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J'irai franchir l'ocĂŠan

Laure Bousseaud


Il ne devait rien rester. Rien. Jamais. Nada. Des bouches amères, plissées, cassées, tordues, des lits, de la cendre, des visages défaits, des heures à pleurer, des années et des années de solitude, mais pas de souvenirs. Surtout pas. Les souvenirs, c’était pour les autres.

La consolante, Anna Gavalda


L

a vague. Elle se rapproche, je la regarde. Elle, dans sa robe blanche et soyeuse. Elle et ses jolies courbes argentées valsant sous les rayons du soleil. Son avancée est rapide. Elle est belle à couper le souffle. D’ici, je retiens le mien. Je l’observe. Elle se redresse lentement, presque trop lentement. Elle connait son texte par cœur. Je l’ai vu se préparer de loin. Elle est tout près maintenant. Je sens que le moment ne va plus tarder. La tension dans l’air frais du matin. C’est alors que la vague retombe. Dans un fracas. La violence inouïe de l’impact et l’écume qui s’avance, qui vient frôler mes pieds et qui se retire discrètement. Il ne résulte devant moi que le déplacement infime des milliers de grains de sable entrainés par la tornade. L’effet papillon. Le bruissement de ses ailes et ses conséquences de ce côté du monde. Sur cette plage, personne ne sait ce qu’il en est, de l’impact de cette vague sur l’homme. Sur la femme. Pourtant j’étais là. J’étais là quand elle m’a emporté, un an plus tôt, à des milliers de kilomètres de là. J’étais là quand le vent s’est levé. Les embruns sur mon visage. A ce moment-là, j’aurais peut-être dû m’en méfier. Peut-être. Alors il n’y aurait jamais eu d’histoire… 5


Il y a un an, j’ai traversé l’océan. Partie me jeter de plein cœur dans l’inconnu, du jour au lendemain. Sans regret. Mais dans ma fuite au rythme des marées, il était naïf de croire qu’ailleurs la mer était plus calme. Les mois ont passé. Je me suis appliquée au mieux à reconstruire pas à pas un semblant de vie. A en oublier que les fondations ne sont jamais aussi solides qu’on ne les pense. J’ai à peine eu le temps de m’habituer au nouveau rivage qu’une vague est venue déferler, m’entrainant de force contre les rochers. Fracassant chacune de mes convictions. Quand j’ai ouvert la porte de ma chambre, un après-midi, je me suis aperçue qu’elle était vide. Je ne sais pas vraiment de quoi. On ne met pas souvent de mot sur le vide. Le néant. La lumière à travers la baie vitrée semblait dévoiler ma solitude au grand jour. Ou peut-être était-ce le reflet que me renvoyait le miroir. Ou cette ancienne photo, à droite du placard. Ou tout cela à la fois. Enfin, cette solitude, je ne l’avais jamais cachée à personne. Mais vu comme cela, en pleine lumière, elle semblait nettement plus imposante. Alors, j’ai ramassé mes bouts d’histoires, mes débris de cœur. Les plages désertes au matin, balayées par les larmes et la marée. J’ai voulu tout emporter, de l’absence de vague au vide de toi. Mais mélangé aux vêtements, une fois dans la valise, le tout pesait encore plus lourd qu’à l’aller. J’ai donc tout laissé sur place. Puis j’ai dit adieu à cette chambre isolée, dans cette maison qui n’était pas la mienne.

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Et j’ai repris l’avion. En sens inverse. Pour regagner le sol français. Des heures et des heures pour m’éloigner de toi. J’aurais pu voler à l’infini. Même à deux jours de là… Il m’aurait fallu encore des mois.

Et me voilà, un an plus tard, sur cette plage de France que j’ai toujours connue. En ce matin un peu trop froid de fin octobre, j’étais seulement venue voir l’océan. Le vent. Les embruns salés. Peut-on se protéger du passé ? Ainsi resurgissent les souvenirs, mes yeux fixés sur le ressac. Notre rencontre. J’aurai eu beau la combattre, la laisser se noyer dans l’abîme inextricable de ma mémoire, la voilà qui revient, plus forte que jamais. Remontée à la surface, claire, presque trop limpide. Il faut bien se rendre à l’évidence, l’océan n’oublie pas. C’est à se demander où sont partis tous ces mois, passés dans l’attente d’en voir ses contours s’atténuer. La transparence d’un prénom qui s’efface doucement, jusqu’à disparaitre au loin. Au très loin. Au-delà même des limites de l’horizon. Des limites de la conscience.

Suivre la ligne du temps, toujours tout droit pendant deux jours. La distance. Ce fût sûrement ça le plus facile. 7


Ainsi, après ces longs mois de sursis, un coin de ma mémoire se réveille. Contre toute attente, je me souviens. Cette rencontre. L’envie de la mettre en forme. En lettre. Pas en image. Seulement pouvoir la regarder vivre sur le papier, pour la tenir un peu à l’écart. Je n’aurais pas encore le courage de revoir ton visage.

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Petit cœur est tombé… Au pied de la scène, dans un pub d’une petite ville perdue en NouvelleZélande. C’était un soir. Un vendredi précisément. Un simple détail, pour une si longue journée qui s’achevait à peine. Notre voiture de location et nos sacs prêts à être déposés dans le coffre. Les cartes routières rangées dans la portière, notre itinéraire préalablement tracé. Nous étions à quelques heures de partir pour un long week-end. Quatre jours de repos s’étendaient devant nous et pour la première fois, on mettait le cap au sud de l’île. Suivre la route droit devant jusqu’aux pieds des volcans.

En sortant du restaurant, on a décidé de s’attarder un peu dehors, histoire de prendre l’air avant d’aller dormir. Un dernier tour au pub, pour une dernière bière, ou une dernière partie de billard, peu importe. L’excitation faisait fuir le sommeil. La nuit commençait juste. Oui, elle commençait tout juste. Une nuit à laquelle on n’accorde que peu d’importance, à première vue. Une soirée banale dans une ville où l’on a la sensation d’en avoir fait le tour depuis longtemps.

On était donc là ce soir-là, comme tous les vendredis depuis plusieurs semaines. On s’était entendu sur le fait de ne rester qu’une heure ou deux, pas plus. On partait tôt le lendemain. Certains d’entre nous dormaient même déjà.

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Quelqu’un a dû introduire quelques dollars dans le billard car on a commencé une partie. Entre filles, pour une fois. Par équipe de deux. Pour tuer le temps. Le son de la musique provenant des enceintes. Quelle musique ? Je ne saurais le dire. Un premier détail qui aura échappé aux courants violents de mes souvenirs. Mais sûrement une musique entrainante puisque je me revois, tournant et dansant en rythme autour de cette table à feutre vert. J’essayais en vain de concentrer mon attention pour ne pas perdre cette énième partie. Les autres riaient de mon manque de talent et de technique incontestable. Et de mon entêtement. Mais j’avais décidé de ne pas me laisser faire. Ma réputation au billard n’était plus à faire mais n’étant pas toujours la plus honnête, j’essayais tant bien que mal de tricher discrètement. Inventer des règles dérivées. Il en faut parfois peu pour se persuader que l’on a le pouvoir de changer le cours des choses… Distraire, et tout simplement détourner l’intention. Moi voltigeant de-ci de-là, insouciante. Moi qui ai insisté auprès de tous pour venir ici. Une intuition peut-être. Je ne sais pas. Mais à ce moment-là, prise par le jeu, je riais. Et j’essayais encore. Autrement. Les cheveux en vrac sur les épaules. Le jean tombant sur les chaussures à talons et la veste déjà abandonnée sur une chaise. J’affichais un large sourire. Mon sourire.

Il y a eu mon sourire et ce regard que j’ai jeté soudainement derrière moi. 10


La scène se déroule à travers mes yeux parcourant le pub, tranquillement, comme pour bien m’assurer que tout était en ordre autour de moi. L’environnement habituel. Les trois serveurs derrière l’immense comptoir en bois, attendant les prochains clients. Le cuisinier, dans son coin Fish and Chips, nettoyant ses plaques de cuisson tout en faisant cuire ses dernières barquettes de frites. Les quelques bières à moitié pleines des fumeurs posées près de la baie vitrée qui donne sur la terrasse, l’écran géant branché sur une rediffusion d’un match de rugby... Le DJ à cette heure-là encore seul sur la scène et les premiers verres vides que l’on s’empresse de remplir à nouveau. Bref, l’ordinaire d’une soirée de début de week-end, quand le pub respire encore de quelques instants de répit avant l’ouverture officielle de la nuit dans toute sa complexité. L’ambiance de l’avant est, comme toujours, conviviale et sereine. Pourtant, quelque chose a attiré mon attention au point de stopper brusquement mon regard dans sa course distraite. Une étincelle. Comme quelqu’un qui aurait craqué discrètement une allumette pour faire un peu de lumière dans un coin sombre du pub. Je reviens à mon point de départ, un peu troublée. Avec cette impression étrange d’avoir perçu quelque chose de différent, sans savoir l’identifier pour autant. Je regarde une nouvelle fois derrière moi. Je me retourne pour comprendre, ou peut-être pour vérifier. C’est alors que je te vois. Pour la deuxième fois, je me heurte à ton visage. 11


Il n’y a aucun doute, tu es le point d’impact.

Tu es assis à cette table. Celle dans le coin justement, derrière le deuxième billard. Oui, celle-là, la grande table ronde avec les chaises hautes. Tu es assis à cette table et tu me regardes. A ce moment-là, quelque chose se passe qui m’est encore, aujourd’hui, difficile à expliquer. De cette étincelle qui provoque un court-circuit, je prends l’électricité de pleine face alors que je ne m’y attendais pas. On se dévisage mutuellement. Je sens mes jambes fléchir. Le sol se dérobe. Je cherche de la main un appui sur le billard. Le fait est que mes doigts tremblent alors que je saisis à nouveau mon verre. Je le porte à mes lèvres, pour me donner une contenance. Dissimuler mon trouble et tenter de relever la tête, l’air de rien. J’interroge l’air environnant. Qui es-tu ?

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Peut-être faudrait-il replacer le contexte de l’histoire avant de rentrer dans le vif de cette rencontre. De ce tournant, et de son impact. Retarder le moment. comprendre l’instant.

Revoir

l’avant,

pour

Le laisser patienter encore un peu. Parce qu’il est là, tellement près pour une fois. Cette même émotion, intense, intangible. Depuis tout ce temps... intacte. Ça doit être cela le plus fascinant. Cette intensité, le pouvoir étonnant d’avoir su la conserver dans son état initial, après tous ces mois et ces kilomètres de séparation. Comme si j’étais encore là, sur le point de reprendre ma partie de billard, après ce rapide coup d’œil derrière moi. Je peux encore ressentir cette faiblesse, les battements de mon cœur et la chaleur qui brusquement, semblait circuler anormalement dans chacun de mes gestes.

Nous. Le percevoir dès le premier instant, ce nous. Au-delà des frontières de l’improbable, l’évidence qui se présente dès ce premier regard. L’évidence que l’on feint d’ignorer aussi longtemps qu’il est possible d’ignorer quelque chose d’aussi indéniable.

Je retourne donc à ma partie de billard en cours mais le cœur n’y est plus. Je suis déjà partie. Je sens 13


ton regard, sa chaleur sur ma nuque, qui me brûle la peau, qui suit la courbe de mon dos, qui détaille chacun de mes gestes. Qui me déstabilise. Je me sens épiée. Je n’ai plus le droit à l’erreur. Tout est calculé, mon attitude, ma façon de bouger, désormais, plus rien n’est laissé au hasard. J’ai l’envie de te plaire en maître de chacun de mes mouvements. Je revois mon inconscience qui en tenait les rênes quelques minutes auparavant. Avant la chute. Avant ce chapitre de l’histoire où tout bascule et qui change définitivement les données. Car à partir de ce moment précis, le monde s’est retourné, déséquilibré sous la fusion, sous l’explosion des sens. La terre a dû changer son sens de rotation ou la lune modifier sa trajectoire. Les effets sont déroutants. La température ambiante est montée de plusieurs degrés, la musique est devenue un bourdonnement inaudible et l’on n’entend plus qu’un grésillement régulier de toutes les voix aux alentours. Tout est en sourdine, tout tourne au ralenti. L’air se raréfie. On étouffe. Pourtant, personne ne semble faire attention à ces changements. J’essaie tant bien que mal de calmer ma respiration devenue saccadée. Je regarde autour de moi, m’efforçant de trouver un soutien, une solution ou, au moins, pour tenter de parvenir à une conclusion. Je ne sais plus quoi faire. Je te cherche des yeux et c’est dans ton regard que je lis ma réponse. Je suis bel et bien ailleurs, dans ce monde parallèle où mes repères habituels ont volé en éclat. J’entends mon prénom. On me parle. Je regarde dans la direction des voix mais les visages face à moi me sont inconnus. Se 14


mélangent leurs voix aux intonations anonymes, sur des mots neutres et sans intérêt. Qu’est-ce que l’on me veut ? Pourquoi l’on me parle ? J’aimerais pouvoir leur dire mais la communication entre les deux mondes semble obstruée. Et puis, quoi dire ? Je suis là, complètement seule et perdue, quand un sourire se dessine sur tes lèvres. - Ne cherche pas de soutien, tu n’en trouveras pas. Ton regard se fait plus insistant. L’iris s’élargit tandis que je plonge dans le noir brillant de tes yeux. Je relève la tête. - D’accord, mais dans ce cas-là, je t’emmène avec moi. Je te défie. Oui, tu m’as bien comprise, je te défie de me rejoindre et de faire face à ce qui nous attend. Parce que tu n’y échapperas pas, toi non plus, à ce destin qui nous a déjà liés. Tu ne me fais pas peur. Je ne m’inclinerai pas. Mais l’heure n’est pas encore arrivée pour cette partie-là. Il est temps de repartir fouiller dans les vestiges du passé. Appréhender la scène, réapprendre le texte et retrouver tous les personnages afin de pouvoir la jouer plus sereinement devant un public averti.

Si j’avais eu le choix. Si seulement.

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Un an plus t么t...


Mercredi 1er Septembre, Aéroport CDG, Paris, 20h54 L’avion est là. Il pleut toujours. Enfin, de cette pluie invisible, qui tombe sans fin et sans bruit. Un bleu sombre a remplacé le gris du ciel et toutes les lumières de la piste se sont allumées. Je suis debout, le front appuyé contre la baie vitrée. A ma droite, ils font des travaux. Comme si l’aéroport n’était pas assez grand déjà. Peut-être veulent-ils finir le cercle ? Un cercle. Mais quelle idée pour un aéroport. L’espèce humaine tourne déjà tellement en rond. Je regarde les gouttes d’eau sur la vitre. Leur cheminement, brusque, incertain. Leur destination… impossible à deviner. Ces obstacles, invisibles à l’œil nu mais qui changent leur trajectoire. Peut-être, moi aussi, dans une autre vie. On a dû m’apprendre. J’ai dû savoir.

J’attends patiemment de monter dans l’avion. Me laisser porter, abandonner mon corps inerte pendant ces longues heures, comme résignée. Numéro du siège : 46B.

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J’observe du coin de l’œil le personnel de l’avion. Les hôtesses de l’air ressemblent à des nonnes en totallook beige et toques rouges sur la tête. La mode, dans un monde à part, elle aussi. En direction de Dubaï, elle semble plutôt spéciale. Je les regarde, perplexe. Ça m’amuse un instant. Un instant seulement. Mon sourire s’efface aussi rapidement qu’il est apparu. Je me fiche des hôtesses de l’air, tout comme du reste. Mon cœur est anesthésié. Aussi froid que le marbre du sol. Aussi lourd qu’un bloc de pierre qui grandit et qui pèse de plus en plus à l’intérieur de moi. Il m’écrase, il m’étouffe. Mes sentiments se figent avant même d’avoir atteint ma conscience. J’ai la nette sensation de n’être plus qu’un pantin que l’on aurait oublié là, sur les banquettes impersonnelles, grises et tachées de l’aéroport. L’atmosphère dans la salle d’embarquement ne cesse de changer. Les gens se déplacent autour de moi. Les visages fermés. Le pas impatient. Ils osent à peine parler. Certaines voix à sens unique se meurent dans des téléphones mobiles hors de prix. Il ne reste que l’écho de leurs semelles sur le sol glacial. Un écho insistant. Un écho qui n’en finit pas. Un écho à rendre fou. Tout est fermé aux alentours, les boutiques détaxées, la presse, et même les cafés. Personne ne nous porte pas même un semblant d’intérêt. Quelqu’un sait-il seulement que l’on est ici ? Une salle d’attente, un entre-deux que l’on ne situe ni dans le temps, ni dans l’espace.

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Zone d’exit. Deuxième porte à gauche. Suivez la flèche.

Woody est là, dans le sac, un peu serré certes, mais en bonne santé. Mon compagnon de voyage est un cowboy en plastique. C’est déjà mieux que rien. Il y a des personnes qui partent seules. Et d’autres qui n’ont pas de chapeau. Ou une étoile de shérif, en marque de courage. Il faut dire qu’il faut la mériter celle-là. Et ce n’est pas une mince affaire. Je claque des dents. Le froid, ou l’angoisse. Je crois qu’au final, l’un amène à l’autre. Dans la vie, on est un cowboy ou on ne l’est pas. Alors on se pose la question en attendant de trouver la réponse. Un vrai cowboy survit dans la pénombre. Quoi qu’un pantin aussi je suppose.

Il y a eu une coupure d’électricité. Non, pas dans le hall du Terminal 2C mais au cours du trajet entre l’appartement et l’aéroport. Ça devait être temporaire, c’est ce qui était dit au départ. Un diagnostic erroné, un de plus. Car à chaque nouvelle tentative pour rétablir le courant, les plombs ont sauté à nouveau. Il fait sombre, c’est vrai, mais on va s’y faire. Il leur faut simplement le temps de trouver la cause du problème. Et nous de nous habituer à 19


l’obscurité. Dans le pire des cas, si dans plusieurs mois, ça ne revient toujours pas, j’en parlerai à l’agence. Et en passant, je leur dirai aussi pour le store, la poignée cassée, la marche dans les escaliers ou la porte de l’entrée qui claque sans arrêt. J’avais pourtant prévenu les voisins du dessus. Leur boîte aux lettres, j’avais glissé un mot dedans… Ils ne m’ont jamais répondu. On n’oublie pas si facilement tous ces petits détails du quotidien. On se dit qu’on laisse mais qu’on retrouvera. A la même place. Identique. Avec seulement un peu de poussière, comme une preuve du temps passé et qu’il suffira simplement de passer un coup de balai en rentrant. D’ailleurs, je ne me souviens plus où j’ai rangé le double des clés.

Ma vie dans des cartons.

Avant de partir, j’ai emballé toutes sortes de choses. Des mots d’abord, pour faire de la place. Puis des prénoms. Ceux qui ne servaient plus depuis longtemps et ceux dont on ne se résignait toujours pas à se séparer, même après des années. Brûler les feuilles qui traînent, les lettres, les dessins ratés, les musiques. Se débarrasser des histoires. Elles étaient tellement encombrantes elles aussi. Sauvegarder des photos, dans un disque dur qui montre ses premiers signes de faiblesse… Pour se rassurer, juste au cas où. 20


Pour ne pas être seule. La compagnie sur des images, après tout pourquoi pas. Au final, faire l’inventaire. De ce qu’on va mettre de côté, pour la suite. De ce qu’on emportera, de ce qu’on oublie déjà. Ton tee-shirt que je portais encore hier. Te le rendre peut-être…

Peu importe. A l’heure qu’il est. Je pars.

Ah, ça bouge enfin du côté des nonnes. Ce n’est pas le moment de flancher.

Doux Jésus, sois cool avec moi. Ce n’est pas toujours très simple.

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09h03, Dubaï Effervescence totale. Dans le grand hall DutyFree de l’aéroport, j’ai l’impression de visionner une séquence d’un film en accéléré. Des choix par milliers. L’abondance en excès. Des parfums de tout nom, des litres d’alcool alignés sur des mètres et des mètres, des cigarettes qui s’empilent par paquets aux tailles démesurées, des vêtements de sport, des narguilés et des théières en fonte posés en vrac sur des étagères ou des voitures de luxe qui scintillent à gagner. Il y a du monde partout. Les magasins se succèdent et s’enchaînent à grande vitesse. Pour la plupart, avec les mêmes produits, la même composition, les mêmes caisses les unes à la suite des autres. Il y en a par dizaine. Ici ou ailleurs. On n’a pas à choisir, c’est partout pareil. Je change dix euros contre une liasse de billets verts écris en Arabe. Réflexion intense pendant de longues minutes pour en déchiffrer l’utilisation. Après l’achat d’une bouteille d’eau pour quatre dirhams, je reprends mon cheminement vers la porte 207… Je croise sur ma route une multitude de Subway, Mcdonald, Starbucks et autres chaînes voisines similaires. J’ai l’impression que je n’arriverai jamais au bout de ce hall aux allures du centre commercial. Je jette un coup d’œil sur mon billet, pour m’assurer de ma destination. Demi-tour. La foule, en sens inverse. Le brouhaha des achats en transit. Trente minutes pour gagner la porte 231. Revenir sur ses pas. Dans la direction opposée. Et ne rien reconnaître de l’aller. Cela ne me surprend même plus. Au contraire. 22


On en fait un état normal parfois

Je ne suis pas encore assez loin. Ce sentiment d’entre-deux continuellement présent. Toujours trop près du passé et à des heures d’avion du futur. S’il suffisait seulement de prendre son mal en patience, on n’en serait pas là, encore et encore, à ressasser toujours les mêmes pensées.

Je revois cette zone d’exit. Il est beaucoup trop tard pour ça. La zone d’exil. Il faut seulement attendre de la traverser. Cela peut prendre un certain temps. Ce n’est pas grave, du temps, j’en ai à revendre. N’ayant rien d’autre à faire, je reprends la Fille de papier. J’ai de l’encre au bout des doigts à force de piétiner ses mots et pourtant, même elle, elle est moins fragile que moi.

Airbus A380-800 Je n’ai aucune idée de l’heure qu’il est. Je suis dans l’Airbus A380. A défaut d’être assise à côté du hublot, comme je l’avais demandé, je suis au milieu du milieu. Je ne retrouve même plus l’effet de surprise, c’était tellement prévisible. Les opposés se rejoignent, ils se confondent. 23


L’amour/La haine C’est tellement proche parfois.

Il fait horriblement froid. La soufflerie automatique. L’air glacial depuis au moins dix heures, en notion de temps approximative. Tout le monde est emmitouflé dans les couvertures en polaire de l’avion. Je me sens incapable d’esquisser le moindre mouvement. Mon pantin inanimé a été bougé de sa banquette d’aéroport parisien afin d’être déposé sur le siège de cet avion fantôme. Je ne perçois aucun bruit, excepté les pas feutrés des hôtesses de l’air de temps à autre. Les nonnes se font discrètes. Je devrais peut-être m’en remettre à Dieu. Peut-être qu’il viendrait. Qui sait ? Peut-être que pour une fois, il accepterait de me parler. Les lumières ont été baissées au maximum. Il n’y a plus de signe de vie parmi les centaines de personnes qui sont pourtant censées être là. Des corps immobiles aux respirations inaudibles. Plus rien qu’une carcasse métallique perdue dans le ciel ou ayant été aspirée dans un trou noir. Si c’est le cas, on est parti pour errer ainsi pour l’éternité, tel des âmes en peine. A bien y réfléchir, je crois que je corresponds au profil. Ce n’est probablement pas un hasard si je me trouve ici… Je commence à me sentir angoissée. Le supplice de devoir parfois vivre en rythme avec ces pensées qui attaquent et qui rongent dans les moments les plus faibles. Je reprends mes écouteurs et branche un 24

J'irai franchir l'ocean  

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