avec l’aide du bélier et des animaux de la forêt, ils

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construisent un mur pour fermer l’entrée de la grotte. Le conteur en profite pour mimer les démarches et les mimiques des animaux, ce qui a le don de faire rire les enfants. Il joue le géant qui entre dans une violente colère. Il termine son conte par l’écrasement du géant sous les rochers de la grotte. La rivière libérée coule à nouveau dans son lit. Les gardiens du feu et la bergère reviennent vers la ville en chantant. Vicente reprend sa guitare et entonne «  C’est la mère Michel qui a perdu son chat » version jazz. Les enfants s’en donnent à cœur joie. L’institutrice s’approche du musicien et lui souffle à l’oreille. « C’est l’ heure de la cantine. » Vicente pose sa guitare, les enfants applaudissent. Madame Chaussois le remercie et s’adresse aux enfants « Préparez-vous, c’est l’ heure de la cantine. Vous avancez en ordre et sans crier. »  Un gamin s’approche du conteur et demande «  Monsieur, le géant, c’est Mittal qui écrase tout ?  – C’est lui et beaucoup d’autres, c’est très compliqué dans le monde des géants. »


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L’institutrice sourit, prend l’enfant par l’épaule et ils sortent de la classe. Le fondeur un peu perdu reprend sa guitare en bandoulière puis sa musette en cuir sur la même épaule. Dans la cour il croise madame Chaussois. « Ce n’ était sans doute pas ce que vous attendiez demande-t-il timidement ? – J’ai été un peu surprise, mais très agréablement, je vais en parler à mes confrères et j’espère que vous reviendrez ! Je vous remercie et vous félicite pour votre prestation. »


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