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DOSSIER PEDAGOGIQUE


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Né à Brest en 1880, Louis Hémon est issu d’une famille de notables finistériens. Précurseur de la chronique sportive et nouvelliste hors pair, il est plus souvent connu pour son dernier roman Maria Chapdelaine, considéré aujourd’hui comme le premier best-seller français. Pourtant, Louis Hémon n’a jamais connu la gloire. Happé par un train à Chapleau (Ontario, Canada) en 1913, il meurt à 33 ans, sans avoir vu un seul de ses romans publiés.

L’exposition Louis Hémon, écrivain, grâce aux collections patrimoniales de la Bibliothèque municipale, mais aussi celles des Archives départementales du Finistère, de la médiathèque des Ursulines de Quimper, des Champs-libres à Rennes et de prêteurs privés, est une occasion unique de se plonger dans le parcours d’un écrivain à la personnalité discrète.

A partir de photographies de famille, de correspondances inédites, des premiers écrits à la publication posthume de ses romans, la Bibliothèque d’étude vous invite à découvrir, ou redécouvrir, l’œuvre foisonnante et singulière de Louis Hémon.

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Le parcours de l’exposition comporte quatre temps : le berceau familial de Louis Hémon, les années londoniennes, le phénomène éditorial de Maria Chapdelaine et la consécration posthume.

1. Louis Hémon parmi les siens Louis, Prosper, Félix Hémon nait le 12 octobre 1880 au 33, rue Voltaire, à Brest, dans une famille influente de la bourgeoisie bretonne. Si le goût de l’écriture ne lui viendra qu’après ses vingt ans, lors de son séjour à Londres, il ne faut pas négliger l’influence familiale. Car chez les Hémon, l’écriture est une seconde nature, comme en témoignent les parcours de son père et de ses oncles.

La littérature, titre de noblesse chez les Hémon Les écrits du père et des oncles de Louis Hémon ont été remis aux Archives départementales du Finistère, une chance exceptionnelle pour se représenter la vie de cette famille bourgeoise à la fin du XIXe siècle.

Louis Hémon (1844-1914) Louis Hémon, à ne pas confondre avec son neveu écrivain, exerce en tant qu’avocat à Quimper dès 1866. Homme politique influent, il prend position contre l’Empire et crée en 1872 un journal d’opposition Le Finistère. Elu député, il défend dans ses discours à la Chambre sa Bretagne natale, en soutenant la cause de la pêche bretonne et de l’enseignement du breton dans les écoles. Il est élu sénateur du Finistère en 1912.

Prosper Hémon (1846-1918) Prosper Hémon est l’oncle de Louis Hémon. Il a été conseiller de préfecture dans le Finistère, puis dans les Côtes d’Armor. Il est surtout connu pour son œuvre d’historien, laissant notamment de nombreuses études sur la Révolution en Bretagne.

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Félix Hémon (1848-1916) Le père de Louis Hémon est un exemple de réussite de l’école républicaine. Après de brillantes études, il intègre l’Ecole Normale Supérieure

en

1869.

L’étudiant, républicain

ardent, était

un

passionné de Victor Hugo. Il lui composa d’ailleurs plusieurs poèmes dans lesquels il rendait hommage à l’intégrité de l’exilé, qui refusait la compromission avec Napoléon III.

Agrégé de lettres en 1873, il commence à enseigner la rhétorique à Bourges. En 1874, il épouse Louise-Mélanie Le Breton (fille du Docteur Louis-Charles Le Breton, médecin de la Marine, ancien constituant de 1848 et qui redevient en 1871 député à l'Assemblée nationale). Ils auront trois enfants : Félix, Marie et Louis. De 1878 à 1882, Félix Hémon est professeur de rhétorique au Lycée de Brest. La famille part ensuite s’installer à Paris où le père intègre un prestigieux établissement, Louis-le-Grand.

En 1889, Félix Hémon devient le Chef de Cabinet d’Armand Fallières, alors Ministre de l’Instruction Publique. Cette même année, il commence chez Delagrave la publication en fascicules de son Cours de littérature, qu’il achèvera en 1907. Le ton est donné, son intense activité littéraire sera dédiée aux lettres et à l’enseignement.

En 1903, Félix Hémon devient Inspecteur Général des Lettres, représentant direct du Ministre de l’Instruction Publique. Au cœur du monde littéraire de son temps et, comme ses frères fier défenseur de sa Bretagne natale, il tisse des liens avec Ernest Renan et fait obtenir la croix de la Légion d’Honneur à François-Marie Luzel.

La vie de Félix Hémon fut marquée par le deuil. Il perdit en 1902 son fils ainé, Félix, qui avait contracté la fièvre typhoïde lors d’une campagne militaire en Chine. En 1913, c’est Louis, son cadet, qui est fauché par un train. A chaque fois, le père se tourne vers la littérature pour traverser ces épreuves et contribue à faire publier les œuvres de ses fils trop tôt disparus.

Les enfants Hémon Félix Hémon (fils, commissaire de la Marine, 1875-1902) Fils de Félix et frère aîné de Louis. Il naît à Bourges, où son père est alors professeur de rhétorique. Il embrasse la carrière militaire au sein du commissariat de la Marine. Il participe à l'expédition de Chine de 1900-1901 à bord de l'Amiral-Charner, dont il est officier d'administration. Malheureusement, il contracte au cours de cette campagne la fièvre typhoïde et décède à Brest le 20 avril 1902.

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Félix incarne le fils de bonne famille, soucieux de sa carrière et de sa personne. Peu versé dans la littérature mais plaisant épistolier, ses impressions pendant sa campagne de Chine seront réunies par son père lors de la publication posthume de Sur le Yang Tsé. Journal d’une double exploration pendant la campagne de Chine (1900-1901).

Marie Hémon (1877-1964) Marie est la sœur aînée de Louis. Elle naît à Rennes en 1877, alors que son père occupe la chaire de Seconde du lycée. Proche de son frère Louis, avec lequel elle échange une correspondance légère et affectueuse (dans laquelle il l’affuble du sobriquet « poule »), elle joue un rôle essentiel dans la publication de ses œuvres.

Après la mort de son père, elle s’occupe avec sa mère, puis seule, de ses droits d’auteur et adopte sa fille, Lydia Kathleen. L’importance qu’elle accordait aux convenances et au respect des normes sociales la poussera à protéger l’œuvre de son frère, préférant omettre certains détails de sa vie pour le rendre présentable aux yeux de la bonne société.

Louis Hémon (1880-1913) Louis Hémon est né au 33 rue Voltaire, à Brest, le 12 octobre 1880. En 1882, après la nomination de son père à Paris, la famille part s’installer dans la capitale.

Après un enseignement secondaire au Lycée Louis-le-Grand, il obtient son baccalauréat en 1897 et poursuit des études de droit à la Sorbonne. En parallèle, il suit des cours d’annamite (vietnamien) à l’Ecole des langues orientales. Reçu au concours d’entrée à l’Ecole coloniale dans la section africaine, et non orientale comme il l’espérait, il décide de tout abandonner et part pour Londres à la fin de l’année 1902.

Dans la capitale anglaise, Louis Hémon se découvre écrivain. Le sport, qu’il pratiqua abondamment et qui fut pour lui une véritable philosophie de vie, l’amène à l’écriture. En 1904, il remporte le premier prix du concours de nouvelles organisé par le journal sportif Le Vélo. Encouragé par les critiques élogieuses des lecteurs, le journal propose à Louis une collaboration. Il y fera ses premières gammes d’écrivain.

A la veille de son départ pour le Canada en 1911, Louis est un jeune auteur prometteur, qui a publié plusieurs nouvelles et écrit trois romans. Ce nouveau départ est pour lui l’occasion de

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faire passer au premier plan son projet littéraire. Il séjourne près de deux ans au Québec, où il écrit Maria Chapdelaine, récit inspiré par la vie difficile des colons du Lac-Saint-Jean dont il partage la vie et les tâches.

En partance pour l’ouest canadien, il est happé par un train et décède à Chapleau, Ontario (Canada), le 8 juillet 1913. Il est alors loin de se douter du succès et de la portée internationale qu’aura son œuvre.

Personnage discret, il ne se confie que très peu, même à sa mère et sa sœur qui sont pourtant ses interlocutrices privilégiées et avec lesquelles il entretint une longue correspondance. Pour comprendre la personnalité de Louis Hémon et le regard qu’il avait sur son enfance et son adolescence, il faut s’intéresser à un cours texte biographique qu’il rédigea pour le magazine sportif Le Vélo, le 8 mai 1904 :

« Né à Brest – 12 octobre 1880 – naissance accompagnée d’aucun phénomène météorologique – venu à Paris à l’âge de deux ans – en chemin de fer (je n’étais pas encore sportif). Donne dès la naissance des signes de combativité athlétique, assaillant à coup de pied dans les jambes les adversaires dont la taille, le poids et l’allonge m’interdisaient un jeu plus classique. – Jeunesse terne – dix ans d’externat dans un lycée noir – études sans éclats – toute combativité disparaît devant la lente oppression du thème grec. Baccalauréat – faculté de droit – jours meilleurs – bicyclette – tous les jours de 5 à 7 heures du matin dans le Bois derrière tandem – Vélodrome – Bouhours, Michaël, Morin, Jacquelin – Initiation au sport ; puis football et course à pied au Racing – genou foulé onze fois – précautions – Escrime – salle Césari Vinet – atmosphère athlétique – MM. Strehly, Bally, Doyen etc. – poids et haltères – aviron – Société Nautique – Basse-Seine – Sers la patrie – un an – Chartres – peloton très sportif – Hamond – Caginacci – Chautemps – Schmidt – Drevet – un an plus tard Londres – Polytechnic Boxing Club – London Rowing Club – Culture physique. Le reste est encore à venir. – je pèse 62 kilos, 1m68 – 1m02 tour de poitrine – 35 de biceps. – suis annamitologue (diplômé de Langues orientales), n’en tire aucun bénéfice mais un immense orgueil. »

Volontairement badin, cet autoportrait au style télégraphique, écrit avant qu’il ne se considère écrivain, est intéressant à plusieurs titres. D’abord parce qu’il prend en dérision la littérature et par là le poids académique des Lettres (que représente son père notamment). Ensuite, parce que l’importance accordée au sport, l’humour quelque peu sarcastique et l’esprit aventurier dénoté marqueront la vie et l’œuvre de l’écrivain.

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2. Le cycle londonien : la vie à Londres et les premiers pas d’écriture

Le départ pour Londres En rejoignant Londres, Louis Hémon quitte le cocon familial pour se confronter à la dure réalité de la société londonienne au tournant des années 1900. Il ne parla jamais de son travail à sa famille mais grâce aux en-têtes commerciales de sa correspondance, on sait qu’il occupa des emplois aussi divers que secrétaire, traducteur ou représentant pour différents produits, allant de la peinture métallique au réchaud à gaz. L’écriture servira d’abord elle aussi à réunir quelques maigres revenus. Cependant, malgré une intense activité littéraire, il ne vivra jamais de ses œuvres.

Durant son séjour, il rencontre une jeune femme, Lydia O’Kelly, qui donnera naissance, hors mariage, à sa fille Lydia Kathleen en 1909. La mère souffrant de troubles psychologiques est internée après la naissance de la petite Lydia. Cette dernière sera confiée à la tante anglaise, Mrs. Phillips.

La découverte de l’écriture Les années londoniennes sont formatrices pour Louis Hémon dans sa sensibilité à l’écriture. En 1904, il gagne le premier prix d’un concours de nouvelles organisé par le journal sportif Le Vélo, avec La rivière. Influencé par Maupassant et Kipling, cette nouvelle aux accents rimbaldiens montre sa conception du sport et de la vie. La pratique de la natation à l’air libre, dans l’eau courante, procure au narrateur un sentiment de liberté et d’évasion.

Plébiscité par les lecteurs du Vélo, le journal lui propose une collaboration. Les années 19041905 furent marquées par une activité littéraire intense. Son emploi de chroniqueur sportif va le contraindre à écrire régulièrement. Servi par sa sensibilité et ses capacités d’observation, distillant quelques touches d’humour, le style de l’écrivain se construit et s’affirme.

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Des nouvelles jusqu’aux premiers romans Après août 1905, Louis Hémon interrompt ses chroniques sportives mais continue à écrire, des nouvelles cette fois-ci, qu’il adresse à des quotidiens d’information publiant des textes littéraires. Confronté aux difficultés de la publication, il ne se décourage pas. Sa persévérance portera ses fruits puisqu’en 1906 il gagne un autre concours de nouvelles organisé par Le Journal, avec La foire aux vérités. En 1908, le très estimé quotidien Le Temps publie en feuilleton un des textes les plus longs d’Hémon jamais publié, Lizzie Blakeston. L’histoire parle de l’espoir d’une jeune fille de l’East End, quartier pauvre de Londres, d’accomplir son rêve de danseuse après avoir

remporté

un

concours.

Mais

voyant

l’impossibilité de son rêve, elle préfère se suicider. Ce récit montre une autre facette de l’écriture de Louis Hémon : la description du quartier de l’East End avec sa misère et ses petites gens, la dénonciation de l’injustice sociale, l’amertume et le grand dénuement de sa population. Ce motif réapparaitra dans les trois romans successifs de l’écrivain.

Car, en effet, après la publication de Lizzie Blakeston, Louis Hémon se tourne vers le roman. Il écrit ColinMaillard

entre

1908

et

1909.

Son

personnage

principal, Mike O’Brady, est un jeune ouvrier irlandais venu à Londres pour « éviter un petit malentendu avec la police de Dublin » et peine à trouver un sens à sa vie. Le titre de l’ouvrage est comme pour mieux rappeler les tâtonnements du héros face au destin.

Deuxième roman de Louis Hémon, vraisemblablement écrit en 1911, Battling Malone, pugiliste raconte l’histoire de Pat Malone, un jeune boxeur de l’East End londonien découvert pendant une bagarre de rue, de son ascension sur le ring à la chute. Son dernier roman londonien, écrit en 1911, Monsieur Ripois et la Némésis est l’histoire d’un employé français d’une banque de Londres qui n’a en tête que le désir de vivre le plus possible d’expériences amoureuses et qui voit en elles l’objet et l’instrument de sa réussite.

En partance pour le Canada, Louis Hémon cherche à continuer son expérience d’écriture. Il est en relation avec l’éditeur Bernard Grasset, avec lequel il échange une correspondance. Si ce dernier ne publiera aucune des œuvres de Hémon de son vivant, il reste intéressé par ce que propose le jeune auteur.

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3. Maria Chapdelaine : un phénomène éditorial

Le voyage au Canada L’intérêt d’un voyage au Canada était déjà mentionné dans deux des récits de Louis Hémon, la nouvelle Jérôme et dans le roman Monsieur Ripois et la Némésis. Tous deux rappellent, dans différentes scènes, les campagnes publicitaires de l’époque pour l’émigration au Canada.

Sur le bateau qui l’amène de Liverpool à Montréal, il recueille ses impressions dans un récit de voyage qu’il intitule Au pays de Québec et qui sera par la suite nommé par son éditeur Itinéraire, en 1927. Ce qui retient le plus son attention est l’attitude des migrants et de leurs doutes face à l’inconnu et les incertitudes posées par une nouvelle vie. Débarqué à Québec, il décrit l’immensité des espaces, attirants et effrayants à la fois. La vie des défricheurs, les pionniers isolés du Grand Nord canadien, seront pour lui une autre source d’inspiration, tout comme la survivance du français et la considération de cette minorité.

L’écriture de Maria Arrivé à Québec le 18 octobre 1911, Louis Hémon poursuit l’écriture de chroniques pour des journaux locaux comme moyen de subsistance. Il quitte Montréal l’année d’après et se rend à Péribonka, près du Lac Saint-Jean, au nord du Canada. Suite à la rencontre avec Samuel Bédart, il est embauché comme garçon de ferme en 1912. Les conditions de vie très difficile de ces paysans le touche et sert d’inspiration à Maria Chapdelaine.

Pendant quatre saisons, le roman de Louis Hémon raconte le dur quotidien d’une famille de défricheurs à Péribonka. La jeune Maria Chapdelaine est courtisée par trois prétendants : François Paradis, le coureur des bois dont elle est amoureuse, Lorenzo Surprenant, le citadin émigré aux États-Unis qui lui propose une vie beaucoup plus confortable, et Eutrope Gagnon, le voisin qui ne lui offre rien d’autre que la continuité : une vie de pionnier difficile, identique à celle de ses parents.

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L’hiver revenu, l’écrivain se rend à Saint-Gédéon en janvier 1913, puis se fait embaucher dans une papeterie à Kénogami. Pendant trois mois, il s’attèle à la rédaction de Maria Chapdelaine. A partir d’avril, il repart à Montréal et fait parvenir un exemplaire dactylographié de son roman au journal Le Temps.

Toujours épris de liberté et de découverte, il entreprend de rejoindre l’ouest canadien à pied, fin juin 1913. Il est happé par un train et décède à Chapleau (Ontario, Canada) le 8 juillet 1913.

Le phénomène éditorial Maria Chapdelaine est d’abord publié en feuilleton dans Le Temps, entre le 27 janvier et le 19 février 1914. Son père, qui jusqu’à présent ignorait tout de l’œuvre littéraire de son fils, découvre le roman. Il entreprend ensuite de le faire publier sous forme de livre, avec l’aide d’Emile Boutroux, de l’Académie française et de Louvigny de Montigny, un homme de lettres québécois. Une première édition québécoise voit le jour en 1916. Elle est richement illustrée par Suzor-Coté, artiste canadien connu pour ses peintures impressionnistes. Cette édition aurait dû rejoindre la France mais le pays, dévasté par la guerre, ne recevra jamais la cargaison de livres.

Tout change lorsqu’en 1921, Bernard Grasset, se lance à la recherche du roman qui doit redonner du souffle à ses éditions. Il confie à Daniel Halévy la direction d’une nouvelle collection, « Les Cahiers verts ». Pendant la recherche « du » roman qui débutera la collection, la mère de Daniel Halévy se souvient d’un feuilleton intitulé Maria Chapdelaine qu’elle avait lu et apprécié dans le journal Le Temps et qu’elle avait pris soin de découper. Halévy est tenté et propose une lecture à Bernard Grasset qui décide de publier le roman.

Bernard Grasset est un éditeur novateur qui n’hésite pas à utiliser toutes les ressources possibles pour le lancement de ses titres. Il promeut Maria Chapdelaine à grand renfort de publicité. Les lecteurs sont ainsi tenus au courant du succès fulgurant du roman, chiffre (gonflé) à l’appui, ce qui par un effet de boule de neige contribue à augmenter les ventes. Premier bestseller français, il existe à ce jour plus de 250 éditions ainsi que de nombreuses traductions dans le monde entier.

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4. La reconnaissance et les succès posthumes Plus qu’un roman, Maria Chapdelaine devient un véritable phénomène de société. Ce triomphe, dû en partie à l’habileté de l’éditeur Bernard Grasset, tient aussi au contexte politique de son époque. Au Québec, Maria devient héroïne nationale. En France, les mouvements nationalistes et catholiques approuvent l’histoire morale et vertueuse de la jeune fille.

La mort prématurée de Louis Hémon participe également à la construction du mythe. Sa sœur Marie, qui gère désormais les droits d’auteur et l’image de son frère, s’efforce à le rendre plus respectable. Elle n’hésite pas à omettre certains détails de sa vie, comme la naissance hors mariage de sa fille, Lydia, ou à repousser l’édition de textes qu’elle trouve moins honorables.

Au Canada, comme en France, des commémorations sont organisées pour célébrer l’écrivain et son roman. En 1925, un comité d’admirateurs canadiens, dont Charles Le Goffic, de l’Académie française, se fait le porte-parole en France, offre une plaque qui sera déposée sur sa maison natale, à Brest.

L’après Maria Porté par le succès de Maria Chapdelaine, Bernard Grasset veut rapidement faire paraître les inédits de Louis Hémon, retrouvés parmi les affaires de l’écrivain par sa sœur Marie. En 1923, afin d’organiser le lancement d’un recueil de nouvelles, La Belle que voilà, un extrait d’une nouvelle intitulée Dans l’orgueil de son âge parait dans la Revue de France. Il s’agit en fait d’une traduction

qu’avait

faite Louis Hémon

d’une nouvelle de Kipling. Les lecteurs

reconnaissant la source alertent le journal. Pour couper court aux accusations de plagiat qui commencent à circuler, les éditions Grasset font publier des démentis dans la presse et doivent réorganiser la sortie du recueil. Après une détérioration des relations entre Marie Hémon et Bernard Grasset, le collaborateur de ce dernier, Louis Brun, intervient pour gagner à nouveau la confiance de Marie. Le recueil remanié sortira en 1923.

Après cet épisode, le rythme des publications reprennent : Colin-Maillard en 1924 et Battling Malone, pugiliste en 1925. Le cas de Monsieur Ripois et la Némésis est symptomatique du soin

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avec lequel Grasset, comme Marie, cherchent à contrôler l’image de Louis Hémon. Le récit particulièrement cynique allait à l’encontre de l’idée du jeune homme respectable que se faisait le public. Une première publication à 50 exemplaires hors commerce et destinés aux archives de la maison Grasset voit le jour en 1926. Il faudra attendre 1950 pour que le récit soit largement diffusé au public.

L’influence de Louis Hémon dans les arts Louis Hémon influença fortement ses contemporains. Même si Maria Chapdelaine fut le roman qui eût le plus de retentissement, d’autres œuvres ainsi que la personnalité de l’écrivain ont marqué les artistes français et internationaux.

L’édition de livres illustrés remporte un grand succès. Des artistes de renom ou à la réputation plus confidentielle sont inspirés par l’histoire de Maria. La première édition canadienne de 1916 est illustrée par Suzor-Coté, un peintre québécois impressionniste. D’autres le suivront tels que Gérard Cochet (graveur dont le travail le plus connu est l’illustration des Fables complètes de La Fontaine), Alexandre Alexeieff (graveur, illustrateur et réalisateur de films d’animation), Jean Lébédeff (graveur sur bois connu des bibliophiles) ou encore Clarence Gagnon (artiste peintre québécois) pour ne citer qu’eux.

En 1934, un premier film tiré de Maria Chapdelaine est réalisé par Julien Duvivier, avec comme acteurs principaux Madeleine Renaud dans le rôle-titre et Jean Gabin dans celui de François Paradis. Tourné en partie à Péribonka, le film aura beaucoup de succès. Une nouvelle adaptation voit le jour en 1950, réalisée par Marc Allégret avec Michèle Morgan dans le rôle de Maria. Une dernière adaptation québécoise est réalisée en 1983 par Gilles Carle mais ne rencontrera pas le succès escompté.

Après la publication de Monsieur Ripois et la Némésis, René Clément commence le tournage à Londres de Monsieur Ripois, sur des dialogues de Raymond Queneau. Le film sort en 1953, servi par le jeu magistral de Gérard Philippe dans son dernier rôle au cinéma. Le film reçoit le Prix spécial du jury pour sa réalisation au festival de Cannes en 1954.

Dans une lettre adressée à Jean Balcou à l’occasion des manifestations organisées en 1980, à Brest, pour le centenaire de la naissance de Louis Hémon, François Truffaut témoigne également son admiration pour l’écrivain. Le réalisateur part sur ses traces à Québec en 1981.

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Repères chronologiques

Naissance de Louis Hémon, à Brest, le 12 octobre. La famille Hémon s’installe à Paris.

1880 1882 1887

Le Horla, Guy de Maupassant. Création de la course cycliste Paris-

1891

Brest-Paris par Pierre Giffard, directeur du Petit Journal et du Vélo. Début de l’affaire Dreyfus. Publication anglaise du Livre de la

1894

Jungle, Rudyard Kipling. Premier procès de Dreyfus, condamnation.

1896 Baccalauréat dans la série lettresphilosophie, mention passable.

Premiers Jeux Olympiques, à Athènes.

1897

1898

1899

« J’accuse… ! » par Emile Zola, publié dans L’Aurore. Résolution des tensions de l’affaire Dreyfus.

Licence de droit, avec l’option « droit maritime » et diplôme d’annamite (vietnamien). Reçu au concours d’entrée

1901

Mort de la reine Victoria

1902

Mort d’Emile Zola.

à l’Ecole coloniale. Départ pour Londres.

Création du Tour de France par Henri 1903

Desgrange et Géo Lefèvre, chef de la rubrique cyclisme du journal L'Auto.

Premier prix du concours de nouvelles organisé par le journal sportif Le Vélo

1904

avec La Rivière. 1906

Réhabilitation de Dreyfus

1908

Jeux Olympiques d’été à Londres

Parution en feuilleton dans le quotidien Le Temps de la nouvelle Lizzie Blakeston. Ecriture de son premier roman : Colin-Maillard.

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Naissance hors mariage de sa fille Lydia Kathleen.

1909

Ecriture de deux autres romans, Battling Malone, pugiliste et Monsieur Ripois et la

1910

Némésis. Départ pour le Canada. Employé comme garçon de ferme par Samuel Bédard à Péribonka Ecriture de Maria Chapdelaine. Décès à Chapleau, Ontario (Canada) le 8 juillet.

1911 1912

1913 1914

Première édition canadienne de Maria Chapdelaine. Première édition de Maria Chapdelaine aux éditions Grasset.

1916

1921

Edition de La Belle que voilà.

1923

Edition de Colin-Maillard.

1924

Edition de Battling Malone, pugiliste.

1925

Sortie au cinéma de Maria Chapdelaine, réalisé par Julien Duvivier.

Début de la Première Guerre mondiale

Plaque commémorative sur la maison natale de Louis Hémon, à Brest.

1934 Commémoration des 25 ans de la mort 1938

de Louis Hémon, à Chapleau (Ontario, Canada)

Edition commerciale de Monsieur Ripois et la Némésis. Sortie au cinéma de Monsieur Ripois, réalisé par René Clément.

1950

1954

1980

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Centenaire de la mort de Louis Hémon, commémorations au Québec et à Brest.


Pistes pédagogiques Les pistes pédagogiques permettront à l’enseignant de poursuivre la visite de l’exposition par des travaux en classe.

La presse au tournant du XXe siècle La visite de l’exposition peut être un prétexte à une exploration de la presse à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Sur le site internet Gallica (www.gallica.bnf.fr), la Bibliothèque nationale de France met à disposition de nombreux journaux et revues. On peut ainsi comparer la presse de cette époque et celle d’aujourd’hui. C’est également l’occasion de parler du romanfeuilleton et des modes de publication dans la presse.

Histoire de la presse française : de Théophraste Renaudot à la révolution numérique / Patrick Éveno. Paris : Flammarion, 2012 Le Roman-feuilleton français au XIXe siècle / Lise Queffélec. Paris : Presses universitaires de France, 1989

L’édition au XXe siècle L’exposition permet d’apprécier quelques exemples significatifs de l’édition de la fin du XIXe siècle et du XXe siècle et de ses évolutions : livres richement illustrés, édition populaire, collections emblématiques etc. La correspondance entre Marie Hémon et les éditions Grasset permet également de mieux comprendre la relation entre un éditeur et un auteur (et un ayantdroit) et de voir les dessous du lancement d’un livre. Il ne faut pas oublier que si les notions de best-seller, d’utilisation de la publicité, de la promotion sont aujourd’hui répandues, cela est en partie dû au succès de Maria Chapdelaine.

Une histoire de l’édition à l’époque contemporaine / Elisabeth Parinet. Paris : Seuil, 2004 La librairie Bernard Grasset et les lettres françaises / Gabriel Boillat. Paris : Champion, 1988 Histoire du livre / Bruno Blasselle. Paris : Gallimard, 2008

Les thématiques de l’œuvre de Louis Hémon La biographie de Geneviève Chovrelat Louis Hémon, la vie à écrire (Leuven : Peeters, 2003) est une source précieuse et indispensable à l’étude des textes de Hémon. Elle comporte d’abondantes analyses textuelles, ponctuées par de nombreux extraits.

Le sport : dans les chroniques et récits sportifs, dans les nouvelles (notamment La Rivière, La défaite et Jérôme), dans le roman Battling Malone, pugiliste (1er roman français sur la boxe). Le sport fut une philosophie de vie pour l’auteur mais également l’occasion d’évoquer la misère sociale de son époque.

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La sensibilité écologique : la nouvelle La Rivière est particulièrement intéressante et laisse transparaître certaines influences littéraires : le recours au « je » et le thème aquatique évoquent Maupassant, l’harmonie avec la nature que l’on retrouve dans le Livre de la Jungle de Kipling, le goût de liberté et d’évasion qui n’est pas sans rappeler Rimbaud. Une autre nouvelle, Jérôme, dans son opposition nature/culture, l’animalité vagabonde et l’humanité policée, fait ressortir l’influence de Kipling.

La dimension sociale : les récits du cycle londonien présentent un tableau réaliste de la société populaire anglaise des années 1900. Monsieur Ripois et la Némésis n’est pas sans rappeler Bel ami dans cette histoire d’ascension sociale. Le récit offre également six portraits de femmes radicalement différents mais témoins de leur temps. Maria Chapdelaine décrit sans concession la vie difficile des défricheurs du nord du Québec.

L’humour : Beaucoup des chroniques sportives portent en elles l’humour mordant de Louis Hémon. La nouvelle Le sauvetage est particulièrement farfelue et désopilante.

Ecrire sous fond d’affaire Dreyfus Le podcast de la conférence que Geneviève Chovrelat a donnée à ce sujet à la Bibliothèque d’étude est disponible sur notre site Internet www.bibli.brest.fr (rubrique Etude).

L’affaire Dreyfus va bouleverser la société française pendant douze ans, de 1894 à 1906. Pendant ses études à la Sorbonne jusqu’à son départ pour Londres, Louis Hémon est confronté aux remous de l’affaire. Les personnes qu’il admire, Pierre Giffard, rédacteur en chef du journal Le Vélo, et Emile Zola prennent position dans la défense du capitaine. L’écrivain s’exprime à ce sujet dans une de ses nouvelles, La foire aux vérités, en opposant un évangéliste à un vieux cordonnier juif (un schéma qui n’est pas sans rappeler la Lettre à la Jeunesse de Zola). Il dénonce ainsi l’intolérance religieuse et l’antisémitisme sévissant alors en Europe.

Atelier d’écriture L’autoportrait Les élèves peuvent faire des recherches dans la littérature ou dans les arts plastiques, pour trouver d'autres autoportraits et les comparer à celui de Louis Hémon paru dans Le Vélo en 1904 (p. 7), avant de rédiger le leur.

Chroniques et nouvelles Les élèves peuvent s’adonner à la rédaction de chroniques sportives et de nouvelles en s’appuyant sur les écrits de la période londonienne de l’écrivain. Période d’autant plus

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intéressante car elle illustre la progression de son style et les contraintes de forme qu’il a rencontré.

Le récit de voyage Les thèmes du départ et de l’aventure présents dans l’œuvre de Hémon peuvent également être l’occasion de s’essayer au récit de voyage.

Le dernier soir / Louis Hémon, recueil de nouvelles réunies et présentées par Geneviève Chovrelat. Paris : Libretto, 2013 Itinéraires de Liverpool à Québec / Louis Hémon. Quimper : Calligrammes, 1985

Extrait de l’œuvre de Louis Hémon La Rivière (in Le dernier soir. Paris : Libretto, 2013) Chaque soir, quand le travail du jour est fait, le même train de banlieue me ramène lentement chez moi, et je retrouve ma rivière. Elle coule tranquille, froide et profonde, entre deux berges plates semées d’ormeaux. J’ignore d’où elle vient et je m’en moque ; je sais qu’un peu plus loin elle va trouver des quais, des pontons et des garages, et l’animation bruyante d’une ville de canotiers, mais ce que j’aime d’elle, c’est un tronçon de trois cents mètres, entre deux tournants, au milieu de la dure campagne. Je m’arrête un instant sur son bord, avec un coup d’œil amical au paysage familier, et quand j’ai sauté à l’eau d’un bond et que, dix mètres plus loin, je remonte à la lumière, je sens que je suis lavé, lavé jusqu’au cœur de la fatigue et de l’ennui du jour, et des pensées mauvaises de la Cité. Alors je remonte lentement le long de la berge, tout au bonheur de sentir mes muscles jouer dans l’eau fraîche, jusqu’à la limite de mon empire, un coude de la rivière que domine, sur un tertre de six pieds, un bouquet d’ormeaux. Plus loin, c’est une contrée vague et redoutable, où les berges descendent en marécages dans l’eau trouble, qui doit se peupler, pour le nageur, d’herbes mauvaises et de dangers incertains. Au lieu qu’ici, entre les rives connues, il me semble que rien ne peut m’atteindre, et la racine qui m’effleure, et le remous qui m’entraîne un peu sont des choses inoffensives et familières. Je puis me souvenir d’un temps où je ne m’aventurais dans l’eau, l’eau dangereuse et froide, qu’avec une méfiance hostile : d’un temps où, après quelques minutes de bain, je revenais à la berge, les membres raidis, heureux de sentir la terre sous mes pieds. J’ai appris, jour après jour, à glisser entre les nénuphars, bien allongé pour fendre l’eau sans effort, à piquer dans l’ombre des ormeaux pour ressortir au grand soleil, à sauter droit devant moi, après dix pas d’élan, pour tomber en plein courant les pieds d’abord, et trouer l’eau sans éclaboussure ; et j’ai appris, l’une après l’autre, appris et aimé toutes les nages, depuis la brasse tranquille et sûre, jusqu’au « strudgeon » précipité, qui vous donne l’air, dans les remous d’eau soulevée, d’un cachalot fonçant sur sa proie.

Ô vous qui, une fois la semaine, mijotez en des baignoires, ou même vous qui, à de rares intervalles, allez barboter dans le « grand bain » étroit de quelque établissement malpropre, je vous plains du fond de mon cœur. Vous ne savez pas ce que c’est que de filer dans l’eau claire, en un coin de rivière qui semble si loin du monde qu’on s’y sent l’âme libre et sauvage d’un primitif ; vous ne savez pas ce que c’est de descendre trois cents mètres de courant en over-arm, nagée à toute allure, quand des mois

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d’entraînement vous ont fait les membres forts et le souffle long ; de tendre tous ses muscles pour l’effort précis et désespéré de la fin, et puis de se retourner d’un brusque coup de reins, pour se trouver face à son propre sillage, et attendre sans bouger, le nez sous l’eau, que les remous légers viennent vous clapoter au front. Certains soirs, quand, après une longue, longue journée étouffante d’été, le soleil commence à peine à décroître, je viens vers ma rivière, si las qu’il me semble que ma force et mon courage m’aient abandonné pour jamais. Mais je me laisse aller au courant, et, bercé par l’eau fraîche, quand le ciel attendrit ses nuances, je sens descendre en moi la grande paix tranquille qui vient d’au-delà des ormeaux.

Pourtant les plus beaux jours sont ceux de la fin, quand vient l’automne. L’eau est chaque jour plus froide, et, chaque jour plus nombreuses, on voit les feuilles jaunies descendre au long de la rivière. Le jour se meurt quand j’arrive, et, par certains soirs brumeux et gris, il fait si sombre qu’on sent déjà la nuit prochaine. Mais je sens ma force en moi, et je remonte sans hâte vers le tertre planté d’arbres, d’où je regarde agoniser la lumière. C’est alors qu’il fait bon jouer dans l’eau, quand les moindres remous se teintent de reflets orange, et que les troncs des ormeaux montent comme des colonnes noires, dans le ciel attendri ; qu’il fait bon, comme Kotick, le jeune phoque blanc dont parle Kipling, nager en rond dans les derniers rayons du soleil pâle, ou se tenir debout dans l’eau pour regarder le vaste monde, ou encore prendre un grand élan pour s’arrêter net, d’un effort subit, à six pouces d’une pierre aiguë. Parfois, quand l’ombre descend sur les berges plates, elles prennent, à mes yeux, un aspect de redoutable mystère. La nuit a fait le silence dans les champs tristes, on ne voit ni homme ni maison, et, parce que je me trouve, seul et nu, au milieu de la large campagne, voici que mon âme de civilisé, soudain rajeunie de trois mille ans, fait de moi un contemporain des premiers âges. J’oublie que j’ai travaillé tout le jour dans un bureau sombre, parmi les maisons à sept étages, et, penché sur le courant, je guette, l’oreille tendue, les bruits confus qui sortent de l’ombre. Il me semble que là-bas, au fond de l’inconnu traître, d’autres êtres vont se lever d’entre les roseaux, et marcher vers moi dans les ténèbres ; que les habitants séculaires des marécages, troublés dans leur possession tranquille, sont prêts à se lever pour la défendre. Alors j’entre dans l’eau sans bruit, et, durant d’interminables minutes, nageant doucement, j’épie la rive hostile. Je me plais à croire qu’« Ils » sont là, aux aguets comme moi dans la nuit sombre, et qu’ils vont paraître soudain et surgir d’entre les arbres, redoutables, nus, musclés comme des bêtes de combat.

Ce n’est qu’un jeu et je me moque de moi-même, mais il est certains soirs où je me surprends à les attendre vraiment, et je retiens mon souffle, les muscles bandés pour la fuite ou la défense, tremblant de froid et d’anxiété dans les ténèbres. Et le premier bruit qui rompt le silence : une motte de terre s’effritant dans l’eau, le cri plaintif d’un oiseau de nuit dans la campagne, m’est un prétexte pour me détendre soudain, et descendre le courant dans un effort furieux, d’un rythme qui va s’exaspérant, jusqu’aux dernières brasses affolées qui me jettent à la berge, haletant, et les mains tendues pour saisir. D’autres fois… mais, en vérité, elles doivent sembler ridicules, à tout autre, les chimères amies qui peuplent pour moi ma rivière ; mais, brouillard ou soleil, nuit ou lumière, jamais elle n’a manqué un seul soir de me donner le repos tranquille et l’oubli, et, d’année en année, elle m’a fait plus fort et meilleur. Il y a des matins maussades et gris où je sens gémir en moi, sous le ciel brouillé, tout ce qui peut y dormir de mécontentement et d’amertume ; des soirs pesants où je suis sans raison triste et fatigué ; et, plus redoutables encore, de belles journées venteuses et claires où je sens ma force monter en moi, quand l’air frais et le soleil hésitant font aux femmes, dans la rue, des figures de vierges tendres. Mais il me suffit, pour retrouver ma paix heureuse, de songer à l’eau qui m’attend là-bas, l’eau tranquille, froide et profonde, où je sauterai d’un bond, et qui se refermera sur moi.

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Extrait de La foire aux vĂŠritĂŠs (in Le dernier soir. Paris : Libretto, 2013)

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Extrait de J茅r么me (in Le dernier soir. Paris : Libretto, 2013)

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Le sauvetage (in Le dernier soir. Paris : Libretto, 2013) On prenait le café en groupe sur la terrasse. Les dames échangeaient au-dessus des soucoupes des sourires de mépris amusé, se tapotaient les cheveux, regardaient le panorama, en disant pensivement : « Que c’est beau ! » et s’ennuyaient un peu. M. Ripois, un journal déployé sur les genoux, fumait son manille à bouffées lentes et suivait à l’horizon l’essor de rêves improbables ; car l’arrivée de ses quarante-cinq ans, un commencement d’obésité et les progrès d’une calvitie galopante n’avaient pu entamer les illusions robustes qu’il nourrissait en secret. Au pied de la terrasse, la mer clapotait doucement. Elle semblait dire : « Ne croyez pas les poètes, ni M. Pierre Loti ; je suis domestiquée et inoffensive. On m’a pour six francs par jour, tout compris : vagues, goémon et crevettes. Et je garde les vraies tempêtes pour après la saison. » M. Ripois fit tomber du petit doigt la cendre de son cigare et demanda à son fils : – Eh bien ! Roland, tu te sens prêt ? Roland, qui, assis sur un tabouret, suçait un « canard », grouilla les épaules et parut troublé. Mlle Pauline, croyant fermement que le devoir de son sexe consistait à prendre avec les enfants un air de protection apitoyée, dit : – Laissez-le donc tranquille, ce petit ! C’est déjà bien assez que vous vous prépariez à le noyer ; ne le torturez pas en lui en parlant tout le temps ! M. Ripois eut l’air étonné : – Se noyer ? dit-il ; pas de danger, je serai là ! Mme Ripois remarqua d’un air hostile : – Tu ne sais déjà pas si bien nager ! Il sourit avec amertume, et confia à son cigare sa tristesse d’époux méconnu. Fort de ses convictions, il reprit pourtant : – Voilà bien les femmes ! Elles ont toutes l’admiration éperdue des casse-tête et des bravaches ; mais elles voudraient élever les enfants dans du coton. C’est… comment donc… machin… un Anglais, qui a dit qu’il fallait avant tout être un bon animal. Eh bien, c’est ce que je ferai de Roland, un bon animal d’abord ! Du moins, j’essaierai. Roland, que la perspective de servir de champ d’expériences remplissait d’un vague malaise, s’agita sur son tabouret et renifla bruyamment. M. Ripois continua : – Il est grand temps qu’il apprenne à nager, grand temps ! Et il apprendra comme les petits chiens, par instinct. Après tout, nous ne sommes que des bêtes… Mlle Pauline riposta : – Parlez pour vous ! et rit longuement. – Si le mot « bête » vous choque, dit M. Ripois, disons animaux ! Nous ne sommes que des animaux, mademoiselle ; supérieurs si vous voulez, mais des animaux ; et la plupart de nos maux viennent de ce que nous l’avons oublié. Si nos enfants s’en souviennent, ils seront beaux comme des pur-sang ou des dogues ; et ils seront heureux, mademoiselle, ils seront heureux ! Mlle Pauline, qui avait reçu son instruction dans un couvent, et son éducation dans une arrièreboutique, trouva l’idée si ridicule qu’elle ne put que rire de nouveau. M. Ripois la considéra avec mépris et frappa sur son journal de la main. – Tenez ! dit-il. C’est comme cette traversée de la Manche à la nage… Sa femme l’arrêta net : - Laisse-nous un peu tranquilles avec ta traversée de la Manche. Un homme sérieux, marié et peutêtre père de famille, qui s’amuse à rester dix-huit heures dans l’eau, est un fou, et on devrait l’enfermer, ou bien alors le mettre en prison. Cette opinion reçut l’approbation générale et M. Ripois connut l’orgueil amer des incompris.

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– Tout cela n’empêche pas, fit-il, qu’à trois heures et demie, Roland apprendra à nager, tout seul, comme un bon petit animal qu’il est. Et croyez-vous qu’il ait peur ? Roland se souvint des grands exemples de l’Histoire et sourit faiblement. Mlle Pauline s’attendrit de nouveau. – Pauvre petit chat ! fit-elle, et elle lui tendit un second « canard ». Le flanc du rocher descendait à pic dans deux mètres d’eau claire, sur un fond de joli sable, où des crabes minuscules s’affairaient en manœuvres indécises. De chaque côté, il y avait d’autres rochers semblables ; au fond, c’était la petite plage où des enfants, pareils à des champignons avec leurs grands chapeaux, attendaient patiemment que le voisin ait fait un pâté de sable pour l’écraser aussitôt. M. Ripois avait retiré son veston et révélait une chemise mauve et une ceinture de soie : il avait aussi quitté ses espadrilles. Roland, plein d’appréhension, se déshabillait avec une lenteur calculée. Quand il fut enfin prêt, son père l’amena au bord de l’eau et prit la parole : – Mon fils, dit-il, tu sais nager. Tous les hommes savent nager, et même les petits garçons. Seulement, il y en a qui oublient qu’ils sont, après tout, des animaux, et qui se noient par erreur… Il ne continua pas, parce qu’il s’aperçut que Roland commençait à grelotter ; il adressa au groupe des dames un geste rassurant, assujettit sa ceinture de soie, et donna à son fils une légère poussée. Roland, qui n’avait pas compris jusque-là toute l’audace de l’expérience, la réalisa d’un seul coup dès qu’il fut dans l’eau. Il essaya de crier avant d’être remonté à la surface, et les résultats furent désastreux : secoué de hoquets, il battit la mer de brasses impuissantes et de coups de pied maladroits, coula de nouveau, but abondamment, ressortit un peu plus loin du rocher sauveur et perdit tout espoir. Pendant qu’il se débattait ainsi, M. Ripois, à genoux sur le roc, lui donnait d’une voix claire et distincte les conseils nécessaires. À son grand chagrin, le nageur ne nagea pas ; il ne parut même pas accorder la moindre attention aux avis qu’on lui dispensait ; il s’obstina à ne point coordonner ses mouvements selon la règle, et à faire des efforts surhumains pour respirer bien avant d’avoir la tête hors de l’eau. Quand M. Ripois eut compris définitivement que son fils, poussé dans l’eau par lui, n’en sortirait certainement pas sans son aide, il n’hésita pas un seul instant. Oublieux du pantalon blanc immaculé et de la chemise en oxford violet, il plongea droit sur l’enfant, et s’enfonça avec lui. Ce fut alors seulement que Roland donna les preuves de la ténacité héroïque que son père aimait à s’imaginer en lui ; car, ayant saisi fermement l’auteur de ses jours par le cou et par un bras, il maintint sa prise avec tant de courage que les trois méthodes différentes enseignées dans le manuel de sauvetage, appliquées successivement, ne purent lui faire lâcher prise. M. Ripois remua les jambes et s’étonna de ne pas avancer. Il lui vint à l’idée que l’enfant avait perdu tout sang-froid et qu’il était urgent de le rassurer ; il voulut le faire en quelques mots brefs, pleins d’un calme intrépide. Mais il ouvrit la bouche un peu trop tard… Mlle Pauline avait débuté par un long hurlement d’horreur quand M. Ripois avait sauté à l’eau ; avant qu’il ne s’enfonçât pour la seconde fois, elle avait longuement réclamé un canot de sauvetage, invoqué la malédiction du Ciel sur les pères imprudents ou coupables, condamné sans appel Léandre, Byron, Burgess et leur funeste exemple ; proclamé les vertus du petit Roland, si doux, si gentil, victime des flots barbares… Un jeune homme, qui se trouvait là, se mit à genoux sur le rocher et harponna avec un manche d’ombrelle le groupe qui se débattait à six pieds du bord. Roland, entouré de femmes affolées et soumis à des soins énergiques, essaya de pleurer avant d’avoir tout à fait repris sa respiration, et faillit s’asphyxier de nouveau. M. Ripois, assis sur le goémon, râla un peu, toussa violemment, retrouva lentement son souffle, et dit rêveusement : – Nous ne sommes que des bêtes !...

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Bibliographie Louis Hémon, la Vie à écrire

Nouvelles londoniennes : de Marble Arch à

Geneviève Chovrelat

Whitechapel

Leuven : Peeters, 2003

Louis Hémon Cette édition présente les nouvelles publiées

Lettres à sa famille

dans La Belle que voilà dans l’ordre voulu

Louis Hémon, préface de

par l’auteur.

Lydia Louis Hémon

Pantin : le Castor astral, 1991

Quimper : Calligrammes, 1985 Colin-Maillard Œuvres complètes (trois tomes)

Louis Hémon

Louis Hémon, édition préparée, présentée et

Ombres, 1997

annotée par Aurélien Boivin Montréal : Guérin, 1990-1995

Battling Malone, pugiliste Louis Hémon

Au

pied

de

la

lettre

:

Louis

Hémon,

Québec : Boréal, 1994

chroniqueur sportif Recueil des chroniques sportives de Louis

Monsieur

Hémon, édition préparée et présentée par

Némésis

Geneviève Chovrelat

Louis Hémon

Valdoie : Prête-moi ta plume, 2003

Paris : Grasset, 1986

Récits sportifs

Itinéraire de Liverpool à Québec

Louis Hémon ; édition préparée et présentée

Louis Hémon

par Aurélien Boivin et Jean-Marc Bourgeois

Quimper : Calligrammes, 1985

Ripois

et

la

Quebec : Les éditions du Royaume, 1982 Ecrits sur le Québec Le dernier soir

Louis Hémon

Recueil des nouvelles

Québec : Boréal, 1993

de Louis Hémon, édition préparée par

Maria Chapdelaine : récit

Geneviève Chovrelat

du Canada français

Paris : Libretto, 2013

Louis Hémon Paris : Bernard Grasset,

Lizzie Blakeston Louis

Hémon

2011 ;

préface

de

Geneviève

Chovrelat-Féchoux Paris : Phébus, 2009

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Informations pratiques Bibliothèque d’étude 22, rue Traverse 29200 Brest 02 98 00 87 60 biblio.brest.fr La bibliothèque est ouverte le mardi, mercredi et vendredi de 13h à 18 et le samedi de 10h à 17h.

Ressources pédagogiques : Une documentation complète sur Louis Hémon est disponible en ligne sur le site Internet des bibliothèques de Brest (rubrique Bibliothèque d’étude). Des podcasts des conférences données à la Bibliothèque d’étude autour de l’œuvre de Louis Hémon sont également proposés.

Recommandation pour le déroulement de la visite avec votre classe : La visite des classes à la Bibliothèque d’étude se fait de manière autonome. Il est donc indispensable de prévoir un nombre suffisant d’accompagnants pour pouvoir suivre les groupes. La bibliothèque ne peut recevoir les classes que par demi-groupe (19 personnes maximum dans la salle d’exposition).

La réservation de votre visite se fait à l’accueil de la Bibliothèque d’étude, par téléphone ou sur place. Vous devrez donner le nombre d’élèves et d’accompagnants ainsi qu’un numéro de téléphone où vous joindre facilement. Nous vous demandons également de bien vouloir confirmer votre venue au moins 48 heures à l’avance.

A votre arrivée, nous vous demandons d’attendre sur le parvis ou dans le hall de la bibliothèque en cas de pluie. Un bibliothécaire viendra vous chercher. Pour le confort de votre visite, les manteaux et les sacs seront laissés à l’accueil. Pour profiter au mieux de la visite, merci de demander aux élèves d’éteindre leurs téléphones portables.

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Contact Pour toute demande concernant la préparation de votre visite : Anaïs Kerleo, responsable de la Bibliothèque d’étude anais.kerleo@mairie-brest.fr

Pour effectuer votre réservation : Bibliothèque d’étude 22, rue Traverse Arrêt Tram : Château 02 98 00 87 60

Ce dossier pédagogique a été réalisé dans le cadre de l’exposition présentée à Brest : Louis Hémon, écrivain, à la Bibliothèque d’étude du 12 octobre 2013 au 1er février 2014. Textes et conception: Anaïs Kerleo, commissaire d’exposition et responsable de la Bibliothèque d’étude.

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Louis hémon - dossier pédagogique  
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