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BELLE - ÎLE

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SAUVAGE THIERRY LE BAILL

Préface de Jean-Baptiste de Seynes


BELLE - ÎLE

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SAUVAGE THIERRY LE BAILL

Préface Jean-Baptiste de Seynes


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Quelques saisons de l’œil et du doigt

Pour le très peu que j’en sais, la photographie suppose un œil et un doigt. Ce qui d’emblée autorise le soupçon : c’est donc bien simple, bien trop ! et la réalité – pour autant que le mot lui-même rende compte de la chose et puisse en être impressionné, ce dont, là aussi, je doute – serait ainsi susceptible d’être prise (en photo), surprise et soumise, clic-clac, l’affaire d’une seconde, la chose est dans la boîte et le monde dans le sac … et elle (la réalité) n’aura au bout du compte été que cette servantelà ! visiblement facile, à tout instant convocable, banal objet de l’objectif qu’elle (la servante, la réalité) n’a bien sûr pas la ressource de retourner contre qui l’en vise, impuissante et docile, muette, obéissante au doigt et à l’œil ? Quel intérêt ? si tel était le cas, non seulement nous n’y retrouverions pas l’étonnante étrangeté du monde dans laquelle nous baignons, mais encore cette supposée complaisance de la réalité nous donnerait le sentiment de renvoyer à la figure du photographe l’image de sa propre dépendance, celle qui l’enchaîne mécaniquement au petit appareil auquel il reviendrait finalement – clic et clac – de faire tout le travail. Oui mais voilà : un œil ça bouge, ça choisit (de voir ou de ne pas voir), ça distingue ; et un doigt, ça décide du temps, de l’instant. Cela en fonction d’un corps qui les met l’un et l’autre en rapport, et ce corps en l’occurrence, ça n’est pas indifférent, est celui d’un peintre dont la longue pratique de son art a exercé l’œil au point que celui-ci, une fois franchies les (parfois lentes) étapes de l’étude et ses fourvoiements obligés, en est venu à désirer saisir, presque d’un seul regard, aussi aigu cependant qu’une pointe de flèche, saisir l’instant, saisir cet instant qu’est l’occasion du monde en son éjaculante énergie et, pourrait-on dire aussi, face à la toile, saisir l’instant de sa propre main. Il y a, dans la photographie de Thierry Le Baill, de l’œil et du doigt (je n’ai pas dit œillade, je n’ai pas dit doigté : ces deux grands fourvoiements de l’art que sont la volonté de séduire et l’habileté), mais encore et surtout il y a les saisons – bien plus que les raisons – du corps (ou de l’esprit, c’est la même chose) de cet homme intranquille qui toujours semble à l’affût et paraît sans cesse se tenir à la soudure si fine du grand hasard et de l’instant précis, sur l’arête même de la réalité, vertigineusement : là où soleils et houles de l’humeur humaine viennent, dirait-on, reconnaître les rages et les sollicitudes de « l’objective » réalité, et en quelque sorte s’y déchiffrer. Exemple : telle riante journée de Belle-Île parmi ces fleurs de falaise (ainsi s’ouvre le livre), telle plage impeccablement destinée aux baigneurs, cette satiété de soleil sur toutes choses, c’est bien l’été ! je les connais aussi, le monde est bon de par l’effet de notre propre tendresse à son égard, la vie s’écoule de nos yeux réciproques …Qu’est-ce donc alors que cette noire mélasse de mer au beau milieu du monde, cette sorte d’empâtement bitumineux criblé d’éclats entre deux ébrèchements rocheux ? Ou bien encore ce recours au noir et blanc qui, sous l’anecdote colorée des choses, semble ramener soudain le monde à ses grandes équations fondamentales, la masse changeante des formes, les déclinaisons ombreuses de la lumière – et nous rapprocher d’ailleurs ainsi des énergiques ellipses de certaines toiles de Thierry Le Baill ? C’est la même réalité, aucune ne se cache derrière l’autre … il n’y a pas d’arrière-monde, mais simplement un homme et son tempérament, c’est-à-dire ses saisons, qui, d’une seconde à l’autre, au gré des puissantes bouffées intérieures du désir comme du grand vent venu du large, voyagent, entre l’œil et le doigt … Dans ces paysages que notre habitude a assis dans leurs couleurs et contours, et comme déjà gelés dans leur statut de souvenir, un œil va cherchant l’angle, l’angle vif, celui qui, venant crever notre confortable carapace de paresses accumulées, sera dans le même temps en mesure de rouvrir le monde à sa propre apparence, son indépassable apparence, et plus exactement à sa propre incessante, éclaboussante apparition : pour quoi tout à coup nous frappent le vert de ce rocher, le jaune de ce lichen, le noir de cette mer …

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« J’écartais du ciel l’azur, qui est du noir … » nous dit Rimbaud – oui, noir est le bleu de la mer, et sans doute nous faut-il un artiste pour le voir, et nous le faire savoir – « … et je vécus, étincelle d’or de la lumière nature ». Voilà qui, me semble-t-il, rejoint certain rêve de Thierry Le Baill, et ce qu’il peut nous en traduire, tant dans ses œuvres peintes que dans ses photographies, atteste qu’entre l’homme et la réalité une sorte de sentier – sentier côtier, bien sûr, toujours à la frontière entre les éléments, et plus beau d’être tant périlleux – se dessine … En ce sentier, entre l’herbe qu’on peut nommer (criste marine …), cette dorsale rocheuse jaunie de xanthoria parietina, et l’innommable mer (soyons sérieux : trois lettres suffiraient à contenir cette déité-là !), s’aiguise un vertige bien singulier, qui n’est pas seulement physique, et duquel pourrait se déduire une sorte de règle de vision et de vie : une règle qui n’appartient pas qu’à l’artiste mais dont celui-ci s’est fait règle d’or, et qui repose sur un principe des plus simples : le principe d’étonnement. Et c’est bien ce principe qui permet par exemple à Thierry Le Baill d’apercevoir – et nous faire constater – l’espèce d’identité entre les mouvements de l’eau, ceux du rocher et ceux des nuages, comme s’il s’agissait des différentes humeurs ou saisons d’une toujours même matière tour à tour liquide, minérale ou vaporeuse – et desquelles nous aussi nous procédons, puisqu’elles nous ont pétri comme nous sommes, et que toutes nous les contenons. Nous …

Mais où est passé l’homme ? On en reconnaît de temps en temps la silhouette, généralement lointaine, ou la trace : il est passé par ici

(définitivement passé, qui sait). Deux kayaks sur une grève … ces meules sous le grand ciel livré à l’invention des vents … la voile minuscule environnée d’éternité … Peut-être ce contre-jour dans lequel nous le distinguons n’anticipe-t-il que son effacement, ou plus probablement son prochain devenir rocher … D’une certaine façon, cet homme, on en reconnaît plus sûrement l’absence ou le congé, tant ce ciel et cette mer et ce rocher ne lui doivent rien – et se passent fort bien de lui … ; tel vague sentier peut-être nous en parle, part en tout cas de lui– et n’y revient pas … Demeurent les grandes abstractions sans échelle des éléments affrontés. Pourtant, quelque chose dans cette marge rocheuse à gauche de la photo, verticalement à la page océane qui crépite d’une lumière noire, nous laisse comme suspendus aux lèvres d’une vérité à venir : l’émotion est là, profonde à force d’être simple, et c’est bien un homme qui nous la confie : le déclic a eu lieu précisément au moment où la paupière se fermait … oui, se fermait, de telle manière à absorber, à infuser dans l’homme-photographe toute la lumière de toute la mer, à muer l’énorme réalité en ce matériau moléculaire de lui-même qui, mêlé aux cent saisons de ses peines et de ses jubilations, reviendra irriguer le regard et la main, l’œil et le doigt. Elle est retrouvée. Quoi ? – L’Eternité. C’est la mer allée Avec le soleil (Rimbaud) Jean-Baptiste de Seynes août 2011

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Belle Île sauvage