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Chris Lef

La Contadine roman historique


La Contadine


ISBN : 978-2-36673-045-6 © Chris Lef, 2014


Chris Lef

La Contadine


I Saint-Germain-en-Laye, mi-septembre 1668 Dans son sarrau rapiécé, Agnès arpentait le sentier sinueux aboutissant à la forêt, la gorge nouée par l’angoisse de savoir sa mère sous la torture de la gésine. L’accouchement s’annonçait difficile et les hurlements de la pauvre femme l’avaient chassée loin de la chaumine familiale. Jean, son frère aîné, était allé quérir l’accoucheuse. Pendant ce temps, le paternel tenait la main de son épouse, pour lui procurer un réconfort durant l’épreuve. Dès son arrivée, la sage-femme évacua la pièce qui servait de chambre et de cuisine à la fois et dans laquelle la mère était allongée sur une paillasse. Le grand-père qui vivait avec eux depuis une année que sa vieille était morte, avait pris place devant la cheminée où une grosse marmite de soupe de la veille pendait au bout de la crémaillère. Les flammes dansantes léchaient l’ustensile d’où émanait une odeur de légumes et de lard bouillis. Le père laissa sa femme, et conscient de son impuissance face à ses douleurs, préféra aller casser du bois dans la cour. Il s’efforça bientôt de couvrir ses cris par le claquement de sa hache sur les bûches. Jean, moins sensible à la situation, patientait, étendu sur sa couche.

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Les yeux rivés aux solives, il rêvait de devenir soldat du roi. Il venait de fêter ses vingt printemps et se sentait tenté par l’aventure et la guerre. Ce dessein s’acharnait dans son esprit, mais il était retenu par sa mère qui craignait un enrôlement abusif. Dans les villages, le recrutement se faisait par les sous-officiers. Ils battaient le tambour en vue d’attirer les jeunes hommes en âge d’être engagés. C’était une fierté de faire partie du régiment royal mais la mère préférait garder son fils que de le perdre au combat. Agnès était une jolie jouvencelle de dix-neuf ans, fraîche comme la rose et aussi pure que la rosée du matin. Ces paroles l’amusaient lorsque son père chéri les lui susurrait au creux de l’oreille. Habile de ses mains, elle accomplissait avec assiduité le raccommodage de quelques bourgeoises des environs. Le peu d’argent qu’elle gagnait ne suffisait que trop faiblement à grossir le patrimoine familial. Le père était un menuisier réputé, mais un fâcheux accident de cheval l’avait rendu impotent du bras droit et une bonne portion de sa clientèle s’était envolée. Son travail actuel ne valait plus celui d’antan. Jean reprenait peu à peu le labeur interrompu de son géniteur, mais les lacunes ne manquaient pas. Il maniait l’épée avec beaucoup plus d’adresse que le rabot, pour le plus grand désespoir de ses parents. Derrière la misérable bâtisse s’étendait un lopin de terre où la maisonnée récoltait du froment pour se nourrir. Cette céréale était la base de leur alimentation. Si le temps n’était pas trop capricieux, les pauvres gens échappaient à la disette, sinon, les cultures détériorées par les intempéries entraînaient souvent une famine mortelle. Les campagnards se révoltaient alors. La friche, qui s’établissait une année sur deux, forçait le laboureur à économiser l’argent et les denrées. Il fallait qu’il se serre la ceinture pour acquitter sa dîme, sa taille et sa gabelle.


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Les parents d’Agnès nourrissaient l’espérance de marier bientôt leur fille à un vieux bourgeois ou quelque gentillâtre bien né, un quelconque comte ou marquis s’accommodant volontiers de cet admirable ange blond sans dot pour en obtenir la vertu. Mais la belle adolescente refusait de se voir l’épouse d’un vieillard, même fortuné. Depuis deux ans, en secret, elle était amoureuse de son roi dont elle avait aperçu le portrait flatteur chez un gentilhomme chez lequel elle œuvrait. Elle ne parvenait pas à oublier le délicieux visage de son monarque âgé de vingt ans, à l’époque où le peintre avait immortalisé sa royale personne. Comme on rioterait bien d’elle, pensait-elle, si on connaissait ses sentiments pour le roi ! Qu’aurait-elle donc à prétendre, elle, cette indigente, cette simple fille de Jacques dont les semelles des sabots étaient usées et le fond des poches percé ? Pourtant, une passion aveugle et innocente la dévorait et l’empêchait de s’intéresser à tout autre homme que lui. Agnès achevait sa monotone promenade, lorsqu’au détour de son chemin, elle entendit un coup d’arme à feu qui la fit sursauter. Elle souleva son cotillon râpé pour ne pas s’emmêler les pieds dedans et accéléra la marche en direction du bruit. La curiosité la poussa à s’enfoncer dans les bouquets d’arbres aux feuillages mi-verts mi-cuivrés qui s’étendaient devant elle. Sous le souffle du vent, les touffes de branches ondulaient comme des vagues. Leur bruissement mélodieux ressemblait au chant des sirènes. La cotte de la jeune fille flottait et s’accrocha aux ronces. Elle tira dessus pour l’en décrocher. Machinalement, de ça et de là, elle ramassa quelques primes noisettes et les plongea au creux d’une de ses poches. En cette fin de journée, le soleil brillait encore avec force et la douceur du moment lui fit un peu oublier ses inquiétudes. Une nouvelle détonation retentit, cette fois-ci plus proche d’elle. Elle abandonna sa flânerie pour se diriger vers l’endroit d’où

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elle provenait. Dans le ciel azur, une bande de volatiles affolés s’envola très haut et perfora les nuages blancs. Agnès avança lentement, retenant sa respiration, l’œil attentif au moindre mouvement, l’oreille tendue, les doigts crispés sur les fruits qui sautillaient au rythme de ses pas. Apparut bientôt la silhouette d’un homme dissimulé par des buissons verdelets, rouges et bruns. Elle s’approcha, discrète, prenant mille précautions pour ne pas faire craquer les ramures sèches qui gisaient sur le sol. Les feuilles mortes, telles des complices, amortissaient le claquement de ses socques. Gagnant du terrain, elle distingua plus nettement l’inconnu, qui, le dos tourné, ne pouvait la voir. La paysanne l’observa tout à sa guise quelques minutes, admirant chacun de ses gestes accomplis dans la plus grande des distinctions. Chaque fois qu’il bougeait, elle s’accroupissait derrière les taillis. Il portait une chemise blanche, agrémentée de volants aux poignets et au col brodé de dentelle. Une casaque bleu foncé la recouvrait et en travers de son dos se tenait la bandoulière de cuir soutenant son fusil. Une culotte de velours gris, assez ample, plongeait dans une paire de houseaux à canons, hauts jusqu’aux genoux et crottés des talons aux mollets. À sa ceinture pendait une dizaine de cailles au poitrail ensanglanté. Leurs têtes balançaient sous les ballottements de ses hanches. Agnès comprit qu’il n’était pas un paysan, mais un homme de condition. Un gentilhomme, certes, cependant, elle ne pouvait imaginer qu’il était le roi en personne, le grand Roi-Soleil, Louis XIV ! Il avait coutume de goûter à quelques parties de chasse lorsqu’il séjournait à Saint-Germain, tout comme il le faisait à Fontainebleau, à Marly ou à Versailles. Louis détestait être confiné dans ses appartements et dès qu’il en avait fini avec ses ministres, il partait s’aérer en forêt. Depuis sa plus tendre enfance, il privilégiait la campagne pour son grand air bienfaisant.


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Il guetta sa proie, patient. Soudain, il saisit son arme, ajusta son tir et s’apprêta à fusiller une perdrix, quand la jeune fille, révoltée de voir tuer un si bel oiseau, lui lança une poignée de noisettes. Le coup partit mais le gibier décolla de la branche où il était installé, trop heureux d’avoir été raté. Ivre de vie, il convergea vers les nuées. L’élégant chasseur, sentant un heurt contre son échine, tressaillit. Il se retourna prestement en s’exclamant : – Qui se permet ? Son regard profond et noir se posa sur les prunelles claires d’Agnès sortant de sa cachette. À la seconde même, les traits de son visage se radoucirent. La belle enfant charma sa vision. Il se demandait s’il ne voyait pas une nymphe au milieu de cette nature mordorée. Il ne sut rien ajouter, ses lèvres demeurèrent jointes. Il se contenta seulement d’admirer son teint qui compensait les loques qui la vêtaient. Sur le fait, elle ne fit aucun rapprochement entre le portrait de son souverain et l’individu d’une trentaine d’années qui se tenait debout devant elle. La devinant prête à entamer le dialogue, Louis, surpris et muet, n’entreprit rien pour l’en empêcher et c’est en toute liberté qu’Agnès prit la parole. – Pardonnez mon geste, monsieur ! Je déteste voir mourir un animal ! Et… Et, continua-t-elle hésitante, il est interdit de chasser sur les terres du roi ! Il sourit, amusé de cette impertinence qu’il aurait sans doute sanctionnée en toute autre circonstance, puis ramena son fusil sur son épaule. Son front ruisselait de sueur et sa chemise était trempée. En s’épongeant la figure avec sa manche, il réfléchit à ce qu’il allait lui répondre. Furtivement, il inspecta les alentours, tiraillé entre le désir de prolonger ce singulier entretien et la peur d’être découvert en si anodine compagnie. Les mots germèrent enfin dans son esprit. À son tour, il questionna cette effrontée qui osait le dévisager :

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– Et vous, jeune demoiselle, que faites-vous sur les terres du roi ? – Je me promenais, monsieur, répliqua-t-elle confuse. Puis, prenant un air enfantin, elle enchaîna aussitôt, dodelinant, mains réunies derrière sa croupe, tête baissée : – J’ai fui le nid familial car ma mère se meurt dans la gésine et ses souffrances aussi vaines que terribles, m’ont expédiée jusqu’ici. Je vous ai entendu tirer par deux fois et la curiosité a guidé mes pas jusqu’à vous ! Un silence assez prompt s’établit entre eux. Elle profita de ce qu’il n’ouvrait toujours pas la bouche pour ajouter, rougissante et embarrassée : – Cette petite bête ne vous avait rien fait ! Pourquoi vous acharner sur elle ? N’avez-vous point suffisamment chassé ? Louis éclata de rire en basculant le torse en arrière. Conserver l’anonymat devenait un jeu palpitant qui le réjouissait énormément. L’innocence de cette paysanne était irrésistible. Agnès s’offusqua. Elle haïssait être ridiculisée. Dans un recul spontané, elle marqua ses distances. Un doigt pointé vers les volailles suspendues au ceinturon de Louis, elle s’emporta : – Vous moquez-vous ? Ce gibier ne vous appartient point ! Ne savez-vous point que quêter sur les terres du roi peut vous conduire en prison  ? Vous n’en avez, me semble-t-il, point besoin pour survivre ! Louis fut interloqué par cette méchante humeur mais nullement offensé. D’un large pas, il combla le vide qui les séparait et lui grippa le menton entre son pouce et son index. Pour contempler de plus près son séduisant regard, il le lui souleva, sans la brusquer. Dans un réflexe de crainte, elle bondit sauvagement en retrait, échappant ainsi à la tendre caresse qui pressait sa mâchoire. De nouveau, ses yeux balayèrent le


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sol jonché de branches mortes et de feuilles fanées. Elle était prête à s’enfuir. Son cœur battait la chamade et ses jambes flageolaient sous ses jupons. Elle regrettait s’être emportée et peut-être ce beau seigneur était-il fâché ? Entêté qu’il était, il la força par le même attouchement à le regarder une nouvelle fois droit dans les yeux. Il plongea ses pupilles noires dans l’uvée bleue pailletée de vert de la belle apparition. Il la sentit tremblante et apeurée, alors, pour la rassurer, il murmura : – Ne soyez point effrayée, allons… Comme vous défendez bien notre Roi  ! Il serait enchanté de savoir qu’au fond de sa campagne une aussi charmante personne que vous plaide autant en sa faveur ! – Vous connaissez donc Sa Majesté ? Lui demanda-t-elle, l’œil pétillant et l’âme soudainement remplie d’un indescriptible espoir. – Oui, répondit-il, malicieux, je la côtoie chaque jour et Elle me prête volontiers l’oreille ! Vous…Vous parlez de notre Roi avec beaucoup de prévenance me semble-t-il… – C’est que, monsieur, je lui suis toute dévouée et… Prononça-t-elle, réticente à poursuivre… – Et ? S’impatienta-t-il devant tant d’hésitation. Agnès rougit et s’arma d’une grande volonté pour terminer sa phrase : – Et…L’amour que j’ai pour lui est sans borne… Le dernier mot était presque inaudible mais Louis le perçut sans effort. Cette candide confession le comblait. Il considéra qu’il aurait été dommage de briser l’atmosphère d’un moment aussi savoureux, il décida donc de garder le secret de son identité. Au loin, des hennissements se firent entendre. Louis se retourna vivement et vit apparaître, au-delà des bosquets, ses compagnons de chasse. Des pages, qui les accompagnaient, galopaient dans tous les sens, d’autres fouillaient les futaies.

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Le duc de La Rochefoucauld et Monsieur frère du roi mirent pied à terre et, près de leur monture, épièrent les environs, inquiets. Louis jugea qu’il était temps de rejoindre ses amis. Il ne voulait surtout pas qu’un « Sire  » exprimé par hasard fasse découvrir sa condition. Il était préférable de quitter là sa compagne occasionnelle. En l’occurrence, il formulait déjà le souhait de la revoir. Il lui prit tendrement la main. Le contact chaud de la chair enveloppa Agnès d’une étrange torpeur, une impression nouvelle et divine. Comme il était d’usage de ne jamais baiser la main d’une femme de basse lignée, il se borna à la garder au creux de la sienne. Les hommes, commençant à se morfondre de son absence, avançaient et leur voisinage devenait dangereux. Louis ne détachait plus son regard de l’adolescente, la détaillant minutieusement, passant et repassant sur sa chevelure d’or, longue et scintillante sous les reflets du soleil. Le temps s’écoulait vite et, d’un instant à l’autre, n’importe qui pouvait surgir derrière eux. Louis coupa le silence. Les yeux rivés à ses lèvres, il lui fit part de son désir : – Votre conversation m’a réjoui, j’en fus fort aise ! J’aimerais qu’elle se renouvelle demain, à la même heure et céans ! Ses paroles ressemblaient à des ordres ; il ne savait guère s’exprimer autrement. Sous cette supériorité, la paysanne fut incapable de répondre. Ces phrases la laissaient pantoise, pétrifiée, se demandant si elle ne rêvait pas, face à cette invitation imprévue. Leurs mains se désunirent. Avant de s’en aller, il la salua gracieusement. Jouant le rôle d’un simple courtisan galantisant une demoiselle, il s’inclina, puis fit demi-tour. Sans se retourner une seule fois, il rejoignit le groupe de chasseurs à pas légers. Elle le regarda s’éloigner sans bouger, le cœur battant.


II Tandis que Louis XIV rentrait au vieux château de Saint-Germain où l’attendaient la reine, mademoiselle Louise de La Baume Le Blanc, duchesse de La Vallière et madame Françoise Athénaïs de Rochechouart, marquise de Montespan, Agnès regagna sa pitoyable chaumière aux murs de torchis. Louis et son escorte distribuèrent les fruits de leur vénerie aux dames de la Cour en plaisantant un peu sur leurs exploits de chasseurs. Le roi pénétra ensuite dans ses appartements pour y changer de chemise et retirer ses bottes boueuses, puis visita la marquise, sa nouvelle favorite. Elle était enceinte de lui pour la première fois. Au mois d’octobre, elle entamerait son quatrième mois de grossesse et se trouvait encore fort incommodée par les malaises de la maternité. C’est assoupie dans un fauteuil qu’il la découvrit. Il l’éveilla par un tendre baisemain. Il en reçut un merveilleux sourire. Elle bâilla, se redressa légèrement contre le dossier de son siège et lui demanda d’une voix indolente : – Avez-vous fait bonne chasse, Sire ? Il lui adressa un rictus chafouin et se dirigea vers la fenêtre donnant sur la forêt. Il contempla le paysage en triturant sa fine moustache brune, l’air pensif. La jolie frimousse d’Agnès

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