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JEAN COLLÉ

Jean Collé - Avril 1942 Source : Bibliothèque d'Étude, Brest Cote BMB : F COL 14-25 1


FAMILLE COLLÉ La famille Collé est originaire de Montfort-sur-Meu, commune d'Ille-et-Vilaine. Le père, Louis Collé, y est né le 26 août 1887. Son épouse, Marie-Ange Daniel, est née le 28 décembre 1884, à Talensac, commune voisine de Montfort. Ils se marient à Paimpont le 1 er juillet 1911. De ce mariage, sept enfants naissent : Suzanne, en 1912 ; Louis qui décède prématurément à l'âge de cinq ans ; un deuxième garçon mort-né pendant la guerre ; André le 13 décembre 1919 à Montfort. Trois autres enfants lui succèdent et naissent à Brest : Jean le 12 juillet 1921, Marie-Antoinette le 1er septembre 1922 et Renée le 4 octobre 1925. Les parents veillent sur l'éducation et l'instruction religieuse de leurs enfants. La famille Collé s'établit à Brest à partir de 1914 où Louis exerce la profession de garçon de café. Ils habitent alors rue Louis Pasteur. Mais comme tout homme valide, Louis est mobilisé et rejoint son bataillon. Sa femme se rend au domicile familial de Montfort où elle donne naissance à son deuxième enfant, André. En mai 1918, Louis Collé est fait prisonnier par les Allemands à la forteresse de Pinon. Pendant ces quelques mois de captivité, ses conditions de vie sont très difficiles. Il est libéré à l'Armistice et retourne à Brest avec le grade de sergent. A partir de la fin de l'année 1917, Brest vit au rythme de la présence des soldats américains : « 105 transports de troupes débarquent 784 000 hommes. »1 Après l'Armistice, le commerce commence à décliner. Les derniers soldats américains repartent en octobre 1919 et l'activité portuaire et militaire s'en ressentent : les commandes de navires et bateaux diminuent et « l'arsenal est touché par les restrictions budgétaires et la perspective d'un désarmement naval. »2 Malgré

un

contexte

morose

pour

le

commerce à Brest, Louis Collé se rend acquéreur, le 14 décembre 1920, du bar-restaurant Lombard, situé face aux halles Saint-Louis et à l'angle des rues du marché Pouliquen et de la Mairie.

Le Bar-restaurant Lombard, exploité par les parents de Jean Collé avant le siège de Brest Source : Paul Mouton, Un jeune serviteur de Dieu et du prochain, Jean Collé, Montsûrs, Éditions Résiac, 1981, p. 12. 1 Marie-Thérèse Cloître (dir.), Histoire de Brest, Brest, CRBC-UBO, 2000, p. 205. 2 Ibid., p. 212. 2


ENFANCE ET ADOLESCENCE Jean Marie René Collé naît à Brest le 12 juillet 1921. De santé fragile, le jeune garçon est atteint dès son plus jeune âge de diphtérie, dont il effectuera de nombreuses rechutes. Celle-ci cause de nombreuses inquiétudes à ses parents et le jeune Collé souffre d'effets secondaires – comme des éruptions cutanées et la paralysie du voile du palais -, à cause d'une injection de sérum mal dosée. Plein de bonne volonté, il réapprend à marcher et à parler. Malgré tout, la reprise est difficile pour le garçon qui a dû faire face à des problèmes de bégaiement provoquant les moqueries de ses camarades. Il a pu compter sur le soutien de sa soeur Marie-Antoinette : « elle veille sur lui et, [...] se dresse Marie-Antoinette et Jean, enfants comme une petit maman pour le défendre, dès que quelque Source : Claude Mouton, op. cit., p. 11. camarade se moque de lui à cause de son bégaiement. »3 Dès

cette période, Nénette et Rintintin – diminutifs puisés dans les ouvrages réservés à la jeunesse – sont très complices. Du point de vue scolaire, Jean fréquente l'école maternelle Saint-Yves. À l'âge de six ans, il est dirigé sur l'école Saint-Joseph. Jean Collé est un élève brillant. L'Abbé Pierre Madec, dans le Bulletin des Anciens du Collège Saint-Louis décrit Jean comme un élève « pieux, sérieux, intelligent, bon camarade, toujours souriant et serviable. »4 Ses professeurs le remarquent et ses bulletins portent de très bonnes appréciations. Il occupe souvent le premier ou le deuxième rang. Toutefois, en dépit de ses résultats excellents, il échoue au Certificat d'Études. Il est tellement affecté qu'il n'ose rentrer chez lui. L'année suivante, il est reçu brillamment. En octobre 1932, Jean est interne au Collège Saint-Louis. Mais, après sa quatrième, il abandonne provisoirement sa scolarité pour aider ses parents à l'exploitation du commerce. Son père détecte en lui de grands dons manuels : il excelle en bricolage et surtout en peinture. Brillant en dessin et particulièrement adroit, il est un des élèves de Jim-Eugène Sévellec à l'École des Beaux-Arts. Jean reçoit de chaleureux encouragements et réalise une multitude de reproductions des oeuvres de son maître : '' Pardon de Sainte-Anne-la-Palud '', '' Port de pêche de Camaret '', '' Sous-Bois de la forêt de Paimpont '', ' Battue aux sangliers '', '' Marché de Quimper '', '' Foire aux porcs '', '' Jérusalem dans le crépuscule et le Christ 3 Claude Mouton, op. cit., p. 10. 4 Pierre Madec, Article sur Jean Collé pour le Bulletin des Anciens du Collège Saint Louis. Fait en juillet 1945. Cotes : F COL 9-1 et F COL 9-1 (bis) 3


veillant '', un portrait du Révérend Père Ange Le Proust, fondateur des Augustines de Saint Thomas de Villeneuve, '' Christ avec son troupeau de brebis '', ainsi que de nombreux dessins humoristiques.

Jean Collé, son premier tableau Date : 1935 Source : Bibliothèque d'Étude. Brest Cote BMB : F COL 14-9

Deux ans plus tard, il entre à l'école professionnelle de Saint-Louis. Il réussit pleinement tant à l'atelier que dans les différentes matières et notamment en dessin industriel. En 1937, il adhère à la JOC (Jeunesse Ouvrière Chrétienne). Au terme de ses études, il est admis à l'Arsenal de Brest, en qualité de dessinateur, en septembre 1939. Il est affecté au Groupe Machines de la Salle de Dessin N (Constructions Navales). Ses travaux sont axés notamment sur la construction du bâtiment Richelieu. Mais il ne reste pas longtemps à l'Arsenal. En juillet 1940, Jean est licencié comme l'ensemble des ouvriers embauchés depuis le 2 septembre 1939.

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RÉACTIONS DE JEAN COLLÉ FACE À LA GUERRE Depuis juillet 1940, Jean n'a plus d'emploi : il a été remercié comme beaucoup d'autres ouvriers par les Allemands. Pendant quelques mois, il apporte son aide au restaurant de son père, sans grande conviction. Au cours d'une de ses promenades, il retrouve André Le Poutre, ancien camarade de Saint-Louis et dessinateur à l'Arsenal, qui s'est reconverti en artisan. Il a en effet monté un atelier de bricolage, dans le but de vendre des jouets et des objets ménagers. Jean Collé le rejoint, dans son atelier installé dans une ruelle de Kérinou. Georges Bernard, journaliste à Ouest-Éclair, écrit alors un article sur la démarche de ces deux jeunes hommes, paru en novembre ou décembre

1940,

sous

le

titre

:

« '' Initiative '', Mot d'ordre des jeunes. A Kérinou, deux jeunes Brestois au chômage fabriquent des jouets. Ils

Article de presse écrit par Georges Bernard et paru dans OuestÉclair en novembre 1940 étaient dessinateurs à l'Arsenal : ils Source : Bibliothèque d'Étude, Brest Cote BMB : F COL 4-8 sont artisans. » L'affaire est un franc

succès : en neuf mois, les deux artisans ont vendu pour 55 000 francs d'objets. Au mois de mai 1941, les locaux de la ruelle de Kérinou s'avèrent trop étroits et la fabrique s'installe à Argenton, à trente kilomètres de Brest. En juillet 1941, Jean décide de quitter l'entreprise pour entrer comme surveillant au Collège Saint-Louis. Autre activité que Jean Collé pratique : le sport. Très sportif, il parcourt la Bretagne à bicyclette notamment pour rendre visite sa tante à Montfort-sur-Meu ou ses parents à Kerfily. C'est un excellent footballeur : il a joué dans l'équipe première de l'Armoricaine aux côtés de Jean Le Bras, André Salaun, Henri Ménez et Jean Roussin. 5


Jean Collé et son cousin René Daniel, à l'issue d'un entraînement individuel Source : Paul Coat, « Jean Collé, un militant chrétien brestois », dans Les Cahiers de l'Iroise, Brest, n°194, octobre 2002, p. 6.

Jean Collé dans l'équipe première de l'Armoricaine Il se trouve au second rang, le deuxième à gauche Source : Bibliothèque d'Étude. Brest Cote BMB : F COL 14-12

« Nous nous connaissons surtout comme sportifs... Jean était un excellent joueur de football... Tout en aimant un peu la vie mouvementée, les exercices physiques, il connaissait trop la fragilité et la contingence de nos activités humaines pour négliger l'essentiel. »5

Jean Collé est à Brest, lors du bombardement du 24 juillet 1941. En plein jour, pendant deux heures, une centaine de bombardiers britanniques survolent Brest. Le bilan humain est très lourd : 84 morts et 90 blessés dans la population civile. Dans une lettre du 26 août 1941 adressée à sa tante, il décrit ce bombardement qui l'a profondément marqué : « Jeudi 24 juillet 1941. J'arrivais de bonne heure d'Argenton. La matinée était calme, aucune reconnaissance. Vers les deux heures, un bruit confus de moteurs. Les Brestois, habitués, n'y prennent garde. Quelques secondes... Un sifflement aigu.... Boum ! La terre tremble, une bombe vient de tomber sans avertissement de sirènes, sans intervention de la DCA. Panique dans les rues remplies de monde ; c'est l'heure d'ouverture des magasins. La canon tonne et d'autres engins explosifs tombent. Le coeur de la ville est touché à trois ou quatre reprises. Les bombardiers passent en formation de combat. Il y en a une trentaine, divisée en deux groupes. Quelques minutes et tout entre dans l'ordre. Ce passage n'est qu'un avertissement pour la population. Vingt minutes de calme et le tonnerre gronde à nouveau. Le ciel est rempli par les barrages de flocons noirs, blancs et roses. De temps à autre, les mitrailleuses 5 Témoignage de Joseph Dastillung, écrit à Lyon le 19 mai 1948 Source : Bibliothèque d'Étude, Brest Cote BMB : F COL 7-19 6


crépitent. Dominant cet enfer, les lugubres sifflements se font entendre à intervalles très courts. Que ce bruit est terrible, le début est un miaulement, la fin rapide, un hurlement suivi d'un épouvantable fracas : les toits sont crevés, les charpentes voltigent, les murs soufflés s'écroulent. Tout ça suivi d'une poussière et d'une fumée noire, épaisse et âcre. L'eau fuit, le gaz est coupé, l'électricité manque. Et cela dure pendant plus de deux heures. Notre quartier Saint-Louis a bien souffert. Depuis le début, il faut compter une trentaine de points de chute. Ce jeudi 24, une bombe d'un chapelet de quatre est tombée derrière le café voisin de chez nous. La maison est détruite, un mort, trois blessés. Nous n'avons perdu que notre chat Négus et un carreau. La petite Sainte Vierge en porcelaine scellée dans le mur nous protège. Ce fut ce jour-là une attaque massive : trente-six bombardiers escortés d'une soixantaine de chasseurs. Les assaillants ont perdu dans le ciel de la région environ trente appareils, les défenseurs une vingtaine. Résultats sur la ville : près de deux cent cinquante tués. »6

Kerfily, Avril 1942 Jean Collé, Monique Ravet, Marie Madec et Marie-Antoinette Collé (soeur de Jean) Source : Bibliothèque d'Étude. Brest Cote BMB : F COL 14-18

Jean Collé. Avril 1942 à Kerfily Source : Bibliothèque d'Étude. Brest Cote BMB : F COL 14-17

Brest bombardée, les membres de la famille Collé trouvent refuge dans leur maison de campagne, proche de la mer, appelée '' Ty an Discouitz '' (Maison du Repos), au village de Kerfily sur la commune de Loc-Maria Plouzané, à quinze kilomètres de Brest. Face aux Allemands, Jean a un caractère bien trempé et cela lui a valu quelques déboires. En août 1942, à Brasparts, des Allemands prennent possession du hangar qu'il 6 Lettre de Jean Collé à sa tante, Soeur Saint Germain. Écrite à Brest le 26 août 1941. Source : Bibliothèque d'Étude, Brest Cote BMB : F COL 2-4 7


occupe avec plusieurs enfants d'une colonie de vacances. Les soldats veulent y entasser chevaux et fourrages et ordonnent aux enfants de nettoyer le local. Jean s'y oppose. Les Allemands, surpris et furieux, le mettent dos au mur et le menacent. Rien n'y fait. Finalement, les Allemands cèdent. Dépités, ils saisissent des balais et nettoient eux-mêmes le hangar. A Brest, Jean se met au service de la Croix-Rouge et de la Défense Passive. Peu avant de s'inscrire à la Croix-Rouge, fin décembre 1942, il se présente à la Mère Supérieure de l'Hôpital Civil de Brest, pour lui proposer son aide et « faire le ménage. » Il s'intéresse aux blessés. Il assiste à des opérations chirurgicales. Il s'affermit et rend les plus grands services, en s'initiant parfaitement aux soins des blessés. Les chirurgiens sont édifiés par son courage et son dévouement. Jean Collé apprend aussi le secourisme et obtient son brevet en juin 1943.

Certificat du Docteur Velly Source : Bibliothèque d'Étude. Brest Cote BMB : F COL 2-16

La vie dans Brest bombardée s'organise. Étant fermé, à cause des bombardements, le restaurant familial est occupé par Jean et Marie-Antoinette qui s'y sont néanmoins installés. Ils interviennent avec la Croix-Rouge et le Secours National, qui les alertent en cas d'urgence. À chaque alerte, il se rend avec Marie-Antoinette à l'Abri Suffren. Ils sont affectés, lui, au brancard, elle, aux soins des bébés et des enfants. Le bar-restaurant sert aussi de refuge. Il possède, en effet, une double cave voûtée. Jusqu'à la construction des abris, des commerçants des halles s'y sont entassés pour échapper aux bombes. 8


UNE VOCATION RELIGIEUSE « Moi aussi, un jour, je dirai ma messe. », dit Jean Collé à l'âge de onze ans, lors de sa Communion Solennelle en la Chapelle Sainte Thérèse de l'enfant Jésus. Cette remarque flatte sa mère qui remarque en lui des qualités pour entrer au Séminaire. Son père, quant à lui, pense que son fils est fait pour autre chose, notamment le dessin et la peinture. Quelques années plus tard, fin août 1941, au cours d'une promenade, près de Guissény, Jean se pose la question '' Qu'est-ce qu'un prêtre ? '' en passant devant l'église. Grâce à sa conversation avec l'Abbé Lespagnol, recteur de Guissény et ancien directeur du patronage des Carmes, il décide de devenir prêtre. Il le dit dans une lettre adressée à sa tante le 26 août 1941 : « En octobre je compte entrer au Collège Saint Louis comme surveillant (décidément elle m'attire cette maison). Le sous-directeur m'a offert cette place. '' Tu y seras bien, m'a-t-il dit, tout en surveillant tu pourras travailler et préparer ainsi ton entrée au Séminaire. '' [...] Depuis bien longtemps j'y pense. J'ai attendu mes vingt ans pour en parler. Cette attente m'a permis de voir et d'étudier pas mal de choses. J'ai vu la jeunesse, ses occupations, j'ai vu l'ouvrier, ses devoirs, et je vois maintenant le patron, ses responsabilités. Il y a du travail dans chaque branche et chaque branche a besoin de remèdes. »7

C'est à l'apostolat parmi les jeunes et dans le monde du travail qu'il se sent poussé. C'est dans ce but qu'il veut devenir prêtre. Cette impulsion si brusque lui permet d'entrer à l'âge de vingt ans au Séminaire pour Vocations Tardives de Saint-Jean, à Changis-sur-Marne, dans le diocèse de Meaux, en octobre 1941.

Séminaire de Saint-Jean, à Changis-sur-Marne, dans le diocèse de Meaux Jean y entre en septembre-octobre 1941 Source : Claude Mouton, op. cit., p. 30.

7 Lettre de Jean Collé à sa tante, Soeur Saint Germain. Écrite à Brest le 26 août 1941. Source : Bibliothèque d'Étude, Brest Cote BMB : F COL 2-4 9


Son emploi du temps est très rigoureux : il commence sa journée à 6 heures du matin pour terminer à 22 h 15. Il s'adapte sans trop de difficultés à sa nouvelle vie, qui est un dépaysement important pour Jean. Mais à la fin du mois d'octobre 1941, des meules de pailles ont été incendiées sur le territoire de la commune de Saint-Jean et de ce fait, les Allemands obligent tous les hommes valides à monter la garde la nuit. Jean n'y échappe pas. Les fermes à surveiller sont à quatre ou cinq kilomètres du séminaire. Film extrait du groupe de l'arrivée à l'école apostolique de Changis Jean se trouve au second rang, le deuxième à gauche Source : Claude Mouton, op. cit., p. 51

Jean en soutane Source : Claude Mouton, op.cit., p. 31

Son Supérieur, l'Abbé Gaillot, et ses anciens camarades de Saint-Jean gardent de bons souvenirs de Jean. Tous parlent d'un garçon pieux, intelligent et très généreux. Il a toujours une pensée et une délicatesse aux hommes qui souffrent et qui sont dans les camps. Il a exécuté, par exemple, le programme pour la '' Journée du Prisonnier '', célébrée par le séminaire en novembre 1941.

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Jean en aube pour la Fête-Dieu Photographie prise vraisemblablement en 1942 Source : Claude Mouton, op.cit., p. 32 Jean Collé Équipe des Chaudronniers Source : Claude Mouton, op.cit., p. 31.

Il accomplit son pèlerinage à Neuilly et prie à Notre-Dame de Bonne Délivrance, en juillet ou août 1942. Il revient à Changis-sur-Marne pour la rentrée de septembre. Sa deuxième année ne dure que quelques mois. En effet, le chanoine Gaillot décide de fermer le séminaire, à cause des difficultés de ravitaillement, des privations et la réquisition des jeunes hommes pour le travail obligatoire en Allemagne.

PARTIR EN ALLEMAGNE A LA PLACE D'UN AUTRE... POUR LES AUTRES : LE STO VU PAR JEAN COLLÉ En février 1943, sous la pression du gauleiter allemand Sauckel, le gouvernement de Vichy institue le Service du Travail Obligatoire (STO) : tous les hommes de dix-huit à cinquante ans et toutes les femmes célibataires de vingt-et-un à vingt-cinq ans sont mobilisés et envoyés en Allemagne. Jean Collé n'y échappe pas : il reçoit l'ordre de se tenir à la disposition des autorités occupantes. Pourtant, il n'est pas obligé d'y aller : il a de nombreuses relations dans la police et les policiers résistants lui obtiennent de faux papiers. Il aurait pu aussi embarquer pour l'Angleterre, mais sa charité et sa générosité l'en empêchent : il décide de partir en Allemagne à la place d'un autre : « Je compte sur vous. Un de mes camarades, marié, père de famille, est sur la liste des partants du STO. Faites-moi inscrire à sa place et veuillez à ce qu'il ne soit pas inquiété. »8

8 Claude Mouton, op. cit., p. 67. 11


« Sous l'impulsion de l'Abbé Rhodain, l'Église invite ses représentants à s'investir dans des actions d'apostolat auprès des travailleurs contraints et forcés de s'exiler sur une terre inhospitalière. »9 Jean Collé décide donc de faire part au Chanoine Gaillot, dans sa lettre du 8 mars 1943 de sa volonté de partir pour l'Allemagne.

Lettre de Jean Collé au Chanoine Gaillot (page 1) Écrite à Brest le 8 mars 1943 Source : Bibliothèque d'Étude, Brest Cote BMB : F COL 2-14

Lettre de Jean Collé au Chanoine Gaillot (page 2) Écrite à Brest le 8 mars 1943 Source : Bibliothèque d'Étude, Brest Cote BMB : F COL 2-14

« À l'appel de ma classe, en acceptant par avance tout ce que pouvait comporter une telle décision, je me suis fait recenser comme dessinateurmécanicien. »10

Le Chanoine Courtet explique les raisons qui ont poussé Jean Collé à partir en Allemagne : « Jean est venu me faire une visite au presbytère en 1943, avant son départ pour l'Allemagne. J'avais déjà appris par Monsieur Belbéoc'h, son intention de partir et le motif de son départ. Comme je l'engageais à rester : '' Non, m'a-t-il répondu, ma décision est prise. Je pars demain. Notre place, à nous, Jocistes, c'est d'être au milieu des ouvriers. Ils auront plus que jamais besoin de nous là-bas. C'est là que nous pouvons faire le plus de bien. Voilà pourquoi il faut que je parte. '' [...] Il n'avait qu'une ambition : être prêtre pour faire connaître 9 Paul Coat, op. cit., p. 8. 10 Lettre de Jean Collé au Chanoine Gaillot (page 1). Écrite à Brest le 8 mars 1943 Source : Bibliothèque d'Étude, Brest Cote BMB : F COL 2-14 12


le Christ et lui gagner des âmes. Il vibrait à la pensée du magnifique travail qu'il allait faire parmi ces ouvriers contraints de partir pour l'Allemagne. »11

Malgré des avis opposés, Jean quitte Paris pour l'Allemagne le 23 juin 1943. Arrivé à Dresde, il est désigné pour la Kamera Beier, où il travaille comme tourneur-fraiseur. Il habite à Freital, ville de 40 000 habitants, située à dix kilomètres de Dresde. Jean se rend compte du travail qu'il doit faire envers ses camarades déportés. Quelques mois après son arrivée, il réussit à aller à Dresde où il peut prier et communier. Il y rencontre Monseigneur Wienken et un prêtre français, l'Abbé Pierre de Porcaro. Ce dernier est entouré d'une véritable équipe de prêtres et séminaristes français, qui ont été déportés en Allemagne et qui, dès lors, s'efforcent d'oeuvrer dans la clandestinité. Jean Collé met en place une section jociste et tient une réunion deux fois par mois dans sa chambre à Freital. Chaque dimanche près de la gare de Dresde, il retrouve d'autres séminaristes. Mais le groupe se réduit, car certains des participants sont arrêtés par la Gestapo. C'est

principalement

en

direction

des

malades que Jean dirige son action. Il développe notamment le service d'Entraide, démarré par Georges Hénaut. Ainsi, pendant deux ans, les Français

hospitalisés

ont

été

soutenus

moralement et matériellement. Jean Collé et ses camarades leur apportent du réconfort et leur donnent des petits présents, tels des douceurs, des livres, des journaux et un peu d'argent. Avec Georges Hénaut, il a aussi pris en charge l'entretien des cimetières où reposent les Français décédés dans les hôpitaux ou tués sous les bombardements.

Jean Collé, à Dresde en visite dans les hôpitaux avec ses équipes Source : Claude Mouton, op.cit., p. 87.

11 Témoignage de Bernard Courtet. Écrit à Quimper le 10 juin 1948 Source : Bibliothèque d'Étude, Brest Cote BMB : F COL 7-25 13


Il fonde un tract clandestin, La France : personnage vivant... et le répand Outre-Rhin pour faire comprendre l'idée qu'il avait de la France. Il diffuse aussi une presse clandestine écrite entre octobre et décembre 1943 à l'usage des prêtres et séminaristes déportés : Le Trait d'Union d'Outre Rhin. Après un texte à caractère religieux, celle-ci donne des informations sur l'état des prisonniers, sur leurs besoins et leurs droits.

Le Trait d'Union d'Outre-Rhin, octobre 1943 Source : Bibliothèque d'Étude, Brest Cote BMB : F COL 3-1

Mais, en juillet 1944, Jean commence à avoir des problèmes avec les autorités allemandes. Avant de partir pour l'Allemagne, il a établi, à l'aide d'un petit dictionnaire, un code pour pouvoir correspondre à mots couverts quand cela était nécessaire. Les chiffres indiquent que ce qu'il va raconter sous forme de rêve doit être pris au sérieux. Il nous le décrit dans une lettre du 8 juillet 1944 adressée à sa tante : 14


« 8 juillet 1944. Bien chers Tous. - Je viens de rencontrer Mimil et Rintintin et ils m'ont de nouveau charmé par le récit de leur rêve. Je laisse la parole au premier, le plus bavard. '' Un midi, un monsieur très bien mis venait me prendre au travail et m'annonçait une perquisition dans ma chambre. J'y assistais et répondais à l'interrogatoire. Éclairé par le sens des questions je comprenais le but de cette visite : propagande religieuse. Le vide ayant été fait par précaution auparavant, le butin s'annonça faible. L'affaire suivait son cours et prenait les jours suivants une toute autre orientation ''. - Voici maintenant le rêve de Rintintin '' C'est curieux, moi aussi cette nuit j'ai été mêlé dans une semblable affaire. Renseigné en douce par une dactylo de l'usine je suivais son évolution et apprenais, un peu avec surprise, certaines mesures prises à mon égard : contrôle de correspondance, surveillance au boulot. De mon côté, j'alertais le consulat et prenais certaines décisions. J'en étais là quand la sonnette de mon réveil me sortait du lit... '' - Laissons nos deux compères avec leur rêve et parlons sérieusement. Voici la somme promise à Antoinette pour les petits livres rouges : 582,20. Elle est d'ailleurs fausse et ce n'est qu'une erreur. Au fond, c'est compréhensible : quand ça commence à sentir le brûlé dans la cuisine la cuisinière est affolée mais le petit mitron reste stoïque ! »12

Dans cette lettre, Jean Collé raconte de manière sous-entendue la perquisition de sa chambre par la Gestapo. Il a été arrêté une première fois, mais la police allemande le relâche presqu'aussitôt, faute de preuves. Mais, d'un commun accord avec Georges Hainaut, il décide de se dénoncer. Jean est incarcéré pendant trois jours dans une cellule, sans nourriture. Il subit un interrogatoire musclé. La Gestapo fait tout ce qu'elle peut pour envoyer Jean, considéré comme un '' homme dangereux '' dans un camp de concentration. Finalement, elle le traite en '' indésirable '' et l'expulse. Ce départ plonge les déportés du STO dans la tristesse.

DU RETOUR A BREST À L'ABRI SADI CARNOT Jean arrive à Paris le 23 juillet 1944. Il rend visite à sa soeur, Suzanne Ravet. Il prend ensuite la direction de Brest et y arrive quatre jours plus tard. A peine arrivé, Jean et sa soeur, Marie-Antoinette Collé, se mettent au service de la Croix-Rouge. Mais le 14 août, les autorités allemandes décrètent l'ordre d'évacuation totale de la ville par les populations civiles. En quelques heures, tous les habitants doivent avoir déserté Brest. Mais il y a des récalcitrants - ceux qui préfèrent mourir sur place que d'abandonner leur maison -, des malades, des infirmes, des impotents qui ne peuvent partir, des grands blessés qu'il faut opérer, des agonisants, des ensevelis sous les décombres : c'est vers ceux-là que Jean et Marie-Antoinette se portent spontanément. 12 Lettre de Jean Collé à Mère Saint Germain (sa tante). Écrite à Freital le 8 juillet 1944 Source : Bibliothèque d'Étude, Brest Cote : F COL 2-47 15


Place

Sadi-Carnot,

Place

Wilson, Hôpital Ponchelet, Hôpital Maritime sont quelques-uns des abris de Brest, les deux premiers étant réservés aux civils. Ainsi, à chaque

alerte,

Jean

et

Marie-

Antoinette rejoignent l'Abri de la rue Suffren,

mais

celui-ci

est

brusquement réquisitionné par les La Défense Passive, entre le 15 août et le 20 août 1944 Source : http://www.wikibrest.net/index.php/Souvenirs_de_résidents_du_Foyer_ker_Digeme r Consulté le 2 septembre 2008

Allemands. Ils rejoignent la CroixRouge et la Défense Passive dans l'Abri Sadi-Carnot, où des centaines de personnes s'entassent.

Jean Collé est brancardier et fait équipe avec le Révérend-Père Ricard. Il lui sert chaque matin la messe dans l'Abri Sadi-Carnot. Un jour, un agent de police s'écroule devant l'Abri Sadi-Carnot. Jean s'élance, mais une sentinelle allemande lui interdit d'approcher, alors que Jean porte sur la poitrine une grande croix rouge sur fond blanc. Le soldat allemand ne veut rien savoir. Jean Collé avance tout de même, tout en restant sur ses gardes. Mais l'Allemand épaule et tire. Jean plonge à plat-ventre. Indemne, souriant et calme, il ramasse son blessé et le confie aux sanitaires. Le 25 août 1944, l'Amiral Négadelle, préfet maritime, est mortellement blessé par une bombe près du Bar de l'Aviation, en haut des escaliers de la rue Tourville. Prévenue, l'équipe Ricard-Collé, en dépit de la distance et du danger, court avec le brancard et dégage l'officier. Jean et Marie-Antoinette Collé forcent l'admiration de tous les occupants de l'Abri par leur courage, leur sourire et leur disponibilité. La vie dans l'Abri Sadi-Carnot se dégrade au fur et à mesure de l'évolution du siège de Brest. Les Allemands, qui occupent une partie de l'Abri, ont entassé des caisses de munitions et des fûts d'essence. Malgré les conseils de leurs proches et amis, Jean et Marie-Antoinette restent dans l'Abri Sadi-Carnot, même s'ils ont encore la possibilité de quitter les lieux pour se mettre en sûreté. Le 8 septembre 1944, Daniel Guirriec rencontre Jean Collé et lui propose : « - Cet abri présente trop de danger. Il vaut mieux partir. Venez avec moi. A l'arrière, il y a beaucoup à faire aussi avec tous ceux qui ont dû quitter leur maison, ils ont besoin d'aide et de dévouement. 16


Jean répondit : - Tant qu'il y aura quelqu'un dans l'abri, je reste. Notre tâche ici n'est pas terminée. »13

Le 9 septembre 1944, une

violente

altercation

entre des parachutistes et des

ouvriers

de

l'Organisation Todt a lieu dans l'Abri. Jean, qui ne dort pas, réveille sa soeur et tous ceux qui se trouvent sur son passage en leur expliquant le danger. Trente à quarante personnes s'enfuient comme elles le peuvent vers la Les ruines de l'Abri Sadi-Carnot et de la salle des Fêtes Source : http://www.wikibrest.net/index.php/Souvenirs_de_résidents_du_Foyer_ker_Digemer Consulté le 2 septembre 2008

sortie. Voyant un enfant, Jean Collé le prend dans ses bras, tandis que la mère le suit de

près. Marie-Antoinette arrive à la hauteur de Jean, mais elle a oublié sa mallette de la CroixRouge et retourne sur ses pas. Jean est pratiquement sur la dernière marche, place SadiCarnot, quand une première explosion le projette à terre avec plusieurs rescapés. Il ne lâche pas l'enfant et, se relevant, le rend à sa mère. A cet instant, Jean Merrien, employé de l'hôtel de ville, et Monsieur Poulain, agent de police, le voient encore : « Jean se retourne et, tête baissée, tandis que la lumière s'est éteinte, redescend dans le trou noir pour essayer de sauver sa soeur et les autres. »14

13 Claude Mouton, op. cit., p. 136. 14 Ibid., p. 140. 17


Mais la grille se referme derrière lui. De fortes explosions et des flammes d'une vingtaine de mètres jaillissent sur la place. Après la catastrophe, des corps carbonisés et méconnaissables sont sur les marches en ciment. Il a fallu attendre plusieurs jours afin de pouvoir descendre dans l'abri, à cause des explosions. Les recherches n'ont pas permis de retrouver les corps des jeunes Collé : seule la montre en or de Marie-Antoinette a été reconnue, les aiguilles arrêtées à 3 h 11.

Abri Sadi-Carnot Photographie prise le 19 septembre 1944 Source : Henri Floch, Alain Le Berre, L'Enfer de Brest, Bayeux, Editions Heimdal, 2001, p. 203

CONCLUSION ET INTÉRÊTS Le 9 septembre 1944, une gigantesque explosion ayant ravagé l'Abri Sadi-Carnot a fait 373 victimes civiles, dont Jean et Marie-Antoinette Collé, le Révérend-Père Ricard et le président de la délégation spéciale de Brest, Victor Eusen. Des cérémonies commémoratives rappellent chaque année le sacrifice et la mort des civils dans l'explosion de cet Abri. Une stèle rappelant les victimes civiles décédées dans l'explosion de l'Abri Sadi-Carnot est présente à Kerfautras.

Plaque commémorative Source : http://www.wikibrest.net/index.php/Abri_Sadi_Ca rnot Consulté le 2 septembre 2008

Une plaque rappelle la fin héroïque de Jean et MarieAntoinette Collé. Celle-ci se trouve sur la tombe de laPlaque de marbre à la mémoire de Jean et Marie-Antoinette Collé Source : Paul Coat, op. cit., p. 10.

famille Collé au cimetière de Kerfautras. 18


SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE Archives municipales et communautaires de Brest. > 41S : Fonds Jean Collé. > BIO : Fiche Biographique sur Jean Collé. Service Historique de la Marine – Antenne de Brest. > 1S11 : Copie de l'enquête sur Jean Collé. Bibliographie. > CLOÎTRE, Marie-Thérèse (dir.), Histoire de Brest, Brest, CRBC-UBO, 2000, 303 pages. > COAT, Paul, « Jean Collé, un militant chrétien brestois », dans Les Cahiers de l'Iroise, Brest, n°194, octobre 2002, p. 2-9. > FLOCH, Henri, LE BERRE, Alain, Album historique, L'Enfer de Brest, Brest - Presqu'île de Crozon, 25 août – 19 septembre 1944, Bayeux, Éditions Heimdal, 2001, 304 pages. > MONTFORT, Myriam (pseudonyme), Jean Collé, Un militant brestois, 1921-1944, Paris, Éditions P. Lethielleux, 1950, 172 pages. > MOUTON-RAIMBAULT, Claude, Un jeune serviteur de Dieu et du prochain, Jean Collé, Montsûrs, Éditions Résiac, 1981, 161 pages. > POTTIER, Joël, Christen im Widerstand gegen das Dritte Reich, Stuttgart/Bonn, Burg Verlag, 1988. Note en allemand sur Jean Collé, p. 194-195.

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Biographie de Jean Collé  

Séminariste brestois déporté du STO et disparu dans l'explosion de l'abri Sadi-Carnot.

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