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Meuf Decity

Journal d’une michetonneuse


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Journal d’une michetonneuse


« Séduisante comme le diable L’air absente mais sur ses gardes T’as tout fait pour qu’on te regarde Tu te distingues des autres, snobe ceux qui te zieutent, ça t’énerve Qui veut désamorcer cette bombe des ténèbres ? »


Jour 1  Vous connaissez cette femme à l’allure intrigante, belle, bonne, même endormie charmante qui hante les nuits des hommes les plus fragiles et agit comme un aimant sur ceux qui la trouvent superficielle et cupide ? Ce sublime nid d’emmerdes, ce bel échec assuré, ce corps pulpeux qui renferme un cœur vide, c’est moi. Je suis l’incarnation de la beauté sauvage, je suis désirable depuis la puberté, je suis le symbole de cette génération qui ne voit que par les formes et les couleurs. Ce que je suis ? Pour certains une pute, pour d’autres une femme libre, pour moi : tout ce que j’ai toujours voulu être. J’aime mon ascendance sur les hommes, j’aime les voir m’épier, lutter contre leur raison, j’aime les avoir fébriles à mes pieds. On n’a jamais vu plus bête qu’un mec sous le charme ou sur le point de jouir. C’est pour cette raison que je ne leur parle d’argent qu’à la fin des ébats. Je ne vis que de séduction et de coupe de champagne, je ne cherche ni l’amour ni la stabilité, l’homme ici-bas est bien trop faible pour que je renonce à me jouer de son cœur. Je suis fière de ce que je suis. Une chômeuse pour le Pôle-Emploi, une michetonneuse pour les gens de ma génération. Pendant que des bac +5 font du lèche-vitrines avec deux cents euros dans les poches, je n’ai qu’à tortiller du cul pour que mon pigeon du moment refasse ma garde-robe. Pendant que vos mères se pètent le dos en faisant le ménage dans des bureaux de banque, à la mienne j’offre deux semaines de vacances all inclusive rien qu’en m’allongeant une heure dans un hôtel de luxe. Ma réussite est ostentatoire, elle vous éblouit, je le vois dans vos yeux quand je descends d’une Ferrari neuve et que vous revenez de la salle de sport

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transpirante, le bourrelet visible et la culotte de cheval mal cachée. Embrigadées dans vos tours délabrées, vous aimeriez me ressembler, être libre, être belle, être couverte de cadeaux. Vos critiques ne sont que des compliments déguisés, je suis votre idéal, votre jumelle en dix fois mieux réussie. J’ai tout pour plaire. Absolument, tout. La vie est ainsi faite, mon physique me donne tous les droits, même celui de me croire au-dessus du lot. Je ne suis pas comme vous, non, j’ai de l’ambition moi et je sais où je vais. C’est ce qui me différencie des putes sans but qui se la prennent durement pour une centaine d’euros. Un peu de dignité, je vous en prie ! La vie est une lutte, il faut en permanence se surévaluer, se fixer de nouveaux objectifs et tout faire pour les atteindre. Une michetonneuse n’est pas qu’une femme retorse. Non, elle doit avoir de l’esprit, du vice et un talent d’anticipation. On n’alpague pas un millionnaire avec des «  Wesh petit bichon !  », les miséreuses qui croient qu’un joli cul, un beau sourire et un CAP coiffure suffisent à ouvrir toutes les portes d’une villa sur les hauteurs de Cannes, se fourvoient lourdement ! Même si la chance joue un rôle important dans une carrière de michto, il ne faut pas sous-estimer la puissance de l’intellect. Bonne et conne, ça ne suffit plus. Désormais les millionnaires veulent une pute qui a de la conversation. Sachez que ça m’étonne autant que vous, mais c’est leur nouvelle lubie, les filles qui s’adaptent et qu’ils peuvent traîner à leurs dîners remplis de libidineux qui aiment autant Kant que les plans à trois. Alors, je lis, je m’informe, je vais même dans des musées, gratuits puisque j’ai moins de 26 ans, je gonfle mon CV en somme. Le sport, l’entretien du corps, cela aussi c’est obligatoire. La graisse, trop peu pour moi. Je saigne mon abonnement au Clud Med Gym World, je muscle mon fessier, mes cuisses et mes abdos. J’enchaîne les squats pendant que vous vous enfilez des paquets de chips en vous abrutissant devant les Anges sur NRJ 12. Je dois maintenir mon poids de forme, ne jamais être en deçà. Niquer est aussi une façon d’éliminer les toxines, mais rien ne remplace une bonne séance


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de cardio, vous en conviendrez. Je sais ce que vous pensez : comme toutes les putes matérialistes, elle doit avoir les seins refaits, obligé. Eh bien, figurez-vous que non. J’assume mon 85B, minable. C’est la seule négligence dont la Nature a fait preuve le jour de ma conception. Sans doute pour éviter la perfection… Il n’y avait aucune chance que je sois moche. Ma mère est une Italienne magnifique, brune aux yeux verts et au corps sculptural même à 50 ans. Quant à mon père, dans mes souvenirs, c’est un grand Guinéen aux yeux de chat et au sourire carnassier. Enfin bon, il est déjà l’heure et je ne suis toujours pas prête. Il est grand temps que je sorte l’artillerie lourde, ce soir je rencontre le mec qui paiera mon loyer pendant au moins six mois. Je ne vais pas lésiner sur le maquillage, le parfum et la robe qui ne cache rien. Je vais être sa mie de pain et lui mon pigeon si con… Quand je veux un mec, je me donne les moyens de l’obtenir. Comme je vous l’ai déjà dit, physiquement, je pars avec un sérieux avantage ; je suis métisse. C’est tellement à la mode  depuis Bob Marley ! Être de sang-mêlé ce n’est pas payant qu’en politique. La femme métisse c’est la quintessence de la beauté dans toutes les sphères de la société. Cheveux bouclés, yeux clairs, corps qui trahit une pointe de négritude, teint chocolat au lait et mentalité d’apatride, c’est ce qu’ils aiment. C’est tellement fashion d’être moitié-moitié que certaines vont même jusqu’à s’inventer des origines. Espagnole-Algérienne demeure le faux métissage le plus célèbre. Pour peu qu’elles aient pris espagnol en LV2 au collège et qu’elles aiment les tapas et le raggaeton, ça y est elles se foutent des origines hispaniques dans le sang et transforment leur prénom : Djamila en Émilia ou Annahé en Anna. Le pire que j’ai entendu reste une Française de pure souche adepte d’UV se transformer subitement en Égyptienne, Polonaise, Brésilienne et Italienne face à un mec crédule et en recherche d’exotisme. À part être issue d’une partouze internationale, je ne vois pas comment on peut accumuler autant d’origines… Moi je ne l’ai pas cherché, je suis métisse aux yeux verts. Un vert émeraude, perçant. Autant dire que j’attire l’œil, le bon comme le mauvais. Mais il est

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naïf de croire qu’il suffit d’un beau physique pour coffrer un pigeon. Un bon réseau, c’est primordial. Je ne connais pas l’amitié désintéressée. Mes potes je les choisis en fonction de ce qu’ils peuvent m’apporter, c’est simple. Dans ce milieu, c’est implicite, mais on t’aime pour ce que t’as et on te déteste pour ce que t’es. L’ingratitude est reine et tout le monde utilise tout le monde. Je suis franche, moi, j’annonce la couleur dès le début, je n’ai pas d’état d’âme, j’en n’ai rien à foutre de l’amitié. Si je m’écoutais, je resterais seule, mais c’est impossible. J’ai besoin d’un groupe pour m’élever. C’est comme le principe de la courte échelle. Mes amis sont des outils importants dans la construction de mon futur empire. Parfois, ils me dépannent financièrement, quand je suis sur le carreau et que je ne fais presque rien de mes journées. De toute façon je n’ai jamais travaillé de ma vie, enfin, si, une fois au McDo, mais depuis je vis de mes liaisons. Pour éviter les périodes de saison sèche, je vise le long terme au niveau relationnel. Ma plus longue histoire a été de trois ans avec un dealer. C’était génial ! Oh qu’est-ce qu’il m’a mise bien ce salaud ! S’il n’avait pas écopé d’une peine ferme, je serais sans doute encore sa meuf à l’heure d’aujourd’hui. On menait la grande vie, on voyageait souvent et il me payait tout : fringues, sacs, chaussures… Puis il baisait bien. C’était un dealer, mais il ne sniffait pas ce qu’il vendait, il avait donc toutes les capacités intellectuelles d’un français moyen, on pouvait facilement communiquer, discuter. C’était une relation quasi normale à y regarder de plus près. Seulement il s’est fait avoir bêtement, le coup classique : trahi par un « ami » guetteur qui voulait jalousement lui ravir sa place. Lors de son verdict, j’étais là, quand j’ai entendu trois ans fermes, mes Louboutin aux pieds et moi sommes reparties en Moonwalk. Trois ans ? Attendre un an passe encore, j’aurais pu m’arranger, mais trois ans ? Trois ans ? Je mange comment ? Je m’habille comment ? Et la baise dans un parloir qui sent la pisse, non merci. Je l’ai largué en silence. Ce qui lui a fait péter un câble. Lorsqu’il s’est rendu compte que je venais pas le voir, que je filtrais ses appels, que je ne lui rapportais pas ses vêtements propres et ses paquets de cigarettes, en gros que je ne jouais pas le rôle de la pe-


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tite-amie de détenu éplorée et fidèle il a vu rouge. Des gars de son quartier sont même venus près de chez moi menacer de me vitrioler. J’ai eu la peur de ma vie. Ils étaient cinq ou six, des lascars comme on en voit dans les manifs CGT, air patibulaire, regard vitreux et discours effrayant. Heureusement que j’étais déjà sur un autre coup, bien plus important, un dealer de grande envergure, mais à tendance criminelle cette fois-ci. Il m’a offert sa protection. Dès que mon fils de pute d’ex a entendu que j’étais la nouvelle meuf de L. il s’est vite détendu. Plus de menace, plus de harcèlement téléphonique, d’ailleurs il est en fin de peine maintenant, il devrait sortir cette année. En attendant, il croupit paisiblement en prison et c’est une très bonne chose pour la société. Malheureusement avec L. ça n’a pas duré. Il était dans une werss bien trop louche pour moi, il fumait beaucoup trop de marijuana puis il était pingre. Il pleuvait dans le désert quand il lâchait un billet violet. Incroyable, quand tu penses qu’il vend de la drogue à des petits fêlés du bocal, qu’il brasse de l’argent sale et que les sommes colossales qu’il retire de ce trafic, il les dépense même pas pour la meuf qui le soulage, c’est un comble ! On s’est quittés d’un commun à accord. Il arrive encore que l’on se voie quand il est en manque et que réciproquement je n’ai aucune bite charitable à portée de main pour me faire réciter quelques voyelles. J’ai toujours la tête pleine de billets. J’en profite alors pour le sensibiliser à la cause de mon portefeuille. Ce qui est loin d’être une tâche facile. *** Au fait, je m’appelle Heaven. Je sais, c’est paradoxal, je déchaîne les enfers, mais mon prénom signifie Paradis en anglais. Ironie quand tu nous tiens… Pour la petite histoire, ma mère ne savait pas comment me nommer vu qu’elle a fait un déni de grossesse et que jusqu’au huitième mois elle ignorait tout de mon existence, alors elle s’est tournée vers sa chanson préférée de Led Zepplin, Stairway to Heaven. C’est assez con comme principe pour prénommer un enfant, mais c’est toujours mieux qu’un prénom banal. J’ai 24 ans, je suis une

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bombe et c’est tout ce qui compte. En parlant de compte, le mien est sacrément dans le rouge, c’est d’ailleurs pour ça que je pars à la chasse d’un gars hyper friqué. Dernièrement, j’ai été à La Parisienne, une boîte tranquille de Paris, comme son nom l’indique et j’ai flirté avec le rappeur du moment. Toutes les meufs étaient en chaleur et lui lançaient des regards qui puaient le sexe. Certaines n’avaient même pas de sous-vêtements et se trémoussaient près du carré VIP. Des bouffonnes. Moi je suis arrivée classe, maquillée comme il faut, formes optimales et je l’ai laissé venir à moi grâce à la technique qui a fait ses preuves : « intéressée, mais pas intéressée ». Je le dévorais des yeux, mais dès qu’il semblait me dire « viens me voir », je tournais la tête et je parlais à d’autres hommes. C’est simple en théorie, mais ça demande une sacrée technique, croyez-moi. Parce qu’il suffit d’une légère surdose pour que tout s’effondre et que le eye-contact disparaisse. Fort heureusement, ça s’est bien passé. C’est un chien de la casse ce rappeur. Il a beau vendre des tas de disques et la mettre à des tas de meufs plus belles les unes que les autres, devant une louve, il miaule. Il a pris mon numéro à la fin de la soirée et aujourd’hui il m’a invitée à l’enregistrement d’un titre de son 3e album. Studio :   Là, je me dis qu’on n’a pas idée d’attrouper autant de jeunes décérébrés dans un cagibi vulgairement nommé studio et de les faire aboyer dans un micro. Si j’étais l’État, Louis XIV cautionne mon audace, je subventionnerais les maisons de quartier afin qu’elles fassent lire ces pauvres bougres au lieu de leur fournir des salles municipales afin d’organiser leurs battles de merde. Être rappeur, c’est pas une fin en soi. On place au Panthéon des stars des dealers de came et des ex-braqueurs, c’est dire le CV calibré ! J’ai un véritable mépris pour les gens qui érigent au rang d’art, le rien. Brailler qu’on est un gangster, qu’on vend de la drogue, que la vie de rue c’est folichon, y ajouter une mélodie et gagner de la thune grâce à ça, c’est quand même très grave. Après, je m’en accommode parce que ce même argent va


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bientôt payer mes sacs et chaussures de marque, mais dans le principe retenez bien que je honnis le rap. Oui je sais, ma gueulante sera prise au sérieux le jour où ces mêmes vendeurs de vent n’auront pas leur main sur mon postérieur. « Tu crois qu’ils auront fini à quelle heure ? » demande Félicia. Elle s’impatiente, la conne, dans un élan de gentillesse incommensurable, je l’ai sortie de sa cave pour qu’elle découvre un autre univers, mais c’est en exaspération qu’elle me remercie. Félicia est ce que l’on appelle ; « une mère célibataire qui a toujours payé de sa personne afin d’obtenir le peu qu’elle a. » De ses extensions à ses clefs de voiture, tout vient d’hommes de passage qui l’ont sautée dans le secret de chambres nichées dans une alcôve. Aujourd’hui, laminée par le temps, une môme de sept ans dans les bras, elle galère sec à dépouiller des petits cons. La fermeté de sa peau envolée et les seins monstrueusement attirés par le vide, ça n’aide pas, c’est sûr. Là, en l’invitant à l’enregistrement de l’album de K. je lui sauve la mise. Je suis sûre que le petit blanc qui est au synthé va consentir à se faire extorquer. C’est bien connu, pour s’intégrer dans l’univers black-rebeu de l’industrie du rap, les blancs sont prêts à tous les sacrifices, alors se taper une mère de famille bien dodue de 34 ans, c’est un bizutage plutôt sympathique. « Une demi-heure, je pense... Sors fumer si tu veux. » Son impatience me déconcentre. Mon tanga me frotte le canon, je fais un effort surhumain pour ne pas me cambrer et le remettre en place, K. me lance des regards convenus de temps à autre, si j’ai l’air d’une fille sans tenue, ça la fout mal. J’en peux plus, on est là depuis 15 heures. Une quinzaine d’êtres vivants dans un petit studio climatisé. Même le garde du corps de K. grimace en tapotant du pied. Il ressemble à P.Diddy, en beaucoup plus costaud. Quand il n’a pas l’œil rivé à sa montre il jette quelques coups d’œil certifiés « j’ai la dalle » au niveau du postérieur gélatineux de Félicia. Sur la tête de mes Prada, je suis persuadée qu’il veut la troncher. Au pire si Félicia ne parvient pas à michetonner le blanc au synthé, elle pourra se rabattre sur Big Diddy.

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K. retourne en cabine. J’en profite pour passer une main sous ma robe et arranger ce tanga de la mort qui me sciait le fion. «  Vous voulez boire un truc les meufs ? interroge Wilfried, le manager. – Euh, ouais, de l’eau gazeuse. – Non, ça fait péter ça », balance Félicia en me regardant. Putain, j’sais pas où elle a appris à draguer cette meuf, mais ça devait être dans les sous-sols de parking, si tant est que ça existe. Dès qu’il y a une phrase ou un terme à ne pas dire, elle l’expulse. Heureusement, Wilfried n’a rien entendu, la voix de cette crétine a été recouverte par les aboiements mélodieux de K. « De la Badoit s’teuplait. » Wilfried s’en va nous chercher tout ça. Félicia me jette un regard noir d’être qui ne se désaltère qu’au Coca. Sotte. Tout le monde sait que pour pécho un mec connu sur le long terme, il faut avoir certaines manières. Tout le monde rote, chie et se tape une gastro une fois l’an, le truc c’est qu’il n’est pas obligé de se l’imaginer tout ça, K. Ce qui différencie les filles communes, des filles comme nous, c’est que notre physique ne permet pas d’affirmer qu’on s’adonne à ce genre de pratiques. « Moi, les flatulences ? Pas mon style ! » Voilà ce que murmure mon corps. J’écoute les paroles que ma cible débite dans la cabine. Tout est décousu. Il parle de voitures, de putes, d’argent et de course poursuite avec les keufs. Entre nous, je doute fort que tout soit tiré de la bande originale de sa vie, mais qu’importe, si ça permet de m’acheter un petit appart » sur les Champs, je valide. Wilfried nous tend les bouteilles. J’ouvre délicatement la mienne et avale une bonne gorgée. Félicia, cerveau visiblement sur off, secoue la bouteille, évidemment, la pression remonte et l’eau gazeuse échoue sur la moquette lorsqu’elle retire le bouchon. « OH MERDE ! » elle s’écrie.


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Je ne la calcule pas. Elle est trop idiote, une vraie incompétente. Les gars n’y prêtent pas attention non plus, seul Big Diddy s’approche d’elle et lui tend du sopalin. Il a une vraie tête de smicard de près, ils iraient bien ensemble entre Antillais sans ambition. On dirait un pléonasme, non ? « Counia mama’w ! » pestifère Félicia à la bouteille de Badoit. Comme si c’était de sa faute à elle si Félicia est profondément bête. Une petite heure plus tard, on vide enfin les lieux. Je suis dans le hall du studio, le staff est dehors. K. s’approche de moi et me demande ce que je fais ce soir. On est là, hein... Meuf évasive au possible. « Ça te dit un resto’ ? – Vas-y... – Je t’appelle de toute façon. » Il me fait un clin d’œil en guise de pacte. Je vois d’ici le tableau, on va dîner, il va me raconter sa vie, on va monter chez lui puis il va me monter dessus. Gradation typique. La seule chose à déterminer c’est la façon dont je vais le faire cracher. De l’argent évidemment, pas de méprise. Félicia râle, mais finit par me déposer à Bastille au bas de mon 48 mètre carré. Je monte au deuxième étage à toute vitesse, je me rafraîchis, je me change. J’étale de la crème sur mon corps, je vaporise du parfum sur mon cou et du déodorant dans ma chatte. Oui, ça existe du déodorant pour les parties intimes, ne faîtes pas les étonnés. Rogé Cavaillès a toute mon estime d’ailleurs. Je mise beaucoup sur ce dîner. Ça fait des mois que je n’avais pas ressenti cette envie puissante de jeter mon dévolu sur un millionnaire. Puis la nouvelle collection d’Elie Saab est à tomber. J’aimerais acheter quelques pièces sans pour autant devenir SDF… K. est une très bonne solution, il tombe à pic et n’est pas mal du tout. S’il avait un physique ingrat, j’aurais peutêtre hésité avant de fermer les yeux sur sa laideur, mais pour le coup je les garde grand ouverts et le reluque avec appétit. J’ai toujours eu un faible pour les mecs aux yeux sombres et au sourire franc, ça doit

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être un genre de transfert dont parlent les psys. Comme mon père est noir aux yeux sombres et qu’il a un sourire franc, je suis inconsciemment plus attirée par les mecs qu’ont ces caractéristiques-là. Enfin bon, je mets des boucles d’oreilles et je me laque les ongles. Il envoie un taxi me chercher à 21 heures. Je file à toute allure sur l’autoroute des euros et du sexe. K. n’est pas un petit joueur. Il m’accueille avec un grand sourire dans un lieu que je fréquente peu. Non pas : grec. Non pas : McDo. Non pas : italien. Ni même, Pizza Hut. Rien de tout ça. Juste : resto 3 étoiles ! Je mange des carottes à 30 euros, sa mère ! Plus je bouffe, plus je me dis que c’est pas une vie d’être pauvre. C’est pas une vie pour moi, en tout cas. Mon estomac est fait pour accueillir des carottes à 30 euros, pas moins ! « Tu fais quoi dans la vie ? T’es danseuse, non ? » Sa question tombe mal, je bois une gorgée de vin. J’hésite à lui sortir la disquette du « je me cherche encore, mais je suis dans la mode » ou encore « je suis hôtesse », mais je ne dois pas me louper. C’est pas une question à prendre à la légère. Il cherche à savoir si je suis une femme indépendante, même si ça se voit à des kilomètres que je me fais entretenir. Il doit penser qu’avant tout ça, j’ai mené une «  vie normale  », «  ordinaire  », une vie étudiante ou d’employée. Je réponds d’une voix claire : « Je suis styliste. Cette jupe, c’est moi qui l’ai faite. » Il jette un œil en dessous de la table. Ma jupe est plus courte que le sexe d’un eunuque. Il acquiesce en reluquant au passage mes jambes de gazelle et mes cuisses charnues. Je ne peux pas m’empêcher de l’imaginer nu. On discute, on échange et à chaque regard j’essaie de le déshabiller, c’est comme si un acteur porno contrôlait ma rétine. Pourtant, je suis loin d’être une nymphomane, car je vis très bien sans relations sexuelles, pour preuve ça fait près de trois mois que je n’ai rien fait. C’est seulement en rencontrant K. que mes hormones se sont réveillées. Il pue les phéromones ce mec, il susciterait le désir même chez une lesbienne. Tout en continuant à faire connaissance,


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on évoque sa carrière, je ne veux pas jouer la groupie alors je pose peu de questions. « Le featuring avec O. c’est ça qu’a tout lancé, à l’époque on était en indé, c’était dur t’as vu, il affirme en prenant une bouchée de viande. » Il balance des «  t’as vu  » à tire-larigot. Ça me dégoûte. Les tics de langage c’est le tue-le-sexe par excellence, c’est comme les meufs qu’ont des mimiques et se touchent les cheveux dès qu’elles répondent à une question, quelle infamie ! « Mais tu l’as pécho, elle ? La chanteuse O. ? » Il sourit. Il est beau quand il sourit, on dirait un gamin. Je suis attendrie. « Vite fait. Sûrement moins que tu le penses, il déclare puis s’esclaffe. » Chien errant s’inscrit en lettres capitales sur son front. «  Moins que tu le penses. » Ça se place dans le peloton de tête des phrases à interprétations multiples ! Il aurait pu être franc et avouer qu’il lui a fait sa fête entre deux prises de voix. Ça se voit qu’à l’époque, il était pauvre et avait des goûts de pauvre même en matière de meufs. Elle paraît si sale cette O., ça me vexe presque de passer après un thon pareil… même dix ans plus tard. Je chasse cette vision d’horreur de mon esprit, je dois me concentrer sur nous. Je commence à prendre la confiance et je pose une main délicate sur la sienne, tatouée, on dirait que le plan du métro parisien est inscrit sur ses phalanges. Au lieu de me donner la paume de sa main, il reste immobile, insensible. Bâtard. Je me renfrogne un peu, il me complique la tâche ce con. « T’es de quelle origine ? » Il mate ma peau en fronçant les sourcils. « Des îles ? Martinique ? – Non, plus loin. – T’es métisse ? Tu dois avoir une combinaison louche, toi, avec tes yeux bridés et ta peau caramel. – Je suis le fruit de la mondialisation. »

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