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Benoît Bianciotto Ecole d’Architecture et de Paysage de Bordeaux

Avec le soutien de la fondation Besnard de Quellen pour l’innovation dans la Construction

D’or et d’émeraude Entre traditions locales, modernisation et imaginaire,

des paysages à construire pour le Plateau de Loess, en Chine. T.P.F.E. paysagiste dplg - 12 décembre 2003


Composition du jury : Mme Emanuelle HAULME (directrice) Historienne, professeur à l’EAPBx

M. Alexandre MOISSET Paysagiste d.p.l.g., professeur à l’EAPBx M. Gilles CLEMENT Paysagiste M. Yves MICHELIN Ingénieur agronome, géographe, professeur à l’ENITA de Clermont Ferrand

Mots clefs : Localisation :

Chine, Plateau de Loess, Shaanxi, Yan’an, Xi’an

Version :

Archive EAPBx, 2 exemplaires Janvier 2004,

Sujet : paysage (grand ~, représentation du ~, projet de ~, plan de ~), aménagement du territoire, planification urbaine

Notions complémentaires : agriculture (mutation de l’~, politique de l’~), urbanisme, croissance urbaine, modernisation, reforestation

Soutenance : Vendredi 12 décembre 2003

Résumé

Les territoires du Plateau de Loess chinois sont aujourd’hui amenés à subir une évolution soudaine. D’une part, la croissance urbaine fulgurante installe ses symboles ostentatoires de développement au détriment des caractéristiques locales. D’autre part, la politique de reforestation actuellement à l’oeuvre en Chine entraîne la transformation brutale des modes de vie et des paysages ruraux dans lesquels s’installent ces villes. La ville et la forêt, l’une comme l’autre, se répandent sur les reliefs et gomment peu à peu les caractéristiques d’un paysage qui ne demanderait qu’à être reconnu. Deux couleurs, deux images, s’affrontent dans les représentations du Plateau de Loess. La couleur ocre symbolise la désertification, la pauvreté et le sous développement de cette région géologique où n’en finissent plus de se suivre les montagnes de terre jaune. La couleur verte symbolise la forêt, l’arbre mythique qui permettra de rendre sa dignité à la région, et de supprimer aux yeux du monde le vilain petit canard écologique de la Chine.

Cette végétation luxuriante et tant désirée existe pourtant déjà, et s’offre à qui sait la voir. Mais l’arbre imaginaire est plus fort que tout. Planté en masse aujourd’hui, il cachera bientôt les paysages de demain. « Sans importance, me direz vous, le Plateau de Loess n’a pas de paysage. Il n’est que terre et labeur. Sur cette terre nous construirons une grande ville moderne et brillante comme Pékin, et tout autour, les forêts de cyprès, vertes à longueur d’année, effaceront les images du passé. » Par delà les apparences, les préjugés et les manques d’imagination, penchons nous un instant sur les lieux de vie de cette population qui construit son monde tout en rêvant d’un autre. Nous en tirerons des enseignements de façon à construire un paysage apte à guider la mise en place d’un projet de territoire respectueux des sites, et capable d’apporter confort de vie et modernité sans sacrifier les valeurs de l’histoire et de la culture locale.


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Remerciements Avant-propos

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Introduction

La Chine, un autre pays du paysage Le Plateau de Lœss, une région en pleine mutation La répétition et la régularité caractérisent les paysages Un plan de paysage pour l’aménagement local des territoires du Plateau de Lœss

Partie 1 – Le Plateau de Lœss : support géologique de paysages à part

7 8 9

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Un contexte paysager particulier : les terres de lœss Des paysages uniques au monde

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Une accumulation de sédiments limoneux de 50 à 400 mètres d’épaisseur. Un massif sédimentaire morphologiquement actif La présence de la terre

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Partie 2. 1 – Lieu d’étude : La Yanhe, une rivière en pays de lœss

16

Situation et géologie

Un paysage de collines de lœss Une organisation du territoire selon les couloirs fluviaux

Les deux faces d’un même paysage

Partie 2. 2 – Leiguchuan, des paysages agraires en mutation

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Panlong Leiguchuan

Une vallée agricole Méthode d’approche

18

La morphologie du lœss, support de l'organisation du territoire

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A l'origine : la morphologie des collines L'organisation du finage s'adapte au relief

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Structure territoriale des vallées et évolution des motifs de paysage

22

Le finage villageois : un module territorial répétitif Déclinaison et adaptation du modèle d'organisation à la morphologie Répartition des pressions humaines sur le territoire

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Conclusion

Sommaire

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Partie 2.3 – Yan’an Nanchuan, frange urbaine en extension

Yan'an : une ville symbole insérée dans un réseau de vallées et de collines de lœss. Héritière de l’histoire politique révolutionnaire Une ville en extension

Les franges urbaines sur Nanchuan

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Le relief conduit le développement de la ville

28

Deux strates paysagères se superposent

Trois tissus urbains se construisent indépendamment les uns des autres La ville des yaodong La ville de la route Les cités résidentielles

29 30

L’environnement agricole rélictuel

31

Les terrasses sur les liang La prédominance des cultures maraîchères et fruitières La végétation arborée

Conclusion

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Partie 3.1 – Un territoire en évolution, les germes d'une mutation

33

Un paysage de transition

Les traces du passé Les germes d’une transformation des paysages

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Images et représentations du Plateau de Lœss

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Des représentations contradictoires L'image d'un désert Une réalité plus accueillante Le poids de l’histoire Mythes et les légendes L’influence de l’histoire récente

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Rêves et désirs

Désir de vert et mythe de la forêt Désir d’évasion L’image d’une culture authentique

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Représentations politiques

Conclusion

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Sommaire

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Partie 3.2 – La mutation des campagnes

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La politique agricole chinoise Les signes visibles de la mutation des campagnes

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La reforestation

Les nouvelles forêts Essences et localisation des "anciens" boisements

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Construction de nouvelles terrasses

44

Multiplication des vergers sur les pentes ensoleillées Amélioration des abris maraîchers Elevage : entre versants et étables

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Risques à court terme

Terres de pâtures Les étables L’approvisionnement en fourrage Terres de reconquête naturelle

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Conclusion

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Partie 3.3 – Croissance et transformation du réseau urbain

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Un désir de modernisation

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Images de la ville moderne

Une mentalité tournée vers le gigantisme Des images préfabriquées

Des principes novateurs

Les transformations du réseau urbain

54

Agglomération des villages en ruban urbain

Une implantation originelle le long des falaises de lœss L’évolution vers une architecture indépendante des falaises Les temples et les opéras Des villages jusqu’à la grande ville

55 57 58

Amélioration du réseau routier Espaces publics et collectifs

59 60

Guangchang, la place La place de la gare Parcs publics Espaces verts Espaces verts d’entrée de ville Berges canalisées de la rivière

61

Une ville inorganisée.

61

Des morceaux de villes parallèles Opérations résidentielles contemporaines : une ville morcelée. Un besoin d’espaces pratiques Un étalement urbain sans discernement du site

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Conclusion

63 Sommaire

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Partie 3.4 – La disparition des paysages ?

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Vers un "beau" paysage ?

Evolution des représentations La réaction verte Une forêt mais plus de paysage

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La perte du respect des sites

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Conclusion

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La disparition du paysage La ville renie son territoire10

Partie 4.1 – Projet de paysage pour les vallées de lœss

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Des mutations rapides peu préparées

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Le projet d’urbanisme retenu Un demande de paysages

Un plan de paysage pour les collines de lœss

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Retrouver les paysages des collines de lœss A l’échelle du grand paysage : rétablir la relation entre les hommes et leur territoire

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Développer les notions de lieu, de site Retrouver la valeur du relief La ville et la Nature, de nouvelles pratiques Favoriser une reconnaissance de la Nature

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A l’échelle de la ville : organiser l’espace urbain en construction

79

Un besoin de limites claires Les limites de l’urbanisation Les limites entre les tissus urbains Un besoin de connections Le réseau de circulations actuel Le réseau en construction La voie ferrée crée une barrière physique Recréer des mailles de circulations hiérarchisées Un besoin d’espaces publics Yaodong : un héritage historique Potentialités de mise en valeur paysagère des anciens tissus de yaodong

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81 82

A la rencontre des deux échelles : recoudre le territoire

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Etablir des interrelations entre les entités paysagères Les confluences, point de rencontre

Conclusion

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Partie 4.2 – Projet : illustrations

85 Sommaire

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Remerciements Je tiens à remercier toutes personnes qui, volontairement ou non, ont guidé et soutenu ces huit années passées à étudier les paysages. MM. Clément et Michelin en font partie depuis les débuts, bien qu’ils n’en aient été informés que tardivement. Merci à mes parents. Merci également aux amis, qui restent présents malgré la distance. Grande estime à l'ensemble des personnes qui ont fait part de leurs temps, de leur courage et de leur énergie pour supporter mes brusques élans d'inspirations, mes indicibles doutes et mes crises de profond désarroi. Le plus grand des cadeaux qu’ils et elles aient su me faire, c’est de renvoyer de tous cela quelques éclats d'espoir qui ont contribué à semer autour de nous les graines d'une vision poétique de la vie. Merci à tous ceux qui ont participé de près ou de loin à la création et à la diffusion de jardins temporaires, d'installations éphémères, de musique, de poésie, de théières, de bouquets de fleurs, de bon petits plats, et tous ce qui ressemble à cette surprise qu'on appelle Art. Merci à tous ceux dont l'esprit ouvert sait apprécier les richesses de ce bas monde et les faire partager, à ceux qui osent y croire. Merci tout spécialement à Liu Hui, Dong Xiaohui, Huang Xin, Wang Bangfeng, Li Xiaomei, Sun Fei, Liu Rui, Yin Lei, Song Gongming, He Lei, Florian Marquet, Juliette Salabert, Mickael Pineau, Wu Xiangyan, Sun Han, Max Brugeron & Agnès Bernard, David Jarnage & Isabelle David, Frédérique Falaise, Emmanuel de Coockborn & Anaïs Escavi, Léna Mancec, Elisa Metzeler.

Et aussi plus officiellement, merci pour la Fondation Besnard de Quellen sans laquelle ce séjour en Chine n’aurait pu être possible.

Nid pour pierres jumelles Intervention éphémère au sommet de Huashan, 12 avril 2003 Avant propos

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Avant-propos Aide de lecture des termes chinois

Le chinois s’écrit à base de caractères, certes complexe, mais se prononçant tous au moyen d’une seule syllabe. Bien sur, tout n’est pas si simple. Plusieurs caractères peuvent avoir la même prononciation, sans compter qu’il s’agit d’une langue tonale, c’est à dire que chaque «syllabe» peut se prononcer selon un inflexion différente (4 tons principaux en mandarin, 9 en cantonnais !), ce qui en change la valeur phonétique. Nous nous limiterons une transcription simple des termes chinois (c’est à dire sans ajouter les tonalités) mais nous donnerons à chaque fois l’équivalent en caractères chinois pour plus de précision.

Toponymie Les noms de lieux sont très explicites en chinois. Ils sont le plus souvent composés d’un nom et d’un suffixe qui désigne leur caractéristique géographique. -Cun 村 : village -Shi 市 : ville (au sens administratif) -Zhen 镇 : commune (au sens administratif) -He 河 : rivière -Chuan 川 : vallée

Exemples :

Li Jia Cun 李家村 = village de la famille Li Yan’an Shi 延安市 = district de la ville de Yan’an Panlong He 蟠龙河 = rivière de (qui passe à) Panlong Panlong Chuan 蟠龙川 = Vallée de la Panlong He Panlong Zhen 蟠龙镇 = désigne à la fois la commune de Panlong et le village lui servant de centre administratif

Avant propos

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Introduction La Chine, un autre pays du paysage

La question du projet de paysage telle qu’elle est enseignée à l’Ecole d’Architecture et de Paysage de Bordeaux permet de former des professionnels aptes à répondre aux demandes publiques (loi Paysage, planification urbaine, gestion territoriale…) et privées (opérations architecturales, aménagement de domaines…) qui peuvent apparaître dans un contexte qui leur est favorable. En France, mais également dans d’autres pays occidentaux, le paysage et son rôle dans les politiques d’aménagement a été accepté par les différents acteurs et par le public. Il m’est venu l’envie de confronter cette même formation à un contexte différent. Changer de culture, mais également se frotter à de nouvelles dynamiques, loin de cette tendance européenne qui considère désormais le paysage comme un bien commun, démocratique, et dont chacun serait responsable. J’ai ainsi décidé d’effectuer un séjour en Chine, à l’Université d’Architecture et de Technologie de Xi’an (UATX), dans la province du Shaanxi, pendant plus d’une année. La région autour de la ville de Xi’an permet de rencontrer une Chine profonde relativement éloignée des capitales littorales où se concentrent aujourd’hui l’activité des paysagistes occidentaux. Cela m’a donné l’opportunité d’expérimenter de nouvelles approches en terme d’analyse et d’aménagement des territoires, le tout dans un contexte socio-économique nouveau, et un contexte culturel où le paysage existe depuis fort longtemps sous une autre «forme». La montagne sacrée de Huashan Huashan est une des cinq montagnes sacrées du taoïsme. Issue d’un massif granitique aux formes exceptionnelles, elle constitue un symbole géologique mystérieux émergeant de la plaine de la Weihe, Cette montagne escarpée a d’abord été regardée et représentée (peinture, poésie) avant d’être finalement gravie au moyen d’escaliers taillés directement dans la pierre. Plusieurs monastères, établis tout au long de la route, ont façonné le territoire de la montagne et mis en valeurs le rapport de l’homme et de la Nature. Introductione

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Le Plateau de Lœss, une région en pleine mutation

La Chine est en pleine mutation sociale et économique. Elle est entrée dans le 21ème siècle avec la certitude innocente d’un lendemain meilleur et a une nouvelle fois entamé une complète «reconstruction» de ses territoires. Mais cette fois, la collectivisation et les communes populaires ne sont plus de mise. Favorisée par l’entrée du pays à l’OMC, la société chinoise s’élance sur les bases pragmatiques d’une économie de marché débridée en suivant le maître mot : modernisation. Les objectifs du gouvernement chinois seraient de régler la plus grande partie des transformations sociales et économiques au cours de la présente décennie, de façon à atteindre aux alentours de 2010 «l’achèvement de la modernisation». Parmi ces objectifs, le développement des villes moyennes (5 à 10 millions d’habitants) et des petites villes (100 000 à quelques millions d’habitants) et de l’Ouest du pays (Xingjiang, Tibet, Mongolie, Plateau de Lœss…) devrait permettre une réduction de la population rurale, de façon à passer de 30 à 50 % de population urbaine et augmenter la rentabilité des productions agricoles. Urbanisation exponentielle, reforestations massives sous couvert de reconstruction écologique, industrialisation, intensification de l’agriculture et réduction de la population agricole, équipement et développement de sites touristiques sont donc aujourd’hui les principales préoccupations en matière d’aménagement du territoire. Sur le Plateau de Lœss, à l'image du pays tout entier, les espaces de vie sont amenés à passer d'une logique essentiellement rurale et vivrière à une réalité plus complexe, où les aménagements se doivent de combiner construction urbaine, agriculture et industrialisation, développement économique, protection de l’environnement, loisirs et confort.

Cette région est particulièrement intéressante pour comprendre les transformations à l’œuvre. Il s’agit à la fois d’un lieu chargé de mythes et d’histoires à l’origine de la culture chinoise, et d’un lieu qui offre des paysages hors du commun. C’est également une des premières régions de « l’Ouest de la Chine », une de ces régions qui doivent aujourd’hui «rattraper» le niveau des régions plus développées du littoral. Si tout reste encore à faire en ces lieux, c’est aussi une chance pour ne pas reproduire les erreurs qui ont pu être commises ailleurs.

La répétition et la régularité caractérisent les paysages

Les méthodes d'analyse des territoires et des paysages, telles qu'on a l'habitude de les effectuer en France, tendent généralement à mettre en avant l'identité et l'unicité d'un lieu. Cette démarche est généralement facilitée par les relatives petites échelles de division des espaces (administratives et vécues). En Chine, immensité est un mot qui revient sans cesse. On ne saurait apprécier toute la portée de ce mot sans avoir expérimenté par soi-même ce que signifie le terme de «changement d’échelle». La Chine couvre une superficie équivalente à 17 fois la France, mais on peut considérer tout simplement qu’il suffit de multiplier par dix nos référents pour obtenir une approximation de la réalité en matière d’organisation des territoires. Ainsi, une commune chinoise couvrira l’équivalent d’un ou deux de nos cantons, un «district urbain» quelque chose comme un département français, une province la surface d’un pays d’Europe, etc. Dans le prolongement des méthodes utilisées par les atlas de paysage, et un peu à la manière d'appréhender le monde que peuvent avoir les géographes, il existe également une autre démarche qui consiste à rechercher des grands types d'organisation des territoires. C’est cette échelle de compréhension qui m’a guidé tout au long de mon travail, car elle me paraît particulièrement adaptée à celle des paysages qu’on peut trouver sur le Plateau de Lœss.

Introductione

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Un désert, une prairie, peuvent, de par leur uniformité, être considérés comme immenses. On touche alors à un domaine à la limite de l’espace humain, comme c’est le cas des Hauts Plateaux du Tibet ou des zones sèches du Xingjiang, à l’Ouest de la Chine. Mais c’est plus dans la répétition et la régularité que pourrait se caractériser l’Est, fortement humanisé, du pays. Régularité et répétitivité des structures territoriales (en haut) Répétition des structures géologiques des collines de loess.(en bas) Régularité des établissements humains sur les territoire chinois.

Sur le Plateau de Lœss, d'une superficie grande comme la France, des régions relativement uniformes déclinent différents stades d’évolution géomorphologiques. Au sein de chacune de ces grandes entités, les structures paysagères donnent l'impression d’être récurrentes, comme si elles n'étaient que la juxtaposition d'un motif répété à l'infini : répétition des formes du relief qui s’enchaînent méthodiquement, répétition des modèles architecturaux, répétition des schémas d’aménagement ou d’organisation du territoire, répétitions des essences d’arbres plantées le long des routes, etc. La régularité, quant à elle, est signe de vertu. Elle caractérise certaines origines de la culture chinoise, issues de l’existence d’un pouvoir centralisé qui organise, depuis plusieurs millénaires, un empire composite, tant socialement que géographiquement. Elle représente ainsi la civilisation, privilégie le groupe hiérarchisé et constitue le facteur identitaire d’appartenance à ce groupe. La notion «d’intérêt collectif» règle chaque détail du comportement de la vie quotidienne des personnes. Cette uniformité générale n’est cependant apparente qu’à un certain niveau d’observation, au premier abord. On en vient ensuite à découvrir le charme des multiples variations de détail et de l’inventivité humaine qui a su s’y adapter. Chaque lieu est bien évidemment unique et différent de son voisin, lorsqu’on l’observe à un niveau de détail élevé. C’est au travers de ces deux échelles que nous observerons les territoires du Plateau de Lœss. La répétitivité des structures géologiques et des modèles d’établissement humain, prise à une certaine échelle, nous permettra d'établir la description simplificatrice d’un paysage type, tout en gardant à l’esprit qu’il ne s’agit que d’un modèle de compréhension d’une réalité plus complexe.

Un plan de paysage pour l’aménagement local des territoires du Plateau de Lœss

Un des intérêts du travail sur les paysages du Plateau de Lœss tient à cette reproductibilité des motifs paysagers à l’échelle du finage villageois comme à celle du grand paysage. La Chine privilégie actuellement l’urbanisation de son territoire, mais envisage également la protection des terres cultivables et des espaces naturels. L’ensemble du réseau urbain chinois est en train de se dilater avec une rapidité qui empêche bien souvent les concepteurs et les décideurs, soumis aux lois du marché, de prendre le temps de la réflexion. Au sein des zones reculées du pays, comme le Plateau de Lœss, les images stéréotypées «d’urbanisation moderne» diffusées par les médias, montrant des tours scintillantes et de larges avenues au trafic automobile dense, etc. , permettent difficilement d’envisager d’autre modes de conception de la ville. Elles ne représentent qu’un unique modèle de développement, lequel ne correspond pas forcément aux besoins ni aux capacités d’une petite ville coincée au fond d’une vallée de lœss. La prédominance de ce modèle, à laquelle s’ajoute l’intervention de concepteurs extérieurs à la région, qui ne tiennent pas toujours compte des spécificités locales, et contribue à laisser les tissus urbains s’étendre sans aucune considération de la valeur des sites sur lesquels ils prenne place. Le mode de pensée chinois en terme d’aménagement revient donc souvent à appliquer un système simpliste à grande échelle, de façon répétitive, là aussi. Le résultat d’ensemble des projets d’aménagement reste difficilement contrôlable par les politiques locales et ressemble plus à une juxtaposition d’interventions plutôt qu’à une réponse globale en terme de projet de territoire. « D’or et d’émeraude », cette expression se réfère aux deux couleurs qui obsèdent aujourd’hui les habitants du Plateau de Lœss, ainsi que les hommes politiques. Entre la couleur ocre d’une terre poussiéreuse et méprisée, et le verdoiement d’une forêt qui devrait bientôt occuper tous les horizons, les paysages du Plateau sont aujourd’hui soumis Introductione

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à une transformation brutale. Entre ces deux extrêmes, il n’y aujourd’hui que bien peu de réflexion concrète sur le devenir des territoires à moyen terme. Parmi toutes les questions qui peuvent être posées sur leur devenir, il convient donc désormais de réfléchir à un mode d’implantation plus raisonnable, plus respectueux des sites, des cultures et des patrimoines existants. Nous choisirons de privilégier une approche qui semble particulièrement représentatif des enjeux actuels pour les professionnels de l’aménagement. Nous travaillerons ainsi dans l’optique d’une démarche de projet permettant d’adapter les projets d’aménagement aux spécificités des sites sur lesquels ils s’implantent. Le Plateau est trop vaste pour pouvoir répondre de façon précise (à l’échelle locale) à l’ensemble des déclinaisons morphologiques que peuvent prendre les paysages des terres de lœss. Nous prendrons donc le parti d’appuyer notre analyse sur une région représentative d’un certain type de relief, que nous appellerons simplement par la suite «collines de lœss». Il s’agit donc plus d’un lieu au sens large que sur un site unique. Notre regard portera sur un grand bassin versant, en plein cœur du Plateau de Lœss. Drainé par la rivière Yanhe, affluente du Fleuve Jaune, il présente une morphologie relativement uniforme, ce qui offre un ensemble de territoires humains uni par des caractéristiques communes.

Il s’agira dans ce projet de proposer, plus qu’un plan fini et immédiatement réalisable, mais une orientation pour le développement durable de cette vallée. Il s’agira de représenter une « idée du possible » qui permettra aux décideurs d’orienter un ensemble de choix autour d’une vision d’ensemble, une structure de fond au sein de laquelle les futurs projets d’aménagement pourront progressivement se mettre en place, de façon à prendre en compte la réalité sociale et économique sans remettre en cause l’objectif final, cette vision utopique d’un paysage à venir. Dans notre réflexion, nous considérerons le réseau des établissements humains des collines de lœss comme les éléments d’un ensemble de territoires, regroupant à la fois des espaces construits, des espaces agricoles et d’autres plus «naturels». Ce territoire étendu ne s’arrête pas obligatoirement à une limite fonctionnelle ou administrative. Le site de Yan’an Nanchuan, pris en exemple, ne constitue donc qu’un «extrait», qu’un échantillon représentatif des territoires humains des collines, et notre démarche reste applicable en d’autres endroits.

Au sein de cette vallée de la Yanhe, nous explorerons deux grands sites. Chacun d’eux représente une des deux faces indissociables de la dynamique de «modernisation» qui transforme aujourd’hui l’ensemble des paysages de Chine. L’un d’eux, la vallée de Leiguchuan, présente un territoire encore très rural. L’autre, au contraire, se situe à la marge de la ville de Yan’an, en pleine zone de mutation urbaine. C’est sur ce deuxième site que nous porterons ensuite notre réflexion sur la mise en place de notre plan de paysage pour les collines de lœss. Situé à la frange de la ville, il nous permettra en effet d’observer sur quelques kilomètres seulement la rencontre entre espaces ruraux et espace urbains. La nécessité de planifier l’extension urbaine sera abordée comme une occasion de prendre en compte et d’accompagner les mutations à l’œuvre sur les territoires des collines de lœss dans un objectif de respect et d’adaptation aux sites. Introductione

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Mon séjour en Chine Je dois l’opportunité de mon séjour en Chine à l’investissement du Pr. Liu Hui, qui tente depuis plusieurs années de mettre en place un enseignement soucieux du paysage, de la protection de l’environnement et du respect du patrimoine. Durant les quinze mois passés à l’Université d’Architecture et de Technologie de Xi’an, j’ai tenté, dans le contexte local des pays de loess, d’explorer les potentialités d’une approche paysagère adaptée aux particularités des territoires chinois et d’exprimer sa mise en oeuvre dans des projets de planification et d’aménagement. S’il n’a pas encore trouvé complet aboutissement sur le terrain, ce travail aura au moins permis de poser les bases d’une méthode d’analyse et de compréhension des territoires adaptée à l’échelle chinoise, laquelle prend part aujourd’hui dans l’enseignement de la nouvelle formation ‘paysages et territoires’ à l’UATX.

La Chine et le paysage La notion de paysage

La culture chinoise, imprégnée de taoïsme, considère encore l’homme comme partie intégrante de la Nature, l’ensemble étant lié dans une «harmonie» qui ne saurait être remise en cause. Pourtant, il semble à l’observateur occidental un tantinet ironique que cette communion ne signifie pas toujours l’état paradisiaque qu’il a l’habitude d’associer à la notion de Nature. La Nature et l’Humanité chinoises seraient tout aussi bien liées pour le meilleur que pour le pire. La culture chinoise fait preuve d’une notion de paysage. La langue dispose d’une grande quantité de mots pour désigner les représentations paysagères et les jardins en fonction de leur sujet ou de leur localisation. Pourtant, il est plus difficile de trouver un vocable reprenant toute la complexité sémantique du terme français. Ces dernières années, les quelques professionnels engagés dans une réflexion théorique sur leurs activités ont inventé plusieurs néologismes afin d’exprimer cette complexité. Chargée du sens d’un «héritage de la Nature révélé par l’homme», la notion de patrimoine paysager est également très répandue. Le terme 风景名胜区 [fengjing mingsheng qu : «site réputé de scène de paysage»], utilisé pour désigner les sites célèbres, n’a pas d’équivalent en français et décrit en quelque sorte une «construction culturelle et architecturale basée sur la perception d’un site naturel».

Le tourisme et les récits touristiques ne sont pourtant pas chose nouvelle. Les descriptions géographiques et paysagères, souvent associées à des réflexions philosophiques ou des récits légendaires, sont une partie essentielle de la culture littéraire chinoise depuis de nombreux siècles. Grâce au développement des techniques d’impression en couleur, de nombreux livres ou magazines, inspirés du «National Geographic», sont désormais publiés et permettre de présenter avantageusement les richesses géographiques de la Chine à ses habitants. La conscience collective chinoise commence ainsi à profiter des bénéfices d’une redécouverte des paysages aux travers des média. On pourrait croire que la notion de paysage n’est plus aujourd’hui qu’un prétexte utilisé à l’exploitation touristique de sites réputés ou à la vente d’opérations résidentielles. On observe toutefois qu’il y a toujours eu, dans la tradition des lettrés d’autrefois, un courant intellectuel mettant en valeur des considérations esthétiques, symboliques et écologiques engagées pas la contemplation des paysages.

La profession du paysage en Chine

L’histoire culturelle de la Chine présente une prolifique tradition jardinière et picturale, et de nombreux exemples historiques d’aménagement du territoire dans un but paysager, ce qui permet de considérer la culture chinoise comme la première véritable «culture paysagère». Toutefois, tout comme le métier d’architecte qui n’avait jamais existé comme tel dans la tradition, le métier de paysagiste en Chine n’est apparu que très récemment et n’est que peu développé. Mais la profession n’est pas reconnue officiellement en tant que telle. Elle n'est en réalité qu'une discipline d'un vaste concept d'urban planning, à l'image des pratiques américaines. Si les pratiques se limitent pour l’instant au «remplissage» des vides urbains attribués aux espaces verts, les problématiques posées aujourd'hui aux professionnels de l'aménagement touchent des échelles de plus en plus grandes, sur des territoires qui ne peuvent plus être considérés comme uniquement urbains. Les paysagistes, les architectes et les urbanistes, chinois s'engagent de plus en plus sur des questions de planification des territoires, d'aménagement de zone touristique en zone rurale ou montagnarde et de protection des espaces naturels, sans toutefois avoir été vraiment formés sur le sujet. L’époque est donc

aux défrichages théoriques, aux expérimentations, avec son lot d’erreurs mais également une formidable créativité. Malheureusement, les investisseurs se préoccupent encore peu des questions de qualité des aménagements et de gestion de l'environnement. Ils n’ont ni l'obligation légale, ni la démarche volontaire de requérir de vraies équipes de professionnels. A rajouter à cela : l'impossibilité pour les concepteurs d'être maîtres de la réalisation du projet. On comprendra donc que, même si quelques exemples novateurs sont mis en oeuvre par une poignée de paysagistes engagés, la grande majorité des réalisations se contentent d'aménagements stéréotypés sans grande identité. Toutefois, on assiste aujourd’hui, comme dans toute la Chine, à une prodigieuse ouverture des esprits aux idées nouvelles, celles-là même qui peuvent paraître en France parfois un peu trop «futuristes». La profession du paysage est donc à son point d’éclosion sur les problématiques territoriales et l’approche pluridisciplinaire «en amont du projet». Elle devrait d’ici peu s’organiser tant sur la reconnaissance d’un statut professionnel indépendant que sur la mise en place de formations adaptées aux besoins contemporains.

L’enseignement du paysage à l’UATX

L’enseignement permettant de former aux domaines professionnels du paysage et de l’aménagement est encore divisé entre architecture, horticulture et beaux-arts. Les étudiants désireux de se construire un apprentissage pluridisciplinaire doivent pour l’instant tenter d’enchaîner les cursus dans différentes universités. En attendant que le dossier déposé par la Fédération Chinoise de Paysage demandant la reconnaissance d'un savoir faire indépendant soit étudié de plus près, il n'est donc pour l'instant pas possible de créer officiellement une "formation paysage" menant à un diplôme de paysagiste. Il a toutefois été possible de dédoubler la formation actuelle d'urbanisme afin de procéder à la mise en place d'une option "paysages et territoires". En modifiant le contenu de quelques modules de la formation d'urbanisme, il a ainsi été créé un programme pédagogique spécialisé qui a été testé avec grâce à la participation de quelques étudiants volontaires sur la période mars-juillet 2003, avant de lancer la première promotion en septembre. Introductione

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Partie 1 – Le Plateau de Lœss : support géologique de paysages à part Un contexte paysager particulier : les terres de lœss

Les habitants du Plateau de Lœss peuvent se vanter d’habiter un espace vraiment unique au monde. Par son échelle et son épaisseur, cette accumulation d’alluvions glaciaires offre des paysages surprenants et extraordinaires.

Le Plateau de Lœss

(en jaune) Le cadre gris correspond aux limites de la carte des pages suivantes.

Source : Atlas yahoo.fr

Terrasses de lœss

Les paysages du Plateau sont le fruit du modelage de la terre et des reliefs par les hommes qui ont su s’y adapter. Partie 1 – Le Plateau de Lœss, support géologique de paysages à part

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Des paysages uniques au monde

Eléments de géologie

Une accumulation de sédiments limoneux de 50 à 400 mètres d’épaisseur. Le Plateau de Lœss est une jeune région géologique résultant de l’accumulation de sédiments glaciaires en provenance de Sibérie, portés par les vents et déposés sur un complexe réseau de montagnes granitiques et métamorphiques, en couches successives pouvant totaliser jusqu’à 400 mètres d’épaisseur. D’une superficie de 800 000 km², il se repartit au total sur sept provinces, Shaanxi, Shanxi, Ningxia étant les principales.

Coupe

L’ensemble du Plateau se trouve découpé, érodé et drainé par les nombreux affluents du Fleuve Jaune, qui en récoltent les alluvions ocre, lesquels s’en vont progressivement combler le golfe de la mer de Chine.

Granite et roches métamorphiques Lœss (accumulations érodées) Lœss (terrasses) Lœss (alluvions) Sables (dunes) tables rocheuses (déserts)

Coupe de principe de l’accumulation du lœss sur les massifs métamorphiques et granitiques préexistants.

Les marques de l’érosion

Sources : Atlas des sciences natuelles de Chine

Le Plateau de Lœss a été formé par l’accumulation de sédiments mais sa morphologie actuelle est la résultante de phéomènes d’érosion massive. Partie 1 – Le Plateau de Lœss, support géologique de paysages à part

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Le socle géologique de la culture chinoise Le même caractère chinois «jaune» (黄huang) étant utilisé pour écrire «Fleuve Jaune» (黄河 huanghe) et «Terre Jaune» (黄土 huangtu = lœss). Le Plateau de Lœss, s’il n’est pas directement associé à de grand évènements historiques, est néanmoins présent dans chaque parcelle de limon qui forme la plaine du Fleuve Jaune. Fleuve et Plateau sont donc liés par une union mythique et géologique : ils sont les fondateurs de la terre sur laquelle, pendant des millénaires, la culture ancestrale des antiques tribus «chinoises» s’est lentement pétrie, avant de donner naissance à un immense empire, capable d’absorber petit à petit les peuples alentours. Cette union symbolique entre la terre et l’eau fédère spontanément tous les imaginaires, toutes les Histoires d’une bonne moitié de la population du pays : celle du Nord. Le Fleuve Bleu, au Sud, est déjà d’un autre monde. (Voir aussi ce qu’en écrit WEI WEI dans la partie 3.1)

Un massif sédimentaire morphologiquement actif

Il ressemble aujourd'hui à ces grandes maquettes utilisées par les géo-morphologues pour analyser les dynamiques de formation des reliefs, à cela près qu'elle pourrait couvrir la taille de la France ! La masse de sédiments, à l'origine relativement plane, a été méthodiquement disséquée par l'érosion. Elle est aujourd'hui parcourue par un complexe réseau de rivières s'écoulant du Nord-Est vers le SudOuest (autrement dit du côté le plus sec vers le côté le plus humide du Plateau, ce qui accentue un peu plus les problèmes de sécheresse).

Du point de vue morphodynamique, le Plateau se trouve à la fin de sa période de croissance (= élaboration du réseau de vallées) et devrait encore avoir une «période de vie» de 300 000 ans, pendant laquelle il va graduellement s’adoucir et s’aplanir.

Un relief habité

Les propriétés mécaniques et thermiques des terres de lœss sont particulièrement propices à la construction d’habitations troglodytes, les yaodong.

L’érosion des terres de lœss est capable de prendre, à l’image des massifs karstiques, des formes spectaculaires.

Affaissements circulaires

Canyons

Sources : Atlas des loess de Chine

Le mouvement de cette terre, rapidement poussiéreuse quand elle est sèche, trop facilement instable lorsqu’elle est saturée en eau, constitue une des caractéristiques fondamentales de l’identité de cette région. La terre devenue poussière s’envole et pénètre dans les moindres recoins de la maison, se déverse parfois en tempêtes sur les villes des plaines : Pékin, Xi’an… doivent se soumettre à ces nuées obscures à chaque printemps.

Sources : Ville de Lizhi - guide touristique

Arches

Une terre mobile Peut-être aucun autre endroit dans le monde ne peut donner à ressentir de façon si intime la dynamique invisible qui anime les mouvements géologiques superficiels. Ce qui est habituellement caché par la végétation, divisé et extrêmement lent à évoluer dans les autres parties du monde, est ici immédiatement visible, immense et relativement rapide. L’imprévisibilité des accidents érosifs du lœss s’ajoute à l’omniprésence de cette constatation simpliste : la terre bouge et se déplace.

Les formes de l’érosion

Demoiselles

La présence de la terre

La terre devenue boue s’affaisse sur elle-même et laisse soudainement apparaître un trou béant à la place de la route, au milieu du champ… ou bien encore peut emporter tout un pan de colline dans son chemin. Là aussi, les journaux annoncent chaque année la disparition de plusieurs villages, victimes des glissements de terrains.

Partie 1 – Le Plateau de Lœss, support géologique de paysages à part

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Un relief inévitable

Caractéristiques morphologiques : définitions lexicales

Les plateaux

On peut différencier trois grands types de morphologie des reliefs de lœss, chacun étant nommé par un caractère chinois spécifique et désignant une phase de l’évolution morphodynamique. En fonction des nombreux stades d’évolution morphodynamiques, le Plateau de Lœss présente une variété de reliefs qui ont été progressivement colonisés par parfois même sculptés par les hommes. Ici : 1 plateau, 2 mao, 3 liang.

1. Yuan 原: plateau, correspond à une phase évolutive assez peu avancée de l’érosion du dépôt de lœss. L’image typique qu’on peut s’en faire représente une vaste étendue de terre extrêmement plane entaillée de part et d’autre par des vallées ressemblant à des déchirures, d’immenses ornières ou encore à des affaissements brutaux.

Les collines 2. Mao 峁: désigne un sommet arrondi, une sorte de colline douce et sans à coup. 3. Liang 梁: désigne une crête allongée, reliant deux mao entre eux ou bien constituant une «patte de lion» en s’étirant depuis les hauteurs jusqu’au niveau des rivières collectrices. Liang et mao peuvent coexister en proportions différentes selon l’avancement de l’évolution morphodynamique. Le liang constituant plus ou moins un stade intermédiaire entre le plateau et le mao.

Le mot relief prend ici toute son ampleur, mais avec une signification légèrement différente. Il ne s’agit pas, comme pour les montagnes rocheuses ou les plateaux marneux, d’un relief qu’on peut se permettre de contempler avec un certain détachement, avec cette distance qui nous sépare des rythmes géologiques intemporels, aussi sublimes soient-ils. Les reliefs sont ici construits avec cette terre que nous venons d’évoquer, et leur échelle devient alors réellement impressionnante. Le sentiment qui s’en dégage est nouveau : ni cette fascination épurée que peuvent provoquer la contemplation de dunes sableuses qu’on sait forcément mobiles, ni cette respectueuse admiration que peuvent susciter les masses sculptées des roches antédiluviennes. Autre distance, autre sentiment, relief tout à la fois familier et accessible à l’homme, qui le sculpte lui-même, et pourtant tellement fragile et fugace, où l’histoire s’efface d’un coup de vent et où il faut lutter au quotidien pour conserver un espace de vie face à cette terre capricieuse.

Un lieu habité

1

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Dans une culture où les «catastrophes naturelles» sont considérées depuis longtemps comme une œuvre obligatoire et incontrôlable de la «Grande Nature», l’établissement des groupes humains en ces lieux instables que sont les écoulements de lœss s’est fait adaptatif, temporaire, évolutif. Les hommes ont appris à utiliser la formidable malléabilité de cette terre, et tirer profit de ses propriétés physiques pour toutes sortes de constructions, parmi lesquelles figurent les très réputées yaodong, habitations troglodytes creusées originellement dans la terre même.

Sources : Atlas des loess de Chine

3 Partie 1 – Le Plateau de Lœss, support géologique de paysages à part

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Partie 2. 1 – Lieu d’étude : La Yanhe, une rivière en pays de lœss Localisation du bassin de la Yan He dans le Plateau de Lœss

Source : National Geographic Map Machine

Situation et géologie Un paysage de collines de lœss La rivière de Yan, "Yanhe", présente un bassin relativement homogène, selon une morphologie typique de liang et mao, c'est-à-dire d’une dynamique qui a déjà atteint son point de maturité (réseau hydrographique stable), et qui procède à sa phase d’érosion verticale (réduction altimétrique des profils). Située au cœur du Plateau de Lœss, cette vallée abrite également la ville de Yan'an, un des lieux les plus symboliques des pays de lœss.

Le bassin de la Yanhe La Yanhe a créé un bassin selon une structure arborescente relativement régulière de vallées affluentes, présentant jusqu’à quatre ou cinq niveaux de subdivisions «en peigne».

En colorié : les bassins versants affluents complexes (=subdivisés). Entouré : le bassin affluent de Panlonghe, qui apparaît comme le plus profond et plus régulier des bassins secondaires.

Ce bassin possède la particularité de couvrir une zone essentiellement constituée de lœss. On peut donc s'attendre à une certaine homogénéité de sa structure géographique, ce qui nous permettra de considérer l'ensemble de ses paysages comme appartenant à un même type. Un paysage de collines de lœss.

Une organisation du territoire selon les couloirs fluviaux Le réseau des établissements humains s'insère dans l'arborescence des vallées selon un système relativement logique : les confluences sont le lieu des carrefours et des échanges, les villes principales sont donc aujourd'hui situées aux confluences les plus importantes. D'un autre côté, on observe une organisation du réseau urbain (routes+agglomérations) qui suit la hiérarchie des vallées, même si, aujourd’hui, la construction de routes nationales ou provinciales, pour désenclaver du centre du Plateau, coupe littéralement en travers des reliefs et rompt avec cette logique de couloir fluvial.

Les deux faces d’un même paysage

Nous porterons notre observation et nos réflexions sur deux sites complémentaires, qui correspondent à deux situations extrêmes au sein du réseau urbain des vallées du bassin de la Yanhe. L’un d’eux se situe à l’extrémité de l’arborescence du système hydrographique et offre un territoire encore très rural, à la veille d’une profonde mutation des campagnes. L’autre, au contraire, se situe à la marge de la ville de Yan’an, en pleine zone de mutation urbaine.

Sources : Atlas hydrologique du Shaanxi

Chacun de ces deux sites présentait autrefois la même organisation territoriale, il n’en reste plus aujourd’hui que la persistance d’un contexte paysager commun aux collines de lœss. Partie 1 – Le Plateau de Lœss, support géologique de paysages à part 16


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Partie 2. 2 – Leiguchuan, des paysages agraires en mutation Panlong Leiguchuan Une vallée agricole Leiguchuan (雷鼓川 Vallée du Tonnerre rugissant), possède l’avantage de correspondre approximativement aux limites d’une commune (celle de Panlong Zhen 蟠龙镇). L’étude des finages de cette vallée nous servira d’échantillon afin de comprendre l’organisation des paysages des collines de loess du bassin de la Yan'he. Cette vallée de Leiguchuan se situe dans le bassin de PanlongHe, lui même affluent de la Yanhe. Long d’une vingtaine de kilomètres et large d’une demidixaine, l’ensemble de son bassin contient une trentaine de petites vallées de niveau I, et abrite 25 villages pour une population de l’ordre de 4800 personnes. Chaque village possède un finage de 2 à 4 km², lequel reproduit sensiblement le même schéma d’organisation. Bien que non indépendants administrativement, les villages restent l’unité de base permettant d’aborder les questions de territoire et d’écologie à l’échelle humaine. Ils sont les éléments fondamentaux du réseau urbain arborescent construit au cours des âges par la colonisation progressive de toutes les vallées. Nous aborderons donc l'observation des paysages de Leiguchuan au travers de l’analyse du finage d’un village, avant de nous étendre plus largement sur la vallée dans son ensemble. Notre but principal sur ce site sera de dégager une organisation générale des paysages des collines de loess.

Partie 2.2 – Leiguchuan, des paysages agraires en mutation

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Qualques données chiffrées 20 km de long 4 à 6 km de large 87 km2 4800 habitants 56 hab. / km2 25 villages 2 centres administratifs (regroupement de 2 communes en 2002) Une route carrossable longe la rivière 30 vallées secondaires (> 1 km)

Situation de Leiguchuan dans le bassin de Panlong He.

Une commune chinoise (= un regroupement de villages) sans critère exeptionnel Correspond aux limites d’un bassin versant Un noeud sur la confl uence connecte à une route importante Une diversité de variations des établissements humains Un contexte écologique moyen, entre le Loess désertique et le Loess tempéré humide

Méthode d’approche Les territoires de Leiguchuan sont essentiellement agricoles. L’adaptation des établissements et des activités humaines à la morphologie spécifique du loess est une des principales caractéristiques culturelles et identitaires des paysages. La morphologie des collines constituera donc notre premier angle d’analyse. Après quoi nous observerons un exemple d’organisation des fi nages villageois, avant de décliner ce « modèle de paysage » selon les différentes situations morphologique de la vallée.

Topographie générale de Leiguchuan

Sources : Atlas hydrographique du Shaanxi

Liang principaux Replats et liang secondaires Lits de rivière Constructions humaines Routes et chemins Partie 2.2 – Leiguchuan, des paysages agraires en mutation

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La morphologie du loess, support de l'organisation du territoire

Les éléments morphologiques des versants de loess

A l'origine : la morphologie des collines Les pentes des collines de loess présentent rarement un profil uniforme. La cassure, l’effondrement, tout comme le "lissage arrondi" sont une caractéristique identitaire de ces morphologies et une conséquence directe des dynamiques érosives.

Les mao et les liang

Les reliefs des collines de loess présentent des crêtes en forme de dorsales arrondies (liang), reliant entre eux des sommets paraboliques (mao). Ces formes naturelles ont été fortement modifiées par la construction de terrasses, remplaçant la texture lisse par une série de redans plus ou moins larges..

Les cassures

Parfois répétées à plusieurs reprises, elles correspondent à un effondrement de la structure superficielle, parfois due à un changement de strate d’accumulation, moins stable. Généralement de petites dimensions (1-4 mètres), elles peuvent toutefois dans certains cas constituer de véritables falaises.

Les ravins

Les ravins sont la principale expression de l’érosion, à l’origine des vallées et de la disparition, à terme, du relief. Ils peuvent prendre, sur un substrat de loess, des formes assez spectaculaires. Lignes d’écoulement des eaux, creusées et amplifiées à chaque forte pluie, les ravins de loess représentent la nature incontrôlable des dynamiques qui répandent petit à petit le Plateau jusqu’à la mer de Chine.

Les cônes d’accumulation

Les matériaux en provenance d’affaissements sommitaux qui ne sont pas entraînés par les ruissellements des ravins forment des pieds de versant dodus, particulièrement appréciés pour l’établissement de zones d’habitations.Variante : le Ta 塌 désigne une sorte de replat qui reproduit les formes d'un liang suite à une cassure. Il peut d'une certaine façon être considéré comme un liang secondaire, et reproduire à son échelle ses différentes évolutions morphologiques (nouvelle cassure, ravin…).

Les terrasses alluviales

Les fonds de vallées sont relativement plats et présentent parfois plusieurs niveaux de terrasses naturelles, correspondant aux crues exceptionnelles..

Les lits de rivière

Le régime climatique de cette partie de la Chine offre peu de précipitations annuelles mais celles-ci sont presque toutes concentrées sous forme d’orages d’été. Les lits de rivières reflètent donc cette particularité : un lit majeur souvent assez large et brutalement encaissé, un lit mineur peu profond et des débits relativement maigres en dehors de périodes de crue.

Bloc diagramme synthétique Dans la suite de notre exposé, nous utiliserons à plusieur reprise ce support schématique pour illustrer les différentes variations des paysages des collines de loess.

Les versants affaissés

Résultants des glissements de terrain lors de fortes pluies, ces versants correspondent à la pente de stabilité du loess, de l’ordre de 35°, et présentent des irrégularités dues aux affaissements successifs qui les ont formés.. Partie 2.2 – Leiguchuan, des paysages agraires en mutation

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L'organisation du finage s'adapte au relief

Structure paysagère d’une unité villageoise typique

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3

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Le territoire des collines de loess s’organise selon une logique de versant, considérant la division de chaque vallée en un versant chaud et un versant froid. Mais les logiques d'aménagement tiennent également compte de la morphologie du terrain. Le paysage est donc la résultante de ces deux logiques d’implantation.(Voir page suivante)

8 3

3 5

En fonds de vallée

Sur les versants

(1) Les terrasses alluviales, les terres les plus riches, sont mises en culture de maïs.

(7) Les versants les plus ensoleillés ont été récemment transformés en pommeraies. Les vergers entrent eux aussi dans le cadre de la procédure de reforestation, tout en procurant quelques revenus plus immédiats à la population, et en permettant la plantation de cultures associées (millet, pomme de terre, haricot…)

(2) Les ravines et lits de rivières, plus humides, ils abritent des saules têtards et des peupliers d’émonde, régulièrement taillés pour fournir du fourrage au bétail.

En pied de pente (3) Le village, orienté vers le sud et la chaleur, se répartit de préférence sur les cônes d’accumulation, au pied d’une falaise. (4) La route circule au bas du village en un ruban parallèle à la rivière. (5) Les cônes d’accumulation sont progressivement transformées en terrasses pour compenser la réduction des terres cultivables et améliorer la productivité.

Les dorsales des liang (6) Elles formaient autrefois un part importante des terres cultivables Ils sont aujourd’hui «protégés» et replantés dans le cadre de la procédure de reforestation.

(8) Les forêts existantes, ou en tout cas, quelques résidus de boisement, occupent certains versants plus éloignés, plus humides ou bien encore «préservés» par l’histoire. La plupart sont constituées de robiniers ou de sophoras. (9) Les landes à armoise, sur les flancs abrupts, étaient pâturées par les troupeaux de chèvres, jusqu’à l’apparition de la «loi de protection des sols» qui en a interdit la pratique. Les versants les mieux protégés évoluent aujourd’hui naturellement vers des couvertures arbustives armées.

Villages Cultures Vergers (pommes) Salicacées (saule, peuplier) Prairies humides Boisements existants Zones de reforestation Landes et friches (sihuangdi) Partie 2.2 – Leiguchuan, des paysages agraires en mutation

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Paysage type d’une vallée de loess Les logiques d’implantation des activités humaines ont façonné un paysage organisé selon l’altitude (sécheresse) et l’orientation des versants.

Les versants exposés sud, ensoleillés, abritent les villages et la route qui les relie. Ils sont dominés par des vergers de pommiers avec lesquels on associe parfois une culture plantée entre les arbres : pomme de terre, haricot ou millet. Les versants exposés nord conservent encore dans leurs replis ombragés quelques fragments préservés des forêts plantées lors de la Révolution Culturelle ou offrent des landes plus humides, appréciées par les troupeaux. Si les pentes ne sont pas trop abruptes, et donc suffisamment ensoleillées, elles sont aujourd’hui transformées en larges terrasses de cultures (maïs, millet, tournesol). Les fonds plats de vallées sont propices aux cultures principales : céréales et légumes. Les pieds de versant sont le lieu privilégié d'implantation des villages, qui n'existaient autrefois que sous forme troglodyte. Le fond des ravins et les lits de cours d’eau sont favorables aux saules ou aux peupliers, plantés et exploités pour le fourrage et le feu, ou plus rarement comme bois d’oeuvre. Les sommets des mao et des liang ont quant à eux, pratiquement tous été plantés en forêts «écologiques» (robiniers, sophora et prunus à noyaux pour l’essentiel). L’ensemble des terres restantes, trop pentues, sont couvertes d’une lande à armoise broutée par les chèvres.

Coupe de principe d’une vallée de loess Les couleurs ont la même valeur que précédement

Partie 2.2 – Leiguchuan, des paysages agraires en mutation

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Structure territoriale des vallées et évolution des motifs de paysage Le finage villageois : un module territorial répétitif Nous venons d'apercevoir les principaux éléments qui s'organisent pour composer un fi nage villageois. Si on considère la vallée de Leiguchuan dans son ensemble, on peut observer comment les territoires de chaque village qui la composent s'agencent entre eux pour former un système territorial plus complexe.

Déclinaison et adaptation du modèle d'organisation à la morphologie L'ensemble de la vallée de Leiguchuan n'est pas uniforme. On peux y découvrir plusieurs variantes du paysage type, qui, lui, se retrouve plutôt tel quel sur les cours médians de la vallée principale. Les deux extrémités de cette même vallée présentent, quant à elles, une morphologie plus douce avec un profil plus large et ouvert. La population se repartit inégalement. Les points de confluence entre deux vallées importantes sont des sites de peuplement privilégiés, tout comme les lieux où la morphologie s’adoucit. Ces zones sont donc plus facilement investies et subissent d’autant plus les conséquences de l’occupation humaines et des prélèvements des ressources naturelles. Certaines zones sont a contrario peu peuplées, comme par exemple les portion de vallée les plus abruptes et donc plus difficilement cultivables, qui n’ont jamais été investies. Certains villages d'altitude, trop éloignés de la route carrossable principale, et dans l’impossibilité d’améliorer leurs chemins d’accès, ont pour leur part été littéralement abandonnés ou déplacés. D’autres vallées ont été abandonnées, bloquées par la retenue d'eau créée lors de la construction d'un barrage dans les années 1970.

Assemblage des modules territoriaux villageois sur Leiguchuan

Cultures Vergers (pommes) Salicacées (saule, peuplier) Prairies humides Boisements existants Zones de reforestation Landes et friches (sihuangdi) Non observé Partie 2.2 – Leiguchuan, des paysages agraires en mutation

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Déclinaison du modèle sur l’ensemble de Leiguchuan

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5

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(1) Vallée médiane : le modèle type

(3) La confluence : une rencontre

(4) Fonds de vallée trop étroits : une alternative

(2) Les girons de vallées, à l’extrémité du système

Ce noeud se lit et se ressent dans le paysage : densifi cation des constructions de part et d’autre de la route et sur les versants, signalisations multiples, bâtiments publics, foule… La morphologie à l’embouchure de vallée se modifi e : les terrasses alluviales s’élargissent et, sur les côtés, les dorsales des liang s’adoucissent. L’ambiance se fait plus ouverte, plus industrielle, plus systématique. Les échelles augmentent.

(5) Les vallées abruptes : paradis écologiques

Le modèle type que nous avons étudié s’observe sur la partie intermédiaire des vallées, sur un cours de rivière relativement linéaire et régulier.

Les villages en bout de vallée se réfugient dans le giron des cols plutôt qu’à proximité de l’eau, les fonds de vallée plats ayant été remplacés par des ravins.

Les confluences entre deux vallées importantes, lieux de rencontres et de marchés, sont souvent plus peuplées et accueillent les chefs-lieux de commune. C’est alors le prétexte à des aménagements urbains plus conséquents, le développement de commerces, le point de correspondance des lignes de bus…

Au fond d’une vallée secondaire un peu plus profonde, les particularités morphologiques ont poussé les habitants à opter pour un autre schéma d’organisation. Comme leur vallon est particulièrement étroit, en V, le fond ne permet aucune culture. Ils ont donc pu négocier la conservation de leurs champs d’altitude grâce à la plantation de forêts sur les versants.

La vallée du barrage et la zone plus abrupte en amont de la vallée sont aujourd’hui délaissées par le peuplements humains. On y retrouve plus qu’ailleurs des terres où la dynamique naturelle a pris le dessus depuis déjà plusieurs années : la diversité fl roristique et la maturité écologique y sont plus élevées.

Dans ces cas, les cultures sont essentiellement situées sur les versants, souvent moins abrupts, transformés en terrasses si nécessaire.

Partie 2.2 – Leiguchuan, des paysages agraires en mutation

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Répartition des pressions anthropiques (en haut) Les espaces où les activités humaines ont une forte pression sont relativement groupés sur les fonds de vallée et les versant bien exposés.(en bas) Les espaces où la pression humaine est moindre sont principalement situés sur les hauteurs et dans les ravins.

Répartition des pressions humaines sur le territoire Autrefois, les activités humaines s’étendaient de façon relativement homogène sur les territoires des collines de loess. Aujourd’hui, on voit apparaître une plus grande différentiation dans la répartition des activités humaines. Si on suit la logique actuelle du paysage, on peut diviser l'espace des collines en deux entités. D'une part, on a l'ensemble des terres soumises à une forte pression anthropique, comme les lieux d'habitation, les terres cultivées et les sites industriels. D'autre part, on peut regrouper l'ensemble des surfaces peu fréquentées, ou dont la vocation est justement de limiter les interventions humaines : zones de reforestation, versants, ravins, rivières etc. Globalement, les terres les plus exploitées se retrouvent être regroupées le long des deux axes parallèles que sont les rivières et la routes qui les longe, alors que les espaces à vocation plus «naturelle» se répartissent tout autour des précédents, ainsi que sur les hauteurs.

Conclusion

Les territoires de Leiguchuan présentent des paysages ruraux complexes, qui ont été agencés en accord avec les caractéristiques du relief. Ces principes sont communs à la majorité des villages des collines de loess, on peut donc parler d’un «paysage type» caractéristique de cette région.

Partie 2.2 – Leiguchuan, des paysages agraires en mutation

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Partie 2.3 – Yan’an Nanchuan, frange urbaine en extension S’il ne devait exister qu’une seule ville représentant le Plateau de Lœss dans le cœur des Chinois, ce serait Yan’an. Pourtant, nous allons voir que cette ville, à l’image de la Chine toute entière, évolue aujourd’hui vers une structure bien différente que celle qui reste gravée dans la mémoire collective.

Yan’an Nanchuan

La ville de y’an’an s’étend toujours plus loin dans les vallée de loess, le long des axes de communication. Les tissus des extensions urbaines s’organisent aujourd’hui selon plusieurs logiques en fonction de leur localisation sur le fond de la vallée ou sur les versants. Partie 2.3 - Yan’an Nanchuan, frange urbaine en extention

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Des symboles issus de l’histoire politique Yan’an est traditionnellement représentée par son pont et sa pagode (bâtiment aujourd’hui dédié au Parti), et sa maison du peuple. Accessoirement, le temple "Les Grotte de la montagne de Qingliangshan (la montagne fraîche) ( ci-dessus) est le seul monument de la ville qui ne soit pas symbole de l’histoire du Parti. Détruit sous la Révolution culturelle, il a été reconstruit récemment.

Yan'an : une ville symbole insérée dans un réseau de vallées et de collines de lœss. Héritière de l’histoire politique révolutionnaire Si cette petite bourgade a atteint aujourd'hui un certain degré de notoriété, c'est moins pour des raisons culturelles ou paysagères, que pour des raisons politiques dues à l'histoire récente. Yan'an est aujourd'hui connue comme le lieu où, en 1932, Mao arriva au terme de sa «Grande Marche», et où il pu reformer durant quelques années l’armée communiste qui venait de se faire décimer, tout en y posant les bases politiques qui allaient faire de lui l’homme le plus mythique de la Chine contemporaine. C’est grâce à l'histoire que Yan’an est devenue le symbole des paysages de collines de lœss. C'est en effet suite au séjour de Mao qui résida dans de désormais célèbres yaodong, que l’ensemble des techniques architecturales troglodytes du Plateau de Lœss ont pris un aspect quelque peu respectable. Pourtant, les réactions de rejet face à l’image misérable qui imprègne ce type de construction pourraient bien provoquer leur disparition si personne n’y prend garde.

Le centre ville de Yan’an, aujourd’hui

Mais la région de Yan’an n’est plus aujourd’hui une destination touristique à proprement parler, sauf peutêtre pour quelques nostalgiques du communisme des premières heures. Enfermée au cœur d’un pays rude, la ville ne brille pas vraiment par sa culture locale ou son bon

goût, dans le sens où le visiteur ne ressentira pas là-bas l’enthousiasme qui peut parfois émerger de ces endroits réputés pour leur vivacité et leur dynamisme (à l'inverse du pourtour du Plateau).

Une ville en extension La ville est originellement apparue à la rencontre de la Yanhe et d’une route commerciale en provenance de Xi'an, au Sud. Comme toutes les petites villes, Yan’an doit désormais faire face à l’accroissement de la population urbaine et à la demande de meilleures conditions de vie pour sa population. Enclavée à l'intérieur d'un massif géologique immense, loin de l'influence des grands centres urbains que sont Pékin où Shanghai, elle représente par dessus tout ce type de petites villes de l’Ouest de la Chine, souffrant d’un “complexe de sous-développement”, et qui aimeraient presque se faire plus grosses que le bœuf. Ces "villes moyennes", dont la surface s’est étendue au cours des dix dernières années de façon fulgurante, doivent aujourd’hui satisfaire la demande de modernité, sans pour autant tomber dans le piège scintillant du grandiose qui leur ferait oublier leur propres qualités au profit de stéréotypes naïfs et inadaptés. Ainsi, une certaine mégalomanie s'est emparée des nouveaux projets d’aménagements de la ville, comme par exemple cette avenue de cent mètres de larges, 2x5 voies sans compter les bas-côtés cyclables, qui compose aujourd’hui l’entrée Est de la ville sur trois kilomètres.

Le véritable centre géométrique de la ville est donné par le point de confluence des deux rivières.

Partie 2.3 - Yan’an Nanchuan, frange urbaine en extention

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Une ville dans la vallée La ville de Yan’an prend place dans une vallée à fond plat, dominée par des liang allongés

Liang Boisement Ravin humide Espace vert Maraîchage Vergers Falaises

Les franges urbaines sur Nanchuan

Notre observation portera plus précisément sur des «extrémités» que la ville a étendues au sein de l’arborescence des vallées de lœss. Yan’an Nanchuan (延安南川 lit. : «La vallée Sud de Yan’an») est une des trois vallées principales où s’insère la ville. Il s’agit en fait de la plus petite, les deux autres étant en fait situées sur le cours de la Yanhe. Mais ce n’est pas la moins importante, car c’est le seul passage possible pour la route qui rejoint Xi’an, à une distance de 300 km au Sud. Grâce à la construction de la gare ferroviaire en 1992, les tissus urbains qui s’y sont développés sont plus tournés vers les échanges et le commerce.

Plan schématique de la ville de Yan’an Yan’an est une ville carrefour répartie sur ses trois vallées principales. Notre étude portera sur la frange urbaine de la vallée sud : Nanchuan.

En amont de celle-ci, à la marge de la ville constituée actuelle, une zone de frange urbaine en développement contribue aujourd’hui à étendre encore plus loin le périmètre de l’agglomération. Ce site de quelques kilomètres de long nous permettra d’observer, en condensé, un ensemble de situations différentes représentatives des enjeux de développement urbain, passant d’un semis de villages agricoles à un tissu urbain dense.

Composition de la zone étudiée

La ville occupe principalement le fond de la vallée et le pied des pentes, les versants sont pour l’instant laissés à eux même.

1. La ville constituée ancienne

La ville constituée est dense, elle occupe tout le fond de la vallée, ainsi que les pieds des versants.

2. la frange en construction

La frange est le lieu de création de la ville, là où les terrains s’échangent et se construisent. Les aménagements y sont parfois temporaires. L’espace n’y est pas complètement occupé par les constructions. Les aménagements des infrastructures publiques manquent encore (routes, digues, etc.).

3. la zone maraîchère périphérique

Les espaces agricoles à la périphérie directe de la ville subissent l’influence du marché urbain proche : forte proportion de cultures maraîchères, petits élevages laitiers, etc. L’habitat spontané est en cours de densification.

4. les versants

Les versants des vallées où la ville s’est implantée subissent un abandon des pratiques agricoles et une reforestation «d’apparat» (proche du centre ville surtout), à défaut d’aménagement plus réfléchi. Partie 2.3 - Yan’an Nanchuan, frange urbaine en extention

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Le relief conduit le développement de la ville Nanchuan présente une structure morphologique caractéristique des collines de lœss de type «liang et mao» de la Yanhe,

Liang Falaise Forêt Ravin humide Agriculture Tissu urbain des versants Tissu urbain de la route Tissu urbain résidentiel Rivière Espaces verts Arbres remarquables Route nationale

Les liang, particulièrement allongés, descendent très bas de part et d’autre des vallées affluentes. Les pentes entre deux liang sont relativement abruptes et peuvent présenter jusqu’à deux ou trois falaises. L’ensemble, perçu depuis le bas, donne l’impression d’une vallée légèrement sinueuse et assez encaissée. De nombreuses ravines viennent toutefois briser la linéarité des flancs de la vallée. Elles créent parfois de profonds renfoncements ramifiés qui rappellent que, même si la rivière semble asséchée la plupart du temps, les régimes torrentiels des pluies d’été peuvent devenirs extrêmement dangereux.

Deux strates paysagères se superposent

Les constructions occupent principalement le fond plat de la vallée et le pied des pentes, alors que les versants présentent encore de nombreux signes d’un passé agricole en train de disparaître.

Trois tissus urbains se construisent indépendamment les uns des autres On remarque l’existence de trois tissus urbains différents, correspondant chacun à un mode de construction spécifique de la ville.

Yan’an Nanchuan : la ville prend place au fond de la vallée selon une répartition en trois tissus homogènes.

La ville de s’étend toujours plus vers l’amont de la vallée (à gauche), le long de la route nationale qui mène à Xi’an.

Partie 2.3 - Yan’an Nanchuan, frange urbaine en extention

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La ville des yaodong Les trois tissus urbains parallèles Tissu urbain des yaodong Tissu urbain de la route Tissu urbain résidentiel

Description Nommée ainsi d’après ses origines troglodytes, ce tissu urbain à petit grain est situé en pied de pente, selon la même logique que les villages ruraux. D’une densité moyenne, il abrite une population principalement composée de familles paysannes ou ouvrières à faible revenu. La plupart des habitations présentent une petite cour en façade, permettant d'assurer à chaque famille un espace privatif. On trouve un grand nombre d'arbres répartis tout autant le long des chemins qu'au sein de ces espaces domestiques, ce qui confère à ce tissu une ambiance champêtre à échelle humaine. Les espaces publics à proprement dit sont quasiment inexistants. Seul quelquefois, le hasard des agencements semble avoir ordonné un semblant de placette, espace résiduel entre deux murs. Il ressort toutefois de l'ensemble une ambiance originale et spontanée qui invite à la déambulation et à l’investissement de tous les recoins disponibles. Implantation des noyaux villageois originels La construction spontanée d’habitations populaires étend les noyaux villageois à tous les pieds de versant. D’après carte topographique de 1975. Les flèches représentent les dorsales des liang au pied desquels les villages se sont originellement implantés.

Formation Les noyaux originels des villages qui peuplaient autrefois la vallée, si on en croit la carte de 1970, étaient établis selon une logique géomantique privilégiant les extrémités de liang orientés sud. Les habitations étaient essentiellement d’architecture vernaculaire, construites spontanément par leurs habitants. A l’origine creusées dans la falaise, puis construites en voûte, les yaodong ont désormais laissé place à des maisons carrées en brique, de deux étages le plus souvent, dont les plus récentes sont recouvertes de carreaux de faïence blanche.

Evolution A partir des noyaux villageois, ce tissu s’est progressivement étendu en longueur le long des falaises en pieds de versant, tout en laissant libre les terres cultivables. Les pressions foncières étant telles, on le trouve aujourd’hui sur les deux versants, même dans les zones ombragées (Cf. carte). Les nouvelles constructions conservent toutefois un certain état d'esprit caractéristique des villages de yaodong, comme l’implantation parallèle aux courbes de niveaux. La colonisation des versants, après avoir utilisé tout l’espace disponible dans la zone des falaises basses, s’effectue désormais en remontant vers les replats supérieurs. Implantation en pied de liang Le Temple de la Terre marque l’extrémité du liang, au dessus du village.

Partie 2.3 - Yan’an Nanchuan, frange urbaine en extention

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La ville longe la route nationale Les anciennes barres résidentielles d’architecture collective et commerciale perdurent en un tissu dense et très minéral. La masse bien rangée des bâtiments crée une véritable barrière visuelle.

La ville de la route Description Ce tissu à large grain représente typiquement l’évolution architecturale que peuvent subir les petites villes chinoises. Il est composé d’opérations résidentielles et commerciales à fortes densités, auxquelles s’ajoutent la gare ferroviaire et quelques industries de matériaux de construction. Le paysage d’ensemble semble à la fois massif et désorganisé. La lourdeur est amplifiée par le manque de respiration entre les constructions et l’apparente répétition systématique d’un même modèle d’immeuble. L’aspect inorganisé provient d’un manque de composition générale et d’une absence de détails et de repères significatifs à l’échelle humaine. L'ensemble est presque complètement minéral et ne présente que peu d’espaces de vie à l’intérieur des îlots. Les larges trottoirs nouvellement plantés le long de la rue principale constituent l’unique espace public accessible et aménagé, en dehors de la place de la gare, large esplanade trop vide et peu accueillante.

Formation Projet d’ensemble résidentiel Le projet en construction devrait ressembler à ça. On peut apercevoir sur la gauche Wutongmao transformé en parc public.

La route nationale et la voie ferrée, qui lui est parallèle, constituent les axes privilégiés du développement des activités commerciales. Initié par ces réseaux de transports, cette partie de la ville s’est établie sur un découpage foncier en petites parcelles orthogonales à l’axe de la route. Paradoxalement, les circulations sont aujourd’hui fortement contraintes par les coupures que les voies provoquent : trafic intense de la RN, talus ferroviaire…

Les cités résidentielles Description Ensemble résidentiel mixte d'un seul tenant, ce tissu est composé de grosses opérations immobilières. Organisées selon le modèle du fangdichan (房地产lit. : "bien immobilier"), elles répartissent tours, villas, commerces de proximité et divertissements sur la surface d'un "jardin" collectif. Réagissant aux alignements et aux fortes densités systématiques, ce nouveau mode de construction urbaine est synonyme de modernité. D’une certaine manière, il renoue également avec la tradition urbaine chinoise des les riches résidences d’autrefois, abritée au sein de «parcs paysagers».

Formation Ces opérations immobilières mixtes sont réalisées sur de grandes parcelles d’un seul tenant. L’ensemble est clos et les entrées (il n’y en a parfois qu’une) sont prévues pour être gardées de jour comme de nuit. Les espaces résiduels entre les bâtiments sont sensés être traité en jardins, mais la qualité définitive du projet dépend beaucoup de l’équilibre financier à la fin de l’opération, et de l’éthique du maître d’ouvrage. Même si certaines des opérations prévoient la construction de «villas individuelles», tous les espaces extérieurs sont considérés comme collectifs. Les nouveaux modèles d’opération résidentielle Certains projets envisagent même de conquérir les pentes.

Evolution La tendance actuelle privilégie la construction d’immeubles colorés, au dessin moins systématique que les barres collectives en béton brut d’autrefois. Au sortir de la ville constituée, les espaces sont encore peu construits, la rue redevient la route nationale qu’elle était auparavant. Les constructions sont moins formellement organisées, et les bas-côtés de la route ne sont pas encore complètement aménagés Partie 2.3 - Yan’an Nanchuan, frange urbaine en extention

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L’environnement agricole rélictuel Aux alentours de la ville constituée, on peut encore apercevoir des reliques des paysages agricoles originels, au milieu desquels les tissus urbains se sont progressivement étendus. Ceux-ci rappellent les structures étudiées sur Leiguchuan, avec toutefois des variations qui s’expliquent par la proximité de la ville grandissante.

Les terrasses sur les liang Les liangs, sont encore couverts de petites terrasses, du même type que celles qui servaient de support aux vergers de Leiguchuan, à la différence qu’elles sont plus construites avec plus finement et mieux conservées.

La prédominance des cultures maraîchères et fruitières Les cultures maraîchères et fruitières constituent l’essentiel des activités agricoles survivantes. Elles témoignent de la proximité du marché urbain. Contrairement à Leiguchuan, peu de pommiers ont été plantés sur les terrasses des versants, ce qui pourrait s’expliquer par l’incertitude à court terme du devenir de ces terrains, ou à la concurrence plus rude des très réputés vergers du Plateau de Luochuan, à quelques kilomètres au sud. On trouve cependant dans le fond de vallée d’autres fruitiers : vignes, poiriers, pruniers, jujubiers, kiwi, etc. qui témoignent eux aussi de débouchés plus variés et d’une certaine tendance à la diversification de la demande.

La végétation arborée Les champs les plus élevés, au sommet des liang, sont progressivement abandonnés et replantés en forêt (robinier, cyprès, pin et érable parfois). Il existe déjà quelques boisements bien établis, partagés entre robiniers ou cyprès sur les versants secs et les sommets, et saules et peupliers sur les fonds humides des ravins. Les abords des cours d’eau et les replis humides sont eux aussi principalement peuplés de saules et de peupliers. A proximité des maisons en pied de pente, on retrouve ces deux essences plantées comme arbres domestiques, auxquelles s’ajoutent quelques catalpas et des pruniers dans l'enceinte des cours. Survivances de paysages agraires aux abords de la frange urbaine (en haut) Une structure claire de petites terrasses cultivées couvre les liang et marque les collines de l’empreinte l’homme.(au milieu) Vergers de poiriers sur le fond de la vallée(en bas) Petites parcelles maraîchères sur les l’espace non urbanisé du méandre. Partie 2.3 - Yan’an Nanchuan, frange urbaine en extention

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Conclusion La ville se répand dans les vallées de loess Années 1960 La vallée est encore loin de la ville. Les habitations sont essentiellement des yaodong groupées en village au pied des liangs et des reliefs particuliers. Le paysage est encore typiquement agricole.

Années 1970 La ville de Yan’an s’étend progressivement le long de la route et de nouveaux ensembles résidentiels sont construits par les usines et les administrations pour abriter leurs employés. La population des villages double ou triple suite à l’arrivée à l’âge adulte des enfants issus d’un accroissement des naissances favorisé par Mao au début des Années 1950. Les cultures maraîchères remplacent peu à peu les cultures céréalières pour satisfaire la demande urbaine. La route nationale est goudronnée en 1972.

Les paysages de la frange urbaine de Yan’an Nanchuan offrent la vision d’une ville déstructurée qui s’installe brutalement sur d’anciens territoires agricoles. On retiendra toutefois la logique bivalente d’implantation des tissus urbains, plutôt traditionnels et individuels sur les versants, alors que les fonds de vallée sont principalement occupés par des grosses constructions collectives. Les reliefs sont pour l’instant évités par la ville, abandonnés à la dynamique naturelle.

Années 1980-90

1960

1970

Le chemin de fer arrive en 1992. La ville continue de s’étendre, de nouvelles écoles sont construites. Les villages colonisent peu à peu tous les pieds de versant, et le nouveau modèle de la maison carrée en brique apparaît. Les terres agricoles des sommets sont progressivement abandonnées ou plantées en fruitiers, tout comme les terrains du fond de vallée.

Années 2000 (semi-anticipation) Un plan d’urbanisme propose la construction de nouvelles routes le long de la rivière canalisée et sur les pentes ouest. Le fond de la vallée est offert aux opérations résidentielles de qualité alors que les pentes et la ville constituée devraient être «renouvelées» en logements collectifs bon marché et façades commerciales. Des projets expérimentaux prévoient d’occuper tout un versant de colline, et, bien qu’animés par le «respect de la culture locale», risquent de rompre la lisibilité des limites du paysage. Les reliefs restants sont massivement plantés en essences forestières rapides et les traces d’agriculture disparaissent peu à peu.

1990

2000+

Tissu urbain des yaodong Tissu urbain de la route Tissu urbain résidentiel Agriculture Maraîchage Landes Forêts Partie 2.3 - Yan’an Nanchuan, frange urbaine en extention

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Partie 3.1 – Un territoire en évolution, les germes d'une mutation Un paysage de transition Les traces du passé Le paysage que nous observons aujourd’hui sur les collines de lœss consiste en fait en une phase de transition entre l’état de “surexploitation agricole” des cinquante dernières années et l’état résultant d'une “reconstruction écologique” envisagée par les objectifs politiques du IX plan quinquennal (1996). Les paysages sont encore largement imprégnés des héritages de l'histoire récente. Chaque d'élément du paysage se décline différemment selon les époques et l'assemblage des différentes strates historiques qui se répondent renforce le sentiment d'un pays qui cherche à se construire. Autrefois collectivisées, les terres ont été rendues à l'initiative privée à partir de la réforme de 1979 afin de favoriser la responsabilisation des pratiques et l'amélioration des productions. On peut encore lire dans le paysage des traces de cette époque : yaodong et terrasses construites par les effectifs de "rééduqués" de la révolution culturelle, barrages, bâtiments gouvernementaux, boisements… On trouve également les marques des années d'efforts vers la modernisation qui ont suivi la réforme : abandon des yaodong creusées pour des habitations construites en dur, exode de la population des villages les plus éloignés vers la route de la vallée, plantations de fruitiers, remise en culture de parcelles pentues. Mais en même temps, la course à l'enrichissement a fait apparaître les limites de la résistance écologique du Plateau.

Image d’un Plateau de Lœss dénudé Les représentations du Plateau de Lœss offrent traditionellement l’image d’une terre asséchée, où l’homme doit sans cesse lutter contre les rudesse des éléments. Partie 3.1 – Un territoire en évolution, les germes d’une mutation

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La vision commune du Plateau de Lœss « Je cours sur une piste entaillant les plateaux de lœss. La piste est escarpée et poussiéreuse, couverte de cette terre jaune, fine, onctueuse, et sèche comme de la farine de maïs. Ca tourne, ça monte, ça descend, ça remonte, pour déboucher finalement sur une sorte de terrasse aménagée au flanc d’une colline, également poussiéreuse et couverte de cette terre jaune, fine, onctueuse, et sèche comme de la farine de maïs. Au milieu de la terrasse, une mule aveuglée par un bandeau noir marche en rond, faisant tourner à son allure un moulin de pierre gémissant. Nous sommes au mois de mai. Les souffles doux ont réveillé la sève des deux jujubiers qui dominent la plate-forme. Les minuscules fleurs d’un jaune tendre commencent à pointer sur leurs branches nues. A l’ombre des guirlandes d’épis de maïs pendues à l’enfourchure des arbres, des poules se disputent les quelques grains qui tombent du moulin. […] Face, au sud, il y a trois yaodong creusées dans le flanc de la colline. Portes masquées d’un rideau de coton écru, fenêtres arquées en demi-lune et tapissées de papier couleur riz, grappes de piments rouges scintillantes au soleil comme des chaînes de rubis énormes. […] Au sud, les montagnes sont vertes, les rivières sont limpides. Mais chez nous, sur les plateaux de lœss, tout est jaune, tout. Votre regard rencontre rarement les toisons vertes des arbres. Regardez. Ces collines dénudées qui se succèdent jusqu’à l’horizon. Et là ces ravins abrupts et profonds creusés par les eaux de ruissellement comme des rides gravées sur les visage d’un vieillard par le ciseau du temps. Et ces interminables sentiers en lacets qu’on appelle intestins de mouton. Ou bien encore ces ruisseaux et rivières qui roulent au fond des replis des vallées. Regardez : tout est jaune. […] Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi nous, les chinois, vénérons Huangdi 黄帝, l’Empereur Jaune, comme notre ancêtre commun ? Pourquoi nous appelons le séjour des morts Huangquan 黄泉, la Source Jaune. Pourquoi, alors que le rouge symbolise à nos yeux le bonheur et la prospérité, les robes de nos empereurs comme les toits de leurs palais ne peuvent être que jaunes ? Alors, allez sur les Plateaux de Lœss. Lorsque vous aurez vu les

hommes à la peau jaune naître sur la terre jaune, boire aux ruisseaux gorgés de terre jaune, arracher leur nourriture à la terre jaune, dormir dans des yaodong creusées dans la terre jaune, faire l’amour sur le kang en adobe de terre jaune, et être enterrés morts au sein de cette terre jaune… vous saurez pourquoi. […] Cela a commencé il y deux millions d’années, nous disent les géologues. Les vents violents entortillés de sable du désert de Gobi descendirent vers le sud en gigantesques vagues successives. Sur leurs longs passages, des milliards et des milliards de tonnes de lœss, cette sorte de limon jaune, fin, onctueux, et sec comme de la farine de maïs, tombèrent sur le sol en neige d’or, tapissant quelques six cent mille kilomètres carrés d’épaisses couches superposées. Huang Tu Gao Yuan 黄土高原, Plateau de Terre Jaune. […] S’il n’y avait eu seulement que la terre jaune, bien que très fertile, il n’y aurait sans doute pas eu l’homme à la peau jaune. Or, un grand cours d’eau qui prend sa source dans les Bayan Khara, sur le toit du monde, vint creuser à travers ces immenses plateaux un corridor profond en zigzags fabuleux sur plus de deux mille kilomètres avant d’aller se balader sur la vaste plaine du Nord. Et le long de son extraordinaire parcours sur les plateaux, ce grand cours d’eau se nourrit d’innombrables petits torrents gorgés d’alluvions, et devient ainsi un gigantesque écoulement de boue jaune. Huang He 黄河, Fleuve Jaune.

Les germes d’une transformation des paysages Etat transitoire, car on peut encore observer les traces à-demi effacées de paysages en train de disparaître, tout en pouvant anticiper le développement et la croissance d’éléments en pleine «germination» (jeunes plants forestiers, évolution architecturale, explosion urbaine…). Mais les signes les plus flagrants qu’il est possible de lire dans les paysages d'aujourd'hui sont en fait ceux des mutations à venir. Les paysages d'aujourd'hui sont donc, en quelque sorte, une expression visible de transformations plus «immatérielles» de la société chinoise de ce début de siècle, avec ses fractures, ses incohérences, ses hésitations... Avant d’observer plus en détail les signes de ces changements, prenons le temps de comprendre dans quel contexte culturel et politique ils prennent place.

Pour les premières tribus chinoises qui habitaient les pays de lœss, Nüwa, la déesse qui venait de boucher les trous de la voûte céleste avec des cailloux de cinq couleurs, trouva ce paysage terrestre un peu trop vide. Elle décida d’y remédier, prit une poignée de cette terre jaune, y mêla de l’eau de ce Fleuve Jaune, pressa, pétrit, façonna une statuette à sa propre image. Nüwa fit le tour de sa création, la regarda de tous côtés, sourit avec satisfaction. « Tu t’appelleras Humain », dit-elle. A l’effleurement de son souffle, Humain prit vie, et s’anima. Il tourna lentement sa tête à gauche, à droite, et regarda autour de lui avec curiosité. Il prit conscience de ses mains, de ses jambes, marcha jusqu’à Nüwa, la regarda et réclama : « donnezmoi une familles s’il vous plaît. » Nüwa prit avec joie un énorme bloc de terre jaune, le broya, y mélangea l’eau du Fleuve Jaune et modela d’autres humains. .../... Partie 3.1 – Un territoire en évolution, les germes d’une mutation

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Petitesse de l’homme et grands espaces La succession des liang et es ravins semble ne jamais devoir finir pour ce berger et ses chêvres.

Le travail était long et épuisant. Nüwa se sentie fatiguée, la boule de terre qu’elle pétrissait glissa de ses mains et tomba dans une flaque de fange épaisse. Nüwa contempla la flaque, pensive. Elle se leva brusquement, alla cueillir un rameau de saule et le roula dans la flaque de façon à ce qu’il récolte le plus de boue possible, puis le fit tournoyer au-dessus de sa tête. Les gouttes de boue tombèrent en pluie jaune et prirent forme humaine en touchant le sol. Les Humains formaient maintenant une grande tribu. Epuisée par ce travail, Nüwa leur apprit alors le secret de l’amour et de la procréation, afin qu’ils puissent se reproduirent d’euxmêmes jusqu’à perpétuité. La terre jaune, le Fleuve Jaune, de cette rencontre est né ici l’homme à la peau jaune. […] Le Dragon. Nous, Chinois, nous considérons comme descendants du dragon, cet être à la fois terrestre et céleste, magnifique et effrayant. Ce monstre doté du long museau du chameau, des cornes ramifiées d’un cerf, des yeux féroces du démon, des oreilles du bœuf, de la moustache du chat, du corps du serpent, des écailles du poisson, des pattes du tigre, des griffes du vautour… Cet être surnaturel, à la fois maître des eaux et du ciel, capable de devenir petit comme un ver ou de couvrir toute une province, responsable des pluies bénéfiques comme des inondations ou des sécheresses… Lorsque j’ai vu pour la première fois, du sommet d’une falaise, les vagues de boue du Fleuve Jaune, serpentant entre les plateaux de lœss, déchirer le ciel de la nuit avec la fulgurance d’un éclair, éclaboussées des reflets du soleil levant, j’ai reconnu là l’origine du culte du Dragon. Le Fleuve Jaune, ample et magnifique, force fécondante, rude et indomptable, avec ses colères destructrices. Les deux faces de la patience légendaire des chinois, cette résignation fataliste et cette persévérance pathétique, trouvent peut-être leurs origines ici. Aussi. […]

Deux minuscules points noirs. Les plateaux de lœss sont magnifiques à force de sécheresse, de luminosité, de dureté et de ténacité, celle des hommes qui y vivent. […] Durant ces longues marches silencieuses dans la lumière éclatante, il arrive plus d’une fois de se demander si ce vaste pays de collines arides et de ravins profonds a un bord, et où est il ? Et si jamais on peut le franchir, ce bord, que pourra-t-on trouver au-delà ? […] « Après ? Après ce sera la Plaine. Je ne sais pas, je ne l’ai jamais vue. Mais d’après ce qu’on dit, la Plaine est grande, et plate comme… comme un kang qui s’étend à perte de vue de tous les côtés. Sans bornes, sans ravins raides et profonds, sans collines escarpées et poussiéreuses. Toute grande et toute plate. Sur la Plaine, il y a des rivières, des lacs, des étangs, des arbres, beaucoup d’arbres. Des maisons en briques et en tuiles. Et des champs aussi, très larges, tout plats, tout verts. »

D’après : Wei-Wei, Fleurs de Chine, Ed. de l’Aube, 2002, pp. 7 à 44 : «Magnolia». Wei Wei : Ecrivain d’origine chinoise, née en 1957, ayant eu à effectuer une rééducation à la campagne lors de la Révolution Culturelle, francophone, émigrée en Europe, résidant aujourd'hui à Manchester.

C’était un jour d’automne. Du haut de la colline, de quelque côté qu’on puisse se tourner, le spectacle était à vous couper le souffle : la voûte céleste si bleue, si profonde ; les versants escarpés et uniformément jaunes des collines se poursuivant à perte de vue, montant, comme des vagues figées, jusqu’au ciel. Entre ce bleu immaculé et vertigineux de l’infini d’en haut, et ce jaune terne et immobile de l’immensité d’en bas, qui se soulignent l’un l’autre, voilà un paysan avec sa mule sur une piste entaillant les plateaux. Partie 3.1 – Un territoire en évolution, les germes d’une mutation

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Imaginaire et réalité

Les représentations spectaculaires des terres de lœss omettent

souvent de mentionner l’existence d’une végétation, tout au moins estivale, qui joue également un rôle dans la création de la morphologie.

Images et représentations du Plateau de Lœss

La question des représentations est au cœur, à l'origine même, de la question des paysages et de l'aménagement des territoires. Les dynamiques d’évolution qui sont aujourd’hui à l’œuvre sur le Plateau de Lœss résultent d’un ensemble de facteurs qui orientent les prises de décisions des acteurs vers certaines représentations de ce que le Plateau devrait être, ou ne pas être. Nous allons voir que, même si ces "idées du bon" ne sont pas toujours très concrètement exprimées, elles sont indissociables des transformations qui touchent aujourd’hui le Plateau. Ces représentations peuvent très bien être contradictoires avec la réalité, car elles reflètent avant tout l’imaginaire des personnes qui les produisent, avec leurs désirs et leurs peurs. Elles ne sont donc jamais objectives.

Zhan Chi, Un jour particulièrement agréable, peinture

Il est intéressant de noter que de nombreux peintres chinois ont aujourd’hui des difficultés à reproduire des marques des territoires humains autres que monumentales. Les structures agraires sont souvent délaissées, refusée dans leur rôle de composition du paysage, alors que les relais de communication hertzienne le sont plus volontiers. Les peintures ayant pour sujet le Plateau de Lœss représentent plus directement la vie quotidienne des personnage tout sous entendant le contexte dans lequel ils vivent, sans toutefois vraiment le montrer.

D’autre part, plusieurs représentations peuvent cohabiter dans une même société. Il se peut aussi que plusieurs «points de vues» différents se rencontrent, comme la perception des populations d’un lieu et celle des populations extérieures à ce lieu.

Des représentations contradictoires Les passages choisis de l’ouvrage de Wei Wei, mettent en valeur les caractéristiques des représentations du Plateau de Lœss. On ne peut être que frappé par les contradictions contenues dans chaque évocation du ce pays à l’ambiguïté d’être le berceau d’une culture fière d’elle-même, et d’être en même temps marqué du signe du retardataire, du mal-né, de la fatalité qui s’abat sans qu’on ne puisse rien n’y faire. Celui-ci est certes constitué de 600000 km² de collines poussiéreuses, mais toutes ne sont pas nues, sèches et ocres à longueur d’année. Les Plateaux de Lœss, comme l'auteur aime à les mettre au pluriel, sont multiples, parfois arides, il est vrai, mais également parfois arrosés et verdoyants. Sans être ignorée, cette caractéristique, trop souvent passée sous silence, semble mener à une généralisation simplificatrice assimilant l'ensemble des plateaux à un gigantesque désert sous développé, où on s'attendrait presque à ne trouver que des dunes de sable (bien réelles, mais dans les régions plus au Nord-Ouest) et des "fossiles humains vivants" (dans un passage non cité de la nouvelle).

L'image d'un désert Considéré comme peu accueillant le Plateau de Lœss est associé à des mots comme : désertification, érosion, poussière, sécheresse, etc. Fait de cette terre limoneuse, que rien ne retient en hiver, il est tristement réputé comme l'origine des tempêtes de poussière qui couvrent régulièrement la capitale et ternissent l’image de la future ville olympique. Dans l’opinion populaire d’aujourd’hui, la Terre Jaune est synonyme de manque d’eau et d’érosion incontrôlable, de pauvreté et d’habitat troglodyte pittoresque. La majorité des représentations laissent croire à un Plateau de Lœss désertique et vide, en ne montrant le plus souvent que des photos des régions nord, les plus sèches, et de surcroît en hiver. Les représentations scientifiques (géologie…) font de même, mais pour des questions de lisibilité technique.

Partie 3.1 – Un territoire en évolution, les germes d’une mutation

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Une réalité plus accueillante Un Plateau de Lœss verdoyant

Cette photo prise en été permet de se rendre compte que les paysages réels peuvent êtr eun peu plus nuancés que ce qu’on veut bien en montrer. Naturellement, face aux sud de la Chine et à ces climat sub-tropicaux, les paysages du

Malgré les représentations qui circulent assimilant le Plateau de Lœss à un gigantesque désert, la plus grande partie du plateau ne souffre que très peu de véritables problèmes d'eau. Les cultures sont rendues possibles bien que les quantités de précipitations annuelles soient faibles, car la majorités des pluies se produisent en été, entre les mois de juin et d'août. Il existe en fait au moins quatorze entités macropaysagères, déclinant les différentes variations climatiques (300 à 700 mm par an, du Nord au Sud), géologiques, morphologiques (plateau entaillé, collines douces, vallées larges), socioculturelles, architecturales, etc. Le Plateau de Lœss est donc tout à la fois unique et multiple, arborant des facettes soit arides et pauvres, soit verdoyantes et cultivées. Les paysages qu'il m'a été donné de voir autour de Yan'an, même si 2002 semble avoir été une année très pluvieuse, m’avaient plus l’air d’une agréable campagne que d’un misérable no man’s land. L’image d’Épinal qu’on pourrait en retenir serait celle d’un assemblage de petits terroirs familiaux en polyculture-élevage, avec parfois des zones de spécialisation liées à des conditions écologiques ou socio-économiques favorables : pommes sur le plateau de Luochuan, jujubes, etc.

Les quatre saisons L’ensemble du paysage d’été présente donc une ambiance mi-agricole, mi-pelée, mais relativement verte. Les surfaces plates des terrasses alluviales sont alors couvertes de hautes tiges de céréales, et les herbes sauvages sont encore en pleine croissance : les grandes pluies viennent seulement d’arriver. L’automne offre plutôt des tons bruns ou violacés des herbes se préparant à l’arrivée de l’hiver, des verts plombés puis des dorés des feuilles de pommiers. Les champs sont moissonnés et toute une série de motifs ruraux réjouissants apparaissent pour témoigner de la richesse de la récolte: bottes de paille, silos et grappes de maïs, piments, pommes et jujubes mis à sécher, potirons empilés le long des yaodong. L’ensemble du paysage devient graduellement de plus en plus lisse et ocre, laissant resurgir la texture et la couleur de la terre.

L’hiver offre la vision désolante d’une immensité ocre et blanche, si nue, si immobile, qu’on la croirait effectivement morte et désertique. Mais cette saison laisse également apparaître toute l’ingéniosité et l’adaptabilité des hommes vivant sur cette terre : village épousant les formes de la vallée et chauffés par le soleil levant, terrasses omniprésentes jouant avec la géométrie du terrain. Le printemps constitue, en contraste, un instant magique. L’éclosion précoce des bourgeons de saules, duvet argenté ou vert tendre, apparaît comme un signe dans les replis les plus intimes de la terre. C’est le temps de fêter le nouvelle année et d’exhorter les forces de la Nature à se réveiller.

S’il est vrai que les hivers donnent à voir les rondeurs ocres de collines dénudées, et que les terres du nord sont plus soumises à la sécheresse, les étés laissent partout ailleurs les terrains plats s’emplir de champs de maïs, de millet, de blé et de tournesols, alors que les pentes se recouvrent des feuilles de fruitiers ou de sophora, entre lesquels grossissent pieds de pomme de terre et de haricot.

Le poids de l’histoire Mythes et les légendes La terre de lœss est dans la conscience collective chinoise synonyme de mythes et de légendes. Remis au goût du jours aux travers de films d'inspiration historique (Hero, etc.), les paysages épurés des zones désertiques de l'Ouest de la Chine participent à la glorification de la "conquête de l'ouest" chinoise actuelle : investir et développer les zones Partie 3.1 – Un territoire en évolution, les germes d’une mutation 37


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délaissées du pays, dont le Plateau de Lœss constitue une des limites.

L’influence de l’histoire récente D'un autre côté, le Plateau de Lœss reste gravé dans les mémoires comme le point de départ de la reconquête communiste sur les forces du Guomingtang au lendemain de la Grande Marche. La retraite des forces communistes conduites par Mao Zedong vers un arrière-pays moins développé, donc plus sensibles aux idéaux révolutionnaires, met contradictoirement en valeur cette même pauvreté. Les images représentant Mao en train d'enseigner à des paysans attentifs, abrités dans le creux des yaodong, sont une référence tout aussi légendaire. L’arrivée soudaine et massive de milliers de volontaires venus recomposer les rangs révolutionnaires nécessita alors un énorme besoin en nourriture, énergie et maind’œuvre. La mise en cultures des terres des vallées provoqua l’affaissement des équilibres écologiques assez fragiles de la région et acheva la destruction de la couverture forestière.

Imaginaire d’un Plateau de Lœss vert

Cette aquarelle rompt avec les représentations habituelles de mao ocres et dénudés. On remarque une attention toute particulière portée à l’implantation des forêts sur les hauteurs et dans les ravins.

Pour ces raisons, le Parti retient une «dette éternelle» envers la ville et sa région, étendue par les discours de Deng Xiaoping au Plateau de Lœss tout entier. C’est aussi pourquoi Jiang Zenming entreprit de lancer la politique de reforestation à partir du Plateau, et pourquoi la région revient constamment dans les comptes-rendus médiatiques sur la réussite de l’opération. La «dette éternelle» du Parti vis-à-vis de la région permet d'expliquer la ferveur politique qui y règne encore quelque peu, ainsi que la le rôle de destination touristique obligatoire pour beaucoup de fonctionnaires. D’un autre côté, l’habitude prise d’un certain statut spécial, reposant entièrement sur le pouvoir central, n’a pas vraiment favorisé la débrouillardise et la motivation des habitants, qui restent relativement passifs en attendant qu’on vienne les aider. Les habitants se décrivent eux-mêmes comme «légèrement paresseux», ce qui laisse croire qu’il pourrait devenir vite difficile de proposer une esquisse d’idée nouvelle. Il en résulte cette sensation étrange d’avoir affaire à une population qui se complait dans son sousdéveloppement, sans réelle confiance en elle-même.

Rêves et désirs Désir de vert et mythe de la forêt La plus forte des attentes qui peuplent les représentations imaginaires du Plateau de Lœss pourrait se réduire à une idée simple : un désir de vert. Cette couleur à elle seule aurait le pouvoir magique de rompre la monotonie ocre, stigmate omniprésent de cette région encore décriée comme le «vilain petit canard» par les médias et les discours politiques. L’existence d’une certaine quantité d’arbres et de fleurs n’est pas ce qui semble le plus intéresser les habitants. En effet, le foisonnement de saules, espèce précoce s’il en est, n’est pratiquement plus perçu au quotidien. Leur principal souhait serait de pouvoir fixer une couleur autre que l’ocre au long des quatre ou cinq mois d’hiver, lorsque même les rosaces des vivaces et les touffes d’herbe se sont fondues dans la couleur ambiante et que tout paraît mort. On ressent dans ce désir comme une incompréhension jalouse pour cette Chine semi-tropicale du sud, et l’idée que l’ensemble du monde en dehors du Plateau pourrait être verdoyant à longueur d’année. Ainsi, les cyprès et les pins, et plus généralement toute espèce sempervirente, occupent dans l’esprit des habitants le rôle de l’arbre qui rendra justice aux pays de lœss et en fera une terre aussi accueillante que n’importe quelle autre.

Désir d’évasion Les quelques habitants des vallées avec qui nous avons pu discuter lors des explorations de terrain nous ont laissé comprendre que leur rêve serait de « voir la plaine », rejoignant ainsi le point de vue généralement admis par la population chinoise, et que donne l’écrivain Wei Wei part l’intermédiaire de son héroïne. Presque tous espèrent trouver un jour le moyen de traverser les deux ou trois cents kilomètres de collines de lœss pour atteindre ce pays miraculeux mais inconnu, quadrillé de champs plats et où le regard porte si loin.

Sources : Yaodong du Plateau de Lœss

Partie 3.1 – Un territoire en évolution, les germes d’une mutation

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Les ressources de plus en plus insuffisantes fournies par les revenus agricoles poussent les habitants à recourir à l’exil urbain en quête de travail saisonnier (chantiers, industrie...).

Procession pour le jour de l’an

A l’arrivée du printemps, trompettes et tambours sonnent pour éloigner éloigner les esprits néfastes et laisser venir la bonne fortune.

Pour les populations rurales les plus à l’extrémité de l’arborescence urbaine, le voyage jusqu’à la ville moyenne la plus proche est déjà une aventure. Xi’an ou Taiyuan, les capitales provinciales, semblent inaccessibles et paradisiaques. Pékin ou Shanghai, temples de la modernité aperçus à la télévision, sont déjà trop loin.

L’image d’une culture authentique Grâce à son isolement, le Plateau de Lœss est également reconnu au travers de la Chine entière pour avoir conservé l'authenticité de sa culture "ancestrale". Chants, danses, gastronomies déclinent la typicité des lieux jusqu'à parfois faire oublier la rudesse du pays. Rituels et festivals rythment le passage des saisons. Les temps des récoltes, et surtout le nouvel an, sont désormais les rares occasions pour les familles de se retrouver au complet et de faire revivre les quelques traditions villageoises, mais personne ne saurait manquer de tels rendez-vous. Les citadins aujourd’hui, en mal de nouvelles destinations et parfois épris de cette nostalgie post-moderne du "retour aux sources", commencent à tenter l'aventure au sein du Plateau et en redécouvrent les richesses paysagères et culturelles. Certains "investisseurs et développeurs" ont déjà commencé à exploiter le filon touristique en rénovant/ reconstruisant d'anciens villages troglodytes, ainsi que l'ensemble des territoires alentour. A l'image de l'évolution des sociétés européennes, la culture paysanne "traditionnelle", de plus en plus reconsidérée par les urbains enrichis en quête d’identité, concourt d’une certaine façon à maintenir une certaine liaison sociale entre les deux populations. Note :

Représentations politiques Dans le cadre du développement de la Chine de l'Ouest et de la mise en œuvre de plans de développement durable à l'échelle nationale, le Plateau de Lœss est un des lieux parmi les plus représentatifs de l'actuel "sous-développement". Il devient donc d'une importance stratégique en terme de communication quant à la légitimité de la Chine sur la scène internationale. Le Plateau de Lœss contient encore de nombreuses ressources minières (charbon, métaux, pétrole…), non exploitées, qui entrent dans les objectifs de modernisation du pays. Aujourd'hui, la politique de "développement de la Chine de l'Ouest" et l'enrichissement de la population incitent les investisseurs à lancer de nouvelles productions industrielles. Les énormes besoins de la Chine en matières premières et en énergies, bases de la croissance économique, permettent aux industriels d'exploiter sans mesure les moindres ressources naturelles. Mais d’un autre côté, la communauté internationale requiert du gouvernement chinois un effort significatif en terme de développement durable afin de subventionner des programmes d’action. Il serait donc inconcevable de donner l’image d’une industrialisation destructrice. Si les discours officiels recommandent désormais d'équilibrer "développement économique et protection de l'environnement", les faits semblent montrer que la rentabilité à court terme soit encore plus présente dans les mentalités que ce genre de préoccupations. La Chine s’est, quant à elle, fixée un point d’honneur à paraître "accueillante" pour les grandes manifestations mondiales de cette décennie : Jeux Olympiques (Beijing et Qingdao, 2008), Exposition Universelle (Shanghai, 2010), etc. Ainsi, la lutte contre l’érosion, le contrôle des tempêtes de poussière, la gestion des ressources hydrologiques et plus globalement la "protection de l’environnement" et la "lutte contre la pauvreté" sont les grands enjeux de ce début de siècle.

La compagnie 黄土地 Huangtudi, "Terroir Jaune" se vante d'avoir pu acheter l'ensemble d'une vallée «grande comme deux fois Xi’an», et de pouvoir y créer un parc touristique sur l’ancien finage de quelques villages Partie 3.1 – Un territoire en évolution, les germes d’une mutation

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La vision traditionnelle du paysage des collines

Conclusion

Les représentations traditionnelles des paysages des collines de loess ont été créées par l’imagerie maoïste après la victoire du Parti Communiste en 1949. Aujourd’hui, les choses sont bien différentes.

Vision préconçue du Platea de Loess : Un pays inhospitalier Des collines déchirées par l’érosion Des habitations troglodytes creusées à meme les falaises : les yaodong Une agriculture qui lutte contre la sécheresse L’absence de terrain plat Des terres nues qui s’étendent à l’infini

Images associées au Plateau de Loess : Un pays pauvre, sec et rude Une terre poussiéreuse et instable Un culture populaire autenthique préservée Une surexploitation humaine ayant conduit à la destructution des écosystèmes. Le lieux de retranchement des forces communistes après la Grande Marche.

Malgré une diversité des paysages et des conditions écologiques, le Plateau de Lœss reste globalement entaché d’une image de désert inhospitalier, même pour la population qui l’habite. Ses paysages spectaculaires ne sont toutefois pas vraiment considérés comme de «beaux» paysages. Aujourd’hui, les paysages du Plateau sont en train de changer. Changer concrètement, mais avant dans les idées. Nous pouvons toutefois établir le lien entre les évolutions du terrain et les idées qui les ont produites. En plus des tendances «naturelles» d’évolution des mentalités, il existe actuellement en Chine plusieurs politiques justifiées par leur capacité en mettre en place de « beaux paysages ». Observons maintenant leurs effets.

Route de l’or noir (août 2002) : quand industrie et environnement ne fond pas toujours bon ménage (ci-contre) Cette énorme cicatrice en travers du versant est une des routes construites par les compagnies d’exploitation pétrolière permettant de relier le bas de la vallée aux derricks se trouvant sur les dorsales des liang. Sa construction en juillet 2002, au plus économique, n’a bien sûr fait l’objet d’aucune contrainte technique ou environnementale. Sa stabilité pourrait bien être remise en cause, car rien n’assure la tenue des bas côtés, et les passages répétés des camions ont transformé sa chaussée en un lit de poussière, suceptible de provoquer un torrent de boue au moindre orage. (à droite de l’image : un derrick) Partie 3.1 – Un territoire en évolution, les germes d’une mutation

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Partie 3.2 – La mutation des campagnes La politique agricole chinoise

La Chine abrite, un cinquième de la population mondiale et seulement 7% des terres cultivables. D’ici 2050, il est estimé qu’un tiers de ces terres seront couvertes par l’urbanisation. La réouverture récente de la Chine aux échanges internationaux a permis l'accélération des transformations économiques et un certain enrichissement de la population, au détriment parfois des ressources naturelles. Les territoires d'hier, essentiellement agricoles, sont aujourd’hui en pleine phase d’industrialisation et d’urbanisation. Avec une population aujourd'hui à 70% rurale, l'évolution de l'agriculture est un des problèmes majeurs auxquels sont confronté les dirigeants chinois depuis la fin de la décollectivatisation. Jusqu'à présent, la production s'effectuait grâce à de petites exploitations familiales, cultivant principalement les denrées de base (céréales, huile…). Les objectifs officiels envisagent désormais une sérieuse diminution du nombre d'agriculteurs (visant 50% de population urbaine en 2010) en espérant suivre les modèles d'évolution sociale occidentaux. Quoi qu'il en soit, l'évolution de la société laisse déjà présager que les enfants des actuels agriculteurs n'auront peut-être pas le souhait ni la chance de passer leur vie à la campagne. La politique chinoise en matière d’agriculture n’est plus comme auparavant d’assurer une paranoïaque "sécurité alimentaire" à base de productions nationales de base, mais, au contraire, d’importer un maximum de céréales afin de développer des exportations de produits à fortes valeurs ajoutées. Cet ensemble d’objectifs a des effets visibles sur le terrain. Parmi les diverse politiques visant la transformation des campagne, le récent programme de reforestation est celui qui a pour l’instant eu le plus d’effet sur les paysages des collines de lœss. Modelage d’un nouveau relief Parmi les signes de modifictaion des pratiques agraire, la construction de terrasses massives marque fortement le paysage. Partie 3.2 – La mutation des campagnes

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Une politique nationale de reforestation Efforts de reconstruction écologique

Depuis les années 1950, les techniciens et les universités régionales du Plateau de Lœss ont acquis une longue expérience pratique de lutte contre l’érosion et de l’aménagement végétal (à l’image de la construction de la dune atlantique ou des polders hollandais). La reconstruction environnementale du Plateau rassemble de nombreuses équipes de recherche nationales et internationales dans un objectif d’aménagement durable. L’administration publique s’est efforcée pour sa part d’effectuer diverses expérimentations et de fixer des objectifs de (re)végétalisation et de contrôle des débits hydrologiques (barrages). Depuis 1997 particulièrement, avec la nouvelle réglementation environnementale mise en place par le gouvernement de Pékin, l’administration forestière se doit de «reconstruire la forêt» qui assurera «la stabilité et la richesse écologique du Plateau de Lœss», conduisant ainsi la région à une gigantesque transformation socio-économique et paysagère.

d’en faire un véritable cheval de bataille pour la «reconstruction environnementale de la Chine de l’Ouest». Ainsi, les provinces du Plateau ont été parmi les premières à être engagées dans la reforestation et sont souvent citées en exemple pour en la «formidable réussite» des opérations. Malgré la volonté de lutter contre l’érosion, les plantations ECCF se cantonnent, pour des raisons de simplicité de mise en œuvre aux terres facilement accessibles, autrement dit les terres cultivées, et ne tiennent pas compte des zones où l’érosion est plus concrètement active, comme les ravins ou les falaises.

Un paysage parsemé d’arcs ocres La technique des micro-terrasses en demi-lune permet une meilleure reprise des jeunes plants. Cette forme permet en effet de recueillir eau et matière organique tout en assurant une meilleure tenue des terrains.

Partant du principe que les terres chinoises étaient victimes d’une sur-exploitation entraînant la «désertification», l’opération «Echanger les champs contre des forêts» a été lancée à partie de 1997 pour permettre une participation de la population agricole dans la mise en œuvre de ces objectifs. L’image de désert et de destruction écologiquedu Plateau de Lœss, permet aujourd’hui aux politiques (hommes et actions)

Un paysage en sursis Les lignes parallèles situées sur le liang sont en fait les lignes directrices des plantations de jeune plants forestiers. Presque toutes les terres équivalentes alentour ont été plantées de la même manière. Ce qu’on prend aujourd’hui pour de vertes collines lisses vont bientôt se trouver couvertes de feuillus.

Les signes visibles de la mutation des campagnes La reforestation Les discours officiels présentent la politique de reforestation comme "une chance pour aider les paysans à construire un bon environnement", et en quelque sorte, leur permettre de se racheter pour avoir surexploité les campagnes. Les objectifs officiels de cette opération seraient de lutter contre l’érosion et de reconstruire une dynamique environnementale afin d’assurer une «sécurité écologique». Mais dans les fait, elle contribue également à la réduction des surfaces cultivables et de la population rurale, et favorise une transformation des productions agricoles.

Les nouvelles forêts En territoire agricole, les terres cultivées constituent nécessairement la partie la plus considérée, la mieux perçue des paysages. Jusqu’à il y a peu, le moindre terrain stable, ou supposé tel, était mis en culture. Cela valait pour les fonds plats des vallées, mais également pour les liang et les mao et leurs versants en pente douce. La majorité des terrains d’altitude, autrement dit les dorsales lisses des liang limitées de part et d’autre par les cassures, sont désormais couverts d'une sorte de prairie parsemées de lignes pointillées régulières, suivant les courbes de niveau. Il s'agit en fait de replantations "forestières". Depuis 1998, dans le cadre de la procédure «Echanger les champs contre des forêts», ces terrains ont, officiellement, pour fonction principale de reconstruire des écosystèmes. Autrement dit, leur aménagement doit permettre de relancer une dynamique pédologique et écologique capable d’évoluer d’elle même par la suite. Ainsi, la plus grande part des essences plantées appartiennent à la famille des Fabacées (Légumineuses), seule famille de plante à pouvoir survivre en sol pauvre et, de surcroît, enrichir naturellement le sol en azote. Comme la conception actuelle de l’opération entreprend d’éviter Partie 3.2 – La mutation des campagnes 42


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une monospécificité systématique, une des techniques conseillées consiste à planter en alternance des espèces arborées, arbustives et herbacées sur le même terrain.

Les principales formes de boisement 1. Sophora dans un repli le long d’un liang 2. Sophora sur les dorsales, saules dans les creux.

3. Peupliers plantés sur d’anciennes terrasses des anées 1960.. 4. Peupliers plantés le long du barrage.

Essences et localisation des "anciens" boisements

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Le nombre des principales essences d'arbres adultes qu'on peut observer dans le paysage des collines de lœss tiennent facilement sur une main : robinier et sophora, saules (Salix mandshurica, sp.), peupliers (Populus tomentosa, P. alba, P. nigra). Les prélèvements réguliers de bois et de feuilles par les habitants pour couvrir leurs besoins énergétiques et fourragers donnent à ces arbres un aspect décharné, ou du moins relativement aéré. Aujourd'hui, parler de forêt ancienne dans la région revient à parler des arbres plantés pendant les années 1960-1970. Les sujets de plus de 40 ans sont rares, et sont presque uniquement des arbres domestiques, à proximité des maisons. La plupart des boisements actuels auraient été plantés à partir de la révolution culturelle, dont une grande partie par les effectifs en "rééducation". Les saules n'ont véritablement commencé à être multipliés massivement que depuis les années 1990.

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Un boisement exploité Les pratiques d’émonde ou de taille en têtard donnent parfois l’impression d’un paysage un peu «chétif», ce qui participe au sentiment de fragilité et d’instabilité des terres couvertes de ce fouillis léger, comme un tapis de laine, que constituent les associations d’armoises.

Même sous les forêts relativement larges et âgées, on remarque le manque d'une strate arbustive de sous-bois, ainsi que l'absence de litière sur les sols. Ces signes tendent à faire penser que la pression induite par les pâturages et les exportations limitent effectivement la dynamique naturelle. Il arrive toutefois de trouver par endroits, comme accidentellement, quelques essences moins répandues telles que des sumacs, un frêne à fleur, un peuplier à feuille de poirier, des chênes, des ormes, des Cotinus et tout un cortège d’arbustes de sous-bois ou de reconquête. Ces espèces, préférant des sols plus humiques, sont considérées comme les reliques de cette mythique "forêt primaire" qui aurait couvert le Plateau de Lœss il y a plusieurs siècles.

Partie 3.2 – La mutation des campagnes

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Adaptation au relief des terrasses anciennes Les terraces les plus anciennes, construites de main d’homme, pouvaient être adaptées à la morphologie du relief. On les trouve aussi bien à flan de pente que sur les sommets des mao, où elles contribuent quelque peu à protéger les sols contre les ruissellements.

Construction de nouvelles terrasses Les cultures sur terrasses sont si présentes dans la conscience collective chinoise qu’elles semblent parfois aller de soi. Elles sont pourtant le fruit d'un patient travail de mise en forme des terrains, facilité ici par la texture malléable de la terre de lœss, mais tout autant soumise aux risques d'une érosion soudaine. Il existe en fait plusieurs types de profils pour les terrasses de lœss en fonction de leur localisation, de leur destination et de leur époque de construction. Echelle des nouvelles terrasses On peut voir ici le fort dénivelé qui existe désormais entre chaque niveau de terrasse.

Sculpture mécanique des reliefs Deux versants à l’aspect totalement différent : pentes «naturelles» à droite et nouvelles terrasses à gauche. On apperçois très nettement sur ces dernières les hauts talus encore non-végétalisés.

Aujourd’hui les terres cultivées en céréales sont plus réduites et plus spécialisées. On ne trouve désormais les parcelles principales que sur les terrasses alluviales ou sur des terrasses de culture à flanc de versant. Celles-ci restent cultivées en maïs ou en millet. Les plus petites parcelles, souvent disposées autour des habitations, sont quant à elles cultivées en fruits ou en légumes. Suite à la “perte” des terres cultivables des liang, la terrasse représente encore, et peut être plus que jamais, le summum de l'investissement agraire aux yeux des habitants des collines de lœss. La plupart des communautés de village ont ainsi décidé de se cotiser pour faire appel à des engins et construire de nouvelles terrasses sur les pentes restantes, les plus abruptes. Par rapport à celles qui avaient pu être réalisées auparavant, de simple main d’homme, les proportions entre surfaces planes et talus changent radicalement. Ces opérations, encore récentes, ont actuellement un impact très visible sur les paysages. Suite aux plus fort angles de pente originels des terrains mis en forme, mais aussi à cause du désir d’une plus grande surface par parcelle, un dénivelé de 6 à 8 mètres sépare désormais chaque niveau, contre 1 à 3 mètres auparavant sur des pentes plus douces. De plus, les techniques employées, utilisant des machines et des calculs de cubature, ne permettent pas de produire des formes géométriques complexes. Ces nouvelles terrasses semblent donc plus incongrues, plus monumentales aussi, mais surtout moins adaptées aux formes du relief que les anciennes.

Risques à court terme Les forts talus créés entre chaque niveau de terrasse sont laissés à la reconquête naturelle (Artemisia annua principalement, suivies d’A. sp. plus vivaces et Chrysanthemum sp.) par les habitants, peu au courant des techniques de maintien des sols, et prétextant que "ça pousse tout seul". Le problème de cette méthode est qu’elle demande un certain temps, et un peu de chance pour qu’un orage ne provoque pas l'apparition d'une ravine incontrôlable qui entraînerait la destruction rapide et prématurée de l’ouvrage.

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Les vergers, une nouvelle forme de richesse La pomme

La pomme est le fruit roi du Plateau de Lœss, et est peut-être un des piliers de l’avenir agricole de cette région. Le climat estival offre un amplitude thermique journalière suffisamment grande pour permettre un bon mûrissement des fruits et un goût bien marqué. Toutefois, les pommes les plus réputées proviennent d’une zone de plateau au sud de Yan’an où les techniques culturales sont plus intensives (arbres en rangées, filets de protection), et que les densités de plantations imposées par la réglementation forestière (50 arbres/mu) et le manque de moyens financiers des habitants des petites vallées ne peuvent concurrencer.

Multiplication des vergers sur les pentes ensoleillées Les premiers pommiers sont apparus vers la fin des années 1980 grâce à un programme gouvernemental de développement de l’agriculture. Mais la plus grande partie des arbres n’a été plantée que récemment car elle entre dans la logique de la politique de reforestation, et a l’avantage d’accepter des cultures associées (pomme de terre, haricot, maïs, millet).

Le principal risque économique réside dans un mauvais choix variétal au moment de la plantation, sachant que la population est fortement influencée par les ingénieurs agricoles lors des plantations entrant dans le cadre d’un programme, et qu’il est difficile de revenir en arrière une fois les investissement réalisés, et le marché peu preneur. Une pratique locale gourmande mais n’ayant malheureusement que peu de débouchés économiques : les rondelles de pomme séchées au soleil sur la meule à grain.

Autres fruits

On trouve bien sur les fameuses jujubes, fruit mythique de la Chine… Bien que les régions de plus grande production se trouvent plus à l’Est. Autre particularité : les pêchers et abricotiers à noyaux, destinés à produire du lait d’amande amère, boisson fort prisée pour ses qualités médicinales.

Utilisation multiple Les surfaces des vergers permettent également d’associer des cultures vivrières sur les mêmes terrains (ici du millet).

Et puis on trouve sur les fonds de vallée quelques champs de pastèques, fruit obligatoire et désaltérant de l’été. Mais sa culture, gourmande en eau, est généralement réservée aux grandes vallées plates. La vigne n’est ici que fruitière, destinée à la consommation de raisin frais. Le goût chinois préfère le raisin un peu acide, ce qui joue également sur le goût du vin...

Des vergers ouverts au vent Contrairement à d’autres régions ou aux enciennes habitudes, les vergers actuels, immenses et situés sur les versants des liang, ne sont pas cloturés et peuvent être perçus comme une forme plus «naturelle» de végétation (en bas) Les plantations plus anciennes, à proximité des villages, sont ceintes d’un mur de terre pour les protéger des intrusions. Partie 3.2 – La mutation des campagnes

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Amélioration des abris maraîchers Le principe du dapeng n'est pas nouveau mais constitue désormais, à l'égal des terrasses, un des investissements fortement envisagés par les agriculteurs pour répondre au besoin de produire une plus grande valeur marchande sur de plus petites surfaces. Cette "demi-serre" est donc très utilisée pour les cultures maraîchères et les fruits délicats. A l’instar des terrasses, ces structures sont aujourd’hui également construites à l’aide de machines, en grand nombre. On trouve ainsi dans les paysages d’immenses surfaces où sont juxtaposés plusieurs dizaines de dapeng, tous disposés en rangs parallèles.

Les dapeng Le dapeng est la plus élaborée des structures traditionnelles de cultures maraîchères sous abris. Il s’agit d’une construction en terre battue, plus rarement en briques, toujours orientée SudSud-Est, constituée d’un mur sur le côté Nord et d’une armature en quart de cercle sur la face ensoleillée, laquelle supporte une bâche plastique en hiver, et sert de tuteurs aux cultures en été. Selon la richesse du propriétaire, elle peut être réalisée en bambous, en bois ou en poutres métalliques triangulaires. En tête du dapeng, (nord ou sud en fonction de la proximité du chemin), on trouve une petite remise carrée, avec une porte, une petite fenêtre, le minimum. Sur le sommet et le fruit du mur, côté nord, lorsqu’il est en terre, peuvent pousser tout un cortège d’armoises et d’astéracées, qui le transforme alors en véritable jardin vertical. La longueur des dapeng et leur agencement parallèle lorsqu’ils sont en grand nombre constituent toujours un événement architectural dans le paysage. Principalement lorsqu’on circule à «grande» vitesse sur la route, où ils cassent la monotonie du voyage par leur rythme inattendu. Le plus intéressant du point de vue rythmique, est l’alternance entre dapeng et d’autres cultures (maïs, vigne, légumes), ou encore une autre structure maraîchère plus légère, en bambou. Partie 3.2 – La mutation des campagnes

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Techniques d’élevage Ci-contre : les quelques vaches de la maison ruminent à l’ombre des sophoras., image de pratiques ancestrales. Ci-dessous : ces nouveaux modèles de stabulations sont à l’inverse une tentative d’apporter des méthodes plus intensives d’élevage au sein des campagnes les plus reculées. Le procédé pourrait être considéré comme un service haut de gamme par les chèvres résidentes, car c’est désormais leurs éleveurs qui doivent se charger d’aller trouver leur nourriture. Les libres pâtures sur les pentes (en arrière-plan) étant pour l’instant prohibées.

Elevage : entre versants et étables Terres de pâtures L’élevage sur le Plateau est principalement caprin, destiné à la production de viande, auxquels s’ajoutent quelques ovins et bovins. Les terres trop pentues, improductives au sens agricole, étaient entièrement consacrées à la pâture des troupeaux. On les appelle ici Sihuangdi 四荒地, autrement dit "terre des quatre gaspillages" : gaspillage de temps, de semences, de fumure et d’eau. Couvertes d’une lande grossière dominée par de petites mottes d’astéracées à courte durée de vie (armoises, chrysanthèmes…), ces terres représentent une part non négligeable de la superficie totale des territoires villageois, sans compter que la verticalité des pentes où elles se situent en fait une des surfaces les plus visibles du paysage. Si on rajoute à cela la signification péjorative de leur nom, on peut imaginer le poids qu'elles peuvent jouer dans la perception qu'ont les habitants de leur pays. Les populations y trouvaient cependant des ressources utiles, en la présence de quelques boisements, principalement exploités pour le fourrage, mais aussi pour le feu, bois et feuilles mortes. On y cueillait également des plantes médicinales, mais celles-ci ont été toutes sur-prélevées pour la vente, et, faute de gestion, ont pratiquement disparu.

Les étables Les animaux étaient autrefois abrités, au même titre que les humains, dans des yaodong dévolues à cet effet. Afin de favoriser le respect de la loi sur la protection des sols, les administrations agricoles ont présenté un modèle de construction de stabulations "écologiques", c'est-à-dire intégrant un système de récupération des effluents et de production d'énergie par biomasse. Ces constructions, le plus souvent en brique, reprennent le principe des yaodong et s'insèrent facilement dans le relief des villages. Il est également prévu une aire de parcours relativement grande afin de procurer une certaine liberté au bétail. Partie 3.2 – La mutation des campagnes 47


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L’approvisionnement en fourrage Depuis l’interdiction du pâturage par la “loi de protection des sols”, et même si la loi n’est pas vraiment toujours respectée, le passage d’un parcours extensif à un parcage intensif des animaux pose plusieurs problèmes de gestion. Les éleveurs se sont vus, certes, proposer de nouveaux modèles de stabulation, inspiré du modèle troglodyte, comportant des enclos de «plein air» et un système de collecte des effluents. Mais le problème du fourrage n’a pas vraiment été résolu, et plutôt que d’amener les troupeaux chercher eux même leur nourriture, ce sont désormais les humains qui doivent se charger d’aller chaque jour couper les herbes et les branches nécessaires au fourrage.

Strates arbustives armées Les terres protégées d’une trop forte pression humaine sont désormais recouvertes de nombreuses espèces d’arbustes.

Jusqu'ici deux solutions principales existent : un transport journalier, à dos d'homme, d'herbes et de branchages (saule, robinier) en été, et la préparation d'une sorte de tourteau à base d'herbes et de maïs fermenté pour l'hiver. L’inconvénient est, qu’officiellement, tout prélèvement est interdit sur les versants et les liang «protégés». L’ensemble des terres cultivables, fortement réduites aujourd’hui, étant déjà surexploitées. Où trouver les ressources utilisables pour nourrir les animaux : sur quelles terres ? A partir de quelles matières premières ? Sera-t-il encore possible de cumuler production animale et végétale ?

Terres de reconquête naturelle Sur certains de ces versants, on peut pourtant voir apparaître par endroit une strate arbustive armée extrêmement dense. Il s’agit de zones expérimentales de "reconstruction écologique". Sur quelques zones protégées plus strictement, dont certaines avaient été replantées de façon expérimentales dès 1992, on observe désormais les signes d'une reprise de la dynamique écologique, recouvrant les prémices d'un horizon humique. Les versants ombragés, donc plus humides, sont plus avantagés et naturellement parmi les plus avancés. De plus, les sols pâturés étant sujets à la création de ravines provoquées par le passage répété des animaux, le "pâturage sauvage" a été jugé comme le principal facteur de risques d'éboulement des versants par les législateurs. Depuis 1997 la "loi sur la protection des sols" interdit donc officiellement le pâturage et les prélèvements sur les versants, de façon à permettre leur reconquête naturelle. Concrètement impossible à appliquer tant qu’un substitut n’aura pas été trouvé, la mise en œuvre de cette loi n'a entraîné dans les faits qu'une réductions des pratiques «illégales».

Partie 3.2 – La mutation des campagnes

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Conclusion Evolution de l’image du Plateau de Loess Doubles cultures Après la mise en œuvre de la reforestation, cet agriculteur se retrouve aujourd'hui avec à peine un mu de terre à proximité de son village. Il doit désormais diversifier sa production et multiplier les récoltes pour pouvoir survivre. Par exemple : planter des légumes et des pastèques entre les rangs de sa vigne. Ce qu'il redoute le plus : perdre sa récolte à cause d'un mauvais choix de semences. A ce jeu, de nouvelles variétés de graines apparaîsent chaque année sur le marché et les ingénieurs horticoles peuvent donner de bons comme de très mauvais conseils.

Une des nouvelles images du Plateau de Lœss est en train d’apparaître progressivement sur les territoires ruraux de la vallée de la Yanhe. Globalement, sur les collines de lœss, le remplacement des champs de crête par des forêts a entraîné la réduction des productions céréalières au profit d’une utilisation encore plus rentabiliste des terres restantes : introduction de nouvelles cultures spéculatives, rotation des cultures plus rapide (légumes, fruits de table), plus grand besoin de fertilisants.

Des investissements structurels, comme la construction de terrasses, sont réalisés dans l’espoir d’une plus grande productivité, et peut-être une possibilité de mécanisation (maïs, millet, tournesol, haricot, pomme de terre). L'élevage se tourne également vers des techniques intensives (ovins, porcins, pisciculture). La construction de stabulations et le parcage des troupeaux ont provoqué l'apparition d'un besoin en fourrage ainsi que le problème de son approvisionnement. Enfin, la plantation de vergers, pris en comptes dans les calculs de reforestation, permet de multiplier les surfaces utiles des terrains grâce à l’association des cultures vivrières (millet, haricot, pomme de terre).

Gros village aurefois chef-lieu de commune Les communes rurales ont récemment subi des regroupements afin de simplifier les structure administratives. Cet ancien chef-lieu, situé au milieu de Leiguchuan, conserve encore un certain rôle administratif «décentralisé», ainsi que des institutions publiques, comme une école relativement importante. Quelle sera l’importance future de ce gros village hybride ? Va -t-il poursuivre sa croissance et devenir un bourg d’importance ainsi qu’un endroit où il fait bon vivre suite à la transformation des campagnes des collines de loess ?

Partie 3.2 – La mutation des campagnes

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Plus qu’un problème de paysage Replacée dans les objectifs de modernisation de la Chine, la politique de reforestation a donc contribué à réduire les surfaces cultivables et à modifier les pratiques d'agriculture et d'élevage.

Le paysage des campagnes d’aujourd’hui La transformation du sytème agro-pastoral

L’évolution des tissus villageois

1. Les liangs sont protégés et replantés dans le cadre de la politique nationale de reforestation «Echanger les champs contre des forêts». 2. Les versants exposés sud sont plantés en fruitiers (pommes, jujubes...). 3. Les terres pentues restantes sont profilées en terrasses monumentales. 4. Des abris maraîchers sont construits en série auprès des villages. 5. Les versants sont interdits au pâturage des troupeaux (caprin, ovins) et rendus à la dynamique naturelle. 6. De nouvelles stabulations sont construites pour abriter les troupeaux sédentaires, et intégrent désormais des systèmes de recyclage des effluents par biomasse. 7. Les lits des rivières sont replantés en saules afin de produire du fourrage.

8. Les villages s’étendent le longs des routes et remontent sur les versants. Les yaodong creusées sont abandonnées au profit de maisons carrées en béton, plus «modernes». 9. Les réseaux routiers sont améliorés. De nouvelles fonctionnalités urbaines apparaissent dans les villages : desserte d’eau, arrêt de bus, panneaux de signalisation, etc.

D’un autre côté, l’exode rural est envisagé comme une conséquence "naturelle" de l’évolution socio-économique de la population chinoise : le travail et l’argent se trouvent désormais dans les villes, tout comme les rêves de réussite de la plupart des enfants d’agriculteurs. Le vieillissement de la population devrait donc suffire à provoquer la réduction du nombre d’actifs agricoles. Les territoires se vident donc actuellement de leur population, ou tout du moins, de nouveaux équilibres démographiques s’établissent. La population devient plus mobile et se concentre aux grands carrefours, modifiant la structure du réseau urbain. Observons maintenant comment ce réseau urbain, il n’y a pas si longtemps encore très rural, tend aujourd’hui à prendre l’image d’une grande ville ramifiée.

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Gallerie

Des paysages agricoles en voie d’intensification

Partie 3.2 – La mutation des campagnes

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Partie 3.3 – Croissance et transformation du réseau urbain Le réseau urbain des collines de loess subi désormais les effets des mutations des campagnes et de l’exode rural. Les bourgs et les petites villes comme Yan’an enflent et débordent de leur limites. Dans les campagnes mêmes, comme à Leiguchuan, les villages s’étirent et se rejoignent. L’image de la ville moderne se répand facilement jusqu’au village le plus reculé grâce à la présence de la télévision dans presque chaque foyer. C’est cette image plus que les formes traditionnelles qui guide désormais le développement des établissements humains de toute la Chine.

Chantier de construction d’un ensemble résidentiel à Yan’an La construction est la base du développement économique. Les projets résidentiels sont aussi un reflet du contexte socio-culturel. Les compagnies immobilières chinoises proposent aujourd’hui d’immenses programmes de résidences sur des parcelles d’un seul tenant. Il en résulte une (re)construction des villes en grands quartiers clos et déconnectés. L’échelle de vie quotidienne a été multipliée par 100 en quelques années. Partie 3.3 - Croissance et transformation du réseau urbain

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Evolution du centre ville de Yan’an Les maisons traditionnelles à un étage ont été remplacées par des tours et des immeubles collectifs.

Un désir de modernisation Images de la ville moderne Une mentalité tournée vers le gigantisme Le modèle de la «ville moderne» gagne peu à peu les campagnes, et principalement les villes moyennes (100 000 à 1 000 000 hab.), qui tentent parfois de paraître «plus grosses que le boeuf», (avoir le plus haut gratte ciel, le plus grand parc, le plus gros barrage, etc.).

Des images préfabriquées L’image de la rue commerçante, large et plantée, devenue le symbole des villes «développées», est reproduite en série jusque, parfois, le moindre petit village. Elle conduit à la construction systématique d’une «façade urbaine commerciale» le long des axes, sur des kilomètres et parfois en contradiction avec les tissus urbains préexistants... La modernisation apporte avec elle les modèles paysagers standardisés internationaux : espaces verts coûteux et impraticables, cyprès vert criard, pelouse…ou au contraire grandes esplanades minérales désespérément vides. Ces aménagements occupent l’espace plus qu’ils ne le libèrent, et le manque d’intérêt de leur composition rebute souvent la population à y instaurer de nouvelles pratiques.

Des principes novateurs Bon coté des choses, les récentes préoccupations de développement durable et écologique, et l’absence d’un certain conservatisme traditionaliste ont permis l’émergence de concepts novateurs phares, comme les projets de planification urbaine de l’architecte japonais Kurokawa, dont le propos s’inspire du fonctionnement organique des être vivants pour élaborer le principe d’une « eco-city » (ville de Shenzhen dans le Sud, et récemment de Hanzhou, dans la plaine du Fleuve Jaune). Ces grands projets ont permis de présenter des exemples de réflexion sur les modes de pensée permettant de considérer la ville comme un tout écologique. Mais, du point de vue du paysagiste, ces propositions restent encore très abstraites et ne correspondent pas encore à une véritable réflexion sur la ville dans son contexte territorial.

Projet d’extension de la ville de ZhengZhou Comme pour plusieurs villes d’Asie, l’architecte japonais Kurokawa tente de faire prendre conscience du fonctionnement de la ville dans sa globalité et dans son contexte.

Partie 3.3 - Croissance et transformation du réseau urbain

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Les transformations du réseau urbain

Organisation et évolution des villages Jita à Leiguchuan

Agglomération des villages en ruban urbain

Un village groupé étiré le long de la rivière.

Une implantation originelle le long des falaises de loess

Evolution des tissus de yaodong

Sources : Observations de terrain

Les habitations, originellement attachées aux premières falaises, se sont dans un premier temps développées en direction du fond de vallée. Après avoir atteint les limites du pied de versant, les constructions s’étendent maintenant de plus en plus en hauteur.

On remarque une organisation linéaire des villages, qui s'égrènent le long de la rivière. Il s’agit là des conséquences d’une logique individuelle d’implantation des habitations, adaptée à la morphologie des pentes de loess. Les villages des vallées de loess ont pratiquement tous des origines troglodytes, c'est-à-dire qu’ils sont toujours liés à une situation morphologique favorable au creusement de yaodong, seule technique architecturale accessible aux populations pauvres d'autrefois. A l'origine chaque famille constituait un ensemble d’habitations assez rapprochées, regroupées parfois autour d'un espace collectif (aire de battage, puit…). Les fondateurs de chaque famille ont ainsi préférentiellement choisis les sites les plus favorables. Un site au pied d'une pente exposée sud, assurant une certaine stabilité (au moins une dizaine de mètres d'épaisseur de terre bien compactée par les âges) est aplani en terrasse et retaillé verticalement pour permettre le creusement des cellules et l'établissement de la maisonnée. Note : En Chine, le nom des villages fait souvent directement référence à la famille qui l'a fondé.

Partie 3.3 - Croissance et transformation du réseau urbain

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L’évolution vers une architecture indépendante des falaises

Evolution des pratiques architecturales. Les yaodong creusées Plus ou moins sophistiquées, ces habitations utilisent à leur maximum les capacités plastiques et structurales des la terre de loess. La falaise qui les abrite est le plus souvent retaillée à la verticale et un canal dirige les eaux d’écoulement sur le côté, la tête du front de taille étant également plantée pour éviter l’érosion. Les façades en bois sont assez rudimentaires.

Les yaodong mixtes Toujours creusées à même la terre, ces habitations présentent néanmoins une façade construite en pierre, plus solide et plus élaborée, qui permet d’allonger quelque peu les dimensions de la salle tout en apportant plus de solidité.

Les yaodong construites Ces constructions en pierre ou en brique, bien que détachées de la contrainte troglodyte, reproduisent les proportions et les modes d’usages des yaodong creusées grâce à l’alignement de voûtes parallèles (3 ou 4 par famille). La façade en bois atteint un summum de complexité et d’esthétisme. Certains architectes proposent aujourd’hui une version contemporaine en béton et aluminium, de deux étages, comme «logements sociaux» dans les banlieues de Yan’an.

Les «baraquements» Issus des années 1960-70, ces maisons en briques, à toit pentu, rompent littéralement avec le style traditionnel. On les trouve principalement le long des routes où elles servaient de bureaux au temps des communes populaires.

Le Plateau de Loess est réputé pour son architecture troglodyte. Le mot yaodong 窑洞 "grotte, caverne", ne semble pourtant pas pouvoir exprimer toute la qualité des aménagements intérieurs que cela peut supposer, tout l’art qu’il peut y avoir dans la réalisation des façades en bois. Chaque maison est composée de plusieurs cellules de 3-4 par 7-8 mètres, parallèles et rapprochées pour permettre la liaison par des portes intérieures. Les pièces à vivre comportent le kang chinois traditionnel, sorte d’estrade qui sert au couchage, chauffée par les feux de la cuisine. Chaque maison abrite une famille, soit, le plus souvent, un couple et ses enfants, plus les parents arrivés à un âge avancé s’il s’agit d’un aîné. L’espace domestique occupe la surface d’une cour ceinte ou d'une terrasse. Il regroupe un ensemble d’éléments nécessaires à la vie de la maisonnée : basse-cour, silo, jardin, etc. Son organisation répond plus ou moins à un schéma devenu référent culturel (cf. Citation de Wei Wei), mais qui sera peut-être destiné à changer suite aux mutations en cours. Même si elles sont aujourd’hui construites en dur, les yaodong demeurent le principal symbole identitaire du Plateau, ainsi qu'un habitat parfaitement adapté aux variations climatiques extrêmes qui peuvent régner sur les terres de loess. Mais suite à un phénomène de rejet de sa propre situation, une partie de la population leur préfère désormais ces "maisons carrées", exotiques et urbaines, images de modernité.

Les «maisons carrées» Issues des méthodes de construction offertes par les éléments en béton pré-contraint, ce type d’habitation satisfait les désirs de modernité de leurs habitants grâce à leurs façades faïencées de fenêtres. Le «toit plat», autre symbole de modernité, est investi comme aire de battage et séchoir à maïs. Partie 3.3 - Croissance et transformation du réseau urbain

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Espaces domestiques des yaodong

La porte d’entrée marque un certain prestige social ou un attachement à posséder une maison digne de ce nom. Traditionnelle ou contemporaine, c’est le lieu où l’on accueille et raccompagne les invités, et même parfois déjeune en famille, sous un peu d’ombrage.

L’espace de la maisonnée s’organise sur une terrasse, ceinte d’un mur ou laissée ouverte, selon les cas.

La cuisine extérieure remplace ou complète la cuisine intérieure, en particulier pour les grandes occasions. Le recours au charbon permet de compléter les ressources de bois devenues réduites.

Il existe encore quelques grands arbres qui marquent les lieux d’habitation de leur présence.

Le jardin potager et les cultures personnelles ont été ré-autorisés depuis la réforme de 1979. Ils apportent aux familles une précieuse ressource alimentaire, et sont parfois agrémentés de plantations horticoles (dahlia, capucines...).

Le pourtour de l’espace domestique est occupé par divers ouvrages et dépendances : silo à maïs, étables et porcheries, meule à grain, etc. La majorité des familles possèdent une antenne TV parabolique, parfois disposée de façon bien surprenante.

Partie 3.3 - Croissance et transformation du réseau urbain

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Les temples et les opéras

Espaces des temples

Dans un pays où les croyances surnaturelles et les forces de la nature constituaient jusqu'à il y a peu la seule explication du monde connue, les temples bouddhistes ou taoïstes étaient le moyen de se préserver contre le mauvais sort. Les temples se remarquent de loin par leur triple porte et la couleur rouge utilisée pour peintre les éléments de charpentes et de menuiserie. Les plus importants ont également la particularité architecturale de posséder un toit incurvé à couverture de tuile selon le modèle traditionnel, ce qui signifie une charpente en bois et donc un investissement de valeur.

Leigumiao (temple du Tonnerre) Ce temple porte le même nom que la vallée. Il s’agit du plus important, mais aussi du plus ancien. Situé au sommet d’un mao d’où il domine tout le paysage, son rôle protecteur surpasse celui des temples de village. Sur l’espace alentour, sont disposées différentes sculptures rituelles ou symboliques.

Un temple villageois D’une facture plus courante et situé à proximité du village, ce temple est plus à même de servir de lieux de festivité et de spectacle. On trouve à proximité les structures servant à accueillir les troupes d’opéra traditionnel.

Autrefois centre social par excellence, l’espace aux alentours des temples était aménagé pour permettre l’accueil des offrandes, et comportait plusieurs éléments de mobilier rituel (brûloir à encens, stèles, etc.). On pouvait également y installer la scène où les troupes de théâtre, de danse et de chant qui venaient se produire les jours de festivités ; réunions à ne pas manquer et rares occasions de se distraire. Si ces pratiques tendent à tomber en désuétude auprès des jeunes déjà tournés vers la ville, elles n’en restent pas moins encore vivaces auprès des plus âgés, et ne manquent pas de célébrité. Plusieurs temples sont répartis sur la vallée. Généralement disposés à proximité des villages pour des raisons de commodité, ils peuvent également être implantés sur des sommets particuliers (quelque fois la toponymie et les jeux de mots suffisent à justifier une signification symbolique). Malgré un abandon officiel des pratiques "superstitieuses" à l'âge d'or du communisme, les institutions religieuses chinoises retrouvent aujourd'hui une audience et des moyens financiers leur permettant de restaurer ou de construire de nombreux temples. Cela ne semble pourtant pas encore trop affecter les populations de la région de Yan'an, et sur la vallée de Leiguchuan, seul un nouveau petit temple a été récemment reconstruit.

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Evolution des tissus de maisons sur les versants de Yan’an Les yaodong traditionnelles, qui se confondaient autrefois dans le paysage des versants, sont maintenant délaissées au profit de maisons carrées en béton, recouvertes de faïence blanche. Cette nouvelle forme architecturale est beaucoup plus visible et rigide, elle crée une rupture dans la continuité des pentes, contrairement aux yaodong.

Des villages jusqu’à la grande ville L’augmentation de la population après les années 1950 et particulièrement depuis 1970, a provoqué l’accroissement considérable des groupements villageois. On peut suivre plusieurs mouvements d’expansion, communs aux petits villages comme aux grandes villes. Tout d’abord, la prise de distance par rapport aux falaises originales permise par le développement de "yaodong construites", technique ancienne en d’autres régions du Plateau mais n'étant accessible qu’aux familles suffisamment aisées (cf. encadré architecture).

Création d’un ruban urbain L’extension des villages le long des routes (ici à Leiguchuan) entraîne progressivement la création d’un long ruban d’habitations longeant toute la vallée.

Ensuite la construction d’une route carrossable, plus large, en pied de pente, a été le support, dans les plus gros villages, à l’établissement de bâtiments publics (écoles, administrations, bureaux divers…) et de nouvelles maisons familiales, détachées de la falaise. Les villages s'allongent désormais le long de cette route, se rejoignant les uns les autres jusqu'à former un ruban urbain. Aujourd’hui, enfin, un mouvement de reconquête des versants s’opère suite à une saturation des pieds de pentes. En certains endroits, les habitations s'aventurent de plus en plus haut sur les versants, dépassant même le niveau des falaises originelles. En d'autres lieux enfin, les habitants en manque d'espace vont jusqu'à coloniser l'intérieur des ravins les moins étroits, et s'établissent dans l'ombre de collines. Cette tendance se retrouve aussi bien à Leiguchuan que sur les versants de Yan’an. Mais dans le cas de ces derniers, les constructions de style traditionnel n’ont plus la faveur des habitants et se révèlent trop coûteuses, alors qu’au plus profond des campagnes, certaines familles ont encore un attachement très fort au modèle de la yaodong, dussent-elles être construites en béton ou en briques. Pour ce qui est des agglomérations d’une certaine importance, tels les principaux chefs-lieux ou les grandes villes comme Yan’an, nous avons vu précédemment comment d’autres types architecturaux viennent s’agencer au milieu de la vallée, sur les terrains plats.

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Travaux d’amélioration des routes de l’arrière pays Les anciennes routes sinueuses qui longeaient autrefois les vallées ont été élargies et redressées. De nouveaux panneaux de signalisation (dangers, toponymie…), un goudronnage souple et des aménagements sur les bas côtés (murets en briques, canal de drainage du côté intérieur) leur confèrent désormais un aspect résolument moderne et urbain. Autre avantage, la construction de ces nouvelles routes a également permis l’amélioration des réseaux d’eau, d’électricité et de téléphone lorsqu’ils y étaient associés. En contrepartie, les anciens alignements d’arbres ont parfois été abattus, la construction des talus au travers des affluents entraîne la formation de petites zones de retenues entre l’ancienne et la nouvelle route. Enfin, on remarque la rapidité avec laquelle les terrains des anciennes routes sont déjà reconquis par les cultivateurs, et même leurs anciens ponts ! Réalisations : - Amélioration du réseau routier : goudronnage, création de canaux collecteurs en pied de talus.- Implantation de panneaux de signalisation.- Aménagement d’adductions d’eau et d’électricité, de relais de communication (filaire et hertzien). Effets : - Arrivées d’eau publiques au coeur des villages.Circulations plus sûres (orages).- Suppression des arbres en bordure des routes.- Talus supérieurs et inférieurs mis à nus et soumis à la dynamique érosive.

Amélioration du réseau routier Depuis 1998, un programme national d’amélioration des routes permet aux campagnes reculées d’accéder progressivement au confort routier et d’améliorer les services de transport. Mais pour l'instant seuls les principaux centres administratifs ont été reliés par des routes goudronnées, les villages plus reculés devant attendre encore un peu. Cette opération confère aux campagnes un aspect plus construit, les assimilant ainsi à une extension de la ville. La différence des paysages routiers entre ville et campagne s'estompe un peu. Sur Leiguchuan, la route principale de chaque vallée suit le tracé de la rivière et relie les villages entre eux. Un réseau développé de chemins et de sentiers pédestres s’y ajoute et permet de relier facilement l’ensemble des villages entre eux, en passant par les liang et les cols, établissant ainsi des liens faciles entre deux vallées contiguës. Les chemins restent aujourd’hui impraticables aux engins motorisés, ils ont commencé à poser de sérieux problèmes d’approvisionnement ou d’écoulement des récoltes. Une des principales limitations du développement économique du Plateau de Loess réside justement dans cette difficulté qu’ont les agriculteurs à faire sortir leur production de leur terroir, laissant ainsi dire que « les récoltes sont laissées à pourrir sur place par dépit de ne pas trouver un seul acheteur ». Les difficultés de transport et de communication étaient devenues une raison suffisante pour justifier le déplacement de villages tout entiers, depuis par exemple les hauteurs vers la route de la vallée centrale, ou encore même de provoquer l’exode massif des populations les plus «en arrière» vers les grands centres urbains. Aujourd’hui, quelques routes élargies on été tracées sur les flanc des liang en place des anciens chemins afin de permettre aux villages «survivants» d’être réintégrés dans le système de transport. Mais ces dernières ne sont encore qu’en terre brute, et restent soumises aux aléas de l’érosion.

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La place de la gare

La place de la gare est aujourd’hui un vide au milieu de rien. Elle est peu fréquentée, et ne remplit pas son rôle de symbole urbain.

Espaces publics et collectifs Si les petits villages ruraux n’éprouvent pas le besoin de se doter d’espaces publics formels, les bourgs les plus importants, et les villes comme Yan’an tentent de reproduire à leur échelle les fameux espaces publics des grandes métropoles littorales.

Guangchang, la place Le stéréotype importé de la «place ouverte» (广场 guangchang) consiste souvent à reproduire les clichés d’espaces vert issus du modèle de style français «versaillais» et retransmis via une représentation des espaces verts européens : un grand espace pavé sec, d’immenses pelouses interdites, ornementations, objets hétéroclites et fioritures de fleurissements temporaires trônent allègrement au milieu de l’espace. Pour les petites villes de l’Ouest de la Chine, ce stéréotype symbolise le stade de développement urbain idéal retransmis par les grandes métropoles littorales. Ce modèle est donc devenu un référent passe partout pour les concepteurs chinois. Malgré les récentes critiques qui ont émergées à l’épicentre du phénomène sur l’inutilité de ce «gaspillage démonstratif», le modèle a déjà été propagé jusqu’au fin fond du pays.

Effet des plantations de saules entre la route et la rivière

Ce petit passage utilisant à la fois la végétation de berge préexistante et la plantation de végétaux horticoles crée un écran transparent qui met en valeur les reliefs de loess et les villages en arrière plan. Contrairement à d’autres lieux en Chine où les saules sont sur-utilisés, ceux-là n’ont pas ici l’air «déplacés» et entrent naturellement dans le paysage des berges de rivière.

La place de la gare La place de la gare est aujourd’hui un des seuls grands espaces publics de Yan’an. Mais cet espace est aujourd'hui inutile : mal aménagé, trop grand, sans limites, il n'est que rapidement traversé par les voyageurs qui tentent de trouver de quoi se restaurer ou de trouver l'arrêt de bus. On trouve sur les pourtours de la place quelques restaurants (sans terrasses) et quelques marchands ambulants le matin à l’heure du petit déjeuner, concentrés autour de l’arrêt de bus. La fréquentation de la place pourrait même se résumer à ce seul ce petit point, unique moyen d’établir un lien avec le centre-ville, à trois kilomètres en aval.

Parcs publics Le modèle du parc public, inspiré du dessin des anciens jardins impériaux, est forcément clos et payant (au moins 1 yuan symbolique). L’usage de ces parcs est désormais entré dans les moeurs, des tarifs préférentiels sont développés pour les résidents de proximité et les personnes âgées. Leur visite est une activité à part entière qui impose l’effort du trajet, mais il s’agit des seuls endroits des villes chinoises où il est possible de trouver un peu de tranquillité et d’espaces réellement dévolus à la détente. Mais on observe de plus en plus une demande concrète d'espaces de vie de proximité, informels, accessible librement. La pression est telle qu'elle pousse, par exemple, les habitant de Xi'an à investir les pelouses de l'îlot central des grands axes urbains, malgré la désapprobation officielle du service d'espace vert de la ville. A Yan’an, les seuls parcs publics existants sont situés autours des monuments historiques (temples, pagode…). Récemment, une plantation massive de cyprès a été effectuée sur les trois versants qui enserrent le centre ville.

Espaces verts Le « verdissement urbain » et celui de la Chine toute entière sont à l’ordre du jour. On voit ainsi se mettre en place de nombreuses plantations d’arbres d’alignements le long des rues, des routes et des anciens chemins. Les saules, pour des raisons culturelles tant que culturales (bouturage facile) arrivent en tête des essences utilisées, suivis de près par le platane et le peuplier tomenteux. Dans les grandes villes, il arrive également de trouver des interventions plus formelles. A Yan’an, l’entrée sud de la ville a été marquée par un de ces motifs de verdure, mais l’effet n’est pour l’instant pas très réussi.

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Espace vert et mosaïculture L’arrivée à Yan’an au droit de Wutongmao est marquée par une étrange accumulation de pelouses et de sculptures végétales qui contrastent avec le manque d’aménagement de tous les quartiers alentour.

Espaces verts d’entrée de ville On trouve actuellement, au niveau de Wutongmao, sur les délaissés compris entre les lignes du chemin de fer, de la route nationale et de la rivière, une sorte d'aménagementsignal d'entrée de ville, combinant mosaïculture, pelouses et plantations horticoles. Cet espace "vert", investissement coûteux en main d’oeuvre et en énergie, offre le symbole d’une ville développée en guise de discours de bienvenue. Mais cette décoration de façade choque sur un arrière plan de baraques ouvrières à peine habitables.

Berges canalisées de la rivière A l’extérieur des tissus urbains denses, la rivière suit son court naturel, parfois très sinueux. Ses berges douces plantées de saules permettent d’en atteindre le lit sans contrainte, et de traverser à gué au besoin.

La rivière endiguée en ville Les bâtiments tournent le dos au lit asséché de la rivière.

Mais à l’intérieur de la ville constituée, la rivière est canalisée par des murs d'une hauteur moyenne de cinq mètres. Ceux-ci coupent court à toute tentative de rejoindre le lit, qui semble alors devenir un espace en négatif de la ville. La plupart du temps asséché, le lit ne possède alors plus aucun intérêt. Il reprend toutefois toute sa valeur par temps de crue avec le spectacle des rivières tumultueuses. Un espace de pelouse plantée longe actuellement la digue sur le passage en aval de Wutongmao, là où l'espace entre la route et la rivière n'est pas suffisamment large pour permettre la construction d'immeubles. Mais cet espace est encerclé de fils barbelés ! Symboliques seulement, certes, mais révélateurs des modes de gestion locaux. Cela n'empêche néanmoins pas les piétons de circuler sur la digue, plutôt que le long de la route où rien n'assure leur sécurité.

Une ville inorganisée. Des morceaux de villes parallèles En observant la structure de la ville déjà constituée, on remarque qu'il existe en réalité deux tissus urbains parallèles qui s'ignorent. D'une part, celui de la ville moderne, qui occupe magistralement le fond de vallée. D'autre part, le tissu des yaodong, oublié à l’arrière des grands immeubles, comme littéralement écrasé contre les versants et laissé à son triste sort. Pourtant, ces deux tissus sont tout aussi vivants l’un que l’autre, et l’un comme l’autre continuent d’évoluer indépendamment. Mais il n’existe aucune connexion franche entre les pieds de versants et l'axe routier central si ce n'est par l'intermédiaire de quelques ruelles ou d'escaliers "dérobés".

Opérations résidentielles contemporaines : une ville morcelée. Le principal inconvénient des opérations résidentielles mixtes relève de leur fonctionnement en système clos. Elles laissent ainsi perdurer le principe d'une ville divisée en quartiers autonomes, milicés et sans connexion avec le contexte qui les entoure. De plus, apparues au sein des grandes métropoles de plaine, où elles peuvent être considérées satisfaisantes, ces opérations très stéréotypées posent à Yan'an le problème des proportions d'échelle et, plus accessoirement, de la préservation des vues transversales de la vallée.

Deux villes parallèles (ci-contre) l’ancien tissu en pied de versant est aujourd’hui littéralement écrasé par les nouveau bâtiments de dix étages, qui lui tournent les dos et le laisse à son sort, coincé à l’arrière de la ville. Partie 3.3 - Croissance et transformation du réseau urbain

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Un cadre de vie agréable Les futurs espaces collectifs apporteront certainement un confort esthétique, mais seront-ils aussi polyvalents que les actuels trottoirs ? Par delà l’apparence, les futurs espaces publics urbains devront répondre à de nouvelles fonctionnalités autres que la simple ornementation.

Un besoin d’espaces pratiques Dans toute la ville de Yan’an, il n'existe que peu de places publiques. En Chine, l’espace public par excellence est la rue. On trouve quelques tentatives d’espaces publics constitués, mais ceux-ci restent peu fréquentés ou impraticables. Ils ne correspondent pas vraiment aux attentes et aux habitudes de la population. Celle-ci reste attachée à des pratiques plus spontanées des espaces urbains courants qui, sans toutefois apporter le supposé confort des parcs et autres espaces verts, lui laisse une plus grande part de liberté. Les carrefours, les ponts et les sorties des écoles sont les lieux privilégiés de passage et d'échange. Bien qu’ils ne soient pas formellement attribués à une fonction précise de «place publique», ces espaces vivants constituent pourtant les points les plus forts du paysage urbain. Marchands ambulants, nourriture de rue, passage. Trois éléments qui permettent aux rues parfois vides de se combler, spontanément mais à des heures bien précises, d’une activité sans pareille.

Espaces publics d’usage spontané Les ponts, les rues commerçantes où les marchands ambulants s’installent spontanément sur les bas-côtés sont une partie de la culture chinoise qui tend à disparaître suite à la construction d’ensembles immobiliers plus modernes.

Mais avec le développement des ensembles résidentiels et des opérations immobilières à grande échelle remplaçant les anciens quartiers, l’espace collectif va devenir une part obligatoire des espaces de vie des chinois et son occupation très réglementée.

Un étalement urbain sans discernement du site La question de la rentabilité des espaces urbains est un problème d’actualité. Les lois d’urbanisme préconisent, dans un souci d’économie de terre et d’infrastructures publiques, d’éviter un étalement urbain trop important. Dans le cas d’une ville comme Yan’an, coincée au fond de vallées exiguës, comment répondre à cette question ? La tentation d’investir les reliefs qui divisent son espace est grande. Et la conquête des versants a déjà commencée. Toutefois, l’extension des tissus urbains sur les reliefs semble se faire pour l’instant au détriment même de ces reliefs.

Projet d’opération résidentielle sur tout un versant Partant pourtant d’un principe de « respect des traditions locales », certains projets d’opérations immobilières ont été lancés, confiant l’intégralité d’un mao à un unique investisseur. Des projets comme celuici sont aujourd’hui peut-être déjà à l’oeuvre. Ignorant le bon sens quant aux règles d’implantation et aux échelles. Ces opérations proposent des ensembles résidentiels dessinés trop rapidement et sans aucun respect des caractéristiques culturelles et naturelles des terrains.

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Conclusion

Les transformations qui touchent les ensembles urbains, qu’ils soient de 10 ou de 10000 maisonnées, répondent globalement aux mêmes motifs. Les différences s’établissent ensuite en terme d’échelle. En Chine, la ville représente traditionnellement le modèle civilisateur, les villages reproduisent en théorie les principes urbanistiques de la capitale.

Le paysage de Yan’an Nanchuan aujourd’hui La disparition des paysages agricoles originels

Un urbanisme très fonctionnaliste

1. Les versants sont progressivements abandonnés et replantés en forêt sempervirente (cyprès). 2. La périphérie de la ville est encore occupée par des terres agricoles ou maraîchères.

3. Les grands axes routiers et ferroviaires favorisent l’extension d’un tissu urbain commercial sur les fonds de vallée. 4. La rivière est endiguée pour limiter les risques d’érosion pendant les crues. 5. Quelques espaces publics et espaces verts sont mis en place mais ne correspondent pas aux attentes de la population

Aujourd’hui, tout comme Yan’an, les villages et les bourgs s’étirent le long des routes jusqu’à constituer un réseau de rubans urbains ramifiés occupant le pied des pentes et parfois tout le fond des vallées. Le territoire n’est plus comme avant tranché entre urbain et rural. Il devient plus complexe, plus imbriqué. Des espaces de «Nature» sont également appelés à apparaître. L’évolution des territoires des collines de loess laisse donc sous-entendre une modification des modes de vie. Il serait possible, avec le recul que nous donne la connaissance du contexte européen, d’imaginer comment les attentes de la population d’aujourd’hui vont évoluer avec le temps.

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Berges de la rivière naturelles

Quartiers de yaodong

La rivière endiguées

Architecture collective

Quartier de yaodong au pied des pentes

Nouveaux bâtiments urbains

Versants peuplés de saules

Plantations de cyprès sur les terrasses des liang

Gallerie

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Partie 3.4 – La disparition des paysages ? Vers un "beau" paysage ? Evolution des représentations Au travers de la mise en œuvre de la politique de reforestation, nous avons vu comment, dans la prise de décision et la mise en œuvre des programmes d’aménagement du territoire les représentations du "bon" jouent un rôle clef. Le Plateau de Lœss offrait des conditions de vie contraignantes à l’échelle locale, mais souffrait d’une mauvaise image à l’échelle nationale, laquelle lui était retournée par l’intermédiaire des discours et des médias. Les paysages “d’avant”, ceux qui représentent le Plateau de Lœss pour des générations de chinois, et qui sont encore aujourd’hui transmis au jeunes au travers des séries télévisées ou des reportages de «lutte contre la pauvreté», montrent l’image d’un pays rude et dénudé, où rien ne pourrait accrocher le regard s’il n’y avait le sourire de ses habitants. Le paysage “d’après” on été imaginé, diffusé et progressivement mis en œuvre. Les communications officielles offrent l’espérance de retrouver un nouveau territoire, « vert et développé ». Ajouté à l’ensemble des programmes de «modernisation» (construction de routes, aménagements urbain…), cette nouvelle image permet aujourd’hui au Plateau de se présenter sous une toute autre identité. Elle pourrait également devenir bientôt un

Les paysages de demain

Cette photo représente-t-elle les futurs paysages des collines de lœss ? Liang et mao disparaîssent sous des masses de forêt, agriculture intensive sur les fonds des vallées. n’y aurait-il pas une solution tout aussi paradisiaque mais suceptible de mettre en valeur les qualités propores des reliefs ? Partie 3.4 - La disparition du paysage

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des nouveaux symboles d’une Chine ayant «retrouvé» ses paysages d’origine.

Quelques représentations de «Yan’an, ville du futur» Promouvoir une ville moderne et écologique Le propos : Illustrations pour un projet de barrage dans le centre ville de Yan’an : de l’eau bleue et de des collines vertes. Le problème : Le désir de ressembler à une grande ville moderne pousse les décideurs à projeter une image parodique : endiguer la Yanhe pour offrir aux citadins l’image d’une rivière azurée idéale, alors que les reliefs de lœss ont été indistinctement recouverts en une grande plage de vert. Le contexte géographique et paysager de la ville est incompris et refusé, au profit d’un imaginaire dominateur de la Nature. Où est passée la traditionnelle philosophie chinoise ?

Mais où est le paysage ? Un slogan : « développement économique et vertes vallées » Le problème : on voit effectivement sur l’image quelques derricks et un immense sophora, mais où est l’arrière plan, où est le paysage ? Le devenir concret des espaces du Plateau de Lœss semble n’avoir jamais été envisagé.

Les symboles de yan’an La ville veut changer d’image, et semble se défaire de son histoire. D’immenses building,ont remplacé les yaodong. Deux ponts modernes remplaçent l’ancien pont en pierre. La fameuse pagode sur son promontoire n’est plus au premier plan, celui-ci est désormais occupé par des arbres aussi multicolores qu’imaginaires.

La mutation des paysages est en cours, tant sur le terrain que dans les représentations, mais il faudra encore sûrement du temps pour que cette nouvelle image "verte" devienne prépondérante sur la rémanence ocre de l’ancienne. Quant à la réalité, elle se situe, comme toujours, quelque part ailleurs, en fonction de la situation géo-climatique, des fluctuations politiques et de l’investissement de la population dans l’aménagement de son lieu de vie.

La réaction verte En effet, il convient de nuancer les propos élogieux sur les opérations qui ont pour l’instant été réalisées dans le cadre du «verdissement» de la Chine. La prise en compte des impératifs écologistes par les dirigeants et les décideurs à l’échelle locale peut se résumer pour l'instant à des choix politiques simplistes de "coloriage en vert" (traduction littérale d'un terme désignant les espaces verts techniques). Sous l’apparence de "créer des paysages", il semblerait que la volonté de l’inconscient collectif chinois soit plutôt d’effacer le paysage existant sous une masse d’arbres, sans aucune transparence. Cette réaction symbolique ne serait-elle pas une manière de contourner les problèmes de développement durable et une réelle réflexion sur le devenir des territoires, permettant ainsi de satisfaire aux désirs de modernisation rapide, tout en masquant les reliques d’un environnement dégradé ? Si on suit le même raisonnement, on ne sera pas frappé que les représentations publicitaires ou propagandistes ne puissent concrètement anticiper et représenter le futur radieux qu’elles promettent. Nous avons pour l’instant le choix entre l’évocation de paysages idéalisés (par exemple bocages verdoyants et mégalopole verticale en arrière plan), réalisées à partir d’images d’origine occidentale pour les publicités de résidence immobilières, et une négation totale des paysages existants autour des masses urbaines lors des rendus de projet. Partie 3.4 - La disparition du paysage

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Quels lieux pour planter les forêts ? A la vue de ces trois photos et à la question : « Si on devaient planter des forêts selon ces trois méthodes, laquelle préféreriezvous et pourquoi ? », les habitants des collines de lœss nous ont répondu préférer la troisième.

Leur argument aurait de quoi surprendre bien plus d’un fonctionnaire, et touche, contrairement à ce qu’on aurait pu penser, bien plus à la notion de paysage qu’à un pragmatisme économique «de survie». Ils trouvent en effet que « ça fait plus clair », « on peut voir l’horizon ».

Une forêt mais plus de paysage Malgré la volonté de lutter contre l’érosion, les plantations de forêts ECCF se cantonnent, pour des raisons de simplicité de mise en œuvre aux terres facilement accessibles, autrement dit les terres cultivées, et ne tiennent pas compte des zones où l’érosion est plus concrètement active, comme les ravins ou les falaises. De tels principes poussent à reconsidérer l’importance des plantations dans la modification du cadre de vie. Sans préjuger pour l’instant comment sera à terme vécu la croissance de la forêt, on peut se demander si, répondant de façon un peu trop systématique aux attentes de verdure de la population, les nouvelles forêts de Chine ne vont bientôt occuper tous les horizons : dans les collines de lœss, mais également en plaine et dans les vallées herbeuses et touristiques des montagnes granitiques réputées. Par delà l’effective replantation en masse de terrains d’altitudes soumis à des risques d’érosion, on pourrait être subtilement un peu plus objectif et citer, par exemple, l’enfermement des sites touristiques de montagne (les temples de Wutaishan par exemple) au sein d’une épaisse et sombre forêt d’épicéas ou de cèdres, ne laissant plus pour seul intérêt que les quelques sites (temples, rochers, marchés de souvenirs) visitables. Pourtant, on connaît l’attrait des chinois pour les vastes paysages montagneux embrumés. D'un autre côté, un principe de plantations de bandes boisées (30 m de large) le long des grands axes a été lancé. Cette directive, issue des recommandations de la landscape ecology mais appliquée de façon systématique, contribue aujourd’hui à transformer les routes en longs couloirs monotones, sans plus aucun contact visuel avec leur environnement. Le manque de points de vues risque de se faire durement sentir d’ici quelques années.

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La perte du respect des sites

La société chinoise est aujourd’hui en pleine mutation, et tout, dans son environnement comme dans sa façon de penser, est en train de changer. Représentations des espaces de vie, activités humaines, organisation des territoires ; ces trois facteurs, à l’origine des paysages, sont aujourd’hui soumis à l’influence de ces changements. Au travers du paysage, nous avons pu percevoir comment les transformations des activités humaines agissent dans le territoire et expliquer ces changements grâce aux représentations qui guident la société. Mais n’y a-t-il pas quelques incohérences dans la mise en œuvre de ces changements ?

La disparition du paysage Les paysages actuels du Plateau de Lœss sont révélateurs de cette époque de transition de l’organisation de la société chinoise, et de ses territoires. Au sein des paysages ruraux d’autrefois, les différentes activités humaines étaient relativement adaptées aux contraintes du milieu. Leur agencement suivait une logique que l’on pouvait rattacher à l’observation et à la compréhension des formes du relief, des dynamiques naturelles, du rythme des saisons, etc. Aujourd’hui, cette compréhension des sites, à l’échelle locale, semble avoir disparue. L’aménagement des espaces ne semble pas être pensé comme l’aménagement d’un ensemble cohérent. Chaque intervention est prise comme une réponse systématique à un problème posé dans une discipline donnée, hors de tout autre contexte. Les représentations qui guident aujourd’hui les actes de décision et de projet ne tiennent plus vraiment compte des spécificités locales, mais s’inspirent d’images-symboles (le vert, la ville-tour…) d’une modernisation passe-partout, dans le seul but de satisfaire la demande d’un marché (la population) conditionné. La planification par zonages (zone de forêt écologique, zone d’agriculture, zone urbaine, etc.) provoque une mise en forme exclusive du territoire, où chaque espace physique ne peut être assigné qu’à une seule fonction. La

notion d’écologie devient contraire à celle d’agriculture, l’Humain contraire à la Nature, etc. Les nouveaux mythes du progrès technologique ont laissé croire à supériorité de l’homme sur la Nature, à la priorité de la construction urbaine sur le respect des sites. Cette vision à court terme rompt littéralement avec la pensée traditionnelle chinoise, laquelle a toujours privilégiée l’interrelation intelligente de l’homme avec son environnement. Bien qu’une certaine idée du paysage soit, en partie, à l’origine des projets d’aménagements actuellement en cours, ceux-ci n’ont pas pour but d’organiser l’ensemble du territoire. Et ce n’est pas non plus, contrairement à ce qu’on pourrait croire, un a priori, un "mobile paysagiste" qui guide la mise en œuvre des projets, dans le sens où la création de paysages «réfléchis» serait pensée comme une fin en soi.

La ville renie son territoire Les reliefs de lœss représentent le support même de la ville de Yan'an, et de tous les établissements humains du Plateau. Pourtant, il y a aujourd'hui une opposition très nette entre l'idée de la "ville moderne", composée de grandes tours, d'échangeurs gigantesques et de plantations de style international, et les paysages précédents, ceux d'une campagne indissociable de son substrat. Cette évolution des idées est certes compréhensible dans une Chine modernisante. Mais le problème le plus marquant réside dans le fait que la ville aurait tendance à être planifiée et construite comme si elle ne faisait plus partie du relief, de son contexte même. Cette sensation est d'autant plus amplifiée par le manque complet de relations entre les tissus urbains contemporains et celui des versants. La ville actuelle se construit sans aucune considération ni pour son histoire, ni pour son site. Autre fait qui peut sembler insignifiant pour les habitants : la hauteur des bâtiments tend à croître toujours plus haut et il devient aujourd'hui difficile de percevoir un flanc de colline depuis les rues centrales de la ville. Partie 3.4 - La disparition du paysage

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Conclusion

Pour les territoires en complexification des collines de lœss, le principal enjeu de développement tourne autour de la notion de site et de l’adaptation des interventions au contexte physique. On ressent le besoin urgent d’une méthode qui permettra d’organiser les transformations du réseau urbain et de son insertion dans le paysage des collines. Dans le cadre de villes denses comme Yan’an, il s’agit également de clarifier la mise en place des tissus urbains et d’améliorer leur relations internes. Anticipation des paysages de demain, selon la tendance actuelle La croissance de la ville efface les paysages environnants. Les forêts ferments tous les horizons et masquent les rondeurs caractéristiques des reliefs. Le relief a disparu sous la ville et la forêt. Plus rien n’indique dans quel contexte la ville se situe. Les limites entre les entités du paysage deviennent imprécises. Les grandes tours divisent l’espace de la vallée.

A la croisée de ces deux questions, nous allons maintenant chercher comment, en anticipant la transformation des paysages, construire les liens qui permettront de reconnecter les projets d’aménagement et d’extension du réseau urbain avec le territoire qui les supporte.

Partie 3.4 - La disparition du paysage

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Partie 4.1 – Projet de paysage pour les vallées de lœss La modernisation de la Chine va radicalement changer les mentalités et les pratiques des espaces. L’urbanisation de la population laisse déjà percevoir les prémices d’un besoin d’espaces publics ouverts, d’un besoin de Nature, d’un besoin de loisirs, etc. Il est nécessaire d’anticiper l’apparition de telles attentes et de prévoir dès aujourd’hui les moyens et les lieux qui seront mis en œuvre pour y répondre. Les transformations du territoire et l’évolution des pratiques sociales nécessiteront un certain temps pour se mettre en place. Le stade mythique de la « modernisation de la Chine » ne peut pas être seulement considéré comme un palier et se résumer à la réalisation ponctuelle d’un certain type d’équipement. Il nécessitera une construction dans la durée, tant de la société humaine que de ses lieux de vie. Cette durée s’applique aussi bien à l’échelle des temps humains, ceux du passage des générations et de l’évolution des mentalités, que celle des temps écologiques, ceux de la mise en place et de la maturation des écosystèmes, et de la construction d’un réseau urbain. Les projets d’aménagements qui seront bientôt réalisés pour satisfaire l’émergence de nouvelles attentes sociales doivent ainsi s’inscrire dans une vision plus large, de l’espace comme du temps. Le projet que nous proposerons, en plus de proposer des solutions concrètes, devra également donner la trame de fond de cette vision. Ainsi, les objectifs du projet pourront se mettre en place par étapes, en suivant l’évolution de la société. Toutefois, un projet de territoire ne peut être considéré comme un plan rigide. Il s’agit plus d’une orientation donnée au développement qu’un objectif formel. Il est encore relativement difficile de prévoir avec exactitude le futur des collines de lœss. Notre projet devra donc pouvoir admettre une réversibilité des aménagements, c’est-à-dire ne pas stériliser les capacités d’évolution des sites qu’il investira. Cette préoccupation rejoint l’objectif de développement durable affiché par le gouvernement chinois.

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Eléments de rendu du projet original Projet d’urbanisme à la chinoise

Le développement de la ville n’est conçu que comme une juxtaposition de zones attribuées à une fonction précise : résidence, commerce, etc. Les espaces publics apparaissent en négatif en ne sont que le résultat des proportions et de la répartition de chaque zonage fonctionnel.

Des mutations rapides peu préparées

Yan’an n’est pas une ville très ancienne. Son histoire est récente et son développement, sans grande tradition urbaine, n’a réellement commencé qu’il y a une trentaine d’années. Elle est toutefois représentative de l’ensemble des mutations urbaines qui peuvent aujourd’hui toucher les petites villes et les bourgs de cette Chine de l’Ouest qui cherchent aujourd’hui à combler leur «retard». La ville de Yan’an s’étend aujourd’hui avec une rapidité extraordinaire. Elle doit absorber les mouvements d’exode rural, et les conséquences secondaires de l’explosion démographiques des années 1970. Elle se répand chaque jour un peu plus au sein du réseau des vallées, absorbant au passage d’anciens villages agricoles.

Illustrations du projet d’espace paysager le long de la rivière.

Les représentations du devenir possible des paysages de la ville pourraient s’appliquer à n’importe quelle ville chinoise. La forme de reliefs en arrière plan ne représente en rien une morphologie de loess

Le projet d’urbanisme retenu Au niveau de la frange urbaine de Nanchuan, le temps est venu d’organiser l’extension de la ville. En février 2003, un plan d’urbanisme a été commandé, dans le cadre de la réglementation en vigueur, à l'institut d'urbanisme du Collège d'Architecture de l’Université d’Architecture et de Technologie de Xi’an. Ce travail a été réalisé en quelques jours par une équipe de professeurs.

Un demande de paysages Toutefois, le bureau d'urbanisme chargé de cette vallée souhaitait pousser plus loin la réflexion sur l'aménagement des paysages de la ville à venir. La réponse à cette partie de la commande était tout aussi standardisée. Quelques schémas passe-partout, reproduisaient des aménagements d'espaces publics qu’on aurait pu trouver n’importe où en Chine. Mais une idée se démarquait toutefois de l’ensemble. Elle proposait la création d’une grande promenade qui aurait permis de parcourir les versants des collines et de découvrir les paysages de la vallée. Partant de la gare et traversant la rivière via un pont monumental, cette promenade aurait suivi un cheminement à flanc de colline jusqu'au futur parc de Wutongmao, empruntant un tracé alors envisagé pour une route carrossable, au dessus des yaodong. Cette proposition, si elle tentait d'amorcer une prise en compte du contexte géographique de la ville, n'a pas été poussée plus loin, et est restée à l'état d'un "d'objet décoratif" venu se sur-imprimer au plan de zonage. Un degré de réflexion suffisant aux yeux des responsables du projet.

Le projet rendu était basé sur un principe de zonage, la majorité des espaces étant attribués à de grosses opérations de résidences collectives. Mais il faut savoir que, avant même que la commande ne soit lancée, certains terrains avaient déjà été vendus et le réseau des routes avait déjà été tracé par les services techniques de la ville. La rivière était également en train d’être canalisée, au plus serré pour des raisons d'économie de place. Ce projet n’était donc, en quelque sorte, qu'un habillage à des opérations financières et des décisions déjà prises. Il a bien sûr été accepté.

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Un plan de paysage pour les collines de lœss

Notre projet reprendra donc la réflexion où elle en était restée et tentera la mener à terme. Nous viserons ainsi la mise en place d’un plan de paysage capable d’accompagner l’évolution future des activités humaines au sein du relief des collines de lœss, ainsi que de servir de structure à la transformation des territoires. La démarche de ce projet s’inscrit donc à deux échelles. D’une part celle du grand paysage, dans l’espoir de mettre en valeur les caractéristiques de la région. L’étude de ce relief nous a déjà permis et nous permettra de dégager les principes généraux d’une cohérence du territoire dans son ensemble. D’autre part, à l’échelle locale, nous devrons répondre aux besoins urgents de la planification d’une ville qui doit à la fois s’organiser de l’intérieur et s’adapter aux particularités du site dans lequel elle s’installe. En tant que chef-lieu d’importance, Yan’an joue le rôle d’un de modèle régional. Tout ce qui se construit dans cette ville influence l’évolution des autres bourgs de la région. Les projets novateurs qui y seront construits trouveront également leur utilité en tant qu’exemple pour les villes du Plateau de Lœss qui s’inscrivent dans un contexte morphologique similaire.

Retrouver les paysages des collines de lœss Le lœss, aussi connu et invisible soit-il devenu aux yeux des habitants, aussi haï puisse-t-il être, ne cessera pourtant de constituer l'identité même de cette région. La richesse des territoires du Plateau de Lœss pourrait être révélée par une adaptation plus fine des projets d’aménagement à l’échelle locale, ou bien même dans le cadre d’un véritable projet de territoire qui viserait à organiser l’ensemble des interventions. Construire un projet de territoire ne se limite pas à des interventions physiques. C’est plus dans l’acceptation et la reconnaissance de principes d’aménagement par une communauté que tient la réussite de l’opération. Nous avons observé comment, aujourd’hui, la compréhension autrefois familière du territoire où s’installent les communautés humaines s’effaçait devant des opérations d’aménagement s’inscrivant dans le court terme. Il en résulte une perte de la conscience des réalités concrètes des sites, qui se double ensuite d’un sentiment de mépris vis-à-vis des lieux de vie par leurs habitants, ce qui conduit de plus belle à désirer une autre image. Aussi, avant de pouvoir justifier la décision d’un plus grand respect des sites, allant de pair avec une conception volontaire d’espaces de qualité, il faudrait que les populations réapprennent à voir et à apprécier les paysages des collines. Cette conception de l’aménagement n’apparaît pas encore clairement dans l’image stéréotypée des villes nouvelles. Pourtant, est moins antinomique avec l’idée de modernisation actuelle, qui privilégie désormais une meilleure compréhension des complexités biologiques et naturelles. Les paysages ruraux que nous avons observés sont aujourd’hui un substrat où se développe une société qui résidera de plus en plus au sein d’une ville immense, ramifiée, dense et verticale.

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Devenir des paysages agraires Gestion des boisements domestiques Les pratiquex d’émonde cocnstituent des formes culturelles de gestion du patrimoine arboré domestique, elles donnent une proportion et un cachet au paysage, autour des villages, le long des routes et des rivières.

Terrasses agricoles Le maintien et l’entretien des terrasses participe à la mutte contre l’érosion. Support de culture, son abandon entraîne une dégradation rapide si les terres sont laissée à nue dans les premières années.

Parcelles maraîchères Les cultures maraîchères périurbaines permettent de satisfaire la demande croissante du marché en produits frais tout en apportant un revennu d’appoint à une population autrefois rurales et peu qualifiée.

« Retrouver les paysages », ce sera donc avant tout créer des représentations qui montrent ces paysages à partir des lieux réels, tels qu’ils sont actuellement, avec leur contraintes mais aussi leurs potentiels. Pour notre projet, il s’agira donc avant tout d’un travail de réflexion et d’imagination, amenant à débattre sur la construction cohérente d'un territoire : tenir compte du contexte géologique et naturel comme une réalité incontournable, considérer les espaces comme récepteurs de fonctions complexes, transformer les contraintes d'aménagement en potentialités de projets qui puissent tenir compte du site, etc. Il va ainsi nous falloir retrouver la valeur de différents «lieux archétypes» parmi les entités morphologiques du relief des collines. Montrer et nommer sont les deux bases de l’appréciation des paysages et des territoires. La notion de terroir ne s’entend pas exactement de la même manière en Chine qu’en France. Les régions chinoises n’ont pas nécessairement de nom précis qui les relie à un substrat géographique, mais plus à une localisation. Autour de Yan’an, il s’agit simplement du «district de Yan’an». Le nord du Plateau de Lœss est globalement appelé Shanbei : « au nord des montagnes ». Il n’y a donc pas de concept, ni de vocable, qui permette d’appuyer la démarche d’apprentissage et c’est avant tout au travers du paysage, de la représentation visible à défaut de concepts, que les projets de territoire pourront permettre d’anticiper et de planifier l’évolution des lieux de vie de la société des collines de loess.

A l’échelle du grand paysage : rétablir la relation entre les hommes et leur territoire Trois grands type de représentations se combinent pour construire l’image des territoires humains. L’idée de la ville, l’idée de Nature, et, entre les deux, l’idée de campagne, de terroir, de terre cultivée. Les rapports qu’entretiennent les populations avec ces trois images du monde sont capitaux pour comprendre les aménagements en cours. Aujourd’hui, la ville semble exister et se construire d’ellemême. Elle est devenue prioritaire et, dans cette course à l’urbanisation, les images futuristes et grandioses laissent peu de place à la préservation des traces du passé. L’image de la ville d’aujourd’hui est donc en quelque sorte incomplète, les grandes tours auraient à occuper tout le champ de la représentation. La campagne est prise entre les deux feux du mépris et de la quête des reliques de cultures traditionnelles. Après avoir été glorifiée par le communisme, les campagnes cherchent désormais le nouveau souffle qui pourra les libérer des images de pauvreté et de sous-développement. L’image de l’agriculture «Hi-tec» et a commencé à améliorer cette représentation. Quant à la Nature, la «bonne» Nature, elle est pour l’instant réservée aux grands sites de montagne, et reste très peu perçue en dehors. La Nature sauvage, destructrice, doit être combattue. En français, le mot culture désigne tout à la fois la culture de l’esprit et celle de la terre. Ce fait lexical a fortement influencé notre façon de penser notre rapport au monde. En Chine, les deux notions sont séparées, et la tradition littéraire associe plus volontier la culture à une compréhension du monde basée sur l’observation taoïste des forces naturelles. L’agriculture est désignée par un terme qui la renvoie plutôt au domaine du savoir faire, de l’industrie. Par contre le lieu, difang地方, se rapproche de la notion de sol, de terre, de territoire, tudi 土地. C’est plus au travers du lieu, de la situation et de l’interrelation entre un lieu et son environnement que s’est développée la conscience chinoise du territoire. Partie 4.1 - Un projet de paysage pour les collines de loess 73


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Les lieux représentatifs des reliefs de loess Contraire au rêve de plat pays qui peut parfois obserder les habitant du Plateau, l’identité des reliefs de loess se situe plus dans les formes verticales, «les creux et les bosses».

Développer les notions de lieu, de site Quels sont donc aujourd’hui les éléments du relief qui pourraient (re)devenir des lieux-symboles forts, représentatifs des paysages des collines ? Seraitil possible de retrouver une ou des références, des représentations, qui permettraient une meilleure compréhension des formes de la terre et rétablir leur valeur culturelle d’autrefois, et réapprendre à percevoir les valeurs des sites. Il s’agit de retrouver tout aussi bien la valeur intrinsèque de chaque élément du relief que la valeur qu’il a acquise au cours des âges par la construction d’une culture ou sa valeur potentielle en terme d’aménagement du territoire.

Les formes douces des liang sont typiques des reliefs de loess. Les falaises, autrefois habitées, sont liées aux origines trglodytes de l’architecture et de la culture du Plateau. Les ravins représentent à la fois les dynamiques érosive et l’humidité cachée des collines. Les rivières représentent le Fleuve Jaune qui draine le Plateau et irrigue la Plaine de Chine. Le rythme des crues participe au rythme des saisons.

Les nouvelles entités produites ne sont pas toutes clairement perceptibles aujourd’hui. Soit elles ne sont pas encore entrées dans les représentations, comme par exemple les forêts plantées sur les liang, qui doivent encore se densifier. Soit que leurs limites ne soient pas clairement définies ; c’est le cas des tissus urbains qu’on implante toujours plus haut sur les versants. Soit, enfin, qu’elles aient été «oubliées» ; les ravins, les falaises, ne sont aujourd’hui plus vraiment perçues par les populations urbaines. Penchons nous sur ces quatre lieux qui représentent, par dessus tout, les paysages de lœss dans le cadre de notre projet.

Retrouver la valeur du relief Lors de l’étude des paysages du bassin de la Yanhe, quatre structures du relief sont plusieurs fois revenues comme des lieux se démarquant des autres. Ces quatre lieux occupent une place significative dans les paysages des collines de lœss. Ils en sont les symboles les plus forts, et, en quelque sorte, témoignent de leurs caractéristiques identitaires. L’occupation par certains types d’activités humaine (agriculture, habitation) ou, au contraire, la simple présence de dynamiques naturelles, se superposait à ces lieux pour former ce qu’on pourrait appeler des « entités paysagères ». Chacune de ses entités, nommable, correspondait donc à un mode logique d’occupation des reliefs. On pouvait par exemple reconnaître : la falaise des yaodong, les champs sur les liang, etc. Aujourd’hui, de nouvelles logiques, plus nécessairement d’ordre physique, conduisent à la transformation des activités humaines et mènent donc aussi à l’évolution des entités paysagères.

Les liang Les surfaces des liang, aujourd'hui dégagées et relativement accessibles, constituent une réserve d'espaces ouverts, en altitude, apte à contrebalancer une densification urbaine des fonds de vallée. Il est envisageable que ces lieux pourront un jour être complètement reboisés, mais cela représente-t-il le meilleur choix à faire ? ENJEUX : Serait-il possible d'anticiper le développement de la forêt et l’évolution de la demande sociale en prévoyant d’y aménager tout un réseau de parcs péri-urbains. Ce réseau de parcs pourrait donc prendre place à différents niveaux d’altitude, ce qui permettrait de répartir les activités en fonction de leur proximité. On pourrait par exemple proposer à terme des lieux de détente à mi-pente, plus ouverts et accessibles quotidiennement, tout en traitant les sommets à la manière d'une forêt de promenade. En attendant que cette demande devienne concrète, il sera intéressant de considérer le rôle que les pratiques agricoles peuvent jouer dans la gestion de ces espaces.

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Les ravins s’illuminent au printemps Les premières feuilles à voir le jour au printemps sont celles des saules qui occupent les fonds des ravins.

Les ravins

Les rivières

Les ravins représentent l’élément morphologique complémentaire des liang. Espaces en creux, ils établissent un lien entre le haut et le bas des reliefs, entre les liang et les rivières. Collecteurs des eaux de ruissellement, ils entrent directement dans la régulation des équilibres hydriques et le maintien de la stabilité des pentes.

La rivière jour un rôle clef dans la perception du territoire, pour deux raisons. Premièrement, elle est quelque peu à l’origine du creusement des vallées et de la création du relief. En ce sens, elle rejoint la mythologie du Fleuve Jaune. Deuxièmement, elle reste l’axe directeur le repère de la direction de la vallée. Elle représente l’organisation des vallées, leur donne leur nom.

Ils abritent les plantations de saules et de peupliers qui fournissaient aux villageois leur bois d'œuvre, ce qui leur assure une certaine protection contre l’érosion. Toutefois, leur sol est encore bien souvent trop dégagé pour assurer un maintien véritablement efficace. ENJEUX : Le développement de la ville laissant annoncer un abandon de l’exploitation de ces arbres, il est possible de préserver et de favoriser en ces lieux une colonisation naturelle de la faune et de la flore. La population urbaine est de plus en plus coupée des espaces ruraux et les jeunes enfants nés à la ville ignorent presque tout des campagnes où ont vécu leurs parents. Protéger l’espace des ravins ne constitue donc pas seulement un acte de préservation d’un réseau écologique, mais offre également à la disposition du public un support pédagogique de découverte de la Nature et de la biodiversité des collines de lœss.

ENJEUX : Compte tenu de la violence des crues, il est difficile de remettre en cause la canalisation de la rivière en milieu urbain. Par contre, on pourra envisager de traiter les digues de façon moins stricte, et tenter d’y associer des techniques de maintien plus douces lorsque les tissus se feront moins denses. Les falaises Les falaises de lœss étaient autrefois le sujet de toutes les attentions, car elles abritaient les habitations creusées en leur sein. Il se dégageait donc un certain respect pour cette forme, et même une recherche de cette forme. Aujourd’hui, les yaodong sont construites en dur, ou remplacées par d’autres modèles architecturaux. La falaise est devenue le lieu de ruines, d’un passé révolu, oubliée à l’arrière de bâtiments à la façade aveugle. Mais la falaise abandonnée à son sort est offerte à l’action des éléments et de la dynamique naturelle. ENJEUX : Sans nostalgie pour «l’âge des cavernes», comment serait-il possible aujourd’hui de proposer des aménagements (architecturaux, paysagers…) qui puissent à la fois assurer une stabilité de la falaise et une mise en valeur de ses caractéristiques paysagères ?

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La ville et la Nature, de nouvelles pratiques Boisement de saules sur les fonds humides Les saules présentent de loin une texture légère et argentée qui signale les formes concaves dans lesquels ils prennent place. Leur couvert procure une ombre agréable qui incite à la réunion et au repos.

Aujourd'hui, la société chinoise découvre le confort matériel et les joies de la consommation. Mais comment anticiper l'évolution des mentalités des jeunes d'aujourd'hui, ces enfants des villes qui n'ont plus aucun contact avec une campagne haïe par leurs parents ? La nouvelle génération devrait être celle qui permettra la réunification de la tradition et de la modernité. Quoiqu'il en soit, en réaction à l'explosion de la population urbaine, la demande générale actuelle est aux loisirs en dehors des agglomérations. Le Chinois est touriste par essence, mais la nature, la « Grande Nature » vénérée des montagnes, n’a pas l’attrait que nous pourrions supposer. Le public aime les divertissements organisés. Le principe du "parcs d'attractions" en montagne est en vogue. Inspirés de la notion de paysage telle qu'elle existe traditionnellement, ils offrent essentiellement des montagnes et de l'eau, mais de façon divertissante et parfois grandioses. Ces opérations, pas toujours très respectueuses des sites, permettent de reconquérir progressivement toutes les vallées abandonnées il y a déjà vingt ou trente ans. Il réapparaît toutefois un nouveau type de touriste, plus proche du voyageur indépendant ou du routard. A ces personnes recherchant l'authenticité et la tranquillité, serait-il aujourd’hui possible de proposer des coins de campagne comme simple objet de contemplation ? A l’échelle plus locale, serait-il possible, tout comme dans les peintures des lettrés d’autrefois, que les citadins puissent apprécier un brin d’herbe pour ce qu’il est, et ce qu’il représente, sans devoir nécessairement toujours rechercher les attractions les plus grandioses ? Autrement dit, comment créer de nouvelles représentations de la Nature qui permettent de faire accepter les reliefs de lœss sans les cacher sous une masse de forêt ?

Favoriser une reconnaissance de la Nature Les territoires des collines de lœss habitées ne sont pas à proprement parler des lieux de «Nature». La pression humaine y est encore trop forte pour que la dynamique naturelle puisse s’y exprimer sans contrainte. Parmi l’ensemble des collines de lœss, trois types de lieux peuvent toutefois être considérés comme plus spontanés, et où la véritable biodiversité du Plateau de Lœss est peutêtre plus à rechercher que dans une hypothétique forêt primaire disparue. Milieux humides Les milieux humides sont plus propices au développement de la vie. Pourtant, au sein des collines de lœss, l’eau est également destructrice. Les lieux les plus humides sont donc évités par les activités humaines, et subissent donc moins leurs contraintes et leurs pressions.

Les ravines Les ravines ont une forte présence dans le paysage des vallées de lœss. Elles peuvent présenter plusieurs formes, prenant parfois l’apparence de «doigts de gant» sur le flanc des versants, celle d’un petit ravinement en fond de vallée ou celle plus monumentale d’une énorme «dent creuse» crée par l’affaissement de toute une partie de colline. Dominées par les logiques naturelles de l’eau et de l’érosion, les ravines peuvent être comptées au nombre des espaces où l’homme n’a que peu d’influence. C’est peut-être pour cela qu’elles ne sont que peu perçues par les différents observateurs, qui seront plus attirés par les champs, les villages ou les constructions modernes. Pourtant, ces «résidus du paysage» sont souvent peuplés d’une flore et d’une faune relativement «préservée».

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Végétation hygrophile

Les prairies d'altitude

Tous les lieux en creux : ravines, effondrements, replis du terrain, lit de rivière, conservent par nature bien plus d’humidité et, dans ce climat assez sec, sont le lieu privilégié du développement des essences hygrophiles (saules, peupliers, ormes, anémones, clématites…).

Parmi les terres protégées d'altitude, une partie a été conservée en prairie naturelle plutôt que replantée en jeunes plants forestiers. Si on plante aujourd’hui des forêts en prônant une «reconstruction écologique», il n’en reste pas moins que la plus grande part de la biodiversité du Plateau de Lœss repose dans ses prairies d’altitude.

La plupart des espaces humides accessibles sont plantés d'arbres utilitaires : saule ou peuplier, au détriment de toute autre espèce. Essences au bouturage facile, taillées en têtard ou émondées, ces deux espèces constituent aujourd’hui la moitié des boisements d’âge adulte sur l’ensemble du territoire.

Si celles-ci ne semblent pas très «vertes» lorsqu’on les regarde de loin, elles recèlent toutefois une grande richesse d’espèces xérophiles et héliophiles, herbeuses, annuelles et vivaces, et laissent entrevoir la véri-

Les barrages De nombreux types de barrages et de digues ont été construits depuis les cinquante dernières années. Le plus souvent, l'objectif du barrage est moins de retenir l'eau que de créer une accumulation de limon sur le fond d'un vallée de façon à offrir par la suite des terrains plats et cultivables. Seuls les plus gros ouvrages, situés sur les vallées principales, peuvent contenir suffisamment d'eau et servir de réserve annuelle, les retenues des vallons s'épuisant le plus souvent en quelques jours. Les berges de ces retenues d’eau sont également une opportunité pour établir des associations hygrophiles.

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Les refuges de la biodiversité Les lieux retirés, où la pression humaine est moins forte, offre une grande richesse écologique. Les ravins, plus humides, abritent des boisements se couvrent d’une flore riche d’espèces florifères et aromatiques. Les prairies situées sur les dorsales des liang, lieux asséchés et brûlés par le soleil, regorgent de chardons argentés, de labiées odorantes, d’astéracées florifères.

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A l’échelle de la ville : organiser l’espace urbain en construction Comment est il possible aujourd’hui de réfléchir à la création d’un morceau de ville tout en pensant à la réorganisation d’un territoire dans sa globalité, bien plus large ? Dans le cadre de notre plan de paysage, nous allons devoir penser et organiser un développement cohérent de la ville de façon afin qu’elle puisse «naturellement» s’insérer dans son contexte. Passage vers les yaodong Des escaliers de ce type, ou parfois dans le sens de la pente, permettent de relier le centre ville moderne au tissu de yaodong qui se trouve en arrière, au pied des versants.

Ce travail se situe quelque peu entre les objectifs d’un règlement d’urbanisme, d’une charte de paysage et d’un projet d’aménagement des paysages urbains. La société chinoise se retrouve aujourd’hui en train de synthétiser deux conceptions différentes de la ville. D’une part le modèle traditionnel chinois, divisant l’espace en grandes unités privatives centripètes, au sein desquelles la vie peut s’installer, et un modèle plus occidental, tourné vers l’extérieur et la rue, et où les espaces publics doivent se charger de compenser la densité des constructions. L’espace public urbain doit donc aujourd’hui assumer cette modification des pratiques et être pensé comme un lien entre les deux variantes possible. Les villes en Chine s’étendent pour partie grâce à des opérations de renouvellement urbain, mais surtout grâce à la création «ex nihilo» de nouveaux quartiers au milieu d’espaces ruraux. C’est le cas à Yan’an Nanchuan. Nous avons donc une certaine liberté pour organiser a priori la répartition des futurs espaces publics, et plus précisément pour proposer un réseau d’espaces publics qui puissent structurer le développement future de la ville. D’un autre côté, nous devrons également respecter notre objectif premier en assurant la jonction entre la ville nouvelle et le site dans lequel elle va s’insérer. Cela signifie respecter les tissus urbains et les pratiques existantes. Cela signifie aussi trouver des espaces adéquats pour offrir aux habitants des espaces donnant le sentiment d’appartenir à un lieu.

Un besoin de limites claires Les limites de l’urbanisation Les villages et les tissus urbains s’étendent toujours plus loin sur les versants des collines. Il semblerait logique que les espaces construits et habités continuent de respecter une organisation adaptée aux reliefs de lœss. Dans ce cas, on pourrait définir des limites constructibles sur la base d’une observation des principes géomorphologiques des collines. Ainsi, les extensions potentielles des villages pourraient être limités en haut par les premières falaises ou cassures, en bas par l’inflexion de pied de pente marquant le commencement des terrasses alluviales, et sur les côtés, les vallons et les ravins constitueraient des espaces d’interruptions. Cette disposition semble être aujourd’hui spontanément mise en pratique par les villages les plus reculés. Mais dans le cas de villes plus denses, les pressions sont telles que le bon sens rural n’a plus vraiment cours, et on voit de nombreuses constructions s’établir sur les lignes d’écoulement de eaux ou sur des proéminences de terre fragiles.

Les limites entre les tissus urbains Nous avons vu comment les différents tissus urbains de la ville se développent sans aucune relation les uns entre les autres. Il n’y a actuellement aucune limites entre eux car il n’y a pratiquement aucun contact réellement établi. La notion de limite ne sa borne pas nécessairement à une séparation, mais envisage au contraire une mise en valeur du passage de l’un à l’autre, garantissant une lecture claire des quartiers de la ville, améliorant la fonctionnalité et amplifiant les caractéristiques identitaires des uns et des autres. ENJEUX : Il existe déjà dans le centre-ville de Yan’an, un système d’escaliers permettant de connecter le tissu des yaodong à celui de la ville moderne. Mais ces passages sont relégués au fond de ruelles peu salubre, qui apparaissent plus comme l’arrière de la ville.

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Plan du réseau de voiries en construction Bien que ce projet tente d’établir un réseau plus complet de voies urbaines, il reste encore de nombreux manques de connexion, ou bien même de véritables erreurs de bon sens. De plus ce réseau n’est réfléchi qu’à l’échelle automobile, et n’envisage pas le déplacement piéton comme un objectif en parallèle.

Orientons nous donc plutôt vers une emphase de ces modes de transitions, qui pourront ainsi devenir de véritables lieux, des morceaux reconnus de la ville.

Un besoin de connections Le réseau de circulations actuel La circulation est aujourd'hui un des principaux points noirs de la ville. On observe actuellement plusieurs types de voies de circulation. La route nationale, qui se transforme en rue principale de la ville, est confortablement goudronnée et ses bas-côtés sont mis en valeur. Le reste du réseau est peu développé et non-aménagé. La plupart des routes finissent en cul de sac. Au droit de Wutongmao, les trottoirs urbains n'ont plus court. La rue devient route à forte circulation et il est moins dangereux de circuler sur la voie ferrée que sur les bas cotés de la nationale.

Le réseau en construction Le plan proposé par les services techniques de la municipalité prend exemple sur la ville déjà constituée en aval, et s’appuie sur la construction d’un deuxième axe principal le long de la rive gauche. Une deuxième route parallèle aux versants permet d’établir un maillage large.

quelques années une enclave de grande échelle au cœur de la ville. Bien que plusieurs passages aient été prévus pour passer sous la voie, leurs abords ne sont pas vraiment mis en valeur et ils apparaissent plus comme des contraintes d’aménagement, des réalisations «en négatif» plutôt que comme de véritables lieux de transition et de contact.

Recréer des mailles de circulations hiérarchisées ENJEUX : Il conviendrait donc de repenser les circulations selon un système plus fin, plus hiérarchisé. Un réseau qui permettrait un usage de la ville à différents niveaux : flux automobile rapide, déplacement piétons à une échelle de proximité comme sur de plus grandes distances, accessibilité et perméabilité de l’ensemble des tissus. On pourra également se rappeler le rôle de liaison, de soudure, que peuvent parfois jouer les rues, en particulier en ce qui concerne la jonction entre le tissu des versants et celui de la ville nouvelle.

Circulations et liaisons entre les différents tissus urbains. L’amelioration des connections entre les différents quartier permettrait à la fois d’agrandire l’espace pratiqué de la ville dede permettre une liaison sociale et fonctionnelle entre les populations des différents quartiers.

Toutefois, plusieurs problèmes restent posés. Certaines mailles restent ouvertes, ce qui laisse des culs de sac. Plusieurs cas complexes pourraient être simplifiés, ce qui augmenterait du même coup les possibilités de connections. Enfin, la route coupant en travers du versant, sur la partie Nord, fait fi du relief et va jusqu’à couper l’extrémité du liang, mettant à mal sa stabilité et le caractère sacré du temple qui s’y trouve.

La voie ferrée crée une barrière physique L'ensemble des aménagements linéaires liés à la voie ferrée (gare, talus, dépôt de marchandise, etc.) constituent une véritable barrière entre la route nationale et le versant Est de la vallée. L'espace occupé par la gare n'est pour l'instant pas à remettre en cause, et constitue encore pour Partie 4.1 - Un projet de paysage pour les collines de loess

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Hutong de Pékin Les hutong, les ruelles traditionnelles de la ville impériale ont presque tous été détruits, avant que la tendance ne s’inverse et que quelques quartiers puissent être réhabilités pour le plus grand bonheur des jeunes générations branchées et des touristes. Aujourd’hui, la municipalité de Pékin envisage même de créer un quatrier type «Paris Rive Gauche».

Un besoin d’espaces publics Nous avons vu les problèmes liés aux espaces publics et la tendance émergeante de création d’espace collectifs au cœur des opérations résidentielles de nouvelle génération. Globalement, la construction de la ville chinoise est aujourd’hui aux mains d’investisseurs privés, qui construisent d’une masse de grands quartiers clos. Dans ce mouvement de privatisation des espaces, qui s’oppose un peu au principe du «tout étatique» des décennies précédentes, les résultats sont un peu les mêmes, car le principe d’un ensemble résidentiel clos est ancré depuis longtemps dans la culture chinoise. En Chine, les espaces collectifs de ce genre d’opération sont facilement investis par les résidents pour leur pratique quotidienne (exercices, ballade, discussion…). Par contre peu d’espaces sont prévus en ville de façon à accueillir les populations d’autres types de quartiers. ENJEUX : Planifier un réseau d’espaces publics pour les nouvelles zones urbaines ne se limite donc pas à produire des masses verdoyantes ou des signes de modernisation ponctuels. Il s’agit plus d’établir un schéma directeur du développement harmonieux de la future cité. Le rôle des espaces publics dans la ville chinoise de demain sera de relier tous ensemble les différents quartiers de la ville. La rue, tout comme la place ou le parc, pourront ainsi devenir les garants, voire les arguments d’une réglementation urbaine volontaire.

Yaodong : héritage historique Les yaodong de Yan’an sont aujourd’hui peu considérées et peuvent être facilement détruites au nom de la modernisation et de la notion de progrès. Cette simple constatation avouant l’existence de deux villes parallèles, et d’une certaine façon l'existence de deux classes de population urbaine, devient aujourd'hui une chance de sortir de l'oubli un héritage architectural et culturel qui représente Yan’an et le Plateau de Lœss dans la mémoire collective des Chinois. Yan’an, peut encore faire le choix de ma destruction ou de la préservation. Deux solutions sont envisageables en ce qui concerne le tissu urbain des yaodong. Certains aimeraient pouvoir y faire table rase de toutes ces « vieilleries » et y reconstruire des résidences plus modernes. Toutefois, on voit apparaître dans d’autres grandes villes de Chine, où ils ont presque tous été détruits, des mouvements de préservation des tissus urbains historiques annonçant l’inversion de ce mode de pensée. Une autre solution consisterait donc à considérer ce tissu comme un héritage, et à parier que d’ici peu d’années, il pourrait redevenir une véritable resource immobilière et touristique, à l’image des hutong de Pékin. Replacée dans le cadre de l’évolution des paysages du Plateau de Lœss et de l’accroissement de la demande de destinations touristiques, la conservation et la restauration des yaodong de Yan’an, leur mise en valeur comme patrimoine historique vivant pourrait donner une tout autre image de cette ville.

Mais si la rue est, par essence, le premier espace public chinois, elle ne peut aujourd’hui faire face à l’envahissement des automobiles privées. Les larges trottoirs piétons et les pistes cyclables d’hier sont de plus en plus investies comme places de parking. Il est donc aujourd’hui nécessaire de proposer des espaces plus formels pour répondre aux besoins en espaces de détente et d’activités, en places de marché, et en stationnements.

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Amélioration des infrasturctures et des petits espaces publics fonctionnels Dans les villages comme dans les nouvelles villes, l’établissement d’infrastructures publiques (desserte d’eau, arrêt de bus...) ont été réalisés au plus simple. Il convient maintenant d’investir et d’aménager ces lieux pour en faire de véritables espaces de vie.

Potentialités de mise en valeur paysagère des anciens tissus de yaodong A l’image des villages ruraux, les tissus de yaodong des villes plus étendues contiennent des potentiels d’aménagement qui permettrait d’en faire des quartiers attractifs et originaux. Les noyaux des villages Les noyaux originels des villages possèdent encore un peu du charme qu'on pourrait accorder à nos anciens centres de village. On y ressent la certitude d'être en un lieu spécifique, déterminé, ce qui pourrait peut-être provenir du choix réfléchi de leur implantation et de leur architecture originale. ENJEUX : La qualité des noyaux de villages se perd aujourd’hui dans la masse des tissus construits. Pourtant, leur situation en des points stratégiques du relief permet d’en faire des nœuds majeurs d’un réseau d’espaces publics, et d’établir un lien entre les liang et les vallées.

Espaces publics de proximité. A la ville comme à la campagne, on ressent un besoin grandissant d’espace de vie informels et facilement accessibles. L’espace existe mais les modes de son aménagement et des éventuelles pratiques ne sont pas encore vraiment passées dans les habitudes de la population. Toutefois, on peut observer des usages spontanés et des «détournements fonctionnels» qui laissent présager une rapide acceptation de tout nouveau programme volontaire en matière d’espaces publics et collectifs.

Espaces de rencontre, places etc. Particularité due aux “récents” évènements historiques ou simple différence culturelle, les Chinois n’ont jusqu’à aujourd’hui que peu de pratiques des espaces publics au sens où on peut l’entendre. ENJEUX : Si on peu donc arguer que l’adaptation spontanée est un aspect de la culture chinoise et que les citadins ont pris l’habitude d’apporter leur propre chaise pliante au milieu du trottoir (à défaut de banc, de square et d’endroit vraiment calme), il n’empêche que tout le monde semble chercher à s’asseoir, à trouver un coin d’ombre pour bavarder un peu. Dans les anciens villages, la moindre pierre, meule, etc. sera immédiatement investie à cet usage. En ville, il est possible de prévoir des aménagements plus spécifiques, tout en restant légers et d’usage spontané. Un peu d’attention à la croisée des rues ou des chemins, où un ou deux arbres bien plantés et quelques bancs offriront un espace confortable et convivial. Aménagement des infrastructures de soutènement Dans les villages, les ouvrages de soutien des sols sont encore peu nombreux et la plupart des constructions sont encore disposées sur des terrasses que seuls retiennent des talus de terres mise à nue. De plus, suite à l’amélioration des infrastructures publiques, plusieurs points sont apparus comme lieux potentiels de sociabilité : arrêts de bus, sorties des écoles, terrains de sport, points d’eau, etc. ENJEUX : Les structures collectives de circulations et de soutènement sont un moyen pour servir d’ancrage à une démarche plus globale d’aménagement du paysage des espaces villageois. L’intérêt de cette démarche réside dans la réalisation de structures à double fonction. D’une part, ces aménagements seraient utiles à la sécurité technique et à l’intérêt collectif au quotidien. D’autre part, ils seraient la base d’une construction paysagère de l’espace, permettant ainsi mise en forme des désirs de modernisation tout en assurant la préservation d’une certaine identité locale. Partie 4.1 - Un projet de paysage pour les collines de loess

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A la rencontre des deux échelles : recoudre le territoire

Identité des tissus urbains et liasion transversale des entités paysagères. Recoudre le territoire, c’est avant tout mettre en valeur des caractéristiques de chaque type de création de la ville, depuis la valeur patrimoniale des architecture traditionnelles jusqu’aux comfort «tout-en-un» des nouveaux ensembles résidentiels, mais également relier cette ville construite à la ville au sens large, celle qui s’étend sur un territoire plus vaste, tant symboliquement et visuellement qu’en terme de pratiques.

La ville actuelle n'est qu'une accumulation d'objets urbains, planifiés ou construits dans l'urgence, issus d'une histoire complexe en diverses couches de temps et d'intérêts. Elle ne donne pas l’impression d’avoir encore vraiment eu le temps de s’organiser. Il nous faudra donc organiser notre projet dans le sens d’une réorganisation de l’espace de la ville à deux échelles. D’une part, organiser l’espace proprement en construction, c’est-à-dire la construction de ses tissus urbains et la relation qu’ils entretiennent entre eux. D’autre part organiser l’étalement de la ville dans son territoire et les relations qu’elle entretient avec son environnement direct. En fait, nous ne limiterons pas notre conception de l’urbain aux tissus construits, mais nous l’étendrons à l’ensemble du territoire pratiqué par les habitants. Cela correspond dans nos objectifs à terme aux surfaces des reliefs, qui constituent la partie «verte», pratiquée, tout autour de la ville «construite».

Etablir des interrelations entre les entités paysagères Les représentations paysagères aident à définir de grandes entités représentatives de l’organisation des territoires : la ville, la forêt, les champs, la rivière, etc. Ces entités, nous l’avons vu, sont aujourd’hui cloisonnées et il n’existe que peu de relations entre elles au sein des représentations, ce qui joue sur la façon dont sont aménagés les territoires. Si certaines de ces entités ne peuvent être considérées qu’à une échelle précise (le cas de places publiques par exemple), d’autre permettent d’établir un lien entre différentes échelles de perception.

ENJEUX : Pouvoir jouer de cette façon avec les échelles permet de mieux comprendre comment il est possible d’établir des interconnections plus complexes entre différentes entités. Par exemple, plutôt que de séparer strictement les zones agricoles, les zones forestières et les zones délaissées, plus naturelles, on pourrait chercher à établir une certaine mixité qui permettrait de tirer avantages des trois.

Les confluences, point de rencontre Les confluences sont des lieux de paysage à part entière, à la fois symboliques et d’importance pratique dans la vie quotidienne. Lieux où la poésie de la rencontre entre deux eaux se dispute avec le choix de la vue offerte vers plusieurs directions, elles offrent des espaces plus dégagés, aux dimensions moins contraignantes que les simples espaces de vallée à deux versants. Elles sont également des espaces particuliers du point de vue social et économique. Elles correspondent souvent à un lieu d’implantation des noyaux originels des villages. Par la présence de ponts en travers de la rivière, elles constituent des carrefours d'échange et de rencontre privilégiés. ENJEUX : La confluence au droit de Wutongmao paraît différente des autres, plus importante par sa taille, elle joue aussi de sa relation avec un léger relief qui lui fait face. Ce point particulier, aujourd'hui divisé en nombreux délaissés par les voies se resserrent et où il semble difficile de construire, possède en revanche l'échelle et les atouts qui pourraient permettre d'en faire un symbole fort du futur paysage urbain, sous la forme, par exemple, d'un ensemble de parcs longeant de la rivière.

Ces échelles de perceptions évoluent avec les pratiques de chaque observateur. La forêt par exemple, sera perçue par un habitant comme un espace de proximité, à l’échelle de la maisonnée dont elle sera voisine. Pour un technicien forestier, cette même forêt prendra place à l’échelle écologique d’un bassin versant tout entier. Partie 4.1 - Un projet de paysage pour les collines de loess

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Conclusion

Nous venons de poser les bases sur lesquelles appuyer notre plan de paysage. Nous avons déjà dégagé les grands principes qui nous guideront dans notre démarche de projet.

Enjeux paysagers et urbains sur Yan’an Nanchuan Gestion des liangs à moyen et long terme : réserve d’espace pour quel usage ? Protection des lieux humides et lutte contre l’érosion. Préservation du patrimoine architectural : yaodong, monuments historiques ? Extension de la ville, question d’échelle et de centralités secondaire : le rôle des noyaux villageois originels. Liaison entre les deux versants : importance des passages transversaux.

1. Construire un plan de paysage comme une structure-guide au développement des territoires face à l’accroissement de l’urbanisation et aux mutations agraires. 2. Organiser l’espace des agglomérations urbaines en respectant les caractéristiques locales et en répondant aux attentes des populations. Réinsérer la ville dans son contexte. 3. Remettre en valeur les paysages de loess, dans l’imaginaire des populations comme sur le terrain. La mise en valeur des lieux caractéristiques des vallées de lœss nous permettra de construire une structure apte à orienter le développement de la ville dans le long terme. Tout en suivant notre intention première de travailler dans un emboîtement des échelles, nous illustrerons notre action sur des lieux représentatifs, concentrant les problématiques principales issues de notre réflexion (voir carte ci-contre). En ces lieux, des aménagements aux qualités évolutives et polyvalentes, capables de suivre l’évolution de la société dans la durée et, si besoin est, de laisser place à des changements d’orientation. Leur complémentarité permettra la structuration de l’espace des vallées à l’échelle du grand paysage.

Liangs Lieux humides Ravins naturels Espaces des confluences Tisuu urbain des bas de pentes Noyaux villageois originels

En parallèle, nous mettrons en place une trame d’espaces publics urbain et périurbains qui assureront le même rôle à l’échelle de chaque site, et à l’échelle de la ville. La combinaison entre ces deux échelles de projet devrait ainsi permettre de reconnecter le développement de la ville et les pratiques des habitants avec leur territoire.

Partie 4.1 - Un projet de paysage pour les collines de loess

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Partie 4.2 – Extension du plan d’aménagement Yan’an Nanchuan Orientées par la pratique et la sensibilité de la démarche paysagère, les propositions qui vont suivre ne prétendent pas vouloir tout régler des questions qui se posent aujourd’hui sur les modes d’extension et de conception des villes chinoise. Nous allons seulement tenter de donner un complément, un point de vue alternatif, qui pourra venir s’ajouter aux autres réflexions sur le sujet. Nous nous situerons, en quelque sorte, dans la position d’une maîtrise d’ouvrage devant programmer le développement durable de sa ville sur le moyen et le long terme. La réflexion sur les détails et leur conception restant soumises aux aléas de l’évolution des mentalités et des demandes, nous nous concentrerons donc sur la mise en place d’une vision directrice et de principes généraux d’aménagement qui demanderont par la suite d’être étudiés et adaptés à chaque cas particulier.

Partie 4.2 - Plan d’aménagement de Yan’an nanchuan

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Plans thématiques Principes d’aménagement Points de confluence Noyaux villageois Voiries principales Axes transversaux majeurs

Ces quatre plans permettent de visualiser de façon thématique (concept général, circulations, tissus urbains, espaces publics et paysage) les grands axes de principe qui sous-tendent le projet dans son ensemble.

Etablir un réseau de circulations hiérarchisées. Route nationale Voie sur berge Rue en piend de pente

Voie secondaire Voie tertiaire Chemin sur les reliefs Voie ferrée

Créer un réseau de circulations axé sur la rivière et quatre routes parallèles à la vallée. Mettre en valeur les espaces stratégiques des vallées : les confluences comme nouvelles centralités. Organiser ces dernières grâce à la combinaison des anciens noyaux villageois et des franchissements de la rivière. Etablir à travers elles la pleine relation entre les deux versants. Organiser l’espace urbain en fond de vallée et préserver les hauteurs comme espaces non bâtis.

Quatres grands axes longitudinaux parallèles à la rivière. Un maillage de voies secondaires et de voies tertiaires interconnectées : pas de sans-issue. De nombreux chemins permettent l’accès aux reliefs. Partie 4.2 - Plan d’aménagement de Yan’an nanchuan

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Etablir un réseau d’espaces publics

Organiser l’espace de la ville : définition des tissus urbains Tissu des pieds de pente Tissu urbain commercial Tissu résidentiel

Espace public de proximité Rues plantées Plantations sur berges

Espaces urbains Parc des liang

Circulations sur versant Belvédère Parc des liang Vallons naturels

Un maillage d’epaces de proximité (places, squares, etc.) d’accès libre, reliés par un réseau de voies plantées.

Mettre en valeur les caractéristiques propres à chaque tissu urbain. Etablir des limites claires entre les tissus urbains. Se servir des limites comme espaces de liaison.

Une attention particulière portée aux quartiers de yaodong qui participent à la trasition paysgère entre la ville moderne et les varsants. Différents parcs vastes et plus naturels, le long des rivières ou sur les liangs. Des espaces naturels protégés dans les vallons. Partie 4.2 - Plan d’aménagement de Yan’an nanchuan

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Illustrations des paysages possibles de demain

Au travers de trois points de vue choisis au sein de Nanchuan, nous allons maintenant proposer une illustration synthétique des grands principes d’aménagement concrets qui doivent venir imprimer sur le territoire la marque du projet.

Trois exemples localisés

#1 Organisation de la ville dans l’espace de la vallée #2 Mise en valeur des tissus urbains par les circulations et les espaces publics #3 Insérer la ville dans son contexte

Le paysage futur d’une ville des collines de loess Une ville aux quartiers variés 1. Les différents modes de création de la ville permettent de créer des quartiers aux caractéristiques complémentaires

La prise en compte de la Nature

Des versants qui participent au paysage

2

2. Les reliefs sont interdits à la construction au dessus des premières falaises et servent d’espaces de détente périurbain : promenade, sport, agriculture, horticulture... 3. Les versants sont laissés à l’exploitation maraichère et horticole.

3

2

3

1 1

4. Les lits des rivières et les confluences sont mis en valeur. Ils jouent un rôle structurants dans la composition de la cité. 5. Les ravins sont protégés comme espaces naturels, et joue le rôle de régulateurs hydriques. Ils assurent le maintient des sols tout en fournissant un aspect esthétique et pédagogique.

1 4

5

1 4

1 Partie 4.2 - Plan d’aménagement de Yan’an nanchuan

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#1 Organisation de la ville dans l’espace de la vallée Nous avons vu comment il était nécessaire d’organiser la répartition et la délimitation claire des différents modes de construction de la ville de façon à produire des ensembles indentifiables de tissus urbains homogènes. La répartition en plan ayant été facilement réglée par l’observation des structures existantes, se pose alors la question de considérer la présence verticale de ces mêmes ensembles. Afin de produire un résultat d’ensemble cohérent et proportionné, il serait donc préférable de limiter les constructions de très grande hauteur à l’espace central de la vallée. Ainsi, les quartiers latéraux, plus bas, ne seront pas écrasé par une incohérence d’échelle et pourront avoir une présence plus autonome.

Coupe de principe d’implantation des tissus urbains

Commerces et activités

Rue en pied de pente

Yaodong

Voie ferrée

Rivière

Route nationale

Rue en pied de pente

Résidences hautes

Voie sur berge

Résidences basses

Yaodong

Partie 4.2 - Plan d’aménagement de Yan’an nanchuan

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Code couleur des dessins : Construction existante Nouvelle construction Batiment retauré

Exemple à Wangjiagou

Habitation collective Mur de soutenement Temples et belvédères

1 6

Etat actuel

5

4

1. Un temple marque l’extrémité du liang, en accord avec les règles du Fengshui. 2. Le noyau originel du village se situait sous l’extrémité du liang.

2

3. Les saules signalent le passage du ruisseau. 4. Des habitations individuelles colonisent les pieds des pentes, de nombreuses sont encore sous la forme de yaodong.

3

5.Le fond de la vallée est encore agricole. Tout cet espace est prévu d’être urbanisé 6. Promontoire de Wutongmao, en arrière plan.

1

1 6 4

3

Etat projeté

1

1. Les temples anciens sont restaurés. D’autres constructions similaires sont implantées sur les lieux de belvédère.

4

2

2. La rue principale des pieds de versant sert de jonction entre les résidences et les quartiers de yaodong.

5

3. Les berges sont stabilisées et mises en valeur.

3

4. Les espaces résiduels entre les maisons individuelles des pentes sont redistribués comme cours privatives ou transformés en placettes. 5. Le square de Wangjiagou s’insère dans le système des espaces publics et permet de fédérer les différents tissus urbains autour d’une respiration commune. 6. Parc de Wutongmao. Partie 4.2 - Plan d’aménagement de Yan’an nanchuan

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Etat Projeté

1. La route nationale est transformée en rue grâce à la construction de larges trottoirs et la plantation d’alignement de première grandeur (sophoras).

Etat actuel

1. Le carrefour entre la rue principale et la perpendiculaire est un important point de rencontre. 2. D’anciens bâtiments remarquables, yaodong (a) et d’anciens greniers (b), sont inaccessibles, relégués à l’arrière des bâtiments de façade. 3. Ecole primaire. 4. Le carrefour est actuellement peu organisé. La stabilité des terrains n’est encore pas assurée. 5. Des habitations individuelles et de petits immeubles collectifs colonisent les pieds des pentes. 6.Les terrasses sur les liang.

2. La rue perpendiculaire est mise en valeur par la démolition des bâtiments inadaptés et la restauration des yaodong (a) et des greniers anciens (b).

#2 Mise en valeur des tissus urbains par les circulations et les espaces publics Exemple entre carrefours et pied de pente

3. Une place ouvre l’epace du carrefour entre la rue des pieds de pentes et la rue de la vallée perpendiculaire. 4. L’accès au quartier des pieds de pente est mis en valeur par un escalier monumental et de nouveaux bâtiments, dans la perspective de la rue. 5. Un réseau de petites rues relient les maisons entre elles et mène à des espaces publics aménagés sur les terrasses résiduelles. 6. Les chemins menant aux hauteurs sont marqués par des plantations de cyprès.

6

6

Rue plantée à Xi’an

5

5

5

5 4 2

3

1

3

a

Jusqu’à quatre alignements de sophora ou de platanes peuvent parfois être planté pour assurer une ombre suffisante aux grands axes urbains.

4 2

b

a b

1

1 Partie 4.2 - Plan d’aménagement de Yan’an nanchuan

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Réaménagement du carrefour

#3 Insérer la ville dans son contexte

La supréssion de bâtiments rajoutés permet de profiter de l’espace des anciennes cours de yaodong comme d’un nouvel espace public.

Exemple autour du parc de la confluence

Coupe de principe d’aménagement des versants bâtis

3

1

(ci-contre) 1. Les rues et les chemins desservent les habitations de chaque niveau 2 Des terrasses sont aménagées comme espace collectif. 3. En fonction de la pente, certaines habitations peuvent disposer d’une avant-cour privative. 4. Les toits plats permettent de conserver des espaces utilisables Les constructions servent également à retenir la terre.

2 4

Arbres domestiques des yaodongs (saules&peupliers)

1 4

3 1 Partie 4.2 - Plan d’aménagement de Yan’an nanchuan

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Etat actuel 1. Les liang sont abandonés, les ravins sont laissés à nu et les risques de glissement de terrain 2. Les connections entre la route nationale et la vallée perpendiculaire sont contraints par le passage de la voie ferrée. La route elle-même constitue une barrière entre les deux rives. 3. Les délaissés le long de la route sont «coloriés en vert» mais les espaces aménagés sont difficilement utilisables.

4. Un «centre» villageois s’est développé spontanément autour du carrefour. L’espace offre une certaine qualité humaine mais les bâtiments sont peu esthétiques et ne permettent pas la mise en valeur des constructions anciennes. 5. La terrasse alluviale est occupée par une fabrique d’éléments en béton. 6 Des ensembles résidentiels massifs se construisent en pied de pente, en parallèle des maisons individuelles.

1 6

6

4

5

2

3 Une nouvelle centralité urbaine 1. L’espace de la confluence est pris dans sa dimension la plus large afin de créer un parc urbain adapté à l’échelle de la ville future, véritable signe fort d’un nouveau quartier. 2. Les talus techniques de la route et de la voie férée sont remplacés par de pilotis de façon à permettre une plus grande perméabilité piétonne entre la vallée principale et la vallée secondaire.

Etat projeté

3. La restauration des yaodong anciennes et la construction d’un nouveau complexe commercial permet de maintenir un pôle actif tout en préservant les qualités héritées des tissus anciens.

4

Relier les hauteurs à la rivière

3

5 6 2

1

4. Des chemins bordés de cyprès parcourent les liangs depuis les premières falaises jusqu’aux belvédères des sommets. 5. La préservation des vallons et de leur végétation hygrophile permet d’assurer la continuité naturelle et paysagère entre les hauteurs et le fond de la vallée. 6. Les lits des rivières peuvent être traités en jardins temporaires durant les basses eaux (printemps et automne). Partie 4.2 - Plan d’aménagement de Yan’an nanchuan

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Coupe de principe d’aménagement des liang 1. Les sommets des liang sont convertis en forêt et peuvent accueillir des activités annexes (détente, tourisme...). 2. Les cyprès sont plantés le long des chemins plutot qu’en masse impenétrable. 3. Les anciennes terrasses sont conservées en culture d’appoint. 4.Quelques haies taillées hautes assurent une accroche plus efficace tout en préservant la tranparence des vues. 5. Les techniques de maintien végétal assurent la stabilité des talus. 6. Les terrains trop abrupts sont maintenus par des arbustes lorsqu’on désire préserver la visibilité. 7. Les ravines et les creux plus humides peuvent abriter des plantations de saules.

Haie transparentes A la campagne, il est encore possible d’observer ce genre de plantations aérée servant à retenir les talus des terrasses.

1

2

4 3

5 6

7

Partie 4.2 - Plan d’aménagement de Yan’an nanchuan

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Benoît Bianciotto - Ecole d’Architecture et de Paysage de Bordeaux - D’or et d’émeraude, des paysages à construire pour le Plateau de Loess - T.P.F.E. paysagiste dplg - 12 décembre 2003

Bibliographie

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D'or et d'émeraude