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BIDONVILLES, y remédier ou s’inspirer Benoit d’Almeida

L6V2 / Approches théoriques de l’architecture Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Grenoble


Introduction Du berger nomade au rom occidentalisé, l’habitat spontané n’est pas une nouveauté et il demeure, à l’échelle de l’histoire humaine, bien plus présent que n’importe quelle forme d’habitat planifié. Mais dans un système économique et social ou la réussite se base sur l’argent et la propriété, nous pouvons nous questionner sur notre modèle d’habiter. Parmi ces habitats spontanés : le bidonville ; mot devenu péjoratif -pour qui se complaît dans un certain confort- et qui désigne dans sa définition une «agglomération d’abris de fortune, de constructions sommaires et dont les habitants vivent dans des conditions difficiles, notamment à la périphérie des grandes villes»1. S’ils étaient 652 millions en 1990 à vivre dans ces zones de précarité, ils sont aujourd’hui plus de 1061 millions et seront 1394 millions en 2020. On projette ainsi une augmentation de 94% des populations des bidonvilles entre 1990 et 2020, soit une croissance plus rapide que celle de la population mondiale (+45%) et plus rapide que celle de la population urbaine (+85%)2. A la base de cette augmentation se trouve celle de l’exode rural, directement impactée par la surpopulation des milieux agraires et la nécessité de surproduction alimentaire entraînant appauvrissement et désertification des sols. L’exode devient l’unique leitmotiv de populations : http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/bidonville/26790 : Virginie Raisson - 2033, Atlas des Futurs du Monde - Editions Robert Laffont - 2010 - p66-67) 1 2

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rurales prenant le chemin des grandes villes dans l’espoir d’y trouver de quoi subvenir. La ville alimente les rêves de subsistance d’individus s’amassant à leurs portes et cherchant à survivre. Un nouveau genre de pauvres se crée, celui des campagnes qui ne connait que la routine agricole et arrive dans la ville ou la routine urbaine lui est fermée : un tiers-ordre de notre époque laissant une question commune à tous, comment assurer leur survie? Une vie en marge se fabrique et l’humain se revêt d’ingéniosité et de débrouillardise pour s’assurer un lendemain. Les bidonvilles se dressent de tôles et de déchets, s’enrichissent d’humanité, et s’organisent pour s’assurer d’une précaire pérennité. Si nous considérons aujourd’hui que ce phénomène ne concerne que les villes en développement, il n’en fut pas tout le temps le cas. Dans la France des années cinquante, on s’entassait dans ce type d’habitat. En majorité des immigrants marocains, algériens ou portugais complètement isolés alors qu’ils ne demandaient que le contact des français. 127, rue de la Garenne, les dix milles habitants du bidonville de Nanterre avaient tous la même adresse et s’entassaient dans l’insalubrité de cabanes humides posées au milieu d’un sol boueux. La réponse française fut celle de l’architecture moderne et des Grands Ensembles très controversés aujourd’hui, des logements de masse dans des barres bétonnés dont on connait l’impact. Alors si le bidonville est aujourd’hui un terme péjoratif destiné aux pays en développement, n’oublions pas que certains de nos aïeux ont pu y être logés. Nous pouvons alors nous demander si le bidonville est réellement un mal auquel il est nécessaire de remédier, s’il est indispensable d’intégrer ces architectures spontanées aux tissus existants selon le modèle «des villes d’aujourd’hui» ou laisser ces populations libres de leur génie empirique? Première question à laquelle nous tenterons de répondre au travers de l’essai de Yona Friedman - l’architecture de survie, une philosophie de la pauvreté ; dans lequel il présente les bidonvilles et leurs qualités ainsi que l’architecture de survie, construction et organisation optimales pour subvenir 2


avec peu de ressources. Dans une seconde partie, nous nous appuierons sur l’étude du projet PREVI de James Stirling en 1969 pour comparer une réalisation pensée par un architecte et sensée résoudre les problèmes du bidonville. Nous tenterons de lier ce qui assure, pour Friedman, la pérennité de ces architectures spontanées et ce qui a été pensé par Stirling pour répondre à un programme donné par l’ONU. Dans une troisième partie, nous nous servirons du projet PREVI répondant aux critères de conforts occidentaux pour retourner la question et nous demander si à l’inverse, ce n’est pas le modèle humain des bidonvilles dont il faut s’inspirer. Nous inclurons les notions de stocks planétaires épuisables et de sobriété heureuses pour tenter de répondre à cette question, remettant en cause les promesses d’une société basée sur l’argent.

Le bidonville selon Yona Friedman «Une architecture peut-être considérée comme architecture de survie si elle ne rend pas difficile -ou plutôt favorise- la production de nourriture, la collecte de l’eau, la protection climatique, la protection des biens privés et collectifs, l’organisation des rapports sociaux et la satisfaction esthétique de chacun.» Yona Friedman3

Friedman propose comme solution à notre humanité qui périclite celle de l’architecture de survie. Une façon d’habiter qui répond aux nécessités vitales, régie par une organisation inspirée des bidonvilles, davantage en adéquation avec l’éco-système sur lequel elle s’implante, et d’un esthétisme façonnable. Il propose les solutions d’un habitat d’avenir tout en introduisant chacune de ses caractéristiques par l’exemple du bidonville. Mais dans quelle mesure les bidonvilles possèdent ces caractéristiques et répondent-elles aux critères de salubrité humains? L’homme atteint-il cette architecture optimale par son génie empirique et créatif? : Architecture de survie, une philosophie de la pauvreté - Editions l’Eclat - 2003 - p103 3

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La survie physique humaine se résume par quatre critères, ou plutôt quatre besoins vitaux qu’il est possible d’organiser par rapidité de mort dans le cas de leur inexistence : l’oxygène, la protection climatique, l’eau et la nourriture. Le premier se trouve en présence globalement partout, la survie est donc assurée pour quelques secondes. Mais les trois autres besoins doivent être alimentés par l’effort et l’ingéniosité humaine. Friedman place le toit comme élément répondant à la contrainte climatique et au captage de l’eau, rien d’inventé si ce n’est par les premiers hommes. Reste l’accès à la nourriture, problème d’une humanité qui cautionne que plus d’un milliard d’être humains ne se nourrissent pas comme ils devraient. On peut concevoir ici un des rôles de l’architecture, proposer la possibilité de réduire cet intolérable nombre. «La crise de l’habitat d’aujourd’hui vient en grande partie du fait qu’on a dissocié le toit de la nourriture.» Yona Friedman4

Dans les bidonvilles, le toit est l’une des substances fédératrices du tissu pour qui s’élève et l’observe. Il est l’un des éléments de survie, protection climatique de tout ce qui pourrait venir d’en haut. Le mur protège les cotés de façon plus ou moins efficace laissant un point positif à cette porosité : l’aération des espaces insalubres. On notera la matérialité des constructions entièrement constituées de la récupération des déchets et de matériaux souvent sales qui rendent la récupération d’eau malsaine et oblige au traitement de cette dernière en la chauffant. La nourriture quant à elle se résume au tri des ordures pour y trouver de quoi manger dans le dessein de les revendre et d’en tirer quelques piécettes alimentaires, deux exemples tristement célèbres sont les chiffonniers d’Istanbul et Zabalins du Caire. Mais si ces deux exemples dédient tant d’énergie dans leur survie, ils n’ont pas le soucis du logis. En effet, ces derniers : Architecture de survie, une philosophie de la pauvreté - Editions l’Eclat - 2003 - p82 4

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Organisation des bidonvillages et zones interstitielles

a. Croquis personnel d’après Yona Friedman - Architecture de survie, une philosophie de la pauvreté - Editions l’Eclat - 2003 - p82

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squattent des structures existantes contrairement à d’autres habitants du monde pour qui la survie n’est pas qu’alimentaire et devient cette nécessité du toit. Les «systèmes D» et la débrouille permettent la construction et le rafistolage facile. Nul besogne, nul assemblage alambiqué, chacun des choix constructifs va à l’essentiel. L’ingéniosité pour lutter dans la survie permet la simplicité et l’efficience. L’habitant bâti ainsi pour sa survie qui ne dépend d’aucun droit, d’aucun permis. Voilà deux des idées de mise en oeuvre de Friedman que l’on retrouve dans les bidonvilles : permettre l’auto-planification et l’auto-construction tout en obligeant à l’exigence de peu d’effort pour édifier et maintenir en état l’habitation. Mais l’auteur ne s’arrête pas là et prône une architecture qui favorise l’amélioration des écosystèmes en y limitant les interventions telles que le défrichage, la substitution de la végétation existante ou la construction : ne pas transformer les choses pour les adapter à l’usage de l’homme mais transformer la manière dont l’homme utilise les choses existantes. Malgré cette colonisation des rares espaces naturels de périphérie urbaine, les habitants des bidonvilles arrivent à faire émerger quelques jardinets assurant un minimum de subsistance. L’inventivité humaine marque encore son génie pour faire naitre la vie végétale dans de petits espaces mal éclairés et pollués. Principe de survie qu’est celui de ne plus être dépendant de son prochain. Notons que Friedman ne prône aucunement l’individualisme par cette idée, il invite juste à une réflexion sur nos propres consommations, notamment financière et conseille l’abandon d’une économie basée sur l’argent. Le pauvre y arrive, alors pourquoi le riche ne pourrait pas également passer à un système de troc et refuser ces bouts de papier que l’on nomme argent pour y préférer ce qui lui est réellement nécessaire. Néanmoins, il n’occulte pas que la vie des bidonvilles est une vie en collectivité exigeant une organisation sociale favorisant la communication humaine et une organisation spatiale nécessitant la protection des biens personnels et collectifs. L’immensité de ces villes spontanées implique l’organisation en «bidonvillage» élisant un conseil n’ayant pas plus de pouvoir que 6


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b. c. d. e. f. : Illustrations de Yona Friedman - l’Architecture de survie, une philosophie de la pauvreté - Editions l’Eclat - 2003 - p126-127

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celui accordé par les habitants pour représenter les intérêts de la communauté. «Le bidonville viole surement moins le paysage que ne le fait la ville, qui la viole à la fois esthétiquement et d’un point de vue écologique. Souvenons nous de cela.» Yona Friedman5

Mais si l’homme a besoin de pratique, il ne doit s’éloigner de l’humanité qui le nourrit. L’humanité dans sa définition de bonté, et la bonté comme beauté. Le célèbre adage de Dostoievski «La beauté sauvera le monde.» proposait déjà l’idée selon laquelle l’homme a besoin du beau, l’homme a besoin d’être satisfait de l’esthétique naturelle ou façonnée qui l’entoure. La force du bidonville demeure dans cette idée, être modelé à l’image de ses bâtisseurs. Le génie créatif humain prend œuvre et repeint les façades ; ce qui était bon à mettre à la poubelle pour un, viendra orner l’habitat d’un plus pauvre. La beauté se crée et les rues prennent vie, l’homme s’enrichie de ce qui est immatériel et inscrit de couleur à sa porte «ici, je vis». A l’inverse, Friedman ne mentionne pas les nécessités sanitaires et pratiques. Aucune évacuation qui donne le rejet systématique dans les ruelles et la stagnation dans des endroits ponctuels, éco-système favorable à la naissance de foyers de maladie comme la Typhoïde ou le Choléra. Le soleil n’atteint pas toujours le sol et l’air peine à circuler à cause de la surdensité. L’accès à l’eau est souvent inexistant, obligeant la récupération d’eau de pluie dans des matériaux malsains. L’eau potable s’achemine par citerne, imposant un lien d’économie et de dépendance à la ville. Pour Friedman, le bidonville est beau mais n’est pas à copier. Il propose l’architecture de survie comme façon de construire inspirée de cet habitat spontané. Il l’installe dans des lieux choisis par les populations, climatiquement clé: Architecture de survie, une philosophie de la pauvreté - Editions l’Eclat - 2003 - p192 5

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ments et fertiles. Mais les exodes s’amassent aux portes des grandes villes et il serait utopique de penser les déplacer dans des zones plus «faciles» et surtout dépourvues de richesse économique. Les bidonvilles étant, il est inévitable de composer avec ce qu’ils sont. C’est ce que tenta de réaliser le projet de James Stirling en 1969 pour répondre à la problématique du bidonville ; pour l’occidentaliser.

L’adaptation au modèle occidental Adapter : Mettre en accord, approprier à quelque chose ou à quelqu’un d’autre, considéré comme prépondérant ou du moins comme incontestablement réel, de manière à obtenir un ensemble cohérent ou harmonieux.6

En 1968, en accord avec la volonté de la ville de se donner une stature de capitale digne de ce nom, l’insalubrité et les tensions grandissantes au sein du bidonville de Lima au Pérou, l’ONU parraina un concours d’habitations à bas prix ayant pour idée directrice l’imagination d’un habitat modulaire évolutif. Le jury fut incapable de déterminer un vainqueur parmi les architectes péruviens concurrents et treize invités internationaux, dont Christopher Alexander, Atelier5, Aldo Van Eyck et James Stirling. Chacune des unités conçues par les architectes invités furent construites en 1972, puis modifiées par les résidents avec le charme et l’intelligence humaine. Il fut agréable à l’époque de voir que malgré l’attention et la reconnaissance internationale que les «Bâtiments Rouges» de Stirling recevaient, il avait encore un engagement envers le logement à bas prix pour les pays en développement. Ceci, certainement dû à son intérêt, plus tôt, dans les logements pour village de petite échelle et ses liens avec le Comité International d’Architecture Moderne. Un projet pensé pour se moduler, s’adapter et s’élever avec 6

:http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/adapter/1004

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g. h. i. : Pierre Cagny & Benoît d’Almeida -Dessins du projet PREVI de Stirling dans le cas de son étude en deuxième année à l’ENSAG - 2012

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la vie de ses habitants dans une multitude d’échelles allant de l’édifice jusqu’au territoire. L’habitation se constitue d’un enroulement autour d’un patio central, un plan à neuf cases qui s’agglomère à trois autres plans du même type pour en former un plus grand. Chacune de ces unités de quatre habitations s’implantent autour d’un espace semi privé et s’articule autour comme îlot. Ce même îlot, dupliqué, crée un système de voirie et de places publiques. Chaque habitation s’implante donc dans une trame déjà planifiée, les réseaux peuvent être tirés, les évacuations installées et la salubrité gérée dans ce qui constitue l’espace public. Mais comment se déplacer dans un endroit où tout est similaire, comment s’y retrouver, comment s’en détacher. En plan, Stirling propose un quartier répétitif où tout doit se ressembler, mais ce n’est sans compter sur la grande idée de l’auto-construction. Chaque famille peut bâtir en ajoutant sa touche, en créant son chez lui, et ainsi, on peut imaginer les redondances du plan atténuées par l’innovation, le charme et l’intelligence de la créativité humaine. L’habitat modulaire a aujourd’hui fait ses preuves, il s’adapte au rythme de vie et à l’économie d’une population, il permet de rendre les lieux plus « humain » à l’image de ceux qui les habitent. Il est important, face à la croissance démographique mondiale, de comprendre que le but n’est pas de loger l’Homme à tout prix, c’est à dire, de le parquer le plus intelligemment possible, mais qu’il est question plutôt de lui faire habiter un lieu et pour reprendre Jean Paul Loubes «habiter, c’est être sur terre». De telles constructions permettent d’habiter dans davantage de salubrité (hors d’air, patio central) et de protection (physique, matérielle). Les murs sont solides, les menuiseries étanches, le toit terrasse en béton permet une récupération d’eau plus saine et une petite autonomie alimentaire. Les trois types d’espaces extérieurs permettent l’organisation du bidonville et de ses bidonvillages. Les places publiques permettent l’établissement d’événement inter-bidonville tel que les marchés ou les rencontres sportives, quant aux espaces semi-public, ils offrent des possibilités pour établir le troc et l’échange privé. 11


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j. k. l. : Pierre Cagny & Benoît d’Almeida -Dessins du projet PREVI de Stirling dans le cas de son étude en deuxième année à l’ENSAG - 2012

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Mais si ce projet possède de nombreux atouts, il n’est néanmoins pas adapté à la vie «pauvre» que décrit Friedman. Le principe d’auto-construction est respecté malgré son caractère utopique, mais avec neuf personnes sur dix au chômage dans les bidonvilles, comment peuvent-ils trouver l’argent pour construire alors qu’ils peinent à trouver de quoi manger. Les constructions d’objets de récupérations s’élèveraient au dessus des chaînages bétons dans cet urbanisme totalement planifié. La mise en œuvre est totalitaire, l’impact complet. On rase tout en faisant fi de l’existant pour y dresser routes, chemins et parcelles. Une ville de quatre mille personnes qui nait à l’endroit où on l’a décide. De surcroit, on impose une façon d’habiter et un accès à la propriété qui n’est pas dans les mœurs de ces habitants du monde. Le rouleau compresseur occidental se donne bonne conscience en tentant de s’adapter aux «peuples du monde» sans jamais remettre son propre modèle en question. Friedman présentait le bidonville comme un lieu ou la définition du public et du privée était radicalement différente de la notre, un lieu ou l’isolement est évité et méprisé. L’accès à la propriété s’y fait aléatoirement, le premier arrivé est le premier servi, un terrain ou une habitation inoccupé devient vacant. L’équivalent des anciennes lois ottomanes fonctionnent en ces lieux : l’espace recouvert est un espace possédé par quelqu’un. Voilà ici une autre des limites de ce projet, et pas des moindre car elle ne considère aucunement la façon d’habiter. L’accès à la propriété se fait par acte et se gère au travers de parcelles cadastrales, l’habitation devient un bien dans lequel les familles peuvent se replier. De surcroit, l’intimité de la maison se crée de par l’articulation autour du patio central, les ouvertures vers l’extérieur deviennent timides, les habitants se replient dans leur possession. Une antinomie d’un modèle où les uns vivent avec les autres et où seuls les objets de valeurs sont enfermés. Malgré son adaptabilité et sa modularité, cette solution à la «ville pauvre» ne répond pas à tous les critères dont Friedman fait l’étude et la présentation. Le projet répond parfaitement aux besoins vitaux, et aux attentes de salubrité et de modularité que peuvent avoir les habitants en 13


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m. n. : Pierre Cagny & Benoît d’Almeida -Dessins du projet PREVI de Stirling dans le cas de son étude en deuxième année à l’ENSAG - 2012

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permettant l’organisation des bidonvillages, la vie en leur sein, ainsi que le développement du génie créatif humain. Mais Stirling oublie - ou n’a pas pensé- qu’il s’adresse à des populations n’ayant quasiment rien, il perpétue la macabre danse du miroitement d’un idéal de vie occidental en leur proposant un logement pour lequel ils n’ont ni l’argent, ni les matériaux de l’entretien ou de l’agrandissement. C’est par exemple le cas pour la planification d’un système de routes à destination de gens qui n’auront certainement jamais les moyens d’acheter une automobile. Il accentue la dépendance à notre modèle économique de personnes ayant quasiment réussi à s’en défaire, et cela dans un contexte de crise ou ce dernier ne tient pas les promesses annoncées. Si cette crise touche le «monde riche», elle atteint bien moins le monde pauvre qui a toujours su vivre dans le minimum et pour qui la nécessité journalière demeure la survie. Basée sur l’addition des diminutions des stocks planétaires et les inégalités entre populations, elle s’établit sur un modèle capitaliste lui même héritier du modèle industriel qui nous apporte de moins en moins de satisfaction et plonge une partie de la population mondiale dans un spleen de désillusion. Demandons nous à l’inverse si le modèle du «monde pauvre», celui que nous essayons de corriger à tout prix, n’est pas riche finalement, et s’il ne doit pas être l’inspiration à l’avenir de notre société. «L’inhabilité matérielle des bidonvilles est préférable à l’inhabilité morale de l’architecture utile et fonctionnelle. Dans ces quartiers misérables, qu’on appelle bidonville, l’homme ne peut sombrer que physiquement, alors que l’architecture planifiée qu’on prétend faire pour lui, le fait sombrer moralement. C’est donc le principe du bidonville, c’est à dire du foisonnement architectural et sauvage, qu’il faut améliorer et prendre comme base de départ, et non pas l’architecture fonctionnelle.» Friedensreich Hundertwasser7

: Propos d’Hundertwasser dans : Ulrich Conrads, - Programme et manifeste de l’architecture du XXè siècle, Paris , Ed. de La Villette, 1991 -p193. Référence tirée de Jean-Paul Loubes - Traité d’architecture sauvage - Editions du Sextant - 2010 7

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La pauvreté, une inspiration pour le «riche»? Les promesses d’un monde industrialisé ont fait rêver pendant des années malgré l’impossibilité de ce modèle à les tenir. Fer de lance de nombreuse politiques, il n’a fait qu’accentuer le problème de la pauvreté qu’il devait résoudre. Assurer le confort occidental à sept milliards d’habitants reviendrait à produire le même nombre de vélos, voitures, repas, etc. Une utopie qui n’est pas un modèle «universalisable» dans un monde où la moitié est bien moins nourrie que l’autre. De surcroit, la crise s’accentue par la prise de conscience que les stocks sont limités et qu’il est urgent de les gérer désormais. Albert Jacquard nous propose ainsi le concept de révision des droits de propriété et nous invite à une réflexion sur ce terme. A qui sont ces stocks si ce n’est à notre planète, nous les utilisons, mais aucun territoire n’est la propriété de pays ou d’institutions capitalistes. Le concept de décroissance a été inventé dans le but de lutter contre notre sur-consommation des ressources, et pour cette dernière raison il deviendra un jour inévitable. Sans carburant, «les moteurs de nos existences» viendront à s’éteindre, il faudra alors remplacer l’énergie et revoir nos façons de vivre et d’habiter pour subsister. Un tel niveau de jouissance pour une si grande part de la population demeure une vérité très nouvelle à l’échelle de l’histoire humaine, une vérité dont nous ne connaissons pas encore les effets. «Mais la folie de la décroissance se heurte à un écueil incontournable. Personne ne veut initier le grand chantier du ralentissement. La modernité repose sur le principe de rivalité mimétique. La consommation nous enjoint d’accroitre nos possessions non pas pour profiter de leurs bienfaits mais pour se maintenir au même niveau relatif de jouissance que nos voisins. En théorie, chacun est d’accord pour abaisser la température des moteurs de nos existences, vivre sans pétrole, bannir le plastique. Mais à condition de de ne pas être le seul. Aucun individu ni aucun peuple n’accepterait d’être le dindon de la farce, vivant chichement dans un poulailler où la fête continuerait. Décroître oui, mais pas seul. Et personne ne commencera.» Sylvain Tesson8

: Eloge de l’énergie vagabonde, éd. Equateurs, 2007] P 197

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La décroissance est donc une figure d’opposition au baume de la bonne conscience écologique que l’on nomme développement durable et qui revient à proposer de jouir plus intelligemment pour jouir plus longtemps. Elle n’est pas un mal et propose de revoir notre mode de vie plutôt que panser de vert nos habitudes, changer de cap plutôt que de ralentir le rythme pour permettre à l’orgie de se poursuivre durablement. Planter des arbres sur les balcons et des potagers en terrasse d’immeuble ne résoudra jamais notre problème de sur-consommation. Ce n’est qu’un voile vert au camouflage de tous les biens de consommation de nos habitations. La végétation envahit la ville pour faire oublier qu’elle se construit de béton, bitume, pétrole et métaux. «Démocratisation de l’architecture, habitat autogéré, auto-construction. Le rideau est tombé sur ces utopies. Lui ont succédé les Vulgates d’une bien pensance «écologie» ou «écocitoyenne sans conséquence, qui repeint en vert le logement devenu produit de consommation, voire produit financier» Jean-Paul Loubes

A l’inverse, la pénurie est une bonne pédagogue dans laquelle on retrouve les modèles de propriété et de décroissance des bidonvilles. Les enjeux sont différents, les priorités également ; l’argent n’est plus le leitmotiv d’une existence routinière. L’humain n’a pas encore compris que l’eau, la nourriture et le bois étaient à l’inverse du pétrole et des métaux, les matières premières les plus importantes. Les unes assurent la subsistance direct, les secondes une rentrée d’argent, une interface monétaire qui s’ajoute et complexifie la satisfaction de nos besoins premiers. L’architecture se retrouve en première ligne en ayant le pouvoir de permettre ou non cette simplification des modes de vie et la décroissance vers une façon d’habiter différente. «L’architecture est moins la création de l’homme que l’habile utilisation des ressources naturelles.» Yona Friedman : Traité d’architecture sauvage - Editions du Sextant - 2010 - p64 : l’Architecture de survie, une philosophie de la pauvreté - Editions l’Eclat - 2003 - p104 9

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Mais s’il y a une chose dont il faut se rendre compte c’est que nous ne détruisons pas la planète -celle ci survivra quoi qu’il arrive-, nous la rendons inhabitable et nous nous détruisons nous même. Nous génocidons objectivement les générations à venir, en a t’on le droit?! Il est impensable de laisser le monde aller tel qu’il va. Notre destin est remis entre les mains de timoniers aveugles, des politiques pris dans le marasme général. C’est la base de l’humanité qui doit reprendre les choses en main, indignons-nous et construisons de cette indignation. Arrêtons de poser des thèses et agissons, le monde va mal, davantage de constats ne sont point nécessaire pour le savoir. Revoyons nos façons d’habiter afin de sortir de ce modèle économique menteur. Faisons de la créativité avec l’insécurité de la vie et non pas de la peur, les certitudes nous endorment, soyons incertains du lendemain comme on l’est - à une autre échelle- dans les bidonvilles où la première des peurs demeure celle de ne pas vivre. Sortons de notre individualisme, sortons de nous même11 pour trouver l’autre car nous en avons besoin. Il nous faut lutter contre ce qui est stérile en nous et nous empêche de rencontrer l’autre, contre la compétition. «Vivre avec la planète, vivre avec les autres»12. La pénurie à venir amènera l’entraide, l’exemple des «Community» à Détroit en témoigne, ou dans une ville en faillite, la population œuvre pour se soutenir et demeurer la tête hors de l’eau, une lutte contre l’individualisme qui permet de survivre à la noyade générale. Les jardins et reconstructions collectives émergent, la ville prend un nouveau faciès ou l’homme reprend sa place d’importance. Et si la ville -symbole de l’apogée industrielle américaine- est aujourd’hui montrée du doigt par sa sortie du système capitaliste, elle tente de survivre sur le modèle du monde pauvre, et sera sans nul doute un lieu d’exemple dans quelques années pour ses initiatives locales. Elle s’élève en laboratoire à ciel ouvert pour expérimenter de nouveaux projets initiés par les habitants, : Sortir de soi se dit educare en latin, alors éduquons nous. : Albert Jacquard - http://www.dailymotion.com/video/xce07f_albertjacquard-le-compte-a-rebours_news - 20min05 11

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ou chacun devient le planificateur de son propre territoire, et nous rappelle que chaque adversité est un moyen de créer quelque chose de nouveau. Mais faut-il attendre la faillite pour sortir de notre individualisme et laisser s’exprimer notre génie empirique et créatif. Pierre Rabhi, philosophe agriculteur, nous invite à un retour vers une sobriété heureuse. C’est à dire de ne satisfaire que les besoins nécessaires et de fuir notre insatisfaction matérielle, frustration programmée de notre monde économique. Ne plus courir après l’argent, posséder le temps de vivre parce qu’il sera un jour trop tard. Nous avons les moyens de notre survie en ayant, contrairement aux habitants des bidonvilles, ni maladie et insalubrité, un toit, de l’eau et de la nourriture. Mais devons nous courir derrière d’autres acquis matériels, ne devrions-nous pas faire l’éloge de la sobriété et de la rencontre avec l’autre pour se poser la question de ce qu’est la vie. L’aliénation de nos rythmes de vie n’a pas pour but de nous épanouir, elle nous renferme, nous endort dans nos convictions et nous laisse hagard. Prenons le temps de réfléchir, prenons le temps de nous demander si la solution se trouve dans la servitude à un système voué à l’échec. «Dans la Charte d’Athènes du CIAM il est question "d’habiter, travailler, circuler et se cultiver" (ce qui peut se résumer à peu près à "dodo, boulot, métro et Beaubourg"). Par contre, dans la première Charte d’Athènes, celle, non écrite, qui a vu le jour (peut-être pas à Athènes d’ailleurs) il y a plus de 10000 ans, il s’agissait de "manger, dormir, se protéger, et de communiquer avec les autres".» Yona Friedman13

: Architecture de survie, une philosophie de la pauvreté - Editions l’Eclat - 2003 - p82 13

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Conclusion. Face à un modèle qui périclite et des politiques emportées dans le marasme général, les initiatives collectives et humaines prennent forme et se multiplient. Beaucoup comprennent que l’entraide, la sobriété et le passage à un système économique moins prétentieux constituent notre pérennité à tous. Alors si le monde «riche» comprend à peine ce que le monde «pauvre» met en œuvre depuis tout temps, il devient illégitime de lui imposer notre modèle. Le bidonville est un lieu qui possède son identité et son organisation, et sa transformation à notre image relève d’un acte dictatorial. Le génie consisterait à garder toutes les caractéristiques du bidonville et ce qui en fait son unicité, tout en le rendant salubre et vivable. Mais ne nous leurrons pas cependant quant au monde qui s’en sortira le mieux en cas de catastrophe ou d’effondrement du système, ce sera le mieux préparé, et aujourd’hui, le monde occidental n’a aucun entraînement. On parle souvent d’Istanbul comme lieu du «Big One», le tremblement de terre comme on ne l’a jamais vu. S’il avère tristement vrai un jour, les premiers survivants à s’en relever seront les habitants des Gecekondu, n’ayant que peu de masse construite au dessus de leur tête pour les écraser et sachant déjà faire face à la survie urbaine. Cela amène cette conclusion sur un deuxième point, il n’y a ni recette, ni réponse unique à la question des habitats spontanés. Aucun ne se ressemble réellement et leurs cultures varient selon les pays. Certains sont mobiles, les autres sédentaires, parfois ils sont issus de catastrophe, d’autres de l’unique conjoncture mondiale. Quel rôle doit alors avoir l’architecte face à cette planification spontanée? Doit-il raser et rebâtir? Doit-il se concentrer sur l’unique passage des réseaux? Aucune prétention de réponse, il doit simplement comprendre que le monde qu’il connait n’est pas le monde qu’il s’apprête à transformer. De même pour les architectes que nous deviendrons, le faciès de notre humanité change et nous ne devons pas nous enfoncer dans nos certitudes. Je souhaitais conclure par une discussion avec l’un de mes 20


enseignants dans laquelle je lui demandais si le rôle des architectes n’était plus désormais que de préparer les canaux de sauvetage de l’inévitable naufrage. Sa réponse fut simple, il revient à tout le monde de prendre conscience que le monde vit au dessus de ses moyens, que l’on consomme plus que la terre ne produit, que l’on achète pour acheter et non par besoin. Le rôle de l’architecte est sans doute très important et commence peut être par montrer que le rêve est d’habiter non pas dans le luxe et dans la technologie, mais dans quelque chose de plus simple. Son challenge sera de donner l’exemple et de contribuer à faire changer les gens de manière subtil sans donner l’impression d’être altermondialiste, réactionnaire ou extrémiste. Ne prônons pas les espaces et jardins partagés, l’entraide et la communication des personnes quand nous ne partageons rien nous même. Face à des politiques médiocres qui ne nous aidera pas, il ne tient qu’à nous, et plus particulièrement les jeunes de faire émerger des choses intelligentes. Voter ne suffit plus, il faut générer de nouveaux projets de société, des alternatives réalistes dans lesquelles l’architecture pourrait avoir un rôle important à jouer. «Nulle fatalité qui tienne, le monde n’a pas de destin. Aux hommes de choisir leur avenir, avant que le futur le leur impose» Virginie Raisson14

: 2033, Atlas des Futurs du Monde - Editions Robert Laffont - 2010 p103 14

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Bibliographie. Livre :

Friedman Yona - l’Architecture de survie, une philosophie de la pauvreté - Editions l’Eclat - 2003 Jacquard Albert - Le compte à rebours a-t-il commencé? - Editions du Stock - 2009 Loubes Jean-Paul - Traité d’architecture sauvage - Editions du Sextant - 2010 Rabhi Pierre - La sobriété heureuse - Editions Actes Sud - 2010 Raisson Virginie - 2033, Atlas des Futurs du Monde - Editions Robert Laffont - 2010 Tesson Sylvain - Eloge de l’énergie vagabonde - éd. Equateurs - 2007

Multimédia : Jacquard Albert - Le compte à rebours a-t-il commencé? - http:// www.dailymotion.com/video/xce07f_albert-jacquard-le-compte-a-rebours_news

Rabhi Pierre - La crise n’est pas financière mais humaine et spirituelle - http://www.youtube.com/watch?v=fahZpQ3EDQQ

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Bidonville, y remédier ou s'inspirer?  
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