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La loi qui fait scandale

Orhan Pamuk

L’Europe ne me fait plus rêver

www.courrierinternational.com N° 1054  du 13 au 19 janvier 2011

Facebook

Pour 50 milliards de dollars

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Afrique CFA : 2 600 FCFA - Algérie : 450 DA Allemagne : 4,00 € - Autriche : 4,00 € - Canada : 5,95 $CAN DOM : 4,20 € - Espagne : 4,00 € - E-U : 5,95 $US - G-B : 3,50 £ Grèce : 4,00 € - Irlande : 4,00 € - Italie : 4,00 € - Japon : 700 ¥ Maroc : 30 DH - Norvège : 50 NOK - Portugal cont. : 4,00 € Suisse : 6,40 CHF - TOM : 700 CFP

Hongrie


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Sommaire 7 Les sources cette semaine 8 A suivre 11 Les gens

n° 1054 | du 13 au 19 janvier 2011

Les opinions

Editorial

12 Les fruits de la haine républicaine. Ces Roumains privés d’espace Schengen. Les noirs desseins d’Omar El-Béchir. Pour un rabibochage sino-américain...

En couverture

D’un continent à l’autre 22 France Economie Faux débat sur les 35 heures 23 Europe Hongrie Réviser la loi sur les médias, et vite UE Inquiétudes sur la présidence hongroise Russie L’âge de la maturité sociale Action Pour une démocratie “qui marche“ 28 Amériques Etats-Unis En finir avec le droit du sol Etats-Unis Chasse aux sorcières antisyndicale Mexique De la mondialisation des cartels 31 Asie Pakistan Un assassin devenu héros national Singapour A nu et à dia Chine Les campagnes phagocytées par la ville Evénement Une mort étrange 36 Moyen-Orient Monde arabe La paix a encore besoin d’Obama Turquie L’inquiétant retour du Hizbullah Israël Et si mon fils épousait une goy ? Israël-Palestine Derrière le mur, la plage 38 Economie Facebook Tout sauf entrer en Bourse ! Spéculation La bulle 3.0 va-t-elle éclater ? Stratégie Une affaire pour Goldman Sachs 41 Ecologie Agriculture Un insecticide vietnamien épicé 42 Médias Télé L’homme qui révolutionne la télé afghane 44 Technologie Informatique La cryptographie perfectible

 Dessin de Dilem, paru dans Liberté, Alger.  En couverture : Alger, 7 janvier, violences urbaines à Bab El-Oued. Photo AP/Sipa.

Pourquoi il y aura encore des révoltes E. LEGOUHY

16 Tunisie et Algérie, la révolte jusqu’où ? Depuis le suicide par immolation d’un jeune le 17 décembre, la Tunisie connaît chaque jour des émeutes. Même climat tendu côté algérien, où l’on proteste contre un profond malaise social.

Long courrier

lig ne

Mythologie Vivre sans extraterrestres ? Témoignage Lettre à un SDF Le livre Congo, de David Van Reybrouck Idées L’Europe ne nous fait plus rêver Le guide Insolites Eva Andersson, 95 B

En

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46 50 50 52 53 54

Il est temps de relire Amartya Sen. Cet économiste d’origine indienne, lauréat du prix Nobel, a écrit des pages décisives sur les relations entre famine, développement et démocratie. Cela s’applique évidemment à des pays comme l’Algérie, un régime pseudo-civil, et la Tunisie, une dictature aux deux millions de mouchards. Ces derniers jours, on assiste donc à une révolte contre les autorités. Révolte pour la liberté, mais aussi révolte contre la vie chère et l’absence de travail. On voit immédiatement les limites d’un régime fondé sur l’appropriation de la rente pétrolière par une mafia militaire (l’Algérie) et les impasses d’un Etat policier où la manne du tourisme est réservée à quelques-uns (la Tunisie). Comme le dit le dessin de Dilem ci-dessus, les populations du Maghreb ont faim de démocratie et faim tout court. C’est là qu’intervient Amartya Sen. Dans son ouvrage Poverty and Famines (1981), l’économiste expliquait (contre Malthus) qu’il fallait chercher la cause des famines dans l’absence de liberté plutôt que dans la croissance démographique. L’organisation sociale, en cas de baisse de la production, peut aggraver ou au contraire

diminuer les problèmes de disette. Dans un système ouvert, où chacun a le droit de produire et d’échanger, on favorise le développement. Dans un système fermé, où des spéculateurs s’emparent des droits d’accès, le pire est presque sûr. Nous y sommes au Maghreb. Au passage, on voit battu en brèche la belle théorie du président Ben Ali, reprise parfois par ses amis parisiens. Non, il n’est pas vrai que l’on puisse durablement maintenir un Etat autoritaire et assurer une croissance économique. L’ironie veut que les émeutes actuelles surgissent au moment où les deux pays se targuent de réussites macroéconomiques, comme le souligne Le Quotidien d’Oran (voir p. 17). Ces “succès” ne leur servent à rien car ils n’ont rien à offrir à la jeunesse, qui représente plus de 40 % de la population. Mais derrière ces deux cas se profilent sans doute des crises plus graves encore. Ces derniers mois, nous assistons en effet à une hausse des prix des matières premières, du pétrole, bien sûr, mais aussi du charbon, des métaux et du blé (+ 47 % en six mois). Heureusement, jusqu’à présent, le riz – qui nourrit trois milliards de nos contemporains – n’a pas vu ses prix grimper, mais pour combien de temps ? Philippe Thureau-Dangin

Retrouvez à tout moment sur notre site : L’actualité du monde au quotidien avec des articles inédits. Les blogs de la rédaction et le regard des journalistes de Courrier international. Les cartoons Plus de

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Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 €. Actionnaire Le Monde Publications internationales SA. Directoire Philippe Thureau-Dangin, président et directeur de la publication. Conseil de surveillance David Guiraud, président ; Eric Fottorino, vice-président. Dépôt légal janvier 2011 - Commission paritaire n° 0712C82101. ISSN n° 1 154-516 X - Imprimé en France / Printed in France

Les sources

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te Co ur ez t rn ur ce o at rie s ute io r s na l.c om

Courrier international n° 1054



P pr lan R n et es è su os s rou s te in r o v e

Courrier international | n° 1054 | du 13 au 19 janvier 2011

Rédaction 6-8 , rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational.com Courriel lecteurs@courrierinternational.com Directeur de la rédaction Philippe Thureau-Dangin Assistante Dalila Bounekta (16 16) Directeur adjoint Bernard Kapp (16 98) Rédacteur en chef Claude Leblanc (16 43) Rédacteurs en chef adjoints Odile Conseil (16 27), Isabelle Lauze (16 54), Raymond Clarinard (16 77) Chefs des informations Catherine André (16 78), Anthony Bellanger (16 59) Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31) Conception graphique Mark Porter Associates Europe Odile Conseil (coordination générale, 16 27), Danièle Renon (chef de service adjointe Europe, Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, 16 22), Emilie King (Royaume-Uni, 19 75), Gerry Feehily (Irlande, 19 70), Anthony Bellanger (France, 16 59), Marie Béloeil (France, 17 32), Lucie Geffroy (Italie, 16 86), Daniel Matias (Portugal, 16 34), Adrien Chauvin (Espagne 16 57), Iwona Ostapkowicz (Pologne, 16 74), Iulia Badea-Guéritée (Roumanie, Moldavie, 19 76), Wineke de Boer (Pays-Bas), Léa de Chalvron (Finlande), Solveig Gram Jensen (Danemark), Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Mehmet Koksal (Belgique), Kristina Rönnqvist (Suède), Laurent Sierro (Suisse), Alexandre Lévy (Bulgarie, coordination Balkans), Agnès Jarfas (Hongrie), Mandi Gueguen (Albanie, Kosovo), Miro Miceski (Macédoine), Gabriela Kukurugyova (Rép. tchèque, Slovaquie), Kika Curovic (Serbie, Monténégro, Croatie, BosnieHerzégovine), Marielle Vitureau (Lituanie), Katerina Kesa (Estonie) Russie, Est de l’Europe Laurence Habay (chef de service 16 36), Alda Engoian (Caucase, Asie centrale), Philippe Randrianarimanana (Russie, 16 68), Larissa Kotelevets (Ukraine) Amériques Bérangère Cagnat (chef de service, Amérique du Nord, 16 14), Jacques Froment (chef de rubrique, Etats-Unis, 16 32), Marc-Olivier Bherer (Canada, Etats-Unis, 16 95), Christine Lévêque (chef de rubrique, Amérique latine, 16 76), Anne Proenza (Amérique latine, 16 76), Paul Jurgens (Brésil) Asie Agnès Gaudu (chef de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Naïké Desquesnes (Asie du Sud, 16 51), François Gerles (Asie du SudEst, 16 24), Marion Girault-Rime (Australie, Pacifique), Elisabeth D. Inandiak (Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées), Ysana Takino (Japon, 16 38), Kazuhiko Yatabe (Japon) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de service, 16 69), Hamdam Mostafavi (Iran, 17 33), Hoda Saliby (Egypte, 16 35), Pascal Fenaux (Israël), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre Vanrie (Turquie) Afrique Pierre Cherruau (chef de service, 16 29), Anne Collet (Mali, Niger, 16 58), Philippe Randrianarimanana (Madagascar, 16 68), Chawki Amari (Algérie), Sophie Bouillon (Afrique du Sud) Economie Pascale Boyen (chef de service, 16 47) Médias Claude Leblanc (16 43) Sciences Eric Glover (16 40) Long courrier Isabelle Lauze (16 54), Roman Schmidt (17 48) Insolites Claire Maupas (chef de rubrique, 16 60) Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74) Site Internet Olivier Bras (éditeur délégué, 16 15), Marie Béloeil (rédactrice, 17 32), Anne Collet (documentaliste, 16 58), Mouna El-Mokhtari (webmestre, 17 36), Pierrick Van-Thé (webmestre, 16 82), Jean-Christophe Pascal (webmestre (16 61) Mathilde Melot (marketing, 16 87), Bastien Piot Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service, 16 97) Traduction Raymond Clarinard (rédacteur en chef adjoint, 1677), Nathalie Amargier (russe), Catherine Baron (anglais, espagnol), Isabelle Boudon (anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise Lemoine-Minaudier (chinois), Julie Marcot (anglais, espagnol), Marie-Françoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama (japonais), Ngoc-Dung Phan (anglais, italien, vietnamien), Olivier Ragasol (anglais, espagnol), Danièle Renon (allemand), Mélanie Sinou (anglais, espagnol) Révision Elisabeth Berthou (chef de service, 16 42), Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Françoise Picon, Philippe Planche Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Anne Doublet (16 83), Lidwine Kervella (16 10) Maquette Marie Varéon (chef de service, 16 67), Catherine Doutey, Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Josiane Pétricca, Denis Scudeller, Jonnathan Renaud-Badet, Alexandre Errichiello Cartographie Thierry Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66), Emmanuelle Anquetil (colorisation) Calligraphie Hélène Ho (Chine), Abdollah Kiaie (Inde), Kyoko Mori (Japon) Informatique Denis Scudeller (16 84) Fabrication Patrice Rochas (directeur), Nathalie Communeau (directrice adjointe) et Sarah Tréhin. Impression, brochage : Maury, 45191 Malesherbes. Routage : France-Routage, 77183 Croissy-Beaubourg Ont participé à ce numéro Marianne Bonneau, Geneviève Deschamps, Marion Gronier, Valentine Morizot, Joëlle Pressnitzer, Stéphanie Saindon, Isabelle Taudière, Emmanuel Tronquart, Zhang Zhulin, Anna Zyw-Melo Secrétaire général Paul Chaine (17 46). Assistantes : Natacha Scheubel (16 52), Sophie Jan. Directrice de la gestion Caroline Rostain-de Laubrière (16 05), Julie Delpech de Frayssinet (16 13). Comptabilité : 01 48 88 45 02. Responsable des droits Dalila Bounekta (16 16). Relations extérieures Victor Dekyvère (16 44). Partenariats Sophie Jan (16 99) Ventes au numéro Directeur commercial : Patrick de Baecque. Responsable publications : Brigitte Billiard. Direction des ventes au numéro : Hervé Bonnaud. Chef de produit : Jérôme Pons (0 805 05 01 47, fax : 01 57 28 21 40). Diffusion internationale : FranckOlivier Torro (01 57 28 32 22). Promotion : Christiane Montillet Marketing, abonnement Pascale Latour (directrice, 16 90), Sophie Gerbaud (16 18), Véronique Lallemand (16 91), Sweeta Subbamah (16 89), Elodie Prost Publicité Publicat, 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75013 Paris, tél. : 01 40 39 13 13. Directrice générale : Brune Le Gall. Directeur de la publicité : Alexandre Scher <ascher@publicat.fr> (13 97). Directrices de clientèle : Claire Schmitt (13 47), Kenza Merzoug (13 46). Régions : Eric Langevin (14 09). Culture : Ludovic Frémond (13 53). Littérature : Béatrice Truskolaski (13 80). Annonces classées : Cyril Gardère (13 03). Exécution : Géraldine Doyotte (01 41 34 83 97) Publicité site Internet i-Régie, 16-18, quai de Loire, 75019 Paris, tél. : 01 53 38 46 63. Directeur de la publicité : Martin Fraenkel <mfraenkel@i-regie.com> Modifications de services ventes au numéro, réassorts Paris 0805 05 01 47, province, banlieue 0 805 05 0146 Service clients abonnements : Courrier international, Service abonnements, A2100 - 62066 Arras Cedex 9. Tél. : 03 21 13 04 31 Fax : 01 57 67 44 96 (du lundi au vendredi de 9 heures à 18 heures) Courriel : abo@courrierinternational.com Commande d’anciens numéros Boutique du Monde, 80, bd Auguste-Blanqui, 75013 Paris. Tél. : 01 57 28 27 78

Courrier International, USPS number 013-465, is published weekly 49 times per year (triple issue in Aug, double issue in Dec), by Courrier International SA c/o USACAN Media Dist. Srv. Corp. at 26 Power Dam Way Suite S1-S3, Plattsburgh, NY 12901. Periodicals Postage paid at Plattsburgh, NY and at additional mailing Offices. POSTMASTER : Send address changes to Courrier International c/o Express Mag, P.O. box 2769, Plattsburgh, NY 12901-0239. Ce numéro comporte un encart Abonnement broché pour les exemplaires kiosques France métropolitaine, un encart SFM jeté pour les abonnés France métropolitaine et un encart Linvosges jeté pour certains abonnés France métropolitaine.

Parmi les journaux cités Dernières Nouvelles d’Algérie (dnaalgerie.com) Algérie. Créé en juin 2010, le site d’information, couramment appelé les DNA, publie reportages et enquêtes essentiellement sur l’actualité algérienne. Sa rédaction a deux sièges, l’un en France, l’autre en Algérie. Dnevnik 30 000 ex., Bulgarie, quotidien. Après le succès de l’hebdomadaire Kapital, référence pour l’analyse économique et politique, ses éditeurs créent en 1999 ce quotidien rapidement reconnu pour son indépendance et son sérieux. Expert 85 000 ex., Russie, hebdomadaire. La rédaction, issue de celle du journal Kommersant, a fondé le titre en 1995. Le contenu est orienté vers le monde des affaires, de l’économie et des finances. Heti Válasz 25 000 ex., Hongrie, hebdomadaire. Lancé en 2001 avec le soutien financier du gouvernement de Viktor Orbán, “Réponse hebdomadaire” se veut un journal de réflexion conservateur, modéré et à tendance écologiste. Kalima 2 000 ex., Tunisie, mensuel. Fondé en l’an 2000 par l’éditrice tunisienne Sihem Bensedrine, “La Parole” est un journal d’information bilingue (français et arabe). En Tunisie, cette publication, réalisée par des dissidents, est uniquement vendue sous le manteau. Magyar Nemzet 110 000 ex., Hongrie, quotidien. Fondé en 1938 pour combattre l’influence allemande, “La Nation hongroise” a maintenu un semblant d’indépendance sous le communisme. Actuellement, il affiche une tendance marquée à droite, très proche

de l’Alliance des jeunes démocrates [FIDESZ] du Premier ministre Viktor Orbán.

El Moudjahid 50 000 ex., Algérie, quotidien. Ce quotidien gouvernemental, doyen des journaux algériens, est né au temps de la guerre d’indépendance pour relayer la voix du FLN, principal composant du mouvement politique indépendantiste. Le journal répercute les analyses officielles et la voix du régime ; on y trouve tous les traités signés par l’Algérie

ainsi que de nombreux documents officiels. Al-Mustaqbal 10 000 ex., Liban, quotidien. Fondé en 1999 et spécialisé dans la politique, “L’Avenir” appartient à l’empire médiatique de l’ex-Premier ministre libanais Rafic Hariri (assassiné le 14 février 2005). Ogoniok 67 000 ex., Russie, hebdomadaire. Après plus d’un siècle d’une histoire mouvementée, “La Petite Flamme” se présente aujourd’hui comme un magazine d’informations générales et de reportages richement illustrés. Le Quotidien d’Oran 190 000 ex., Algérie, quotidien. Quotidien régional fondé en 1994 à Oran, devenu national en 1997, c’est désormais le premier quotidien francophone du pays. Sérieux, surtout lu par les cadres, il rassemble les meilleures signatures de journalistes et d’intellectuels d’Algérie dans son édition du jeudi.

Rolling Stone A l’instar de ses confrères, le magazine américain cherche sa voie sur le Net. Jann Wenner, cofondateur du titre, a souvent été critiqué pour avoir choisi des solutions peu adaptées. Jusqu’à ces derniers mois, Rollingstone.com était géré par une entreprise extérieure, peu encline à améliorer ses résultats (1,3 million de visiteurs uniques par mois, soit la 32e place parmi les sites musicaux). Ainsi l’enquête qui a conduit au renvoi du général Stanley McChrystal (voir CI n° 1026 du 1er juillet 2010) a d’abord été rapportée par d’autres sites avant de figurer sur celui de Rolling Stone, lui faisant perdre un nombre considérable de visites. Désormais, il met les bouchées doubles, en diffusant en ligne des concerts privés enregistrés dans ses locaux new-yorkais. www.rollingstone.com

Radikal 65 000 ex., Turquie, quotidien. Lancé par le groupe Milliyet en 1996 pour devenir le quotidien des intellectuels. Certains l’appellent “Cumhuriyet light”, en référence au grand journal kémaliste qu’il veut concurrencer.

România Libera 54 000 ex, Roumanie, quotidien. Journal des intellectuels et de la classe moyenne, “La Roumanie libre” adopte une ligne libérale et indépendante. Créé en 1877, favorable à l’opposition toutes tendances confondues et par conséquent critique envers le gouvernement, le titre est l’un des trois quotidiens les plus lus du pays. Rousski Journal 2 000 ex., Russie, mensuel. Initialement créé sur Internet, “Le Journal russe” existe depuis avril 2008 en version papier et se présente comme une revue intellectuelle. The Star 280 000 ex., Malaisie. Quotidien tabloïd en anglais, créé en 1971 à Georgetown (Etat de Penang). Devenu national en 1976, il déménage de Kuala Lumpur à Petaling Jaya en 1981. Il est doté de quatre éditions régionales. The Street (www.thestreet.com), Etats-Unis. Ce site d’information économique et financière, qui fait partie du groupe coté en Bourse The Street.com, souhaite aider ses lecteurs à devenir de “meilleurs investisseurs”. Sérieux, voire austère, il propose les rubriques classiques de ce type

de presse spécialisée : marchés, actions, finances personnelles... Thanh Niên 400 000 ex., Vietnam, quotidien. Créé en 1986, ce journal est une publication de la Fédération nationale de la jeunesse. Apprécié pour la qualité de ses reportages et de ses enquêtes, Thanh Niên, auquel collaborent une centaine de journalistes et correspondants à l’étranger, figure parmi les journaux les plus lus du Vietnam. El Universal 150 000 ex., Mexique, quotidien. Fondé en 1916 par Félix Palavicini, ce quotidien a été très proche du Parti révolutionnaire institutionnel. Il fut le premier journal mexicain à fonctionner avec des agences de presse et à avoir des correspondants. La figure emblématique du journal est son propriétaire, Juan Francisco Ealy Ortiz, qui a passé le flambeau à son fils. 21 Shiji Jingji Baodao 380 000 ex., Chine, quotidien. Créé comme son nom l’indique au début du XXIe siècle, le “Reporter économique du XXIe siècle” s’est vite hissé à la troisième place des quotidiens économiques chinois. Publié par le groupe Nanfang Ribao, dépendant du Comité du Parti de la province du Guangdong, il se distingue par son dynamisme et son sens critique. El-Watan 50 000 ex., Algérie, quotidien. Fondé en 1990 par une équipe de journalistes venant d’El Moudjahid, quotidien officiel du régime, “Le Pays” est très rapidement devenu le journal de référence avant d’être concurrencé plus tard par d’autres quotidiens. Son directeur, Omar Belhouchet, est une figure de la presse algérienne. Condamné plusieurs fois à la prison et victime d’un attentat, il a reçu de nombreux prix à l’étranger.


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A suivre Etats-Unis

Sud-Soudan

Condamnations Avocate et militante des droits de l’homme, Nasrin Sotoudeh a été condamnée lundi 10 janvier à onze ans de prison, rapporte le webzine irano-américain Tehran Bureau. Sa peine a en outre été assortie de l’interdiction d’exercer son métier et de quitter l’Iran pendant vingt ans. En tant que membre du Centre des défenseurs des droits de l’homme (fondé par la lauréate du prix Nobel de la paix Chirine Ebadi), elle avait défendu de nombreux jeunes Iraniens arrêtés depuis la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad, en 2009. La justice iranienne a aussi lourdement condamné d’autres militants iraniens, dont Shiva Nazar Ahari (quatre ans de prison) et Emad Bahavar (dix ans). Quant au journaliste Nasour Naghipour, il a écopé de sept ans.

Le Pentagone se serre la ceinture

Autodétermination. Le scrutin qui va permettre aux 4 millions d’habitants du Sud-Soudan de choisir entre l’indépendance (le plus vraisemblable) et le statu quo a débuté le 9 janvier et doit se poursuivre pendant six jours.

Espagne

Nouvelles promesses d’ETA

Petits cadeaux intéressés

L’organisation terroriste basque ETA a annoncé lundi 10 janvier un cessezle-feu “permanent” et “général”. Lors de son précédent communiqué, le 5 septembre dernier, ETA s’était borné à annoncer l’arrêt des attentats. Si l’organisation terroriste ouvre la voie à “une solution durable” et à la “fin de la confrontation armée”, le gouvernement espagnol, la France et l’Union européenne restent circonspects. Son bras politique, Batasuna, qui attendait cette annonce pour être autorisé à se présenter aux élections locales de mai, considère qu’il s’agit d’“un pas historique”.

En dévoilant, le 9 janvier, un ensemble de mesures sociales, le Premier ministre Abhisit Vejjajiva avait-il à l’esprit les disparités qu’il s’est engagé à réduire ou bien pensait-il davantage à une stratégie propre à lui faire gagner les élections anticipées qu’il s’apprête à convoquer ? Une enveloppe de 2 milliards de bahts (50 millions d’euros), qui s’ajoute aux 100 autres milliards de bahts (2,5 milliards d’euros) annoncés en décembre dans le cadre du Pracha Wiwat, ou Programme pour le peuple, sera débloquée. Elle est destinée aux plus démunis, motos-taxis ou vendeurs de rue par exemple, et devrait permettre au Parti démocrate de grignoter des voix à la formation de l’ancien Premier ministre Thaksin Shinawatra, lui-même initiateur en son temps d’une politique sociale similaire, écrit le Bangkok Post.

Thaïlande

Italie

Fiat menace de quitter Turin “Si le non l’emporte, Fiat s’en va au Canada”, a menacé lundi 10 janvier son directeur général, Sergio Marchionne, à quelques jours d’un référendum décisif pour le constructeur automobile. Les 13 et 14 janvier, les 5 500 salariés de Mirafiori, l’usine historique de Fiat à Turin, sont invités à se prononcer sur un accord durcissant leurs conditions de travail dans le but de rendre l’usine plus compétitive. En échange, le groupe italien et son partenaire américain Chrysler doivent investir plus de 1 milliard d’euros pour produire jusqu’à 280 000 véhicules par an. Et si les salariés refusent cet accord ? Fiat ira construire ses voitures au Canada, a répondu Marchionne.

Pour se mettre au diapason du gouvernement américain, le Pentagone va tailler dans ses coûts et ses programmes d’armements afin de ralentir la croissance de son budget sur cinq ans, et va consacrer à la réduction du déficit 78 milliards de dollars (60 milliards d’euros) des économies réalisées. Cette annonce, faite le 6 janvier par le ministre de la Défense Robert Gates, a provoqué une levée de boucliers. Des parlementaires ont exprimé leur mécontentement, jugeant ces coupes excessives. Les antimilitaristes relèvent que le budget du Pentagone a plus que doublé en dix ans. Voté par les deux Chambres du Congrès à la fin de décembre, le budget 2011 du Pentagone s’élève finalement à 725 milliards de dollars, dont 158,7 milliards spécifiquement destinés au financement des opérations en Irak et en Afghanistan.

Belgique

L’impasse, une fois (encore) Johan Vande Lanotte, le médiateur nommé en octobre dernier par le roi Albert II pour ramener autour de la table les sept partis pressentis pour former une coalition, a jeté l’éponge le 6 janvier : ses propositions ont été repoussées par deux partis flamands, dont la N-VA indépendantiste de Bart De Wever (photo), alimentant à nouveau les inquiétudes sur ce pays sans gouvernement depuis sept mois. Vande Lanotte devait être reçu par le roi le 11 janvier, et incité à poursuivre malgré tout sa mission.

Dans les prochains jours Japon

Luttes pour le pouvoir

Le Parti démocrate du Japon tient son congrès annuel à partir du 13 janvier. Le Premier ministre Naoto Kan, au pouvoir depuis juin dernier, devrait réussir à maintenir son leadership. Mais la réunion pourrait aussi déboucher sur un remaniement ministériel ou sur une scission provoquée par le très puissant Ichiro Ozawa (photo), surnommé “le shogun de l’ombre” en raison de ses talents de manœuvrier.

Jeudi 13 Douzième conférence annuelle du Global Development Network à Bogotá, en Colombie ( jusqu’au 15). Les débats sont centrés cette année sur les problèmes de financement du développement des pays les plus pauvres.  Championnat du monde du hand-ball en Suède ( jusqu’au 30). Samedi 15 Congrès du Front national à Tours. Marine Le Pen devrait être proclamée nouvelle dirigeante du parti et succéder à son père.

Jean-Marie Le Pen dirigeait la formation d’extrême droite depuis sa création, en 1972. Dimanche 16 Second tour de l’élection présidentielle haïtienne, avec deux candidats en lice : Mirlande Manigat et Jude Célestin.  68e cérémonie des Golden Globe Awards (cinéma et télévision) à Los Angeles. Lundi 17 Sommet mondial sur l’énergie du futur à Abou Dhabi ( jusqu’au 20). Dimanche 23 Election présidentielle au Portugal.

 Elections présidentielle et législatives en Centrafrique.  Midem (foire internationale de la musique) à Cannes. Lundi 24 Sommet de l’Union africaine à Addis-Abbeba en Ethiopie. Mercredi 26 Forum économique mondial à Davos, en Suisse ( jusqu’au 30). Le rendez-vous annuel obligé de toutes les élites de la politique et du business. Lundi 31 Premier tour de l’élection présidentielle au Niger.

ROBIN HAMMOND/PANOS-REA, AFP, T. ROGE/REUTERS, NEWSCOM/SIPA

Iran


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Les gens Jon Huntsman

Ambassadeur en embuscade

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Newsweek (extraits), New York

ongtemps, Jon Huntsman a fait figure d’étoile montante du Parti républicain. Et de probable candidat à la présidentielle de 2012. Mais ces spéculations ont brusquement pris fin en 2009, quand Barack Obama l’a nommé ambassadeur à Pékin. Tout le monde y a vu une habile manœuvre de la MaisonBlanche et on s’est empressé de l’oublier. Mais l’ambassadeur semble aujourd’hui déterminé à revenir sur le devant de la scène. Interrogé sur ses ambitions présidentielles, il a récemment déclaré : “Je suis concentré sur mes fonctions actuelles, mais ça ne durera pas éternellement […] Je crois que nous avons encore un coup à jouer.” Son entourage précise que, lors d’un séjour aux Etats-Unis en décembre, il a rencontré des conseillers politiques pour discuter d’une éventuelle campagne. Alors que de nombreux républicains soutenus par le mouvement ultraconservateur Tea Party viennent de faire leur entrée au Congrès, le contexte semble peu favorable à un républicain modéré. Mais de plus en plus de conservateurs pensent que leur parti aurait besoin d’un dirigeant capable de négocier un accord entre sa frange la plus à droite et ses militants les plus modérés. En d’autres termes, les républicains ont besoin d’un diplomate. Pourtant, depuis son départ pour Pékin, les médias ne croient plus en Jon Huntsman. Ils estiment qu’il risque d’être accusé de déloyauté envers Obama s’il se lance dans la course. De plus, ils soulignent qu’en tant que mormon et ancien gouverneur de l’Utah il devra faire face à la concurrence d’un autre candidat républicain putatif en la personne de Mitt Romney. Ces obstacles ne sont pas insurmontables. Pour un candidat aux

primaires républicaines, ne pas prendre de gants avec la Maison-Blanche est un bon point et Huntsman n’aura pas de difficultés à financer sa campagne car son père est milliardaire. Reste une question : la base du parti est-elle prête à voter pour lui ? Le CV de Huntsman semble, à première vue, en phase avec les idées du Tea Party. Lorsqu’il était gouverneur de l’Utah, il a mené une politique très favorable aux entreprises et a contribué à donner à son Etat le deuxième taux de croissance du pays. Néanmoins, un examen attentif de sa carrière révèle un homme plus nuancé. Dès 2009, il a commencé à articuler une nouvelle philosophie pour les républicains. Inquiet de voir les jeunes se détourner du parti, il a soutenu que les conservateurs devraient se montrer plus modérés sur trois sujets brûlants : l’immigration, les droits des homosexuels et l’environnement. Aujourd’hui, il insiste sur l’urgence de “lever les pressions” sur l’économie en pratiquant la modération budgétaire.

Il semble le mieux placé pour fédérer tous les conservatismes américains Ses deux années en Chine ont également influencé sa vision de la vie politique américaine : “Quand j’allume ma télé, je suis atterré par toutes ces querelles entre les partis. En Chine, ils n’ont rien de tout ça.” Huntsman est convaincu que la politique peut être courtoise, mais ne veut pas passer pour un idéaliste : “N’oubliez pas que les diplomates sont un peu des guerriers. Ils doivent gérer les tensions politiques parfois jusqu’au moment où il faut appeler l’armée. La diplomatie, ce n’est pas seulement faire des risettes, c’est accomplir une action concrète.” Pour l’heure, difficile de dire quelles actions pourrait mener cet homme qui n’a guère d’expérience sur la scène politique nationale. Mais les électeurs pourraient le découvrir plus tôt qu’on ne le pense – et surtout plus tôt que ne s’y attend la Maison-Blanche. McKay Coppins

PHOTOS RABBO/AFP ET RIANOVOSTI/AFP

Ils et elles ont dit Gesine Lötzsch, coprésidente du parti de gauche allemand Die Linke “Nous ne trouverons les chemins qui mènent au communisme qu’en nous engageant sur cette voie et en les testant, que ce soit dans l’opposition ou au gouvernement.” Cette déclaration a déclenché une vive polémique en Allemagne. (Junge Welt, Berlin)  Omar El-Béchir, président de la république du Soudan “Le Sud-Soudan n’est pas en mesure de garantir

 Jon Huntsman. Dessin d’André Carrilho, Lisbonne, pour Courrier international.

à ses citoyens un Etat et une autorité.” A propos du référendum portant sur l’indépendance de la partie sud du pays qui se déroule actuellement après des décennies de guerre civile. (AlJazira, Doha)

Demain célèbre Fidel Castro, dictateur cubain à la retraite “Toute personne sensée se demande, après avoir vu cela, si nous sommes dans une circonscription de l’Arizona ou en Afghanistan.” A propos de la tuerie perpétrée lors d’un meeting de la députée démocrate Gabrielle Giffords. (Granma, La Havane) Voir pp. 12 et 28. Boïko Borissov, Premier ministre bulgare “Je suis méfiant et je veux contrôler leurs activités.”

Selon lui, la mise sur écoute de ses ministres serait bénéfique pour la lutte contre la corruption au sommet de l’Etat. (Dnevnik, Sofia) Jane Fonda, actrice américaine et ancienne militante contre la guerre au Vietnam “J’aime les gens prêts à tout pour défendre publiquement leurs convictions. Cela veut dire qu’il y a une certaine liberté.” (The Observer, Londres)

Elle avait commencé à étonner le petit monde des échecs en 2008, année où elle a été consacrée grand maître international à l’âge de 14 ans. Et voilà que la jeune Hou Yifan, native de la province chinoise du Jiangsu, a remporté le 24 décembre le championnat du monde féminin à 16 ans. Ses exploits sont salués par les amateurs qui voient en elle une future meilleure joueuse du monde (elle n’est actuellement que troisième au classement Elo). Et qui annoncent par la même occasion une percée chinoise dans un sport intellectuel jusqu’ici dominé par les Américains et les Européens. Certes cette discipline est encore assez peu pratiquée en République populaire (pas plus de 1 % de la population), mais les joueurs de haut niveau y sont de plus en plus nombreux.


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Les opinions prononceront-ils ouvertement contre le discours de haine ? Ou essaierontils de réduire ce massacre à un simple coup de folie d’un détraqué pour continuer comme si rien ne s’était passé ? Si cette fusillade débouchait sur un véritable examen de conscience, elle pourrait marquer un véritable tournant. Dans le cas contraire, cette tragédie ne sera que le début d’une longue série. 

Paul Krugman, The New York Times (extraits) New York

(Voir aussi notre article p. 28 sur l’Arizona et l’immigration.)

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’ai un mauvais pressentiment depuis les dernières heures de la campagne électorale de 2008. Je me suis souvenu du déferlement de haine politique qui a suivi l’élection de Bill Clinton en 1992 et qui a culminé avec l’attentat d’Oklahoma City en 1995. Il suffisait de voir les membres de l’assistance lors des meetings de John McCain et de Sarah Palin pour comprendre que l’histoire était sur le point de se répéter. Le ministère de la Sécurité intérieure est d’ailleurs parvenu aux mêmes conclusions. En avril 2009, il a publié un rapport mettant en garde contre la montée de l’extrémisme de droite et le risque de violence. Les conservateurs ont dénoncé ce document. Nous avons pourtant bel et bien assisté à une multiplication des menaces et des manœuvres d’intimidation contre des élus, dont la députée démocrate de l’Arizona Gabrielle Giffords, grièvement blessée, et le juge John Roll assassiné par Jared Loughner lors d’une fusillade le 8 janvier. Il était évident qu’un jour ou l’autre quelqu’un passerait de la parole à l’acte. C’est aujourd’hui chose faite. Certes, le tireur de l’Arizona semble souffrir de troubles mentaux, mais cela ne signifie pas que son acte doive être traité comme un incident isolé sans aucun lien avec le climat qui règne aujourd’hui dans le pays. Au printemps 2010, le site Politico.com a fait état d’une forte hausse (+ 300 %) du nombre de menaces proférées contre les parlementaires américains. Si certains des auteurs de ces avertissements étaient atteints de troubles mentaux, il y a tout de même quelque chose dans le climat actuel qui pousse un nombre croissant de déséquilibrés à laisser s’exprimer leurs troubles en menaçant ou en se rendant coupables de violences politiques. Il n’y a guère de doute sur ce qui a changé. Ainsi que l’a expliqué Clarence Dupnik, le shérif de l’Arizona en charge de l’enquête sur la fusillade du 8 janvier, c’est à cause de “la rhétorique haineuse que nous entendons nuit et jour à la radio et à la télévision”. La grande majorité des gens qui entendent ces discours empoisonnés ne commettent pas tous des actes de violence, mais il est inévitable que certains finissent par passer à l’acte. Il importe d’être clair sur la nature de notre malaise. Il ne s’agit pas d’un manque général de “civilité”, pour reprendre le terme préféré des experts. La politesse est peut-être une vertu, mais il existe une grande différence entre les mauvaises manières et les appels – explicites ou implicites – à la violence. Il ne faut pas confondre insulte et incitation à la violence. Pourtant, c’est bien la saturation du discours politique par cette rhétorique haineuse – notamment sur les ondes radio – qui est à l’origine de cette flambée de violence. D’où proviennent ces discours empoisonnés ? Ce fiel est très largement déversé par la droite. On aurait du mal à imaginer qu’un parlementaire démocrate puisse appeler ses électeurs à venir “armés et menaçants” sans être immédiatement ostracisé ; or c’est ce qu’a fait la députée Michele Bachmann, aujourd’hui considérée comme une étoile montante du Parti républicain. Il existe d’énormes différences entre les médias. Ecoutez les animateurs Rachel Maddow ou Keith Olbermann. Vous entendrez une multitude de remarques caustiques sur les républicains, mais ils ne feront jamais une blague sur comment tuer un représentant du gouvernement ou décapiter un journaliste du Washington Post. Si vous voulez entendre ce genre de plaisanterie, écoutez plutôt Glenn Beck ou Bill O’Reilly. Les citoyens d’autres démocraties doivent être consternés de voir que les timides tentatives de présidents vaguement centristes pour étendre la couverture santé sont accueillies par des cris d’orfraie et des appels à la résistance armée contre la tyrannie. C’est pourtant ce qui se produit dès qu’un démocrate entre à la Maison-Blanche et il y a clairement un public pour ceux qui jettent de l’huile sur le feu. Ce n’est toutefois pas parce qu’un grand nombre de gens veulent effectivement entendre ces discours de haine que leurs auteurs s’en trouvent dédouanés. Tous les gens raisonnables ne devraient avoir que mépris pour ces personnes. Ce n’est malheureusement pas le cas. Ceux qui incitent à la haine sont traités avec respect, et même déférence, par l’establishment républicain. Le massacre de l’Arizona permettra-t-il de désenvenimer le discours politique ? Cela ne dépend que des leaders républicains. Accepteront-ils la réalité de ce qui se passe aujourd’hui aux Etats-Unis et se

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Les fruits de la haine républicaine  L’auteur Paul Krugman, 57 ans, est professeur d’économie et de relations internationales à l’université de Princeton. Lauréat du prix Nobel d’économie 2008, il tient depuis 1999 une chronique bihebdomadaire dans The New York Times.  Contexte Le 8 janvier, une fusillade a éclaté lors d’un meeting de la députée démocrate Gabrielle Giffords sur le parking d’un supermarché de la ville de Tucson (Arizona). Elle a fait 6 morts et 14 blessés, dont la députée, qui est toujours dans un état critique. Le tireur, Jared Loughner, âgé de 22 ans, a comparu une première fois devant la justice le 11 janvier. Il risque la peine de mort. Contexte  L’adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie à l’espace Schengen, initialement prévue pour le 31 mars, a été repoussée sine die. Annoncé le 6 janvier, ce report explicitement demandé par la France et l’Allemagne a été motivé par le manque de progrès des deux pays dans la lutte anticorruption et la réforme de leur système judiciaire.

Ces Roumains privés d’espace Schengen Lucian Davidescu, România Libera Bucarest

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ien que membre de l’UE, la Roumanie est en train de rater son intégration. Bucarest a réussi à profiter d’un étroit créneau d’enthousiasme [pour entrer dans l’UE]. A cette époque où l’argent tombait du ciel, tout objectif semblait atteignable. La suite est connue. Nous avons vu la rapidité avec laquelle un pays pouvait régresser vers le défaut de paiement, à quel point une union monétaire apparemment inaltérable pouvait se révéler fragile et à quelle vitesse naissaient les querelles dans une famille touchée par la crise. Aujourd’hui, l’Europe se passerait volontiers de ces enfants errants qu’elle a recueillis dans sa maison et qui ne savent toujours pas se laver convenablement les mains. Le message passé par la France et l’Allemagne, sur le fait que la Roumanie et la Bulgarie n’entreraient pas dans l’espace Schengen, est clair : “Nous vous avons accueilli dans la maison ; nous ne pouvons pas vous mettre dehors, mais nous n’avons plus de temps à vous consacrer. Si vous n’apprenez pas rapidement par vous-mêmes, vous coucherez sur le paillasson.” Que la Roumanie entre dans l’espace Schengen aujourd’hui ou dans un, deux, trois ou dix ans, le stigmate reste le même. Le simple traitement des causes qui la laissent en dehors de Schengen ne peut guère lui épargner le statut de pays de seconde zone, une sorte de Mexique de l’Europe. La situation se reproduira probablement au moment de l’adhésion du pays à la zone euro – en supposant, bien sûr, que la zone euro elle-même continue d’exister. Après un premier retard dû à l’incapacité de l’économie à satisfaire les critères objectifs, la Roumanie devra à nouveau repasser par le filtre politique. La France, l’Allemagne et peut-être d’autres demanderont : “Avonsnous réellement besoin de vous ? Que pouvez-vous apporter à cette association ? Pourquoi devrions-nous vous croire capables de ne pas vous emmêler les pinceaux ? Avez-vous retenu quelque chose de la leçon de Schengen ?” Bien sûr, à terme, l’UE mènera à bien son projet d’élargissement. Mais ce n’est pas le propos. Formellement, c’est l’aboutissement de l’intégration dans les structures européennes. Mais seulement le début de l’intégration dans la civilisation. Pour rattraper l’écart, la Roumanie a besoin d’un type d’investissement dont elle n’a que très peu bénéficié jusqu’à présent. Ce n’est pas de l’argent, qui peut entrer et ressortir en quelques minutes, mais du capital, des investissements massifs à long terme qui prennent en compte les ressources humaines (par exemple, la moitié de la population de la Roumanie vit à la campagne, dans des conditions proches de celles du tiers-monde), le réel développement immobilier (selon des critères d’urbanisme, pas seulement des constructions dans les quartiers périphériques des villes), l’éducation ou le caractère cyclique de l’économie (l’engagement que, après un énième boom, puis la récession, les entreprises resteront sur place pour poursuivre leurs affaires). Pour que ces choses adviennent, il faut que les investisseurs et le capital européen se sentent chez eux, comme à la maison. De toute évidence, ce n’est pas un contrôle de plus ou de moins à la frontière qui fera la différence pour des investisseurs. Ni le fait qu’ils paient ou non en euros. Leur “chez eux”, ce sera plutôt le Royaume-Uni – qui n’est pas dans l’espace Schengen, ni même dans la zone euro ; ou la Suisse, qui est dans l’espace Schengen, mais pas dans la zone euro, ni même dans l’UE. Voire la Croatie, pays qui n’est nulle part et frappe encore à la porte. Mais, par rapport à la Roumanie, chacun de ces pays inspire confiance en tant qu’Etat de droit, administrativement compétent et économiquement stable. 


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Les noirs desseins du Soudanais El-Béchir Hazem Saghieh Al-Hayat Londres

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mar El-Béchir, le président soudanais, est un fervent partisan de la sécession de la partie sud de son pays. Il a tellement hâte qu’elle se fasse qu’il a indiqué qu’il était prêt à célébrer les résultats avec les habitants du Sud. Comment cet homme, qui voulait jadis appliquer de force la charia musulmane aux chrétiens du Sud, est-il devenu adepte du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et de la consultation par référendum ? D’où vient sa soudaine sensibilité à l’égard de demandes exprimées par le peuple, lui qui a laissé au Sud et au Darfour des marques dépourvues de toute humanité ? La réponse à ces questions, il l’a lui-même fournie. Il a déclaré que la séparation du Sud soudanais [chrétien et animiste] ouvrirait la voie à l’application de la charia dans le Nord musulman. Sur la scène internationale, pour des raisons très différentes, on se félicite de son attitude. Cela le comble d’aise, car il imagine qu’il ne rencontrera ainsi aucune difficulté à réaliser ses objectifs dans le reste du Soudan. El-Béchir a réussi un changement de paradigme qui fera date dans l’histoire politique arabe. Les Arabes avaient pris l’habitude d’affirmer que l’unité nationale était le bien absolu et la sécession l’œuvre du diable. Voilà qu’il arrive pour nous expliquer le contraire. Les Arabes pensaient que les beaux discours de l’Occident sur la démocratie et sur le droit des peuples [et des minorités] à disposer d’eux-mêmes cachaient un désir secret d’émietter le monde arabe. El-Béchir se fait le chantre d’une démocratie sans concession. Au nom de l’application de la charia, il nous explique que tout est bon à prendre, aussi bien la démocratie que le droit des peuples à disposer d’euxmêmes. D’autres parleraient d’hérésie. Mais, pour El-Béchir, la fin du pluralisme [religieux et ethnique] vaut bien une hérésie. L’important est de se débarrasser de cet élément encombrant que sont les non-musulmans. Le président soudanais a littéralement transformé le concept de “nation” en celui de “communauté”. Que des communautés puissent vivre ensemble et dans l’égalité au sein d’un même Etat ne lui vient pas à l’esprit. Il applique donc par des moyens politiques et institutionnels ce que mènent par la violence les ennemis des minorités. Au lieu d’être le garant de l’égalité de tous, la nation communautarisée devient une menace. A la tête d’un régime militaire, Omar El-Béchir menace les habitants du Nord, et notamment ceux du Darfour, d’appliquer ses idées et sa charia. Il se comporte comme l’hôte qui pousse ses invités à la porte afin de se retrouver seul avec son épouse. Non pas pour l’aimer, mais pour la battre. Dès lors, l’internationalisme islamique qui avait été si cher à El-Béchir dans sa jeunesse est bien mort. Après s’être lancé dans des guerres [au Sud comme au Darfour], il défend aujourd’hui le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. L’important pour lui, c’est l’épuration. 

 Contexte Près de 4 millions de Sud-Soudanais ont commencé à voter le 9 janvier pour se prononcer par référendum sur la séparation de leur territoire du reste du pays. L’affluence des premiers jours laisse présager un taux de participation élevé pour ce scrutin, qui se déroulera jusqu’au 15 janvier. Les résultats définitifs devraient être annoncés le 2 février.

Contexte  Publié en octobre 2010 et vendu 3 euros, Indignez-vous !, le petit pamphlet de Stéphane Hessel, s’est déjà écoulé à plus de 500 000 exemplaires en France. Le succès de l’ouvrage étonne la presse étrangère, qui jour après jour tente d’en comprendre les ressorts et la portée.



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et trop court. Son message – l’indifférence empêche d’agir ; révoltez-vous, pacifiquement, pour ce en quoi vous croyez – est tout à fait admirable. Mais en tant que manifeste pour une foi renouvelée en la social-démocratie, dans un monde où démocratie et politique perdent influence et respect – au profit du fondamentalisme de marché, de la puissance de la Chine, du village mondial d’Internet –, le pamphlet est très médiocre. Alors, comment expliquer le succès exceptionnel rencontré par ce livre en France ? Il faut y voir, d’une part, un hommage à M. Hessel, Français d’origine allemande, héros de la Résistance qui survécut à la torture et aux camps de concentration et devint, après la guerre, un défenseur des droits de l’homme et un diplomate. D’autre part, ce succès reflète les tendances gauchistes viscérales, non réfléchies, d’une partie de l’intelligentsia française. Le livre est en cours de traduction vers l’anglais et plusieurs autres langues, mais il est difficile d’imaginer qu’il connaisse ailleurs un triomphe similaire. Et pourtant… Son succès, à défaut de son contenu, est riche d’enseignements. Il existe, non seulement en France, mais aussi en Grande-Bretagne, en Europe et même aux Etats-Unis, un sentiment populaire, encore diffus, de colère et d’anxiété. Comme le philosophe allemand Anselm Jappe l’écrit dans Crédit à mort [éditions Lignes], le krach de 2008 n’a pas été une simple crise financière, mais une “crise de civilisation”. Le monde occidental a perdu une religion (le culte aveugle des marchés, particulier à l’époque post-Thatcher et Reagan) mais n’a pu encore se résoudre à placer sa foi dans une autre. La colère est générale contre les institutions financières qui, renflouées par les Etats en 2008 et 2009, ont utilisé ces fonds pour spéculer contre l’endettement public en 2009 et 2010. Le montant des sommes qui circulent sur les marchés financiers mondiaux (700 000 milliards d’euros, selon un récent rapport parlementaire français, soit 12 fois le PIB annuel mondial) suscite l’incompréhension. Nous savons qu’il est insensé de poursuivre sur la voie d’une spéculation aussi virtuelle et aussi massive. Mais, en tentant d’y mettre un frein, on risquerait, prétendent les marchés, de jeter le monde dans une récession encore plus catastrophique. Pendant ce temps, la Chine, qui représente un ensemble de valeurs politiques totalement différent du nôtre, rachète, petit à petit mais de façon ostensible, nos dettes, nos industries et, de fait, nos consciences et nos âmes. Comme M. Hessel nous y invite, nous devrions logiquement nous tourner vers la “gauche” et croire à nouveau dans l’importance, pour le bien de la communauté, d’une réglementation, d’une action commune et d’investissements publics. Mais il subsiste une terreur morbide de tout ce qui est étiqueté “de gauche”. Pis, il y a un mépris croissant – attisé lui aussi par une partie des médias et les instincts autarciques d’Internet – pour la politique, les politiciens et la démocratie elle-même. Le livre de M. Hessel aborde tous ces thèmes avec plus ou moins de précision. Ce qu’il a omis, c’est de proposer une réponse cohérente autre que l’indignation. Son succès foudroyant donne à penser qu’il existe une large base potentielle de soutien – et pas seulement en France – pour un nouveau messie politique du centre gauche : quelqu’un qui pourrait exprimer la colère et le mécontentement des classes moyennes et offrir une voie démocratique convaincante pour sortir du bourbier de ce début du XXIe siècle. L’autre solution – un fascisme soft – se manifeste déjà dans l’apparition du Tea Party aux Etats-Unis et dans la montée dans les classes moyennes européennes de partis populistes hostiles à l’immigration. Le succès du livre de M. Hessel est un signe des temps. Malheureusement, il est peu probable qu’il les change. 

La France porte-parole de l’indignation John Lichfield The Independent (extraits) Londres

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a politique et la philosophie françaises comptent un nouveau prophète. Un pas en arrière, Jean-Paul Sartre. Un pas en avant, Stéphane Hessel. Indignez-vous !, l’opuscule qu’il vient de publier [chez Indigène Editions], à l’âge de 93 ans, est un phénomène d’édition et de société. L’ouvrage, 19 pages de conversations décousues avec ce délicieux et vénérable vieux monsieur, a été sélectionné par les lecteurs du Monde comme l’événement littéraire de 2010. “Evénement” est bien le mot. Ce succès est éloquent, révélateur. Le livre en lui-même ne l’est pas. Il est assez mal écrit, répétitif, peu original, simpliste

franceinter.com

PARTOUT AILLEURS Pierre Weill vendredi 19h20-20h en partenariat avec


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Les opinions Pour un rabibochage sino-américain

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a visite d’Etat du président chinois Hu Jintao à Washington le 19 janvier sera la plus importante rencontre sino-américaine depuis le voyage historique de Deng Xiaoping, il y a plus de trente ans. Elle devrait donc se conclure par autre chose que les habituels témoignages d’estime réciproque. Elle devrait aboutir à une redéfinition de la relation entre les deux pays dans une optique de coopération constructive à l’échelle planétaire, ce pour quoi il existe de réelles possibilités. Je me rappelle bien la visite de Deng Xiaoping, car, à l’époque, j’étais conseiller à la sécurité nationale. Cette visite, qui se déroulait sur fond d’expansionnisme soviétique, fut l’occasion pour les Etats-Unis et la Chine de se concerter pour contrer cet expansionnisme. Par ailleurs, elle devait marquer le début de la transformation économique de la Chine, une mutation étalée sur trente ans qui a largement bénéficié des nouveaux liens diplomatiques avec les Etats-Unis. La visite de Hu Jintao a lieu dans un climat différent. Des incertitudes grandissantes pèsent sur l’état des relations bilatérales entre les Etats-Unis et la Chine, sans compter que les autres pays d’Asie s’inquiètent des nouvelles aspirations géopolitiques de Pékin. Aussi, la rencontre ne s’annoncet-elle pas sous les meilleurs auspices. Ces derniers mois, les sujets de friction se sont multipliés aux Etats-Unis et en Chine, chaque partenaire accusant l’autre de mener une politique économique contraire aux règles internationales. Chacun des deux pays a traité son partenaire d’égoïste. Les divergences de longue date entre les Américains et les Chinois sur la question des droits de l’homme ont été aggravées par l’attribution du prix Nobel de la paix 2010 à un dissident chinois. En outre, sans le vouloir, chacun des deux pays a envenimé les soupçons de l’autre. La décision de Washington de fournir de la technologie nucléaire civile à l’Inde a suscité le malaise de la Chine, l’encourageant à aider le Pakistan à moderniser ses infrastructures nucléaires civiles. L’apparente indifférence de la Chine lors des violents accrochages entre la Corée du Nord et la Corée du Sud a fait naître des appréhensions liées à la politique chinoise vis-à-vis de la péninsule coréenne. Et alors que, ces dernières années, Washington s’est inutilement mis à dos des pays amis à cause de son unilatéralisme, la Chine devrait reconnaître que certaines de ses prises de position récentes ont de quoi inquiéter ses voisins. Une escalade dans la diabolisation réciproque aurait des effets désastreux sur la stabilité à long terme de l’Asie, ainsi que sur les relations américano-asiatiques. Or nos deux pays risquent d’être de plus en plus tentés par une telle diabolisation à mesure qu’ils seront confrontés à des difficultés en politique intérieure. Ces difficultés sont réelles. Les Etats-Unis ont besoin de toute urgence d’un renouveau national à grande échelle : cela s’explique à bien des égards par les fardeaux que leur ont fait porter quarante ans de guerre froide, mais aussi, en partie, parce qu’ils ferment les yeux depuis vingt ans sur les symptômes de plus en plus criants de leur obsolescence. La fragilisation de nos infrastructures n’est qu’un signe parmi tant d’autres du retour en arrière vertigineux de notre pays dans le XXe siècle. De son côté, la Chine se met en quatre pour faire tourner une économie en surchauffe dans le carcan d’un système politique inflexible. Certaines déclarations d’analystes chinois ont de forts relents de triomphalisme prématuré, tant sur la transformation interne de la Chine que sur son rôle sur la scène mondiale. Trente ans après le début de leurs relations de partenariat, les Etats-Unis et la Chine ne doivent pas se dérober, mais aborder franchement leurs différends, sans oublier que chacun a besoin de l’autre. S’ils ne parviennent pas à consolider et à approfondir leur relation, les deux pays en pâtiront, de même que le monde entier. Pour que cette visite ne reste pas purement symbolique, les présidents Barack Obama et Hu Jintao doivent entreprendre de véritables efforts et entériner dans une déclaration commune le potentiel historique que revêt une coopération sino-américaine fructueuse. Ils doivent définir les principes encadrant cette relation, mais aussi formuler explicitement leur attachement à l’idée que le partenariat sino-américain a de plus grandes ambitions que le seul intérêt national. Ce partenariat doit être régi par les

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Zbigniew Brzezinski, The New York Times (extraits) New York

 L’auteur Ancien conseiller à la sécurité nationale du président Jimmy Carter (1977-1981), Zbigniew Brzezinski enseigne aujourd’hui la politique étrangère à l’université Johns Hopkins.  Contexte Le président chinois Hu Jintao sera reçu à la Maison-Blanche le 19 janvier. Il s’agit de sa troisième visite officielle à Washington et vraisemblablement de sa dernière avant qu’il ne passe la main à son successeur, en 2012. Cette visite d’Etat intervient après le déplacement du ministre de la Défense américain, Robert Gates, du 10 au 12 janvier à Pékin.

 Contexte La multiplication des attentats contre les chrétiens d’Irak et d’Egypte, et les menaces contre les chrétiens d’Orient, notamment depuis la montée de l’islamisme, font craindre un exode massif de ces communautés, historiquement enracinées dans cette région.

impératifs moraux qu’impose l’interdépendance mondiale sans précédent qui marque ce XXIe siècle. Cette déclaration des deux présidents devrait mettre en branle un processus de définition d’objectifs politiques, économiques et sociaux communs. Elle doit prendre acte, en toute honnêteté, de la réalité de certains désaccords entre les deux pays et faire montre d’une détermination partagée à chercher des moyens de diminuer l’ampleur de ces désaccords. Dans ce texte, la Chine et les Etats-Unis doivent aussi recenser les risques qui pèsent sur la sécurité dans les régions où ils ont tous deux des intérêts et s’engager à approfondir les échanges et la collaboration pour maîtriser ces risques. Une telle charte définirait concrètement un cadre permettant non seulement d’éviter ce qui, dans certaines circonstances, risque de tourner à la rivalité hostile, mais aussi d’approfondir une collaboration réaliste entre les Etats-Unis et la Chine. Ce serait faire honneur à une relation vitale entre deux grands pays aux histoires, aux identités et aux cultures on ne peut plus différentes, mais qui tous deux ont à jouer un rôle historique dans le monde. 

Les chrétiens d’Orient entre deux feux Wissam Saadé, Al-Mustaqbal (extraits) Beyrouth

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’attentat sanglant d’Alexandrie du 31 décembre dernier [voir CI n° 1053, du 6 janvier 2011], après celui de Bagdad le 31 octobre [voir CI n° 1048, du 2 décembre 2010], pose avec acuité la question des chrétiens au Moyen-Orient. C’est une question essentielle non seulement pour les fidèles de telle ou telle Eglise, mais aussi pour les chrétiens en général. Cette question est cruciale parce qu’elle concerne les fondements de la civilisation dans cette région. Il s’agit de savoir si les efforts des deux derniers siècles pour apporter à cette région quelques éléments de progrès et de modernité ne se sont pas soldés, en fin de compte, par un échec historique. Autrement dit, n’assistons-nous pas à un reflux général s’exprimant par différentes formes de terrorisme et manifestations de haine ? Il est lourd de sens que le “11 septembre du Moyen-Orient” ait pris pour cible une église à Bagdad et une autre à Alexandrie, deux villes symboles. Alexandrie était un haut lieu de culture où les civilisations dialoguaient à l’époque hellénistique, tout comme Bagdad a rayonné à l’époque abbasside. Face à ces attentats, une cruelle réalité s’impose. Dans cette région, l’Histoire ne progresse plus et les efforts des générations passées n’ont pas porté leurs fruits. La question des chrétiens d’Orient ne se limite plus seulement à la protection physique de ces communautés ou au lancement d’un “dialogue efficace entre les religions”. La question véritable est celle du progrès dans cette partie du monde. Afin d’être à la hauteur du défi existentiel et civilisationnel auquel les chrétiens sont confrontés, il faut prôner une sorte de “théologie du progrès”, par opposition à la “théologie de la libération” [tous unis contre l’oppresseur occidental] dans laquelle on veut les noyer – et qui voudrait les réunir derrière le “discours de la résistance”, peu différent fondamentalement de celui qui légitime la violence, voire pousse à son utilisation de Bagdad à Alexandrie. Les chrétiens doivent au contraire développer une conscience qui les remettra au diapason du reste du monde et les ramènera sur la voie du progrès. La question des chrétiens d’Orient met à nu un certain discours. Tantôt au nom des rancunes contre l’orientalisme, tantôt parce qu’il voit du colonialisme partout, ce discours se gargarise de l’idée selon laquelle il faut défendre, dans toutes les anciennes colonies du monde, les autochtones et leurs valeurs. Mais, paradoxalement, cela exclut les chrétiens d’Orient, qu’on considère comme une communauté étrangère. Il est aussi temps d’en finir avec cet autre discours qui consiste à réclamer aux chrétiens d’Orient la preuve qu’ils ne sont pas des étrangers. Cela amène nombre d’entre eux à adopter le discours creux du nationalisme. Pourtant, parmi les tenants de ce discours figurent ceux qui promettent de les égorger – en passant parfois à l’acte – et ceux qui “s’inquiètent pour eux” s’ils devaient s’émanciper. 


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En couverture

Tunisie et Algérie La révolte… jusqu’où ?

FETHI BELAID/AFP

 Depuis qu’un jeune s’est immolé par le feu, le 17 décembre, la Tunisie connaît chaque jour des émeutes. Même climat tendu côté algérien, où l’on proteste contre un profond malaise social.  Malgré la répression, la jeunesse reste très mobilisée, utilisant abondamment les réseaux sociaux pour réclamer aussi plus de liberté et de démocratie.


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Des peuples affamés… de démocratie ? Faute d’une redistribution juste des richesses, les émeutes se multiplient en Algérie et en Tunisie. Une situation exacerbée par une jeunesse frustrée dans ses aspirations. Le Quotidien d’Oran Oran

D

es violences urbaines spectaculaires, des édifices publics dévastés, des commerces pillés, des affrontements entre forces de l’ordre et jeunes, des morts, des blessés et des destructions importantes… A bien des égards, les troubles qui secouent – et ensanglantent – la Tunisie et l’Algérie sont similaires et relèvent des mêmes causes. Ils témoignent surtout du ras-le-bol et du désespoir d’une partie de la population qui s’estime marginalisée et même délibérément sacrifiée. Le paradoxe, c’est que cette révolte survient dans une conjoncture où les pouvoirs algérien et tunisien n’ont cessé de se féliciter de la bonne tenue de leurs économies respectives. Il est ainsi saisissant de noter que les émeutes ont commencé en Algérie quelques jours après que le gouvernement eut annoncé un niveau record des réserves de change (155 milliards de dollars, soit une fois

Réaction “Nous avons augmenté les salaires de près de 2 millions de chefs de famille depuis 2008. Mais l’Algérien est râleur et surpolitisé. Ça fait partie des travers de la colonisation. Nous voyons bien les Français ; ils sont râleurs et chacun s’imagine qu’il a un programme présidentiel dans la tête”, a déclaré le ministre de l’Intérieur algérien à propos des émeutes.

 Tunis le 8 janvier. Manifestation de soutien aux victimes des émeutes de Sidi Bouzid. Slogan : “Liberté pour les prisonniers, de Wazim à Sidi Bouzid.”

manifeste entre les relativement bonnes performances macroéconomiques affichées par le Maghreb (les taux de croissance y frôlent les 4 % malgré la crise internationale) et une réalité sociale des plus inquiétantes. C’est ce que montre le dernier rapport sur le développement humain du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), où les pays d’Afrique du Nord sont très mal classés (sur 169 pays concernés, la Tunisie est 81e, l’Algérie 84e et le Maroc 114e). Cela signifie que la redistribution ne fonctionne pas et que les fractures sociales dans ces pays ne font que s’aggraver alors que ces sociétés sont très attachées aux principes de l’égalité et de la solidarité.

Les Etats refusent toute discussion Ce que nous apprennent ces émeutes en Algérie et en Tunisie, c’est qu’il y existe un problème majeur avec la jeunesse : celui-ci n’est pas simplement d’ordre social ou socio-économique, il est aussi politique. Certes, en Algérie, les autorités tentent à tout prix de valider la thèse selon laquelle cet embrasement n’est que la conséquence de la hausse malencontreuse des prix de certains produits alimentaires de base tels que le sucre, l’huile ou la farine. De même, en Tunisie, le gouvernement cherche-t-il à incriminer l’incompétence de certains responsables locaux qui auraient abusé de leurs  18

Réaction

Un pouvoir algérien totalement autiste ministre] se taisent. cette de etDevant demi le PIBflambée national). terrent. Des jeunes violence et cette de il ySe De façon plusfronde générale, a un décalage la jeunesse algérienne, le chef de l’Etat ainsi que son Premier ministre gardent le silence, alimentant ainsi les rumeurs d’une divergence au sommet du pouvoir. Si ce silence s’explique par des divergences au sommet de l’Etat sur la manière dont il convient de gérer cette crise, il n’est pas moins révélateur d’une autre crise, encore plus grave celle-ci, qui oppose le pouvoir à une partie de la population. En dépit de la gravité des événements, malgré l’ampleur de la contestation, en dépit encore du nombre de morts et des actes de destruction et de sabotage, le président Bouteflika [au pouvoir depuis 1999] s’est gardé de la moindre déclaration, de la moindre apparition publique. Le pays est à feu, Bouteflika et Ouyahia [son Premier

meurent, les policiers sont au bord de l’épuisement, des édifices publics sont saccagés, tout un peuple est en émoi, sous le choc : le chef de l’Etat, son Premier ministre font l’autruche. Comme s’il s’agissait d’une petite jacquerie. Comme s’il s’agissait d’une petite poussée d’acné de la part de jeunes à qui il ne manque plus qu’un petit bidon d’huile, un kilo de sucre pour être heureux. Et comment Bouteflika et son Premier ministre s’y prennent-ils pour répondre à la révolte ? Ils annoncent des petites mesures économiques. Les décisions prises le 8 janvier par le gouvernement pour tenter de mettre fin à la hausse des produits de première nécessité s’apparentent à des

mesurettes techniques, face à un problème éminemment politique. Du rafistolage. Du collage de rustines. Cette réaction des autorités algériennes est d’autant plus inefficace qu’elle occulte les véritables raisons de ce qui ressemble fort à un soulèvement populaire qui tire ses origines d’un profond malaise social. Ces émeutes sont davantage une remise en cause du pouvoir algérien par sa jeunesse, davantage l’expression d’un ras-le-bol généralisé – la preuve, les manifestants détruisent tout ce qui symbolise l’Etat – qu’une révolte de la faim. Non ! Ceux qui manifestent dans les rues, ceux qui défient la police et la gendarmerie, ceux qui acceptent aujourd’hui de mourir sous les balles ne réclament pas la suspension de la TVA,

une exonération de l’impôt, une suspension des droits de douane sur le sucre ou l’huile, mais ils se rebellent plutôt contre l’Etat, contre ses représentants, contre son président, ses ministres, ses maires, ses walis [préfets], ses députés, ses juges, ses policiers ou ses gendarmes. Une autre preuve, il n’y a pas un seul mot d’ordre, pas une seule revendication, pas un seul slogan qui n’ait été prononcé durant ces quatre jours d’émeutes. Il n’y en aura pas sans doute, tant il est vrai que ces émeutes ne sont pas celles du sucre ou de l’huile, mais des émeutes contre l’ordre établi. Ceux qui se révoltent aujourd’hui en Algérie ne revendiquent pas de l’huile, de la margarine, du sucre, de la farine, mais la démocratie. Farid Alilat, Dernières Nouvelles d’Algérie (dna-algerie.com), Alger


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En couverture Tunisie et Algérie

Empêcher leur jeunesse d’émigrer Bien entendu, il est possible que ces émeutes relèvent de manipulations politiques internes. Dans le cas de l’Algérie et de la lutte de succession qui se prépare déjà pour l’après-Bouteflika [le président algérien est au pouvoir depuis 1999], l’hypothèse d’un bras de fer entre clans n’est pas à exclure. Pour autant, on sait que ces manœuvres de l’ombre atteignent rarement leurs objectifs. En octobre 1988, la jeunesse algérienne avait ainsi été incitée par des officines du pouvoir à manifester afin d’affaiblir la frange conservatrice du Front de libération nationale (FLN). On s’en souvient, cette manipulation, qui avait fait plus d’un millier de morts, avait provoqué des réformes politiques, mais aussi la montée en puissance du mouvement islamiste et conduit, au final, à huit années de terreur et de chaos. Un tel scénario peut très bien se reproduire, y compris en Tunisie. Cela tient au fait que les mouvements religieux, même affaiblis par de longues années de répression, peuvent très vite s’organiser et reprendre l’initiative. A l’inverse, le camp démocratique est fragmenté, quand il n’est pas tout simplement le client du pouvoir. Sur le plan régional, ces événements interpellent l’Union européenne (UE), dont les membres feignent de croire que le sud de la Méditerranée finira par trouver tout seul le chemin de la démocratie et de la prospérité économique. En réalité, le consensus implicite au sein de l’UE est de s’appuyer, faute de mieux, sur des gouvernements dictatoriaux qui se présentent comme l’ultime rempart face à l’islamisme et qui promettent de tout mettre en œuvre pour

Le Maghreb dans la tourmente MER MÉDITERRANÉE

Alger Tipaza Tétouan

Oran Chlef AïnDefla

Rabat Casablanca

Bizerte

Béjaïa

Boumerdès

Jendouba

Bordj Bou Arréridj

Thala Kasserine Metlaoui

Tunis Sousse Sfax

ALGÉRIE

MAROC

Sidi Bouzid

Bilan des violences : 5 morts

Marrakech

Tripoli

TUNISIE LIBYE Bilan des violences : 35 morts

Principales émeutes

500 km

(situation au 11 janvier 2011)

ALGÉRIE MAROC TUNISIE Superficie (en km2) Population (en millions d’habitants) Part des moins de 25 ans Indice de développement humain

Silence “L’Union européenne (UE) est directement responsable de ce qui se passe en Afrique du Nord. L’UE s’est montrée sourde et aveugle à toutes les informations venant de Tunisie. Il n’y a pas de miracle en Tunisie, ni économique, ni social, ni autre, contrairement à ce qui est régulièrement affirmé. Les massacres ont commencé au lendemain de la visite du ministre des Affaires étrangères tunisien en France. Ce n’est assurément pas un hasard.” Interrogée par le quotidien allemand Die Tageszeitung, la journaliste et porteparole du Conseil national pour les libertés en Tunisie (CNLT), Sihem Bensedrine, ajoute que “les faits parlent d’euxmêmes. La France a toujours soutenu la dictature de Ben Ali. Les unités spéciales ont été mobilisées au lendemain de cette visite en France. Qu’il s’agisse du Myanmar ou de n’importe quel pays, l’UE proteste toujours. Or là, pour la Tunisie, à une heure et demie de vol de Paris, l’Europe se tait. En ce sens, l’UE est complice de ce régime criminel.”

2 400 000 35,5 45,6 % 84e sur 169

450 000 32 47,2 % 114e

163 610 10,5 40,8 % 81e

ALGÉRIE MAROC TUNISIE Croissance (en %) Inflation (en %) Chômage (en %) PIB-PPA/habitant (en dollars)

empêcher leur jeunesse d’émigrer en masse vers le nord. Les émeutes de Tunisie et d’Algérie – mais aussi demain du Maroc, car la situation dans ce pays n’est guère différente de celle de ses voisins – démontrent les limites d’un tel raisonnement. Il ne faut pas se leurrer. Il est possible que les mouvements de contestation s’essoufflent au cours des prochains jours, que cela soit à cause d’une violente répression ou de quelques réformes symboliques. Mais, tôt ou tard, la violence reviendra car on voit mal comment des systèmes autocratiques pourraient s’amender et contribuer au développement harmonieux de leurs pays. Les enjeux sont pourtant énormes. Selon plusieurs projections, les pays du Maghreb devront créer près de 10 à 15 millions d’emplois d’ici à 2030. A voir la manière dont évoluent les

2,1 5,5 11,3 7 124

5,2 2 9,1 4 745

3 4,2 14,7 8 559

choses, on se demande bien comment ils vont y arriver. Cela signifie que le chômage des jeunes va s’aggraver, de même que l’émigration clandestine, sans oublier la tentation radicale, par réaction à l’enrichissement sans cesse croissant d’une partie infime de la population. C’est une situation que l’Europe ne peut ignorer car sa frontière sud est en train de brûler. Il ne s’agit pas pour elle de donner de l’argent – lequel est largement disponible, comme le montre l’exemple algérien –, mais d’amener ses partenaires du sud de la Méditerranée à s’engager pleinement sur le chemin de la démocratie, à l’image de ce qui a été fait avec la Turquie. Car seule la démocratie est susceptible de créer les conditions pour permettre un véritable décollage économique de la région. Akram Belkaïd

La cyberrésistance marque des points Les jeunes Tunisiens ont enfin trouvé un moyen de faire entendre leur voix grâce aux réseaux sociaux. Le régime de Ben Ali n’arrive plus à les faire taire. Kalima Tunis

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our le président Ben Ali, au pouvoir depuis vingt-trois ans, la dernière quinzaine de décembre 2010 et les débuts de janvier 2011 n’ont pas été de tout repos. La Tunisie, volontiers comparée à un zoo dont les pensionnaires en cage seraient plus ou moins bien

nourris et logés par leurs gardiens, a totalement disjoncté. Tout a commencé le 17 décembre dernier quand un jeune chômeur diplômé de 26  ans, Mohamed Bouaziz, s’est immolé par le feu à Sidi Bouzid, chef-lieu du Centre-Ouest, région des plus déshéritées. Le jeune homme, qui voulait protester contre la saisie par la police de son étal de fruits et légumes qu’il trimbalait pour faire vivre les siens, est décédé mardi 4 janvier au soir. C’est par les réseaux sociaux tels que Facebook et Twitter que la nouvelle s’est propagée, déclenchant des mouvements de protestation presque partout dans le pays. Et c’est sur ces mêmes réseaux que les Tunisiens rapportent la forte contestation qui continue de s’exprimer à travers le pays.

Sources : FMI, PNUD, France Diplomatie (ministère des Affaires étrangères et européennes)

17  prérogatives. Notons que, dans les deux cas, on met également en cause, de manière plus ou moins explicite, la sempiternelle “main de l’étranger” et que les propagandes gouvernementales tentent de présenter les émeutiers comme des voyous manipulés. Ce genre de discours n’est guère surprenant et il ne convainc personne. Une autre erreur dans l’analyse serait aussi de résumer ces manifestations à de simples émeutes de la faim. Dans ces deux pays où les oppositions sont muselées, persécutées et réduites au rôle de faire-valoir, la violence nihiliste est devenue le seul moyen d’expression et de contestation pour des millions de jeunes, mais aussi pour leurs aînés. Cela fait d’ailleurs des années que les deux pays, particulièrement l’Algérie, connaissent ce genre d’événements, mais c’est la première fois qu’ils atteignent une telle ampleur et que le monde entier en entend parler, notamment grâce à Internet et aux réseaux sociaux. Face au chômage des jeunes, qu’ils soient diplômés ou non, face à la paupérisation des classes moyennes, dont le pouvoir d’achat est rogné par l’inflation et le gel des salaires, aucun discours politique approprié n’est proposé et encore moins autorisé. Comment s’étonner que la rue s’embrase ? Comment s’étonner aussi de cette sensation de vertige dès lors que l’on en vient à parler du futur ? Les Etats ou plus exactement les gouvernements – lesquels ne sont que le bras armé des pouvoirs en place – refusent la moindre discussion et réagissent avec violence à la moindre critique, fût-elle modérée. Le résultat de ce monopole est qu’aucune force politique n’est capable aujourd’hui d’encadrer ces protestations, qui virent le plus souvent à la jacquerie.


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“C’est la révolte sur Facebook”, affirme un jeune manifestant. Sur les 12 millions de Tunisiens, 3,6  millions d’internautes ont suivi sur leurs écrans d’ordinateur, minute par minute, les émeutes et les manifestations qui se sont succédé pendant une vingtaine de jours à travers le pays. Zouheir Makhlouf, un blogueur de Tunis, a fait le tour des points chauds avec sa caméra et a par la même occasion goûté aux représailles de la police (passage à tabac, matériel confisqué, voiture volée). Il commente ses vidéos avec sa voix de speaker des années 1950. “Partout le même scénario, un serpent à mille têtes a envahi les rues en scandant : ‘Ben Ali barra barra [Ben Ali, à la porte]’”, rapporte-t-il. Sur sa page de profil, on a pu voir des images de lycéens lançant des pierres. On s’est douté que les policiers risquaient de les recevoir. Commentaire d’un internaute : “C’étaient comme des Zoulous qui font hou, hou… hou, hou…” Sur la page Facebook de Slah Hnid, on peut constater le désastre. Pas une enseigne, pas un panneau n’a échappé aux casseurs. Ils ont arraché les lampadaires, brisé les vitres des édifices publics, dressé des barricades, brûlé des pneus… “De 10 heures à 16 heures, le ville de Thala s’est beyrouthisée”, commente UgerSatan, un ami qui a partagé les vidéos de Slah. Contre toute attente, sur une autre vidéo très partagée sur Facebook, on voit des adultes applaudir, témoins hébétés d’un phénomène déclenché sans leur assentiment. On entend les mères lancer leurs youyous de fierté. Sur Twitter encore, dans toutes les villes insurgées, les mêmes slogans : “Ben Ali, fous le camp…” La Tunisie n’avait pas connu de telles manifestations depuis le 3 janvier 1984, les dernières émeutes provoquées par une forte hausse du pain. Cette fois-ci, des jeunes dont le quotidien est plein d’attentes non satisfaites et de rêves contrariés ont été au cœur de ces révoltes. D’aucuns disent que les Tunisiens vivent des instants lumineux : plus qu’une révolte, pas une révolution encore.

Une génération d’émeutiers A Sidi Bouzid, Jendouba, Kasserine, Siliana, Medenine, Grombalia, Le Kef…, la majorité des moins de 25 ans sont sans emploi. Dans ces villes construites à la va-vite, ces localités sans âme où rien ne favorise la vie collective à part les cafés de fortune où l’on se retrouve pour bavarder et jouer aux cartes, la rue est l’espace des jeunes chômeurs. “Il n’est pas surprenant”, commente Che l’Arabe, pseudonyme d’un leader facebookien, “de voir que la rue a servi de scène sur laquelle ces jeunes se sont mus avec aisance, bravant la police, qu’ils ont l’habitude d’affronter, notamment à l’issue des matchs de foot.” Astrubal, un internaute anonyme sur Twitter, va plus loin : “Une jeune génération d’émeutiers est apparue, manifestement plus encline à croiser le fer avec le régime qu’à épouser des stratégies politiques. A l’instar des supporters d’équipes de football locales, qui lors des matchs se livrent à la danse du scalp.” Vingt jours après le déclenchement des troubles à Sidi Bouzid, toutes les villes de l’intérieur semblent encore en état de siège. Brigade d’organisation populaire, unité d’intervention rapide, unités spéciales, gendarmerie nationale… “Tous sont sur le qui-vive. On entend le baroud des fusils d’assaut ; on voit du sang couler et sécher par plaques sur l’asphalte. Il a fallu l’arrivée de l’armée de terre à Thala pour venir à bout de l’Intifada des Frechich”, rapporte un blogueur originaire de la ville. “Sans le sou, mais toujours debout”, lit-on sur Twitter. Sur YouTube, des images montrent des patrouilles piétonnes ou véhiculées circulant dans les ruelles de Thala. La route reliant les bourgades



du Centre-Ouest est jalonnée de barrages. Partout en Tunisie, les services spéciaux sont mêlés à la population. Ils assistent aux cours et notent le degré de liberté que prennent les enseignants. Ils kidnappent les meneurs “facebookiens”. “Nous sommes fiers d’avoir alimenté par nos vidéos, nos photos et notre collecte d’informations tous les antres de la presse mondiale !” dit, non sans emphase, Zouheir Makhlouf, un des facebookiens qui ont suivi de très près les incidents. “Facebook est au cœur de l’événement. Facebook a brisé l’image de la Tunisie qui chante et danse. Nous avons montré une Tunisie qui hurle, qui brûle comme un feu follet”, renchérit Abdel Ghazala, un blogueur qui a fui la Tunisie. Cette cyberrésistance a attiré tous les curieux du monde – non seulement les médias traditionnels, mais aussi les nouveaux instruments d’information. Ces trente derniers jours, la Tunisie a été le troisième pays du monde où le terme Facebook a été le plus recherché, alors qu’elle ne compte que 12 millions d’habitants.

L’offensive des guérilléros du Net Face à cette prouesse cybernétique, les internautes tunisiens ont vu déferler des brigades internationales de la Toile à leurs côtés. Au jour le jour, des collectifs internationaux d’internautes montrent aux Tunisiens comment déjouer les traquenards d’Ammar 404 bâché (référence à erreur 404). Les serveurs proxys, comme Hotspot Shield, ont même proposé des solutions concrètes au cas tunisien. Mais c’est l’entrée en lice du collectif hacker Anonymous [voir CI n° 1050, du 16 décembre 2010] qui a fait chaud au cœur des facebookiens locaux. Dans son “opération Tunisie”, le collectif déclare : “Vous avez unilatéralement déclaré la guerre à la liberté d’expression, à la démocratie et à votre peuple. Anonymous a entendu le cri de liberté du peuple tunisien. Anonymous est disposé à aider le peuple tunisien dans sa lutte contre l’oppression.” Le site du gouvernement, la totalité des sites des ministères, mais aussi le site de la banque Zitouna, propriété de Sakhr Materi, le gendre de Ben Ali, ont été mis hors service. Contre cette guérilla futuriste, Ben Ali en personne monte au créneau pour tenter de reprendre le contrôle de la Toile. D’après S. Bagga, un Julian Assange local, toutes les huiles de la cyberpolice se sont réunies à Carthage le 5  janvier pour contrer l’offensive des guérilleros du Net. Ils ont proposé le ralentissement des ordinateurs, le blocage des réseaux de téléphonie mobile, le piratage des codes d’accès et des pages Facebook et surtout le harcèlement des leaders. Cinq facebookiens croupissent dans les geôles de Zaba [Zine El-Abidine Ben Ali], dont le rappeur El General, auteur du poème Ecoutez-moi, monsieur le président. Mais jusqu’ici les résultats n’ont pas été brillants. Les internautes ont tous les avantages. D’abord la facilité d’organisation et de communication que leur offre Internet. Ensuite, la furtivité, l’anonymat et l’imprévisibilité. La cyberpolice ne peut parvenir à localiser d’où viennent “les fuites massives d’informations”. D’où l’impossibilité de parvenir efficacement à enrayer le mouvement. Les Tunisiens continuent avec brio de lancer leurs défis par l’intermédiaire d’Internet. A Thala ou à Sidi Bouzid, les gens continuent de lutter et de s’indigner, en direct, sur la Toile. “Le web à la main, nous sommes la première guérilla invisible”, lancent des facebookiens libres. En bas du slogan, Sidi Bouzid réveille-toi.net, un nouveau blogueur, écrit : “L’Histoire retiendra que le Petit Poucet tunisien, en chaussant les bottes de l’ogre Internet, est devenu libre. VIVA LE WEB !” Taoufik Ben Brik

 Le site Nawaat.org et le blogueur Astrubal font partie des principaux acteurs de la cyberrésistance tunisienne. Ci-dessus : le président Ben Ali, au pouvoir depuis vingt-trois ans ; le badge symbole des premières émeutes de Sidi Bouzid. Ci-dessous : Mohamed Bouazizi, le jeune Tunisien qui s’est immolé (en arrière-plan, sitting étudiant formant le slogan “Tounes Horra” [Tunisie libre] ; le masque porté en référence à Anonymous, le groupe de cyberrésistants.

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En couverture Tunisie et Algérie

L’Algérie est riche, pas sa population Malgré ses coffres bien remplis et ses excédents budgétaires, le régime ne parvient pas à lutter contre la misère et le chômage. El-Watan Alger

I

l y a quelques mois, un ministre du gouvernement remettait en question l’existence même de la pauvreté en Algérie et ce même gouvernement nous présentait le bilan d’un quinquennat amplement réussi où pas moins de trois millions d’emplois et plus d’un million de logements auraient été créés. La révolte des jeunes a balayé d’un revers de la main tous ces chiffres officiels déjà contestés par les experts et les observateurs. Il est vrai que, de l’extérieur, il peut paraître paradoxal que les gens se révoltent et dénoncent la “malvie” dans un pays qui dispose de 150 milliards de dollars [116 milliards d’euros] de réserves de change. Au cours de la dernière décennie, plus de 200 milliards de dollars ont été déboursés dans des programmes de développement pluriannuels dont le citoyen a encore du mal à percevoir les effets sur son quotidien en termes d’amélioration des conditions de vie et du pouvoir d’achat. Le gouvernement a profité de la hausse des cours sur le marché pétrolier au début des années 2000 pour rattraper le retard du pays en matière de développement infrastructurel. Le président Bouteflika en a également profité pour alléger le pays d’une dette extérieure de près de 40 milliards de dollars, ce qui a contribué à redorer l’image de l’Algérie vis-à-vis de l’étranger. Mais, si l’Algérie a repris des couleurs sur le plan diplomatique, sa population a continué

Victimes Les émeutes en Tunisie, qui ont commencé le 17 décembre, ont fait 35 victimes, estime la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme.

 Dessins de Dilem parus dans Liberté, Alger.

à souffrir, avec un chômage qui touche 60 % de la population active des moins de 30 ans (21,5 % des 15-24 ans). Une étude sur le pouvoir d’achat au Maghreb réalisée en 2010 par l’Intersyndicale de la fonction publique a démontré que le SNMG (salaire national minimum garanti) en Algérie ne couvrait que 26 % des besoins minimaux des ménages. Nul besoin d’un calcul mathématique pour constater qu’une large partie de la population vit mal. La progression de la mendicité, la clochardisation, l’informel et la précarité n’en sont que quelques indices. Ce malaise né d’une situation socio-économique déplorable est encore exacerbé par un sentiment d’injustice et d’inégalité vis-à-vis de la répartition de la richesse du pays. Beaucoup de gens ne comprennent pas en effet comment un pays qui engrange en moyenne annuelle plus de 45  milliards de dollars de recettes en devises pendant près de dix ans et accumule 150 milliards de réserves en devises

ne parvient pas à faire vivre décemment 35 millions d’habitants. Pendant qu’une grande partie de la population peine à boucler ses fins de mois, une autre en profite pour s’enrichir. La multiplication des affaires de détournement et de blanchiment d’argent, ou encore de corruption, touchant tous les secteurs à tous les niveaux de décision accentue la colère d’une population déjà malmenée. D’autant qu’on a souvent l’impression que les principaux auteurs de ces actes ne sont guère inquiétés par la justice. Safia Berkouk

Vu d’Alger

Un président qui s’est pourtant investi

 Bouteflika, le président. Dessin de Pérez d’Elías, Madrid.

Le recours à la violence et, parfois, au vandalisme des adolescents n’est pas la solution adéquate à des problèmes sociaux que personne ne peut nier. Protester contre la hausse des prix de certains produits de première nécessité est une réaction en soi légitime lorsque l’action est pacifique et s’inscrit dans le cadre de la loi. Personne ne peut nier que les efforts entrepris par l’Etat pour soulager les Algériens des difficultés sociales et pour mettre à l’abri une classe moyenne menacée de pauvreté durable ont été exceptionnels. Depuis 2000,

l’Etat a investi des centaines de milliards d’euros pour relancer l’économie nationale, en panne depuis 1980, pour ramener la crise du logement à des proportions contrôlables, avant de pouvoir l’éradiquer totalement dans les prochaines années, comme pour offrir 3 millions d’emplois aux jeunes à l’horizon 2014. Des efforts exceptionnels ont été consentis, sans que les autorités perdent de vue que toutes ces difficultés ne sont pas encore résolues. Dans certains pays du Sud, et même du Nord, les perspectives d’avenir pour les jeunes sont bouchées. C’est loin d’être le

cas en Algérie, pays qui a les moyens de venir à bout de tous ses problèmes sociaux, comme il a su parfaitement négocier le paiement de la totalité (ou presque) de sa dette externe, ce qui le met autrement plus à l’aise pour affronter tous les problèmes économiques et sociaux du pays. Il est vrai que, dans certains quartiers des grandes villes comme Alger, Oran ou Constantine, il y a un certain malaise. Pour les jeunes surtout. Peut-on affirmer, toutefois, que l’Etat n’a rien fait pour venir à bout de cette réalité à laquelle le président Bouteflika a promis de mettre un terme ? On comprendrait

une certaine crise d’impatience comme celle des années 1980, lorsque, c’est vrai, toutes les perspectives étaient fermées pour les quartiers populaires. C’est, paradoxalement, au moment où les salaires des travailleurs sont régulièrement corrigés, où l’Etat tente de lutter avec succès contre les spéculateurs sur les marchés de gros, toujours dans le souci de protéger le pouvoir d’achat des citoyens, que sont apparues des protestations de jeunes qui cachent mal une certaine manipulation. La sagesse doit l’emporter ! El Moudjahid, Alger


MAKOUKA/SIPA

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Avec ceux qui ont été privés d’avenir Un reporter espagnol présent à Tunis a pu rencontrer ces jeunes dont le ras-le-bol s’exprime désormais par la violence.

 A Sidi Bouzid, le 23 décembre, après que Bouazizi s’est immolé.

La Vanguardia Barcelone

Emigration

De Tunis l y a d’abord eu ce jeune qui s’est immolé par le feu en public à Sidi Bouzid, dans le centre de la Tunisie. Puis il y a eu les événements d’Algérie, des morts et des centaines de blessés et d’arrestations au cours d’affrontements entre la police et les jeunes, révoltés par la hausse spectaculaire des prix de l’alimentation. Le 8 janvier dans la soirée, dans les rues du centre historique de Tunis, on pouvait percevoir un calme chargé de tensions et un état d’esprit clair et unanime. Peu importe que l’on soit tunisois ou provincial, ou même touriste : il faut profiter envers et contre tout du temps ralenti qu’offre le week-end et afficher une certaine insouciance. Parfois l’insouciance est réelle, mais chez la plupart elle est étudiée, comme un automatisme. Automatique comme les armes que por-

Selon Il Giornale, la très grande prudence de la France et de l’Europe, qui hésitent à critiquer le régime de Tunis et celui d’Alger, s’explique par la peur d’une reprise des flux migratoires. Le quotidien italien cite l’universitaire Karim Pakzdad, selon lequel “la France craint un retour de l’immigration, avec les tensions que cela engendrerait”. Il Giornale estime que “cette question ne concerne pas seulement Paris, mais aussi Rome et le reste de l’Europe”.

I

tent tous les policiers acheminés en masse dans deux autobus stationnés près de Bab El-Bahr, la porte de la Mer [aussi connue sous le nom de porte de France]. “Nous en avons marre, plus que marre. Et cela ne fait que commencer”, assure “Abdelaziz”, un jeune Algérien qui doit rentrer dans son pays le lendemain. “Non, ne mets pas mon nom, tu n’as qu’à mettre que je m’appelle Abdelaziz”, demande-t-il dans un éclat de rire – le prénom du président algérien Bouteflika. A n’en pas douter, ce conflitlà n’est ni religieux ni nationaliste. Il a en revanche la logique, l’intransigeance et l’humour de la jeunesse. C’est la colère de la jeunesse qui se déchaîne contre le pouvoir établi. Le jeune homme qui m’accompagne a tout juste 25 ans. “Rien d’étonnant à ce que nous, les jeunes, finissions par affronter la police. Il y a même des enfants, beaucoup d’enfants, qui participent à cette révolte. Ce sont nos petits frères. La majorité d’entre eux n’ont aucune idée de ce qu’est le coût de la vie, ce genre de concept technique, tout ce qu’ils savent c’est que nous n’en pouvons plus de ne pas avoir d’avenir, d’être des laissés-pour-compte.” Je lui demande s’il a fait des études : “Non, pour quoi faire ? Beaucoup de mes amis en ont fait, certains sont médecins, avocats, mais ils sont comme moi : des ‘muristes’.” Des muristes ? “Mais oui, nous passons nos journées appuyés contre un mur, à soutenir les murs. Des muristes, donc. Peu importe que tu aies fait des études ou pas, il n’y a pas de travail. Pas possible non plus de quitter le pays pour aller travailler à l’étranger, on ne veut pas de toi. Et comment on vit sans travailler ?



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On va dans des restaurants où il n’y a que des vieux avec des jeunes filles, puisqu’il n’y a que les vieux qui ont de l’argent. Ils ont fait la guerre d’indépendance contre les Français et je ne sais quoi d’autre. Ou bien ils sont à la retraite, ou ils travaillent encore, tandis que nous, nous n’avons rien.” Au Maghreb, les moins de 30 ans représentent près de 75 % de la population. “Je repars demain dans ma ville, en Algérie. Làbas, ils ont même utilisé des fusils à air comprimé contre la police.” Et pourquoi ? “Non seulement ils sont corrompus, mais ils sont intouchables, ils bénéficient d’une impunité totale, ils font ce qui leur passe par la tête, et ils n’aident que les puissants. Le conflit a commencé parce qu’ils ont multiplié par deux le prix de l’huile et du sucre. Et parce qu’à Bab El-Oued, un quartier d’Alger, la police s’en est prise aux vendeurs à la sauvette, ceux qui vendent dans la rue, parce qu’ils n’ont pas de licence. C’est étonnant, dans un pays où tout le monde traite la loi par-dessus la jambe, où la corruption n’a pas de limites, que ce soit les pauvres vendeurs des rues qui doivent trinquer.” Les choses sont claires pour Abdelaziz. “Aujourd’hui ils disent qu’ils vont annuler l’augmentation des prix, ou qu’ils vont nous trouver du travail. En Algérie ou en Tunisie, c’est toujours pareil, ce ne sont que de belles paroles. On nous accuse, nous les jeunes, d’être violents, de voler des télés ou d’autres choses. Qu’est-ce qu’il nous reste comme avenir s’il n’y a pas de travail et que nous savons tous qu’il n’y en aura pas ? Devenir kamikaze, voilà. Les vieux mènent une vie de jeunes, ils en profitent, et nous nous avons des vies de vieux. D’une façon ou d’une autre, nous nous préparons à mourir.” Jordi Galves

Politique

Le Maroc peut-il connaître le même sort ? “Alors que la contestation se répand en Algérie et en Tunisie, que les jeunes descendent par centaines dans la rue, le Maroc reste en retrait et brille par son silence. Pas d’effet domino, car le roi est bien assis sur son trône”, estime le Corriere Canadese. Selon ce supplément canadien du quotidien romain La Repubblica, “Mohammed VI jouit d’une légitimité que n’ont pas Ben Ali ni Bouteflika, il ne se sent pas en danger”. A première vue, le pays paraît en meilleure

santé économique et l’avenir est moins incertain. Contrairement aux autres pays du Maghreb, les jeunes profitent de leur jeunesse, car il y a beaucoup plus de cafés, de cinémas et de structures sportives. Bien sûr, tout n’est pas rose. Nombreux sont les diplômés au chômage qui viennent régulièrement manifester devant le Parlement à Rabat. Dans l’ensemble, le régime de Mohammed VI semble plus ouvert (quant aux droits de l’homme et à la décentralisation

notamment…) et ne craint pas une “guerre du pain”. Mais ce tableau est trop beau, estime le Corriere Canadese. Il serait démenti par des voix de l’opposition qui pointent du doigt la corruption, l’emprisonnementde journalistes et l’étranglement de la presse. Selon Ibtisham Lashgar, cofondatrice du Mouvement alternatif pour les libertés individuelles, la nouvelle génération est en train de rompre le silence. Elle n’hésite plus à exprimer sa déception grandissante envers le roi et son régime.


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France

l.c om



Le a w r s in ww ch te .c rn ou iv at rr e io ie s na r

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La gauche française est-elle la plus bête du monde ? A moins de cinq cents jours de la présidentielle, 20 journalistes étrangers auscultent les chances de l’opposition

de reprendre le pouvoir en 2012. Retrouvez ce numéro dans notre boutique en ligne : http://espaceboutique. courrierinternational.com

Economie

Faux débat sur les 35 heures La réduction du temps de travail arrange tout le monde. Et les responsables politiques seraient malavisés de la supprimer à seize mois de la présidentielle, estime le quotidien économique. Financial Times Londres

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l y a deux grands totems dans la vie des salariés français : la pause-déjeuner et la semaine de 35 heures. La première est sacrée. Essayez d’appeler une entreprise, un organisme public ou une administration de province sur le coup de 12 h 31, et vous verrez. Suggérer que quelqu’un devrait être disponible pour traiter une urgence éventuelle est souvent accueilli par des rires. Le deuxième totem est tout aussi sacré, sans être pour autant respecté dans les faits. Dans le secteur privé tout au moins, les 35 heures ont été tellement vidées de leur substance au fil des réformes promulguées depuis huit ans que la semaine de travail est aujourd’hui de 39,4 heures en moyenne. Certes, cela reste au-dessous de la moyenne européenne de 40,4 heures, mais, pour ce qui est du nombre total d’heures travaillées annuellement, la France devance encore largement l’Allemagne, par exemple. Ce qui rend d’autant plus étrange la violence du débat actuel sur l’abrogation éventuelle de la loi des 35 heures, mise en place par un gouvernement socialiste il y a dix ans. Celui qui a mis le feu aux poudres est un jeune socialiste ambitieux qui cherche à faire parler de lui, en cette période où son parti se prépare à des primaires soigneusement orchestrées pour nommer le candidat qui affrontera Nicolas Sarkozy lors de la présidentielle de 2012. Manuel Valls a brisé un tabou au Parti socialiste (PS) en affirmant qu’il était temps d’abandonner le dogme de la semaine de 35 heures puisque, de toute façon, il ne signifiait plus grand-chose. Ses déclarations ont soulevé un tollé à gauche et fait jubiler la droite. Le gouvernement lui-même se retrouve pris entre deux feux, le parti présidentiel étant divisé sur le sujet. Certains se sont prononcés contre l’abrogation par crainte des manifestations qu’une telle décision ne manquerait pas de déclencher, à un moment où les gens ne se soucient pas tant de travailler plus que de travailler tout court. D’autres font remarquer que le gouvernement avait déjà affirmé avoir tué les 35 heures, avec des réformes permettant aux entreprises de négocier en interne le temps de travail et en exonérant d’impôts les heures supplémentaires. Singulièrement, le seul secteur que l’on n’a pas beaucoup entendu sur le sujet est celui des entreprises, hormis la direction du petit lobby des PME-PMI, qui a mis en

 Dessin de Côté paru dans Le Soleil, Québec.

Gros plan Manuel Valls fait partie des six candidats à la primaire socialiste qui se sont pour l’instant déclarés. Le député-maire d’Evry, 48 ans, a fait sensation en déclarant, le 2 janvier, qu’il fallait “déverrouiller les 35 heures”. Une attaque à peine déguisée contre deux autres candidats potentiels, DSK et Martine Aubry, qui avaient travaillé à la mise en place de cette mesure au sein du gouvernement Jospin.

garde contre leur suppression. Le problème est que, depuis l’introduction de cette mesure, en 2000, les entreprises ont bénéficié d’un si grand nombre d’exonérations de cotisations sociales et patronales que la supprimer impliquerait la fin de ces avantages. Pour les salariés, la semaine de 35 heures marque simplement le seuil à partir duquel ils peuvent demander à être payés en heures supplémentaires. En sortir signifierait qu’ils ne toucheraient plus la majoration de 25 % accordée pour les quatre premières heures supplémentaires, financée par l’Etat. De plus, malgré le statut de paria des 35 heures, les statistiques offi-

cielles montrent qu’elles n’ont peut-être pas été un échec total : selon les estimations de l’Insee, elles auraient permis de créer entre 300 000 et 350 000 emplois dans les premières années de leur entrée en vigueur, et fait augmenter la productivité de 4 à 5 %. Leurs détracteurs assurent néanmoins que le coût horaire de la maind’œuvre dans l’industrie française a considérablement augmenté depuis leur introduction : alors qu’il était autrefois inférieur de 10 % à celui qui était pratiqué en Allemagne, il est aujourd’hui pratiquement identique. Au cours de la même période, la part des exportations de la France dans la zone euro est passée de 17 % en 1988 à 13,1 % en 2010. Ce débat confus sur la suppression des 35 heures passe cependant à côté de l’essentiel. Le problème n’est peut-être pas qu’il faudrait faire travailler plus les Français. Ce qu’il faudrait, en revanche, c’est démêler l’écheveau d’exonérations et d’avantages qui a convaincu les entreprises d’accepter la limite de 35 heures et qui, selon les estimations, coûte quelque 22 milliards d’euros par an [montant avancé entre autres par François Copé, le chef de l’UMP, partisan d’une révision de la législation]. Supprimer cette limite impliquerait de revoir de fond en comble les charges qui pèsent sur les entreprises et les salaires, pour restaurer la compétitivité et le pouvoir d’achat. Par ricochet, il faudrait revoir le financement du système de sécurité sociale, qui dépend des contributions patronales et salariales. Cela pourrait alors imposer des choix difficiles sur le système même de sécurité sociale. Il est difficile d’imaginer que Nicolas Sarkozy souhaite déclencher ce genre de réaction en chaîne à seize mois à peine de la prochaine élection présidentielle. Peggy Hollinger

Eclairage

La prudence de Sarkozy Assurer sa réélection en 2012 au risque de mécontenter ses partisans. C’est l’option qu’a choisie Nicolas Sarkozy, estime le Time. Plutôt que de s’atteler à la réforme des 35 heures, chère au cœur de certains à droite, le président “propose des mesures moins combatives, notamment pour rendre le système fiscal plus clair et plus équitable, une initiative soutenue par les électeurs de tout bord”, constate l’hebdomadaire américain. Il invite ses lecteurs à regarder au-delà des manifestations provoquées

par la récente réforme des retraites. Selon lui, la France est loin d’être ce pays immobiliste que beaucoup aiment à décrire. “Le besoin de changement reste pressant. Les étudiants, les chefs de PME-PMI, des économistes et même parfois la gauche regrettent que la frénésie initiale de réformes [qui avait suivi l’entrée de Sarkozy à l’Elysée] pour moderniser l’administration, l’économie et la société se soit tarie.” Nicolas Sarkozy, qui avait démarré sa présidence “sur les chapeaux de roue”, est loin d’avoir

accompli ses promesses électorales de 2007. “Alors qu’il avait promis de réduire la taille de l’administration, les fonctionnaires comptent toujours pour 20 % des actifs – soit légèrement plus qu’au Royaume-Uni et beaucoup plus qu’en Allemagne ou en Espagne, où cette proportion est respectivement de 10 % et de 14 %. Ses partisans attendent de lui qu’il opère des coupes claires dans le budget pour réduire le déficit public, qu’il résolve le problème de financement de la Sécurité sociale sans rendre prohibitif le coût

des soins et qu’il libéralise le droit du travail qui restreint les facilités d’embauche et de licenciement”, poursuit le magazine. Les partisans de Nicolas Sarkozy regrettent qu’il n’ait pas plus cherché à tirer profit de sa facile victoire de 2007 pour réformer davantage. Sur la forme, “ils lui reprochent de transformer l’évolution de la législation en règlement de comptes, en préférant infliger une défaite cuisante à ses adversaires plutôt que de rechercher le compromis le plus efficace possible”, analyse le Time.


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Selon le Bilan 2010 de la liberté de la presse dans le monde, établi par Reporters sans frontières et publié en octobre dernier, la Hongrie figurait en 23e position. La France, en 44e.

Europe Hongrie

Il faut réviser la loi sur les médias, et vite Même les journaux proches du gouvernement, comme Heti Válasz, critiquent la nouvelle loi. Pour autant, certains, comme en France, feraient bien de balayer devant leur porte. Heti Válasz Budapest

R

ien de plus énervant, dans un match de foot, que le but qu’on aurait pu éviter. Dans la vie politique aussi, il y a des buts bêtes. C’est le cas de cette loi sur les médias, conçue et adoptée dans une incroyable précipitation. Ce texte présente de nombreux points discutables. Ainsi, en cas d’atteinte portée ouvertement “ou de façon voilée” à toute majorité ou toute minorité, l’organe de presse peut être condamné. Ou encore : le “commissaire aux médias” peut perquisitionner dans une rédaction non seulement en cas de violation des droits, mais aussi en cas de violation des intérêts ; il peut consulter ordinateurs et notes manuscrites. On ne trouve quasiment pas d’homme politique appartenant à la Fidesz qui ne reconnaisse en privé que nommer un conseil des médias composé uniquement de membres du parti gouvernemental est une initiative politique peu élégante. Les points essentiels de la loi sur les médias sont indéfendables. D’après Viktor Orbán, ses principes se retrouvent dans les lois sur les médias des autres pays européens : il n’y a donc aucun problème ! Cette argumentation ne tient pas : tel produit chimique peut être inoffensif consi-

 A la une du quotidien

d’opposition Népszabadság du 3 janvier : “La liberté de la presse en Hongrie touche à sa fin”, dans les 23 langues de l’UE.

 Sur la peau de bête : Hongrie. Sur la femme traînée par les cheveux : liberté de la presse. “La présidence de l’UE, c’est où ?” Dessin de Horsch paru dans Handelsblatt, Düsseldorf.

déré isolément, mais devenir détonant mélangé à d’autres. Ainsi, il existe des conseils de médias et des lois sur la presse dans d’autres pays, mais on ne trouve nulle part un organe de surveillance disposant d’un tel pouvoir, ni une loi permettant des interprétations aussi multiples. Toutefois, les commentaires de la presse occidentale ont fait preuve d’hypocrisie. Au plus fort de la surenchère de critiques visant la Hongrie, le porte-parole du gouvernement français, François Baroin, s’est exprimé. Il a attiré l’attention sur les dangers d’un contrôle de l’Etat sur les médias. J’ai failli me mettre au garde-àvous. Mais mon regard est tombé sur un récent numéro de L’Express, qui publiait une enquête sur les méthodes de l’Etat français consistant à surveiller les conversations téléphoniques des journalistes et des hommes politiques. Malgré tout, la loi hongroise doit être modifiée, non pas à cause de la Commission européenne, ni pour que la France et l’Allemagne caressent notre chère tête blonde. Nous devons aux citoyens hongrois – téléspectateurs et lecteurs de journaux – d’éliminer de ce texte les éléments qui mettent en péril leur droit à l’information. Contentons-nous d’avoir gâché les débuts de la présidence européenne de la Hongrie. Bálint Ablonczy

Vu de Londres

Orbán n’est pas Loukachenko Le correspondant du Times à Budapest invite à ne pas diaboliser aveuglément l’exécutif hongrois. Il suggère un audacieux parallèle avec Margaret Thatcher. The Times Londres

U

ne ombre familière est tombée sur l’Europe centrale, s’inquiètent les prophètes de malheur. Une ambiance sinistre ; des soldats marchant dans des champs détrempés ; des dirigeants délirants et des masses en adoration. The Washington Post tire la sonnette d’alarme sur la “poutinisation”. A Bruxelles, les eurocrates grognent contre le règne du parti unique. La presse allemande parle solennellement d’un nouveau “Führerstaat”. L’Etat voyou doit être censuré, sanctionné et mis immédiatement au ban de la communauté. S’agit-il de la Biélorussie, où de brutales

forces antiémeute matraquent des manifestants à terre ? Ou de l’Ukraine, où le gouvernement a arrêté d’anciens ministres pour corruption ? Non. Il s’agit de la Hongrie, petit pays de 10 millions d’habitants du centre de l’Europe qui assure actuellement la présidence tournante de l’UE. Cette même Hongrie qui a réussi sa transition postcommuniste pour devenir une démocratie moderne et stable, forte d’une histoire glorieuse et d’une riche culture. Le fait est que, depuis que son parti de droite, la Fidesz, a obtenu la majorité des deux tiers au Parlement, Viktor Orbán, le Premier ministre, a renforcé son pouvoir politique avec une rapidité et une détermination sans précédent : un ancien membre du Parlement européen appartenant à la Fidesz a été nommé président ; un ancien parlementaire du même parti a été placé à la tête de la Cour des comptes ; l’administration fiscale qui contrôlait le budget a été abolie ; les pouvoirs de la Cour constitutionnelle ont été


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Courrier international | n° 1054 | du 13 au 19 janvier 2011 La Fédération des écrivains hongrois, dans un communiqué diffusé début janvier et signé par des centaines d’intellectuels, “proteste contre la loi sur les médias, qui enfreint grossièrement le droit

Europe

fondamental à la liberté d’expression définie par les traités internationaux. En utilisant l’argent du contribuable, elle crée des institutions permettant de surveiller en permanence et d’intimider la presse, de supprimer les

journaux déplaisant aux partis au pouvoir. Elle rétablit la censure, fait fi de la séparation des pouvoirs, s’oppose par tous les moyens aux principes fondamentaux de la démocratie et à l’esprit de la liberté.”

Vu de Pologne restreints ; et le nouveau Conseil des médias et des communications est désormais habilité à infliger de lourdes amendes aux médias pour de vagues délits tels que des atteintes à la “dignité humaine”. Plusieurs dizaines de fondations publiques œuvrant dans le domaine de l’art, de la culture et de l’aide à la minorité rom et aux sans-abri doivent cesser leurs activités, leurs fonctions seront reprises par le gouvernement. Tout cela relève-t-il d’un dangereux vandalisme culturel ? Oui. Devons-nous nous inquiéter de la centralisation du pouvoir par la Fidesz ? Absolument. Cela signifie-t-il que la Hongrie est en train de basculer dans la dictature ? Non. De telles divagations ne sont salutaires pour personne, et surtout pas pour les partisans de la modernisation qui s’efforcent de propulser le pays dans le XXIe siècle.

Faut-il s’ inquiéter de la centralisation du pouvoir par la Fidesz ? Absolument. La Hongrie est-elle une dictature ? Non En Grande-Bretagne, nous devrions connaître la différence entre une démocratie où le pouvoir est trop centralisé et une dictature. Le modèle de Viktor Orbán n’est pas celui de Vladimir Poutine, mais celui de Margaret Thatcher. Elle aussi a été portée au pouvoir par un vent d’espoir après des années d’un gouvernement travailliste indolent  ; elle aussi a procédé à une centralisation du pouvoir sans précédent, a mené une guerre culturelle contre ceux qu’elle considérait comme de dangereux progressistes et n’a toléré aucune divergence de vues au sein de son parti. La baronne Thatcher s’est rendue à Budapest en 1990. Elle y a reçu un accueil enthousiaste. Aujourd’hui, elle s’y sentirait comme chez elle. Adam LeBor

Risques de krach sur la présidence hongroise Après l’échec de la présidence tchèque, Varsovie s’inquiète de la façon dont Budapest commence la sienne et craint de devoir payer les pots cassés en prenant la suite. Gazeta Wyborcza Varsovie

L

e 1er juin, après la Hongrie, ce sera au tour de la Pologne d’assurer la présidence tournante de l’UE, ce qui signifie que l’année 2011 se déroulera sous le signe de l’Europe centrale. La réputation de toute la région et de tous les nouveaux pays membres de l’UE est en jeu, et elle dépendra de la manière dont ces pays vont saisir – ou gâcher – la chance qui s’offre à eux. Jusqu’à présent, la présidence centreeuropéenne n’a pas été un succès. La présidence tchèque de la première moitié de 2009 s’est soldée par un fiasco à cause de la chute du gouvernement provoquée par l’opposition de gauche, qui craignait que la présidence de l’UE n’augmente la popularité du Premier ministre, Mirek Topolanek. Quand, il y a quelques semaines, le chef de la diplomatie hongroise, Janos Martonyi, a présenté le programme de la présidence européenne, il a comparé celleci à une corrida, avec la Hongrie dans le rôle du torero. Pour filer cette métaphore poétique, disons que Budapest est plutôt perçu dans l’Union comme le chiffon rouge brandi face au taureau que comme le torero censé le maîtriser. Tout cela parce que le parti de droite, la Fidesz, du Premier ministre Viktor Orbán, au pouvoir depuis mai 2010, s’est approprié le pays. Grâce à l’écrasante majorité dont il dispose au Parlement [les deux tiers], il a distribué tous les postes, y compris la présidence, à ses gens, limité les prérogatives du Tribunal constitu-

 La Hongrie, 22 ans après. “C’est comme sous les communistes.” Dessin de Schneider, Suisse.

tionnel, révoqué la réforme des retraites nationalisant les fonds de pension, taxé les banques et les grandes entreprises. De surcroît, Orbán a enflammé les relations avec les Slovaques, offrant un passeport hongrois à la minorité hongroise de Slovaquie et des pays voisins. Puis il a fait adopter une nouvelle loi sur les médias, malgré les avertissements de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe et des autres organisations internationales d’éditeurs de presse. Le gouvernement peut ainsi désormais contrôler, sinon harceler les médias.

Sur fond de crise économique Tout cela risque de plomber le décollage de la présidence hongroise, voire de le rendre impossible. Ce pays prend la tête de l’Union au moment où elle a le plus besoin d’une bonne présidence à cause de la crise politique et économique. La Hongrie, qui ne fait pas partie de la zone euro et dont la note de solvabilité est au

plus bas, sera-t-elle en mesure de faire passer ce cap difficile à l’économie ? Personne n’y croit vraiment. Il sera tout aussi délicat pour les Hongrois de gérer un autre dossier prioritaire : l’élaboration d’une nouvelle politique à l’égard des Roms. Durant les vingt dernières années, Budapest n’a pas réussi à intégrer sa propre population de plusieurs centaines de milliers de Roms, qui restent des parias en Hongrie. Un parti d’extrême droite raciste, le Jobbik, siège au Parlement hongrois. Amnesty International accuse Budapest de ne pas contenir efficacement la violence exercée vis-à-vis des Roms. La Hongrie ne va probablement pas non plus résoudre le conflit qui oppose Berlin et Paris, d’un côté, à Bucarest et Sofia, de l’autre, quant à la date d’entrée de la Roumanie et de la Bulgarie dans l’espace Schengen, initialement prévue pour le printemps 2011. Cette adhésion vient à nouveau d’être repoussée. Des Roms

Contrepoint

La liberté de la presse a besoin d’être encadrée Depuis quelques jours, les internautes se délectent d’un montage pornographique dégoûtant, montrant Annamária Szalai [la présidente du Conseil des médias hongrois, le NMHH, instauré par la récente loi] arrosée par un jet de sperme sortant d’un phallus. Cette image, présente sur plusieurs sites web, est assortie de l’inscription : “Pas de panique, les gars, sur un FAI [fournisseur d’accès à Internet] étranger on peut faire ce qu’on veut !” Le message sous-jacent adressé

aux autorités est clair : vous avez ce que vous avez voulu ! Le NMHH a adressé une lettre à Index.hu, le premier site à avoir publié l’image incriminée, disant qu’elle “[portait] atteinte à la présidente et qu’elle [était] obscène, malséante et immonde”. “Nous vous prions donc de supprimer le lien sur votre site d’information.” L’image en question est toujours visible sur les sites. Les rédacteurs de la loi ont visiblement mal évalué la tâche dévolue au Conseil des médias :

il est impossible de contrôler la Toile. Sauf peut-être dans une dictature. Et encore. Les tissus d’inepties de certains blogs, qu’est-ce que ça peut nous faire ? C’est sur les chaînes publiques et commerciales – comme c’est le cas dans d’autres pays – qu’il est important de bannir la violence et l’obscénité des émissions diffusées aux heures de grande écoute, par égard pour les mineurs. Si le NMHH réussit à faire respecter les créneaux horaires

et punit les chaînes enfreignant la réglementation, l’opinion publique sera bien disposée. Un autre domaine où l’auteur de ces lignes trouve justifiée l’application des sanctions sévères est l’incitation à la haine, notamment contre les Tsiganes, les Juifs et les homosexuels. Depuis la chute du Mur, d’éminents intellectuels affirment qu’au nom de la démocratie et de l’économie de marché il faut supporter le discours de la haine dans les médias.

Si le NMHH réussissait à imposer le silence aux voix extrêmes qui prolifèrent actuellement dans les médias, elle obtiendrait l’approbation des cercles d’intellectuels, qui pour le moment observent la nouvelle réglementation avec la plus grande méfiance. János Pelle*, Heti Világgazdaság, Budapest * Journaliste, directeur de thèses à l’école rabbinique de Budapest, spécialiste de l’histoire de l’antisémitisme.


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roumains et bulgares sont justement à la source de l’animosité de la France et de l’Allemagne ; après la chute des dernières barrières que constituent encore les contrôles à la frontière, les Roms pourraient se déplacer massivement vers l’Ouest.

L’image de l’Europe centrale C’est aussi au cours de la présidence hongroise que vont débuter les négociations sur le budget de l’Union 2014-2020. Budapest, tout comme Varsovie, souhaite faire preuve de générosité envers les régions les plus pauvres [les dernières admises dans l’UE], ce à quoi la Grande-Bretagne est fermement opposée. Pologne et Hongrie sont unies par une vision commune du budget, mais aussi par leur bienveillance à l’égard des nouveaux élargissements. La Hongrie projette d’achever les négociations avec la Croatie et ce serait à la Pologne d’entériner la signature de son adhésion à l’UE. Le 26 mai aura lieu le sommet du Partenariat oriental, lancé [en 2009] à l’initiative de la Pologne et de la Suède. Cette rencontre des leaders de l’UE avec ceux des pays du partenariat – Ukraine, Moldavie, Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie et Biélorussie – pourrait se révéler déterminante



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Vu de Berlin : l’impuissance structurelle de l’Union européenne, analysée par le quotidien Die Tageszeitung.

quant à la participation de la Biélorussie au partenariat, ce dernier pays étranglant sans pitié toute l’opposition depuis la réélection, le 19 décembre, d’Alexandre Loukachenko à la présidence du pays. “Nous nous sommes entendus sur le partage des tâches : les Hongrois organisent le sommet, nous nous chargeons de la rencontre interministérielle”, a annoncé, mi-décembre, le chef de la diplomatie polonaise, Radoslaw Sikorski. Son homologue hongrois est allé encore plus loin, évoquant une “présidence centre-européenne” magyaro-polonaise. Officiellement, ce projet a été apprécié à Varsovie, mais une partie des dirigeants responsables de la politique européenne craignent que, si la présidence hongroise se solde par un fiasco ou un scandale, il revienne alors à la Pologne de payer les pots cassés. C’est pourquoi Varsovie tient à la réussite hongroise : toute la région y joue sa réputation. “Le pouvoir est stable dans les deux pays et, tout comme jadis nous nous sommes battus pour la liberté, nous avons une chance commune de donner une nouvelle image de l’Europe centrale”, a déclaré Sikorski. C’est vrai. Sauf que, jusqu’à présent, la Hongrie contribue surtout à la détériorer… Jacek Pawlicki

Vu de Vienne

Des pratiques est-européennes Ces jours-ci à Budapest, il faut être particulièrement attentif pour comprendre les nouvelles. D’autant qu’elles sont assez dérangeantes. Il y a quelques semaines, le secrétaire d’Etat adjoint aux Affaires européennes, Gergely Pröhle, a fait référence sur un ton très suffisant à l’échec de la politique d’intégration allemande devant des journalistes autrichiens. De fait, Angela Merkel avait ellemême déclaré la mort du multiculturalisme. “La modernité n’a rien réglé”, a affirmé Pröhle. De son côté, le Premier ministre hongrois, Viktor Orbán, a récemment indiqué

à propos des critiques suscitées par sa loi sur les médias : “Je ne songe pas un instant à modifier cette loi et n’ai pas davantage l’intention de répondre les jambes tremblantes aux débats du Parlement [européen] ni aux échos occidentaux.” Ce n’est pas un hasard si ces deux responsables politiques hongrois ont employé les mots “modernité” et “échos occidentaux”. Le gouvernement de la Fidesz a des conceptions sociales et politiques bien définies et prend volontairement le contre-pied de l’Occident et de ses valeurs. Il s’agit

clairement d’un changement de cap. Jusqu’à présent, les pays de l’Est ne désiraient rien tant que d’embrasser la vision occidentale de l’Europe. Ces dernières années, l’Occident politique s’était de plus en plus étendu vers l’Est. Aujourd’hui, les choses ont changé : la Hongrie revient à l’ancien Est politique. L’habitus autoritaire, dont le pays n’a que trop longtemps souffert, n’est pas stigmatisé comme une manœuvre antidémocratique, mais légitimé en tant qu’issue à la crise politique et économique. Adelheid Wölfl, Der Standard, Vienne


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Courrier international | n° 1054 | du 13 au 19 janvier 2011 “Je demande le retour de l’Etat”, telle est la revendication du “Nouveau Citoyen de Russie”, désigné personnalité de l’année 2010 par l’hebdomadaire

Europe Russie

Une entrée remarquée dans l’âge de la maturité sociale Le magazine Expert a désigné personnalité de l’année 2010 le “Nouveau Citoyen russe”. Les événements montrent en effet l’émergence d’une nouvelle catégorie d’individus engagés. Expert Moscou

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ette fois, nous n’avons pas réussi à choisir un individu en particulier pour incarner sans conteste l’esprit de l’année 2010. Pourtant, la tendance qui s’est dégagée l’an dernier est pour nous évidente : il s’agit de la montée en puissance de l’engagement politique et social des gens ordinaires. A ce titre, la vague de manifestations qui a déferlé sur Kaliningrad a marqué significativement le début de l’année. On a assisté à un nouveau type d’action citoyenne, inédit en Russie : outre les revendications sociales habituelles, ces protestations [qui ont débouché sur le limogeage du gouverneur de la région], revêtaient une dynamique particulière puisque, soutenues par le milieu des affaires local, elles visaient à améliorer la situation des entreprises de la région. Par la suite, ces mouvements allaient s’étendre à tout le pays : les “Partisans” du Primorié (1), le clip du rappeur Noize MC sur l’accident de l’avenue Lénine, diffusé sur Internet (2) et la révolte des “petits seaux bleus” [contre les abus que se permettent les conducteurs de voitures équipées de gyrophares]. Il y eut aussi les manifestations contre la destruction de la forêt de Khimki[au nord de Moscou, pour faire passer l’autoroute Moscou–SaintPétersbourg ; le chantier, interrompu cet été, a repris en décembre], l’affaire de Kadachi [début juin, à Moscou, un rassemblement de défenseurs du patrimoine a tenté d’empêcher la destruction d’un quartier historique] et la poursuite de l’épopée de la tour de Gazprom à Saint-Pétersbourg (3). Et puis l’affaire Egor Bytchkov, à Nijni Taguil (4) ; le drame du village de Kouchtchiovskaïa, qui en dit tellement long sur la situation qui règne en province (5). Enfin, les manifestations de juillet à la suite de l’assassinat, à Moscou, de Iouri Volkov, supporter du club de football Spartak, face à l’attitude des forces de l’ordre [qui ont libéré immédiatement deux complices de l’assassin], puis l’explosion de violence en décembre après un meurtre similaire, celui d’Egor Sviridov [pour les mêmes raisons concernant la police (voir “La violence aux portes du Kremlin” dans CI n° 1050)]. Ce qui est frappant, c’est que la montée de l’engagement des citoyens n’est pas dirigée contre l’Etat. Au contraire, ce que les

 Dessin de Tiounine, Russie.

manifestants ont réclamé, à leur façon, c’est le retour de l’Etat sur le terrain. Bytchkov a tenté de se substituer à un Etat défaillant [la politique de soin aux toxicomanes est presque inexistante, alors que le problème est immense], sans s’attaquer à lui en tant que tel, et les supporters l’ont appelé avec force à assumer ses prérogatives. Nous y voyons une attitude nouvelle : de plus en plus de gens se sentent en droit d’exiger que l’Etat s’attelle à ses obligations, ce qui signifie qu’ils considèrent cet Etat comme le leur.

L’Etat est sommé par les citoyens d’assumer ses prérogatives Le citoyen et l’Etat, telle est la rencontre choc qui a marqué 2010. Certains analystes politiques ont remarqué que dans les discours de responsables politiques, au lieu des termes appropriés “citoyen, citoyens”, on entendait de plus en plus : “notre population”. “Nous devons prendre soin de ‘notre population’”, disent-ils. Mais “notre population” n’existe plus, et les dirigeants devront s’habituer au mot “citoyen”. On voit bien d’où vient ce modèle quasi patriarcal que la société russe a accepté durant un temps relativement long. Les gens préféraient s’occuper de leurs affaires,

sans comprendre du tout, jusqu’à une période assez récente, à quoi l’Etat pouvait bien leur servir. Cette façon de fonctionner convenait non seulement au pouvoir, mais aussi aux élites, qui préféraient vaquer à leurs occupations, sans avoir à assumer de responsabilités “superflues”. De même, cela satisfaisait beaucoup de monde dans les rangs des forces de l’ordre : tous ceux qui, sous l’aile de la “verticale du pouvoir”, se consacraient à leur propre business. Le manque d’implication civique permettait à cette situation de perdurer. Ironie du sort, le responsable de l’administration la plus décriée [pour son incompétence et sa corruption], le ministère de l’Intérieur, semblait avoir prévu ce qui allait se passer. Dès 2009, le ministre Rachid Nourgaliev fit sensation en annonçant que les citoyens auraient le droit de se défendre contre tout policier qui enfreindrait la loi. En suggérant ainsi aux citoyens de se protéger de la police, il anticipait les événements de 2010. Cette tendance pourrait-elle déboucher sur une révolution sociale que nous redoutons tous, ayant encore à l’esprit les “conséquences néfastes” de [la révolution bolchevique] de 1917 ? Non, nous ne le pensons pas. Malgré le caractère tragique de la plupart des raisons qui ont poussé les gens à s’engager dans des mouvements protestataires, nous pouvons considérer l’avenir avec optimisme. Les prises de position citoyennes les plus significatives nous

paraissent la marque d’une véritable maturité sociale. Les Russes sont prêts à se dresser pour leurs droits, à prendre des risques, mais ils ne veulent pas tout démolir, et sont donc d’accord pour des débats ouverts, des compromis, un travail en commun avec l’Etat. Il semble que nous observions aujourd’hui les premiers fruits véritables de la liberté que nous avons obtenue à la fin des années 1980. Nous voyons s’opérer les premiers changements fondamentaux du tissu social russe. Espérons que l’Etat saura non seulement engager un dialogue de fond avec ces nouveaux citoyens, mais aussi lancer une coopération réelle, afin de bâtir un Etat qui fonctionne bien pour tous.  (1) Ces jeunes gens retirés dans la taïga étaient entrés en guerre contre les forces de l’ordre, dénonçant l’arbitraire de la police. Accusés de meurtres, deux d’entre eux ont été tués et quatre arrêtés à l’été 2010. (2) En mars, la Mercedes du vice-président de la compagnie pétrolière Loukoil, engagée sur la voie des véhicules roulant en sens inverse, avait causé la mort de deux femmes. (3) Haute de près de 400 mètres, elle menaçait de défigurer le centre historique de la ville ; le projet semble désormais déplacé à l’extérieur du périmètre classé. (4) Ce partisan de la méthode dure pour sevrer les toxicomanes avait été condamné à trois ans et demi de prison pour traitements inhumains, ce qui avait provoqué la colère de la population. (5) En novembre, dans la région de Krasnodar, dans le sud de la Russie, douze personnes, dont quatre enfants, ont été assassinées dans une maison. L’enquête a révélé qu’il s’agissait d’un règlement de comptes commandité par un parrain local et que les 75 000 habitants de la ville se trouvaient pratiquement sous la coupe de la mafia.


Courrier international | n° 1054 | du 13 au 19 janvier 2011 moscovite Expert. Le magazine, plutôt proche du Kremlin, se félicite de l’apparition de mouvements citoyens mus par la volonté de faire émerger en Russie un Etat de droit,



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qui fédère et protège, en lieu et place de la “verticale du pouvoir”, qui prospère sur l’atomisation de la société et la corruption.

Engagement

Pour une démocratie “qui marche” Un écart s’est creusé entre les élites de tous bords et les citoyens ordinaires concernant la nature de la démocratie. Rousski Journal (extraits) Moscou

D

epuis plusieurs années, les sondages montrent que les Russes commencent à comprendre qu’un président et un gouvernement forts ne seront pas en mesure de résoudre les problèmes du pays si les autres institutions ne fonctionnent pas bien ou si les structures de la société civile restent inopérantes. On peut donc dire qu’il existe aujourd’hui plutôt une demande pour un Etat efficace que pour un Etat fort. Quand les infrastructures sociales (médecine, éducation, science et culture) s’effondrent, quand personne n’est là pour éteindre les incendies ou lutter contre la criminalité, se contenter de “serrer la vis” ne changera pas les choses. C’est en partie à cause de cela que les Russes ont commencé à considérer d’un autre œil la nature de la démocratie. Il y a quinze ou vingt ans, on s’intéressait aux valeurs et aux normes de la démocratie “idéale”. On y voyait dans une certaine mesure une idéologie de substitution au communisme. A l’heure actuelle, c’est une approche plus pragmatique qui domine. Aujourd’hui, personne ne se satisfait plus de la simple existence d’élections, d’un Parlement, d’un système judiciaire, de partis politiques, de syndicats et autres attributs formels de la démocratie. Tout le monde veut que ces institutions aient un contenu, fonctionnent réellement. En d’autres termes, ce que la population réclame, c’est

une démocratie “qui marche”, axée sur l’idée d’intérêt général et dont l’efficacité se mesure à l’influence des institutions démocratiques sur les pouvoirs publics, aux progrès de la qualité et du niveau de vie, à la protection sociale des citoyens, au recul de la corruption, à la réalité de la garantie des libertés et des droits personnels et collectifs. Notre problème essentiel est que l’élite et la société ne voient pas les choses de la même façon. Cela concerne aussi bien la perception de la place de la Russie dans le monde que les processus à l’œuvre à l’intérieur du pays. Ainsi, l’élite, qu’elle soit au pouvoir ou dans l’opposition, se focalise uniquement sur les processus politiques

Une nouvelle façon de participer à la vie publique qui séduit les jeunes et électoraux de la démocratie. Toute mention du fait qu’il existe des droits sociaux à côté des droits et libertés politiques est quasiment interprété comme une tentative de retour à un “passé totalitaire”, à l’étatisme et au paternalisme. Le secteur économique est ainsi totalement exclu de la sphère démocratique. Pourtant, nous ne pouvons pas être libres et dignes si, au travail, où nous passons l’essentiel de nos journées, personne ne s’intéresse à notre avis et si nous nous heurtons en permanence à l’arbitraire ; on ne peut pas vivre comme cela durant la journée et redevenir un citoyen à part entière au moment où l’on quitte son poste. La démocratie, c’est partout et tout le temps. On observe de plus en plus de signes d’une “démocratie pour l’élite” en train de se constituer. Elle

Personnalité

M.METZEL/AP/SIPA

Debout pour défendre la forêt Evguenia Tchirikova, 33 ans, mère de deux enfants, est devenue en 2010 l’une des principales représentantes de ces nouveaux citoyens engagés qui font bouger les choses en Russie. A la tête du mouvement de défense de la forêt de Khimki , le poumon de la capitale russe, elle a obtenu, en août 2010, après deux ans d’un combat non dénué de dangers (un journaliste local,

Mikhaïl Beketov, qui soutenait le mouvement, a été victime en novembre 2008 d’une sauvage agression qui l’a laissé lourdement handicapé), la suspension de la construction de l’autoroute MoscouSaint-Pétersbourg qui impliquait la destruction de 144 hectares de cette forêt. Les travaux ont redémarré 14 décembre, mais la militante n’en démord pas : “Les citoyens sont de plus en plus

nombreux à considérer le régime actuel comme une menace pour leur environnement, leur mode de vie, voire leur existence. En conséquence, les mouvements comme celui de Khimki vont se multiplier. Il s’agit de mouvements de gens ordinaires qui ont tout simplement compris que le pouvoir actuel n’est intéressé que par leurs ressources. Pour nous, la forêt, c’est la nature. Pour le pouvoir c’est une ressource.” Rousski Journal Moscou.

est l’apanage de quelques-uns et la population est considérée comme simple consommatrice des produits politiques que l’élite lui présente. Dans le secteur économique, les grosses entreprises représentent un vaste défi pour la démocratie. Toute société capitaliste dispose d’une foule d’intérêts particuliers égoïstes, y compris ceux des grands magnats, des milliardaires et autres hommes d’affaires. Les institutions démocratiques sont là pour transformer ces intérêts particuliers en intérêt général. Ce n’est que dans ce genre de contexte que les grandes entreprises se comportent correctement. Partout, sauf en Russie, il existe des mécanismes de démocratisation des entreprises, incluant la participation du personnel à la gestion ou un syndicalisme puissant. Alors que de

nombreuses institutions politiques, apparues au début du siècle dernier, sont aujourd’hui plongées dans une crise profonde, des formes inédites d’organisations indépendantes de citoyens commencent à jouer un rôle majeur. En Russie, elles s’incarnent dans des mouvements centrés chacun sur une revendication précise. C’est très important, vu le faible niveau de solidarité des gens entre eux. Contrairement à la politique traditionnelle, cette façon de participer à la vie publique n’exige pas de grands moyens matériels, ni beaucoup de temps, ni une organisation lourde. Aussi, cela attire les jeunes qui ont envie d’agir et permet d’impliquer dans la vie publique et politique de nouvelles catégories de personnes, de nouvelles couches sociales. Vladimir Petoukhov


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Courrier international | n° 1054 | du 13 au 19 janvier 2011 Voir aussi page 12 la chronique de Paul Krugman sur la fusillade du 8 janvier à Tucson en Arizona.

Amériques Etats-Unis

Les militants anti-immigration durcissent le ton Une coalition de parlementaires conservateurs veut en finir avec le droit du sol, afin d’empêcher les enfants nés de parents clandestins d’obtenir la nationalité américaine. The New York Times (extraits) New York

CAI-NYT SYNDICATE

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e matin-là, parmi la cinquantaine de femmes reconduites en autocar jusqu’à Nogales, ville frontalière de l’Arizona, afin d’être expulsées vers le Mexique, Inez Vásquez sortait du lot avec son ventre arrondi. Enceinte de huit mois, elle avait tout de même risqué la traversée de la frontière vers les Etats-Unis, emportant avec elle une paire de ciseaux pour couper le cordon ombilical au cas où elle aurait accouché dans le désert. “Tout ce que je veux, c’est vivre une vie meilleure”, a-t-elle déclaré lorsque la patrouille frontalière l’a trouvée, cachée dans des buissons du côté américain de la frontière, avec son gros ventre, son mari et son jeune fils. Aux Etats-Unis, la prochaine grande bataille sur le front de l’immigration aura pour enjeu les enfants d’immigrants clandestins, qui obtiennent automatiquement la citoyenneté américaine, au même titre que tous les bébés nés sur le sol américain. Exigeant l’abolition du droit du sol, inscrit dans le quatorzième amendement de la Constitution, les opposants à l’immigration invoquent la vague de migrantes qui, comme Mme Vásquez, traversent la frontière, enceintes jusqu’au cou, pour mettre au monde sur le sol américain ce que d’aucuns appellent avec dédain des “bébés-ancres”. La réalité est plus complexe. Selon les hôpitaux de la région, un certain nombre d’immigrantes viennent effectivement accoucher aux Etats-Unis, mais la plupart le font pour bénéficier de la qualité des soins médicaux et elles traversent la frontière munies de visas en cours de validité. Les femmes qui, comme Inez Vásquez, sont prêtes à accoucher dans le désert sont rares. L’Arizona, qui a défrayé la chronique au printemps dernier avec sa loi SB 1070, autorisant la police à contrôler toute personne soupçonnée d’être un immigré clandestin, se retrouve de nouveau à la tête de cette tendance répressive, qui vise à redéfinir ce que signifie être américain. Mais cette fois, les parlementaires locaux se sont alliés aux législateurs d’autres Etats dans l’objectif de porter la question devant la Cour suprême. Cette coalition a dévoilé son plan le 5 janvier à Washington. Il vise à contourner la laborieuse procédure de proposition d’un amendement à la Constitution. Etant donné que c’est le gouvernement fédéral qui décide de qui est citoyen américain, les législateurs réclament la création de deux certificats de naissance dans leurs Etats, un pour les enfants

 Dessin de Danziger, Etats-Unis.

de citoyens américains, un autre pour les enfants d’immigrés clandestins. Leur raisonnement est que cette revendication devrait engendrer une avalanche de procès et pourrait in fine aboutir à un résultat en leur faveur. “Non, ce n’est pas une position extrémiste”, souligne John Kavanagh, député républicain au Parlement de l’Arizona. “Seule une poignée de pays dans le monde accorde la citoyenneté en fonction du lieu de naissance.” Pour la plupart des spécialistes de la Constitution américaine, une telle modification des certificats de naissance serait anticonstitutionnelle. Le quatorzième amendement de la Constitution, adopté en 1868, est venu s’opposer au jugement de la Cour suprême datant de 1857, selon lequel les

descendants d’Africains ne pourraient jamais devenir des citoyens américains. Le nouvel amendement stipulait que la citoyenneté devait désormais être accordée à “toute personne née ou naturalisée aux Etats-Unis et soumise à leur juridiction”. Malgré tout, aux yeux de certains conservateurs, la question n’est pas réglée. Les méandres juridiques n’intéressent guère Laura Gómez, une Mexicaine de 24 ans, entrée en Arizona il y a cinq ans alors qu’elle était enceinte et qui attend aujourd’hui son deuxième enfant. Mais, comme de nombreuses femmes sans papiers qui vivent en Arizona, elle suit l’affaire avec inquiétude. “Ce n’est pas juste de changer les règles du jeu du jour au lendemain”, dénonce-t-elle. En réalité, même si certains

les appellent “bébés-ancres”, les enfants d’immigrés clandestins nés aux Etats-Unis ne peuvent pas empêcher l’expulsion de leurs parents. Ce n’est en effet qu’à l’âge de 21 ans qu’ils peuvent remplir les papiers nécessaires pour demander la naturalisation de leurs géniteurs, qui restent donc vulnérables jusqu’à ce moment-là. María Ledezma en sait quelque chose. A la descente de l’autocar qui l’a reconduite de Phoenix à Nogales, elle sanglotait en racontant qu’elle venait d’être séparée de ses trois filles, âgées de 4, 7 et 9 ans, toutes citoyennes américaines. “Je n’aurais jamais imaginé me retrouver un jour ici”. Les familles dans ce cas sont bel et bien une réalité au Etats-Unis. Selon une récente étude du Pew Hispanic Center, en 2008, quelque 340 000 enfants sont nés aux Etats-Unis de parents clandestins et sont devenus automatiquement citoyens américains. Le député républicain de Californie Duncan Hunter, comme d’autres, réclame une intervention du Congrès de Washington sur cette question. Au mois d’avril, il a provoqué une polémique en suggérant que les enfants nés aux Etats-Unis de parents clandestins devraient être expulsés avec leurs parents jusqu’à ce que la politique de citoyenneté soit modifiée. Selon les experts, c’est le désir de trouver un emploi mieux payé et non d’obtenir un passeport pour leurs enfants qui pousse les personnes à émigrer aux Etats-Unis. Mme Vásquez, qui était prête à accoucher dans le désert, est dans ce cas. Elle avait certes envie que son enfant naisse aux EtatsUnis, mais c’est avant tout la perspective d’un meilleur avenir économique qui l’a poussée à franchir la frontière. “Je retenterai ma chance, nous a-t-elle confié, mais une fois que le bébé sera né.” Marc Lacey

Vu du Mexique

Des proies bien trop faciles A Nogales, côté Mexique, la population est sous le choc depuis la mort d’un adolescent mexicain de 17 ans, abattu le 5 janvier d’une balle tirée par un agent de La Migra, la patrouille des frontières, alors qu’il tentait d’escalader le mur de fer qui sépare les deux pays. Página 12 révèle que le ministère public mexicain a décidé d’enquêter sur cette affaire. Du côté latino-américain, le ton monte dans la presse contre les lois anti-immigration votées dernièrement en Arizona. Le quotidien argentin relève toute une

série de “meurtres” commis par la police américaine des frontières et dénonce “le climat hostile contre les immigrés qui se développe depuis l’Arizona”. Le décès de l’adolescent vient en effet s’ajouter à celui, au mois de mai, d’un immigrant sauvagement battu et torturé à coups de décharges électriques par La Migra alors qu’il refusait d’être reconduit coté mexicain. L’homme était mort de ses blessures quelque temps après. Un jeune Mexicain de 14 ans avait également été froidement assassiné alors qu’il lançait des pierres contre une

patrouille américaine depuis le côté mexicain de Nogales. “Les migrants ne sont pas des animaux. Ces gosses ont été traités et chassés comme des gibiers. Essayer de rentrer aux Etats-Unis ne fait pas de ces personnes des délinquants”, estime Aldo Saracco, de la Commission des droits de l’homme de Sonora (Mexique). Interrogé par Página 12, le défenseur du peuple mexicain dénonce pour sa part 214 enlèvements d’immigrants en 2010. “Il ne s’agit pas d’enlèvements individuels, mais d’enlèvements collectifs qui ont touché 100 à

150 migrants séquestrés et déportés par les trafiquants, afin d’obtenir des rançons pour leur libération”, explique-t-il. Mi-décembre, 50 personnes ont ainsi été enlevées dans l’Etat mexicain d’Oaxaca. Les autorités n’ont toujours aucune information concernant leur sort. Ces événements viennent encore alourdir l’atmosphère des villes frontières. D’autant que tout le monde garde en mémoire l’ignoble tuerie de Tamaulipas, en août 2010, lorsque 72 migrants avaient été massacrés dans un ranch après avoir été enlevés par le cartel mexicain de Los Zetas.


Courrier international | n° 1054 | du 13 au 19 janvier 2011 Le syndicat américain de l’automobile UAW annonce une grande campagne de recrutement d’adhérents chez les constructeurs allemands et asiatiques implantés aux Etats-Unis, rapporte Handelsblatt. “Nous

serons très agressifs et sommes prêts à dépenser beaucoup d’argent pour défendre les droits des salariés”, souligne Bob King le président de l’UAW. Selon le quotidien économique de Düsseldorf,



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60 millions de dollars seraient affectés au projet et le syndicat allemand IG-Metall apporterait son soutien. Le sujet est d’ailleurs inscrit à l’ordre du jour de sa réunion des 24 et 25 février à Stuttgart.

Etats-Unis

Les syndicats, boucs émissaires de la crise Plutôt que de s’en prendre au secteur financier, la classe politique renoue avec la chasse aux sorcières antisyndicale. The Guardian Londres

A

ux Etats-Unis, les temps sont durs. Le chômage continue de faire des ravages, la croissance reste faible et une crise budgétaire menace le gouvernement. Les conséquences de la récession se font toujours sentir et pèsent sur la vie de dizaines de millions d’Américains. Personne ne devrait donc être surpris que la classe politique américaine soit à la recherche d’un bouc émissaire sur qui faire peser la responsabilité de tous les maux de la nation. Il est toutefois étrange que l’actuel candidat à ce rôle ne soit autre que le monde syndical en général et les syndicats du secteur public en particulier. Dans tout le pays, les responsables politiques tempêtent haut et fort contre les terribles abus des puissants dirigeants syndicaux. A New York, le nouveau gouver-

neur démocrate, Andrew Cuomo, réclame le gel des salaires de tous les fonctionnaires. Plusieurs Etats envisagent d’adopter de nouvelles lois visant à réduire les droits des syndicats, comme celui de percevoir des cotisations de leurs membres ou de négocier des accords collectifs, voire tout bonnement de se créer. Dans l’Ohio, le nouveau gouverneur républicain entend interdire le droit de grève pour les enseignants des écoles publiques. Cette tendance a ceci de pervers qu’elle méconnaît les maux de l’économie américaine. Personne ne nie qu’il faut se serrer la ceinture ni que certains syndicats ont des problèmes ou que certains accords collectifs paraissent excessivement généreux en ces temps d’austérité. Mais il ne faut pas oublier cette vérité fondamentale : les syndicats n’ont pas causé la récession à force de spéculation débridée. Ils ne sont pas non plus responsables de l’éclatement de la bulle immobilière. Ce ne sont pas non plus les dirigeants syndicaux qui ont présenté des produits dérivés complexes dans de jolis paquets, dans le but d’écouler des millions d’actifs pourris, ruinant ainsi l’éco-

nomie, et mis des millions de personnes au chômage. Ce ne sont pas les syndicalistes qui se sont arrogé (et continuent de le faire) des salaires de centaines de millions de dollars. Enfin, ce ne sont pas les syndicats qui ont été sauvés par les contribuables américains avant de refuser de s’amender. Non, tout cela est le fait du secteur financier. Pourtant, ce sont eux et non le secteur financier qui sont pointés du doigt. Rappelons que de nombreux syndicats, en particulier dans le contexte du plan de sauvetage des constructeurs automobiles de Detroit, ont fait preuve d’une grande souplesse lorsqu’il s’est agi de sacrifier les salaires et certains acquis pour préserver les emplois. Pendant ce temps, le monde de la finance, où aucune réforme significative n’a été menée, continue de s’égosiller contre le président Obama, le taxant de fou furieux socialiste. A en croire les propos du patron du groupe financier Blackstone, Stephen Schwarzman : “C’est comme quand Hitler a envahi la Pologne en 1939.” Non, monsieur, ce n’est pas du tout la même chose. Les grandes entreprises et les banques américaines ont renoué avec le profit et

ont repris la plupart de leurs bonnes vieilles habitudes (comme l’octroi de bonus disproportionnés, le refus de prêter des fonds et la délocalisation des emplois et des profits). Mais, aux yeux du monde politique, les brebis galeuses sont les syndiqués qui bénéficient de bons emplois, alors qu’en réalité un emploi qui permet de se payer une maison et de disposer d’une bonne couverture sociale ne peut que profiter à l’économie – bien plus qu’un bonus de plusieurs millions de dollars accordé à un homme déjà riche. Un travail décent équivaut à un miniplan de sauvetage à une époque où les emplois se font rares et dans un pays où, bien trop souvent, les salaires réels stagnent, voire déclinent. Diaboliser les syndicats est une vieille tradition aux Etats-Unis, et ce en dépit de leur faiblesse historique et du maigre taux de travailleurs syndiqués. Aujourd’hui, en ces temps difficiles, les responsables politiques américains ressortent le bon vieux stéréotype du grand méchant syndicat. Mais jamais la diabolisation du monde syndical et des Américains qui travaillent dur n’a semblé aussi déplacée. Paul Harris


Courrier international | n° 1054 | du 13 au 19 janvier 2011

Amériques

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Contrariés par les efforts de Washington pour bloquer l’afflux de cocaïne sur le marché américain, les cartels de Sinaloa et de Los Zetas cherchent de nouveaux débouchés en Europe. Retrouvez l’article “Les cartels mexicains font parler

la poudre à Liverpool”, paru dans le n° 1036 de Courrier international, du 9 septembre 2010. Celui-ci montre comment la ville britannique, dont le port facilite le transport de marchandises, est devenue un objectif privilégié des cartels.

Mexique

De la mondialisation des cartels De l’Afghanistan à l’Albanie, les narcotrafiquants ont mis en place des structures qui leur permettent de mener tranquillement leurs affaires. Un constat alarmant dressé par un spécialiste local. El Universal Mexico

L

es cartels de la drogue mexicains, et en particulier celui de Sinaloa [du nom d’un Etat de la côte Pacifique], utilisent des sociétésécrans pour collaborer avec des organisations turques implantées en Afghanistan et obtiennent ainsi de la drogue qu’ils distribuent en Europe et aux Etats-Unis. C’est ce que révèle une enquête d’Edgardo Buscaglia, chercheur à l’Institut technologique autonome de Mexico (Itam) et directeur du Centre international de développement juridique et économique. Depuis l’Afghanistan, où il mène des recherches sur le terrain, il affirme que les cartels mexicains fonctionnent comme des multinationales. “Ils nouent également des alliances stratégiques avec des organisations indiennes, préciset-il. En Inde, ils acquièrent le matériel nécessaire à la production de stupéfiants artificiels.” D’après ses investigations, les organisations criminelles dirigent leurs nouvelles filiales internationales depuis leurs quartiers généraux mexicains. “Il est intéressant de constater que les groupes mexicains, en particulier le grand cartel de Sinaloa, ont créé de nouveaux

débouchés pour le trafic d’héroïne sur le marché des Etats-Unis, poursuit le chercheur. On les voit désormais opérer en dehors du marché mexicain. Ils ne se contentent plus de gérer la drogue qui passe par le Mexique, ils s’implantent aussi sur le marché mondial des stupéfiants.” D’après lui, les alliances entre les cartels mexicains et les organisations criminelles du MoyenOrient ont le vent en poupe. “El Chapo Guzmán, chef du cartel de Sinaloa, ne se rend pas lui-même en Turquie. Il dirige ses affaires à travers des sociétés d’import-export ou des transporteurs avec lesquels il traite toute l’année. Une manœuvre du cartel de Sinaloa consiste à entrer en contact avec des fournisseurs d’héroïne lors de l’exportation ou de l’importation du produit, si bien que, lorsque l’héroïne arrive à Chicago ou à New York, l’organisation mexicaine se comporte comme si elle était une entreprise de sous-traitance, elle reçoit la drogue et la distribue sur le marché local.” Les chargements qui arrivent au Canada et aux Etats-Unis proviennent du Mexique, mais ils sont produits en Afghanistan, pays qui fournit actuellement 90 % de l’héroïne au niveau mondial, rappelle Buscaglia. “Les cartels mexicains sont présents sur le marché turc grâce à des contacts sur place, principalement à travers des entreprises dans lesquelles ils ont des participations minoritaires ou des personnes qu’ils placent eux-mêmes comme fournisseurs de biens et de services illicites”, note-t-il. Ces entreprises servent d’intermédiaires pour l’achat de l’héroïne qui arrive sur les marchés canadien, américain et mexicain. “Ces ‘hommes d’affaires’

échangent de la drogue contre des armes ou des êtres humains, explique le chercheur. Il existe toutes sortes de variantes de ce trafic en fonction de la région.” Ses conclusions lui permettent d’affirmer que “les cartels mexicains s’implantent dans le monde

entier. Ils sont présents non seulement dans le trafic de drogue, mais aussi dans le trafic d’armes. Ils investissent massivement en Roumanie et en Bulgarie, car évidemment cela leur ouvre le marché de l’Union européenne.” Leur capacité d’investissement s’est fortement accrue. Les cartels mexicains peuvent maintenant nouer des alliances mutuellement profitables avec les mafias de différents pays, notamment l’Italie et la Russie. Une partie des armes utilisées par les cartels proviennent même d’Asie, où elles seraient échangées contre des stupéfiants. “A l’heure actuelle, en dehors des EtatsUnis et de la Chine, les transactions les plus importantes ont lieu en Russie et en Albanie, note Edgardo Buscaglia. Dans ces pays, le trafic d’armes est considérable, et il est très fréquent d’y échanger des armes contre de la drogue.” 

 Dessin de Boligán paru dans El Universal, Mexique.

Implantation

L’Espagne déjà conquise Les trafiquants de drogue mexicains ont réussi à étendre leurs tentacules jusqu’en Europe, et c’est en Espagne, où ils sont de plus en plus puissants, qu’ils possèdent le plus grand nombre de collaborateurs. Ils y font entrer des quantités croissantes de drogue et y blanchissent des sommes d’argent toujours plus importantes. Les chiffres fournis par différents organismes espagnols, dont le ministère de l’Intérieur, la garde civile et les établissements pénitentiaires notamment, témoignent de l’expansion des activités des mafias mexicaines sur le territoire. Celles-ci sont même en passe de détrôner les

filières colombiennes. Les arrestations de capos mexicains et les saisies de drogue et d’argent se multiplient depuis plusieurs années. Un chiffre en particulier illustre l’explosion des organisations délinquantes mexicaines sur place : le nombre de Mexicains détenus dans les prisons espagnoles est passé de deux en 1998 à trois cent deux aujourd’hui, selon l’administration pénitentiaire, et 98 % d’entre eux sont incarcérés pour trafic de drogue. De plus, les saisies de cocaïne sur le territoire espagnol ont été multipliées par 10 en à peine cinq ans, passant de 6 tonnes en 2000 à près de 50 en 2006. Si les Mexicains concentrent

leurs efforts sur le marché européen, et en particulier sur la péninsule Ibérique, c’est parce que le marché des Etats-Unis est saturé, explique le ministère de l’Intérieur espagnol, et que la surveillance de la frontière américano– mexicaine a été renforcée. Pour opérer en Espagne, les capos mexicains emploient presque toujours les mêmes moyens. Ils font entrer la drogue clandestinement en la cachant dans des cargaisons de marchandises ou par l’intermédiaire de “mules”, Mexicains de tous âges et de toutes classes sociales, qui la transportent contre rémunération. Il y a quelques années encore, ces intermédiaires étaient issus de

milieux défavorisés et, dans la plupart des cas, transportaient de la drogue à leur insu. Aujourd’hui, à en croire la police, leur profil a changé : il s’agit de travailleurs ou de jeunes femmes souhaitant gagner de l’argent rapidement, souvent inconscients des risques qu’ils courent si les sachets de drogue qu’ils ingèrent venaient à se rompre à l’intérieur des voies digestives. Une fois la drogue arrivée en Espagne, les trafiquants mexicains la répartissent entre différentes villes. Des Espagnols et des Mexicains se chargent ensuite de blanchir l’argent issu des ventes par l’intermédiaire de sociétés ayant des activités-écrans, notamment dans les secteurs

de la bijouterie, de l’immobilier, de la banque ou de la restauration. Les bénéfices sont finalement envoyés au Mexique (notamment pour payer la drogue reçue). Les fonds sont convoyés en liquide par des membres de l’organisation qui se font passer pour des touristes rentrant au pays après des vacances en Espagne. Le ministère de l’Intérieur espagnol redoute que l’expansion internationale des cartels mexicains ne finisse par leur permettre de contrôler la route du trafic de cocaïne vers l’Europe, jusqu’à présent aux mains des réseaux colombiens et vénézuéliens. Ana Anabitarte, El Universal (extraits) Madrid


Courrier international | n° 1054 | du 13 au 19 janvier 2011 L’ancienne ministre de l’Information Sherry Rehman est elle aussi en danger. Elle avait présenté en novembre un projet de loi pour abolir la peine de mort en cas de blasphème. L’imam de

Asie



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la mosquée Sultan Masjid, à Karachi, a déclaré que Mme Rehman était “wajib-ul-qatl” (digne de la mort), lors de son sermon vendredi 7 janvier. “Ils ne peuvent pas me faire taire…”, a-t-elle réagi.

Pakistan

Un assassin devenu héros national De nombreux Pakistanais ont approuvé le meurtre du gouverneur du Pendjab, survenu le 4 janvier. Une réaction populaire inquiétante, estime l’écrivain Mohammed Hanif.

Déjà, en décembre dernier, je m’étais intéressé à un autre cas de blasphème. Un visiteur médical était entré dans le cabinet d’un pédiatre réputé de la ville d’Hyderabad [dans la province du Sind] et avait essayé de lui vendre des médicaments. Le médecin, de mauvaise humeur, avait jeté la carte de visite du commercial dans la corbeille. Dès le lendemain, ce dernier portait plainte contre le pédiatre pour blasphème. Comment est-ce possible ? Eh bien, voyez-vous, cet homme se prénommait Mohammed, comme la moitié de la population masculine de ce pays. Ainsi, en mettant à la corbeille une carte de visite sur laquelle est imprimé le nom Mohammed, on peut se rendre coupable de blasphème contre le bien-aimé Prophète. Et il existe au Pakistan une loi qui réprime un tel acte, héritée du régime dictatorial du général Zia ul-Haq [au pouvoir de 1977 à 1988, il entreprit l’islamisation de la société et des structures de l’Etat].

The Guardian (extraits) Londres

Q

uelques minutes après l’assassinat, le mardi 4 janvier, de Salman Taseer, gouverneur du Pendjab pakistanais, j’ai écouté un chroniqueur de langue ourdoue qui s’exprimait à la télévision : “On ne peut que déplorer ce qui s’est passé, bien sûr, mais…” J’ai continué à suivre l’émission dans l’espoir que ce commentateur n’essaierait pas de justifier ou d’excuser ce meurtre. On savait déjà que le gouverneur Taseer avait été abattu par un policier, membre de sa garde rapprochée, en raison de ses propos critiquant la loi sur le blasphème. Le chroniqueur a finalement fini sa phrase. “Mais vous voyez, ce sont des questions sensibles. Il aurait dû surveiller son langage. Il n’aurait pas dû parler à tort et travers.” Quels propos a donc tenus le gouverneur ? Je savais qu’il avait demandé la grâce pour Asia Bibi, cette chrétienne condamnée à mort pour blasphème le 8 novembre dernier. Dans un village près de Lahore, elle était allée chercher de l’eau pour un groupe de femmes musulmanes avec lesquelles elle récoltait des baies. Mais l’une d’entre elles avait refusé de boire l’eau, car le verre avait été souillé par une chrétienne. Les femmes s’étaient disputées. Un ou deux jours plus tard, le mollah du village portait plainte contre elle pour insulte envers le Prophète. Je savais que Taseer se moquait volontiers de ses ennemis politiques, essentiellement via Twitter. Mais je voulais tout de même savoir quels mots il avait vraiment utilisés. Ne serait-ce que pour éviter de les prononcer dans un moment d’égarement… Et puis le présentateur a cru bon d’enfoncer le clou : “Oui, il a effectivement qualifié de loi macabre [black law] notre législation sur le blasphème.” Le chroniqueur a acquiescé, l’air pensif. Affaire classée.

Surveiller son langage  Dessin d’Otto, Londres.

A la une “Le gouverneur du Pendjab Salman Taseer tué par son garde du corps”, titre de façon très factuelle le quotidien ourdouphone Daily Jang. Le quotidien anglophone conservateur The Nation choisit un titre plus percutant : “Taseer abattu”. “Réduit au silence. Il paie le prix” : c’est le titre engagé choisi par le quotidien anglophone The Express Tribune.

Taseer n’avait manifestement pas commis de blasphème contre le Prophète ni aucun de ses homonymes. Mais les responsables politiques et les experts ont tancé le gouverneur défunt, lui rappelant la nécessité de ménager la susceptibilité de ses coreligionnaires musulmans. Un couple de journalistes de télévision progressistes a presque bafouillé en essayant d’expliquer que le gouverneur n’avait jamais commis aucun acte qu’on pourrait qualifier de blasphématoire ; il avait seulement critiqué une loi. Mais certains experts ont tout de go offert de sacrifier leur vie afin de protéger l’honneur du Prophète. Dire que l’honneur du prophète de la deuxième religion du monde était défendu par des gens pareils… J’en avais mal au cœur rien que d’y penser. Et puis j’ai songé qu’en fait ils envoyaient des signaux secrets aux futurs assassins, leur disant : “Ecoutez, nous parlons le même langage, nous ne sommes pas des blasphémateurs comme ce gouverneur. Nous surveillons notre langage. Nous ménageons la susceptibilité de nos frères musulmans.”

Presse écrite

A chacun sa version “Dans la presse écrite, les titres ourdouphones et les titres anglophones sont fortement divisés à propos du traitement de la controverse sur la loi sur le blasphème”, analyse le quotidien anglophone pakistanais The Express Tribune. “La presse en ourdou a maintenu un angle très

conservateur, suivant la ligne agressive des clercs musulmans”, poursuit le journal. Au contraire, les titres anglophones ont ouvert leurs tribunes à des avis critiques vis-à-vis de la loi, appelant à son amendement. Dans le magazine Newsline, un long dossier soutient que cette loi

va à l’encontre d’un islam tolérant. Les journaux en anglais ont aussi condamné l’assassinat de Salman Taseer. Mais, dans le quotidien conservateur The Nation, qui partage sa ligne éditoriale avec le quotidien ourdouphone Nawa-i-Waqt, on peut lire que “[Salman

Taseer] est allé trop loin contre la loi sur le blasphème. Au lieu de laisser faire la loi, il a demandé la grâce pour Asia Bibi. Si nous avions un système juridique islamique, alors Salman Taseer serait peutêtre encore en vie, car son tueur aurait eu plus confiance en la justice du pays.”

Le corps de Taseer était encore à la morgue que la plupart des gens étaient toujours collés à leurs téléviseurs, certains approuvant les dires de tous ces commentateurs, d’autres non. Bon nombre des personnes interrogées au hasard dans la rue semblaient tout de même d’accord. “Tuer c’est mal, mais d’un autre côté il n’aurait pas dû dire ce qu’il a dit sur le Prophète”, a déclaré un homme. Un autre a affirmé que, s’il en avait eu l’occasion, il aurait fait la même chose que le meurtrier.

Un illuminé star sur Facebook Taseer n’était pas encore enterré que déjà son assassin était considéré comme un héros. Le garde du corps, Mumtaz Qadri, appartenait à une unité d’élite du Pendjab, une police généralement destinée à assurer la sécurité des VIP. Et, bien qu’il ait agi seul, il avait fait promettre à ses collègues de lui laisser la vie sauve une fois son crime commis. Résultat, après avoir tiré 27 balles sur le gouverneur, il s’est calmement rendu à ces derniers, qui ont tenu leur promesse. Le soir même, on voyait apparaître des milliers de profils Facebook à la gloire de Mumtaz Qadri. C’était un moudjahid, un lion, un vrai héros de l’islam. Pour l’instant, on ne sait pas grandchose sur le meurtrier, si ce n’est qu’il participait à des meetings de soutien à la loi sur le blasphème et passait pour un illuminé. De prime abord, il est difficile de deviner que Mumtaz Qadri est un fondamentaliste. En effet, son nom, Qadri, est traditionnellement associé à une soussecte de sunnites barelvis, qui croient en un islam très tolérant, influencé par le soufisme. Leur pratique s’oppose à celle des sunnites déobandis, des radicaux qui alimentent le fondamentalisme religieux de notre pays. Mumtaz Qadri n’est pas né dans une famille de sunnites déobandis et, pourtant, il est du côté des plus extrémistes. Ainsi, lorsqu’il s’agit de défendre l’honneur du Prophète, même des sectes musulmanes très éloignées l’une de l’autre tombent soudainement d’accord. Mais qui sont-ils donc, tous ces gens prêts à vénérer un meurtrier sans pitié ? Des gosses ordinaires, en fait. Les profils des partisans de Qadri sur le réseau social révèlent qu’ils suivent les matchs de football de première division et qu’ils sont fans de Pirates des Caraïbes. Au moment de sa mort, sur Twitter nombreux furent les partisans de Taseer à remettre en ligne ses anciens messages, où transparaissaient son courage, son humour et, surtout, sa profonde humanité. Dans l’un de ses messages, le gouverneur disait qu’il ne s’inclinerait pas, même s’il devait être le dernier homme à rester debout. Mohammed Hanif* * Ancien chef du service en langue ourdoue de la BBC, il est l’auteur du roman Attentat à la mangue (éd. des Deux Terres, 2009).


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Courrier international | n° 1054 | du 13 au 19 janvier 2011

Asie Singapour

A nu et à dia Les cas d’exhibitionnisme se multiplient dans la cité-Etat. Une tendance qui illustre la volonté de briser le conformisme imposé depuis un demi-siècle.

Politique

L’après-Lee Kuan Yew a commencé

The Star Kuala Lumpur

A

ttention ! Un mystérieux syndrome qui pousse ses victimes à se débarrasser de leurs vêtements en public sévit dans l’île. A la veille de la nouvelle année, un tel message aurait eu son utilité pour ceux qui se rendaient à Singapour. Une épidémie d’exhibitionnisme a en effet récemment déferlé sur la cité-Etat. Comment l’expliquer ? Une génération libérée serait-elle en train de bousculer la prude Singapour ? Le gouvernement a depuis longtemps pour ambition de faire de l’île un lieu de bouillonnement culturel capable de rivaliser avec les plus grandes capitales. Ces dernières années, Singapour a vu son vœu de notoriété partiellement exaucé mais pas forcément de la manière attendue. Entre le cas d’une collégienne qui vendait ses dessous sur Internet et celui d’un jeune professeur stagiaire surpris avec des jeunes filles de 12 et 15 ans, c’est avant tout la multiplication des cas de nudité en public qui a retenu l’attention des Singapouriens. Un homme d’une vingtaine d’années s’est ainsi présenté dans le plus simple appareil pour commander un café dans un fast-food (on a refusé de le servir). La police a interpellé un quadragénaire en tenue d’Adam assis sur le trottoir dans un quartier de la périphérie. Une femme s’est délestée de tous ses vêtements avant de monter à bord d’un bus. Comme elle refusait de se couvrir, le chauffeur lui a enjoint de s’asseoir au fond avec les femmes, loin des hommes, en attendant l’arrivée de la police. Ces incidents ont tous eu lieu depuis la midécembre et les vidéos en ligne ont été visionnées plus de 50 000 fois. De son côté, Felicia, une adolescente, vendait ses

 Dessin paru dans Komsomolskaïa Pravda, Moscou.

petites culottes sur Internet à 45 dollars singapouriens [26 euros] pièce. “J’ai porté chacune d’elles pendant au moins douze heures”, certifiait-elle. Total des ventes : 12 exemplaires. “Les habitants de Singapour ont perdu la tête ! Ils ne supportent plus leurs vêtements”, écrivait Jeff Mills, un expatrié, peu avant Noël. “Dans ce pays plus connu pour les semiconducteurs et les châtiments corporels, le nombre des cas d’exhibitionnisme a explosé ces derniers temps.” Ce phénomène est en réalité en expansion depuis 2007. Aujourd’hui, on constate en moyenne un cas tous les deux jours en dépit de la menace d’une amende de 2 000 dollars [1 200 euros] et de trois mois d’emprisonnement. Selon les chiffres officiels, 105 cas ont été enregistrés au cours des six premiers mois de 2010, contre 166 en 2009, 146 en 2008 et 136 en 2007. A Singapour, la pornographie est prohibée et une certaine ambivalence règne à l’égard de la nudité. Les autorités souhaitent promouvoir les arts pour permettre à la ville de devenir un grand centre

Interdits

Fais pas ci, fais pas ça ! Singapour l’immaculée : l’image dont jouit aujourd’hui la cité-Etat à travers le monde a été acquise au prix d’une intransigeance absolue sur tous les écarts de conduite. Fumer en dehors des rares zones expressément signalées, importer ou mâcher du chewing-gum

(hormis celui prescrit par un dentiste), cracher ou jeter des déchets sur la voie publique, traverser en dehors des clous, ne pas tirer la chasse d’eau de toilettes publiques sont ainsi des actions condamnées par de lourdes amendes (de 200 à 600 euros).

L’homosexualité est interdite et un simple baiser entre deux hommes peut entraîner des poursuites. Les vandales s’exposent quant à eux à des coups de cane. Quant à ceux qui seraient surpris en possession de drogue, ils risquent jusqu’à la peine capitale.

culturel à l’instar de Londres ou New York. Mais elles n’hésitent pas à interdire les œuvres jugées trop licencieuses, comme ce fut le cas en 2007 quand elles ont refusé qu’une galerie commerciale expose un nu féminin dans un espace public. “La scène artistique joue la sécurité en s’abstenant des thèmes controversés, et les artistes évitent délibérément les sujets sensibles, comme la politique et le sexe”, relève un observateur. Du coup, ce sont des citoyens anonymes qui cherchent à faire bouger les choses. Une plage nudiste a par exemple été réclamée. “Puisque les gens veulent se balader à poil, qu’ils le fassent à l’écart des enfants”, écrit un blogueur. De plus en plus de jeunes femmes sont également enclines à poser nues sur la Toile – en se soumettant au classement des internautes. Une pornographie artisanale émerge ainsi, mettant généralement en scène de jeunes filles naïves qui se font filmer nues pour leur petit ami. Plusieurs d’entre elles ont été choquées de voir que leur vidéo circulait sur Internet et qu’elles étaient à leur insu devenues des stars du porno soft [plus hard : un homme de 28 ans est aujourd’hui poursuivi pour avoir publié sur Internet 507 vidéos X, dont 480 le mettant en scène avec diverses femmes]. Après quarante années de carcan, une nouvelle génération cherche donc à rattraper le retard. Selon la marque de préservatifs Durex, les jeunes de Singapour commencent de plus en plus tôt leur vie sexuelle. Ils perdent leur virginité en moyenne à moins de 18 ans et demi – bien avant leurs voisins. Quant aux Singapouriennes, 18 % d’entre elles font désormais le premier pas, une proportion nettement supérieure à celle qui est constatée dans le reste de l’Asie, selon un sondage du magazine américain Time. Seah Chiang Nee

Et si le fondateur de Singapour ne se présentait pas aux prochaines élections ? L’hypothèse peut paraître incongrue. Premier ministre de l’île pendant trois décennies, devenu ensuite minister mentor, Lee Kuan Yew, 87 ans, n’a manqué aucun rendez-vous électoral depuis un demi-siècle. Et pourtant, écrit The Star de Kuala Lumpur, alors que les rumeurs d’élections anticipées se font de plus en plus insistantes, deux questions se posent : quel avenir pour une Singapour orpheline ? Et la jeune génération, dont le poids ne cesse de croître, continuera-t-elle à soutenir le Parti de l’action du peuple (PAP), au pouvoir depuis la naissance de la cité-Etat ? D’ores et déjà, relève The Straits Times, la conscience politique de cette jeunesse, souvent décrite comme apathique, semble s’aiguiser à la faveur des réseaux sociaux. “La popularité croissante de ce type de média est-elle annonciatrice d’une nouvelle phase de politisation des Singapouriens ?” s’interroge le quotidien de Singapour, tandis que son confrère malaisien annonce “un bouleversement radical dans le Singapour de l’après-Lee”. “Lui-même a prédit il y a des années qu’après son départ davantage de Singapouriens rejoindraient les rangs de l’opposition pour défier le PAP”, rappelle The Star. Aucune date n’a encore été arrêtée pour les prochaines élections. Elles doivent avoir lieu avant février 2012, mais beaucoup estiment qu’elles seront organisées d’ici six mois. Le gouvernement cherche en effet à profiter d’une conjoncture économique exceptionnelle (près de 15 % de croissance en 2010) et d’un climat qui flatte la fierté nationale (pluie de médailles aux Jeux du Commonwealth, lancement d’un satellite made in Singapore), analyse le webzine Free Malaysia Today. Une période faste qui pourrait ne pas durer. Le mécontentement des Singapouriens, qui se cristallise en particulier sur les politiques migratoires, est en effet pain bénit pour l’opposition.


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Chine

Les campagnes phagocytées par l’urbanisation L’expansion économique nécessite des terres ; la sécurité alimentaire aussi. Les ressources foncières étant limitées, on expérimente le démantèlement des villages. Xin Jingbao (extraits) Pékin

DAVID GRAY/REUTERS

D

ans les vingt provinces de Chine, des paysans sont recasés dans des appartements. D’innombrables villages sont rayés de la carte, et une multitude d’agriculteurs sont relogés dans des immeubles. Partout, l’objectif est le même : il s’agit de rendre à l’agriculture les terres reprises sur les habitations paysannes et d’utiliser une superficie équivalente en quotas d’aménagement urbain. On applique en cela un système de vases communicants [la surface de terres cultivées est fixée par réglementation]. Notre enquête nous a permis de constater que ces mesures [lancées de manière expérimentale en 2008] sont détournées par les autorités locales, pour lesquelles les ressources foncières sont une source d’enrichissement. Certaines localités explosent leurs quotas, voire procèdent à une “compensation” d’affectation de terres hors quotas, en faisant fi des souhaits des agriculteurs expulsés sans ménagement. On assiste à un nouveau mouvement des enclosures [marquage de la propriété privée des terres et démantèlement des champs communautaires en Angleterre à la fin du XVIe siècle]. Des spécialistes dénoncent un véritable pillage des zones rurales. Selon eux, reloger de force les paysans dans des immeubles et lancer une vaste campagne de destruction des villages sont des mesures qui non seulement vont à l’encontre de l’esprit de la loi, mais qui auront aussi des conséquences très lourdes sur la société rurale. Au cours d’une tournée en octobre dans les provinces orientales du Shandong, du Hebei et de l’Anhui, nous avons pu découvrir des cités d’immeubles érigées au beau milieu de la campagne. Dans la préfecture de Langfang, dans le Hebei, le village de Dongjiawu, qui s’était pourtant vu décerner en 2006 le titre de “village écologique et civilisé”, est désormais un champ de ruines. De nombreuses habitations récemment construites ont été démolies par les bulldozers, et la grandrue, qui venait juste d’être bétonnée, a elle aussi disparu sous les coups des engins. Au Shandong, la municipalité de Zhucheng a décidé de supprimer le maillage des villages : 1 249 villages ont ainsi été regroupés

 Gushi, Henan, mars 2010. Un fermier mène ses chèvres devant des immeubles construits sur des terres prises à l’agriculture. en 208 “quartiers” ruraux, et 700 000 paysans ont dû faire leurs adieux à leur village pour déménager dans ces “cités”. Depuis le lancement de l’expérimentation du ministère du Territoire et des Ressources naturelles, en 2008, les autorités locales ont pris rapidement les dispositions adéquates, avec un but très clair : reloger les paysans dans des immeubles afin de dégager des emplacements pour les cultures et en contrepartie obtenir davantage de terrains constructibles en ville. En 2009, la province du Hebei a lancé un programme de “nouvel habitat”. Comme le programme “du village au quartier” dans le Shandong, il consiste à augmenter le nombre de terrains constructibles disponibles. Selon la direction du territoire et des ressources naturelles du Hebei, le programme devrait permettre de dégager au minimum 33 300 hectares de terrains constructibles d’ici à 2012. Ces dernières années, l’incompatibilité entre la protection des terres arables en Chine et le développement économique a atteint un paroxysme. Trouver des terres est devenu la mission principale des services locaux de gestion du ter-

ritoire. Pour reprendre l’exemple du Hebei, en 2009, la province avait besoin de 14 000 hectares supplémentaires, mais l’Etat ne lui en a assigné qu’un peu plus de 11 300. L’impossibilité de trouver les 2 700 hectares manquants freinait les programmes d’investissement. C’est pourquoi les nouvelles

Le ministère veut récupérer 1,8 million d’hectares pour l’urbanisation mesures ont été accueillies comme un véritable sésame permettant enfin d’accéder à des ressources foncières. D’après la presse, en mars 2009, treize provinces, dont le Hebei et le Liaoning, dans le nord-est, auraient ainsi bénéficié d’un accord avec les services de gestion du territoire, portant sur plus de 10 000 hectares. Zhai Guangxi, le directeur du bureau du territoire et des ressources naturelles de la ville de Feicheng, dans le Shandong, explique que, chaque année, les besoins fonciers de la municipalité se situent entre 200 et 270 hectares, mais que le quota

maximal autorisé est seulement de 27 à 33 hectares. “Si nous n’étions pas devenus un lieu d’expérimentation du programme de compensation des terres, ma situation en tant que directeur du bureau serait intenable”, estimet-il. An Wenfeng, responsable du centre des réserves foncières de la municipalité de Zhucheng, dans le Shandong, indique que la concentration de l’habitat paysan permettra à la municipalité de récupérer plus de 5 300 hectares de tènements agricoles. Du fait de la différence de valeur foncière [entre terrains agricoles et urbains], les autorités engrangent chaque année entre 200 et 300 millions de yuans de bénéfices [de 22 à 34 millions d’euros]. Selon les règlements, il est interdit d’appliquer le programme de compensation du foncier contre la volonté des paysans, en procédant à des démolitions et constructions à tout-va. Mais, en certains endroits, des expropriations accompagnées de relogement forcé des paysans dans des immeubles ont eu lieu. En principe, seules les régions offrant de nombreux terrains pouvant être rendus à la culture peuvent faire partie de l’expérimentation, mais, dans la réalité, il est fréquent que les  34


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Courrier international | n° 1054 | du 13 au 19 janvier 2011 Compte tenu de la dégradation massive des sols et de la réduction continue des terres arables, la capacité de la Chine à nourrir un cinquième de la population mondiale ne va pas s’améliorer. Telle est l’opinion d’Olivier

Asie

De Schutter, rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l’alimentation. En effet, 37 % des sols sont dégradés, en particulier à cause de l’usage excessif d’engrais, et 8,2 millions d’hectares de terre arable ont été absorbés depuis 1997

Source : “Zhongxue Dili Fuxi Kaoshi Dituce” (Atlas pour lycéens, éditions Harbin Ditu Chubanshe, 2009)

Terres arables et urbanisation

Pékin Population des villes (en millions d’hab.) De 1 à 2 De 2 à 4 Plus de 4 Sh*

Canton

* Shanghai. 1 000 km

Hong Kong

33  démantèlements de villages se fassent sans aucun discernement. Enfin, d’après les dispositions du programme, les paysans doivent être indemnisés correctement et relogés dans de bonnes conditions. Les bénéfices retirés [de la vente des terrains devenus constructibles grâce à la compensation] doivent revenir aux paysans concernés et “servir à la construction du village et de ses infrastructures de base”. Pourtant, dans certains lieux, les autorités, non contentes de garder pour elles les gains, ont aussi réclamé de l’argent aux délogés pour qu’ils accèdent à leurs nouveaux appartements. Dans la municipalité de Pizhou (province côtière du Jiangsu), le village de Batou a été démoli pour laisser place à plusieurs dizaines de bâtiments serrés les uns contre les autres, dont les appartements

Zones agricoles et forêts Zones majoritairement cultivées Steppes et zones désertiques Hautes montagnes

ont été proposés à l’achat aux villageois pour une somme dépassant le prix de leur ancien logement. Une jeune femme âgée de 35 ans s’est ainsi suicidée à Batou en octobre 2009 parce qu’elle était incapable de payer. En janvier 2010, une dizaine de personnes ont dû être hospitalisées à la suite de blessures subies au cours de leur relogement forcé. Le 18 janvier 2010, une habitante du village confiait que son mari avait été molesté par l’équipe de démolisseurs avant d’être entraîné au bord d’un lac par des cadres dirigeants du village qui lui avaient demandé de signer sur-le-champ en menaçant de le noyer. Récemment, la province du Shandong a également connu des passages à tabac de paysans. Les paysans auxquels on demande de quitter leurs demeures et terres familiales se heurtent à de très grosses difficultés

du fait de l’urbanisation, de l’implantation de parcs industriels et de la reforestation, a-t-il précisé. La pression est encore accentuée par une alimentation de plus en plus carnivore, le bétail consommant une grande quantité de céréales.

pour en obtenir de nouvelles. Privés de leurs cours de ferme, ils se trouvent confrontés à la nécessité de changer de mode de vie et de production. Hao Jinmin, professeur à l’Université agricole de Chine, a participé à l’élaboration des mesures de compensation foncière. Il estime que le ministère du Territoire n’avait guère d’autre choix que de lancer ces projets pilotes. “Il faut des terrains pour l’expansion économique. Il faut aussi préserver la surface de terres arables et garantir la sécurité alimentaire. Les ressources foncières sont limitées. Que faire d’autre ?” se demande Hao Jinmin, qui explique que d’autres solutions ont été étudiées. Selon le ministère, le programme de compensation devrait permettre de récupérer 1,8 million d’hectares pour l’urbanisation. Mais, fin mai 2010, des missions d’études du ministère du Territoire ont relevé plusieurs abus dans l’application du programme. Il était demandé aux régions pilotes de procéder à une remise en labour des terres dans un délai de trois ans. Fin 2009, les premières zones pilotes auraient déjà dû l’avoir fait, mais, dans ces régions, seuls 3 700 hectares ont été rendus à la culture, soit 80 %. Selon le ministre du Territoire, Xu Shaoshi, des localités ont étendu la procédure à des projets non validés, hors réglementation. Or les bénéfices tirés du changement de statut des terrains concernés doivent servir à améliorer les conditions de vie et de production des villageois, a-t-il insisté. Comment réaliser un développement d’ensemble des zones rurales et urbaines tout en préservant les intérêts des paysans lors du 12e Plan quinquennal [de 2011 à 2015] ? Tel est le dilemme devant lequel se trouvent placés les pouvoirs publics. Tu Zhonghang

Entretien

Une limite jamais franchie en mille ans Dans l’affaire de Zhaiqiao [voir p. 35], une enquête indépendante a pu être effectuée. Yu Jianrong, spécialiste des questions rurales, y a participé. Il estime qu’aucune conclusion ne sera crédible tant que le conflit sur la terre n’est pas résolu. Le modèle d’administration locale fait-il des progrès ? L’attitude des autorités est instructive. D’un côté, elles ont su s’appuyer sur l’expérience. Le lieu où s’est produit l’incident étant éloigné du chef-lieu de district , il était facile de l’isoler. Les responsables ont évité de se rendre sur place, ce qui aurait pu déclencher des heurts, mais ils ont également veillé à couper tout lien direct entre le village

et le monde extérieur, évitant ainsi des troubles comme à Weng’an et Shishou [où ont eu lieu des émeutes, en 2008 et 2009]. D’autre part, on peut noter que les pouvoirs publics ont peu communiqué, peut-être parce que certains faits étaient gênants. Cela soulève aussi la question d’une rhétorique désuète. L’an dernier, vous avez donné des cours à des hauts fonctionnaires, qui ont été plutôt bien perçus. De tels échanges peuventils contribuer à résoudre les conflits liés à l’usage des terres ? Le public qui s’alarme de ces affaires peut-il aller jusqu’à l’égarement collectif ? Les affaires d’éviction mettent en jeu des intérêts

très importants. Qu’un dirigeant vienne m’écouter ne témoigne que d’une reconnaissance à titre personnel. Lorsque ce même haut fonctionnaire doit prendre des décisions, il est ligoté par le système. Tant que le système de notation des fonctionnaires ne change pas [il est fonction du PIB dégagé localement] et tant que l’évaluation de la valeur des terres restera en leur pouvoir, je pense que, si j’étais moimême chef de préfecture, je procéderais à des évictions forcées. Il faut mettre à plat les différents intérêts, les manières de faire de l’administration, ses méthodes et ses procédures. Il faut aussi renforcer le pouvoir de supervision des autorités de tutelle.

Je ne pense pas qu’on arrive à un état d’égarement collectif, mais il faut que des leaders d’opinion lancent sans cesse des appels, il faut que des gens fassent entendre leur voix. Détruire les maisons des paysans, c’est franchir une limite que personne n’a osé dépasser depuis mille ans. C’est pour cela que notre inquiétude est particulièrement vive ces derniers temps. Si nous ne prenons pas la mesure du danger, avec le risque de voir la politique foncière déclencher des vagues historiques d’expropriation et de grands déplacements de populations, d’autres affaires horribles risquent de se produire. 21 Shiji Jingji Baodao (extraits) Canton

Le mot de la semaine

“Zhengdi” Réquisition de la terre Le mot, formé des deux caractères zheng (réquisitionner) et di (terre), résume l’enjeu éternel de l’empire du Milieu : la relation entre la terre et l’Etat. Théoriquement, toute la terre sous le ciel appartient à l’Empereur. L’Etat distribue, confisque, redistribue à sa guise. Les puissants et les riches accumulent de la terre au fil du temps, au détriment des paysans. Ceux-ci, privés de leur ressource vitale, se soulèvent périodiquement et renversent la dynastie impériale. L’instauration du nouvel ordre passe par une redistribution plus équitable de la terre. Mais l’accumulation recommence, d’où le changement régulier de dynasties. Après la réforme agraire suivie de la collectivisation des terres, dans les années 1950, on a pu penser que la Chine communiste romprait avec ces cycles ancestraux. Mais, dès la libéralisation de l’agriculture, en 1979, la boîte de Pandore s’est rouverte. Une fois la terre redevenue rentable grâce à sa restitution aux paysans, l’Etat n’a cessé d’en reprendre au nom du développement ou de l’urbanisation. Ce processus s’est accéléré après le rééquilibrage des impôts en faveur du pouvoir central, en 1994. L’expropriation est devenue la principale ressource des finances locales. La bureaucratie s’en est vite servie à des fins d’enrichissement personnel. On exproprie donc à grand renfort de mensonges, de tromperies et de brutalités, au mépris de tout critère éthique. La résistance est forte : immolations, suicides, plaintes réitérées, les tragédies se multiplient, l’opinion publique se mobilise, la colère populaire gronde. A notre époque, le rapport de forces semble défavorable à un renversement du régime par la paysannerie, mais l’avenir pourrait apporter bien des surprises. Chen Yan Calligraphie de Hélène Ho


Courrier international | n° 1054 | du 13 au 19 janvier 2011 Depuis le 8 octobre 2010, une carte évolutive des “maisons ensanglantées” est disponible sur Google Maps. Imaginée par un internaute anonyme, elle répertorie

les cas d’expropriation forcée aux conséquences tragiques. Deux versions, l’une ouverte à la contribution des internautes, l’autre révisée, assortie de



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références à des articles de la presse chinoise, sont disponibles. La seconde a été révisée pour la dernière fois le 5 novembre et comporte près de 90 entrées (en chinois).

Evénement

Une mort qui soulève bien des questions Le 25 décembre, le chef d’un village du Zhejiang, qui avait mené une bataille pour l’indemnisation de paysans expropriés, a été tué par un camion. La thèse de l’accident ne fait pas l’unanimité. Fenghuang Wang (extraits) Hong Kong

LEEVIN LIANG/EYEPRESS/SIPA

L

’année 2010 s’est terminée par une sombre affaire. Le chef du village de Zhaiqiao, dans la province côtière du Zhejiang, qui bataillait depuis six ans contre des expropriations forcées, est mort écrasé par un camion de chantier le 25 décembre. Qian Yunhui est ainsi devenu la figure la plus tragique et la plus marquante du mouvement de défense des droits des citoyens en 2010. Les villageois ont crié à l’injustice à genoux. Ils ont appelé à l’aide les fonctionnaires intègres et les médias, plaçant leurs espoirs en eux parce qu’à leurs yeux ils étaient susceptibles de défendre leur cause. Cette affaire est encore en plein développement. L’attitude des autorités a été honteuse, mais il y a du mieux. Elles ont au moins permis une enquête citoyenne et ont rendu publics quelques éléments du dossier. Elles n’ont toutefois pas réussi à ramener la confiance. Les autorités locales ont réagi de façon simpliste et brutale quand l’accident s’est produit [en concluant immédiatement à l’accident, en interpellant la famille de la victime et les témoins, et en bloquant l’accès au village], sans s’interroger sur le bien-fondé de l’action menée depuis six ans par Qian Yunhui. Celui-ci avait déjà déposé trois plaintes en haut lieu [auprès d’autorités politiques et non judiciaires, comme le lui permet un usage ancien. Le conducteur du camion a finalement été inculpé pour avoir causé un accident mortel.] De gigantesques intérêts sont en cause. C’est ce qui explique l’incapacité des autorités à bâtir la confiance dans l’affaire Qian Yunhui, mettant en évidence les trois grands maux dont souffre l’économie chinoise. Premier problème : le système d’éviction foncière actuel, qui spolie les paysans de leurs terres en contrepartie d’un prix dérisoire, comporte de graves lacunes. C’est le 29 décembre 2010 en soirée que l’administration locale a donné pour la première fois des détails sur la campagne d’expropriation au village de Zhaiqiao. Selon le rapport officiel, le périmètre de la zone prévue pour la construction de la centrale électrique de Yueqing englobe douze villages. L’ensemble des terres réquisitionnées représente une superficie de plus de 224 hectares, dont environ 22 hectares de terres cultivées. Zhaiqiao fait partie des villages concernés. Le 9 septembre 2004, le

 Xuchang, Henan, décembre 2010. Des maisons démolies pour le développement urbain. bureau du territoire et des ressources naturelles de la municipalité de Yueqing avait signé un accord avec le village de Zhaiqiao, qui prévoyait une indemnisation totale d’un montant de 38 millions de yuans [4,4 millions d’euros]. Pour les 3 676 habitants du village, cela équivalait à environ 10 000 yuans [1 162 euros] par personne en moyenne, alors que les représentants du village en réclamaient dix fois plus. Si les allocations accordées au village

Spolier ou être spolié : face à ce dilemme, la violence se généralise de Qian Yunhui ne sont pas inférieures à la moyenne, en revanche les critères sur lesquels l’administration s’est fondée pour les établir sont clairement fixés trop bas, ce qui prive les paysans de tout moyen de subsistance à l’avenir. Depuis l’essor de l’immobilier résidentiel privé, à partir de 2003, le prix du foncier a flambé sur ce segment dans la province du Zhejiang. Tandis que les ruraux prennent en considération les prix du marché [pour l’évaluation de leurs terres], l’administration s’en tient à ses propres critères. Si rien ne change dans ce mouvement de spoliation des terres, les incidents sanglants provoqués par les évictions se multiplieront. Le Zhejiang n’est pas la seule région touchée par de telles

affaires. Des flambées de violence liées aux expropriations se produisent avec plus ou moins de gravité dans toutes les provinces et municipalités autonomes. Les rancœurs s’accumulent entre les expulseurs et les expulsés, si bien qu’au final toute conciliation devient impossible. Deuxième problème : le processus d’urbanisation prive les ruraux du droit au choix de leur mode de vie et forme une classe de citadins pauvres ayant besoin d’être assistés. Zhaiqiao se trouve au nordest du bourg de Puqi. Les terres cultivées s’étendent sur 50 hectares et il y a 35 hectares d’estran. Les villageois vivaient jusqu’à présent décemment grâce à leurs activités d’éleveurs ou de petits exploitants. Les évictions ont bouleversé complètement leur mode de vie habituel. Comme le montrent des documents fournis par les habitants du village, les terrains réquisitionnés couvrent une superficie équivalente à 67,6  % des terres du village et génèrent 96,78 % des revenus de la communauté. A l’issue de la procédure d’expropriation, il ne reste en moyenne qu’un peu plus de 126 mètres carrés de terres arables par habitant. Or, la plupart des villageois, dont Qian Yunhui, sont incapables de s’habituer à une vie citadine. Beaucoup n’ont pas reçu de véritable éducation, mais sont parvenus à une modeste aisance en ouvrant de petits commerces ou exploitations. Aujourd’hui, ils se retrouvent privés de terres, sans que l’indemnité de 10 000

yuans puisse constituer un gage d’avenir. Troisième problème : les grands projets sont devenus un prétexte à des réquisitions de terrains au nom de l’intérêt public et les efforts des villageois pour engranger eux-mêmes les profits réalisés sur leurs terrains font penser au combat de David contre Goliath. A Zhaiqiao, les expropriations visaient à permettre la construction d’un programme phare de la province du Zhejiang : la centrale électrique de Yueqing, projet approuvé en 2003 pour résoudre les problèmes d’approvisionnement en électricité de la province. Toute une série d’actions avaient été menées jusqu’à ce que le ministère du Territoire et des Ressources naturelles donne son aval à la majeure partie de la procédure d’expropriation. On voit bien que le projet a été lancé au mépris des plaintes des villageois, car il fallait faire place à ce projet phare. Face à un processus où le choix se résume à spolier ou à être spolié, les faits de violence deviennent monnaie courante. Ce système est voué à disparaître, car son coût pour la société ne fait que s’accroître. Ceux qui pensent que la mort de Qian Yunhui va éteindre le mouvement d’opposition se fourvoient totalement. Tout au contraire, il faut que sa mort mette un point final au modèle brutal de développement qu’elle a révélé. Ye Tan* * Chroniqueuse économique, responsable des pages opinions du quotidien économique shanghaïen Meiri Jingji Xinwen.


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Courrier international | n° 1054 | du 13 au 19 janvier 2011

Moyen-Orient Israël-Monde arabe

La paix a encore besoin d’Obama La prochaine guerre israéloarabe pourrait être meurtrière. Les Etats-Unis ont encore des cartes en main pour amener les bellicistes au compromis. The Economist (extraits) Londres

N

i guerre ni paix, voilà la situation habituelle entre Israël et le monde arabe. Malheureusement, chaque fois qu’un processus de paix échoue, comme ce fut le cas pour Obama un peu avant Noël, la paix se fragilise encore davantage et le risque de guerre s’accroît. Or tout porte à croire que, si rien n’est entrepris, l’année 2011 pourrait bien connaître un conflit d’une violence sans précédent. Cette guerre pourrait naître de l’apparente volonté iranienne d’acquérir des armes nucléaires à n’importe quel prix, associée à l’apparente volonté israélienne de l’en empêcher coûte que coûte. L’autre danger, c’est la course aux armements endiablée à laquelle se livrent Israël et le Hezbollah, allié de l’Iran au Liban. Les deux camps se préparent de toute évidence à une revanche “décisive”, selon leurs propres termes. Une guerre n’est certes jamais anodine, mais les guerres du Liban de 2006 [entre Israël et le Hezbollah] et celle de Gaza en 2009 n’étaient que des échauffements en comparaison de ce qui vient. Du côté israélien, par exemple, les pertes

 Dessin de Vázquez paru dans El País, Madrid.

civiles furent minimes. Or, depuis 2006, l’Iran et la Syrie fournissent au Hezbollah un arsenal important qui compterait jusqu’à 50 000 missiles et roquettes, avec pour la plupart des portées et des charges explosives bien supérieures à celles dont le Hezbollah disposait la dernière fois. Pour la première fois, un acteur non gouvernemental extrémiste aura les moyens de tuer des milliers de civils dans les villes d’Israël

en se contentant presque d’appuyer sur un bouton. Si une telle éventualité devait se présenter, a mis en garde Israël, la riposte serait terrible. Une guerre de ce genre pourrait facilement entraîner la Syrie et peut-être même l’Iran. Pour l’instant, la dissuasion suffit à maintenir la paix. Mais maintenir la paix par la seule force de dissuasion se révèle souvent bien précaire. Toutes ces circonstances devraient conférer un sentiment d’urgence au processus de paix. L’Iran, le Hezbollah, et parfois le Hamas, refusent la présence d’un Etat juif au Moyen-Orient. Mais c’est la perpétuelle occupation israélienne qui donne à ces irréductibles leurs arguments. Donnez aux Palestiniens un Etat en Cisjordanie, et il sera plus difficile aux extrémistes de justifier la guerre. Facile à dire, me direz-vous. La question est de savoir si les négociations de paix peuvent aboutir. Après avoir fait tout son possible pendant deux ans pour inciter les dirigeants israéliens et palestiniens à entamer des négociations directes, et vu ses efforts réduits à néant par la question des colonies [ juives en Cisjordanie], Barack Obama est soumis à la tentation de conclure, à l’instar de nombreux présidents avant lui, que la diplomatie israélo-arabe n’est qu’un éternel recommencement. Dès qu’un processus de paix prend fin, on entame les préparatifs de guerre, et les guerres dans cette région riche en ressources énergétiques finissent toujours par avoir des

répercussions fâcheuses sur les Etats-Unis. Au lieu de baisser les bras, Barack Obama doit changer de stratégie. Les Etats-Unis s’accrochent depuis trop longtemps à ce dogme selon lequel seules des négociations directes entre Israéliens et Palestiniens permettront d’avancer. L’histoire récente montre que les extrémistes de chaque camp sont trop forts face aux timides dirigeants locaux qui ne peuvent donc pas imposer les compromis nécessaires. Il est temps que les grandes puissances se mettent d’accord sur une feuille de route et l’imposent aux acteurs récalcitrants. Dans ce cas de figure, la pression est inévitable. Pour le premier round du processus de paix, le président américain a commencé à affronter Israël sur la question des colonies et il a ensuite fait marche arrière, un aveu de faiblesse dans une région où sont déjà nombreux ceux qui pensent que la puissance américaine est en déclin. C’est une idée fausse que le président doit absolument corriger. Malgré les problèmes de son économie et ses revers militaires en Irak et en Afghanistan, l’Amérique est loin d’être un acteur mineur au Moyen-Orient. Ses apports dans la région, que ce soit envers Israël comme envers l’Autorité palestinienne, sont innombrables et vitaux. Obama a fait preuve de sa pugnacité, que ce soit pour la réforme de l’assurance-santé ou le nouveau traité nucléaire avec la Russie. Qu’il termine sa démonstration en Palestine ! 

Turquie

L’inquiétant retour du Hizbullah La libération d’islamistes kurdes impliqués dans de nombreux crimes soulève des questions sur l’impartialité de la justice. Radikal (extraits) Istanbul

C

ela remonte à 1995, une époque où la violence dans la guerre contre le [mouvement séparatiste kurde de Turquie] PKK avait atteint son paroxysme et où les exécutions illégales dans le sud-est du pays étaient quotidiennes et semblaient ne jamais devoir s’arrêter. Je travaillais alors pour le quotidien Sabah et, avec d’autres collègues, nous fûmes envoyés sur le “terrain” pour constater que l’armée turque était en train de prendre l’ascendant sur le PKK. Encadrés par des officiels, il était difficile de se rendre véritablement compte de la réalité. Néanmoins, à Idil, une petite ville du sud-est du pays, j’avais réussi à rencontrer des habitants sans être flanqué de policiers. Ces

habitants étaient plus à l’aise pour parler. J’avais alors été frappé par le fait que, lorsqu’ils évoquaient les actions armées, ils ne mentionnaient jamais le PKK, mais faisaient allusion au Hizbullah [qui n’a aucun rapport avec le Hezbollah libanais]. J’avais fait part de ces opinions au gouverneur, qui m’avait alors rétorqué : “Ceux-là, nous les contrôlons.” Le Hizbullah était donc sous le contrôle de l’Etat, et il n’y avait dès lors aucune raison de se tracasser… Les habitants de la région [les Kurdes] considéraient que cette organisation faisait partie de l’appareil d’Etat. D’ailleurs, dès qu’Abdullah Öcalan [le chef du PKK] a été arrêté par les services secrets turcs, en 1999, et que le PKK a mis alors un terme à sa lutte armée, l’Etat s’est soudainement retourné contre le Hizbullah et a dévoilé ses crimes atroces. Le leader du Hizbullah, Hüseyin Velioglu, a été tué par la police à Istanbul en janvier 2000, et on a affirmé que cette organisation avait été définitivement liquidée. Mais, dix ans plus tard, le Hizbullah refait son apparition parce

que plusieurs de ses membres pourtant condamnés à la perpétuité viennent d’être remis en liberté dans le cadre de l’application d’un article du code de procédure pénale permettant leur libération dès lors que la Cour de cassation n’a jamais confirmé leurs condamnations. Les images de leur sortie de prison où on les voit accueillis par des partisans en délire ont choqué l’opinion publique. Cette affaire qui porte atteinte au concept de “justice” illustre par ailleurs une nouvelle passe d’armes, et sans doute l’une des plus graves, entre le gouvernement [islamiste modéré] AKP et la haute magistrature [souvent anti-AKP]. En effet, comment se fait-il que la Cour de cassation ait fait preuve d’une telle négligence concernant les dossiers des membres du Hizbullah ? L’engorgement des dossiers n’est pas une excuse valable lorsqu’on apprend que dans d’autres cas bien précis la Cour de cassation a su faire preuve de discernement. Et si le but était de ressusciter le Hizbullah ? ! Veut-on, à la veille des élections

[législatives] annoncées pour juin 2011, redonner de la vitalité à cette organisation dont le mode opératoire au cours des années 1990 ne laisse aucun doute quant au fait qu’elle se trouve sous le contrôle de l’appareil d’Etat ? A voir l’effusion de joie d’une foule qui a accueilli ces militants libérés en dansant et en criant “Allahou Akbar”, on comprend que le Hizbullah dispose d’une base et de cellules dormantes dans la région. Veut-on dès lors utiliser ce Hizbullah pour faire barrage à la dynamique kurde qui va croissant et qui se nourrit actuellement du débat très intense sur l’enseignement en langue maternelle kurde et sur les revendications de bilinguisme turco-kurde ? Veut-on dresser un Hizbullah prétendument “pieux” face au parti prokurde BDP [Parti pour la paix et la démocratie], qui, lui, représenterait les “mécréants” ? On a bien compris que l’attitude de la Cour de cassation suscitait ce type d’interrogation. Reste à savoir où se situe le gouvernement AKP par rapport à ce Hizbullah. Cengiz Candar


Courrier international | n° 1054 | du 13 au 19 janvier 2011 Jusqu’aux accords d’Oslo (1993), la liberté de circulation des Palestiniens des Territoires occupés était presque totale. Après 2000, l’édification du mur de séparation

s’est doublée de l’adoption d’une “loi sur la citoyenneté et l’entrée en Israël”. Censé répondre à des impératifs de sécurité, ce texte durcit les conditions d’octroi de



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permis de séjour aux Palestiniens en Israël et est destiné à rendre quasi impossibles les mariages entre Arabes israéliens et Palestiniens et la naturalisation de ces derniers.

Israël

Et si mon fils épousait une goy ? En prenant l’exemple des unions entre Juifs et non-Juifs, l’ancien président du Parlement Avraham Burg attaque le racisme qui dénature le message humaniste du judaïsme. Ha’Aretz Tel-Aviv

L

es lettres envoyées par les rabbins – invitant les propriétaires juifs à ne pas louer à des Arabes ni à des non-Juifs [voir CI n° 1043, du 27 octobre 2010] – puis par les épouses de rabbins – exhortant les Juives à ne pas avoir de petits amis arabes et à ne pas travailler dans des endroits où elles seraient en contact avec des non-Juifs – viennent réveiller tous les démons d’Israël. La réaction première surgit comme un réflexe et avec force : gevalt (racistes) ! Vient ensuite une réaction bien plus réfléchie, plus profonde, un questionnement : serais-je moi-même prêt à épouser quelqu’un qui n’appartiendrait pas au peuple juif ? Je me suis trouvé face à la première réponse possible il y a quelques années déjà. “Je suis d’accord avec toi sur toutes ces idées humanistes”, m’a déclaré un ami, un homme intelligent, laïque, éclairé, “mais je dois bien avouer que, si mon fils me ramenait à la maison une goy, cela me fendrait le cœur”. “Et s’il ramène un homme juif ?” ai-je alors risqué. Après une longue hésitation, il a répondu en toute franchise : “Je préférerais un Juif homosexuel à une femme goy.” Pour lui comme pour tant d’autres, ce

 Dessin de Januszewski paru dans The Guardian, Londres.

qui compte, plus que l’être aimant qu’est son fils, c’est le Juif. La deuxième réponse possible, je l’ai trouvée tout récemment dans un article fin et courageux rédigé par Edgar Bronfman, ancien président du Congrès juif mondial, qui nous invite à rouvrir tous azimuts la tente d’Abraham, notre père à tous. Il souhaite que nous ouvrions notre cercle, que nous tendions la main et que nous adoptions dans nos familles des nonJuifs. Il veut que nous cessions de séparer et d’exclure. Heureusement pour moi, je suis déjà marié, et avec bonheur, mais cette question se posera bientôt pour mes enfants. Ils voyagent un peu partout dans

le monde, font des études et, en tant que personnes à l’esprit ouvert, rencontrent des chrétiens et des musulmans. Or, comme cet ami à moi il y a quelques années, j’ai atteint cet âge où je dois me demander, en toute honnêteté, ce que je penserais si l’un ou l’autre était en couple avec un non-Juif. Ma réponse est en fait très simple. Ce qui compte pour moi, ce n’est pas qu’ils soient juifs ou pas. La première et pour ainsi dire la seule question que je me pose pour apprécier les amis de mes enfants est la suivante : s’agit-il de gens bien ? La judéité n’est en tout cas pas ma première considération. Voilà qui nous amène à nous interroger sur ce qu’est le judaïsme. Quand les gens utilisent le mot “juif”, qu’entendent-ils par là ? Aux yeux de ces rabbins et de leurs épouses, auteurs de ces lettres, ainsi qu’aux yeux de tous leurs partisans simplistes et fanatiques, le judaïsme définit avant tout une communauté génétique, un lien du sang, la race de ceux qui sont “nés d’une mère juive”. C’est ainsi que ces gens-là font tout pour faire fuir les gens qui voudraient rejoindre notre communauté. Le judaïsme se définit avant tout comme un système humaniste fondé sur des valeurs et ouvert à l’humanité tout entière. C’est pour cette raison que l’origine d’un individu compte bien moins à mes yeux que les principes qui l’animent et la façon dont il vit. Je rejette catégoriquement ce principe tacite qui voudrait que tous les Juifs soient de notre côté et tous les Gentils contre nous. Il existe des Juifs terriblement méchants, et des Gentils pleins de bonté et de vertu. Et ce sont

ces derniers que je préfère, tandis que je méprise les premiers, en dépit de leur judéité. Israël ne perdurera et n’avancera que si l’ouverture l’emporte sur l’isolement, que si le peuple juif l’emporte sur les ignorants en son sein. Pour mesurer la portée de cette idée dans la vie quotidienne, il faut parfois pousser la théorie jusqu’à l’absurde. Imaginons que ma fille me présente deux gendres possibles : d’un côté le dalaï-lama, qu’elle aime de tout son cœur et de toute son âme, de l’autre le rabbin Meir Kahane [rabbin d’extrême droite assassiné en 1990], qu’elle entend épouser au seul motif de ses gènes juifs. Imaginons aussi qu’elle me demande de choisir pour elle. Mon choix serait clair et sans équivoque : le dalaï-lama serait mon gendre d’élection, celui que j’aimerais comme un fils et admirerais comme un vrai compagnon, partageant le même mode et les mêmes principes de vie. Au fil du temps, patiemment, lui et moi nous nous démènerions pour tendre des ponts de compréhension entre la vérité de sa vie et les fondements de notre famille. Ensemble nous créerions un esprit de famille bien plus large que ce judaïsme obtus aux horizons limités. Le prêtre tibétain a beau de ne pas parler l’hébreu, il vit dans la “langue juive”. En revanche, si ma fille choisissait Kahane ou l’un de ses semblables, simplement parce qu’il est juif par son sang, malgré ses valeurs et son langage répugnants, c’est tout mon monde qui s’effondrerait. Je ferais tout mon possible pour être à ses côtés, mais mon cœur, qui connaît la vérité, serait brisé de savoir ma fille raciste. Avraham Burg

Après tout, c’est bien connu, toutes les Palestiniennes transportent des explosifs dans leurs sous-vêtements. D’autres iront jusqu’à soutenir que ces cœurs d’artichaut sont des traîtres, des ennemis d’Israël, des collabos ou que sais-je encore. Mais, à mes yeux, ces Israéliennes sont des héroïnes. Certes, elles enfreignent la loi du pays et elles sont les premières à le savoir. Elles affirment ouvertement leur refus de reconnaître une législation qui permet à tout Juif de voyager librement à travers tout le territoire situé entre la Méditerranée et le Jourdain, tout en privant les Palestiniens de ce même droit. Avons-nous oublié Abie Nathan [pacifiste israélien décédé en 2008], ce héros de la paix qui fit de la prison pour avoir pris langue avec l’OLP au début des années 1980 et sciemment enfreint la loi israélienne ? Quelques années plus tard, cette loi fut jugée absurde

et stupide et finit par être abrogée. Le moment n’est-il pas venu de nous interroger sur les vertus de la loi sur l’entrée en Israël ? Combien d’années devrons-nous encore attendre avant de comprendre qu’une telle législation est inutile ? Ilana Hammerman et ses amies nous montrent ce que peuvent être l’élégance, le désintéressement et la prise de risque, puisque les charges retenues contre elles sont passibles de deux ans de prison ferme. Ces femmes nous rappellent que nous ne sommes pas tous devenus des brutes et que l’occupation corruptrice n’a pas eu raison de toute humanité en nous. Elles sont des acharnées de l’humanité. En veillant à la qualité de vie d’une poignée de Palestiniennes, elles préservent la nôtre. Un de ces jours, un olivier sera planté en leur honneur, et celui-là, on ne le déracinera pas. Anat Meidan

Israël-Palestine

Derrière le mur, la plage Des Israéliennes organisent pour des Palestiniennes des journées au bord de la mer à Tel-Aviv. Une belle leçon d’engagement. Yediot Aharonot (extraits) Tel-Aviv

D

epuis quelques mois, des femmes israéliennes, parmi lesquelles figurent les écrivains Ilana Hammerman et Klil Zisapel, vont chercher des Palestiniennes dans les Territoires pour les amener sur la plage de Tel-Aviv. Ces dernières n’avaient jamais vu la mer auparavant et leurs seuls contacts avec des Israéliens se limitaient jusque-là aux soldats en armes des barrages. Après quelques heures de baignade et d’étonnement, elles retournent à leur

triste routine quotidienne, avec quelques souvenirs heureux et un horizon auquel s’accrocher. Pourtant, le Forum juridique pour Eretz Israël [un groupe de pression ultranationaliste], informé de cette initiative, a sonné le tocsin. Dans un courrier adressé au procureur général Yehuda Weinstein, les conseillers juridiques du forum ont relevé 10 clauses légales violées par ces Israéliennes. Ilana Hammerman a donc été interrogée par la police israélienne et, sans tourner autour du pot, elle a reconnu avoir sciemment violé la loi sur l’entrée en Israël [votée en 2003 et élargie en 2008, celle-ci limite drastiquement l’entrée en Israël des Palestiniens des Territoires occupés]. Certains seront choqués et affirmeront qu’avec ses consœurs elle n’a pas véhiculé des femmes, mais des terroristes.


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Courrier international | n° 1054 | du 13 au 19 janvier 2011

Economie

“Facebook & Co. Les insatiables”, titre Der Spiegel. Le magazine de Hambourg analyse “le contrôle exercé sur le moi numérique, ses désirs, ses soucis et ses aspirations”.

Le pillage de la sphère privée qui alimente les banques de données relatives aux internautes constitue un business de plusieurs milliards d’euros, explique l’hebdomadaire.

Internet

Facebook : pas question d’entrer en Bourse ! Grâce aux liquidités que vient de lui apporter Goldman Sachs, Facebook espère éviter d’avoir à faire appel au marché. Car cela l’obligerait à publier ses comptes.

estime qu’il détient environ 25 % du capital de la société, mais aussi pour Facebook, qui aura ainsi les moyens d’embaucher et de construire des centres de traitement des données. Cet investissement place également Facebook, qui gagne de l’argent grâce à la publicité, en position de damer le pion à Google et de devenir le plus beau succès de la Silicon Valley. En 2010, Facebook devrait avoir réalisé 2 milliards de dollars de chiffre d’affaires [et un bénéfice estimé à 400  millions]. L’accord conclu avec la banque d’affaires américaine valorise l’entreprise à près de deux fois ce que pesait Google le soir de son introduction en Bourse, en août  2004 (27 milliards de dollars). Ce n’est que six mois plus tard que le groupe a franchi la barre des 50 milliards de dollars.

The New York Times (extraits) New York De San Francisco

D

Bulle Internet

CWS

ans la Silicon Valley, faire son entrée en Bourse était autrefois pour une start-up un véritable rite de passage. C’était la preuve qu’elle avait réussi. Ce n’est désormais plus le cas. Grâce aux 500 millions de dollars [plus de 380 millions d’euros] injectés [fin décembre] par Goldman Sachs [et la société d’investissement russe Digital Sky Technologies, déjà actionnaire du site communautaire], Facebook dispose aujourd’hui d’importantes liquidités pour rivaliser avec des concurrents comme Google. Mais le site de socialisation – qui est désormais valorisé à environ 50 milliards de dollars – espère surtout tirer de cet accord un autre avantage, encore plus important : la possibilité de retarder son introduction en Bourse. Cela lui permettrait de continuer à échapper à la réglementation des marchés, ainsi qu’à la volatilité de Wall Street. Quant à son PDG, Mark Zuckerberg, il pourrait rester le seul maître à bord de la société qu’il a cofondée en 2004 dans sa chambre d’étudiant, à Harvard. Dans la Silicon Valley, ce genre de stratégie était impensable il y a quelques années à peine. A l’époque, des centaines de start-up, qui réalisaient un maigre chiffre d’affaires et aucun bénéfice, comme Pets.com et Webvan, se précipitaient en Bourse et les investisseurs s’arrachaient leurs actions. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui voudraient bien s’arracher les actions Facebook, mais, pour l’instant, seuls quelques happy few – de riches clients de Goldman Sachs – y sont autorisés. Le 3 janvier, la banque d’affaires a en effet proposé par courriel à certains d’entre eux d’investir dans la société. Cette offre est révélatrice de l’émergence de marchés très actifs sur lesquels s’échangent les actions de sociétés à capital fermé. Ces marchés aident des start-up porteuses comme Facebook à se doter des moyens financiers nécessaires pour entrer dans la cour des grands. Ils sont aussi devenus un moyen pour les investisseurs en capital-risque et les employés de start-up de revendre leurs

Mark Zuckerberg, PDG de Facebook. Dessin de Schot paru dans NRC Handelsblad, Rotterdam.

actions, permettant ainsi à de nombreux ingénieurs débordés de devenir millionnaires du jour au lendemain. Donc, grâce à ces marchés secondaires, M. Zuckerberg, 26 ans, le plus jeune milliardaire au monde – il n’a pas souhaité répondre aux questions du New York Times –, peut jouir des nombreux avantages qu’il y a à être coté en Bourse sans avoir à en subir les inconvénients.

Le monde à l’envers D’autres entreprises de technologies en vogue telles que Twitter, Zynga [éditeur de jeux sociaux] et Groupon [site d’achats groupés] s’appuient sur les marchés parallèles pour tenir à distance les investisseurs boursiers. Elles ne sont pas pressées d’entrer en Bourse et n’ont plus besoin de cette carte de visite. “C’est le monde à l’envers”, lance Scott Dettmer, cofondateur de Gunderson Dettmer, un cabinet de juristes qui depuis la décennie 1980 conseille les investisseurs en capital-risque, les startup et les entrepreneurs. Il y a encore quelques années, “il y avait toutes sortes de raisons économiques pour s’introduire en Bourse, mais pour les entrepreneurs c’était aussi une consécration”. Plus que tout autre entrepreneur sans doute, Mark Zuckerberg ne cache pas son désintérêt pour Wall Street. A l’âge de 22 ans, par exemple, il a refusé de vendre Facebook, pour lequel on lui offrait 1 milliard de dollars. Facebook ne pourra toutefois pas

rester indéfiniment une société à capital fermé. Selon la réglementation fédérale, toute entreprise qui compte au moins 500 actionnaires est tenue de publier ses résultats financiers. Ne pas être coté en Bourse perd alors pratiquement tout intérêt. L’investissement de Goldman Sachs, qui représente moins de 1 % du capital de la société, a été conçu en partie pour contourner cette législation. [La banque, qui a créé une structure spécifique chargée de vendre les titres à ses clients, considère que celle-ci compte pour un seul actionnaire quel que soit le nombre d’investisseurs qui lui achètent ensuite des actions.] Mais cela ne saurait durer. La Security and Exchange Commission [SEC, le gendarme de la Bourse] enquête actuellement sur ces marchés secondaires, et les autorités de contrôle pourraient bien décider que ce qui est bon pour Facebook ne l’est pas nécessairement pour les investisseurs. Pour l’heure, cette énorme injection de liquidités est un vrai succès non seulement pour M. Zuckerberg, dont on

Bouder Wall Street sera bientôt un luxe que seules quelques start-up pourront encore se permettre

Les deux entreprises ont beau être devenues ennemies, leurs fondateurs partagent la même méfiance à l’égard de Wall Street. Peut-être parce qu’ils ont été les témoins privilégiés des ravages causés par l’éclatement de la bulle Internet [à partir de mars 2000]. Comme Mark Zuckerberg, les fondateurs de Google, Larry Page et Sergey Brin, ont créé deux types d’actions, ce qui leur a permis de garder le contrôle de leur entreprise après leur introduction en Bourse. Ils se sont également juré de ne pas dépendre des investisseurs à court terme. Mais Mark Zuckerberg, lui, peut profiter de ce nouveau marché en pleine expansion où s’échangent les actions des entreprises privées – un avantage dont n’ont pas bénéficié les fondateurs de Google. Grâce à des plates-formes d’échanges privées comme Second Market et SharesPost, les actionnaires externes et internes de ces sociétés non cotées peuvent désormais vendre leurs titres. Pour les start-up d’aujourd’hui, cela représente une alternative à l’introduction en Bourse. Mais, d’après certains experts, bouder Wall Street sera bientôt un luxe que seules quelques start-up pourront encore se permettre. “Les choses ont considérablement changé pour les 2 % d’entreprises qui, comme Facebook, sortent du lot”, estime Lise Buyer, de Class V Group, qui conseille les entreprises sur leur introduction en Bourse. Selon cette ancienne cadre de Google, qui a participé à la mise sur le marché des actions du groupe, “si vous êtes un fabricant de semi-conducteurs, une entreprise de biotechnologies ou un éditeur de logiciels, les investisseurs ne vont pas vous signer un chèque en blanc tant que vous ne publierez pas vos résultats”. Miguel Helft


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Dossier Spéculation

La bulle 3.0 va-t-elle éclater ? La société de Mark Zuckerberg est désormais évaluée à 50 milliards de dollars. Mais cette estimation flatteuse ne repose sur rien de tangible. The Street (extraits) New York

D

epuis quelque temps, Facebook fait beaucoup parler de lui. L’histoire de la création du site a fait l’objet d’un film [The Social Network, de David Fincher, sorti en 2010], qui pourrait, dit-on, décrocher un oscar. Son fondateur, Mark Zuckerberg, a été désigné personnalité de l’année 2010 par le magazine américain Time. Et aujourd’hui, grâce à un apport de 500 millions de dollars [plus de 380  millions d’euros] de la banque Goldman Sachs et de la société russe Digital Sky Technologies, le réseau social vaudrait la bagatelle de 50 milliards de dollars. Vraiment ? Si cette estimation est juste, Facebook pèserait plus que Yahoo!, eBay ou Time

Warner, et se rapprocherait de géants du web comme Amazon et Google. Sur quoi repose au juste cette évaluation ? Certains experts des médias comparent Facebook à Disney, estimé à quelque 70 milliards de dollars. Mais Disney détient des biens réels, tangibles, sur lesquels asseoir sa valeur : parcs, hôtels, bateaux de croisière, icônes avec lesquelles estampiller une ribambelle de produits dérivés, des tee-shirts jusqu’à la vaisselle, ainsi qu’une impressionnante collection de films d’animation classiques. Facebook, lui, possède un réseau virtuel, lequel, selon Time, relie entre eux un douzième des habitants de la planète. Cela étant, comme le souligne The Wall Street Journal, Facebook doit s’acquitter de colossaux frais d’infrastructure (700 millions de dollars annuels, par exemple, pour faire fonctionner ses deux centres de traitement et de stockage des données), et ses résultats n’ont encore jamais

été publiés. Alors, quand un investisseur achète une fraction de Facebook, qu’obtient-il exactement ?

Publicité ciblée L’explosion fulgurante de la valeur des réseaux sociaux en ligne comme Facebook et Twitter évoque étrangement l’envol, il y a quinze ans, des entreprises en ligne à l’origine de la “bulle Internet”. Des visionnaires avaient alors perçu le potentiel du web – sa capacité à devenir ce qu’il est aujourd’hui. Les sociétés virtuelles s’étaient multipliées et poussaient comme des champignons au fur et à mesure que les investisseurs y versaient des flots d’argent. Certaines, comme Google et Amazon, ont su développer une présence en ligne stable et une valeur financière solide. Mais beaucoup – dont Geo Cities, Freeinternet.com et theGlobe.com – ont vite vu leur valeur  Dessin d’Ares , Cuba.

dégringoler lorsqu’il est apparu que leur croissance galopante n’engendrait pas de profits. Les investisseurs qui vendirent leurs actions Internet avant l’explosion de la bulle firent fortune, tandis que les autres y laissèrent leur chemise. Alors, combien vaut réellement le réseau d’utilisateurs de Facebook ? Le potentiel est clair. Lorsque autant de personnes se rassemblent dans un espace (virtuel) en fournissant une telle quantité d’informations personnelles, elles créent une plate-forme de publicité ciblée sans précédent. Du moins le feraient-elles si elles étaient sur ce site pour faire des achats. Quand eBay et Amazon suggèrent des produits à leurs clients, c’est que ces derniers ont déjà fait preuve d’intérêt pour des produits similaires. Or les gens vont sur Facebook pour de multiples raisons : pour retrouver de vieux amis, partager des photos, faire de nouvelles rencontres et parler d’eux-mêmes, parfois sans fin. Apprécieront-ils que leurs conversations virtuelles soient interrompues par de la publicité, ciblée ou non ? Rien n’est 40


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Dossier Stratégie 39  moins sûr. Les plaintes qui s’élèvent dans de nombreux pays à propos du défaut de protection de la vie privée sur Facebook s’inscrivent dans un mouvement d’inquiétude plus général suscité par l’utilisation des données personnelles en ligne. En décembre, la Federal Trade Commission [agence américaine notamment chargée de faire appliquer le droit de la consommation] a proposé un cadre qui, entre autres, permettrait aux utilisateurs de Facebook d’empêcher les publicitaires d’accéder aux informations relatives à leurs centres d’intérêt. Si ce dispositif est mis en place et s’il est largement utilisé par les abonnés de Facebook, cela pourrait sérieusement écorner la valeur du site comme plate-forme de marketing ciblé. L’investissement massif de Goldman Sachs dans Facebook a produit quelques effets intéressants. En premier lieu, il permet à Facebook de repousser son introduction en Bourse. Ce qui signifie que, pour l’instant du moins, l’entreprise n’est pas contrainte de publier des informations financières. Ensuite, Goldman Sachs est désormais dans une position idéale pour mener à bien cette introduction quand elle se produira, peut-être au cours de l’année 2012.

Profits virtuels On peut toutefois se demander si la capacité de Facebook à générer des profits n’est pas plus virtuelle que réelle. L’investissement de Goldman Sachs a sans nul doute renforcé la valeur apparente de la société. Au demeurant, les investisseurs du site, y compris ses employés, finiront un jour par vouloir se retirer pour prendre leurs bénéfices. Mais, s’il s’avère que Facebook n’est pas à la hauteur des attentes et n’engendre pas suffisamment de revenus publicitaires, les professionnels du capital-risque, qui, eux, investissent à long terme, pourraient y laisser des plumes. On peut espérer que Goldman Sachs a mieux à faire que de gonfler la valeur apparente de Facebook dans le but de dégager des profits rapides pour ses clients. Cela étant, les investisseurs devraient se souvenir qu’en 2010 la banque d’affaires a été poursuivie pour une gigantesque fraude par la Securities and Exchange Commission [l’organisme de contrôle des marchés financiers]. La banque a payé 550 millions de dollars pour mettre fin aux poursuites, admettant que la documentation commerciale relative au produit financier mis en cause était “incomplète”. Goldman Sachs serait en train d’apporter la touche finale à un rapport sur sa déontologie et ses pratiques commerciales qui devrait être publié avant la fin du mois de janvier. Les investisseurs potentiels de Facebook auront peut-être envie de lire ce document avant de placer leurs capitaux réels dans une entreprise virtuelle. Car, comme l’a montré la bulle Internet, les profits potentiels ne se matérialisent pas toujours. Lauren Bloom

Une excellente affaire pour Goldman Sachs L’investissement de la banque dans Facebook devrait se révéler bien plus rentable pour elle-même que pour ses clients. The New York Times (extraits) New York

A

vant que Goldman Sachs ne décide de prendre une participation dans Facebook, l’un des plus importants fonds d’investissement de la banque avait refusé l’affaire, affirment plusieurs personnes bien informées. Goldman Sachs Capital Partners, qui gère et investit pour des fonds de pension et des fonds souverains, mais également pour des associés [partners] de Goldman, s’est vu le premier proposer d’investir dans le réseau social, indiquent ces sources. Sa maison mère lui permet en effet d’étudier avant tout le monde nombre de ses projets. Mais le responsable de Goldman Sachs Capital Partners, Richard Friedman, a jugé l’opération Facebook inadaptée à ses clients en raison d’une valorisation élevée, et aussi parce qu’elle ne correspondait pas à ses critères de placement. Cet investissement de 450 millions de dollars valorise l’entreprise Internet à 50 milliards de dollars. Selon certains spécialistes du secteur, il faudrait que la croissance de Facebook s’accélère très fortement dans les prochaines années pour justifier un prix aussi élevé. L’année dernière, Facebook a réalisé quelque 2 milliards de dollars de chiffre d’affaires, pour environ 400 millions de bénéfices, selon des sources bien informées, contre 770 millions et 220 millions respectivement en 2009. [L’entreprise vaut donc 25 fois son chiffre d’affaires estimé, alors que, selon son cours actuel en Bourse, Google vaut 7 fois son chiffre d’affaires.] Après le refus de M.  Friedman, la banque a procédé elle-même à l’investissement, en l’intégrant dans son bilan. Elle

 Volcan. Dessin de Bertrams paru dans Het Parool, Amsterdam.

a ensuite proposé à ses clients fortunés d’acheter des actions Facebook supplémentaires, pour un montant total de 1,5 milliard de dollars. Mais la décision de M. Friedman les a fait réfléchir, et certains ont refusé l’offre. Les détracteurs de Goldman Sachs reprochent depuis longtemps à la banque d’affaires de faire passer ses intérêts avant ceux de ses clients. Dans le dossier Facebook, la banque met 450 millions de dollars sur la table, ce qui valorise donc la société à 50 milliards de dollars. De leur côté, les clients de Goldman paient 4 % de frais

Russie

Un investisseur avisé Iouri Borissovitch Milner, 49 ans, vient d’être déclaré “homme d’affaires de l’année 2010” par le quotidien financier russe Vedomosti. L’entrepreneur, qui possède désormais 10 % du capital de Facebook via le fonds d’investissement Digital Sky Technologies (DST), qu’il a fondé en 2005, ne manque pas de flair. Avec, entre autres,

les portails Port.ru, puis Mail.ru, le site d’enchères Molotok.ru, le site d’emplois Headhunter.ru, le réseau de camarades de classes Odnoklassniki ou encore V kontakte, principal réseau social en Russie, il a multiplié les succès dans l’Internet russe. Depuis trois ans, Milner compte parmi ses partenaires l’oligarque multimilliardaire russe d’origine ouzbèke Alicher Ousmanov, avec les

fonds duquel il achète des parts dans des sociétés occidentales comme Facebook, Groupon et Zynga. Milner a été sélectionné par le magazine américain Fortune comme l’un des cinq investisseurs dans les nouvelles technologies les plus avisés de 2009, puis, en octobre dernier, comme l’un des hommes d’affaires de l’année 2010.

d’entrée et 0,5 % de frais de gestion pour leurs actions, et renoncent à 5 % de leurs gains. Par conséquent, Facebook devrait valoir près de 60 milliards de dollars avant qu’ils commencent à gagner de l’argent. Outre ces frais, diverses activités annexes pourraient rapporter gros à Goldman Sachs, en particulier une éventuelle entrée en Bourse de Facebook, susceptible de se produire dès 2012. Bref, l’opération resterait rentable pour la banque même si la valeur du site Internet tombait à 40 milliards de dollars, si l’on en croit les estimations des analystes. “Si cet investissement lui permet de s’occuper de l’introduction en Bourse de Facebook, il se révélera une bien meilleure affaire pour elle que pour tous ses clients”, commente Barry Schuler, directeur général de la société de capital-risque Draper Fisher Jurvetson. A la différence des courtiers de Wall Street qui vendent des actions aux investisseurs, M. Friedman gère des fonds pour le compte de tiers. Il est donc de sa responsabilité fiduciaire d’agir dans le meilleur intérêt de ses clients. De son côté, Goldman n’a pas la même obligation envers nombre de clients dont elle gère la fortune privée, parce qu’elle ne leur dispense pas de conseils en investissement ; la société ne joue qu’un rôle de facilitateur. Pour participer à l’opération Facebook, le ticket d’entrée est de 2 millions de dollars, et les acheteurs doivent conserver leurs actions jusqu’en 2013. Andrew Ross Sorkin et Susanne Craig


l.c om

Ecologie

Le a w r s in ww ch te .c rn ou iv at rr e io ie s na r

Courrier international | n° 1054 | du 13 au 19 janvier 2011 Le bio n’est pas encore au goût du jour sur les étals des marchés de Phnom Penh, où se retrouvent légumes au sulfite et viandes au formol. Un constat peu



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ragoûtant de l’hebdomadaire Cambodge Soir, présenté dans le n° 1041 de Courrier international, paru le 14 octobre 2010.

Agriculture biologique

Un insecticide vietnamien très épicé Pour protéger leurs cultures contre les parasites, des paysans du centre du pays utilisent un cocktail efficace d’ail, de piment et de gingembre. Thanh Niên Hô Chi Minh-Ville

D

epuis près de deux ans, les paysans du hameau de Khe Su (village de Lôc Tri, district de Phu Lôc, province de Thua Thiên-Huê) appliquent une méthode d’éradication des parasites tout à fait originale. Ils utilisent en effet du piment, de l’ail, de l’oignon, du gingembre, entre autres, pour fabriquer un produit contre les insectes qui s’attaquent aux cultures. Pour que nous puissions nous en rendre compte de nos propres yeux, Pham Van Biên, un agriculteur du hameau, va chercher dans sa cuisine une poignée de piments, d’ail, d’oignons frais et autres légumes. Il met tous les végétaux dans un mortier, les réduit en poudre, y ajoute de l’eau et une décoction de son et de riz dans des proportions conformes à une formule préétablie. Il verse ensuite le mélange dans un pulvérisateur, puis en asperge les champs de liserons d’eau (Ipomoea aquatica), de rau dên (une espèce d’amarante), de gombos et d’aubergines. Selon Pham Van Biên, depuis qu’il utilise cette préparation, ses cultures maraîchères n’ont plus jamais la visite d’un seul parasite. “Ce n’est pas nous qui avons inventé cet insecticide, explique Cao Thanh, un autre paysan,

Des chercheurs vietnamiens et japonais ont inventé la recette mais Pr Lê Dinh Huong, de l’université d’agriculture et de sylviculture de Huê, et des cadres du projet de la Jica [Japan International Cooperation Agency, l’Agence japonaise de coopération internationale]. Ils sont venus nous donner une formation et nous guider. Ils avaient vu que, pour travailler la terre, cultiver nos champs, soigner nos cultures, nous étions obligés de nous servir de beaucoup de produits chimiques nocifs pour combattre les parasites. Maintenant, on sait comment fabriquer des engrais et des pesticides à partir de fruits et légumes naturels, à la fois non polluants pour l’environnement et non toxiques pour les consommateurs. C’est vraiment formidable.” Cao Thanh ne s’est pas contenté d’utiliser les engrais et les insecticides à base de produits 100 % naturels ainsi obtenus pour traiter ses cultures potagères. Il a audacieusement réservé une parcelle de près de 500 mètres carrés à une expérience de culture de riz biologique, qui s’est

 Dessin de James Taylor paru dans The Sunday Telegraph, Londres. révélée plus que concluante. A la dernière récolte, le rendement y est en effet aussi élevé que sur le reste de ses rizières, qui avaient été traitées avec des engrais et des pesticides chimiques. Qui plus est, la qualité du riz cultivé dans le champ expérimental est nettement supérieure et son grain particulièrement beau. “L’année prochaine, je vais généraliser cette méthode de culture à la totalité de mes terres”, annonce avec confiance Cao Thanh. Les paysans de Khe Su fabriquent aussi des engrais et des pesticides naturels à partir du vinaigre de charbon et des graines de neem (un arbre exotique également appelé margousier, Azadirachta indica A. Juss), selon un procédé que leur a présenté Shugo Hama, un spécialiste de l’agriculture biologique de l’université d’agriculture et de technologie de Tokyo. M. Shugo Hama a passé des années à étudier les techniques traditionnellement employées dans les campagnes de son pays, avant d’en faire la synthèse pour les diffuser auprès des paysans du Vietnam, dans le cadre de projets en faveur de l’agriculture engagés par la Jica. Il s’agit d’apporter une assistance technique, de conseiller et d’enseigner des techniques de production sans danger pour l’environnement et les consommateurs. Grâce à ces programmes, les agriculteurs de Khe Su ont appris le procédé de compostage par fermentation microbienne pour transformer balles de paddy, paille, branchages et feuillages en engrais naturels. Désormais, ils savent aussi brûler du charbon pour en extraire un vinaigre qui, une fois mélangé aux graines de neem, donne un insecticide efficace. Le Pr Lê Dinh Huong s’est joint à l’action de la Jica à Khe Su. “A vrai dire,

commente-t-il, l’idée d’utiliser des pesticides d’origine végétale n’est pas nouvelle. D’autres pays ont adopté ces méthodes depuis longtemps déjà. Mais on a tellement eu recours aux produits chimiques pour assurer un développement aussi rapide que rentable de l’agriculture qu’on a progressivement oublié les techniques traditionnelles. Cependant, les effets nocifs sur la santé humaine des résidus chimiques contenus dans les aliments ont été amplement démontrés, suscitant aujourd’hui de vives inquiétudes. C’est pourquoi on observe maintenant un retour

à des méthodes de production traditionnelles, éprouvées dans le temps, saines et non polluantes.” Selon Nguyen Tam, chef du hameau de Khe Su, si l’on veut que ce projet de cultures biologiques se développe largement dans le pays, il faut qu’il entre dans le cadre d’une politique globale de l’Etat. En l’absence d’un soutien des pouvoirs publics, les paysans resteront obnubilés par la perspective de profits plus élevés et plus rapides procurés par les engrais et les pesticides chimiques. Bùi Ngoc Long


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Médias

Les médias dans les foyers afghans (en % de foyers équipés)

63 % Radio

48 % Télévision

13 % Presse

4% Internet

Source : Altai Consulting.

Télévision

Saad Mohseni, l’homme qui a révolutionné la télé afghane A la tête de Moby, le plus grand groupe de médias du pays, un Australo-Afghan a banalisé les émissions où hommes et femmes se côtoient. Une liberté de ton qui irrite autant les talibans que le gouvernement Karzai. The New Yorker (extraits) New York

C

haque jour à Kaboul, responsables politiques et journalistes en quête d’informations fraîches se rendent dans le quartier cossu de Wazir Akbar Khan jusqu’à l’impasse barricadée qui mène aux bureaux de Moby, le premier groupe de médias d’Afghanistan. Ils viennent tous y rencontrer son président, Saad Mohseni. Généralement, M. Mohseni, un être affable aux allures de politicien, se lève pour gratifier ses visiteurs d’une accolade, puis retourne s’asseoir à son bureau, où un BlackBerry, deux téléphones portables et un ordinateur MacBook Air sont constamment allumés. Quinze petits écrans de télévision plats dont on a coupé le son tapissent les murs de son bureau. Saad Mohseni parle très vite, au point parfois de manger ses mots. Mais il écoute aussi attentivement qu’un psychologue et recueille ses informations via un impressionnant réseau de sources : Afghans progouvernementaux ou antigouvernementaux, responsables américains, correspondants étrangers, agents de renseignements, hommes d’affaires, chefs tribaux et même leaders talibans. “Saad est au centre de tout ce qui se passe à Kaboul”, explique son ami Tom Freston, cofondateur de MTV et membre du directoire de Moby. Le groupe détient la chaîne de télévision Tolo TV et la radio Arman, les médias les plus populaires du pays. Il comprend également une société de production de musique, une autre chaîne de télévision, une agence publicitaire et une société de production d’émissions télévisées et de films. En juillet 2010,, le groupe a lancé Tolo News, une chaîne de télévision par satellite qui diffuse des informations vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ce n’est pas un hasard si M. Mohseni est surnommé le “Rupert Murdoch d’Afghanistan”. Saad Mohseni détient et dirige le groupe Moby avec ses frères, Zaid et Jahid, et sa sœur, Wajma, mais c’est lui le visage public du groupe. Pourtant, son charisme ne fait pas l’unanimité. Les fondamentalistes musulmans le considèrent comme “anti-islamique”, car il autorise des femmes à côtoyer les hommes sur ses chaînes de radio et de télévision. Mohseni est un fervent opposant des talibans et un farouche

partisan des Etats-Unis – certains l’accusent même d’être un agent américain. Karzai ne porte pas non plus dans son cœur les méthodes du personnage. Au mois de février, Tolo TV a diffusé les images d’un attentat suicide à Kaboul. Le gouvernement Karzai a vertement critiqué cette couverture en direct, arguant que de telles images permettaient aux talibans de voir comment les forces de sécurité se déployaient après l’attaque. En Afghanistan, 70 % à 80  % de la population sont analphabètes, c’est pourquoi les médias dominants sont la radio et la télévision : aujourd’hui, on estime que huit Afghans sur dix possèdent une radio, et quatre sur dix un téléviseur. Le public de Moby se concentre à Kaboul et dans quelques autres grandes villes afghanes où l’approvisionnement en électricité est relativement fiable. Le groupe emploie sept cents personnes en Afghanistan et quarante dans ses bureaux de Dubaï. Les émissions politiques et les programmes de divertissement de Moby ont un immense impact, en particulier dans les zones urbaines. D’autant que, progressivement, les médias ont transformé le statut des femmes dans le pays. Les jeunes filles regardent des séries et s’affirment dans leur foyer. D’ailleurs, 40 % des employés de Moby sont des femmes. Aîné d’une famille de quatre enfants, Saad est né le 23 avril 1966 à Londres, où son père travaillait pour le corps diplomatique afghan. Puis, alors que Saad n’avait pas encore 3 ans, la famille est retournée en Afghanistan. Musulmans modérés, ils parlaient le dari à la maison. La famille a souvent déménagé –  Londres, Kaboul, Islamabad, Tokyo  – puis, un an après l’invasion de l’Afghanistan par l’Union

soviétique [décembre 1979], son père a démissionné et demandé l’asile : en 1982, la famille est allée se réfugier en Australie. En 1988, après avoir travaillé dans une banque, Saad Mohseni est devenu négociant en matières premières et responsable de portefeuilles d’investissement, s’est installé à Londres, puis est reparti pour l’Australie quelques années plus tard. Il avait entendu parler d’un grand-oncle, en Ouzbékistan, qui était un des premiers exportateurs de karakul, ce chapeau qu’arbore aujourd’hui le président Karzai. En octobre 1995, il part en Ouzbékistan pour y faire des affaires. Saad Mohseni y a mis sur pied un vaste commerce, vendant de tout, depuis des téléviseurs jusqu’à de l’huile de cuisine et de la farine.

Des seins à moitié dénudés Après la chute des talibans, Saad Mohseni et ses frères se sont cette fois intéressés à l’Afghanistan. Ils ont fondé la société Moby Capital Partner en février 2002. Pour lancer Arman, une station de radio FM à Kaboul, il leur fallait 500  000  dollars [381 000 euros]. Or, à l’époque, les Mohseni ne pouvaient mettre que 300 000 dollars [228  000  euros] sur la table. Saad Mohseni a alors fait part de ses projets à un ami, Ahmed Rashid, célèbre journaliste et écrivain pakistanais. Quelques jours plus tard, celui-ci convainquait Andrew Natsios, l’administrateur de l’Agence américaine pour l’aide internationale (Usaid), d’investir dans la nouvelle radio. Il débloque 228 000 dollars [174 000 euros]. Arman est ainsi devenue la première station de radio privée du pays. A l’époque, en effet, exception faite des radios à ondes courtes, que certains citoyens téméraires se risquaient à écouter, en Afghanistan, il

n’y avait qu’une radio, diffusant majoritairement des chants religieux et détenue par l’Etat : La Voix de la charia. Arman a commencé à émettre sur les ondes en avril 2003, avec une équipe de vingt personnes, dont faisait partie Massoud Sanjer, ex-journaliste à La Voix de la charia. A 17 ans, portant la barbe et le turban, il lisait les informations pendant quinze minutes chaque soir, pour gagner 10 dollars chaque mois. Quelques années plus tard, il a été engagé par Arman, avec un salaire cinquante fois plus élevé. De 9  heures du matin jusqu’à midi, cinq jours par semaine, il alterne tubes de Shakira et de Madonna, morceaux afghans et musique de films bollywoodiens. Quant à Tolo TV, elle a été inaugurée en octobre 2004, avec une programmation axée sur l’information et quelques émissions de divertissement. Tolo signifie “aube” en dari. Dans les premiers temps, Saad Mohseni a lancé Hop, un programme musical du type MTV, avec des animatrices qui retiraient parfois leur foulard et des vidéos montrant des femmes se déhanchant de façon suggestive. Le porte-parole de la Cour suprême afghane a alors déclaré : “Il est inacceptable de voir à la télévision, comme sur la chaîne Tolo, une femme aux seins à moitié dénudés ou un homme et une femme en train de se sucer mutuellement les lèvres.” Jahid Mohseni a négocié l’achat de séries indiennes, des épisodes de trente minutes de romance, de trahison et de tension érotique. Le Conseil des oulémas, qui avertit le gouvernement fédéral sur les questions de conformité à l’islam, a condamné ces séries, selon lui anti-islamiques, et le Parlement a voté leur interdiction. Au mois d’avril 2008, le ministre de l’Information et de la Culture, Abdul

Presse écrite

Quelques perles trop rares Malgré un nombre important de publications (on en comptait environ 800 en septembre 2010), la presse écrite joue un rôle marginal en Afghanistan. La plupart des journaux sont de mauvaise qualité et ont une faible diffusion (moins de 5 000 exemplaires). Dans une ville afghane, contrairement à celles des pays voisins comme le Pakistan ou l’Iran, les kiosques à journaux sont rares. On reconnaît les quotidiens gouvernementaux

tels que Anis, Hewad et The Kabul Times à leur maquette triste, en noir et blanc, sans illustrations, et à leurs articles qui relaient l’agenda administratif des gouvernants. Deux quotidiens se font cependant remarquer pour leur indépendance de ton : Mandegar (“Permanent”), créé en 2009 durant la campagne électorale présidentielle, et Hasht Sobh (“8 Heures du matin”), fondé en 2006. Très critique envers le

président Karzai, le premier privilégie des articles courts, aux titres percutants . Tiré à 12 000 exemplaires, ce journal est très apprécié des étudiants sur les campus. Le second, qui ne compte que dix pages, diffusé à 15 000 exemplaires. Ses thèmes de prédilection sont les droits de l’homme et les minorités ethniques. Quelques bons magazines circulent également. Killid, le plus populaire, dont les 40 pages contiennent des

articles en dari, en pachto et en anglais, propose des sujets politiques et des pages sportives et culturelles. En Afghanistan, “il est impossible pour la presse écrite de survivre sans subventions”, déplore le groupe de médias Killid. Seul le bimensuel gratuit Sada-e-Azadi semble échapper à ces problèmes. Tiré à 500 000 exemplaires, il est entièrement financé par l’ISAF, la Force internationale d’assistance et de sécurité.


Courrier international | n° 1054 | du 13 au 19 janvier 2011 11 %

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43

6% 6% 4% 3% 2%

KATE BROOKS/COSMOS

Les goûts des téléspectateurs (part d'audience selon le type de programme) Matinales Séries Emissions religieuses Emissions musicales Humour Jeux Autres Emissions politiques Actualités Source : Altai Consulting.



 Dans le studio de Tolo TV à Kaboul, Saad Mohseni au centre, l’un de ses collaborateurs à gauche et la présentatrice Benafsha Sadeqi.

Karim Khurram, a donc ordonné à Tolo et à ses consœurs de supprimer ces émissions de leur grille de programmes. Tolo n’a pas cédé. “Je pense qu’il ne faut pas se prosterner devant l’establishment religieux, déclare Saad Mohseni. Je veux une chaîne qui plaise à tous.” En 2008, alors qu’il était en procès, Saad Mohseni a rendu visite au président afghan. Hamid Karzai, agacé par la controverse, lui a aussitôt demandé : “Qu’en estil des séries télévisées  ? Elles ne sont pas conformes à nos traditions.” Et Saad Mohseni de répondre : “Monsieur le président, si ces émissions font sourire chaque soir des millions de visages afghans, de quel droit le gouvernement priverait-il le peuple de ces moments de joie ?” Au printemps 2010, le gouvernement et le Conseil des oulémas se sont ravisés et ont abandonné leurs poursuites. Les bulletins d’informations de Tolo irritent souvent les dirigeants afghans et parfois les responsables américains. Par exemple, quand la chaîne de télévision nationale a refusé de montrer des images d’Américains maltraitant les prisonniers d’Abou Ghraib, Tolo, elle, les a diffusées. Par ailleurs, au mois d’avril  2007, le ministre de la Justice, Abdul Jabar Sabet, a été scandalisé par un reportage de Tolo

qui le montrait critiquant l’état des prisons afghanes devant les parlementaires. M. Sabet a décidé de faire arrêter Saad Mohseni, qui se trouvait alors à Dubaï et rentrait à Kaboul en avion. Mais, avant d’embarquer, M. Mohseni avait téléphoné au vice-président afghan pour l’alerter. “Le vice-président a envoyé 20 gardes du corps devant l’avion, raconte-t-il. A l’aéroport, il y a eu des heurts entre les gardes du corps et la police, qui a fini par capituler.” Et le ministre de la Justice aussi. Reste que M. Karzai a toutes les raisons du monde de voir en Mohseni un féroce détracteur de son gouvernement. Celui-ci répète à l’envi qu’Hamid Karzai ne fait rien pour combattre la corruption ou engager des poursuites contre les talibans.

“Afghan Star”, l’émission phare Le plus grand succès de Tolo, c’est Afghan Star, l’émission la plus populaire d’Afghanistan. Tous les jeudis soir, un tiers de la population du pays, qui compte 30 millions d’âmes, estime-t-on, se rassemble devant le petit écran. A la campagne, dans les villages où il n’y a pas d’électricité, les gens emplissent leur groupe électrogène d’essence ou raccordent leur téléviseur à des

batteries de voiture pour ne pas manquer l’émission, une version locale d’American Idol [dont La Nouvelle Star est la petite sœur française], lancée en 2005. Lors d’un concours s’étalant sur une saison, des Afghans – bon nombre d’entre eux en costume traditionnel – chantent devant le public déchaîné du studio. A la fin, trois finalistes s’affrontent dans l’espoir de décrocher un prix de 5  000  dollars [3 800 euros] et un contrat d’enregistrement. Les téléspectateurs de tout le pays votent par SMS pour élire le gagnant. Il y a quelques années, Saad Mohseni a rencontré Rupert Murdoch. Les deux hommes ont plusieurs points communs : des racines australiennes, un désir de faire progresser les médias libres et le sens du business. En 2006, ils ont décidé de créer ensemble Farsi 1, une chaîne qui diffuse auprès de 120 millions de locuteurs persans dispersés en Iran, en Asie centrale et du Sud ainsi qu’au Moyen-Orient des séries turques et latino-américaines ou encore des séries d’action comme 24 Heures. Afin de ménager la sensibilité iranienne, Farsi 1 supprime ou masque les scènes de baiser et de sexe. Les bureaux de Farsi 1 se trouvent à Dubaï. Sur le tableau blanc, dans

le petit bureau de verre de l’ancien financier, on lit les mots suivants : “Yémen, Pakistan, Jordanie, Irak, EAU, Palestine, Soudan, Somalie, Ouzbékistan et musulmans américains”. Saad Mohseni explique que certaines des zones les plus agitées du globe lui paraissent offrir de bons investissements dans le secteur des médias. “Dans notre partie du monde, les vieux médias fonctionnent encore, commente-t-il. Les marchés arabes sont des marchés vierges” pour la télévision locale, poursuit-il. Selon l’homme d’affaires, pour que Moby réussisse sur ces marchés, ses programmes doivent avoir une couleur locale, sur le plan de la langue comme de la sensibilité. Du reste, il n’envisage pas de diffuser des informations dans d’autres pays que l’Afghanistan, car il ne veut pas courir le risque d’offenser les cercles politiques. “C’est notre mantra : nous ne nous impliquons pas dans la politique locale.” Pourtant, sur le long terme, l’influence de M. Mohseni sur la politique et la culture afghanes tiendra moins à ses bulletins d’informations qu’à ses émissions de divertissement, ses séries et ses vidéos musicales. Comme il le dit lui-même, “pas besoin d’être didactique pour encourager les changements sociaux”. Ken Auletta


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Technologie Informatique

La cryptographie, un art toujours perfectible A l’ère du tout numérique, le codage des informations est devenu vital. Pour les gouvernements comme pour chaque individu.

externes et leur réseau interne, ainsi que les “backups”, les données qui sont sauvegardées. Quant aux gouvernements, il est difficile de savoir ce qu’ils cryptent et comment. “Ils se servent d’algorithmes dits ‘propriétaires’ : en bref, on ne sait pas ce qu’ils utilisent, précise Grégoire Ribordy. C’est censé ajouter un degré de sécurité. Mais, comme cela réduit le nombre de personnes capables d’analyser les failles de ces systèmes, cela les rend aussi plus vulnérables…” Sauf pour les Etats qui ont les moyens de se payer une armée de hackers pour les tester.

Le Temps Genève

L

a cryptographie est un mélange de concepts mathématiques complexes et d’astuce. C’est aussi une course-poursuite perpétuelle entre crypteurs et décrypteurs, encore accélérée par l’augmentation continue de la puissance des ordinateurs. Dans ce contexte, il est souvent difficile de distinguer les gentils des méchants ou de dire de quel côté se situent les services de renseignements des Etats – démocratiques ou pas. La généralisation de la numérisation des données et des communications a fait exploser la demande en cryptographie. “Avec l’affaire WikiLeaks, les gens vont être bien plus sensibles à la problématique de la sécurité des informations”, commente Grégoire Ribordy, directeur de la société de cryptographie genevoise ID Quantique. “Envoyer un e-mail, c’est un peu comme envoyer une carte postale. On y met pourtant du contenu personnel, ou même des contrats de travail, que l’on ne coucherait jamais sur carte postale. Crypter revient à utiliser une enveloppe.” L’art du secret est pourtant ancien. César, par exemple, se servait d’un code très simple : il décalait chaque caractère du message à transmettre d’un nombre déterminé de lettres dans l’alphabet. L’illettrisme était assez élevé à l’époque pour que cela suffise. Les efforts fournis pendant la Seconde Guerre mondiale pour décrypter les messages ennemis ont donné naissance aux premiers ordinateurs.

Menaces sur les protections Il y a deux grandes catégories de méthodes de chiffrement. Les systèmes à clé secrète, ou symétrique, impliquent un échange confidentiel initial entre les deux personnes qui souhaitent partager des données – comme le nombre de lettres de décalage dans le code de César. Ils sont utilisés, par exemple, dans la téléphonie mobile. Les échanges entre le portable et l’antenne de réception sont codés au moyen d’une clé secrète, inscrite dans la carte SIM de l’appareil et dans le serveur de l’opérateur, que l’antenne sollicite au début de chaque communication. L’inconvénient de ce type de système est que l’échange initial de clés peut être intercepté. En outre, si l’on souhaite communiquer avec beaucoup de personnes, il est peu pratique de devoir transmettre une clé à chacune d’entre elles. C’est là où les systèmes à clé publique, ou asymétrique,

Un matériel de guerre

 Dessin de Krauze paru dans le New Scientist, Londres. sont avantageux. Il existe une clé connue avec laquelle quiconque peut crypter un message. Les premiers algorithmes permettant ce type de cryptage – les algorithmes RSA – ont été inventés dans les années 1970. “On sait aujourd’hui que l’armée anglaise avait déjà mis au point ce système, mais elle l’a gardé secret et elle est passée à côté de son exploitation commerciale”, raconte Nicolas Gisin, physicien à l’université de Genève et membre fondateur d’ID Quantique. Avec la progression de la puissance des ordinateurs, les différents niveaux de sécurité RSA (correspondant à diverses tailles de clés) sont toutefois en train de tomber les uns après les autres. Des clés de plus en plus longues et coûteuses en temps de calcul lors du cryptage sont nécessaires. On est donc en train de passer à des algorithmes à courbes elliptiques, des objets mathématiques qui redéfinissent les calculs d’addition et permettent d’utiliser des clés plus courtes. S’il faut néanmoins encore beaucoup de temps et d’énergie pour venir à bout de ces codes, il se peut qu’un jour un Champollion [célèbre déchiffreur de hiéroglyphes égyptiens ayant vécu au XIXe siècle] moderne trouve un moyen de les décrypter sur un PC ordinaire, fait valoir Nicolas Gisin. “Ce serait une catastrophe pour notre société. Tout argent électronique perdrait immédiatement sa valeur”,

commente-t-il, avant d’ajouter que l’Agence de sécurité nationale américaine (NSA) y est peut-être déjà parvenue. Les ordinateurs quantiques sont encore au stade embryonnaire, mais ils font peser une menace réelle sur les systèmes à clé publique. Ils devraient en effet ne faire qu’une bouchée de ce type de cryptage. Sans compter qu’avec une puissance de calcul immense on peut toujours tenter une attaque en force : c’est-à-dire en essayant successivement toutes les clés possibles. Grégoire Ribordy souligne que des petits malins sont peut-être déjà en train de stocker des données cryptées en attendant qu’apparaisse la technologie nécessaire pour les lire. Pour l’instant, beaucoup de systèmes de cryptage utilisent “le meilleur des deux mondes” : une clé publique qui permet d’échanger une clé secrète. Le traitement des données est ainsi mille fois plus rapide. L’e-banking, par exemple, fonctionne selon ce principe. C’est l’un des rares domaines, avec la téléphonie mobile, le Wi-Fi, le Bluetooth, les bancomats ou encore la télévision cryptée, où les particuliers utilisent le cryptage. Ainsi, les e-mails demeurent la plupart du temps non cryptés. “C’est aussi le cas dans beaucoup d’entreprises sérieuses, observe Nicolas Gisin. Cela commence toutefois à changer.” Les sociétés codent surtout les échanges entre les réseaux

Il existe un code dont l’inviolabilité a été prouvée : l’algorithme du masque jetable. Il est toutefois très peu pratique. La clé doit être totalement aléatoire et de la même longueur que le message. En outre, elle ne peut être utilisée qu’une fois. “C’est inapplicable, sauf pour le téléphone rouge entre Washington et Moscou, pour autant qu’il existe encore”, observe Serge Vaudenay, directeur du laboratoire de sécurité et cryptographie de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne. Les Etats surveillent de près tout ce qui touche à la cryptographie. Considérant qu’il s’agit de matériel de guerre, plusieurs gouvernements – dont ceux de la France et des Etats-Unis – ont longtemps été très restrictifs en matière d’exportation, d’importation et même d’utilisation. Les agences de renseignements ont accès à une bonne technologie cryptographique. De même que les trafiquants d’armes ou de drogue. Mais les gens ordinaires et les organisations politiques de base n’ont pour la plupart pas eu accès à une technologie cryptographique de “qualité militaire” abordable. “A une époque, la version américaine d’Internet Explorer avait une clé de sécurité de 128 bits, tandis que la version internationale en avait une de 40 bits, explique Grégoire Ribordy. Certains disent que si cela n’est plus le cas, c’est que c’était devenu incontrôlable. D’autres, plus cyniques, estiment que c’est parce que les services de renseignements peuvent aujourd’hui décrypter des clés plus longues.” Depuis, les choses se sont simplifiées avec la signature d’accords internationaux. La France, en tout cas jusqu’à une époque récente, demeurait toutefois tatillonne sur les importations, précise le spécialiste. Soit pour des questions de surveillance interne, soit pour s’assurer de la sécurité de son industrie. L’Hexagone a en effet été mêlé à plusieurs affaires d’espionnage industriel. Les autorités n’ont, en outre, libéralisé l’utilisation de la cryptographie qu’en 2004, tandis que, dans d’autres pays comme la Chine, celle-ci est toujours soumise à autorisation. Ceux qui détiennent l’art du secret ne tiennent pas à le partager. Lucia Sillig


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Lo cou ng rri er

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Imaginaire La multiplication des tables à Bourbonne-les-Bains. Un photomontage de Bernard Demenge.

Mythologie

Peut-on vivre sans les extraterrestres ? Les nombreuses observations d’ovnis, ces derniers mois, et la découverte récente d’une planète habitable ont relancé l’engouement pour les extraterrestres. Un emballement qui en dit long sur la condition humaine.

E

n 2001, l’Américain Ronald Story publiait une imposante encyclopédie des rencontres extraterrestres*. Il y analysait notre passion pour les ovnis et notait que les signalements de rencontres avec une intelligence extraterrestre arrivaient toujours par vagues. A certains moments, les médias rechignaient à traiter le sujet et, parfois, à l’inverse, ils ne cessaient d’en parler. Il semble que nous sommes actuellement sur la crête d’une de ces vagues. En outre, depuis l’été dernier, des arguments scientifiques sont venus encourager l’hystérie, ou plutôt l’“uforie” [ jeu de mots sur UFO, l’équivalent anglais d’ovni], née, comme d’habitude, d’une succession d’observations étranges. Cette fois, tout est parti de Chine, où, entre juillet et novembre 2010,  48

BERNARD DEMENGE/PICTURE TANK

Ogoniok Moscou


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L cou ong rri er

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Espace

Puis, nous avons assisté à une réaction en chaîne. Sur Internet, des observations de soucoupes volantes ont été rapportées à la pelle : cette fois, elles survolaient la Russie et la Corée. Les révélations n’ont pas tardé. A Washington, sept anciens officiers de l’armée de l’air américaine ont donné une conférence de presse pour évoquer les rencontres avec des ovnis qui s’étaient produites au cours de la guerre froide et qu’il avait fallu garder secrètes. Le capitaine Robert Salas a pu raconter un incident survenu en 1967 sur une base aérienne du Montana, où la plupart des missiles nucléaires avaient cessé de fonctionner après le passage dans le ciel d’un objet brillant de couleur rouge. Peu à peu, ces histoires dignes d’ouvrages de science-fiction ont été reprises par des journaux respectables. Ainsi The Daily Telegraph et The Washington Post ont-ils parlé, en s’étendant plus ou moins sur les détails, de ces ovnis venus faire un tour du côté des missiles nucléaires américains. Mais, tout cela a bientôt été éclipsé par une nouvelle sensationnelle : The Sunday Times annonçait que [l’astrophysicienne malaisienne] Mazlan Othman, directrice du Bureau des affaires spatiales de l’ONU (BAS), s’apprêtait à être nommée “ambassadrice La directrice du Bureau des affaires spatiales de l’ONU, Mazlan Othman .

Karadzic - El-Béchir ÉTATS-UNIS Obama globe-trotter RÉCIT “Moi, ancienne kamikaze” ANIMAUX 1/4 Le singe qui parlait www.courrierinternational.com

N° 925 du 24 au 31 juillet 2008 - 3 €

Planète habitable Vue d’artiste de l’exoplanète Gliese 581 g, découverte par des astronomes à l’automne 2010.

La vie

ailleurs Les extraterrestres dans la ligne de mire des scientifiques

AFRIQUE CFA : 2 200 FCFA - ALGÉRIE : 420 DA - ALLEMAGNE : 3,20 € AUTRICHE : 3,20 € - BELGIQUE : 3,20 € - CANADA : 5,50 $CAN - DOM : 3,80 € ESPAGNE : 3,20 € - E-U : 4,95 $US - G-B : 2,50 £ - GRÈCE : 3,20 € IRLANDE : 3,20 € - ITALIE : 3,20 € - JAPON : 700 ¥ - LUXEMBOURG : 3,20 € MAROC : 25 DH - NORVÈGE : 39 NOK - PORTUGAL CONT. : 3,20 € SUISSE : 5,80 FS - TOM : 700 CFP - TUNISIE : 2,600 DTU

M 03183 - 925 - F: 3,00 E

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Courrier international consacrait sa couverture du n° 925, du 24 juillet 2008, aux possibilités de vie et même d’intelligence ailleurs que sur Terre.

intergalactique”. Et, quand bien même elle l’a démenti dans les colonnes du Guardian, The Sunday Times n’était pas si loin de la vérité. Il n’y aura certes pas d’ambassade dans l’immédiat, mais les contacts avec les extraterrestres sont une préoccupation réelle. En octobre, par exemple, Mazlan Othman, à l’occasion d’une conférence devant la Royal Society de Londres, a fait un exposé très complet sur le rôle qu’aurait l’ONU en cas de découverte de civilisations extraterrestres. Frans von der Dunk, professeur de droit de l’espace à l’université du Nebraska, participait à cette conférence. Il nous a expliqué la situation : “Nous ne pouvons exclure l’éventualité d’une rencontre, et, le jour où elle se produira, c’est aussitôt une avalanche de questions qui s’abattront sur l’humanité. Nous devons donc par avance nous préparer à réagir. Beaucoup de gens pensent que l’ONU sera l’organisation la plus légitime pour représenter l’humanité face à des extraterrestres.” Auparavant, c’est la très sérieuse Académie internationale d’astronautique qui a débattu du sujet lors de son congrès. Celui-ci a dès lors cessé d’être méprisé par les publications honorables, et même The Economist a fini par l’aborder. L’Eglise a suivi le mouvement. Au cours de la Fête de la science britannique [en septembre 2010], le frère Guy Consolmagno, astronome à l’Observatoire du Vatican, a rassuré ses ouailles en déclarant : “Peu importe combien de tentacules compte une créature douée de raison, elle a de toute façon une âme.” Il est persuadé que la religion aidera les humains à trouver un langage commun avec les visiteurs de l’espace. Jour après jour, article après article, les extraterrestres devenaient de plus en plus réels. Jusqu’à ce jour où les scientifiques ont

LEFTERIS PITARAKIS/AP-SIPA

“Ambassadrice intergalactique”

Dossier justice internationale

na r l.c om

46  on a dénombré pas moins de huit apparitions d’ovnis dans le ciel. Le 11 septembre, un aéroport de la région autonome de Mongolie-Intérieure a même dû interrompre le trafic pendant une heure parce que les contrôleurs aériens avaient repéré des points lumineux très brillants aux trajectoires erratiques. Ces ovnis chinois ont aussitôt migré vers les journaux télévisés, avant de disparaître pour être presque immédiatement remplacés par des ovnis américains. A partir de début octobre, les New-Yorkais ont diffusé sur Twitter d’étonnantes images de feux dans le ciel, qui ne ressemblent à rien de connu.

Le a s r w in ww ch te .c iv rn ou e at rr s io ie

Le Bureau des affaires spatiales des Nations unies (BAS) s’occupe pour l’heure de problèmes très prosaïques comme la mise à jour du registre des objets spatiaux en orbite autour de la Terre et de ceux qui ont été lancés dans l’espace. Mais il s’emploie aussi à rédiger des recommandations en vue d’élaborer un droit international de l’espace. Aujourd’hui, l’activité humaine dans l’espace est régie par cinq traités internationaux et cinq principes adoptés par les pays dotés de programmes spatiaux. L’accord sur les expérimentations, par exemple, interdit la détention d’armes de destruction massive dans l’espace ou l’installation de bases militaires sur d’autres planètes. Un autre accord stipule qu’aucune planète ou corps céleste ne peut devenir la propriété d’un Etat et que les humains ne peuvent s’adonner sur la Lune ou sur Mars qu’à des activités pacifiques. Un autre oblige toute personne privée ou publique à tenir la communauté internationale informée de tout lancement d’engin au-delà de l’atmosphère terrestre. “Malheureusement”, regrette Daniel Lee, du BAS, interrogé par Ogoniok, “aucune position commune relative aux questions liées à l’existence de formes de vie extraterrestre n’a pu être trouvée. C’est ainsi que, pour l’instant, nous ne savons pas quoi faire avec les extraterrestres, ni même avec les microbes extraterrestres”.

LYNETTE COOK/NASA-AFP

Que fait exactement l’ONU ?


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Un nouveau mythe susceptible de remplacer dans nos esprits la religion, la foi dans le progrès et l’idée de la fin des temps

SHELL R. ALPERT/CORBIS

même fini par trouver leur patrie. Une équipe d’astronomes américains, dirigée par Steven Vogt, a annoncé la découverte, au terme de onze années d’observations, d’une planète susceptible d’abriter de la vie, à une vingtaine d’annéeslumière de nous. Elle est trois ou quatre fois plus massive que la Terre et tourne autour de la naine rouge Gliese 581. “Mais, surtout, d’après les calculs, elle se situe dans la ‘zone habitable circumstellaire’, c’est-à-dire à une distance telle de son étoile mère que l’eau peut y être présente dans ses trois états, liquide, solide et gazeux”, explique Alexandre Zaïtsev, spécialiste en radiolocalisation spatiale à l’Institut de radiotechnique et d’électronique de l’Académie des sciences de Russie. “Avec l’eau, la vie devient possible. En outre, il s’agit d’une planète disposant d’une masse suffisante pour retenir une atmosphère. La gravitation y est trois à quatre fois supérieure à ce qu’elle est sur la Terre, ce qui reste supportable pour un organisme un peu endurant.” Au même moment, l’astronome australien Ragbir Bhathal, l’un des membres du Programme de recherche d’une intelligence extraterrestre (SETI), est venu faire écho à cette fantastique découverte en affirmant avoir détecté, en 2008, un signal laser émanant de la zone de l’étoile Gliese 581. Pour lui, ce n’était rien d’autre qu’un message envoyé par les habitants de la mystérieuse planète. Consciente du caractère sensationnel de ces révélations, la communauté scientifique a tout de suite tenté de refroidir les ardeurs des fans d’ovnis, en répétant que les informations concernant l’existence de la planète pouvant receler de la vie n’étaient pas encore confirmées et que M. Bhathal, s’il assurait avoir capté un signal laser non identifié, n’en avait toujours pas apporté la preuve irréfutable. Selon Seth Shostak, astronome en chef du SETI, “il est relativement probable que la planète que nous avons appelée Gliese 581 g existe pour de bon, mais nous avons pu interpréter de façon erronée des données qui ne sont pas encore suffisamment précises. Les renseignements délivrés par M. Bhathal ne sont pas complets non plus, puisqu’il n’a capté qu’un seul signal, qui pourrait simplement relever d’une erreur de mesure de l’instrument utilisé.” Mais qui tient à entendre ces mises au point ? Dans des dizaines de pays, Russie comprise, les journaux télévisés du soir ont annoncé qu’une planète exceptionnelle avait été découverte et que la recherche de signes de vie était relancée.

Les soucoupes de Salem : en juillet 1952, un photographe des garde-côtes américains prend ce cliché devenu célèbre.

Depuis un demi-siècle, des flots d’informations d’intensité variable sur les visiteurs venus de l’espace ont habitué l’humanité à attendre une “prise de contact” à tout moment. Le regain d’intérêt pour les extraterrestres qui se manifeste aujourd’hui est l’un des plus puissants et des mieux organisés. “Si les ovnis n’existaient pas, il faudrait les inventer”, constate William Ramsey, maître de conférences en philosophie à l’université du Nevada. “En fait, l’humanité est incapable d’affronter la réalité et refuse de se considérer comme une minuscule tribu perdue sur une planète insignifiante flottant dans un immense néant. Les découvertes de ces derniers siècles n’ont pas réussi à nous prouver que nous avions une importance quelconque à l’échelle de l’Univers. Cette idée que d’autres voudraient venir nous étudier est l’un des ultimes moyens qu’a l’humanité de remonter dans sa propre estime.” Copernic a bouleversé la conception du monde admise jusqu’à sa “révolution”, et les scientifiques ont alors perdu le sentiment que le cosmos était habité. Depuis lors, ils n’ont eu de cesse de chercher un moyen d’apprivoiser ce sinistre infini dans lequel évolue l’humanité. En fait, la quête d’extraterrestres a toujours occupé

DR

Promesse du XXe siècle

Ovnis chinois : pas moins de huit objets lumineux ont été vus ces derniers mois dans le ciel. Ici, la photo prise par un habitant de Hangzhou, dans l’est de la Chine, en juillet 2010.

les esprits, puisque aussi bien Pythagore que Descartes admettaient la possibilité de l’existence d’autres mondes. Le XXe siècle nous a carrément promis que nous ne serions bientôt plus seuls dans l’Univers. Ainsi l’astronome soviétique Iossif Chklovski avait-il tenté de démontrer que Phobos, l’un des satellites de Mars, était en fait une création artificielle, une sphère creuse à l’intérieur. Lorsque de nouveaux appareils ont permis, en 1995, de découvrir la première planète située au-delà du système solaire



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[exoplanète], la découverte d’une autre Terre est devenue une affaire d’honneur pour les astronomes. Bientôt, le radiotélescope géant du SETI, Allen, fonctionnera à pleine puissance, avec 350 antennes. En 2022, dix-sept pays auront uni leurs efforts pour construire un télescope hors normes de plusieurs milliers d’antennes, cinquante fois plus sensible que les meilleurs équipements actuels. L’une de ses tâches sera de détecter une intelligence extraterrestre.

L’ufologie, une sorte de révolte Les médias et l’immense foule de leurs lecteurs, auditeurs et téléspectateurs ont mis beaucoup plus longtemps que la communauté scientifique à accepter l’idée de civilisations extraterrestres, mais, en revanche, ils ont tout de suite été persuadés que les aliens avaient déjà débarqué chez nous. La chasse aux ovnis a véritablement commencé après la Seconde Guerre mondiale, ce qui a fait dire au célèbre psychanalyste Carl Gustav Jung que l’origine de ce genre de rumeurs serait “la tension affective née d’un désespoir collectif”. Il a également qualifié les sphères brillantes que certains voyaient dans le ciel d’“hallucinations” collectives d’Occidentaux effrayés par la menace soviétique. Difficile de dire quelle danger se projette dans les cieux que scrutent nos contemporains, mais “il est assez évident que les idées que nous nous faisons des extraterrestres reflètent ce qui se passe sur la Terre”, estime Vladimir Filatov, titulaire de la chaire de philosophie moderne de l’Université nationale des sciences humaines de Moscou. “Ainsi, à l’époque de Constantin Tsiolkovski [scientifique russe d’origine polonaise considéré comme le père de l’astronautique moderne, 1857-1935] et durant toute la période soviétique, la perspective d’un contact avec des représentants d’autres mondes était envisagée sous un angle uniquement positif, alors qu’aujourd’hui on redoute plutôt de découvrir des forces ennemies.” “La question fondamentale, qui est soulevée lors de chaque réunion consacrée aux ovnis, est de savoir s’il serait dangereux d’entrer en contact avec eux”, confirme Nick Pope, ancien chef du projet ovnis au ministère de la Défense britannique. “La majorité des spécialistes pensent que les extraterrestres risquent d’être pour nous l’équivalent de ce que Christophe Colomb a été pour les Indiens d’Amérique.” “Pourtant, sans cette hypothèse de l’existence d’ovnis, nous nous ennuierions ferme dans notre monde si rationnel, estime Vladimir Filatov. Des études américaines ont montré que, pour être en phase avec les réalités du moment, les gens avaient besoin de procéder à une ‘modernisation personnelle’, qui consiste à se débarrasser de certaines strates archaïques de la conscience liées aux superstitions et autres croyances irrationnelles. Mais tout le monde n’en est pas capable, et tout le monde n’en a pas envie. Vu sous cet angle, l’intérêt pour les ovnis et l’ufologie peut représenter une sorte de révolte.” Les ovnis semblent devenir un nouveau mythe, à la fois menaçant et réconfortant, susceptible au besoin de remplacer dans nos esprits la religion, la foi dans le progrès et l’idée de la fin des temps. “Depuis les bancs de l’école, on nous somme d’assimiler des pages et des pages de faits, mais personne ne nous apprend à penser, déplore William Ramsey. C’est ainsi que la Terre est peuplée de créatures intellectuellement irresponsables qui ignorent tout des lois élémentaires de la physique, mais qui sont persuadées que les extraterrestres sont parmi nous. Notre civilisation est-elle vraiment raisonnable ?” Pour espérer obtenir une réponse à cette question, autant continuer à chercher des extraterrestres. Ils seront plus objectifs. Maria Epiphanova et Olga Filina * The Encyclopedia of Extraterrestrial Encounters, New American Library, 2001.


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Témoignage

Lettre à un SDF Un hommage de l’écrivain et chroniqueur bulgare Guéorgui Gospodinov aux clochards croisés dans sa ville, Sofia, et dans d’autres capitales européennes. Dnevnik (extraits) Sofia Cher… Je laisse ces points de suspension parce que je ne connais pas ton nom, ni ton adresse postale – tu n’en as pas d’ailleurs. Que va-t-il se passer si j’adresse ce pli au “sans-domicile-fixe du square derrière l’église russe de Sofia, troisième banc à gauche” ? Est-ce qu’un postier fera l’effort d’y déposer ma lettre ? J’en doute. C’est pour cela que je la publie ici, dans l’espoir secret que par des voies impénétrables elle arrive un jour jusqu’à toi. Car, où que tu sois, cher sans-domicile-fixe, cette lettre est pour toi. Toi qui traînes dans les squares et les passages souterrains de Sofia ; toi qui grelottes en ce moment devant la gare de Friedrichstrasse à Berlin – je ne t’ai pas oublié. Toi, cher SDF, croisé sur cette petite place à Rome, près du Colisée, la Piazza della Madonna dei Monti. Toi et tout ton groupe bruyant – je vous ai rencontrés un matin sur le terre-plein du boulevard Richard-Lenoir à Paris. Vous veniez de ranger vos matelas et vous buviez à même la bouteille votre première gorgée de vin de la journée tout en jouant à la pétanque. (J’ai écrit depuis un petit poème pour vous, j’en profite pour vous le dire.) Lorsque cette lettre vous parviendra, Noël sera sûrement déjà passé. Mais pas l’hiver. Voilà, j’écris cette lettre de Bulgarie, où j’ai une maison ; un boulot aussi, d’une certaine façon. J’ai commencé à m’émouvoir du sort des SDF il y a une dizaine d’années. Chaque fois que je les vois, je me fige dans la rue. L’un d’eux est devenu le héros d’un de mes romans : c’est le SDF qui passe ses journées sur une chaise à bascule. Je lui ai donné mon nom. Chaque fois que nous célébrons la tombée de la première neige [en Bulgarie, on se souhaite la “bonne première neige”], je pense aux  SDF. Enfant, je savais que les contes les plus terribles et les plus tristes se passaient en hiver. Rappelezvous seulement La Reine des neiges ou La Petite Marchande d’allumettes… Mon grand-père, par exemple, était persuadé qu’il allait mourir l’hiver. L’été, il était trop occupé. Attends que l’hiver vienne, disait-il à la mort, et que je sois obligé de rester toute la journée à la maison sans rien faire pour venir me prendre. Il est mort un mois de janvier. Je marche maintenant lentement le long de la rue Graf Ignatieff [l’une des rues commerçantes du centre-ville de Sofia] à travers tout ce kitsch commercial, entouré de Pères Noël mécaniques qui gigotent. La rue est bondée de personnes qui font leurs courses. Je trouve que l’Homo shopping est une espèce biologique à part, une sorte de régression temporaire dans la nature humaine. Sofia, 2006. Sur le boulevard Vitosha, dans le centre de la capitale bulgare.

Les bras s’allongent sous le poids des paquets, les yeux s’élargissent afin de ne pas rater une quelconque promotion, le pouls s’accélère, la pression sanguine augmente… La seule personne qui, de manière radicale, ne participe pas à cette métamorphose, c’est toi, le clochard. Les bennes à ordures sont tes tristes centres commerciaux [les immenses malls à l’américaine se sont multipliés ces dernières années en Bulgarie et ils sont presque toujours bondés]. Mais existes-tu vraiment ? Ta présence est une réalité pour nous tous, mais pas pour l’administration. Ton sort n’intéresse aucune institution bulgare, encore moins la presse, les études sociologiques… Tu n’as pas d’identité. Et, n’ayant pas de définition précise du statut de SDF, la Bulgarie est le seul pays au monde sans clochards ! Nulle part au monde il n’est facile de vivre dans la rue. Mais, en Bulgarie, c’est vraiment pas de bol. Plus une société est pauvre, plus ses clochards le sont. Ici, pas de douches gratuites pour les SDF, pas de cantines ni de foyers de l’Armée du salut, encore moins de laveries automatiques, comme en France et en Allemagne. La nourriture gratuite distribuée aux plus pauvres n’arrive que rarement jusqu’à toi. Ici, on l’appelle la “soupe des pauvres” et, comme tu le sais, chez nous, ces derniers sont chaque jour un peu plus nombreux. J’écris cette lettre de chez moi, assis devant l’ordinateur. Régulièrement, je jette un coup d’œil par la fenêtre, qui donne sur une petite ruelle. Celle-ci mène jusqu’au ferrailleur du quartier, qui rachète pour quelques centimes les métaux usagés et les vieux papiers. Pour cette raison, les allées et venues de SDF chargés d’un invraisemblable bric-à-brac n’y cessent jamais. J’ai même vu un clochard traîner sur la chaussée, une corde autour du cou, la lourde carcasse d’un vieux frigo. Cette petite ruelle est notre via Dolorosa, le chemin de la douleur (anonyme) qui ne fera jamais l’objet d’un livre, dans une ville qui ne sera jamais Jérusalem. A l’instant où j’écris ces lignes passe un homme qui pousse un landau chargé de matières à recycler, un de ces landaus à grandes roues datant probablement des années 1950. Je connais vaguement cet homme, la veste qu’il porte était à moi, je l’ai laissée l’année dernière à côté des bennes à ordures. En le regardant se diriger vers le ferrailleur en cette fin d’après-midi d’hiver, je comprends combien la frontière qui nous sépare est fragile et incertaine. Dans ce monde, nous sommes tous au bord de notre propre clochardisation. Cher ami sans domicile fixe, toi qui vis sur les bancs, dans les passages souterrains et les trottoirs de n’importe quelle ville, si la lecture de cette lettre te réchauffe un peu le cœur, je serai le plus heureux des hommes. Sinon, brûle-la et réchauffe tes mains à sa flamme, ne serait-ce que quelques secondes. Comme dans la triste histoire de La Petite Marchande d’allumettes. Elle a en fait été écrite pour toi. Je comprends maintenant ce vieil Andersen… Ton G. G. Guéorgui Gospodinov

Le livre

L’incroyable triomphe de “Congo” L’auteur flamand David Van Reybrouck a sillonné la RDC et s’est entretenu avec des centaines de Congolais pour bâtir un récit à mi-chemin entre l’historiographie classique et la fiction. Rencontre.

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La Libre Belgique Bruxelles

avid Van Reybrouck devient un véritable phénomène littéraire. Son gros livre Congo. Een geschiedenis* [Congo. Une histoire] est devenu un incroyable best-seller : 680 pages sur l’histoire du Congo, depuis avant la colonisation jusqu’à aujourd’hui avec l’influence chinoise [voir ci-contre]. Après avoir reçu le prix néerlandais Libris Histoire, il a remporté le prix AKO, le Goncourt néerlandophone. Malgré son épaisseur, son prix et le sérieux du sujet, il a été pendant quatre mois en tête des charts et s’est déjà vendu à 150 000 exemplaires, filant vers les 200 000. Il en est à sa 23e édition ! David Van Reybrouck est aussi un auteur de théâtre. Sa pièce Missie [Mission] continue à tourner partout en Europe, avec l’acteur Bruno Vanden Broecke. Elle reviendra en français au Théâtre national de Bruxelles, début février. Là aussi, pourtant, le sujet semblait austère : la vie d’un missionnaire dans l’est du Congo qui a vécu les drames qui s’y déroulent. C’est que David Van Reybrouck n’a pas son pareil pour raconter des histoires avec tout le sérieux de l’universitaire qu’il est, mais aussi tout le talent du romancier et du journaliste. Il est édité en français chez Actes Sud, avec son beau roman Le Fléau, sur l’Afrique du Sud, et, bientôt, ses deux pièces : Mission et L’Ame des termites [qui sera jouée par Josse de Pauw les 4, 5 et 6 février prochain à la MC93 de Bobigny].

L’auteur Né en 1968, Guéorgui Gospodinov est l’un des romanciers bulgares les plus traduits à l’étranger. Il est aussi l’auteur de poèmes et de nouvelles. Depuis bientôt dix ans, il tient une chronique régulière dans le quotidien Dnevnik de Sofia. Deux de ses romans ont été traduits en français : Un roman naturel (éd. Phébus, 2002) et L’Alphabet des femmes (éd. Arléa, 2003).

PETAR PETROV/AP-SIPA



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A quoi attribuez-vous le succès de “Congo” ? Je suis tout aussi étonné. Quand on me donne ces chiffres, je me sens comme un paysan bouche bée devant une centrale nucléaire. En Belgique, on peut encore comprendre : on a fêté les cinquante ans de l’indépendance, les anciens coloniaux achètent tout, une nouvelle génération s’intéresse au Congo – même si le livre ne fait aucune concession à la facilité. J’ai mis les nuances et évité les simplifications, à contre-courant d’une presse et de politiques qui, aujourd’hui, veulent tout simplifier et traitent les gens comme des enfants à qui il faut plaire avant tout. Je donne la parole à une multitude de voix congolaises, et pas uniquement aux Blancs. Je raconte aussi la grande Histoire par la “petite”, en montrant des “gens ordinaires” ( je n’aime pas l’expression) qui sont souvent plus grands que les grands.


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Biographie

STEPHAN VAN FLETEREN

“David Van Reybrouck est une personnalité de la scène culturelle bruxelloise”, écrit le quotidien Le Soir. Ce Flamand né à Bruges mais installé à Bruxelles depuis dix ans est archéologue préhistorien de formation, poète et écrivain, il a tâté de l’histoire et du journalisme, il s’intéresse au slam et au rap, il a participé avec d’autres poètes bruxellois à l’écriture de la Constitution européenne en vers, il a écrit, avec Le Fléau (Actes Sud, 2008), une réflexion sur Maeterlinck et sur l’Afrique du Sud, il a écrit une pièce de théâtre intitulée Missie, qui est une des plus fortes interrogations sur le travail de missionnaire, le Congo, l’homme et Dieu. Et il vient de fêter ses 39 ans.”

Les ventes sont tout aussi importantes aux Pays-Bas ! C’est encore plus surprenant. J’attribue ça à la montée, dans les pays du Nord (y compris Canada et Etats-Unis), d’un “postprotestantisme” depuis le génocide de 1994 au Rwanda. Ces pays sont intéressés par l’Afrique centrale, car l’idée des droits de l’homme a remplacé le protestantisme. Aux Etats-Unis, Oprah Winfrey a invité dans son show une femme qui a parlé des viols au Congo. Deux sœurs jumelles hollandaises (Ilse et Femke van Velzen) ont réalisé deux films sur le sujet, dont le dernier, Weapon of War, a gagné un prix. Qu’est-ce que “Congo” apporte de neuf ? Il n’existait pas d’histoire exhaustive sauf dans des milieux académiques, dont je me dis parfois qu’ils font exprès d’être illisibles. En Flandre, les gens connaissaient surtout les épisodes sanglants (Léopold II et les mains coupées, l’assassinat de Patrice Lumumba ; voir chronologie ci-contre), mais il ne faut pas analyser un volcan uniquement quand il est en éruption. Et j’utilise les outils du roman et du journalisme pour raconter cette histoire. Cela dit, les jeunes Congolais connaissent leur histoire depuis l’indépendance bien mieux que les jeunes Belges la leur. Ils en ont une connaissance qui ressemble à celle que nos jeunes ont de l’histoire de la pop et des rivalités entre les Stones et les Beatles. D’où vient votre intérêt pour l’Afrique et le Congo ? Mon père avait vécu au Congo après l’indépendance et avant ma naissance. Notre maison était remplie d’objets africains et notre chien s’appelait Mbwa (“chien” dans les principales langues congolaises). Mon père étant un piètre narrateur, il m’a donné le goût de l’Afrique et la liberté de le développer.

Comment va le Congo ? Je fais mienne la phrase de Gramsci : “Il faut combiner le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté.” Voir les choses comme elles sont sans pour autant en tirer prétexte pour ne rien faire. J’y suis allé une dizaine de fois et j’ai interrogé des centaines de gens : on y voit des structures inertes et massives, face à des individus exceptionnels qui méritent des statues. Je ne suis pas optimiste à court terme, mais un jour les individus ébranleront ces structures inertes. Le problème est vaste et il serait trop court d’attribuer tout le mal à Kabila ou aux Belges, même si pour moi la décolonisation a eu lieu trop tard et l’indépendance trop tôt. Que vous a apporté le contact avec les Congolais ? J’ai été chercheur à la KUL [Katholieke Universiteit Leuven], à Louvain, pendant cinq ans, et je voyais des étudiants parfois peu motivés qui passaient quand même. J’ai organisé au Congo des ateliers d’écriture où il y avait des gens qui se levaient à 5 heures du matin pour venir et ne s’en allaient que tard le soir. Cela m’a aidé à quitter l’université. A quoi bon enseigner à des gens chanceux qui ne sont pas motivés alors que d’autres n’ont pas de chance mais sont si motivés ! A quand la traduction française ? Rapidement, les Etats-Unis, avec HarperCollins, ont fait une offre importante pour mon livre. Les Suédois, les Norvégiens, les Anglais ont suivi. Mais sa traduction française est bien sûr essentielle car il faudrait que les Congolais qui le souhaitent puissent le lire. J’espère que le livre sortira en 2011. Propos recueillis par Guy Duplat * Ed. De Bezige Bij, Amsterdam, 2010. La traduction française paraîtra chez Actes Sud en 2012.

Chronologie 1878-1883 L’explorateur britannique Henry Morton Stanley achète le Congo pour le roi des Belges, Léopold II. 1884 Stanley fonde Léopoldville, la future Kinshasa. 1885 La conférence de Berlin reconnaît le Congo comme propriété personnelle de Léopold II. 1908 Annexion par la Belgique. 1960 Indépendance du Congo le 30 juin. Patrice Lumumba, figure historique de l’indépendance, devient Premier ministre. 1961 Assassinat de Lumumba. 1965 Le général Mobutu s’empare du pouvoir. 1971 Le Congo devient le Zaïre. 1997 Mobutu est renversé par Laurent-Désiré Kabila. Le Zaïre est renommé république démocratique du Congo (RDC). 2001 Assassinat de Laurent-Désiré Kabila. Son fils adoptif, Joseph, lui succède. 2006 Joseph Kabila est élu président.

Eclairage

La démarche d’un écrivain historien Dès son premier séjour à Kinshasa, David Van Reybrouck a été fasciné par le Congo. Archéologue de formation, journaliste à ses heures, il a soudain voulu tout lire, tout savoir, sur le passé et le présent… Voyageur infatigable, curieux de tout, il a alors multiplié les séjours, dans la capitale mais aussi dans les coins les plus reculés. L’auteur de Missie, cette pièce de théâtre basée sur le long monologue d’un vieux missionnaire, a bien sûr retrouvé des pères d’origine flamande, qui depuis leurs brousses lointaines ont suivi tous les soubresauts du premier demi-siècle d’indépendance. Mais l’auteur, féru d’histoire, a aussi voulu remonter aux sources, lorsque ce pays a été taillé au cœur de l’Afrique par la volonté du roi des Belges Léopold II. Van Reybrouck décrit ainsi la naissance de l’Etat indépendant du Congo, les aventures de Stanley, la reprise de la propriété personnelle du roi par une Belgique réticente. Additionnant les faits historiques, les récits, les considérations personnelles, l’auteur traverse ainsi le siècle, aborde les heures brûlantes de l’indépendance, se demande, comme tant de Congolais, ce que ce peuple a fait de sa liberté… Alors que la plupart des historiens, en hommes prudents ou avisés, s’arrêtent pile à quelques encablures de l’actualité, Van Reybrouck, lui, ne craint pas d’aborder le Congo d’aujourd’hui. Il décrit les défis auxquels est confronté le régime Kabila, s’attarde sur ses nouveaux amis, si controversés en Europe, les Chinois. Pour mieux comprendre ce qui motive ces derniers, le chroniqueur s’est même rendu en Chine, interrogeant les Congolais qui y ont ouvert des commerces, les Chinois qui se préparent à gagner l’Afrique. Enraciné dans l’Histoire, cheminant tout au long des décennies, l’ouvrage monumental de Van Reybrouck donne ainsi des clés, pour le passé et pour l’avenir. Colette Braeckman et Jean-Claude Vantroyen, Le Soir (extraits), Bruxelles


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Idées

L’Europe ne nous fait plus rêver

ans les manuels scolaires que je lisais enfant dans les années 1950 et 1960, l’Europe était une terre de légende idyllique. Pendant qu’il bâtissait sa nouvelle République sur les ruines de l’Empire ottoman, écrasé et démembré lors de la Première Guerre mondiale, Mustafa Kemal Atatürk combattit certes l’armée grecque. Mais ensuite, avec le soutien de son armée, il entreprit de moderniser le pays par le biais d’un grand nombre de réformes socioculturelles qui n’étaient pas anti- mais prooccidentales. C’est pour légitimer ces réformes, qui contribuèrent à renforcer les élites du nouvel Etat turc (et allaient faire l’objet d’un débat incessant en Turquie au cours des quatre-vingts années suivantes), que nous avons été amenés à épouser et même à imiter un rêve européen merveilleux – et occidentaliste.

Impératif historique Les manuels scolaires de mon enfance étaient destinés à nous apprendre pourquoi il fallait séparer l’Etat de la religion, pourquoi il avait fallu fermer les loges des derviches et pourquoi nous avions dû abandonner l’alphabet arabe au profit du latin. Ils regorgeaient aussi de questions visant à percer le secret de la puissance et de la réussite européennes. “Décrivez les buts et les résultats de la Renaissance” était un de nos sujets d’examen d’histoire au collège. “Si nous avions autant de pétrole que les Arabes, serionsnous aussi riches et modernes que les Européens ?” demandaient les plus naïfs de mes camarades de lycée. Lors de ma première année d’université, chaque fois que ces questions surgissaient en cours, mes condisciples s’inquiétaient de savoir pourquoi nous n’avions jamais eu de Lumières. Le grand penseur arabe du XIVe siècle Ibn Khaldoun a dit que les civilisations en déclin survivent en imitant leurs vainqueurs. Comme les Turcs n’ont jamais été colonisés par une puissance mondiale, la “vénération de l’Europe” ou l’“imitation de l’Occident” n’ont jamais eu les connotations humiliantes décrites par Frantz Fanon, V.S. Naipaul ou Edward Said. Regarder vers l’Europe était un impératif historique ou une technique d’adaptation. Mais ce rêve d’une Europe idyllique, si puissant que même nos intellectuels et nos politiques les plus anti-occidentaux y croyaient secrète-

L’auteur Né en 1952 à Istanbul, Orhan Pamuk a reçu en 2006 le prix Nobel de littérature. Il est l’auteur d’une dizaine de livres, dont Le Livre noir, Mon nom est Rouge, Neige, Istanbul, tous publiés chez Gallimard. Son dernier roman en date, Le Musée de l’innocence, paraîtra en mars chez le même éditeur. Le texte que nous publions ici est paru dans plusieurs journaux européens, dont The Guardian, la Süddeutsche Zeitung et El País, ainsi que sur Presseurop, le site d’information multilingue dont Courrier international est partenaire. Il est à noter qu’il n’a guère suscité de réactions en Turquie.

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The Guardian Londres

 Dessin de Tobias Hickey paru dans The Guardian, Londres.

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Fin décembre, le romancier turc Orhan Pamuk disait son désenchantement à l’égard du Vieux Continent, longtemps érigé en modèle dans son pays. Un texte plus actuel que jamais, à l’heure où la Grèce prévoit de construire une clôture à sa frontière avec la Turquie.

Le projet de clôture à la frontière gréco-turque expliqué par le quotidien athénien Ta Nea.

ment, s’est évanoui. Peut-être est-ce parce que la Turquie n’est plus aussi pauvre qu’elle l’était. Ou parce qu’elle n’est plus une société rurale gouvernée par l’armée, mais un pays dynamique doté d’une société civile robuste. Et puis il y a eu, bien sûr, ces dernières années, le ralentissement des négociations en vue de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne (UE). Personne, ni d’un côté ni de l’autre, n’espère raisonnablement que la Turquie entre dans l’Europe dans un avenir proche. Admettre que l’on a perdu cet espoir serait aussi dévastateur que de voir les liens avec l’Europe se rompre, alors personne n’a le courage de le dire. Que la Turquie et d’autres pays non occidentaux soient désenchantés par l’Europe, je le sais par mes voyages et par mes conversations. L’une des principales causes de tension entre la Turquie et l’UE est sans nul doute l’alliance forgée par un secteur de l’armée turque et certains groupes de presse avec des partis nationalistes et le succès de leur campagne pour saboter les négociations d’adhésion. Ce sont les mêmes qui sont à l’origine de poursuites judiciaires à l’encontre de beaucoup d’écrivains dont moi, du meurtre d’autres, de l’assassinat de prêtres et de missionnaires chrétiens. Il y a aussi des réactions passionnelles dont on explique mieux l’importance en songeant à l’exemple de la France : au cours du siècle écoulé, des générations successives de l’élite turque ont pris la France pour modèle, s’inspirant de sa conception de la laïcité et suivant son exemple dans l’éducation, la littérature et l’art Alors voir la France devenir depuis bientôt cinq ans le pays le plus farouchement opposé à l’adhésion de la Turquie a été une grande désillusion et un crève-cœur. Mais c’est la participation de l’Europe à la guerre d’Irak qui a provoqué la plus grande déception dans les pays non occidentaux et, en Turquie, une vraie colère. Le monde a vu l’Europe se faire rouler bien volontiers par Bush et se joindre à cette guerre cruelle et injustifiée. Lorsqu’on regarde le paysage européen depuis Istanbul ou au-delà, la première chose

Voir la France devenir le pays le plus hostile à l’adhésion de la Turquie a été une grande désillusion et un crève-cœur

que l’on voit est que l’Europe (comme l’UE) est décontenancée par ses problèmes internes. Il est clair que les peuples d’Europe ont beaucoup moins d’expérience que les Américains pour ce qui est de vivre avec des gens dont la religion, la couleur de peau ou l’identité culturelle est différente de la leur, et que cette perspective ne les enthousiasme guère : cette résistance rend les problèmes de l’Europe encore plus difficiles à résoudre. En Allemagne, le récent débat sur l’intégration et le multiculturalisme en est une bonne illustration.

Paquets de Gauloises Avec l’intensification et l’extension de la crise économique, l’Europe risque, en se refermant sur elle-même, de différer sa lutte pour protéger les “bourgeois” au sens flaubertien du terme, mais cela ne résoudra pas le problème. Lorsque je regarde Istanbul, qui devient un peu plus complexe et cosmopolite au fil des ans et attire des migrants venus de toute l’Asie et de l’Afrique, je n’ai aucun mal à parvenir à la conclusion suivante : on ne peut pas interdire indéfiniment l’accès de l’Europe aux Asiatiques et aux Africains pauvres, sans emploi, sans défense, qui cherchent un nouvel endroit où vivre et travailler. Des murs plus hauts, une politique de visas plus stricte et une surveillance accrue aux frontières maritimes ne feront que retarder l’heure de vérité. Et le pire, c’est que les mesures anti-immigration et les préjugés détruisent les valeurs fondamentales qui ont fait de l’Europe ce qu’elle est. Dans les manuels turcs de mon enfance, on ne parlait pas de démocratie ni de droits des femmes, mais du fait que sur les paquets de Gauloises que fumaient (selon nous) les intellectuels et artistes français étaient imprimés les mots “liberté, égalité, fraternité”. “Fraternité” en était venu à signifier l’esprit de solidarité et de résistance promu par les mouvements de gauche. Mais être indifférent aux souffrances des immigrés et des minorités et châtier les Asiatiques, les Africains et les musulmans qui mènent une vie difficile dans les banlieues de l’Europe – et même les tenir pour seuls responsables de leurs malheurs –, ce n’est pas de la “fraternité”. On peut comprendre que l’Europe soit prise d’angoisse et même de panique, et qu’elle cherche à préserver ses grandes traditions culturelles, à profiter des richesses qu’elle convoite dans le monde non occidental et à conserver les avantages acquis tout au long de plusieurs siècles de lutte des classes, de colonialisme et de guerres intestines. Mais, si l’Europe veut se protéger, ne vaudrait-il pas mieux, au lieu de se replier sur elle-même, qu’elle se souvienne de ses valeurs fondamentales qui ont fait d’elle autrefois le centre de gravité de tous les intellectuels du monde ? Orhan Pamuk


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Le guide

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Jusqu’au 1er mai, le Frac Lorraine à Metz présente une sélection d’œuvres autour de la fin du monde. On peut notamment découvrir une fresque du Thaïlandais Pratchaya Phinthong, réalisée avec une encre qui disparaît petit à petit. Geste serpentine et autres prophéties (fraclorraine.org)

Cinéma

Art

Des planches à l’écran

Dialogue de génies

Dans Incendies, onze fois primé dans les festivals internationaux, le cinéaste québécois Denis Villeneuve adapte à l’écran une pièce du metteur en scène canadien d’origine libanaise Wadji Mouawad. Après le décès de leur mère, un frère et une sœur quittent le Québec pour un pays du Moyen-Orient jamais nommé, afin de retrouver leur père inconnu. “Parfois, une image vaut littéralement mille mots. Les milliers et milliers de mots incandescents employés par le dramaturge Wadji Mouawad pour sa pièce sont en effet devenus des images fortes, violentes, justes, troublantes dans le film de Denis Villeneuve. Du texte dramatique épique, homérique, est né un long-métrage au confluent du thriller et de la tragédie grecque. Denis Villeneuve en a fait un film très personnel à portée universelle”, écrit le quotidien québécois La Presse. Incendies, de Denis Villeneuve, avec Lubna Azabal, Mélissa Désormeaux-Poulin et Maxim Gaudette. (incendies-lefilm.com)

Exposition

Bronzino, derniers jours

Jusqu’au 28 février, l’œuvre d’Alfred Hitchcock envahit les écrans de la Cinémathèque française. Une rétrospective exceptionnelle qui accompagne la sortie du livre de Patrick McGilligan, Alfred Hitchcock : une vie d’ombres et de lumière. (cinematheque.fr) “Les salles voûtées du XVe siècle du palais Strozzi sont idéales pour apprécier Bronzino et ses peintures y sont superbement exposées. Elles sont de plus illuminées par de petits textes qui les resituent dans leur contexte stylistique et socio-historique.” Plus de 70 tableaux du maître sont rassemblés, ainsi que plusieurs magnifiques tapisseries d’époque réalisées à partir de ses cartons. “Bronzino, artiste et poète à la cour des Médicis”, Palazzo Strozzi (Florence), jusqu’au 23 janvier. (palazzostrozzi.org)

Exposition

Le modernisme italien à Londres

“Il reste tout juste deux semaines pour voir l’une des plus belles expositions du moment, à Florence”, prévient le Financial Times. La cité toscane consacre à Bronzino jusqu’au 23 janvier l’une des seules rétrospectives jamais présentées de l’œuvre de ce peintre maniériste. Une exposition remarquablement mise en scène, ajoute le quotidien britannique :

Alberto Della Ragione, mort en 1973, a constitué au cours des années 1920 l’une des plus belles collections de peinture moderniste italienne. En 1970, il a intégralement légué ces précieux biens à la ville de Florence en signe de solidarité avec la ville qui venait de connaître l’une des pires inondations de son histoire. Montrée pour la dernière fois dans son ensemble en 2006 dans la capitale toscane, une partie de cette exceptionnelle collection est depuis le 12 janvier exposée au siège londonien de la Fondation Eric et Salome Estorick, dans la banlieue de Londres, à Islington. Une occasion unique de voir rassemblés des tableaux de Giorgio de Chirico, d’Enrico Prampolini, de Fortunato Depero

Lo cou ng rr ier

DR, BETTMANN/CORBIS, COLECCION FUNDACION F. GARCIALOCA-MADRID-VEGAP-MADRID-2010, FLORENCE-GALERIE DES OFFICES, ACTES SUD



Inauguré en 2008, Caixa Forum est le plus jeune des musées de Madrid. Ce bâtiment remarquable, conçu par les architectes suisses Herzog et de Meuron, est la première des pièces à admirer. Cependant l’exposition qu’il abrite jusqu’au 6 février est “l’une des plus importantes de l’automne”, commente El País. Elle est consacrée à la relation entre Salvador Dalí et Federico García Lorca dans les années 1920. Le travail présenté “donne à voir les deux artistes d’une manière inédite […] mettant en perspective les différents mouvements d’avant-garde parmi lesquels le futurisme et le cubisme”. (obrasocial.lacaixa.es)

et de Marino Marini. Estorick Collection of Modern Italian Art, “From Morandi to Guttuso”, jusqu’au 3 avril 2011, Islington. (estorickcollection.com)

Cinéma

Vengeur des bas-fonds “Michael Caine obtient l’un de ses meilleurs rôles dans le thriller Harry Brown, premier film du Britannique Daniel Barber”, s’enthousiasme The Guardian. Il campe un officier de marine à la retraite, qui s’embarque dans une vengeance contre un gang, le tout situé dans les bas-fonds du Sud-Est londonien. “Le film de Daniel Barber occupe une position intéressante dans le cinéma britannique, à mi-chemin entre Ken Loach [et son cinéma social] et Nick Love [Outlaw, en 2007, décrivait la vengeance d’un gang de hors-la-loi]”, explique le quotidien londonien. Le film a suscité une vive polémique au Royaume-Uni, une partie de la presse le qualifiant de réactionnaire, car il décrit les quartiers difficiles comme des zones de non-droit. Pour Michael Caine et Daniel Barber, Harry Brown est au contraire le reflet de la réalité. Harry Brown, de Daniel Barber, avec Michael Caine. (harrybrownthemovie.com)

Livre

Un classique iranien enfin traduit Tous les Iraniens connaissent le livre d’Iradj Pezechkzad et s’ils ne l’ont pas tous lu, ils ont au moins tous en tête l’adaptation de Mon oncle Napoléon, réalisée à l’époque du Shah pour la télévision nationale. Le personnage de cet oncle, sous-lieutenant à la retraite admirateur de l’Empereur par anglophobie militante et obsessionnelle, appartient désormais à la culture populaire. A mi-chemin entre Don Quichotte et le roman d’amour impossible, Mon oncle Napoléon est aussi un très grand roman comique. Aujourd’hui, l’auteur vit à Paris après avoir fui la révolution islamique et son roman est interdit de publication en Iran. Mais les feuilletons télévisés des années 1970 n’ont jamais cessé de circuler sous le manteau. Mon oncle Napoléon, Iradj Pezechkzad, Ed. Actes Sud, 496 pages, 25 euros.


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Insolites

la substance active, a ensuite été retiré. Elle a trouvé un imprimeur en France, qui a fabriqué les cartes et s’est chargé des formalités auprès des douanes françaises et belges pour les expédier aux Pays-Bas. Le numéro vert de Stedin reçoit en moyenne un tuyau par jour. La société a beau savoir qu’“il s’agit sans doute seulement de quelqu’un qui fume du hasch ou de voisins qui se détestent”, chaque appel fait l’objet d’une enquête. Sur le papier, il est interdit de fumer, d’acheter, de vendre ou de cultiver du cannabis, mais l’interdiction de consommer ne fait l’objet d’aucune sanction depuis 1976 et les coffee shops ont le droit de vendre de petites quantités. Ce paradoxe laisse même la police perplexe : “On peut en fumer, mais on ne peut pas en cultiver. Où est-ce qu’on est censé s’en procurer alors ?” demande Erik De Borst, numéro un de la lutte anticannabis. Dans tous les PaysBas, apparemment. Le pays compterait 40 000 plantations de cannabis. Chaque année, 5 000 sont détruites et 5 000 refont surface, selon la police. Les coffee shops n’ayant le droit de stocker que 500 grammes, ils ont besoin de se réapprovisionner fréquemment. D’après la police, l’approvisionnement est en général assuré par des gangs qui morcellent la production : ils paient des habitants aux revenus souvent très modestes pour transformer leur domicile en serre. Deux cents plants peuvent donner cinq récoltes par an, chacune rap-

portant 23 000 euros. Les producteurs n’alimentent pas que le marché intérieur : sur les 2 milliards d’euros produits chaque année, 90 % sont exportés, selon la police. On trouve des plantations de cannabis dans des villas, des serres d’horticulteurs et des HLM. On en a même trouvé dans des containers de transport maritime dissimulés sous une piscine. Les gangs protègent fréquemment leurs plantations par des pièges, par exemple des portes électrifiées, des trous recouverts d’un paillasson et des grenades à peinture.

REUTERS

Les producteurs de cannabis, gros consommateurs de volts, volent des centaines de millions d’euros d’électricité par an. Le problème est tel qu’un opérateur a pété un câble. Stedin Netbeheer BV, qui compte 1,8 million de clients, effectue désormais des raids avec des policiers armés pour repérer les plantations de cannabis en procédant à des analyses de réseau sophistiquées. Pour cultiver de l’herbe en intérieur, il faut de l’eau, des générateurs de dioxyde de carbone, et une lumière et une chaleur intenses, ce qui provoque des centaines d’incendies accidentels par an. Une forte consommation d’électricité étant un indice clé pour les enquêteurs, les planteurs font des branchements sauvages – qui coûtent à Stedin 11,6 millions d’euros par an. Dernièrement, la société a donc lancé un numéro d’appel anonyme et envoyé à ses clients 30 000 cartes à gratter parfumées au cannabis frais en leur demandant de contacter les autorités s’ils sentaient cette odeur ou soupçonnaient quelqu’un de cultiver du cannabis. “On ne demande pas aux gens d’espionner”, confie M. Wolter Meijer, qui dirige le service antifraude de Stedin. “Seulement de renifler cette carte et de nous passer un coup de fil s’ils sentent cette odeur dans leur quartier.” Après autorisation du parquet de Rotterdam, la police a distillé 40 kg de chanvre saisis lors d’une descente pour obtenir 50 cl d’huile, dont le tétrahydrocannabinol,

ALFRED-SIPA

Des fournisseurs d’électricité en pétard contre le cannabis

L’équipe de M. Meijer, forte de 32 personnes, guette les surconsommations de 8 heures, qui correspondent au fonctionnement des lampes à chaleur. Elle recherche les filtres à air extérieurs, les enchevêtrements de câbles et les toits sur lesquels la neige fond rapidement. Deux équipes quittent le siège de Stedin à Rotterdam dans des véhicules banalisés. L’inspecteur John Mulder pointe une caméra thermique sur les immeubles

suspects. Une concentration de chaleur dans un grenier est un bon indice, “mais ça peut aussi être une machine à laver”, explique-t-il. Les enquêteurs frappent aux portes pour vérifier les informations communiquées par des voisins qui pensent avoir senti quelque chose. “Je fume des pétards”, leur déclare simplement un habitant, Younes Kamel. Les enquêteurs s’inclinent et repartent. Juste avant midi, bingo ! La police enfonce la porte d’un bâtiment inoccupé. Les pièces du premier et du deuxième étages contiennent plus de cent pots de fleurs remplis d’une terre noire. La récolte vient d’avoir lieu. Un sac-poubelle bourré de branches se trouve près de la porte d’entrée. Des transformateurs et des câbles permettant d’alimenter les lampes sont fixés sur un panneau dans un couloir. Les techniciens de Stedin le démontent. Le nouveau gouvernement conservateur souhaite fermer plusieurs des 700 coffee shops et des 400 growshops du pays, qui vendent en toute légalité du matériel nécessaire à la culture du chanvre. “Les coffee shops, c’est un bon créneau”, confie Myriam Kobus, la gérante du Game, à La Haye. Selon elle, l’établissement rapporte plusieurs centaines d’euros par jour. Le cannabis n’est pas près de disparaître. John W. Miller, The Wall Street Journal (extraits), New York

Un carrefour, 4 cartes SIM

E

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JURI REETZ/STAR PRESS/SIPA

Les feux rouges ? Rien de tel pour téléphoner. A Johannesburg, plus de 400 feux sur 600 ont été vandalisés. La police sud-africaine soupçonne une bande organisée de faire main basse sur les cartes SIM contenues dans ces appareils pour les utiliser sur des téléphones portables. Outre ces cartes, les feux renferment un modem et un GPS permettant d’alerter la voirie en cas de panne. “Les vols sont systématiques et organisés”, se désole l’Agence routière de Johannesburg (JRA). Et leur bilan est coûteux. Réparations ruineuses, embouteillages et accidents : la facture des appels à l’œil est lourde. (Mail & Guardian, Johannesburg)


Courrier international | n° 1054 | du 13 au 19 janvier 2011



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Arborer la taille de son soutiengorge au travail ? C’est ce que doivent faire des vendeuses suédoises. Les employées de la chaîne de lingerie Change sont tenues d’arborer leurs mensurations sur le badge indiquant leur nom. La direction dit vouloir rendre service aux clientes, mais certaines salariées trouvent l’initiative humiliante. “Il y a des pervers qui traînent dans la boutique pour voir quelle taille je fais”, a confié l’une d’elles au journal syndical Handelsnytt.

Beauté intérieure Une Saoudienne aveugle a été couronnée “reine de la beauté morale”. Zeinat Al-Khatam, 24 ans, affrontait dix autres demi-finalistes totalement voilées, indique Arab News.

AP-SIPA

Eva Andersson, vendeuse, 95 B

Roumanie : fisc et maléfices Les sorcières roumaines ont lancé un sort au gouvernement en jetant de la mandragore dans le Danube. Motif de leur courroux : depuis le 1er janvier, ces dames doivent payer des impôts, l’exercice de la sorcellerie étant désormais considéré comme une profession libérale. “Cette loi est une connerie. Ils nous taxent alors qu’on gagne une misère. Avec ce que leurs magouilles leur rapportent, les députés feraient mieux de s’en prendre à eux-mêmes. Ils volent et ensuite ils nous demandent de jeter des sorts à leurs enne-

mis”, s’indigne une professionnelle, Alisia. “Mes charmes fonctionnent toujours”, fulmine Bratara Buzea, qui mise sur des excréments de chat, un chien mort et des incantations pour se venger des 16 % de taxe imposés par le gouvernement. “Nous faisons du mal à ceux qui nous en font. Ils veulent nous faire payer pour sortir le pays de la crise, mais c’est à cause d’eux si on en est là.” Les maléfices de la profession sont pris très au sérieux en Roumanie, où la croyance pour la magie noire reste très vivace. Le président et son entourage portent du violet

pour se protéger du mauvais sort, rappelle Business Magazin. En 2009, Mircea Geoana, le leader du Parti social-démocrate, affirmait avoir perdu les élections à cause des “énergies négatives” déployées contre lui par son rival, le président Traian Basescu. La législation réglementant l’exercice de la sorcellerie a été adoptée malgré l’avis défavorable des juristes du Sénat – des sénateurs mus par “la crainte des malédictions et l’absence de foi en Dieu”, à en croire un des promoteurs de la loi, le député Alin Popoviciu, cité par le quotidien Gandul.

Mes vacances chez Adolf intérêts”, a déclaré Nigel Jones, coauteur de l’ouvrage Killing Hitler. L’initiative ne convainc pas tout le monde. D’aucuns craignent que ce voyage de luxe – compter 2 000 livres (2 400 euros) – ne se transforme en un “pèlerinage pervers” en l’honneur du Führer, note le Sunday Times.

  Direction Olivier Py

5 – 30 janvier 2011 Théâtre de l’Odéon 6e

de & mise en scène Valère Novarina auteur européen au cœur de la saison 2010 – 2011 Odéon-Théâtre de l’Europe / 01 44 85 40 40 • theatre-odeon.eu

Samedi 15 janvier de 11h à 16h La république des traducteurs dirigé par David Arar, Marco Baschera, Constantin Bobas et Jacques Le Ny

Lundi 24 janvier à 20h Le Babil des classes dangereuses de Valère Novarina, lecture dirigée par et avec Denis Podalydès de la Comédie-Française, assisté d’Adélaïde Pralon

DR

écrivains et des historiens britanniques – assurent que ce tour s’adresse uniquement aux férus d’histoire et qu’ils contrôleront tous les candidats pour éviter de se retrouver avec un bus bourré de néonazis. “Nous téléphonerons à toutes les personnes intéressées pour connaître leurs motivations et leurs

© element-s / Licence d’entrepreneur de spectacles 1039306

Un voyage organisé sur les traces de Hitler ? Charmant. Au programme : le Hofbräuhaus, où fut dévoilé le programme du Parti national-socialiste, la résidence d’été du Führer à Berchtesgaden, les camps de Dachau et de Sachsenhausen, ou encore le bunker d’Adolf. Les organisateurs – des


courrier international n°1054  

Tunisie, Algérie, la révolte jusqu'ou?

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