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Chroniques de la corde

Guillaume Gohin


Chroniques de la corde


Chroniques de la corde par Guillaume Gohin


Moi, Rongpo, fils de Khatgpa, héritier de la tribu de Zanskar, je reviens aujourd' hui du royaume de Tubo avec la vision de la fin de notre monde. Je serai bientôt parmi vous ; vous n'auriez que quelques jours à m'attendre et pourtant je vais ma route lente, afin de mieux comprendre ce qui s'est passé et que vous ne voudrez pas croire. Voici ce que j' écris, voici le dit-d'un-serviteurde-la-dynastie-Yarlung – pour qu'ayant appris de moi tous les détails de ces événements, vous me laissiez à mon retour une place parmi vous dans la prière. Peuples de Zhang Zhung, écoutez-moi  ! Le temps est proche où les fils des Dieux seront reniés de leurs pères  ; plus rien ne les retiendra hors des hommes, hors de ce qui s'offre à eux et qu' ils posséderont, parce qu' il est dans notre nature d'asservir tout ce dont nous avons simplement l' image. Le temps est proche où nous serons inutiles, puisque désormais le roi de Tubo, coupé des Dieux, voudra appartenir à notre monde. Que les dix-huit tribus envoient leurs chefs dans la vallée de Garuda où est le palais d'argent, car c'est là que je me rends et c'est là que je les servirai.


Ce que je sais et ce que j'ignore. Longtemps, je passais mon existence au fil des jours, sans bien comprendre quelle était ma place, sans bien voir ce qui m'avait été donné en propre. Il y a longtemps, j'ai attendu en vain que le monde soit aimant et qu'il finisse par récompenser les efforts secrets que mon cœur lui promettait. Et puis je me suis vêtu de noir, en espérant que cet argument de la couleur du pouvoir finisse par attendrir les hommes. Je voulais servir un maître puissant, qui m'aurait enseigné la force, les discours, le rêve amer d'un passé plus franc et plus humain. Je voulais apprendre la domination, vivre aux côtés de la puissance et discuter des pertes 9


ennemies au plus profond de la soie. Vous savez ma naissance et le crédit de mon père à votre conseil : j'obtenais cette place quand Grigum, fils de Sribkhri, le Tsenpo de Sheboye et de la vallée du Yarlung, roi de Tubo, étendit sa protection sur nos dixhuit tribus. Il vous a demandé un fils de notre terre pour endosser auprès de lui la responsabilité de vos fautes. Je fus celui-ci. La pompe et les parfums chauds m'étaient promis ; devant moi, les honneurs répétaient lentement leurs détails à venir et j'entendais vibrer le corps des privilégiés dans une mélodie qui m'expliquait ses accords secrets. Pourtant, mon esprit était lent, incertain, ne sachant bien à quelle volonté de la nature se conformer, ignorant le but que l'on exigeait de mon existence. Je me sentais obéir aux générations innombrables qui ont formé notre peuple, à tous les pouvoirs empilés et juxtaposés pour permettre à l'esprit de se libérer au10


delà de la paresse, pour renier la concorde infamante des hommes, dans une nature guerrière, insatiable et dont je recevais la puissance. Désormais, je voulais reposer à l'ombre des faisceaux, me donner tout entier à l'organisation de la joie, selon les canaux de la domination et puisque mes hurlements solitaires n'étaient jamais repris. Contre l'amour que les petites filles folles salissent au plus profond de notre souffle ; contre cet éveil déluré que l'on oppose aux sommeils tristes et pour reconnaître, dans le livre des transferts, que l'oppression répétée nous cache des déceptions. Pour enfin refuser toujours d'écouter les plus faibles que nous et que la haine nous donnera pour véritables frères. Pour exister sous le ciel et se consoler dans des regards plus terrifiés que le nôtre. Je n'ai de mon père que peu de souvenirs. Je quittais son service sans avoir eu le temps de l'approcher, sans encore connaître les 11


mots nécessaires pour l'intéresser. Dans chacune de mes paroles, je crois qu'il me reprochait de ne pas être indispensable, de ne pas avouer que je savais ses peines et ses silences. Dès l'âge de huit ans, je vins au monastère de Karsha, sur les pentes des monts de cuivre blanc, pour apprendre à réciter chacun des phénomènes de la vie. Je dus alors me séparer de Do-Khyi, un dogue au poil brun taché de fauve. Car, quand mon père vint dans la maison de ses femmes, la veille de mon départ, quand il entendit que j'acceptais mon destin à la condition de partir avec mon chien, il exigea qu'on le tue. Et je dus écouter toute la nuit, les yeux pleins de larmes, la légende du grand chien du royaume. Au milieu de mes mères terriblement heureuses de la présence du maître et des longues occasions de se comparer, au milieu de mes sœurs compatissantes et de mes frères fous de jalousie, j'entendis l'histoire de cet animal au poil oint de poison et qui, en attirant les 12


caresses sur lui, fit naître le meurtre dans le monde. Arrivé au monastère, quand vint le temps de nommer la force qui me donnait vie, je choisissais la vie elle-même. Et quand vint le temps de mettre ma force vitale en relation avec un siège, je refusais les montagnes enfantées par la roue du ciel, je refusais les vallées, je refusais enfin les lacs, les arbres et le fleuve Tchadar lui-même. Puisque j'étais devenu un homme par le meurtre de la vie qui m'avait gardée, puisque l'on avait défait devant mes yeux le fils de la violence, je choisissais la panthère, pleine de griffes et de crocs, la panthère qui dort affamée pendant des centaines de lunes et qui se réjouit des exceptions décisives du carnage à venir. Dans le vent d'en haut qui éclate les lèvres, j'apprenais des années durant les dix interdictions, les tournant à mon profit sans d'abord m'en douter, puis en me vautrant tout à fait dans la vieillesse incapable de 13


mes maîtres, arrachant de leur sommeil une insolence rare et que leurs précautions grotesques pour l'honneur me rendaient moins coupable. Je comprenais que les faits ne reconnaissent que la force. Car c'est par la force que le meurtre est permis, que chaque vol est jugé selon les lois qui ordonnent aux dépossédés d'espérer la paix, à condition de se taire. C'est par la force même que le viol se structure, se tolère ou se rejette, selon que votre puissance le rend ou non improbable et en efface parfois naturellement l'importance. Et pourtant, je ne suis pas de ces bandits pleins d'alcool et de parasites sous la peau, d'une bêtise qui jette sans artifice ses mains sur l'or et les chairs effacées de rose à l'entrecuisse : la puissance est l'héritage des usurpateurs, jamais une conquête pour la conquête, une conquête qui arrache des cris et garde son butin caché. Je ne suis pas de ces hommes révoltés contre le pouvoir, refusant le système en entier sous prétexte que le 14


système est mauvais, et qui ne perçoivent pas que leur colère ne lève aucun tabou : le système sait très bien, en chacun, que le bonheur exige des esclaves. Voilà précisément la nature que je refusais, cette nature qui croit que l'intention est plus pure que les résultats. Pourquoi alors n'aurais-je pas fait miennes les justifications ordinaires du pouvoir, les discours immensément lourds où s'enchevêtrent les mensonges, la calomnie et les allusions blessantes dans les fausses bontés piquées d'injures ? Pourquoi n'aurais-je pas utilisé tous ces interdits qui servent la bonne conscience des autres, à la seule condition qu'ils ne servent pas la nôtre ? Car enfin, justifier le bonheur des esclaves consiste à exiger d'eux qu'ils payent le prix de leurs faiblesses continuelles : tout pouvoir n'est que le résultat permanent d'une révolte absente. Il me devint alors naturel de mentir si telle était ma cible, de calomnier les hommes-monstres qui courraient à mes 15


côtés, de blesser tous ceux que la parole effraie. Je convoitais leurs femmes si telle était leur faiblesse ; partout, je me déversais en langages doubles et triples afin que la malveillance brûlât les espérances de mes amis. En définitive, je ne gardais des dix interdictions que les deux dernières, ne parlant jamais inutilement puisque mon existence avait pour but les pouvoirs noirs ; n'ayant jamais de conceptions fausses quant à la nature des phénomènes, puisque ma vie devait servir toutes les illusions nécessaires au sommeil des fiertés adverses. Aussi, au sortir de l'enfance, je me mis à courir dans les champs que les hommes sèment d'incertitudes, le visage rougi d'orgueil et ma lame prête à percer la première poitrine utile. Et ce fut dans ces dispositions, sur les conseils de mon père qui loin de moi croyait m'avoir soumis, sur la désignation ignorante de votre conseil, que je fus rendu au monde par les moines et que j'entrais au service de Grigum, nouveau roi de 16


Tubo. Comment n'aurais-je pas pensé alors que j'avais gagné ? Comment n'aurais-je pas écouté ma force bouillonnante, déjà victorieuse sans avoir encore utilisé l'épée, et qui me promettait une gloire démente dans ce monde si facilement abusé ? Voilà qui je fus, puisque toute ma jeunesse à la violence jamais éteinte me l'ordonnait : le guerrier contre la tradition, celui que les chroniques du clan Shen insultent et nomment « le scandaleux ». Celui au corps convulsé, que les Terres tantriques de Thirtapuri attirent et dont le cœur pompe un lait gluant aux peaux brûlées. Celui qui, toujours abreuvé de formes, se vide dans des intuitions sans mots. De même que le froid et la faim ne s'écrivent jamais, j'entreprends ici de donner aux écritures les humeurs noires qui me firent détester le monde ignorant et lâche. Il faut que je conte encore comment 17


la puissance sombre s'empara de moi et s'occupa toute entière de mon souffle, le transférant toujours à ses noms et profits. Devant le conseil, précédant de dix pas mes camarades, je répondis à la question finale qui clôt le cycle des études et montre aux esprits nos défenses acquises contre leurs pièges animaux : pourquoi les hommes haïssent-ils leurs semblables  ? J'aurais pu leur parler des mendiants qui dorment aux portes du monastère et à qui l'on donne de la nourriture chaude et du sirop de santal douze fois par an. « Pas une fois de plus », aurais-je pu ajouter pour les effrayer. Au lieu de ça, d'une respiration, je reformulai en deux phrases : « Comment la fraternité est une résistance à l'ordre social de la guerre, une résistance mal informée, mal payée, mal définie, mal lavée et mal assurée. Quel est cet ordre plus puissant que la nature, quelle est cette puissance de l'ordre démontré dans l'asservissement général et 18


qui fait assez oublier le frère pour justifier en deçà l'ennemi ? » Sur l'instant, on me remit en silence à la suite que mon père avait envoyée pour servir la continuation de son nom glorieux. Je pris avec moi deux ou trois serviteurs. J'allais vers le roi, à Tsetang la capitale-forteresse de fer et de nacre, pour me soumettre à la doctrine des démons mâle et femelle, pour profiter de la longue pratique de la Loi. Sur le chemin, quittant les terres dont mes yeux avaient l'habitude, je découvrais cette saison où les glaces fondent nettement, sans se garder, comme chez nous, un peu d'orgueil dans le sol. Là, pour la première fois, je vivais au milieu des pousses franches de l'herbe, avalant la lumière plus que tout et reléguant dans une dimension inférieure les autres fluides du monde. Le long de mes pas, l'eau courrait en torrents clairs, d'un bruit qui nous traversait en 19


permanence, dans un grondement fait pour durer quinze ans et ridiculiser les limites de notre patience. Et toujours ce soleil asséchant, teignant les peaux en plaques – ce soleil que l'on s'imagine nourrissant pendant les longs mois épuisants d'hiver et qui vous brûle en quelques minutes. Face à la grosse boule grillée, j'aspirais dans la lumière une toile de couleurs violacées et violemment instables. Et lorsque mes yeux revenaient vers la terre, vers ses objets en nombres prodigieux, chacun d'une orientation propre et d'un brillant particulier, je ne pouvais plus me rattacher aux échelles ordinaires de notre plan, à un monde dont j'aurais permis les nuances parce que j'en distinguais l'éclat général. Au lieu de ça, j'étalais sur la matière une couche épaisse d'un beige laiteux, sans me morfondre de mon infirmité, sans y voir autre chose que l'univers à mes armes, portant ma marque et faisant de moi un homme riche. Comment désormais vous 20


conter l'exaltation qui brûlait chacun de mes sangs, mes bottes aux couleurs effacées mordant les sentiers graisseux de promesses ; comment vous rendre enfin cette utopie des massacres joyeux et injustement interdits, cette flamme que je déliais de son étau et dans laquelle je me promettais de détruire les sales gueules vérolées de prudence  ? L'air m'apparut soudain redondant, vulgaire et d'un luxe inutile. Un air venant dans mes poumons pour s'y retirer bruyamment, pour confirmer que mes victimes partageaient encore un flux commun et qui les plaçait sous mes mains pleines de nerfs. Un air qui confirmait que le temps de tuer le père était venu. Ayant passé le fleuve Yarlung pour longer sa rive méridionale, j'arrivais aux faubourgs de Tsetang, ne passant pas encore sous la garde des rois et ses murs imposants, attendant selon mon rang que les moines21


chambellans étouffés de soie rouge viennent me reconnaître et m'affranchissent ainsi du déshonneur des étrangers que l'on compte. Et je passais de nombreux jours à vérifier le pouvoir de la bourse de mon père, testant le commerce et les faux conseillers avec l'or qui remplace les corps, les cuisses de la femme, le travail de l'homme. Le matin, ayant fait bouillir cinquante litres d'eau pour y pisser, j'achetais de nouveaux tissus cousus d'argent, les déchirais et m'en faisais des projectiles contre les vendeurs de lait ; le soir, j'allais à la chasse au chat, avec des aiguilles en fer. J'achetais une corne d'ivoire où était taillé le dieu blanc Khyung, le terrible ailé à tête de lion et aux cinq pattes de tigre. Une jeune fille très pâle me la vendit et je lui donnais l'ordre d'être ma fausse épouse proche et silencieuse en me présentant le thé. Sans jamais la forcer, sans jamais lui demander les raisons de sa frayeur dès que je lui prenais les mains, je regardais monter 22


dans le ciel plusieurs lunes en lui donnant des prénoms fous, en lui expliquant longuement que j'avais choisi de pardonner à son image rêvée des péchés imaginaires – « je remplacerai l'honneur par le sacrifice ; et si tu as donné ton ventre à grossir aux marchands, si pendant leur sommeil tu les as égorgés et que maintenant tu chevauches leurs montures volées, à ton retour, je te laisserai plus que la vie et te reconnaîtrai encore comme mon épouse. » Elle hurlait chaque nuit et je finis par la jeter hors de ma tente, pour m'avoir démontré que son beau visage ne correspondait pas aux alarmes exaspérantes de son âme. Et puis le spectacle arriva, on reconnut mes lettres de créance et l'on accepta le sacrifice du plus puissant de mes yacks. Je montais la minuscule colline pour rejoindre le palais de la biche, où le roi de Tubo m'attendait en compagnie de Shiva Bhairava son cousin.

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Tout autour de son crâne, c'étaient de longs tubes de crin noir ; une corde néanmoins crayeuse dans la lumière et qu'aucun vent n'aurait pu détendre  ; les pattes extrêmement denses que le ciel tirait jusqu'au milieu de son dos, le barbouillant au passage. A chacun de ses pas, on devinait le million de cellules intelligentes qui pouvaient l'arracher et soustraire son corps à la vue de ses sujets. Je n'avais pas son regard et son esprit ne voulait pas de mon image. Alors, en sa présence, je sortis mon épée et frappais d'un coup vers le sol en branches de muscadier. «  Ma lance... Mon épée... Les coups de mon lasso... Mes provisions de route... La femme de mes frères et que je dois à mon tour épouser... Fils-des-Dieux et qui permet que nous ayons ce joyau de corps d'homme, je te les rends. Personne ne te parle, tes ministres chambellans n'ont plus peur et notre espèce s'épuise. Je te le dis, laisse-moi à tes côtés porter les 24


conséquences de tes actes, mordre pour toi les chairs et te laisser réfléchir aux puissances : tu es Tubo, tu es le Père-duPays. Si je mens, fais-moi mettre dans un trou de vers. » L'ouverture vive de sa main souffla mes jambes et ma tête pénétra dans le parquet maintenant sablé de poussière, toutes portes ouvertes pour laisser la pluie annoncer le froid et soumettre les orages à la brume. « Je suis Gri, le couteau qui vaut toutes les terres et ce qui en adviendra. Je te prends un doigt pour que tu saches que je suis aussi Gum, celui qui tue. Je mets sur ta nuque ce licou de soie et je te saisis par les narines. On ne pourra rien contre toi, ni par les armes, ni par les dents, ni par les pierres. Si tu me caches ce que veulent les hommes, qui sont ici à mon palais ou dans d'autres vallées ignorantes des Dieux, j'exigerais que tu renonces aux bénéfices de cette vie avant de mourir. » 25

Chroniques de la corde  

Avant que le bouddhisme ne façonne le Tibet, le souverain du royaume de Tubo était rappelé au ciel dmu par la corde mu au milieu de son dos,...