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Belgique

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Baudouin Van Humbeeck


Comment la fin de la Belgique n’a pas eu lieu (fiction)


Baudouin Van Humbeeck

Comment la fin de la Belgique n’a pas eu lieu (fiction)


Prégénérique Avertissement au lecteur

Les auteurs sont des cambrioleurs cardiaques. Ils sont persuadés qu’en tapant la bonne combinaison sur leur clavier, ils déverrouilleront l’accès au coeur de leurs lecteurs. Pour un texte de 140 caractères, il y a 60 zéros au nombre de combinaisons possibles. Autant dire que je suis loin d’être certain d’avoir composé la bonne combinaison pour avoir accès à ton coffre cardiaque. Néanmoins, si la présente pochade parvient à te divertir, je me sentirai presque satisfait de moi-même.


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Encore une chose avant de, comme disent les chirurgiens, entrer dans le vif du sujet : habituellement, l’avertissement au lecteur est une formalité pour indiquer que toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé, vivantes, mortes ou non-mortes seraient pures coïncidence. Dans le cas qui nous occupe, dans le texte qui t’attends ami lecteur, comme on dit sur Facebook « c’est compliqué ». Déjà, des personnes existant bel et bien apparaissent comme figurants ou comme silhouette et ont même payé pour ce privilège. Par contre, les présidents de parti sont un personnage choral. Tout(e) président(e) de parti se sentant visé personnellement aurait donc tort : tout le monde est servi également. En dehors de ces exceptions, ce que tu te prépares à lire, ami lecteur est, comme l’indique son titre, une pure fiction et toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé seraient pure coïncidence.


Prégénérique

La Belgique vue du ciel : le lion de Waterlo, les beffrois de Flandre, les tortueuses rivières de Wallonie, la GrandPlace de Bruxelles. Des images du carnaval d’Alost, de celui de Binche, de celui de Malmedy. De la bière qui coule à flots, des touristes japonais qui ne quittent pas les mains de la vendeuse de pralines du regard. Et pour finir : le Manneken Pis. Zoom arrière. « Lots of suspense, tonight ! » Le montage télévisé consacré à un des pays participants à la phase finale du


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concours Eurovision de la chanson vient de prendre fin. Nous sommes un samedi soir du mois de mai, en Slovaquie. Nous sommes dans la plus grande salle de spectacle de Bratislava. Une blonde spectaculaire répondant au prénom de Lubiana est sertie dans une robe bleue à paillettes. Elle se penche sur son micro à chaque fois qu’elle s’adresse au public. Les projecteurs multicolores et 400 millions de regards sont braqués vers elle. Derrière elle, un écran gigantesque affiche des noms de pays et des chiffres. Tout au-dessus de l’écran se trouve un logo atroce : celui du concours Eurovision de la chanson de cette année-là, quelque part dans le milieu des années 1990. Ce que dit l’écran est clair pour les 400 millions de téléspectateurs : la Belgique est deuxième dans ce classement. La finale de l’Eurovision est toute proche de son dénouement annuel. « And finally we now go to Stockholm. Hello, Ingrid ! » Une autre blonde s’affiche sur l’écran. Elle porte un chemisier bleu et jaune. Derrière elle, une vue de Stockholm by


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night. Dans un coin de l’image : le logo de la télévision publique suédoise. « Hello, Lubiana and congratulations on a wonderful show. » Le public présent dans la salle de spectacle applaudit chaleureusement. Les spectateurs agitent des drapeaux de nombreux pays européens pour le bénéfice des caméras. Dans le public, on s’est peint le visage aux couleurs de son pays, comme des supporters de football. Par moment, l’ambiance ressemble à celle d’une compétition sportive. Les supporters sont séparés, pays par pays. Ingrid laisse un moment à la salle avant d’annoncer, avec un léger accent suédois : « Here are the votes of the swedish jury. » Dans toutes les moitiés de la Belgique, pas une voiture ne roule. Dans les salons, dans les cafés, le silence règne. L’espace d’une seconde, on pourrait croire que le pays est en deuil. De Kinshasa à Upssala, les Belges expatriés retiennent leur souffle. La blonde suédoise égrène des noms de pays. La Belgique n’est aucun d’eux. En Belgique, les fumeurs prennent des bouffées énormes. Les buveurs ont les

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mains crispées sur leurs verres, presque assez fort pour les faire exploser. On n’entend que la mousse de bière qui se dissipe lentement dans les verres. La blonde suédoise annonce le nom du pays à dix points : « Denmark : ten points. Le Danemark : dix points. And finally… » En Belgique, le silence est assourdissant. L’attention est digne d’une séance de tirs au but de finale de Coupe du Monde. Les cardiaques tendent la main vers leurs gélules d’urgence. Dans les maternités, les bébés s’arrêtent de naître. Dans les maisons de retraite, on arrête de mourir. Dans les commissariats, on arrête d’arrêter. La blonde suédoise prononce les mots « Belgium twelve points ». En Belgique, personne ne l’entend prononcer la version française de la formule rituelle « La Belgique : douze points ». Tout le monde les lit sur ses lèvres, peintes en rose. Sur l’écran géant à Lubiana, le mot « Belgium » est tout en haut de la colonne de gauche et écrit en lettres dorées. Des confettis rectangulaires en aluminium descendent du plafond. Des feux de Bengale géant soulignent l’importance du moment. Dans la « green room », la


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caméra s’attarde sur les larmes d’une rousse aux yeux bleus qui embrassent en premier ses concurrents des Pays-Bas et de France. Sur ses talons hauts spectaculaires, elle rejoint la scène pour entonner la chanson qui a permis à la Belgique de décrocher pour la deuxième fois le grand prix Eurovision de la Chanson : « La chicorée c’est chic (tchic, tchic) ». Dans les rues belges, les drapeaux noirs, jaunes et rouges apparaissent aux fenêtres comme par magie. Ils sont brandis par les passagers de voitures qui klaxonnent sans fin. Les boulevards à deux pas de la Grand’place de Bruxelles sont noirs, jaune, rouges de monde. Personne n’a besoin de se parler. Tout le monde s’embrasse, se sourit, entonne la chanson victorieuse. La bière coule à flots dans tous les bars du pays de l’hôtel cinq étoiles au Café des Sports d’abords de gare. La mousse victorieuse se répand des millions de gosiers. La rousse victorieuse est dans toutes les télévisions. Le temps d’une folle soirée, les Belges forment une seule et joyeuse nation, unie par les liens sacrés de l’Eurovision.

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Dans son bureau du neuvième étage, l’administrateur général de la télévision publique belge francophone éteint son téléviseur. « Donc, dans un an, je vais dépenser un porte-avions que je n’ai pas à cause de cette conne. Elle ne pouvait pas rester deuxième ? ». Il ouvre le tiroir le plus discret de son bureau, en sort un cigarillo et un briquet. Feu.

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Première vitesse

Mon nouveau chauffeur Mon nouveau chauffeur s’appelle Hadrien Halfstok. C’est la première fois qu’il conduit une limousine. Je ne sais pas encore comment cela va se passer entre nous, mais quelque chose dans sa façon aventureuse de prendre les virages des petites rues d’Ixelles me dit que cela va être intéressant. Après tout, rien ne m’oblige à avoir ce chauffeur-là toute ma vie. Dans son style de conduite, je peux sentir des signes hérités des voitures qu’il conduisait avant. Je détecte le conducteur de petites citadines à faible cylindrée. Il


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n’est pas encore habitué à la longueur d’une limousine. Le brouillard matinal de ce premier jour de novembre 2010 n’arrange rien. C’est la première apparition de ce symptôme de l’hiver. Tous les automobilistes l’accueillent avec un respect mêlé de fascination enfantine. Les phares des voitures que nous croisons y dessinent deux parallèles qui disparaissent à l’infini et au bout de la rue. Je regrette d’avoir à le mentionner, mais en me basant sur le nombre de coups de klaxon que nous avons eu à subir dans la rue de la Loi, il semblerait bien que, brouillard ou pas brouillard, les autres chauffeurs soient encore moins habitués au fait qu’Hadrien Halfstok soit un chauffeur de limousine que lui-même. Pour sortir du garage, son tout premier coup de pied sur l’accélérateur a été maladroit. On aurait juré qu’il n’était jamais passé par une auto-école. Le deuxième n’était pas encore professionnel, mais déjà bien meilleur. Il lui faudra quand même encore quelques milliers de kilomètres pour que tout dans sa conduite soit blasé et coulé, comme celles des vrais chauffeurs de limousine. Pour l’instant,


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ce qu’il a de plus professionnel, c’est son uniforme. Ce qui le tient debout, c’est la dose d’amidon sur cet uniforme. Il était à quelque pas de moi pendant son entretien d’embauche. Le gros Sterlinckx était même sorti de son bureau au fond du garage. Pour l’occasion, il n’a pas hésité à abîmer la semelle en cuir des mocassins à glands sur le béton du garage. « Tu vois, fieu, nos chauffeurs sont affectés dans la mesure du possible à la même voiture et aux mêmes clients. Comme ça, les voitures, les passagers et les chauffeurs finissent par former une grande famille. C'est ça le secret des limousines Sterlinckx, fils… Tu faisais quoi avant ? » Pour la première fois, j’ai entendu la voix d’Hadrien Halfstok dire quelque chose : « Je travaillais pour un grand quotidien. J’étais correcteur orthographique. » C’était une voix d’instituteur : le genre de voix qui ne fait pas de faute de syntaxe. D’après sa voix, c’est le genre de garçon à faire des phrases qui commencent toutes par des majuscules et se terminent toutes par des points. D’après sa voix, c’est le genre de garçon à respecter les règles. Le

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genre à qui, on accepterait de confier le volant d’une limousine qui coûterait plus d’une année de son salaire. Le genre de voix qui parle en cursive calligraphiée à la craie blanche sur un tableau vert. «  Traducteur donc ? Français/ Néerlandais ? Tu faisais la police des virgules dans les plaques de rue à Bruxelles ? Tu sais qu'on a ça dans le Word qui est dans le PC, maintenant ? » Hadrien a poussé un soupir à fendre un carburateur. « Croyez-moi, monsieur Sterlinckx, je suis au courant. - Le progrès, c’est quand même un truc formidable. Quand je pense aux bagnoles d’il y a seulement dix ans et de ce qu’on a maintenant : ordinateur de bord, DVD… Tu t’y connais un peu en ordinateur ? » Il y a eu un bruit de papier froissé. « On dirait que tu t'y connais en traitement de texte en tout cas… Si un jour tu n'as pas de trajet, tu pourras venir travailler quand même au bureau : je te dicterai mon courrier comme dans les films américains. Ça fera chic devant les clients. En attendant, tu es prié de connaître le mode d'emploi de l'ordinateur


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de bord, de l'autoradio et de tout le bazar sur le bout des doigts pour la semaine prochaine. Le texte en français est quelque part vers la fin. Juste avant ou juste après le texte néerlandais. » 37 secondes et 23 centièmes de rire gras. Hadrien Halfstok n’a rien répondu, mais ses semelles ont crissé d’un drôle de bruit désapprobateur. Je pense bien que Sterlinckx n’a rien capté : il a fait du bruit avec une housse en plastique. « Voilà ton uniforme : comme c'est ton premier jour, tu as exceptionnellement le droit de te changer dans les toilettes du bureau. À partir de demain : tu arrives ici en uniforme et à 7 heures tapantes, sauf si tu es en mission longue durée. Pour les missions longue durée, tu verras où et quand le client veut commencer sa journée. Mais toujours en uniforme, hein ! » La housse de plastique s’est ouverte dans un bruit de zipper. « Le plus important dans cet uniforme, c'est que le petit pin's avec un double J

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