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Belba le cave n°5 , première parution avril 2010 De très nombreuses sources ont servi à la conception de cette chose. Nous voudrions remercier tout le monde, mais nous en oublierons certainement… Livres : La Françafrique, le plus long scandale de la République, Noir Silence, De la Françafrique à la Mafiafrique, François-Xavier Verschave ; Et la vertu sauvera le monde, Fréderic Lordon Punir les pauvres, Loïc Wacquant Petit cours d’autodéfense intellectuelle, Normand Baillargeon La fabrication du consentement, Noam Chomsky & Edward Herman Le dictionnaire historique et géopolitique du 20e siècle, dir. Serge Cordellier Traité de construction en terre, CRATerre (Editions Parenthèses) Magazines : Alternatives Economiques ; Alternatives Internationales ; Alternative Libertaire ; Le Monde Libertaire ; Offensive ! Journaux : Le canard enchaîné ; Siné Hebdo ; Le Plan B ; Fakir ; Le Monde diplomatique ; Le Sarkophage ; CQFD ; La Décroissance

édito Après des années d’absence, voilà le retour du cave. Qu’est ce qui a bien pu faire sortir la créature de son profond sommeil ? L’argent d’abord, évidemment. Nous nous servons des millions que nous rapporte la vente de vos cerveaux disponibles – ainsi que des réseaux sociaux qu’elle nous ouvre – pour fortifier et étendre notre empire du crime financier. Et puis à une époque de fin de l’histoire où il ne se passe plus rien de bien intéressant, le journalisme est un exercice peu fatiguant – c’est avantageux.

Un grand merci au passage à ceux qui s’acharnent à faire vivre cet abominable xylophage : LP, pour les crobars et tout le reste ; Lou & Fraise des Bois pour les chouettes gribouillages ; Y, parce qu’il Y en a vraiment assez ! ; Oliv’ tree and his most special oil ; N (vu !) ; Manu & Alex, A Bros Frantz

Mais avant tout, Belba le cave c’est un outil de plus au service de l’endoctrinement des masses. Alors enfilez vos camisoles et laissez vous guider par le son de ma voix…

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Suivez le guide ! * Page 4 : FrancEthique Décolonisation vous dites ? Certaines mauvaises habitudes ont la dent dure et se développent même malgré les vœux pieux. Les détracteurs de la Françafrique dénoncent le pillage de l’Afrique. Et affirment que la France y tient un rôle tout particulier.

Page 8 : rAdio Toulouse _ international L’actualité suit son petit rien-rien quotidien. Alliances et révoltes mijotent dans la grosse cocotte…

Zoom : La crise sur le gâteau Page 21 : Can we ? L’arrivée de Barack Obama à la Maison blanche a soulevé d’immenses espoirs à travers le monde – non sans raison. Mais…

Page 22 : rAdio Toulouse _ France La France se transforme en Etat policier et les services publics se délitent sous les coups de boutoir des intérêts privés. Tout va bien donc.

Zoom : Douche Franche

Page 40 : Interlude sans intérêt… (9) Just Me, Myself and I

Page 42 : rAdio Toulouse _ etc. Les insolites qui nous font rêver ou nous mettent en rage. La réalité dépasse la fiction – d’une bonne tête !

Zoom : Le manifeste…

Page 48 : Décoloniser l’imaginaire Après avoir mis en relief les mécanismes de la propagande du quotidien dans le dernier épisode, nous nous proposons cette fois-ci de présenter quelques antidotes, ou plus exactement quelques mécanismes de défense. Si imparfaits qu’ils soient, ils ont pour but de permettre le recul critique. Tous sont tirés du petit cours d’autodéfense intellectuelle de Normand Baillargeon.

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Page 77 : Les nouveaux chiens de garde Un regard sur les médias, ce contre-pouvoir qui forme un écran entre le peuple et la tyrannie.

Page 80 : Blah blah le livre : La décroissance L’avis de Nicholas Georgescu Roegen, un précurseur, sur la question.

Page 82 : Je n’écrirais rien sur ce film, c’est une merde ! : Inglorious Basterds Quentin Tarantino nous a déjà pondu des belles merdes, mais c’est la première fois qu’il s’attaque à l’Histoire.

Page 83 : Les belles affiches Les affiches sont depuis belle lurette un puissant moyen de communication. Jusqu’à présent, nous ne nous étions jamais penché sur elles. C’est désormais chose faite, grâce à nos camarades du PCF.

Page 84 : L’habitat, l’air de rien Notre ami Manu est de retour avec de nouvelles brouettes d’infos sur la construction en terre.

Page 90 : NDLR Les notes de la rédaction, donc.

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Francéthique ************************************************************************************************ Un pied dans l’horreur

Brazzaville, 18 décembre 1998 : des groupes de rebelles armés sont aperçus dans les quartiers sud de la ville, les mêmes quartiers dans lesquels se massent de nombreux réfugiés du sud-est du pays, déplacés par la guerre. Quelques heures plus tard, les milices gouvernementales commencent leur opération : les véhicules militaires font irruption dans les quartiers sud, accusés d’abriter les bandes rebelles. Les routes sont barrées et les personnes qui tentent de quitter la zone sont triées. Les exécutions sommaires ne commenceront que le 20 décembre. « Les éléments des forces gouvernementales […] se sont mis à abattre tout homme valide, en âge et susceptible de manier une arme de guerre. […] Un ratissage systématique avait été officiellement ordonné par les autorités gouvernementales. […] L’opération s’est révélée être un massacre à grande échelle, systématique et volontaire des civils de ce quartiers soupçonné de sympathie envers [les bandes rebelles]. Aux points de contrôle […] les femmes et les filles qui n’avaient pas assez d’argent pour calmer les soldats ont été soustraites au groupe pour être violées. »1 On estime que les massacres de décembre 1998 on fait 25.000 morts, plus les viols, les 1

Citation extraite de Noir silence, F.X.Verschave

amputations, les habitations brûlées… L’opposition parle de plusieurs camions faisant des allers-retours pour jeter les corps dans le fleuve et d’un bulldozer qui aurait fonctionné pendant trois semaines pour enterrer des cadavres. Qu’est-ce qu’il se passe ?

Une sacrée expédition punitive donc. Mais pour punir qui de quoi exactement ? Les habitants du sud-est du pays d’avoir accueilli des rebelles. Première précision : le président Sassou Nguesso et sa clique sont originaires du nord du pays, la partie sud fournit la base de l’opposition et de la contestation du régime. Seconde précision : les bandes rebelles aperçues le matin du 18 décembre 1998 étaient des membres des milices gouvernementales vaguement déguisés. Il s’agit donc de l’élimination massive de citoyens d’un pays, par son propre gouvernement, pour la seule raison de l’appartenance à un groupe ethnique. Il y a un mot pour ça, ce mot c’est génocide. On en vient au corps du délit. Le matériel militaire de l’armée congolaise est d’origine française, livré par Transall arborant le drapeau tricolore directement depuis le Tchad. L’armée est formée et encadrée par des spécialistes français issus de l’état major ou de la DGSE. En plus des soldats angolais, il y avait en décembre 1998 des français, a priori des

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mercenaires, aux l’armée congolaise.

cotés

de

Couverture médiatique

Peau de zob. « Lorsqu’un gouvernement fait pilonner à l’arme lourde des quartiers entiers de sa propre capitale, il y a en général des réactions de médias indépendants. […] Mais pour le Congo Brazzaville, rien de tout ça. […] Deux hypothèses : ou bien les grands médias n’auraient pas assez prêté attention au Congo Brazzaville, ou alors il serait devenu politiquement incorrect de s’en prendre au régime de Sassou Nguesso en France. »2 Des journalistes de TF1 souhaitant envoyer une équipe pour couvrir les évènements confiaient avoir été bloqués de part et d’autre, à Paris comme à Brazzaville. Je repose la question : qu’est ce qu’il se passe ?

La France soutient Sassou Nguesso, le couvre, le réhabilite, le conseille, l’équipe, le finance, le bichonne depuis les années 60. La France garde un œil vigilant sur un pays qui demeure le quatrième producteur de pétrole d’Afrique, avec Elf comme principal partenaire, et qui de plus se situe sur une ligne très fréquentée qui va de l’Angola au Gabon. Très fréquentée par

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Citation extraite de Noir silence, F.X.Verschave


les militaires et français s’entend.

pétroliers

Comme au Rwanda en 1994, l’armée française, les services secrets, l’argent de la coopération appuient directement des régimes corrompus et génocidaires. La vraie bonne question làdedans est celle-ci : « c’est qui la France ? ». Sassou Nguesso est un vieil ami de Jacques Chirac, d’Elf, d’Alfred Sirvin, de Roland Dumas, des frères Feliciaggi (des proches de Pasqua). La garde présidentielle est formée et parfois commandée par des mercenaires tricolores, parfois simplement mis en disponibilité par l’état major français le temps d’une mission. La plupart de ces instructeurs sont proches de l’extrême droite. Du colonialisme au néocolonialisme

Cet exemple sordide n’est hélas qu’un exemple parmi des centaines, il est là pour rappeler qu’on ne parle pas de concepts ou de chiffres, mais bien de gens qui se font massacrer, violer, torturer. Dans de nombreux pays, depuis longtemps, et aujourd’hui encore, l’état français et ses ressources sont utilisés pour piller l’Afrique au profit de quelques-uns. Pourquoi pareille dégueulasserie est possible ? Parce que ça marche répond-il, pragmatique. Avant les années 1960, la situation avait le mérite d’être claire : l’état français exploitait les pays africains, sans subtilité, pour le bien des Français au détriment des Africains. A l’heure des indépendances, il a fallu ruser : pour sauvegarder les intérêts français il a fallu

conserver au pouvoir des gouvernements amis, qui s’y sont maintenus le plus souvent de la façon la plus brutale qui soit, mais après tout c’est la façon la plus efficace. Seulement voila, il a fallu que tous les liens soient présentés comme quelque chose d’honorable, et que tout ce qui pouvait sentir mauvais soit dissimulé. C’est Jacques Foccart, monsieur Afrique de de Gaulle, puis de Mitterrand qui a été le grand architecte des relations qui ont suivi. Ainsi apparaît l’hypocrisie de la « démocratie apaisée » africaine, superbement résumée par Jacques Chirac : « si les dictateurs ne gagnent pas les élections ils n’en organiseront plus ». Première phase : accéder au pouvoir, au besoin en éliminant le président démocratiquement élu (comme au Togo par exemple). Deuxième phase : organiser des scrutins truqués, et les certains services français sont passés maîtres à ce jeu-là. Troisième phase : garder la population tranquille, en donnant des miettes à certains et en écrasant la plupart par la propagande, la force ou la misère. Comme l’avis de la population ne compte plus à partir de ce moment-là, la tentation est grande de ne pas gaspiller de précieuses ressources à améliorer sa situation, et à s’en mettre plein les poches en n’oubliant pas ses amis. Mais là, l’ami, ce n’est plus la France, qui officiellement n’a plus grand-chose à voir avec tout cela. Non, l’ami c’est une personne, une société, un compte en Suisse… Les relations entre la France et l’Afrique sont devenues souterraines, clandestines, opaques, c'est-à-dire le terrain

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de jeu favori des crapules et des mafias. L’intérêt collectif ayant disparu, il en a résulté une multitude d’intérêts individuels, imbriqués, parfois contradictoires, tous plus dégueulasses les uns que les autres. Jackpot

L’Afrique est pauvre, mon œil. L’Afrique est pleine de pétrole (Tchad, Nigéria, Gabon, Congo, Angola…), de diamants (Sierra Leone, Libéria, Angola…), de bois précieux et de minerais (un peu partout mais surtout au Congo)… Sera riche qui saura exploiter ces ressources à peu de frais (par exemple en tapant dans les parcs et réserves naturelles, en ne retraitant aucun déchet, en payant des droits de concession dérisoires, en ne reversant pas les impôts dus…). Ca c’est encore les restes de l’époque coloniale. Mais il y a plus juteux, par exemple ce qui se passe en Angola, pays ravagé par la guerre civile depuis plus de dix ans, mais où le pétrole n’a jamais cessé de couler. Le principe consiste pour le gouvernement à demander un prêt à un groupe de banques étrangères. Comme le pays n’est pas solvable, le prêt est garanti sur les revenus du pétrole… de dans cinq ans. En effet les revenus des années à venir ont déjà été hypothéqués pour rembourser le prêt précédent. Si le pays ne peut pas payer, c’est pas grave, dans le cadre de la coopération au développement, la France entre autres s’engage à garantir les emprunts des pays pauvres. In fine, c’est le contribuable français qui passe à la caisse. Mais c’est pas très grave s’il s’agit de construire des centres


de santé et de payer les fonctionnaires… Raté. L’argent sert pour partie à acheter des armes au prix fort (pour lutter contre une guérilla également financée par l’occident soit dit en passant), avec de colossales commissions pour les intermédiaires qui ont au passage négocié les conditions du prêt. Une autre partie de l’argent part dans les caisses des personnes au pouvoir. Et une autre partie repart en Europe dans la poche des gens au pouvoir qui ont rendu l’opération possible. Vous avez parlé du financement des partis politiques ? L’Afrique, c’est des petits enfants avec des gros ventres pour qui il faut construire des

routes et des dispensaires, et pour ça il faut de l’argent. L’aide au développement, c’est pas beaucoup d’argent pour la France, c’est déjà pas mal pour un pays pauvre, mais c’est encore plus pour un groupe d’une vingtaine de personnes. Partant de ce calcul simple, certaines personnes estiment qu’il convient de revoir la clé de répartition. L’argent de l’aide au développement c’est surtout, comme on l’a vu juste avant, des ventes d’armes et des remboursements d’emprunts crapuleux ; mais c’est aussi des contrats de construction d’infrastructures. Le plus souvent ça se passe ainsi : le contrat est donné à une entreprise montée par le proche d’un ministre, pour cent

millions de francs de travaux contractés, seulement dix millions sont exécutés, l’entreprise empoche la différence et demande une rallonge parce que les travaux ne sont pas terminés. L’argent est ensuite redistribué entre les personnes qui ont rendu des services, en Afrique et en France. La seule condition, c’est que personne ne se soucie de savoir que rien ne fonctionne correctement, et c’est le cas. Tout le monde s’en fout. Un pas de plus dans le scandale : c’est à la veille de scrutins importants en Afrique et en France qu’on assiste à des pics dans l’envoi d’argent pour la coopération. Vous avez parlé du financement des partis politiques ? Au final, ce sont les pauvres des pays pauvres (surtout) et les pauvres des pays riches qui triment pour que s’enrichissent les riches des pays pauvres et les riches des pays riches. Merci pour eux. Je te tiens, tu me tiens, par la barbichette…

Il semble donc que les relations entre les principaux acteurs ne soient plus guère institutionnelles, mais beaucoup plus de personne à personne. Ainsi se sont formés des réseaux d’intérêts. Certains partent de figures-clé des grands partis politiques français : les réseaux Chirac, Mitterrand, Pasqua, regroupe des membres de l’état major et des services secrets français, liés ou carrément intégrés à des groupes pétroliers, Elf en tête (ce n’est un secret pour personne qu’Elf emploie des espions français et achemine ou prête du matériel militaire aux gouvernements africains amis).

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L’argent n’est pas toujours le seul lien entre tous ces gens. Comme chacun essaie d’assurer ses arrières, on reste en famille (Jean-Christophe Mitterrand et Pierre Pasqua, fils de leur père respectif, sont des acteurs majeurs de ces milieux), on se fournit en él��ments compromettant les autres (notamment des vidéos mettant en évidence des affaires de mœurs). Les loges maçonniques jouent aussi un rôle important dans la mise en réseau. Parmi les motivations on doit aussi citer la volonté de stopper le communisme (à l’époque) ou l’influence anglo-saxonne (Rwanda 1994), ou les amitiés liées au sein de l’armée française (de nombreux dictateurs comme Deby au Tchad ont été formés à l’école militaire de Paris) ou dans les milieux mercenaires.

des mafias. Les circuits d’armes, de drogue, d’argent, d’influence rejoignent de plus en plus les circuits mafieux, renforçant le lien entre la criminalité et la politique, les rendant impossibles à distinguer. Résistance

Pourquoi pareille dégueulasserie est possible ? Parce que ça marche encore aujourd’hui, mais on peut essayer de faire quelque chose, répond-il, lucide.

Vers la Mafiafrique

Moi, je ne suis pas d’accord avec tout ça. Sans espérer rendre les puissants subitement honnêtes, j’estime qu’on peut militer pour plus de clarté dans les enjeux, plus de transparence dans les décisions, plus de justice dans un pays qui donne beaucoup de leçons. Et plein de gens travaillent dans ce sens. Des journalistes, qu’on entend peu, des politiques, qui ne trouvent pas beaucoup de soutien, des citoyens, à qui on explique qu’il y a plus important… Et qui pourtant ne perdent pas courage.

De plus en plus opaque, de plus en plus fragmentée, la Françafrique se perd dans ses propres excès. Les réseaux sont de plus en plus rodés, et certaines opérations se passent parfois de l’appui de l’Elysée. Certains militaires savent comment se procurer des fonds en faisant du trafic d’armes, de drogue ou en détournant l’aide humanitaire. Ils savent où trouver des mercenaires, des soutiens politiques… La machine est complètement hors de contrôle.

Ce que tout le monde peut faire, c’est d’abord se renseigner et faire parler d’un sujet qui, même s’il n’est pas tabou ni complètement censuré, ne trouve pas la place que mérite le sort de plus de 600 millions de personnes et la manière dont sont gérées les ressources de l’état français. Ensuite vient l’action politique, à commencer par ne pas donner sa voix à des groupes politiques qui vivent de ces pratiques depuis plus de trente ans.

Le clandestin, le secret, l’opaque, c’est le terrain de jeu des gens qui ont des choses à cacher, c’est la terre d’élection

Survie

Ainsi le système est verrouillé, il se fournit lui-même les moyens de sa propre préservation. On a donné un nom à ces réseaux : c’est la Françafrique.

Ce qui me semble être la meilleure porte d’entrée dans

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cette contre-perspective des relations franco-africaines, c’est l’association Survie, qui milite depuis 1984 pour l’assainissement des relations franco-africaines et contre la banalisation du génocide. François-Xavier Verschave, qui en a été le président, a consacré toute la fin de sa vie à enquêter sur ce sujet et à en décrypter les rouages. Il a laissé un grand nombre d’ouvrages dont : -

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La Françafrique, le plus long scandale de la République, 1999, 380 pages Noir silence, 2000, 595 pages De la Françafrique à la Mafiafrique, 2004, 70 pages

Sur le site de Survie, en plus de tonnes d’articles et de brochures explicatives, on trouve une analyse du programme des partis politiques du point de vue des relations avec l’Afrique, parce qu’il s’agit tout autant d’une bataille politique que d’une bataille éthique. - www.survie-france.org Pour une perspective plus large incluant la société africaine ainsi que le rôle de l’Angleterre et des Etats-Unis, on pourra s’intéresser aux livres de Stephen Smith. Entre autres : - Ces messieurs d’Afrique, 1992 - Négrologie, 2004 Et pour un certain contre-point sur la question françafricaine, toujours Stephen Smith avec Antoine Glaser : - Comment la France a perdu l’Afrique, 2005, 270 pages Pensez à eux. Y. comme Y’en a assez !


rAdio Toulouse _ international ************************************************************************************************

INTERNATIONAL * Le GIEC nouveau est arrivé Aucune grande nouvelle dans le rapport 2007 du Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat (GIEC), mais un résultat « sans équivoque » selon Achim Steiner, chef du programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE). Le réchauffement prévu à l’horizon 2100 serait de 1.8 à 4°C et le niveau de la mer pourrait monter de 28 à 43cm. Le rapport estime qu’il est ‘très probable’ (probabilité de 90%, selon les termes du rapport) que les épisodes de chaleurs extrêmes et de fortes précipitations deviennent plus fréquents. Les cyclones tropicaux et toutes sortes de gâteries climatiques devraient également être plus intenses.

* Tournée (presque) générale Qui a dit que le gouvernement américain n’était pas généreux envers ses ennemis ? Voire franchement philanthrope ? « … en 2004, les Américains ont distribués, n’importe comment et en liquide ( ?), 12 milliards de dollars (un peu moins d’euros, autour de 70 milliards de francs) en Irak. Sans le moindre contrôle, sans vraiment

savoir à qui tout ce fric (ventilé en billets de 100 dollars) était destiné, ni a fortiori à quoi il a été utilisé. Il est d’ailleurs très vraisemblable qu’une partie de ce pactole ait fini par financer la guérilla, ou de purs et simples gangs. » (le canard enchaîné, 14/02/07, comme les citations suivantes) Ce sont en tout 281 millions de billets, d’un poids total de 363 tonnes qui ont transité cette année là entre Washington et Bagdad. Ceux-ci ont servi à payer les fonctionnaires et à régler les dépenses courantes, à hauteur d’environ 4 milliards de dollars. On ignore ce qu’il est advenu du reste.

contribuable américain ? Justement non, c’est là toute l’astuce. Comme l’a dit un amiral US, il ne s’agit après tout que de « leur argent », l’argent du peuple irakien, confisqué à des hiérarques du temps de Saddam, ou provenant de l’exploitation du pétrole. Tout est pour le mieux, donc.

* La guerre continue Et entre 2004 et 2008 c’est un peu plus de 220000 armes qui ont disparues en Afghanistan selon le Government Accountability Office, « l’équivalent, à Washington, de notre Cour des comptes. » (le canard enchaîné, 25/02/09)

Henri Waxman, le président démocrate de la commission Pertes qui se divisent comme parlementaire US qui a étudié le suit : « 87000 armes (fusils d’assaut cas, s’est exclamé : « Mais qui M16, mortiers, lance-grenades, donc, en pleine possession de ses jumelles de visée nocturne, etc.) sur les moyens, peut bien avoir l’idée 242000 expédiées en Afghanistan d’envoyer 363 tonnes d’argent liquide par le Pentagone » (ibid.), ainsi dans une zone en guerre ? » et que 135000 des armes fournies d’ajouter « C’est si gros que ça n’a même pas l’air vrai ». Et « Si les industriels américains pesaient pourtant… Interrogé sur la question, Paul Bremer, administrateur provisoire de l’Irak à l’époque des faits, a concédé des « erreurs ». Il a même ajouté, déchirant aveu : « je pense que j’aurais dû prendre d’autres décisions ». Mais, impossible ! Peuton impunément agir ainsi avec l’argent du

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ainsi en faveur d’un budget de défense colossal – plus de cinq fois supérieur à celui de la défaillante Russie, le second plus important au monde –, c’est seulement que les bénéfices qu’ils savaient pouvoir attendre d’importantes dépenses militaires étaient considérables. Cela incluait aussi bien les contrats d’armement et autres fournitures que l’allocation directe ou indirecte de crédits de recherche ; ou le soutien apporté par les militaires proches du pouvoir à une expansion économique globale à laquelle les firmes transnationales américaines participent activement, en étant les premières bénéficiaires. » Noam Chomsky & Edward Herman, La fabrication du consentement.


à la police et à l’armée afghane par l’Otan. Bien sûr, l’arnaque et la revente sont en cause, mais il y a mieux : les policiers et militaires afghans désertent souvent dès leur formation achevée. Ils se vendent alors aux chefs tribaux avec leur savoir-faire – et leur équipement !

* Encore, encore Barack Obama, peu de temps après son arrivé au pouvoir, a demandé au Congrès US une petite rallonge budgétaire pour mener la guerre en Irak et en Afghanistan. Si le budget n’enfle pas encore c’est 150 milliards de dollars que les Etats unis dépenseront dans cette guerre en 2009. Soit 411 millions par jour ou encore 17,1 millions par heure (le canard enchaîné, 22/04/09)

* Quand les cow-boys pillent des Banques… En devenant président, en 2005, de la Banque mondiale, Paul Wolfowitz a assuré vouloir faire de la lutte contre la corruption sa priorité. Il parlait bien sûr de la corruption dans les pays en voie de développement, pas de celle qui sévit au sein des institutions internationales ! « Sans même, comme le prévoit le règlement de la maison, consulter et informer diverses instances internes, il a fait augmenter de 50% le salaire, net d’impôts, de sa compagne, Shaha Riza, dircom, jusqu’à ces derniers temps, du département Moyen-Orient de la Banque. » (le canard enchaîné, 18/04/07). Salaire qui atteindra alors un respectable 190000 dollars par an. Pris la main dans le sac, ‘Wolfie’ s’est tout d’abord

excusé : « j’ai fait une erreur, j’en suis désolé » (cité par Afrique/Asie, 05/07). Mais, le pauvre, cela n’a pas été suffisant. Au bout de deux mois de crise, il a été obligé de lâcher son fauteuil de président. Bien sûr, en tant que citoyen américain, et protégé du président W. Bush, il ne craint aucune représailles – et malheureusement pas le goudron et les plumes. Mais il a perdu son emploi…

monde du FAO (Food and agriculture organization, un organe de l’ONU) cité par Alternatives Economiques (01/07), le nombre de sous alimentés dans le monde s’est stabilisé entre 1990 et 2006 autour de 820 millions.

Plus encore que la banale, mais épisodique, histoire de détournement de fonds, est ce que le vrai scandale révélé par cette affaire ne serait pas les salaires exorbitants que se versent les personnalités chargées de lutter contre la pauvreté dans le monde ? Après tout, le salaire de base de Shaha Riza, avant l’augmentation décidée par son compagnon, atteignait déjà quasiment les 100000 dollars par an !

On trouve derrière ces chiffres des réalités très différentes. Ainsi, alors que la faim a beaucoup reculée en Amérique latine et dans une moindre mesure, en Asie, la situation de l’Afrique reste toujours aussi préoccupante.

D’accord, il s’agit de lutter contre la pauvreté, mais ne se trompe-t-on pas légèrement de public ?

En proportion d’une population qui augmente c’est un peu mieux puisque l’on est passé de 20% à 17% de la population mondiale.

Mais si en 2005 842 millions de personnes ont souffert de la faim ce n’est pas à cause de l’insuffisance de l’appareil productif, comme le démontrent les obèses (qui ont récemment dépassés le milliard d’individus), le gaspillage inconsidéré des populations occidentales et l’essor des biocarburants.

* A wonderful world… Selon une estimation de la Banque mondiale (citée par Afrique Asie, 04/07), 1.2 milliards d’individus vivaient avec moins de 1$ par jour en 2006, 2.7 milliards vivaient avec moins de 2$/j, et 4 milliards avec moins de 8$/j. Bien sûr, beaucoup à travers les ages ont vécus sans argent (et pas toujours si mal). Mais dans un monde ou tout s’achète et se vend, c’est un peu court…

* Insécurité alimentaire Selon le rapport 2006 de L’Etat de l’insécurité alimentaire dans le

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Jean Ziegler, le rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation ne s’y trompe pas quand il déclare : « Toutes les cinq secondes un enfant meurt de la faim ou de ses conséquences » et ajoute « chaque enfant qui meurt de faim est assassiné » (Afrique Asie, 06/07) L’abondance des uns crée la misère des autres…

* Et puis la crise… Et puis est survenue en 2007 une épouvantable crise des matières premières. pétrole, céréales, cuivre…


Des émeutes de la faim ont éclatées un peu partout. Les populations les plus vulnérables, pour lesquels l’alimentation représente une part importante du budget, n’ont pas pu suivre. La machine économique, tirée par les nouvelles demandes des pays émergents – ajoutés aux formidables besoins des pays dits ‘développés’, s’est emballée…

* … et puis la crise… Mais c’est finalement l’éclatement de la bulle immobilière aux Etats unis qui a mis fin à la récréation. Les institutions financières américaines et leurs montages financiers exotiques s’effondrent, et c’est toute la finance mondiale qui se retrouve à genoux. Puis « l’économie réelle » (?! l’économie des banques serait elle à ce point ‘irréelle’ ?)…

* … et finalement Le nombre de mal nourris dans le monde devrait dépasser un milliard en 2009 selon la FAO.

* Tsahal mon Roudoudou ! Les attaques militaires israéliennes sur la bande de Gaza sont devenues une triste habitude. Pourquoi, dans de telles conditions, l’opération ‘Plomb durci’ qui s’est déroulée du 27 décembre 2008 au 18 janvier 2009 a-t-elle tant fait parler d’elle ? Selon le gouvernement israélien c’est suite au non-respect du cessez-le-feu décidé avec le Hamas (de juin à novembre 2008) que la décision d’attaquer a été prise – il fallait protéger les populations civiles

israéliennes – quel mal peut il y avoir à cela. La réaction d’Israël était « disproportionnée » selon les médias occidentaux. C’est rien de le dire ! 13 israéliens sont morts pendant l’attaque, contre plus de 1300 palestiniens, dont 2/3 de civils et 1/3 de mineurs. Mais ce n’est pas tout… Selon différents observateurs, les tirs de roquettes du Hamas, incriminés comme cause de la rupture du cessez-le-feu, faisaient réponse à un raid aérien israélien du 4 novembre ayant tué 6 combattants palestiniens. L’information fait controverse, mais le prétexte est de toute façon assez bancal… D’autant plus qu’il est aujourd’hui avéré que l’opération ‘plomb durci’ était préparée de longue date : depuis juin 2008, soit 6 mois à l’avance (et même décidée en mars 2008 selon un militaire israélien cité par le canard enchaîné du 28/01/09). Mais ce n’est pas tout… La période précédent la guerre peut difficilement être qualifiée de paix. « Bilan établi par les services américains de renseignement militaire et transmis à leurs homologues français : en onze mois, depuis le 1er février 2008 et jusqu’au 29 décembre (non inclus), 125 palestiniens (parmi lesquels des femmes et des enfants) ont été tués à la suite de frappes aériennes menées de façon sporadique » (le canard enchaîné, 31/12/08). Et la préparation du gouvernement israélien comporte des aspects franchement morbides, voir carrément abjects, notamment à travers un renforcement du blocus : « le 23 décembre dernier, Alain Rémy, consul de France à Jérusalem, adressait à l’Elysée et au Quai un télégramme sur la visite à Gaza des ‘attachés humanitaires’

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européens. ‘L’ensemble des acteurs humanitaires, écrivait il, y compris les agences des Nations unies, est confronté à une limitation, voire à une interdiction d’accès à Gaza sans précédent (…). La centrale électrique, faute de carburant, menace de cesser de fonctionner définitivement (…). La sécurité alimentaire n’est plus assurée : 30 boulangeries sur les 47 que compte Gaza ont cessé leur activité, et le pain est rationné (…). L’ensemble des systèmes économiques et sociaux est en train de s’effondrer (…). Les hôpitaux ne sont plus en mesure de faire face à un éventuel problème.’ » Mais ce n’est pas tout… De nombreuses preuves de crimes de guerre caractérisés viennent alourdir le dossier israélien. L’utilisation de bombes au phosphore blanc, une arme particulièrement cruelle, a rapidement pu être mise en évidence. Pour d’autres exactions, il est plus difficile de prouver l’intention. Heureusement, de courageux israéliens ont refusé de se taire : « plusieurs témoignages de soldats israéliens membre de l’académie militaire Itzhak-Rabin, viennent de jeter une ombre sur la réputation de leur armée. Leurs révélations ont été publiés dans la revue de cette école de guerre, puis repris – et c’est à mettre au crédit d’Israël – dans les quotidiens ‘Haaretz’ et ‘Maariv’. On y trouve décrits les assassinats délibérés de civils palestiniens, l’entrée dans les immeubles en ‘grenadant’ pièce par pièce (‘nos chefs nous disaient qu’il ne restait plus, en face, que des terroristes’), puis les déclarations des rabbins militaires selon lesquels il s’agissait d’une ‘guerre religieuse’. Et le 24 mars, l’envoyé spécial de France Inter affirmait qu’un ordre


écrit avait été retrouvé, autorisant les tirs sur les ambulances palestiniennes. De peur, sans doute, que certains soldats n’hésitent à en prendre l’initiative ? » (le canard enchaîné, 25/03/09) C’est entre autres pour cela – mais aussi pour l’ensemble des exactions commises en Palestines par les ‘élites’ israéliennes – que des personnalités de la vie civile ont décider d’organiser un ‘Tribunal Russell’ (du nom d’un tribunal civil formé pour dénoncer les exactions de l’armée américaine pendant la guerre du Vietnam) afin de statuer sur le cas israélien. Ce type de tribunal n’a aucune portée juridique, mais dispose néanmoins d’une grande portée symbolique due notamment au sérieux et à l’intégrité reconnus de ses membres. « Ahmed Ben Bella et Boutros Boutros-Ghali. Russell Banks et Marcel-Francis Khan, Ken Loach et Raymond Aubrac. Susan George, Naomi Klein, Stéphane Hessel et même… Eric Cantona ! La liste des personnalités qui soutiennent la création du Tribunal Russell sur la Palestine est aussi longue que prestigieuse, aussi internationale qu’hétéroclite. Tous, en tout cas, adhèrent à l’idée selon laquelle la résolution du conflit israélopalestinien passe par le respect du droit international. Et espèrent que le ‘tribunal’, prévu pour siéger début 2010, parviendra à faire avancer les choses en portant un jugement sérieux, étayé par des enquêtes impartiales et s’appuyant sur les textes légaux, sur la situation des Palestiniens. » (Siné Hébdo, 30/09/09).

* Coup d’Etat au Honduras Le 28 Juin 2009 un putsch soutenu par les militaires et les ‘élites’ économiques du

Honduras a renversé le président élu, Mr Manuel Zelaya, pour installer un gouvernement provisoire dirigé par Roberto Micheletti. En juillet des manifestations sur place pour condamner le coup d’Etat et réclamer le retour de Mr Zelaya au pouvoir ont été sévèrement réprimées : « La Commission inter-américaine des droits de l’homme recensera 4000 arrestations arbitraires, de nombreux cas de torture, au moins quatre manifestants tués par balle et des dizaines de blessés. Mais ce ‘scénario du pire’ n’effarouche ni Libération ni le New York Times, qui passent sous silence le bilan de la répression. En Iran, le ‘martyre’ de Neda Soltan, une manifestante de 27 ans abbatue par la police, avait bouleversé la presse internationale et tourné en boucle dans les pages de Libération, qui comptabilisait 11 articles et tribunes à son sujet. Pas un mot, en revanche sur Isis Obed Murillo, un manifestant hondurien de 19 ans tué par les militaires alors qu’il manifestait son soutien au président légal. » (Le Plan B, 10/09) Car le traitement de ce Putsch par les médias occidentaux est remarquable : Mr Zelaya est présenté comme un « Putsch au crime » qui aurait « viol[é] la constitution » (Libération, 30/06/09). En fait de violer la constitution, Mr Zelaya se proposait d’organiser une consultation populaire sur la question : « Etes vous d’accord pour que, lors des élections générales de novembre 2009, soit installée une quatrième urne pour décider de la convocation d’une Assemblée nationale constituante destinée à élaborer une nouvelle Constitution politique ? » (Le Plan B…). Mais avouons dès à présent que d’avoir voulu donner la parole

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au peuple n’est pas la pire erreur qu’a commis Mr Zelaya. Il a crû (l’imbécile !), à la souveraineté du Honduras. Il a crû que son pays pouvait choisir sa politique et ses partenaires économiques sans l’assentiment des milieux d’affaires. Une erreur impardonnable – on en conviendra. Et qu’en est il du grand frère américain ? Difficile en effet de ne pas penser à lui lorsque l’on parle de coup d’Etat en Amérique Latine. « Au vu des liens entre le Honduras et les EtatsUnis, on imagine mal que le putsch ait été fomenté à l’insu de Washington. L’armée hondurienne a été formée et encadrée par les EtatsUnis. L’implication de la CIA est plus que probable. En revanche, il est plus difficile de déterminer le rôle exact de l’administration Obama. Le président des Etats-Unis a fait par de sa ‘consternation’. Les aides militaires ou les aides au développement ont été réduites, en guise de sanction. La droite latinoaméricaine continue d’agir et de penser dans un climat de croisade idéologique contre l’hydre socialiste… De quoi séduire certaines factions de la CIA agissant en free lance et des entrepreneurs nord-américains, qui ont pu assister les putschistes, sans forcément suivre les instructions directes de Washington. » (Alternative libertaire, 09/09) « … comment blanchir un coup d’Etat Tenues en dehors du cadre constitutionnel par les autorités issues du coup d’Etat du 28 juin 2009 contre le président Manuel Zelaya, les élections du 29 novembre ont porté au pouvoir le candidat du Parti national, M. Porfirio Lobo. Dès le lendemain, ignorant la violence de la répression déchaînée contre l’opposition, les Etats-Unis se sont empressés de reconnaître la validité du scrutin. » Le Monde diplomatique, 01/10


EUROPE * Juste pour rire (?) Puisqu’on vous dit que des fois on rigole bien avec Alternatives Economiques : dans son numéro de janvier 2007 on peux lire, dans les brèves : « Le parquet, récemment refait, des bureaux de Jose Manuel Barroso et des autres commissaires européens provient de bois indonésien non certifié, a révélé Greenpeace. Difficile de mieux marcher sur ses principes. »

* Traité de Lisbonne Ou « La démocratie c’est bien, tant que ces cons de pauvres votent comme on leur dit » Puisque les peuples d’Europe ont refusé de ratifier le ‘Traité établissant une constitution pour l’Europe’, les technocrates bruxellois ainsi que les gouvernements membres de l’Union européenne ont trouvé une autre solution. Un minitraité, qui reprend la plupart des dispositifs techniques de l’ancien mais laissant de côté son nom, la plupart des dispositions institutionnelles et, bien sûr, la consultation populaire. Charge aux instances compétentes, gouvernements ou parlements, de ratifier le traité.

en ouvrant le bal du ‘dumping fiscal’ pratiqué par les nouveaux adhérents), et des menaces à peines voilées de ce qui pourrait arriver en cas de refus ont tenu lieu de pédagogie. Et pourtant l’impensable c’est produit : les irlandais ont dit non, malgré les carottes et les bâtons ! L’adoption du traité a été suspendue, mais pas stoppée. Il a été décidé ( ! ) que les irlandais revoteront jusqu’à ce qu’ils donnent la ‘bonne’ réponse. Ce qu’ils ont fait en octobre 2009, après une double ration de bâtons et de carottes. Pardons, on dit ‘négociations’. Ainsi : « pour arracher un nouveau vote aux irlandais, le Conseil européen ‘garantit’ notamment à l’Irlande que chaque Etat membre gardera un siège à la Commission, et que sa législation anti-avortement et son droit à la neutralité ne seront pas affectés » (Siné Hébdo, 04/11/09). Des garanties qui n’ont pas été données à d’autres pays, pour lesquels le Traité de Lisbonne revêt donc une signification légèrement différente. L’ersatz de Constitution européenne est

Mais la constitution de l’Irlande interdit ce genre de manipulation, et il a fallu y soumettre l’adoption du traité à un référendum, ce qui fut fait en juin 2008. Ce référendum se présentait comme une simple formalité (ou du moins c’est ainsi qu’il fut présenté) : l’économie de l’Irlande a beaucoup profité de l’adhésion à l’UE (notamment

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de plus en plus alambiqué et de moins en moins légitime…

* L’UE se confirme Connaissez vous la Cour de justice des Communautés européennes (CJCE) ? C’est pourtant un des organes principaux de l’Union européenne. C’est la CJCE qui « tranche les litiges liés à l’interprétation des textes européens. Sa jurisprudence s’impose aux juridictions nationales, dans ses domaines de compétence propres » (Alternatives Économiques Hors Série n°81, L’Europe). Or depuis quelques années, c’est avec un zèle remarquable que la CJCE s’acharne à nous confirmer ce dont on se doutait déjà un peu : la construction européenne se fait au profit des entreprises et des détenteurs de capitaux, mais en aucune façon au profit des populations. « En quelques mois, de novembre 2007 à juin 2008, la Cour de justice des Communautés européennes a rendu quatre jugements affirmant la primauté des droits des entreprises sur ceux des salariés. Dans l’affaire Viking, un armateur


finlandais voulait transférer un ferry sous pavillon estonien afin d’échapper à une convention collective. Dans l’affaire Laval, un syndicat suédois avait tenté, en bloquant les travaux d’une entreprise du bâtiment, de contraindre un prestataire de services letton à signer une convention collective. Dans l’affaire Rüffert, une société polonaise, installée dans le Land de Basse-Saxe, versait des rémunérations inférieures au salaire minimum local. Enfin, le 18 juin 2008, la CJCE était saisie par la Commission européenne, qui jugeait excessives les obligations imposées par le Luxembourg à un prestataire de services étranger. Dans tous les cas, la CJCE a condamné les actions syndicales et a demandé aux autorités publiques de limiter les normes sociales imposées aux entreprises délocalisées. Selon elle, le droit du travail et les mouvements des salariés ne doivent pas entraver de façon ‘disproportionnée’ la liberté d’établissement des entreprises (article 43 du traité de Rome) et la libre prestation de services (article 49) dans le Marché commun » (Le Monde diplomatique, 03/09). Peut-on rêver jurisprudence progressiste ?

d’une plus

* A, B, peut être pas Le nouveau règlement européen de l’agriculture biologique (AB) est entré en vigueur au 1er janvier 2009. Les règles d’attribution du label ont été harmonisées sur tout le territoire européen et comme on pouvait s’en douter c’est le nivellement par le bas qui a primé. « … en France, où l’on avait le haut du panier, on va pouvoir s’offrir du bio allégé. Prenez les cochons, les vaches et les volailles : il fallait produire à la ferme 50% de ce que l’on leur met dans la gamelle.

Désormais on pourra se contenter de 10%. Avant quand un agriculteur se convertissait au bio, il devait, au bout de huit ans, ne plus faire que du bio. Dorénavant, il aura le droit de vendre ses légumes bio tout en produisant à côté du poulet en batterie. Mieux, on pourra élever du cochon bio sur caillebotis. Vous savez, ces dalles en ciment avec la fosse à lisier en dessous à la place de la paille. A condition que cela ne dépasse pas 50% de la porcherie. Autre joyeuseté : jusqu’à présent, le cochon bio, c’était 182 jours minimum avant de l’amener à l’abattoir, désormais, c’est quand on veut. Pour le poulet, on passe de 80 à 70 jours (c’est toujours mieux que la volaille en batterie à 45 jours). Côté boite à pharmacie, ça vaut aussi le détour. Avant, pour les poulets de chair et les poules pondeuses, c’était zéro antibiotique et 1 traitement antiparasitaire. Maintenant, ce sera 1 antibiotique et no limit pour les antiparasitaires. Chez les ovins, on rajoute 1 antibio (ce qui fait 3) et autant d’antiparasitaires qu’on veut. L’éleveur de porcs reste à 1 antibio, mais a également carte blanche pour les antiparasitaires. Quant à la vache laitière, ça lui fait 3 antibios au lieu de 2 » (le canard enchaîné, 21/01/09) Non seulement les critères d’attribution du label ne sont pas stricts, mais à partir d’autres dispositions du règlement coécrit par les institutions européennes et les gros syndicats agricoles européens (COPA/COGECA) ce sont de véritables choix de société qui transparaissent, dont la pertinence est pour le moins douteuse, et la légitimité démocratique nulle. Ainsi, alors que l’agriculture biologique était de facto adversaire des Organismes Génétiquement Modifiés (OGM), le nouveau règlement européens cherche à normaliser la cohabitation, puisque la

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pollution est acceptée, jusqu’à un seuil de 0,9%. Seuil dont on ne sait pas trop d’où il sort, mais on peut penser qu’une fois la contamination acceptée, il est amené à être relevé dans le futur. Les normes d’hygiène, particulièrement strictes et dépendantes des nouvelles technologies – ainsi que de l’accès à d’importantes ressources – se trouvent être beaucoup mieux adaptées à l’industrie qu’à de petits exploitants utilisant des méthodes traditionnelles. « Qu’il s’agisse de rendre la bio tolérante aux OGM, de lui faire respecter des normes totalement déconnectées de la réalité agrobiologique, ou de baisser ses exigences – particulièrement en termes d’élevage ! – c’est bien la même logique de nivellement par l’industrialisation des pratiques qui s’observe. Ce qui est en jeu, c’est la vision du monde portée par la bio, selon qu’elle se développe de façon industrielle, ou au contraire, en restant fidèle à ses fonctionnements. Dans le premier cas, en devenant l’un des maillons du capitalisme mondialisé à l’origine de l’agroindustrie et de ses ‘dégâts collatéraux’ écologiques et sociaux, la bio trahit son projet initial. Dans le second, elle reste le ciment d’un projet de société alternatif ayant pour objectif la souveraineté alimentaire des peuples, fondé notamment sur le respect des hommes et de la terre, la fertilisation des sols, la relocalisation et le retour des paysans à l’autonomie, laquelle repose beaucoup sur la solidarité et la mutualisation des connaissances. » (Le Sarkophage, 03/09) Le monde que l’on nous prépare, aussi coloré qu’il soit présenté (vert, rose, orange – sur fond bleu bien sûr !), n’est toujours pas celui dans lequel je veux vivre.


* PAC Nous avons déjà parlé de la Politique agricole commune (PAC) de l’Union européenne à de nombreuses reprises dans les colonnes de Belba. A l’occasion du ‘bilan de santé’ de la PAC (à mi-parcours de la dernière réforme qui court sur la période 2003-2013) adopté le 20 novembre 2008 par les 27 pays membres, reparlons en un peu… Gabegie économique, catastrophe environnementale, fléau social… la nocivité de la PAC n’est plus à démontrer. Et pourtant, à une époque où l’on (re)parle de souveraineté alimentaire (les dernières émeutes de la faim sont très récentes…) et où on perçoit de mieux en mieux les périls inhérents à l’agriculture intensive (et, plus généralement, à l’agroindustrie), la PAC pourrait être un outil fort utile… Mais plutôt que de changer les règles, l’UE se dirige vers un démantèlement de la PAC avec comme objectif à terme l’abandon de toutes règles au profit du seul marché. « Largement inspirée par les principes de l’Organisation mondiale du commerce, dont elle brandit parfois l’obligation de conformité pour répondre aux critiques, la Commission européenne donne une nouvelle fois l’impression d’apporter de mauvaises réponses à des problèmes bien réels. Agée de presque 50 ans, la PAC aura traversé de nombreuses épreuves, dont la construction européenne et la mondialisation ne sont pas les moindres. Après tant de chemin parcouru, le bilan de santé de la vieille dame s’avère nécessaire. L’exploit de jeunesse doit tout d’abord être rappelé : avoir relevé le

défi de nourrir une population en pleine croissance, dans une Europe au déficit alimentaire chronique jusqu’au années 1960. (…) les pays de la Communauté européenne ont atteint leur autonomie alimentaire dès 1973. Le phénomène de surproduction qui s’en est suivi (particulièrement en céréales et produits laitiers), faute d’avoir été enrayé efficacement par des outils de contrôle de l’offre, a donné lieu à bien des maux dont la PAC est accusée à juste titre aujourd’hui : baisse des prix menant à l’élimination des plus petites exploitations, concentration de la production aux dépens de l’emploi et de l’équilibre des territoires, alimentation standardisée, pollution des eaux et des sols, atteintes à la biodiversité, exportations à bas prix aux effets dramatiques sur les économies agricoles des pays du Sud… le constat est sévère. L’on peut également rajouter aux reproches adressés à la PAC le manque de soutient aux productions de qualité, ainsi qu’une inégalité entre producteurs dans l’attribution des aides. En focalisant ses propositions principalement sur la remise en cause des instruments de régulation du marché – aussi imparfaits soient ils aujourd’hui – la Commission ne répond pas à ces multiples défis. » (Le Sarkophage, 09/08) Les modalités de la PAC doivent être repensées, ceci ne fait aucun doute. Faut il pour autant abandonner l’idée que la production alimentaire européenne doivent dépendre en partie de choix politiques, et pas du seul marché ?

* Europe & climat Le paquet ‘énergie climat’ proposé par la Commission européenne en janvier 2008 et adopté par le Conseil européens des 11 et 12 décembre de la même année

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semble être d’une grande ambition, qu’on en juge : -20% de réduction des émissions de gaz à effet de serre (par rapport à 1990. 30% en cas d’accord international), -20% d’énergie renouvelable dans la consommation énergétique de l’Union, -20% d’amélioration de l’efficacité énergétique (objectif non contraignant) d’ici à 2020. On n’est pas habitué à ce que les institutions européennes agissent avec une telle célérité : moins d’un an pour présenter un projet d’une telle ampleur et pour l’adopter… Il s’agissait tout d’abord de faire adopter le projet avant mars 2009 et la dernière session parlementaire avant les élections de juin. Mais en plus Nicolas Sarkozy a tenu à ce que le ‘paquet’ soit adopté pendant que la France était à la tête de la présidence tournante de l’Union européenne. Il voulait absolument être l’homme ‘qui fait bouger les choses’. Au prix, néanmoins, de quelques concessions : « Pour décrocher l’accord, Sarkozy a dû accorder d’énormes quotas de pollution gratuite à la Pologne (pour ses centrales thermiques au charbon), à l’Allemagne (pour ses producteurs de chaux et de ciment), à l’Italie (pour ses verreries), etc. L’eurodéputé Vert Claude Turmes estime qu’avec les critères retenus ‘‘ 96% des industriels n’auront pas à payer leurs quotas’’ (Libé, 13/12). Et la Commission évalue, à la louche, le manque à gagner qui en résultera pour le marché du carbone, à 10, voire 20 milliards d’euros (Le Figaro, 13/12). Accumuler les concessions, les passe-droits, les reculades, offrir un joli cadeau sonnant et trébuchant aux industriels pollueurs (lesquels ont bien fait comprendre qu’il fallait leur céder, sinon gare à l’emploi !) et faire passer ça pour une victoire ‘‘ historique’’, ça


c’est fortiche. Et c’est surtout une victoire de la com’. » (le canard enchaîné, 17/12/08) On peut aussi se demander à quoi cela sert de se dépêcher de tirer des plans sur la comète, alors que les objectifs du Protocole de Kyoto, moins contraignants et plus actuels, sont eux-mêmes loin d’être atteints : « Entre 1990 et 2005 les émissions de gaz à effet de serre de l’Union à quinze n’ont diminué que de 3%. Pour respecter l’objectif de Kyoto de -8% en 2012 par rapport au niveau de 1990, il faudra donc diminuer encore les émissions de 5% en sept ans. Ce qui paraît bien improbable à ce stade… » (Alternatives Économiques, 11/08) De l’action ou de la diversion ?

* Elections européennes Les élections des députés au Parlement européens ont eu lieu dans toute l’Europe en juin 2009. Et le grand vainqueur, par K.O., c’est l’abstention.

56,8% pour l’ensemble de l’Europe, 59,5% en France, sans compter les nuls ni les blancs ! « Comment expliquer ce record ? L’Europe laisserait les électeurs indifférents. En France ils furent pourtant 70% à voter au référendum sur le traité européen de 2005. Celui-ci a suggéré que le long reflux n’était peut être pas une fatalité. Près de 30% des électeurs perdus en quatre ans, cette évasion rappelle que les électeurs votent quand ils ont le sentiment que leur voix compte. Le suffrage universel est demeuré longtemps une institution mobilisant les citoyens parce qu’ils croyaient à sa valeur morale et pratique. Ils élisaient sans doute des représentants pour autant que ceux-ci leur rendaient des comptes et donc qu’ils pensaient peser sur les grands choix politiques. Cette impression s’estompe, au point d’apparaître illusoire à nombre d’entre eux. Comment en serait il autrement pour l’Europe alors qu’un président, fort d’un mandat interprété comme un chèque en blanc, a feint de changer le texte du traité européen pour le faire adopter par voie parlementaire ?

Vous n’en voulez pas, peu importe, on l’imposera autrement. Ailleurs, le peuple fut convié à reprendre le chemin des urnes. Vous n’en voulez pas, peu importe, vous revoterez. Autant de fois qu’il le faudra. Et certains s’étonnent que des électeurs ne se soient plus déplacés pour exprimer une opinion qui semblait compter si peu… Affaiblissement du sens civique, nous dit-on. C’est la une mauvaise excuse permettant d’exonérer les professionnels de la politique. (…) Nombre de citoyens n’éprouvent désormais même plus le besoin de faire semblant, comme ces paroissiens qui se montraient à la messe pour ne pas se faire remarquer. » (Le Monde diplomatique, 07/09) Seuls certains groupes, particulièrement politisés (comme, par exemple, les bourgeois), ou attachés au vote (comme les personnes âgées) sont allés voter. Et on se retrouve avec un parlement bleu et vieux, à l’image de la construction européenne.

Eurolangue « les Européens ne sont pas avares en néologismes pour stigmatiser le charabia des eurocrates : eurolangue, eurobabillage, Eurokauderwelsch (eurobaragouin), Eurospeak, Eurofog, etc. Simple jargon ? Ce serait s’en tenir à une vision superficielle, car les mots et les expressions employés ne se réduisent pas à un vocabulaire technique partagé par une élite, à une sémantique magique pour initiés tenant à bonne distance la masse ignorante des Européens. Tout au contraire, le lexique, par la cohérence de sa composition et l’usage qui en est fait, également par son inflexion au cours du temps, s’affirme comme le support d’une novlangue qui, elle-même, forge un mode de pensée. Loin de s’enfermer dans les frontières bruxelloises, celle-ci se répand et s’impose aux journalistes, aux hommes politiques – de droite ou de gauche –, aux scientifiques, qui doivent s’y soumettre pour participer à la recherche européenne. L’Eurolangue devient d’autant plus hégémonique que les lois de l’UE s’imposent aux législations nationales. Le processus s’accélère au milieu des années 1980, avec l’émergence du marché unique européen et l’affirmation des ‘politiques actives’. Si certaines politiques sont ‘actives’, c’est donc que d’autres sont ‘passives’. Ce jugement de valeur cache, en fait, une réorientation profonde de ce qu’a été, jusque là, la politique européenne. Alors qu’on parle de moins en moins d’agriculture, des mots deviennent prépondérants, comme croissance, entreprises, marchés, compétitivité. Certains sont lentement frappés d’obsolescence : compromis, négociation, réglementation, travailleurs, universalisme, égalité, remplacés par consensus, dialogue, régulation, consommateurs, particularisme, équité. (…) L’habileté de la novlangue européenne est alors de manier un vocabulaire qui relève d’un code interne à forte signification pour les initiés et de le tempérer par des formules floues, souvent à connotation morale, rassurantes, généreuses, et versant volontiers dans la tautologie. » Une histoire de la langue de bois, Christian Delporte

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Zoom : La crise sur le gâteau ************************************************************************************************

Nous sommes entrés de plein en 2008 dans « la pire crise économique depuis 1929 » nous répète-t-on à l’envie (et jusqu’au dégoût). L’éclatement de la bulle immobilière aux Etats-Unis ainsi que la banqueroute de leurs institutions financières a entraîné la faillite (ou du moins de graves difficultés) dans les institutions financières du monde entier. De là, le marasme s’est répandu à ‘l’économie réelle’ et le fameux effet de trickle-down s’est vu enfin mis en œuvre, mais de manière négative. Dans un monde où la sphère économique est hégémonique, et de plus en plus omni-présente, les effets d’une crise économique ne peuvent être que particulièrement néfastes, et surtout, encore et toujours, envers les plus fragiles.

Le comment…

Quelques chiffres

Pour essayer de comprendre cette crise, il faut savoir ce qu’est une bulle en économie. Une bulle, c’est l’apogée des comportements moutonniers (les savants parlent de ‘mimétisme’) et cupides des acteurs de l’économie, et en particulier de ceux qui s’adonnent à la finance et la spéculation.

Ce qui est particulièrement douloureux ici, c’est que c’était la bulle immobilière, aux dimensions proprement monstrueuses, qui alimentait l’emballement du crédit (cela et l’épargne des chinois, mais ceci, sans être une autre histoire, n’est pas au cœur de notre sujet) dans de nombreux pays.

La bulle gonfle, gonfle, gonfle… et elle éclate. Les bulles ne sont pas rares, elles permettent un enrichissement intensif – certains en profitant plus que d’autres, mais quand elles éclatent, tous pâtissent (selon une formule chère au cœur des capitalistes : à la socialisation des pertes s’associe la privatisation des bénéfices…). Qu’on se souvienne des bourses asiatiques en 1997, ou d’Internet en 2001, pour ne citer que les bulles les plus récentes… La bulle immobilière qui a éclaté en 2007 a mis plus longtemps à advenir : elle n’en sera que plus féroce. Et elle n’a pas fini de faire parler d’elle.

En effet, tant que les prix montent (plus que l’inflation et les taux d’intérêts) – comme c’était le cas, de manière vertigineuse, avec le marché de l’immobilier, acheter c’est spéculer ! On peut emprunter de l’argent, acquérir un bien (comme une maison) ou un montage financier (plus ou moins exotique) et le revendre : il ne reste alors plus qu’à rembourser le crédit et empocher la plus-value. « … les financiers ne considèrent que le rendement global de leurs investissements. Ils ne distinguent pas entre revenus et plus-value. Dans une économie spéculative fondée sur l’endettement, où l’on joue avec de l’argent emprunté autant, voire plus, qu’avec son propre argent, aussi longtemps que le prix du mètre carré 16

Nombre moyen de cartes de crédit par Américain : 5 Nombre moyen d’Indiens par carte de crédit : 64,6 Foreign Policy cité par Le cahier d’été du Plan B (2009) « 150 milliards de dollars ont été versés au titre de bonus dans les cinq plus grandes banques d’affaires américaines entre 2002 et 2007 (…) Et en 2008 ? Encore 18 milliards de dollars alors que les banques perdaient des centaines de milliards. » Alternatives Économiques 07-08/09 « C’était il y a un peu plus d’un an : les gouvernements secouraient les banques au frais du contribuable. Mission accomplie. Mais à quel prix ? L’Organisation de Coopération et de développement économique (OCDE) évalue à 11400 milliards de dollars [11.400.000.000.000] les sommes mobilisées par ce sauvetage » Le Monde diplomatique 02/10

ou que les cours de Bourse montent, vos investissement prennent de la valeur, et les banques, qui veulent elles aussi prendre part à la fête, sont prêtes à vous prêter toujours plus. De quoi faire de nouveaux investissements et entretenir la montée du prix du mètre carré ou des cours de Bourse ! Résultat : Quand bien même le niveau des loyers ou des dividendes


stagne, vous pouvez avoir intérêt à acheter des mètres carrés ou des actions tant que la conviction collective est que ça va continuer à monter. Tant que ‘les marchés’ y croient, comme on dit dans la presse financière, chacun investit ; et si chacun investit, ça ne peut que continuer à monter ! Et combien de temps ça peut durer ? Nul n’en sait trop rien ! On répète que les arbres ne montent pas jusqu’au ciel, mais comme nul ne sait quelle est la hauteur du ciel, cela laisse de la marge… » (Alternatives Économiques, 07-08/09) Et à un moment le château de cartes vacille et s’écroule. Les

actifs perdent de leur valeur, les acteurs veulent donc les vendre au plus tôt pour limiter leur moins-value, provoquant… une baisse de la valeur de leurs actifs ! Etc. C’est le retour du comportement moutonnier. Prenons l’exemple des maisons. Si les ménages ne peuvent plus rembourser leurs traites, normalement, ce n’est pas grave : on saisit la maison et on la revend. Sur un marché haussier, c’est même l’occasion de réaliser un bénéfice. Si les maisons ne valent plus rien, c’est plus problématique ! Il devient très difficile de les vendre, et si on y arrive tout de

C’est l’occasion de revenir sur l’une des nombreuses absurdités de cette crise : à cause des cessations de paiements et des saisies qui les ont suivi, les banques se sont retrouvées propriétaires de nombreux biens (maisons, voitures…) qu’elles ne peuvent pas vendre (ou qu’elles doivent brader), mais qui ne leur servent à rien ! Pour reprendre une terminologie classique, elles détiennent des valeurs d’usage en otage, parce que celles-ci n’ont plus de valeur d’échange !

banques et les particuliers (ou les entreprises) qui leur confient leur épargne à travers les fonds de pensions et autres hedge funds. « C’est vers la fin des années 1980 qu’à commencé à s’imposer le diktat de la création de valeur pour l’actionnaire, ou shareholder value (…) Ce concept a non seulement bouleversé

l’organisation et le fonctionnement traditionnels des entreprises, mais aussi la cohésion sociale de la quasitotalité des pays industrialisés. Issue des départements ‘fusions et acquisitions’ des banques d’affaires anglo-saxonnes, la shareholder value visait initialement à déterminer le gain pour l’actionnaire d’une opération de fusion ou de

même, on est très loin de rentrer dans ses frais.

… et le pourquoi. C’est avant tout la financiarisation de l’économie qui est responsable de la crise actuelle, et ceci à plusieurs titres. Tout d’abord par la folie de l’actionnariat, et du pouvoir que celui-ci donne aux détenteurs de capitaux – les

Comment osez vous… « Gestionnaires de faillites, tripoteurs des deniers publics, commis voyageurs des trusts multinationaux, fanatiques de l’argent à tous prix, imprésarios politiques en quête d’une clientèle imbécile subjuguée par la peur et le dégoût, vous vous moquez de laisser à nos enfants une terre arasée de sa faune et de sa flore, stérilisée par les engrais et leurs substituts génétiques, polluée par les mafias nucléaires et pétrochimiques. Vous avez livré le secteur public au secteur privé, dont le seul souci est d’engendrer des bénéfices. La privatisation précipite le délabrement d’entreprises et de services qui n’appartiennent pas à l’État mais aux citoyens. Ceux-ci les ont payés de leurs impôts. En les soldant aux requins de l’affairisme, vous tombez, comme de vulgaires malfaiteurs, sous le coup de l’abus de confiance et du détournement de fonds. * Sermonneurs hypocrites, comment osez vous sans vergogne prêcher les vertus du travail alors que vous liquidez des secteurs entiers de la métallurgie, du textile, de la construction, et que vous mettez en faillite les petites entreprises d’utilité publique ? Comment avez vous le front de prôner une politique de l’emploi alors que vous condamnez au chômage des milliers de familles sur les instances des multinationales qui jugent plus rentable d’investir en Bourse que dans les secteurs prioritaires ? * Les gens au pouvoir n’ont d’autres armes que celles que vous leur donnez. A vos cris de rage, il leur suffit de rétorquer : ‘de quoi vous plaignez-vous ? N’est-ce pas vous qui nous avez élus démocratiquement ? Vous étiez là, inertes, sans initiatives, dépourvus d’idées. Vous nous laissiez le champ libre. Rien ne nous empêche donc de gouverner comme nous l’entendons. Vous nous traitez d’incompétents et d’imbéciles, mais votre passivité, votre résignation, votre inertie, votre sottise, pour tout dire, n’accordent-elles pas un blanc-seing au crétinisme que vous nous imputez ?’ » Raoul Vaneigem. Dans Siné Hébdo, 22 octobre 2008

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rachat entre deux entreprises. Elle est peu à peu devenue l’étalon des performances financières de l’entreprise, au détriment de toute logique économique et industrielle. Les entreprises, jusqu’alors sommées de grossir, fusionner, s’avaler ou disparaître au nom des économies d’échelle et de la course à la taille critique, ne le furent plus désormais qu’en vue de servir une rémunération maximale à leurs actionnaires. Laquelle d’ailleurs ne dépendait plus uniquement d’une distribution de dividendes (généralement calculés à partir du bénéfice), mais de plus en plus de la hausse du cours de l’action de la société. » (Le Monde diplomatique, 03/09) C’est cette logique de création de valeur pour l’actionnaire qui est le plus puissant moteur des plans ‘sociaux’, des délocalisations et de la compression de la masse salariale.

les productions des entreprises, il faut que les ménages disposent d’argent pour se porter acquéreurs. Si les salaires ne permettent plus de consommer, il reste le crédit : on a ouvert les vannes à fond. Et c’est d’ailleurs ce qui est à l’origine des problèmes de subprimes dont on a tant entendu parler et qui ont joué un rôle tout particulier dans le déclenchement de la crise. Normalement quand on prête, on s’assure que son débiteur possède de solides garanties (d’où l’expression, aujourd’hui désuète, ‘on ne prête qu’aux riches’). Mais dans l’euphorie financière de ces dernières années on s’est mis à prêter – surtout dans les pays anglosaxons – à des ménages dits ‘ninja’ (no income, no job, no asset – pas de revenus, pas de travail, pas de patrimoine) pour que ceux-ci puissent se porter Cette compression de la masse acquéreurs, par exemple, de salariale est alors la cause d’un leurs logements. Ce sont ces autre problème : pour écouler créances que l’on appelle les subprimes (par opposition aux créances primes – L’odieux modèle français premier choix – des emprunteurs qui disposent La France souffre moins de la crise que d’autres pays du monde, en particulier les Etats-Unis et de garanties). les pays de l’Union européenne. Serait-ce grâce à la formidable réactivité de nos dirigeants ? Non. Les nombreuses faiblesses de leur plan de relance ont été abondamment mises en évidence. En fait il semblerait que ce soit grâce aux fameux ‘modèle français’ (que Sarkozy et consorts voudraient transformer en modèle réduit). Pour faire simple, c’est principalement grâce à la redistribution des ressources (impôts & aides sociales), ainsi qu’au puissant amortisseur de chocs que représente la Sécurité sociale (assurance maladie, assurance chômage…) que la situation des français est moins grave qu’ailleurs. Ce fameux, cet odieux modèle français ! ce monstre combattu par TOUS les politiques modernes de droites comme de gôche. On a tant entendu parler des modèles, moins archaïques, anglo-saxons de la finance et allemand du tout export . La finance a déclenché cette crise, et le modèle du tout export s’est trouvé fort dépourvu quand la déprime mondiale fut venue…

Pour ‘ventiler’ (distribuer) les risques et créer toujours plus d’argent, on a alors eu recours à la titrisation : « La titrisation, disons-le franchement, c’était une sacrée bonne idée. Tellement bonne que, même aujourd’hui, il n’est pas question de l’interdire. Mais d’abord, expliquons : imaginez que vous êtes banquier. Votre métier, c’est de prêter de l’argent en faisant une petite marge au passage. L’argent prêté vient se déposer dans vos caisses, ce qui vous permet de

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faire de nouveau crédits. Mais le système a ses limites. Les autorités vous interdisent de prendre trop de risques. Notamment, les crédits que vous accordez ne doivent pas être un multiple trop élevé de vos capitaux propres, c’est à dire de l’argent qui est vraiment à vous, ou plutôt à vos actionnaires. Ainsi, si certains emprunteurs font défaut, vos pertes pourront être prises en charge en puisant dans votre capital, sans remettre en cause votre capacité à rembourser les sommes que vos clients ont déposées dans vos caisses ou qu’ils vous ont prêtées. Comment alors prêter plus pour gagner plus ? Comment trouver une astuce qui permette d’avoir davantage d’argent à remettre dans le circuit en réduisant les risques ? C’est là que la titrisation rentre en scène. Prenons un exemple au hasard, imaginons que vous avez prêté 200000 dollars à un ménage peu fortuné du Nouveau Mexique pour acheter sa maison. Vous allez revendre ce prêt sur les marchés financiers, comme on vend un titre financier, par exemple, une action ou une obligation, d’où le mot titrisation. L’acheteur du prêt (un autre organisme financier le plus souvent) hérite de la créance et du risque qui va avec. Et vous, vous avez récupéré des bons dollars sonnants et trébuchants que vous allez pouvoir prêter à nouveau, en attendant de titriser ce nouveau prêt à son tour… (…) Tout cela était donc sûr, nous expliquaient les meilleurs spécialistes. Aujourd’hui, on est tout à fait sûr que ce n’était pas sûr du tout. Car à force d’être découpé, revendu, redécoupé et encore revendu, en ajoutant quelques pincées d’effet de levier, le risque n’était plus nulle part, mais partout. » (Alternatives Économiques, 07-08/09). Il ne manquait plus qu’une crise de confiance, à laquelle on a assisté, pour que s’écroule la finance mondiale.


Moraliser le capitalisme ! Les architectes de cet immense fiasco (dirigeants économiques, politiques…) n’ont plus que cette expression à la bouche. Il faut moraliser le capitalisme ! Et les incendiaires se proposent de jouer eux-mêmes les pompiers. Les voleurs se proposent de devenir gendarmes. Et les gros chefs de gros pays ont décidé de s’atteler à la tâche, à travers le G20. Vous ne rêvez pas, le G20 (Le G8 s’est élargi pour essayez de regagner un peu de crédibilité – pas de légitimité. De cela, il n’en a jamais eu) ! « Au premier abord, on ne devrait pas faire la fine bouche en jugeant la volonté réformatrice des principaux acteurs de ce sommet [il y en a eu plusieurs sur le même thème] : tout le spectre des nuisances dont semble capable la finance paraît couvert. On promet de s’attaquer aux paradis fiscaux (…), on ambitionne de mieux contrôler les hedges funds, on veut revenir sur les normes comptables (…), on veut repenser les ratios prudentiels des établissement financier (…), on veut remodeler les rémunérations des acteurs des marchés (…), on se prépare à mieux encadrer le travail des agences de notations (…), on souhaite renforcer la capacité de prêt du FMI, on parle même de ‘réengager les mécanismes de titrisation sur des bases saines’. Dix huit mois plus tôt, personne n’aurait ramassé par terre un tract altermondialiste comportant ces mêmes têtes de chapitre. Plusieurs raisons plaident cependant pour ne pas faire crédit trop

Le bêtisier durable

facilement à cette volonté réformatrice (dans l’incertitude… restons liquides !). La première est que les acteurs ne sont pas forcement d’accord sur les chantiers prioritaires, ni sur la profondeur des remèdes à envisager, ni sur les dispositifs à adopter. La seconde est que cette phase de gestion institutionnelle de la crise reste tout de même d’inspiration très libérale. L’approche reste celle de la ‘gestion des risques’… que l’on ne s’interdit pas de créer » (Le Monde diplomatique, 04/09). De plus, l’exhaustivité même de cette liste de chantiers peut faire douter. Mais il est vrai qu’il faut parfois vraiment tout changer pour que rien ne change…

*L’affaire Bernard Madoff, c’est une geste épique pour le début du 21è siècle. Une escroquerie qui repose sur un schéma plutôt banal mais effectuée avec un brio hors du commun. Connaissez vous les pyramides ? C’est une ‘pyramide de Ponzi’ qui a servi à cet ancien président du Nasdaq (la bourse des valeurs technologiques) à escroquer 50 milliards de dollars à ses différents clients (Banco Santander, Fortis, HSBC, Natixis, La Fondation Elie Wiesel, Daniel Hechter, Liliane Bettencourt…). Cet homme admiré de tous promettait des retours sur investissement de l’ordre de 20% à un petit groupe très select de clients : il fallait se faire parrainer pour entrer dans la bande ! Il payait en fait les intérêts des anciens avec les capitaux apportés par les nouveaux. *Crise de Foi ou crise de foie ? La crise, ce n’est pas une raison pour ne pas se goinfrer, même – et surtout – pour ceux qui nous y ont conduit. Au plus fort de la crise, Fortis (qui a frôlée la faillite) offre un gueuleton à 150000 euros à 50 de ses traders ; La Caisse régionale du Nord du Crédit Agricole envoie des cadres dirigeants et des administrateurs en safari-photo au Kenya ; la banque Barclays invite ses 120 meilleurs ‘performers’ au Sugar Beach Resort, hôtel 5 étoiles de l’île Maurice… (Tous exemples tirés du canard enchaîné) Mais tout cela, ce n’est rien. Voici les vrais scandales : « Pendant la crise, les dividendes continuent de pleuvoir. Les bénéfices 2008 [du Cac40] sont en chute de 41%. Pourtant, les dividendes versés à leur actionnaires ne baisseront que de 8% » (le canard enchaîné, 18/03/09) et « Les banques font flamber leurs marges. Avec la crise, elles gagnent davantage sur les crédits: leurs prêts sont plus chers, leurs emprunts meilleur marché. » (le canard enchaîné, 10/12/08)

Quand la situation devient critique, un autre moyen pour que rien ne change, c’est de désigner des coupables à la vindicte populaire. Et à quel festival avons nous eu droit ! La faute à Madoff, à Kerviel, aux banquiers, aux boîtes d’audit, à la FED… Ne soyons pas dupes. « Comme *Pan-pan cu-cul ! Les gouvernements ont été toujours lorsqu’il s’agit de particulièrement convaincants dans leurs s’attaquer à une évidence et de dénonciations des dérives de l’argent fou… résister à son pouvoir Beaucoup de gesticulations, peu de lois et aucune contrainte… d’attraction, défaire la thèse du péché pour lui substituer celle des structures nécessite de prendre le sauvera le monde… Après la débâcle temps d’un détour. A commencer par financière, le salut par l’‘éthique’ ?). celui du retour aux logiques qui ont engendré l’emprise de la finance Mais on n’ a pas le temps de actionnariale sur les entreprises… » s’arrêter pour réfléchir. Le (Frédéric Lordon, Et la vertu temps c’est de l’argent…

Alors ? On parle, en sus de moralisation, de rationaliser et même parfois de réguler

(encore un gros mot il n’y a pas si longtemps) le Capitalisme. Le libéralisme financier est

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discrédité (disqualifié diront certains), ce qui semble favoriser la réintroduction de


Les Mandarins Ce qui est particulièrement remarquable chez les soi disant ‘élites intellectuelles françaises’, c’est leur faculté de rebondir, et leur manque total de vergogne. Les mêmes qui chantaient allègrement les éloges du système néolibéral tandis que nous allions droit dans le mur, critiquent aujourd’hui ses dérives. Alain Minc (Conseiller des Princes et des Puissants, Plagiaire Servile et Boucher des organes de presse), Dominique de Villepin (Gaston Lagaffe à Matignon), Jean-Marie Messier (Chaussette Trouée) se permettent de donner des leçons de résistance au régime de l’Argent Roi ! Petite sélection de perles glanées ici et là : « Ainsi du Monde, qui dénonce les fonds spéculatifs dont la crise a rogné le rendement : ‘les hedges funds sont le trou noir de la finance mondiale’ (22.9.08). (…) Un an plus tôt, le même journaliste s’interrogeait dans son supplément ‘Argent’ : ‘Faut-il avoir peur des hedges funds ?’ Bien sûr que non, concluait alors Le Monde, puisque ces fonds – estimés à 1760 milliards d’euros, soit une hausse de 700% en dix ans – ‘sont indispensables au bon fonctionnement des marchés.’ » (Le Plan B, 10/08) Alain Minc : « amis de la classe dirigeante (…) Mesurez vous que le pays a les nerfs à fleur de peau (…) ? Sentez vous le grondement populiste, la rancœur des aigris, mais aussi le sentiment d’iniquité qui parcourt, comme une lame de fond, le pays ? (…) Amis, de grâce, reprenez vos esprits ! » (cité par le canard enchaîné, 25/03/09) Les Echos : « Cette bulle idéologique, la religion du marché tout puissant, a de grandes ressemblances avec ce que fut l’idéologie du communisme (…). Le rouleau compresseur idéologique libéral a tout balayé sur son passage. Un grand nombre de chefs d’entreprise, d’universitaires, d’éditorialistes [ ! ], de responsables politiques ne juraient plus que par le souverain marché. » (cité par Le Monde diplomatique, 11/08) Laurent Joffrin avant : « Comme ces vieilles forteresses reléguées dans un rôle secondaire par l’évolution de l’art militaire, la masse grisâtre de l’État français ressemble de plus en plus à un château fort inutile. » et après : « Il est temps de reconnaître officiellement que la dépense publique n’est pas toujours un gaspillage » Jacques Attali avant : « La libéralisation des échanges est une nécessité. Elle doit se poursuivre » et après : « Si elle ne maîtrise pas le Golem des marchés qu’elle a contribué à créer, la démocratie elle-même sera remise en cause » (deux exemples tirés du Plan B, 12/08)

règles. Allons plus loin : les institutions économiques et financières, ainsi que leurs représentants sont eux mêmes discrédités, éclaboussés par le scandale. Certains considèrent donc que le terrain est propice à l’instauration d’un ‘New Deal’ (une nouvelle donne) économique et social, dont l’intérêt pour les ‘biens publics’ serait à même de contrebalancer les effets les plus néfastes du ‘marché’. C’est, selon nous, sans compter sur l’incroyable capacité de récupération dont fait preuve le système libéral. Si l’on ne change pas les logiques (économiques mais aussi culturelles) qui le sous-tendent, on ne peut que retarder ou colorier sa progression. Est-ce suffisant ?

Non. Le gâteau est infect. Il ne s’agit plus de redistribuer les parts de façon plus équitable, ou de rajouter un peu de ceci, ou d’enlever un peu de cela. Jetons les cuisiniers, et que chacun mette la main à la pâte… Des nouvelles façons de vivre et de produire ensemble doivent être envisagées. La relocalisation des activités de production et de consommation paraît ainsi envisageable – à plusieurs échelons ; régions larges (Europe, Amérique Latine, Asie…), nations, régions, départements, villes, quartiers ou communautés… Le Tabou du protectionnisme doit être brisé, pour que l’on examine froidement la question (A ce propos, se rapporter au

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très intéressant dossier sur le sujet dans Le Monde diplomatique, 03/09) Des renationalisations sont sérieusement à étudier. Non seulement pour les banques qui détiennent les cordons de la bourse ; mais également pour des secteurs rentables, qui peuvent fournir de solides ressources à l’État ; et bien sûr pour tous les secteurs d’utilité publique : Fonctions régaliennes, éducation, santé, fourniture d’eau, d’énergie, enlèvement des déchets, communication, production et distribution agroalimentaire… Pour permettre un minimum d’autonomie et d’épanouissement, des ateliers – d’arts et de technique – devraient être mis à disposition du plus grand nombre, ainsi que des jardins ouvriers, des universités populaires, des forums… Cette esquisse d’un programme est utopique, mais pas naïve. « Il existe aux Etats-Unis, comme ailleurs, des forces puissantes qui lutteront pour garantir leurs richesses et leur pouvoir, quoi qu’il en coûte pour l’homme. Ils y parviendront s’ils ne rencontrent pas en face d’eux un public informé et engagé dans l’opposition. C’est à cela qu’il faut travailler. C’est ce qui a été fait pendant la guerre du Vietnam et c’est ce qui se passe aujourd’hui. Il s’agit là d’un combat sans fin, au moins jusqu’à ce que les superpuissances soient transformées par des mouvements révolutionnaires. (…) A mon avis, la lutte contre l’oppression et l’injustice ne finira jamais, mais prendra perpétuellement de nouvelles formes et imposera de nouvelles revendications. Ce n’est pas une raison pour se laisser aller au pessimisme, mais pour s’engager honnêtement et franchement dans la défense de la liberté et de la justice. » (Noam Chomsky, Réponses inédites à mes détracteurs parisiens)


Can we ? ************************************************************************************************

« We are ready to lead once more » Barack Obama, discours inaugural du 20 janvier 2009 Élu en novembre 2009, investit 44ème président des Etats-Unis en janvier 2009, Barack Obama est un homme politique atypique – et un improbable président ! Noir, ou plutôt métis, il a grandi aux Etats-Unis, mais aussi en Indonésie (pendant 4 ans). Diplômé en droit, il choisi d’exercer au sein des services sociaux de Chicago. Il s’est alors lancé en politique, il n’y a pas si longtemps (Il est élu au Sénat de l’Illinois en 1996) et le voilà ! Penseur, orateur et diplomate, Barack Obama est tout cela et bien plus encore : c’est un homme pragmatique. Il sait que l’on ne peut pas tout avoir. Ses priorités étant d’ordre national il a dû lâcher du lest sur le reste. Ainsi, pour être élu il ne pouvait pas se passer du soutien des lobbies des armes et du pétrole. Il les a très largement rassuré. En campagne, il a assuré vouloir bâtir : « Une armée du XXIe siècle et un partenariat aussi puissant que l’alliance anti-communiste qui a remporté la guerre froide, afin que nous demeurions partout à l’offensive, de Djibouti à Kandahar » . Devenu président il a gardé de nombreux membres du ‘clan Bush’ à de très hautes fonctions militaires, comme Robert Gates, chef du Pentagone sous W., qui s’est vu reconduit.

Et puis pour être élu et pouvoir gouverner, il vaut mieux ne pas se heurter au ‘mur de l’argent’. Autant s’allier aux maçons donc, comme Bob Rubin, puis Timothy Geithner, nommé ministre des Finances. Mais tout de même, il reste de nombreuses choses qui forcent le respect : *La tentative de réforme du système de santé américain. C’est un geste élégant – et une stratégie politique habile – que de laisser les législateurs construire le projet de loi. Toutefois on peut se demander ce qu’il restera de l’élan initial dans le texte final… *Les efforts sincères pour apaiser les relations entre les Etats-Unis et le reste du monde (Discours du Caire, rétablissement du dialogue avec l’Iran – sans trop de succès !, avec Cuba…) *Patience et détermination : après avoir attendu un an et constaté que l’on se foutait ouvertement de sa gueule : il a montré les crocs à Wall Street ! (Bravo) Que l’on ne s’y trompe pas : Mr Obama n’est pas un doux rêveur : loin s’en faut. Il est investit par sa fonction, et si il considère que les États-Unis doivent renouer le dialogue avec le reste du monde, c’est pour mieux le diriger (mon enfant). Un seul pays peut se permettre de s’adresser aux

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Etats-Unis, sinon en égal, au moins en partenaire : c’est la Chine. Les deux pays s’entendent tellement bien qu’ils organisent des G2… Barack Obama est un adepte du ‘smart power’. « M. Obama représente sans doute ce que le système américain peut produire de plus progressiste à l’heure actuelle. » Je suis entièrement d’accord avec l’avis de Serge Halimi dans Le Monde diplomatique de juillet 2009. Néanmoins, le système américain étant ce qu’il est, et l’heure actuelle idem, il ne faut pas s’attendre à des miracles… Malgré tout, il n’est pas si courant d’être agréablement surpris par la politique américaine. Ne boudons pas notre plaisir, et souhaitons bonne chance à Barack Obama pour les objectifs sociaux qu’il se fixe aux Etats-Unis. Et espérons que les lobbies ne l’entraîneront pas trop loin dans l’horreur au ProcheOrient.


rAdio Toulouse _ France ************************************************************************************************

* Grand Jacques… Après 12 ans de bons (pfff) et loyaux (ksksks) services, Chirac quitte le gouvernail de la barque France. Sans être particulièrement un boulimique de travail, pendant ces 12 années il n’a pas fait que profiter du statut pénal (et des réseaux) du chef de l’Etat. Retour donc sur une présidence qui risque de laisser peu de traces dans l’histoire. Tout d’abord rendons à Chichi ce qui est à Chichi : Même pour un président français, il s’est beaucoup intéressé à l’Afrique et au Moyen-Orient. C’est ainsi lui qui a reconnu la responsabilité de l’Etat français dans la déportation des juifs, sans toutefois s’écraser devant le gouvernement israélien puisqu’il a soutenu l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et en particulier Yasser Arafat. Lui encore qui a mené le front du refus à la guerre en Irak (celle de 2003)… Chirac a sans conteste été un grand ami des chefs d’Etat d’Afrique et du Moyen-Orient (sans se soucier outre mesure d’ailleurs de leur légitimité démocratique). Mais si il est une chose pour laquelle Chirac a vraiment su prouver son amour, c’est avant tout l’argent. « Dressons, en vrac et sans garantie d’exhaustivité, la liste épouvantable : les frais de bouche à la Mairie de Paris (4000 F/jour), le compte au Japon, les dispendieuses vacances à l’île Maurice,

l’abracadabrantesque cassette Méry, les bataillons d’emplois fictifs à l’Hôtel de Ville (plus d’une centaine de collaborateurs qui œuvraient en réalité pour le RPR), le château de Bity classé monument historique, les marchés truqués, les HLM de la ville de Paris, toutes affaires qui ont un curieux rapport avec le flouze, l’oseille, l’enrichissement personnel, le blé, lla thune, bref nappent l’exprésident d’une collante odeur de fric » (le canard enchaîné, 16/05/07) Comme homme de conviction également, il est difficile de beaucoup créditer Chirac. Son seul fait d’arme en la matière, c’est qu’il n’a jamais voulu s’allier au Front National, parti qu’il qualifie de « raciste et xénophobe », ce qui ne l’a pas empêché d’aller lui-même chasser les membres de son électorat. Rappelons nous « le bruit et l’odeur » … Sinon « Chirac est l’homme politique qui aura multiplié les plantages, les trahisons et les mauvais coups. Là aussi la liste est interminable : la dissolution ratée, la reprise des essais nucléaires à Mururoa, le grotesque pas de deux du CPE (‘je promulgue, tout en suspendant’), le massacre d’Ouvéa, la très démagogique campagne de 1995 sur la ‘fracture sociale’, suivie de la très démagogique campagne de 2002 sur l’insécurité, les 82% récoltés lors de sa dernière élection et dont il n’a rien fait… Qui se souviendra de ses discours gonflants, de ses promesses qui n’engagent-que-ceux-qui-ycroient, de son cynisme rigolard, de ses virages à 180°? » (ibid.)

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Le plus frappant néanmoins dans la présidence Chirac, c’est l’institutionnalisation de la schizophrénie. Président de droite qui a beaucoup fait pour l’enrichissement des riches (luimême en premier lieu), il défendra sur la scène internationale la taxe Tobin (taxation des flux financiers), au cœur du programme d’ATTAC. Vendu aux industriels et agroindustriels, il prononcera à la Conférence des Nations unies sur l’environnement et le développement (CNUED) de Johannesburg en 2002 un discours grandiloquent sur la « Maison [qui] brûle » (la Terre), pendant que « nous regardons ailleurs ». Alors, sans rancune ? Peut être pas.


* Naboléon Le petit Nicolas a enfin exaucé son souhait le plus cher. Celui qu’il faisait depuis tout petit, et qu’il continuait de faire en étant (un peu) plus grand, en se rasant. Il est enfin devenu président de la République. Une république qu’il annonçait exemplaire. Exemplaire, très certainement, un exemple de quoi, cela reste à voir… Après 2 ans de présidence il a modifié la Constitution pour pouvoir s’adresser directement au Parlement, qu’il a convoqué à Versailles : « Un discours frappé au coin du volontarisme usuel d’un Sarko Ier martelant des mots empruntés à droite, à gauche, et un mélange d’idées mi-libérales misociales (…). C’est à dire un catalogue de généralités déjà évoquées. (…) Grand spectacle, mais petit discours, dont il est permis de se demander, après l’avoir entendu, si, plutôt que de modifier la Constitution et de convoquer les deux assemblées à Versailles, il n’aurait pas suffi, comme certains l’ont suggéré, d’un simple meeting au Palais des Congrès. Ou, mieux encore, une conférence de presse, exercice auquel notre Royal omniprésident, désormais habitué aux auditoires choisis ou sans possibilité de débattre avec lui, se livre fort rarement. » (le canard enchaîné, 24/06/09). « D’autre part, les services de l’Assemblée chargés de l’organisation du Congrès ont confirmé que la sauterie de Versailles a coûté ‘au moins 400000 euros’ au budget de l’Etat. ça met la minute de Sarko à 9302 euros. » (idem). Il a néanmoins annoncé lors de ce discours : « Nous irons plus loin dans la maîtrise des dépenses de santé, parce que je n’ai pas le droit de laisser gaspiller un euro. (…) Nous ne pouvons pas laisser un euro d’argent public gaspillé. » (ibidem). C’est piquant de la part de quelqu’un

qui un mois plus tard invitait son copain Johnny Halliday (évadé fiscal notoire) à venir jouer sous la tour Eiffel à l’occasion du 14 juillet, pour la modique somme de 1,9 millions d’euros (concert uniquement) (le canard enchaîné, 15/07/09). Mais passons, il s’agit du bonheur des français, ne soyons pas mesquin. Considérons plutôt les frais de fonctionnement de l’Elysée. Le président de la République a augmenté son salaire au début de son mandat de plus de 140% (un argent, soyons en sûr, qu’il ne gaspille pas). La masse salariale de l’Elysée a augmenté, ainsi que les dépenses de communication. Tout cela sans compter les sondages : un tous les deux jours sur la période 2008, pour un coût de 3,28 millions d’euros. « Cette manne a largement profité à certains amis de l’Elysée, choisis sans appel d’offres » (le canard enchaîné, 25/11/09). Plus les dépenses de voyages qui explosent … . Nicolas Sarkozy n’arrive pas à faire la part des choses entre la personne et le statut, ce qui lui fait utiliser les ressources de l’Etat pour lui-même, sa famille et ses amis. On l’a ainsi vu : -Bloquer une ville pour le mariage de son ami Jean Réno. -Mettre des gendarmes (et une vedette de la gendarmerie !) à disposition de Christian Clavier pour garder sa villa Corse. -Faire jouer son influence pour aider sa belle mère à faire installer le tout-à-l’égout par son syndic de copropriété ! -Installer son fils Jean à la présidence du groupe UMPNouveau Centre du Conseil Général des Hauts-de-Seine. Il a même essayé de le faire nommer à la tête de l’EPAD, l’Etablissement publique d’aménagement de la Défense.

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« ‘Les caisses sont vides !’ mais cela n’empêche en rien l’auteur de ce lamentable constat de rouler la sienne et de mener grand train. Nicolas Sarkozy, on l’’aura compris, en moins d’un an à la tête de l’Etat, aime l’argent et l’apparat. L’argent ‘décomplexé’, l’argent qui brille, qui clinque et qui fait bling, l’argent qui se voit. » Le dossier du canard enchaîné n°107 ; Le président Fric-Frime

Mais c’était un peu trop gros et il a été obligé d’y renoncer, non sans être devenu la risée du monde entier (on en riait jusqu’à Pékin !) pour son népotisme criant. (les canard enchaîné des 14, 21 et 28/10/09). -Utiliser un « conseiller de l’Elysée » pour faire obtenir à son fils Pierre (Alias DJ Mosey), qui se targue de produire de la musique, une subvention qui lui avait été refusée. (le canard enchaîné, 18/11/09) -Obtenir une visite guidée du camp des Loges (le stade d’entraînement du PSG) pour son fils Louis, en compagnie du dirigeant du club, Robin Leproux – qui ne savait pas très bien s’il devait tutoyer ou vouvoyer le petit prince. (le canard enchaîné, 28/10/09) Et tout cela sans même considérer les innombrables cadeaux qu’il a fait à ses capitaines d’industrie adorés (Martin Bouygues, Bernard Arnaud, Vincent Bolloré, Henri Proglio…)…

* Kouchner déraille Bernard Kouchner au Quai d’Orsay, c’est « la plus grosse prise » de la politique d’ouverture de Nicolas Sarkozy. Ledit Kouchner, cofondateur de Médecins Sans Frontières, a longtemps été la personnalité préférée des français. C’est une caution humanitaire de choix pour un gouvernement de droite dure qui tente par la propagande de se doter d’un vernis progressiste.


Et le bougre n’est pas ingrat ! Alors même qu’il s’est fait dépouiller de la plupart des attributions d’un ministre des Affaires étrangères, il reste un des ministres les plus serviles des divers gouvernements Fillon (et pourtant la concurrence est rude !). Il faut dire qu’il retire de sa fonction divers avantages en nature, comme la nomination de sa femme (l’ineffable Christine Ockrent) à la tête de l’audiovisuel extérieur français. Le plus drôle dans cette histoire, c’est de voir Bernard Kouchner manger ses chapeaux un par un. Ainsi l’humanitaire aux convictions inébranlables, inventeur du « droit d’ingérence » et même du « devoir d’ingérence » , celui qui s’écriait en 1988 : « On ne doit cautionner aucune atteinte aux droits de l’homme au nom de la raison d’Etat ou de la solidarité gouvernementale » déclarait au Parisien le 10 décembre 2008 : « Il y a contradiction permanente entre les droits de l’homme et la politique étrangère d’un Etat, même en France (…) diriger un Etat éloigne évidemment d’un certain angélisme. » (citations du canard enchaîné, 17/12/08) Et quand ‘monsieur contradiction permanente’ annonce qu’il ne sait pas pour qui il va voter aux européennes de 2009, il se fait tancer par son patron ! Deux coups de fil de Claude Guéant et Bernard se décide : il soutient « naturellement les listes UMP ». (le canard enchaîné, 13/05/09)

* Bien fée ! Après une hausse générale de 2% en 2008, le prix de l’électricité pour les particuliers a augmenté en 2009 de 1,9% (pardon, il n’a pas été augmenté

mais « revalorisé » – les usagés apprécieront la différence !) en moyenne. Que signifie cette augmentation moyenne ? S’agit il d’instaurer un système progressif qui pénalise les comportements peu responsables, comme la surconsommation et le gaspillage ? Pas exactement : « la facture baisse pour une minorité de particuliers (ceux qui consomment le plus !). Et qu’elle flambe pour les clients modestes équipés d’un compteur à faible puissance ! Dans leur cas l’abonnement va augmenter de 3 à 6 euros par mois. A en croire EDF, ces nababs étaient sous-tarifés » (le canard enchaîné, 26/08/09). Et au fait, que veut on faire de tout cet argent ? « Cette augmentation n’est due ni à un quelconque renchérissement des coûts de production, ni à une volonté de développer les énergies renouvelables. Le fournisseur d’électricité cherche juste à financer son programme d’investissements de ’40 milliards d’euros d’ici à 2010’, qui consiste à racheter des concurrents pour ‘renforcer son leadership en Europe’, et à ‘relancer le nucléaire dans le monde’. » (Siné Hébdo, 26/08/09) Miam ! Si c’est pour la bonne cause, vous m’en remettrez quelques pour cents.

* Présidence française de l’UE C’était au 1er juillet 2008 au tour de la France d’assumer la présidence tournante de l’Union européenne. Nicolas

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Sarkozy, propulsé président d’une région du monde pour 6 mois a utilisé sa méthode habituelle : un festival de déclarations fracassantes et une auto-satisfaction exaltée, pour des résultats nuls ou médiocres. La présidence française (ambitieuse pour le moins) voulait s’articuler autour de quatre axes : (1) Développement durable/Energies, (2) immigration, (3) Europe de la défense, (4) Agriculture. (1) C’est sous la présidence française Qu’a été adopté le ‘paquet énergie-climat’ de l’Union européenne. Cet accord, présenté comme un succès incroyable, est en réalité pour le moins discutable (Voir à ce sujet : rAdio Toulouse International – Europe et climat, page 14) (2) Frontex, l’agence européenne qui se charge de garder les frontières de l’Union européenne se porte très bien, merci pour elle. Et Nicolas Sarkozy n’est pas pour rien dans son succès. Mais sur la période concernée, le dossier n’a pas particulièrement avancé. (3) L’Europe de la défense est morte depuis longtemps. Le retour de la France dans le commandement intégré de l’Otan n’est qu’un des derniers clous à sceller les planches de son cercueil. (4) Tout doit disparaître ! (voir rAdio Toulouse International – PAC, page 14) Trois événements ont bousculés la présidence française de l’UE : le non irlandais au référendum portant sur l’adoption du Traité de Lisbonne, l’accrochage militaire entre la Russie et la Géorgie et la crise économique mondiale. Dans tous les cas, Nicolas Sarkozy a été égal à lui-même.


* OTAN ! C’est à l’occasion « de son premier grand discours de politique étrangère, le 27 août 2007 à la conférence des ambassadeurs » (Le Monde diplomatique, 07/08) que Nicolas Sarkozy (N.S.) a annoncé le retour de la France dans le commandement intégré de l’Organisation du traité d’Atlantique Nord (OTAN). Mais d’abord, qu’est ce que c’est que l’OTAN ? L’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (Ou NATO en anglais), fondée en 1949 à Washington et qui siège à Bruxelles, repose sur un pacte d’assistance militaire en cas d’agression de l’URSS et fut originellement conclu entre 12 états (Belgique, Canada, Danemark, Etats-Unis, France, Islande, Italie, Luxembourg, Norvège, Pays-Bas, Portugal, Royaume-Uni). Cette organisation était appelée à devenir le bras armé du bloc occidental durant la guerre froide, et à s’élargir. Après la chute de l’URSS, l’Otan s’est recentré sur la lutte contre le terrorisme et les ‘guerres justes’. Et pourquoi la France n’en faisait plus partie ? En fait d’‘alliance’ militaire, il s’agit surtout d’assurer l’hégémonie des Etats-Unis et donc de ses alliés. Charles de Gaulle, alors président de la République, promeut l’autonomie de la France, pour lui procurer une certaine marge de manœuvre en terme de choix politiques. C’est ainsi que la France développa la bombe atomique, pour ne pas avoir à s’abriter sous le ‘parapluie’ américain. En fait, il faut relativiser l’indépendance de la France vis à vis de l’OTAN. Tout d’abord, tous les présidents français

depuis Giscard se sont petit à petit rapprochés de cette organisation. Et donc, à l’heure du soi-disant ‘retour’ à l’OTAN : « L’armée française est déjà réinstallée dans ses principales instances » (Alternatives Économiques, 04/09). Ensuite, il est remarquable que sans faire partie du commandement intégré de l’Otan, la France fournissait déjà plus de 3000 soldats et de 300 instructeurs en Afghanistan (le canard enchaîné, 03/09/08). Dans la même veine, n’oublions pas que des avions français ont bombardé la Serbie… La marge de manœuvre de la France au sein de l’OTAN était donc déjà faible, mais pas inexistante… … C’est donc un choix qui est loin d’être évident. Mais N.S. n’est pas un tyran, et nous sommes en démocratie, il a donc organisé un débat à l’Assemblée… la semaine suivant l’officialisation de la réintégration ! Pour se justifier, il a principalement avancé deux arguments : (1) L’adhésion pleine et entière de la France à l’OTAN serait un moyen de relancer l’Europe de la Défense, et (2) en intégrant le commandement intégré de l’OTAN, la France serait capable d’influencer celle-ci, et donc la politique étrangère des Etats-Unis. (1) ? (2) Grande nouvelle ! La France prend le commandement de deux quartiers généraux, ceux de Norfolk et de Lisbonne. Elle va pouvoir influencer l’organisation – ou pas. « Et d’un, celui de Norfolk en Virginie. Baptisé commandement voué à la transformation de l’OTAN, ce n’est jamais qu’une sorte de club de réflexion d’où ne peuvent sortir, selon un expert militaire, que des ‘élucubrations théoriques et quasi

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philosophiques’. Et encore, sous contrôle US. Et de deux, le commandement régional de l’Otan, à Lisbonne, sera aussi confié aux français. Son objectif : constituer une force de réaction rapide de 25000 hommes, qui n’existe toujours pas. Mais, en fait, un poste placé sous contrôle : celui du patron des forces armées en Europe, toujours attribué à un général américain. Autre illustration de ce ‘foutage de gueule’, Sarkozy imagine – douce illusion, et y croit-il vraiment ? – que les Européens et lui-même pourront parler stratégie et partage des responsabilités avec les américains. Mais le rapport des forces, militaires, financières et intellectuelles, n’est pas en sa faveur. » (le canard enchaîné, 11/03/09) Et les faits ont vite donné raison à ceux qui doutait de l’influence stratégique de la France au sein de l’OTAN. Malgré la réintégration du commandement, Paris est systématiquement écarté des réunions stratégiques les plus délicates concernant les conflits présents (le canard enchaîné 04/11/09) et à venir (le canard enchaîné, 13/05/09) de l’Organisation. Alors pourquoi N.S. a-t-il prit une décision aussi controversée si elle n’apporte aucun avantage évident ? Chez cet homme de mensonges et de faux-fuyants, il y a une chose que l’on a envie de croire : sa profonde admiration des Etats unis, ainsi que des valeurs défendues par les récents gouvernements et présidents de ceux ci (disons depuis… Ronald Reagan ?). C’est donc un fervent partisan du mythe (ou de la prophétie auto-réalisatrice) du « choc des civilisations » : « Lors de son premier grand discours de politique étrangère, (…) le nouveau chef de l’Etat avait utilisé à sept reprises les termes ‘Occident’ ou ‘occidental’, notamment


pour mettre en garde contre les risques d’une confrontation avec l’islam. Ils sont repris dix-huit fois dans le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, sans jamais être définis. Ce ralliement à l’Occident s’accompagne d’une volonté affichée d’en finir avec ce que certains nomment l’ ‘antiaméricanisme’. » (Le Monde diplomatique, 07/08). Une deuxième raison, bien plus pragmatique, tient la corde pour expliquer le ralliement : c’est bon pour le business. N’oublions pas que la France est un des plus gros vendeurs d’armes et nos marchands de canons (tous liés au Prince) se verraient bien gagner quelques parts de marché… Car en fin de compte, c’est souvent de cela qu’il s’agit : des histoires de gros sous.

* La frénésie sécuritaire Si la frénésie sécuritaire s’est amorcée en France dans les années 1990, 2002 marque un véritable tournant par la place que prend l’‘insécurité’ dans le débat public : jusqu’à devenir la pornographie sécuritaire que dénonce Loïc Wacquant dans Punir les pauvres : « Tout d’abord, elle est conçue et exécutée non pas pour elle-même mais dans le but exprès d’être exhibée et vue, scrutée, reluquée : il s’agit en priorité absolue de faire du spectacle, au sens propre du terme. Pour cela, la parole et l’action sécuritaires doivent être méthodiquement mises en scène, exagérées, dramatisées, ritualisées même. Ce qui explique que, comme les ébats charnels planifiés qui peuplent les films pornographiques, elles soient extraordinairement répétitives, mécaniques, uniformes et donc éminemment prévisibles. » De 2002 à 2009, c’est plus de 30 lois sur la sécurité, la justice et l’immigration qui ont été adoptées, transformant

profondément la ‘gestion’ de la sécurité en France, « restreign[ant] plus les libertés que la délinquance. » (les citations et les informations de ce chapitre sont tiré du dossier n°113 du canard enchaîné, ‘je te vois’). Parmi ces innombrables lois, on peut notamment remarquer celles-ci: Loi Sarkozy du 29 août 2002 de programmation sur la sécurité intérieure : « généralisation de l’usage des Flash-Ball, accès facilité aux fichiers informatiques pour les policiers et possibilité de croiser lesdits fichiers. » Loi du 9 septembre 2002 (Perben 1) : « Extension des comparutions immédiates et de la détention provisoire, y compris pour les 13/16 ans, créations de centres éducatifs fermés. Cette loi annihile la loi de 2000 sur la ‘présomption d’innocence’ » Loi Sarkozy du 18 mars 2003 de sécurité intérieure : « pour d’innombrables délits, les peines passent de 2 ans de prisons à 5 ans, et celles de 5 ans à 7 ans. Créations des infractions de racolage passif, de mendicité agressive, de rassemblement ou d’‘entrave à la libre circulation’ dans les halls d’immeubles. L’outrage au drapeau et à ‘la Marseillaise’ est désormais passible de prison… » Loi Sarkozy du 26 novembre 2003 sur la maîtrise de l’immigration : « Entre autres, pour faciliter les expulsions, le délai de rétention des sans papiers passe de 12 à 32 jours… » Loi du 9 mars 2004 ‘portant adaptation de la justice à la criminalité’ (Perben 2) : « pose de caméras, de micros dans les domiciles privés, gros moyens donnés aux policiers infiltrés, gardes à vues jusqu’à 4 jours, même pour les mineurs, perquisitions de nuit et peines aggravées pour les délits commis en ‘bande organisée’ » Loi du 29 juillet 2004 facilitant l’expulsion des ‘étrangers indésirables’ Loi du 12 décembre 2005 ‘relative au traitement de la

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récidive des infractions pénales’ : « elle élargit les cas de récidive : prison obligatoire, sauf motivation spéciale pour certain récidivistes, limitation du sursis avec mise à l’épreuve et des réductions de peines. Inversion de l’obligation de motiver l’emprisonnement, avec obligation de motiver la liberté » Loi du 23 janvier 2006 ‘relative à la lutte contre le terrorisme’ : « multiplication de la vidéosurveillance, accès de la police antiterroriste aux données privées – téléphone, Internet –, à tous les fichiers, cartes grises, permis de conduire, cartes d’identité, banques, etc. Contrôles d’identité accrus, photos automatisées ‘en tous points du territoire’ avec faculté de les croiser avec celles des fichiers. (…) Les présumés saboteurs de caténaires SNCF, dit ‘groupe de Tarnac’, ont bénéficié de cet arsenal » Loi Sarkozy du 24 juillet 2006 relative à l’immigration et à l’intégration : « Nouvelles restrictions à l’immigration donc, dont la plus grave est la suppression du droit à la carte de résident de 10 ans, après un long séjour en France » Loi Dati d’août 2007 renforçant la lutte contre la récidive des majeurs et des mineurs : « Voici les ‘peines planchers’ (…) Désormais, donc, les récidivistes, sauf motifs exceptionnels, écopent de peines automatiquement fixées à l’avance. En 6 mois, cette loi avait déjà fait grimper les incarcérations de 2,5% » Loi du 25 février 2008 sur la rétention de sûreté et la déclaration d’irresponsabilité pénale : « C’est l’enfermement pour crimes à venir… Désormais, les ‘grands criminels’ et délinquants sexuels, condamnés à au moins 15 ans de réclusion ne sortiront pas de prison s’ils présentent ‘une dangerosité potentielle’. Des audiences judiciaires se tiendront pour déclarer les fous irresponsables ou pas… » Ce qui est intéressant à noter, c’est que dans le même temps on a assisté à la dépénalisation


du droit des affaires, au laxisme face aux politiques et à la marginalisation des inspecteurs – et donc du droit – du travail… C’est soit incohérent, soit d’une consistance glaçante…

* Une honte pour la République Le nombre de détenus est passé en France d’environ 50000 en 2001 à plus de 65000 aujourd’hui – pour environ 50000 places. Les conditions de détentions en France sont particulièrement exécrables, comme l’ont souligné de nombreux rapports : -Début 2000, trois commissions d’enquête (mandatées par l’Assemblée Nationale, le Sénat et le Garde des Sceaux) rendaient leurs conclusions. Unanimes, elles dénonçaient l’ « arbitraire pénitentiaire », ainsi que la « loi du plus fort » qui règnent dans les prisons. Le rapport sénatorial s’intitulait : « Prisons, une humiliation pour la République ». (Loïc Wacquant, Punir les pauvres ; le canard enchaîné, 25/02/09) -Le rapport du 22 novembre 2008 du Conseil de l’Europe présenté par T. Hammarberg dénonce « des conditions inacceptables pour nombre de détenus qui doivent subir le surpeuplement, la promiscuité et la vétusté » et s’inquiète du fait que « Les politiques carcérales et d’immigration (les quotas de migrants irréguliers à éloigner, notamment) risquent d’affaiblir la protection des droits de l’homme en France. » (le canard enchaîné, 26/11/08 ; Siné Hébdo, 17/12/08) -Le rapport présenté le 8 avril 2009 par Jean-Marie Delarue, Contrôleur général des lieux de privation de liberté – un poste

que Nicolas Sarkozy a du créer pour satisfaire à des exigences européennes – dénonce, lui, « des lieux où règnent la domination des uns sur les autres, la peur, la menace », ainsi que de graves dysfonctionnements (accès aux soins, droit des familles…). (Siné Hébdo, 20/05/09) -Dans son rapport du 9 juillet 2009, la Cour européenne des droits de l’homme condamne la France pour sa gestion des DPS, détenus particulièrement surveillés. Selon ce rapport, les méthodes employées « s’analysent, par leur effet combiné et répétitif, en un traitement inhumain et dégradant. » (le canard enchaîné, 15/07/09) Les mauvaises conditions de détention, ainsi que les pathologies psychiatriques d’une partie des détenus, entre autres, encouragent les suicides : 96 en 2007, 114 en 2008… Des conditions tellement indignes que même les surveillants des prisons françaises se sont mis en grève, à cause de leurs conditions de travail. Et si nos sentiments envers les matons restent pour le moins ambigus, c’est pour le respect de la dignité des détenus que d’autres groupes se battent,

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comme ces jeunes avocats qui « ont décidé de demander systématiquement la nullité de la rétention subie par leurs clients au dépôt du palais de justice de Paris » pour cause de ‘traitements inhumains et dégradants, constitutifs d’atteintes insupportables à la dignité humaine’ : « Trois gars par cellule : des taules de 3 mètres carrés aux murs hourdés de merde, de fait d’une puanteur crasse. Le tout sans aération ni brèche sur l’extérieur, éclairé à la lueur blafarde du néon. On vous épargne la description des chiottes à la turc (…) Ca fleure les affres d’une geôle birmane, pourtant nous sommes sous les dorures et la pierre de taille du palais de justice de Paris, dans ce qu’on appelle avec justesse le dépôt et la souricière. Ces zones d’attente, ‘de stockage’ disent certains, ‘accueillent’ des détenus en vue de leur comparution, de leur audition ou d’une audience au tribunal parisien » (Siné Hébdo, 20/05/09) ; ces détenus de Fleury-Mérogis qui ont réussi à filmer leur quotidien, pour témoigner « grâce à des minicaméras qu’ils ont fait entrer en fraude comme le reste : le hachisch, qui rend les clients plus malléables et donc qui se retrouve toléré par certains matons. Les téléphones portables ou les consoles de jeux, lots de consolation pour qui n’a comme détente que deux heures de ballade dans la cour, avec bastons en prime


sous la douche ou dans un coin sombre de préau. Chiottes délabrées, suintantes, où seul un bricolage à base de filins et de bouts de draps permet de s’isoler des regards. Entassement des corps, lits superposés, matelas par terre. La crasse dans le moindre recoin. L’exploration des odeurs fortes. Les gueuletons mitonnés à base de produits cantinés sur des feux qui vacillent dans des boîtes de conserve. Le ‘yo-yo’ qui oscille sur les façades des hauts murs pour s’échanger des trésors, des bribes de butin. La violence toujours prête à exploser. » (le canard enchaîné, 01/04/09), ou encore comme ce taulard, véritable emmerdeur des pouvoirs publics, qui ose se demander : qui a droit au quartier VIP en prison ? « C’est la question bête que se pose un détenu procédurier et tenace, François Korber, dans une requête qu’il a rédigée dans sa geôle de Melun, et fait enregistrer le 7 août [2008] par le conseil d’Etat (…). Il s’en prend à l’usage tacite par lequel des détenus vedettes issus de la politique, de la finance et autres hautes sphères ont droit à un quartier réservé de la maison d’arrêt de la Santé à Paris, plus confortable, avec l’assurance de disposer d’une cellule individuelle, sans devoir s’entasser à deux ou trois… Or qui décide, de quel droit et sur quels critères, que tel ou tel détenu – Bernard Tapie, Maurice Papon (…) et, plus récemment, Jérôme Kerviel – est une Very Important Person (VIP) ? Korber, qui depuis douze ans qu’il est à l’ombre est devenu un fin juriste, estime qu’il y a là ‘une intolérable discrimination dans un pays démocratique’ vis-à-vis des simples quidams comme lui, qu’il surnomme les ‘PSI’ (personnes sans importance). Ce que vise ce plaideur des droits du taulard n’est pas l’abolition du quartier VIP, mais bien son extension à toutes les prisons de France ! » (le canard enchaîné, 10/12/08)

* Fic-Flic Fic-Flic, c’est le bruit que font nos libertés individuelles qui fondent comme neige au soleil, c’est le bruit qu’elles font en coulant à l’égout. Fic-Flic, c’est pour fichage et flicage, deux activités qui ont connu un développement fulgurant en France ces dernières années (développement remarquable, mais pas sans précédent – voir le cas des pays anglo-saxons). Les fichiers ont toujours existé, mais ils sont aujourd’hui non seulement plus nombreux, mais couvrent également un spectre d’informations et d’échantillons qui ne cesse de s’élargir. « … on fiche pêle-mêle les tagueurs (Octopus), les sans-domicile-fixe (FSDRF), les faux-monnayeurs (FNFM), les passagers aériens (FPA), les possesseurs de passeport (Delphine), les auteurs de violences urbaines (Gevi), les interdits de stade (Fnis), les voyageurs qui s’envolent vers des pays ‘sensibles’ ou en reviennent… On recense pas moins de 45 fichiers de police ! » (Les dossiers du canard enchaîné n°113 : ‘Je te vois’). On trouve ainsi en France, entre autres : Le plus courant et un des plus gourmand : le STIC, pour Système de traitement des infractions constatées. Il inclut tout ceux qui sont mêlés de prêt ou de loin à une enquête : les auteurs d’infraction, les suspects, les victimes et les témoins. Il contient les noms de plus de 30 millions de personnes ainsi que des informations sur celles-ci. Mais le plus inquiétant n’est même pas la taille gigantesque de ce fichier, mais son imprécision et ses multiples erreurs. « La commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) doit rendre publique, le 22 janvier une enquête sur les – très mauvaises – conditions d’utilisation

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par la police et la justice du Système de traitement des infractions constatées, le fameux fichier informatique Stic. (…) selon l’enquête de la Cnil, seulement 17% des fiches du Stic sont à jour. Et ce sont les flics, comme les magistrats, qui sont chargés de nettoyer le ‘système’… Lorsqu’un individu obtient un non-lieu, un jugement de relaxe, un classement sans suite, il doit logiquement ‘sortir du fichier’. Mais d’après la Cnil, entre 80 et 99% des personnes inscrites dans le système pour une infraction puis blanchies n’en sortent pas. » (le canard enchaîné, 21/01/09) EDVIGE, EDVIRSP et Christina… autant de noms cryptiques ou charmants qui cachent une réalité plutôt flippante. Nous sommes fichés, à de nombreux titres et sous toutes les coutures, au nom de la sécurité intérieure ou publique. Nos engagements, qu’ils soient politiques ou associatifs ; ainsi que nos choix religieux et notre orientation sexuelle si il peut être fait quelque usage de cette connaissance. Les réseaux sociaux sur Internet comme Facebook, Les copains d’avant ou d’autres du même acabit représentent également une mine d’or à ciel ouvert concernant nos goûts et nos relations Le fichier Fnaeg, pour ‘fichier national automatisé des empreintes génétiques’, collecte l’ADN : « A sa création, en 1998, ne devaient y figurer que les violeurs et les délinquants sexuels. En 2001, les socialistes y ajoutent les coupables de dégradations dangereuse et d’extorsions. En 2003, Sarkozy l’étend quasiment à tous les délits, même aux simples ‘mis en cause’. Et ce n’est qu’un début. Hortefeux a dans ses cartons un projet délirant qui y adjoindrait les ascendants, descendants et collatéraux des victimes de meurtre, de catastrophe naturelle, de disparus et de personnes


recherchées… Un chiffre montre l’ampleur de l’inflation : en 2002, ce fichier comptait 2100 empreintes. Il en contient aujourd’hui 900000. Même en démocratie, un tel recensement génétique national fait peur. Y sont fichés, et dès la garde à vue, même si celle ci n’est suivie d’aucune poursuite, une foultitude de rebelles en tout genre, gauchistes, jeunes des cités, militants, planteurs de tentes ou réquisitionneurs d’immeubles pour sans-logis, amis des sans-papiers, manifestants ou syndicalistes… » (le canard enchaîné, 16/09/09) Les handicapés sont également fichés (Décret 2007-965 du 15 mai 2007), ainsi que les élèves à partir de 13 ans (Base élèves). Sans doute parce que ces deux groupes représentent un redoutable danger pour la nation. Tout cela, ce sont les fichiers de l’Etat. Les fichiers privés (clients bien sûr, mais également personnel, etc.) connaissent un développement fulgurant et d’autant plus inquiétant qu’il est moins public.

le ministère de l’Intérieur britannique (Home Office), ‘Assessing the impact of CCTV’, le plus exhaustifs des rapports consacré à la question, porte à la vidéosurveillance un coup mortel. Selon cette étude, la faiblesse du dispositif tient à trois éléments : sa mise en œuvre technique, la démesure des objectifs assignés à cette technologie et… le facteur humain. » (idem.). Une caméra de surveillance coûte plusieurs dizaines de milliers d’euros et doit être entretenue. Sans même parler du caractère intrusif de cette technologie (qui, à lui seul, nous semble dissuasif), ces ressources ne seraient elles pas mieux utilisées ailleurs ? Les ‘grandes oreilles’, ou écoutes téléphoniques légales se multiplient : « la police en a réalisé, sous contrôle judiciaire,

26000 en 2008, soit une hausse de 30% depuis 2005 et de 445% depuis 2001. En tenant compte des interceptions de sécurité, réalisées à la demande des services de renseignement ou du contre espionnage et placées sous le contrôle d’une commission en principe indépendante, ce sont – au total – près de 32000 lignes qui sont écoutées chaque année. Ce chiffre, déjà rondelet, en cache un autre encore plus impressionnant. En considérant le nombre d’interlocuteurs différents qui communiquent avec une ligne surveillée de fixe ou de portable et la durée moyenne des écoutes (quatre mois), près d’un million de personnes ont vu leurs conversations enregistrées par la police au moins une fois en 2008 » (le canard enchaîné, 05/08/09) Les téléphones portables, grâce à la géolocalisation de l’appareil (même éteint)

En ce qui concerne le flicage, les méthodes sont plus diversifiées. On trouve, entres autres : Les caméras de vidéosurveillance. Légalisées par Pasqua en 1995, on en compte désormais plus de 400000 en France, un score que le gouvernement compte bien améliorer ; Pourquoi, en période de disette économique, payer un coût exorbitant pour obtenir ces gadgets ? Parce que ça marche ! « Des expériences étrangères l’ont largement prouvé, notamment au Royaume-Uni. » (Michèle Alliot-Marie, citée par Le Monde diplomatique, 09/08). Cet article de foi ne passe néanmoins pas l’épreuve des faits : « Publié en février 2005 par Et si c’était Mac qui avait raison ? 29


permettent de savoir où se trouvent leurs utilisateurs. On peut également savoir à qui ils ont pu parler en consultant le journal des appels ou encore quels autres utilisateurs de portables se trouvaient dans la même zone en consultant la borne. Les puces RFID, contenues dans la plupart de titres de transport (et de plus en plus dans des produits de consommation courante) permettent également de connaître les allées et venues de son porteur, tandis que la carte bleue renseignera sur ce qu’il paye ou qu’il achète. Et que dire des formidables opportunités offertes par Internet ou la carte d’identité biométrique… En 1978, la loi Informatique et liberté officialise le fichage informatique et met en place un instrument qui doit servir à son contrôle démocratique : la Commission nationale de l’informatique et des libertés, ou Cnil. A sa création, les rôles de la Cnil sont multiple : elle doit donner son accord à l’ouverture d’un fichier ou à toute utilisation de la technologie à des fins de surveillance et de contrôle. Elle doit également s’assurer que celui qui le désire puisse bénéficier d’un droit de regard et éventuellement de rectification des fichiers qui le concerne. Bien qu’elle ait été dépouillée de la plupart de ses attributs au fil des années – « Depuis sa naissance, tous les gouvernements successifs, de droite comme de gauche, ont fait le choix de l’écarter des dossiers les plus sensibles. En 1995 notamment, le gouvernement Balladur a fait voter une loi la dépouillant de tout pouvoir en matière de vidéosurveillance. En 2004 le gouvernement Villepin a profité de la refonte de la loi

Informatique et Liberté pour restreindre encore son champ de compétences et lui ôter ses pouvoirs contraignants : sur la création de fichiers sécuritaires, qui était soumise à son autorisation, on ne lui demande, par exemple, qu’un simple avis consultatif. » (le canard enchaîné, dossier ‘Je te vois’, 10/09) – et transformée en simple chambre d’enregistrement des fichiers, la Cnil a contribué pendant des années à lutter contre les dérives les plus criantes du fichage, et surtout à en informer le public. Mais même ce ‘service minimum’ est aujourd’hui menacé, à plusieurs titres : -d’abord par deux décisions du Conseil d’Etat en 2009 : la Cnil « soit 135 personnes censées garantir que les multitude de fichiers, listes noires et autres flicages informatiques mis en place par les administrations et entreprises sont bien conformes à la loi (…) devra s’annoncer auprès des entreprises qu’elle désire contrôler. Fini l’effet de surprise, qui lui permettait jusqu’ici de débarquer sans sonner et de farfouiller dans les disques durs ! (…) la Cnil devra en effet informer préalablement les dirigeants qu’ils peuvent s’opposer à tout contrôle (…) Vider un disque dur, ça prend combien de temps ? » (le canard enchaîné, 02/12/09) ; -ensuite par les intrigues politiciennes. La Cnil, qui n’a déjà jamais été trop agressive envers quiconque, a été réorganisée récemment, au grand bonheur de notre Leader Minimo : « la Commission proprement dite est composées de 17 membres répartis comme suit : 2 sénateurs, 2 députés et 2 membres du Conseil économique et social ; et aussi 2 conseillers d’Etat, 2 conseillers à la Cour des comptes et 2 magistrats à la Cour de cassation. Et enfin 5 ‘personnalités qualifiées’ issues de la société civile. Ce sont justement ces cinq personnalités qualifiées (…) qui viennent d’être renouvelées en février :

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résultat, elles sont désormais toutes UMP ou apparentées. (…) En ajoutant à ce sympathique ‘Club des cinq’ les trois parlementaires de droite sur les quatre nommés de droit et en décomptant les deux autres exmembres de cabinet de droite et un ancien trésorier de l’UDF, cela porte à 11 sur 17 les membres de la Commission d’avance acquis aux positions du gouvernement. Pratique, non ? » (le canard enchaîné, 04/03/09) Dormez braves gens, on veille sur vous. Et vos veilleurs ! ?

* Police Au fil des gouvernements successifs, la politique ‘sécuritaire’ devient de plus en plus répressive, et sa logique, de plus en plus comptable. Les premiers à en souffrir ne sont pas les politiciens pyromanes, mais bien les acteurs de terrains, c’est à dire les policiers eux-mêmes, ainsi que les ‘populations policées’, qui sont bien souvent les plus précaires et les plus vulnérables. En fait on est entré dans une spirale de la confrontation, ainsi que dans une logique de la peur. Ces cercles vicieux menacent le pacte républicain.

* Sarko je te vois ! Un professeur de philosophie qui passe devant un tribunal pour avoir osé s’exclamer : « Sarkozy, je te vois » pendant un contrôle d’identité musclé à la gare St Charles de Marseille, c’est cela la France de Nicolas. (Siné Hébdo, 20/05/09)

* Délation Qui a bien pu dire que tout fout le camp en France ? De vieilles traditions refont surface, qui réchaufferont sûrement le cœur de Jean Pierre Pernaud…


La Police de l’Essonne (91) invite cordialement à la délation. « Celle-ci invite depuis peu la population du département à faire part sans réserve et en toute discrétion, sur son adresse e-mail, par ‘témoignages, photos et vidéos’, ‘d’actes de petite délinquance’ dont elle aurait pu avoir connaissance. ‘Même plus besoin de se déplacer au commissariat’ a, en substance, souligné le patron de cet avenant service. On est pas plus obligeant. » (le canard enchaîné, 23/09/09) Bien sûr, des esprits chagrins ont comme toujours émis leurs sempiternelles lamentations : les informations ne sont pas vérifiables, les risques de règlements de comptes sont grands et la démarche elle même serait discutable. Mais il faut bien avouer que certaines personnes ne sont jamais d’accord avec le progrès… Alors n’écoutons pas les grognons et réjouissons nous ! L’Essonne n’est qu’un laboratoire. C’est à l’initiative du ministre de l’Intérieur, Mr Hortefeux, qu’a été lancée cette ‘expérience’. C’est en effet une pratique qu’il souhaite étendre à la France entière. Il se verrait bien « faire du premier quidam venu un mouchard légal. Protégé. Et fier de l’être. La ‘politique de civilisation’ progresse… » (ibid.)

*Pôle emploi Pour ‘rationaliser’ les services et procéder plus efficacement à la ‘chasse aux fraudeurs’, les ASSEDIC et l’ANPE ont fusionné en un guichet unique : le Pôle emploi, ouvert au 1er janvier 2009. Et ce que le gouvernement nous a présenté comme un grand pas en avant dans la modernité – « Nous allons bâtir le

service public de l’emploi le plus performant d’Europe » – est devenu en quelques mois le plus gros fiasco administratif de la Ve République. Tout d’abord cela ne s’est pas révélé gratuit : on commence avec un petit logo à 500.000 euros pour se chauffer un peu (il est beau n’est-ce pas !) et puis on commence à claquer. L’Etat a lancé un appel d’offre pour 16 millions d’euros en plusieurs lots : Le cabinet américain McKinsey & Accenture a décroché 8 millions pour un document de 89 pages comprenant un organigramme organisant une armée mexicaine de l’emploi : « On y trouve, bien sûr, un directeur général, Christian Charpy. Celui-ci est flanqué d’un directeur de cabinet (question de standing), de 6 directeurs généraux adjoints, de deux adjoints aux directeurs généraux adjoints. Auxquels s’ajoutent 31 directeurs, 13 adjoints à ces directeurs, 91 chefs de département, et on en passe… Soit, au total, un galonné sur cinq employés de la direction générale. » et quelques mots incongrus pour un service publique : « Direction Marketing », « Direction Clients », « Maîtrise du Risque » ou encore « Pilotage et Performance » (le canard enchaîné, 04/03/09) Qu’est-il advenu des autres lots ? Nous nous posions la question jusqu’à ce que nous tombions sur cette brève : « La moitié des chômeurs n’est toujours pas indemnisée et, avec la récession, Pôle emploi a accumulé des retards importants dans le traitement des dossiers. Mais l’organisme a lancé, avec force millions d’euros, une grande campagne de pub. Une manière sans doute de lutter contre le chômage dans le secteur des médias… ». Voilà que nous

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retrouvons une partie du magot : nos impôts. Pas gratuit pour les chômeurs non plus, puisque pendant 3 mois le numéro de téléphone du Pôle emploi était surtaxé pour les téléphones portables. En définitive, il n’y a que pour Christian Charpy que cette affaire aurait pu être lucrative : cet ex-directeur de l’ANPE, appelé à prendre le contrôle du Pôle, s’est vu offert une petite augmentation de 20% au passage : son salaire passant de 230.000 euros par an à 275.000. Malheureusement pour lui, le canard enchaîné a vendu la mèche (07/01/09), et cette augmentation a due être annulée. Le pauvre devra donc se contenter de ses 230.000 euros brut d’émoluments annuels. On ressent beaucoup de sympathie pour lui quand il se plaint sur LCI que son salaire n’ai pas été augmenté depuis 2005 (cité par le canard enchaîné, 14/01/09). Le travail des gens qui faisaient fonctionner l’ANPE et les Assedic était déjà bien assez éprouvant. Ils ont été poussés au delà de leurs limites. Alors qu’ils ont appris un métier, il se voient obligés d’en effectuer un autre (pour être égaux aux gens qu’ils doivent servir ! ? !). On leur promettait la lune, ils ont trouvé les mines de sel : « Christine Lagarde s’était engagée à ce qu’aucun ‘conseiller’ ne soit chargé de plus de 60 dossiers à la fois. Après deux mois de fonctionnement, les conseillers de ce


Pôle emploi traitent chacun en moyenne 140 chômeurs. » (le canard enchaîné, 08/04/09) Rappelons aussi que de tous temps les agents des services publics de l’emploi ont dû naviguer au mieux, entre budgets serrés, politiques inconscientes et usagers à cran. « Les mesures changent tout le temps et cela crée une énorme confusion. C’est d’ailleurs ce qui est recherché. Quelqu’un d’éligible dans telle région ne l’est plus 50 kilomètres plus loin. Un jour, pour des raisons purement politiques, le gouvernement ordonne d’‘ouvrir les vannes’ sur telle ou telle mesure, et cela doit avoir immédiatement des effets statistiques. Et puis d’un coup, contrordre, il faut tout arrêter alors que l’information continue à circuler. En plus, on a pour consigne de ne pas dire qu’il n’y a pas de budget et de justifier auprès des demandeurs d’emploi leur nonéligibilité. » (un agent cité par CQFD, 04/09) Le temps est aujourd’hui à la tempête. Et donc, on assiste à toutes sortes de spectacles : De nombreux retards dans les paiements des allocations, très long pour certains d’entre eux. Des erreurs dont certaines, cocasses, prêterai à rire si il ne s’agissait pas de ressources vitales pour les individus concernés. Certains usagers ont reçus plusieurs avis, différents et contradictoires (le canard enchaîné, 08/04/09), d’autres se sont vus trop payés – puis obligés de rembourser la différence ! (Siné Hebdo, ? ?) Le stress est palpable au Pôle. Chez les usagers bien sûr, en situation de précarité bien souvent, mais aussi chez les agents chargés de les recevoir : « cinq conseillers ont tenté de se suicider sur leur lieu de travail au cours du mois de décembre, tandis qu’une enquête remise le 4 janvier au directeur général de Pôle emploi, Christian Charpy, a mis au jour l’ampleur du malaise des salariés.

Cette étude s’appuie sur un questionnaire envoyé à l’ensemble des effectifs, dont plus de la moitié a répondu. Il en ressort que plus de 70% des effectifs sont en situation de job strain, c’est à dire de travail tendu. Un an après la fusion entre l’ANPE et les Assedic, qui a donné naissance au Pôle emploi, le constat est sévère : près de 90% des salariés estiment n’avoir pas été bien préparés au changement, ni même bien informés pour 82% d’entre eux. Six salariés sur dix affirment également recevoir des ordres contradictoires. De plus, dans un contexte de forte augmentation du nombre de demandeurs d’emploi, plus de 77% des agents se plaignent de ne pas disposer du temps nécessaire pour effectuer correctement leur travail. » (Alternatives Économiques, 02/10) Si on ajoute à cela l’intendance qui ne suit pas, on rencontre des situations ubuesques : Comme à Argenteuil, ou le Pôle compte plus d’employés que de postes de travail. Ils sont obligés de faire la queue pour travailler ! (le canard enchaîné 26/08/09) Et les fermetures de nombreuses antennes de Pôle emploi, pour que les agents puissent traiter les dossiers… sans être interrompus par les demandeurs d’emploi ! Certaines antennes, comme celles du Val-de-Marne, de Seine-Saint-Denis, de Nice ou de Marseille sont restées fermées plusieurs semaines (ibid.). Le mardi 25 août, ce sont toutes les agences de la région parisienne qui ont fermé leurs portes ! (le canard enchaîné, 26/08/09) Mais rassurons nous, le Pôle emploi n’a pas que des défauts. En organisant son naufrage, le gouvernement prépare l’avènement de la gestion privée du chômage – un premier ‘lot’ de 320.000 chômeurs a déjà été sous-traité à des entreprises privées, de conseil, de

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placement, d’intérim… Et puis, cela sera l’occasion d’élargir la chasse aux étrangers puisque les agents sont équipés de détecteurs de faux papiers, et qu’ils ont pour ordre de dénoncer les fraudeurs… (le canard enchaîné, 07/01/09)

* Cette insurrection qui ne vient pas… L’année sociale 2009 en France a été bien agitée, mais finalement riche en déceptions. On a quand même pu voir, ce qui n’est plus si commun dans notre vieux pays : -Une grève générale ! Grâce au travail et à la créativité de nos compatriotes d’Outre Mer -Des manifestations record en France, qui ont réuni à plusieurs occasions entre 2 et 3 millions de personnes dans la rue pour protester contre la casse sociale orchestrée par le gouvernement et les entreprises (ainsi que leurs valets, les médias) -Des actions directes de la part d’employés poussés à bout et qui ont refusé d’écouter les appels au calme des ‘élites’ syndicales. Comme des séquestration de patron, des menaces de destruction, et d’autres actes du même ordre … -Plus de deux millions de personnes se mobiliser pour exprimer leur soutien à La Poste à travers un référendum d’initiative populaire… Et pourtant, la casse continue, et s’empire…

*2009 en France Les chiffres de l’année : -Chômage : +22% -Croissance : -2,2% -Indice Cac40 : +22% Bonne année 2010 !


* Dans les journaux :

Les grands journaux nous aident Ă  mieux vivre le monde moderne : AYEZ PEUR ! CACHEZ VOUS !

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Zoom : douche Franche ************************************************************************************************

Il paraît que l’on a le président que l’on mérite. Il semblerait que l’on ai touché le fond. Au point que l’on en vient à regretter Jacques Chirac – Chirac ( ! ) , devenu personnalité politique préférée des français. Mais il est toujours possible de tomber plus bas – C’est la pente que nous empruntons. Pour chevaucher le canasson de l’apocalypse, nous avons décroché le parfait jockey. Petit, méchant, et doté d’un ego hypertrophié et infantile, Nicolas Sarkozy, pour détourner une phrase de son prédécesseur, est peut être bien le ‘pire d’entre nous’. Mais que l’on ne s’y trompe pas, c’est aussi un de ces autistes de génie : et son domaine est la politique. Il y excelle. D’abord parce qu’il a été à très bonne école, qu’on en juge : Charles Pasqua, Jacques Chirac et Édouard Balladur ont été ses maîtres. Difficile de trouver personnages plus répugnants mais eux aussi sont de sacrés animaux politiques. Ensuite parce qu’il est très doué, le bougre, au moins pour se faire élire. Pour le reste, c’est moins évident.

Demandez le programme ! -

POLITIQUE

Un gouvernement fantoche emmené par un premier ministre subjugué (malgré ses petites crises) par un ‘omniprésident’ qui veut s’occuper de tout et ne cache pas son mépris pour certains des membres de son ‘équipe’, voilà le spectacle que nous offre le pouvoir. A noter une spécialité sarkoziste : l’ouverture. Il s’agit de débaucher des personnalités du parti socialiste (Bernard Kouchner, Besson, Jean Marie Bockel, Michel Rocard…) ou des ONG (Martin Hirsch, Fadela Amara). Cela sert à semer la zizanie dans l’opposition et à passer, à peu de frais (les transfuges sont dociles - que ne ferait on pas pour un maroquin) pour quelqu’un d’ouvert. Le Parlement n’est pas mieux loti. Alors que Sarkozy se proposait de redonner du pouvoir au Parlement, c’est tout le contraire qui se passe.

« Casse toi pov’ con »

Tandis que certaines lois sont appliquées sans même avoir été votées (comme la loi de programmation audiovisuelle), on demande aux parlementaires de travailler à de nombreuses lois qui ne seront jamais appliquées, et n’iront souvent même pas jusqu’au journal officiel. Mais quand une loi intéresse le Conducator (Hadopi, travail le dimanche), il ne veut pas voir une seule tête dépasser des rangs. Malheur à ceux qui votent mal. Et si la loi n’est pas votée cette fois ci, on s’y reprendra, encore ou autrement… -

RELATIONS INTERNATIONALES

C’est un des domaines dans lequel notre Conducator s’est tout particulièrement distingué – pour sa médiocrité. Ainsi on l’a vu tour à tour : regarder ses SMS lors d’un entretien avec Medvedev, le président russe ; tapoter dans le dos de la 34

c’est tout ce que Sarkozy trouve à répondre à un quidam qui refuse de lui serrer la main et de participer au cirque médiatique. Ses lieutenants ont vanté son ‘parler-vrai’.

reine Elisabeth II (shocking !) puis vexer celle-ci en ne l’invitant pas aux cérémonies anniversaires du débarquement en Normandie (c’était son tout premier rendez- vous avec Barack, il voulait se le garder pour lui tout seul) ; appeler le compagnon de la chancelière allemande Angela Merkel ‘mr Merkel’… A noter, car c’est amusant, alors que Zébulon Ier trépignait d’impatience à l’idée de rencontrer Barack Obama, celui-ci a continué à le snober longtemps après son investiture (préférant s’adresser à… Chirac !). Mais revenons à Angela Merkel. Ce ne sont pas de simples rancunes personnelles qui lui rendent le petit nerveux si insupportable. C’est son égocentrisme infantile. La façon dont il


s’auto-satisfait du travail de tous. Le putsch qu’il a tenté de réaliser sur l’Union européenne, bien au delà du mandat que lui attribuait la présidence tournante. Le bilan est tout aussi calamiteux pour l’Afrique. Après avoir commencé son mandat sous le signe du paternalisme avec le fameux discours de Dakar : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les

saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. (…) Jamais l’homme ne s’élance vers son avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin » ; le nain a soutenu tous les tyrans de la Françafrique, par la force si nécessaire. Et même fait la paix avec Kadhafi.

A qui nous sous-traitons une partie des murailles de la Forteresse Europe… Les pays émergeants ne sont pour Nicolas Sarkozy qu’un marché où placer les produits de ses petits camarades : centrales nucléaires et canons. On l’a vu dans le cas de l’Inde et du Brésil… En ce qui concerne la Chine, c’est encore pire. Ses dirigeants font très peur au petit Nicolas, et ceux-ci en profitent pour l’humilier copieusement.

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C’est pas gentil… … de se moquer du physique, mais bon… Trop c’est trop ! Notre Leader Minimo a commencé par falsifier une photo (ou il serrait la main de George W. Bush) pour avoir l’air plus grand – c’était déjà très louche… Ses services ont fini par organiser des castings lors d’une visite pour que personne ne soit plus grand que lui ! Cela m’est foncièrement égal que le président soit petit. Moi-même, de plus en plus chauve et ventripotent, Photos tirées du canard enchaîné du 08 avril 2009 ne vais pas me risquer sur le terrain de l’apparence (si ce n’est pour rire un peu, de moi ou des autres…). Mais avoir un président aussi complexé et obsédé par son apparence, c’est quelque chose…

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EDUCATION

Dans ce domaine – comme dans tout les autres, Nicolas le petit pousse à poursuivre et accentuer les tendances néolibérales ; le dépeçage du public au profit du privé. Mais pas sans méthode : une guerre totale, sur tout les fronts. Une démolition qui profite aux démolisseurs. Tout le monde se perd dans la jungle des réformes, des lois et des décrets aux acronymes

exotiques… Et peu de gens savent vraiment ce qui se passe. « 40000 postes supprimés dans l’Education Nationale depuis 2007 » (Le Sarkophage) *Dans l’enseignement primaire et secondaire les petites touches successives forment un grand tableau qui raconte un choix de société. -‘Assouplissement’ (quel joli mot !) de la carte scolaire. La mixité sociale est ‘assouplie’ d’autant.

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-La suppression d’heures de cours, un choix qui peut sembler anodin – voire souhaitable. Et pourtant un choix uniquement motivé par la volonté d’économiser de l’argent. Et en parallèle, les cours privés de soutien scolaire se multiplient… -Suppression de 3500 postes de RASED sur 7000 (Réseaux d’aides scolaire aux élèves en difficultés). Postes d’enseignants hautement spécialisés.


-Disparition des Zones d’éducation prioritaires (ZEP). Après tout, c’est bien connu, tous les enfants de la République sont égaux devant l’éducation… -Multiplication des évaluations, particulièrement en CE1 et CM2, pour repérer (obsession du diagnostic appliquée à des enfants !) les élèves ‘en difficulté’ et les élèves ‘brillants’. -La Base élève organise le fichage des élèves de la maternelle jusqu’au collège… -Nouveaux programmes autour d’un socle commun’ qui dévalorise les enseignements ‘secondaires’ (histoire, sciences économiques et sociales, dessin…) -Nicolas Sarkozy, qui croyait pouvoir récupérer la ‘Résistance’ en payant quelques visites distraites aux plateaux de Glières, se retrouve face à un mouvement de désobéissance civile. 3000 personnes, des professeurs, des encadrants, des directeurs d’établissements… refusent d’appliquer les directives du ministère, malgré de lourdes sanctions professionnelles et financières. *Dans l’enseignement supérieur, c’est autour de la loi

LRU (loi relative aux libertés et responsabilités des Universités) que s’organise la casse -Désengagement financier progressif de l’Etat, une partie du financement devra être trouvé auprès des entreprises, qui font leur entrée dans les conseils d’administration. -Pouvoirs accrus pour les directeurs d’établissement (aux détriment des enseignants et des groupes pédagogiques), qui devront faire la preuve de leur bonne ‘gouvernance’. -La modification du statut des enseignants-chercheurs, soumis à la bonne volonté de leurs directeur d’établissement, ainsi qu’à d’absurdes logiques comptables (publications, brevets… Eux aussi doivent maintenant ‘faire du chiffre’ -les enseignants en formations devront désormais se passer de leur année de stage pédagogique payée. -Transformation des instituts publiques de recherche (comme le CNRS ou l’Inserm) en ‘agences de moyens’ au statut douteux... -Création de pôle d’excellence partenaires de l’entreprise au détriment d’établissement moins ‘rentables’ pour le privé…

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SANTÉ

Comme pour l’éducation le cas est exemplaire. Et affligeant. *La loi ‘portant réforme de l’hôpital et relative aux patients, à la santé et aux territoires’, ou loi ‘Hôpital, patients, santé et territoires’ (HPST), ou encore loi Bachelot, a été promulguée le 21 juillet 2009. Dans cette loi on trouve : des pouvoirs étendus pour des directeurs d’hôpitaux seuls maîtres à bord – l’avis des médecins, réunis aux sein de ‘commissions médicales d’établissements’ est uniquement consultatif – pour faciliter une meilleure ‘gouvernance’. Ces ‘gouvernanceurs’ sont dorénavant recrutés sur CV (par qui ?), et ne sont plus tenus d’avoir fait ‘l’École des hautes études en santé publique’. On y trouve aussi une confirmation et une extension du ‘tarif à l’activité’ ou T2A, mis en place en 2005 et qui a déjà provoqué des ravages. *Le secteur médico-social n’est guère mieux loti, notamment à cause de la casse de la convention 66. « La convention collective de 1966 regroupe plus de

Relations avec les médias Ses relations avec les médias sont passionnées et complexes. Avec les patrons des grands groupes, elles sont en fait assez cordiales, tout le monde s’adore ! Martin Bouygues (TF1, LCI) est le Parrain… du petit Louis Sarkozy. Arnaud Lagardère (Hachette, Paris Match, Elle, le JDD, Europe1, Canal+, Le Parisien, l’Équipe, Le Monde, La Provence, Nice-Matin, etc.) s’appelle lui-même le « frère » de Nicolas. Vincent Bolloré (Havas, Direct8, Direct Soir) n’en parlons même pas, c’est sur son er yacht que Zébulon I a passé ses premières vacances de président. Serge Dassault (Le Figaro) soutiendrait n’importe quel gouvernement de droite – ou même de gôche, pourvu qu’on l’arrose de milliards pour bichonner ses engins de mort, mais en plus il voue une admiration toute particulière à Naboléon. Et le souhait annoncé de notre Conducator de renforcer les grands groupes n’est pas pour leur déplaire… Avec les journalistes, c’est moins simple. Il y a d’abord les sarkozystes pur jus, bénis oui-oui comme Mougeotte, Elkabach ou m’âme Chabot. Leur cas n’est pas très intéressant. Pour les autres, c’est plus drôle. Un jour il les traite de « charognes »; un autre jour, tout mielleux, il les tutoie et s’enquière d’eux. Certains sont subjugués, certains jouent le jeu pour rester près de ‘La Source’, d’autres résistent. Mais quand vient l’heure de la soupe bien peu manquent à l’appel. On l’a vu lors des Etats généraux de la Presse en crise, où l’Etat fut fort généreux – et la presse fort gourmande – d’aide publique. Et en faisant dans une presse en manque de publicité la publicité des politiques gouvernementales, le gouvernement s’est attiré les faveurs de la caste – et a définitivement prouvé que le ridicule ne tue pas…

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250000 salariés du secteur social et médico-social. Ces salariés se retrouvent dans de nombreuses structures, leurs missions comprennent de manière large la protection de l’enfance, l’aide et l’accompagnement des personnes en difficultés sociales et psychiques et le handicap. » (le monde libertaire, 11/06/09) Les transformations envisagées par le projet gouvernemental/patronal sont des recettes bien connues : les établissements, gérés par des manageurs, devront devenir des établissements rentables et/ou de soins minimaux ; évaluations et parcours personnalisés ; mise en concurrence de personnels peu qualifiés et de personnels qualifiés, démantèlement des droits syndicaux… *Pour le secteur psychiatrique, c’est encore pire. On ne traite plus les malades mentaux – on les met en prison : « Un détenu sur cinq souffrirait de troubles psychotiques ; un tiers serait malade, voire très gravement malade, un sur six a déjà été hospitalisé en psychiatrie avant l’incarcération. » (chiffres du service ‘santé mentale et exclusion sociale’ de l’hôpital Sainte-Anne, cités par Siné Hebdo, 20/05/2012) Notre Leader Minimo ne cache pas ses opinions très personnelles sur le sujet : Les malades mentaux sont dangereux, ils doivent être retranchés de la société ; la pédophilie et d’autres maladies mentales seraient ‘génétiques… « Si le sort qu’une société réserve à ses déviants et ses fous est l’un des meilleurs témoignages de son degré de civilisation, alors la notre, sans conteste, va très mal. » (Siné Hebdo, 20/05/09)

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Bling bling

ECONOMIE

Les discours électoraux du petit Nicolas sont truffés d’allusion au communisme et au socialisme. Quand il parle affaires, il ne s’embarrasse pas de ce genre de références. * Fiscalité. A peine monté sur son trône, Zébulon Ier a fait voter le ‘Paquet fiscal’ dans le cadre de la loi TEPA pour Travail Emploi Pouvoir d’Achat ; une gigantesque baisse d’impôt… pour les entreprises et les riches. Pour l’année 2008 (selon Alternatives économiques, mars 2009), le gouvernement (forcément objectif) estime le manque à gagner à 7,7 milliards d’euros. 4,3 milliards d’euros pour les exonérations de cotisations sociales sur les heures supplémentaires ; 2 milliards d’euros pour l’allégement des droits de successions ; et 450 millions pour le fameux ‘Bouclier fiscal’ -La taxe sur la valeur ajoutée (TVA) dans la restauration est passée de 19,6 à 5,5 % au 1er juillet 2009. C’est 3 milliards de manque à gagner pour l’État. Comme d’habitude, les professionnels du secteurs nous ont sorti de grands discours, promettant que cette fantastique baisse d’impôt serait allouée à l’emploi et à la baisse des prix. Tout comme le Royaume de Pain d’épice, il faut y croire pour le voir… -La suppression de la taxe professionnelle, projet annoncé par Sarkozy le 06 février 2009, devrait priver les collectivités locales d’environ 8 milliards d’euros par an. La perte de ces ressources, quoi qu’on en dise, ne sera pas compensée par l’Etat. Les collectivités locales seront donc obligées de dépenser moins, de s’endetter, ou de faire appel au

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Il passe ses vacances sur un yacht, est marié à un exmannequin, adore les montres de luxe…

privé pour remplir leurs fonctions… Que l’on ne croit cependant pas une seconde en la mansuétude générale du gouvernement concernant les impôts ! Celle-ci ne concerne que les citoyens les plus fortunés, ainsi que les entreprises (principalement les grandes). Pour le reste de la population, la situation est tout autre : « Le rapporteur de la commission des Finances de l’Assemblée, dans une note du 30 janvier 2008 consacrée aux nouveaux impôts, observe que le rythme des créations de taxes en tout genre s’est accéléré depuis l’élection de Sarko. Total de la facture, l’année prochaine [2009] : une ponction supplémentaire de 6 milliards, soit les deux tiers [et plus] du pouvoir d’achat que le paquet fiscal est censé rendre aux Français cette année-là. » (le canard enchaîné, 03/09/08). Augmentation de la cotisation retraite, Taxe sur les mutuelles et assurances, Franchise médicale, Malus auto, Taxe carbone… *Services publics et privatisations : après France Télécoms, GDF, les autoroutes de France, EDF, etc., c’est maintenant La Poste qui est dans le collimateur. Liquidation avant fermeture, tout doit disparaître ! Et que la Cour des comptes déplore que l’Etat français se prive de ressources tout en se condamnant à payer toujours plus de frais, tout le monde s’en fout ! -

TRAVAIL

Un nouveau code du travail est entré en vigueur depuis 2007, et la gestion du chômage


a été confié à une nouvelle institution : le Pôle Emploi. Ces changements dans le monde du travail en France sont majeurs. « Travailler plus pour gagner plus » : l’exonération de cotisations sociales sur les heures supplémentaires, fer de lance du candidat Sarkozy s’est révélé, à l’emploi, un échec retentissant et coûteux. D’abord, il s’agit d’un véritable choix de société que d’encourager les heures supplémentaires alors que le chômage concerne presque

cours de ce trimestre a diminuée de 1,2%, soit un rythme annuel de 4,3%. A l’évidence les entreprises n’ont pas eu besoin de ces heures supplémentaires pour faire face à un surplus d’activité, mais bien pour remplacer des salariés qui ne sont plus là. Soit – hypothèse favorable – parce qu’ils sont partis en retraite ou ont démissionné et que l’entreprise ne les a pas remplacés. Soit – hypothèse défavorable – parce que leurs contrats temporaires sont arrivés à terme et n’ont pas été remplacés. Il y a même une troisième hypothèse, encore plus opportuniste : l’entreprise a licencié et remplace les travailleurs manquants en accentuant la charge de travail des

Vacances et loisirs du petit Nicolas Sitôt élu président, le petit Nicolas est allé célébrer au Fouquet’s, un restaurant de luxe, avec ses amis riches. Il faut bien garder le contact avec les ‘forces vives’. Puis, avant de rentrer en fonction, il est allé se relaxer une petite semaine sur le yacht de Bolloré – pour atteindre la sérénité qui sied à la fonction, sans doute. Au plus fort de la crise, en décembre 2008, il est allé passer quelques jours dans un palace au Brésil. Sans doute voulait-il visiter une favela, et il s’est bêtement trompé d’adresse… Et aussi au Mexique, où le président et son épouse ont résidé un jour et demi dans une très luxueuse résidence de la station balnéaire de Manzanillo. Tous frais payés par Roberto Hernandez Ramirez, un Jet setteur qui compte parmi les plus grandes fortunes de son pays et qui, accessoirement, était « soupçonné, dans les années 90, de s’adonner joyeusement au narcotrafic » (le canard enchaîné, 18/03/09). Mais un cadeau, cela ne se refuse pas. Mais maintenant Nicolas Sarkozy a changé (encore. Ou encore et encore. Ou encore et encore et encore, cela dépend où vous en étiez restés) Maintenant notre bon souverain passe ses vacances chez sa belle mère, le pôvre… Au Cap Negre – « La bâtisse la plus cossue _ mais sans chichi – d’un domaine privé d’une cinquantaine de chics villas secondaire trône majestueusement sur son promontoire rocheux, à la pointe de la presqu’île… » le dossier du canard enchaîné n° 111, La Cour sous le règne de Nicolas-Le-Petit

10% des actifs. Cela revient à encourager le sur-emploi des personnes déjà embauchées tout en refusant à ceux qui sont au chômage une chance d’en sortir. « Au 4e trimestre 2008, le nombre d’heures supplémentaires bénéficiant du dispositif d’exonération de tout prélèvement a encore augmenté (…) nous en sommes à 184 millions [d’heures], soit une progression de… 28%, alors même que l’activité économique au

travailleurs restants. Dans les trois cas, cela signifie qu’un arbitrage a été effectué au détriment de l’emploi. » (Alternatives Economiques, 04/09). Et même sans rentrer dans des débats éthiques ou sociaux, on peut remarquer que ce dispositif, plutôt contreproductif (les chômeurs coûtent cher à l’État), coûte à lui seul 4 milliards par an à l’État.

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Voilà un vrai ‘projet de civilisation’ : le travail dominical. Un cheval de bataille de notre président. Il n’a pas réussi à le généraliser autant qu’il l’aurait voulu, mais l’a très largement facilité, en particulier dans les ‘zones touristiques’ et plusieurs grandes villes. -

DÉFENSE/SÉCURITÉ

Ce n’est pas par plaisir que je juxtapose les deux termes, c’est notre glorieux Conducator qui a choisi le mélange des genres. Puisque le danger ne vient plus tellement de pays, et encore moins de nos pays frontaliers et des pays proches, le danger peut venir de partout ! Islamistes, anarchoautonomes, dangereux militants de RESF participant à l’odieux trafic d’êtres humains… La cinquième colonne est bien en place. Peux être est ce votre voisin-e, votre collègue de bureau, votre conjoint-e ? Pour dénoncer toute conduite suspecte, veuillez vous adresser au commissariat le plus prêt de chez vous. * Kozy va-t-en guerre. :Malgré ses gesticulations, Chirac avait envoyé des militaires en Afghanistan, principalement des instructeurs et des techniciens. Sarkozy, lui, a envoyé des troupes et du matériel (dans cet ordre et pas en même temps, malheureusement pour les soldats morts). La réintégration du commandement intégré de l’Otan, abordée dans rAdio Toulouse, est également un fait d’arme remarquable. * Sécurité intérieure ! N’en jetons plus, la coupe est pleine


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JUSTICE

« L’indépendance de la justice n’est pas un dogme, elle se mérite ». Cette petite phrase de Rachida Dati devant les élèves de l’École nationale de la magistrature est une petite perle qui en dit long… (Le Monde diplomatique, 06/09) *la réforme de la carte judiciaire consiste surtout à supprimer de nombreux tribunaux, (soi-disant) trop petits ou trop à l’écart. Non seulement ces suppressions ont été décidées par le pouvoir de manière partisane et sans aucune consultation, mais en plus elles remettent en cause l’égalité d’accès des citoyens devant la justice. Pour ‘mieux affecter les moyens de la justice’, il s’agit de fermer toutes sortes de tribunaux pénaux mais aussi de commerce, des affaires de sécurité sociales…). « Quand aux arguments de fond, le Conseil d’Etat les a vite évacués, malgré l’avis de son rapporteur au public, qui prônait un contrôle de certaines décisions farfelues. Car il y aurait eu beaucoup à dire sur la création de déserts judiciaires, les suppressions saugrenues de tribunaux tout neufs ou très actifs, les coûts énormes et sous-évalués de la réforme. Ou sur le mépris d’avis fournis par les chefs de juridiction… » (le canard enchaîné, 15/07/09). *La suppression du juge d’instruction et donc de l’indépendance de la justice, est la mesure phare du nouveau projet de réforme de la justice. Le plus souvent les juges d’instruction se courbaient devant le pouvoir, mais il arrivait encore parfois qu’ils fassent leur travail : des affaires de santé publique comme celles de l’amiante ou du sang contaminé ne seraient

jamais sorties si elles avaient dépendu du seul bon vouloir des politiques mis en cause. Et certaines affaires politicofinancières de même… « Pour l’essentiel, la justice continuera son bonhomme de chemin et bien des délinquants n’y verront que du feu. Toute la différence se fera dans les quelques affaires politiques dites ‘sensibles’ (…) Déjà maître des poursuites, le procureur sera aussi le patron des investigations, ou, si nécessaire, de l’inaction des enquêteurs. Selon les ordres reçus du ministre, il pourra souffler sur les braises, ou y jeter de la cendre. » (le canard enchaîné, 02/09/09) * N’accablons pas les entreprises : -Asphyxie de la section financière du Parquet de Paris. Ses affaires les plus ‘sensibles’ sont « maintenant traitées, pour l’essentiel, par les magistrats du parquet, soumis à l’autorité de la garde des Sceaux. » (le canard enchaîné, 08/04/09) -Démantèlement de la DGCCRF (Direction générale de la consommation, de la concurrence et de la répression des fraudes). « Un, il y aura 250 fonctionnaires en moins d’ici à 2011. Deux, les autres passeront sous l’autorité directe des préfets, dont on sait à quel point ils rechignent à bousculer les pouvoirs économiques locaux. » (le canard enchaîné, 25/03/09) En fait, il n’est pas difficile de percevoir les tendances à l’œuvre dans la justice française. Celle-ci devient implacable (plus encore) envers les petits et les plus faibles, notamment par l’importation de dogmes sécuritaires tels que la ‘tolérance zéro’, ou la ‘vitre cassée’, ou encore par la disparition des tribunaux de proximité, et les problèmes de logistique que cela pose. A

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contrario, la justice, notamment parce que son indépendance et ses moyens sont remis en cause, est très clémente, voire franchement inexistante, envers les riches et les puissants. On retrouve ici tout les éléments du ‘libéralpaternalisme’ cher à Loïc Wacquant : « De fait, la cristallisation d’un régime politique libéral-paternaliste, qui pratique le ‘laissez-faire et laissez-passer’ en haut de la structure des classes, au niveau des mécanismes de production des inégalités, et le paternalisme punitif en bas, au niveau de leurs implications sociales et spatiales, exige d’abandonner la définition traditionnelle du ‘social’, produit d’un sens commun politique et savant dépassé par la réalité, afin d’adopter une approche expansive embrassant d’un seul tenant l’ensemble des actions par lesquelles l’État entend modeler, classer et contrôler les populations (jugées) déviantes, dépendantes et dangereuses sises sur son territoire. Ainsi se dénoue ce qui pouvait apparaître comme une contradiction doctrinale, ou à tout le moins une antinomie pratique du libéralisme, entre l’amenuisement de la puissance publique sur le versant économique et son accroissement sur celui du maintien de l’ordre public et moral. Si les mêmes qui exigent un État minimal afin de ‘libérer’ les ‘forces vives’ du marché et de soumettre les plus dépourvus à l’aiguillon sain de la compétition n’hésitent pas à ériger un État maximal pour assurer la ‘sécurité’ au quotidien, c’est que la misère de l’État social sur fond de dérégulation suscite et nécessite la grandeur de l’État pénal. Et que ce lien causal et fonctionnel entre les deux secteurs du champ bureaucratique est d’autant plus fort que l’État se déleste plus complètement de toute responsabilité économique et tolère à la fois un haut niveau de pauvreté et un fort écartement de l’échelle des inégalités. » (Punir les pauvres)


Interlude sans intérêt... ************************************************************************************************

Lundi

11

janvier

20..

Ce matin dans mon lit JE n'étais pas seul. Mais cette présence imprévue ne m'était pas inconnue. Point de créature féminine à cette place, c'était tout simplement MOI. En effet, la première image que JE vis fut la mienne, mon visage bouffi par le sommeil et la surprise. Étant une personne introvertie JE ne me parlais pas la première heure, et de plus mon interlocuteur étant MOImême, JE ne voyais pas ce que JE puisse dire qui ne me soit connu. Il existe des avantages techniques à être deux. JE m'occupe du ménage pendant que JE fais la cuisine ; ce qui me fit gagner beaucoup de temps. Mais ce temps gagné fut rempli par des désagréments. Celui de se voir toute la journée. JE n'ai jamais aimé les miroirs, l'image qu'il me renvoie me décevait toujours, me rappelant

le fait que JE n'etais pas aussi beau que JE le croyais, la toilette du matin avait toujours été une torture. Il en est de même pour ma voix, celle-ci sans son raisonnement interne paraissait stupide et blessait mes oreilles. De plus j'ai la mauvaise habitude de chanter et JE comprends aujourd'hui la souffrance de mon auditoire involontaire. Si vous rajoutez à cela tous les mouvements gauches et disgracieux que vous ne remarquez normalement pas. Tout cela donnant une impression de malaise qui s'amplifia toute la journée.

Mardi

12

janvier

20..

Ce matin JE n'était pas 1 comme JE l'espérais mais 4. Et JE me sentais de plus en plus étriqué dans mon petit studio. Les effets positifs en furent augmentés mais mécaniquement les effets négatifs aussi. Tous mes comportements , mes tics, mes

attitudes m'étaient devenus insupportables. Et ce tableau vivant de MOI-même me faisais terriblement souffrir. J'avais beau faire ça ou ça, rien ne remédiait à mon malaise croissant. De plus, souvent, JE voulais faire quelque chose mais la place était déjà prise par MOI. L'espace, la nourriture et même l'air commençaient à me manquer. Il faut que cela cesse !

Jeudi

13

janvier

20..

Mon réveil fût affreux. JE remplissais tout le Studio de mon corps étendu sur le sol, de l'entrée à la salle de bain. L'air de ce lieu clos était saturé par mon odeur, j'avais beaucoup transpiré cette nuit, JE me tenais si chaud. Cette odeur qui vous rappelle que toute votre culture ne pourra faire disparaître la bête qui est en VOUS. Après un décompte difficile, j'étais 16 aujourd'hui. 16 bloqués dans ce petit studio. Ce phénomène restait pour MOI inexpliqué, ses conséquences étaient claires maintenant. Si on prend comme définition de l'homme un être parasite dont la seule fin est de s'accroître, JE suis devenu alors un sur-homme. Mais cette affirmation loin de renforcer mon ego, me plongea tout entier dans une terreur profonde. MOI, si effacé normalement, j'allais partir, involontairement, a la conquête du Monde !

Vendredi 14 janvier 20.. Hier la décision fût prise. Il n'y eut pas besoin de parole, la 40


chose était claire. Il fallait que JE me séparasse si JE ne voulais pas finir étouffé par MOI-même. Me voila déambulant dans les rues habillé d'un short et d'une chemise à fleur, et deux rues plus loin JE portais un costume noir qui était normalement réservé aux enterrements ou aux mariages. J'étais déjà chez mes connaissances à leur demander le gîte, et JE trouvais comme seul refuge de libre une chambre de bonne, froide et humide. Mais ce matin encore JE ne me suis pas réveillé seul. Au cinquième jour de ma chronique il y a 256 MOI en ville.

Samedi 15 janvier 20.. Il y a 65536 MOI aujourd'hui, tous les lieux que JE connais et que JE fréquente sont occupés par MOI. Souvent JE me rencontre dans la rue. JE me jette un regard plein de haine.

J'étouffe et JE me rends compte que l'espace où JE vis est très petit. JE suis d'un naturel distrait ; "dans la lune " selon l'expression consacrée. Et ce midi JE me vis mourir, tout simplement renversé par une voiture. Souvent déjà j'avais évité des accidents de peu. Mais le PHENOMENE me permit de voir ma mort en direct. JE fus projeté en l'air par une voiture et ma tête alla frapper l'angle du trottoir. Déversant tout le contenu de ma boîte crânienne sur la chaussée. Ce spectacle me bouleversa par sa rapidité et sa simplicité. Ma mort prenant une forme nouvelle, visuelle, concrète. Maintenant les choses sont claires, JE vois enfin le bout du tunnel. J'ai acheté un revolver et JE compte bien m'en servir. Contre mon front, le canon est posé et JE vais pouvoir en

FINIR

!

Dimanche 16 janvier 20.. Non, ce n'est pas si simple d'en FINIR. J'ai trouvé ce corps où il manque le haut de la tête, à mes côtés un pistolet et ces quelques feuilles de papiers. JE me suis longtemps observé, MOI. De ma tête, il ne reste plus que le bas de ma mâchoire. Autour d'une auréole de sang et de débris osseux. Si l'on y regarde de plus près, cela ressemble à une peinture en relief très moderne. Ainsi JE m'étais suicidé et JE pouvais à loisir contempler le résultat de mon acte. J'ai pris le flingue, il y avait une balle. JE la mis dans ma poche. À compter de ce jour il y a 42947051 MOI. J'ai donc besoin de 42947050 balles pour mon flingue. JE sais ce qu'il me reste à faire et VITE !!

Texte de Olivier Legrand, Dessins par LP

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rAdio partout _ etc. ************************************************************************************************

* Cathostrophe ! Nous avons déjà parlé de Benoît XVI dans Belba (souvenez-vous, la dernière fois il insultait les musulmans), mais il semblerait que celui-ci soit appelé à devenir un habitué de nos colonnes (estce cela que l’on nomme la vocation ?). Parmi ses nombreux faits d’armes depuis notre dernière rencontre, on peut citer : La réintégration, sous ses ordres, d’évêques intégristes excommuniés. Parmi ceux-ci figure Mgr Williamson, négationniste notoire qui s’est empressé de cracher son venin sitôt revenu dans le giron de l’Eglise : « Je pense que 200000 à 300000 Juifs ont péri dans les camps de concentration, mais pas un seul dans les chambres à gaz. » (cité par le canard enchaîné, 04/02/09) Sa déclaration sur le préservatif : « On ne peut le résoudre[le fléau du sida] en distribuant des préservatifs ; au contraire, cela aggrave le problème. »

Petite devinette : Au Brésil, une fillette est violée pendant des années par son beau-père. A 9 ans, elle tombe enceinte, des jumeaux. Au Brésil l’avortement est illégal, sauf si il y a viol (c’est le cas) ou que la vie de la mère est menacée (pour le moins !), des médecins opèrent donc. Que pensez vous qu’il se passa ? Et oui ! L’archevêque de Recife, dom José Cardoso a excommunié l’ensemble de l’équipe médicale, ainsi que la mère de la fillette ! Le beau-père violeur, lui, s’en sort avec une modeste admonestation : « Certes, ce qu’il a fait est horrible, mais il y a tant de péchés graves, et le plus grave est l’élimination d’une vie innocente. » (dom José Cardoso, cité par le canard enchaîné, 11/03/09). Le sieur Ratzinger s’est empressé d’approuver cette décision, jusqu’à ce qu’il soit forcé de mettre de l’eau dans son vin (de messe). Et pour finir notre PanzerPape a

déclaré Pie XII ‘vénérable’ – un ultime pas vers la béatification. Rappelons que ce Pape est surtout connu pour sa très grande compréhension… envers le régime nazi. (le canard enchaîné, 23/12/09)

* Espace poubelle On l’a appris à l’occasion d’une collision de deux satellites à 800 kilomètres d’altitude début 2009 : l’homme à déjà réussi à pourrir l’espace proche de la Terre. « Là-haut, non seulement c’est plus encombré que le périph’, avec 800 satellites actifs et 1800 satellites épaves en train de continuer à tourner bêtement, mais des myriades de débris orbitaux se promènent : 17000 d’un diamètre supérieur à 10 cm, 200000 entre 1 et 10 cm, et pas moins de 10 millions de moins de 1 cm ! Un vrai tour de force : il nous a fallu moins de cinquante ans, depuis le lancement du premier Spoutnik, pour faire de l’espace proche de la Terre une décharge publique, dangereuse et impossible à nettoyer. Car il faudra plusieurs siècles à ces saloperies pour retomber dans l’atmosphère… » (le canard enchaîné, 18/02/09) L’espace, ultime poubelle ?

* Les braves gens n’aiment pas que… Alors que le manque de logements en France est criant, et qu’il ne s’agit pas d’une quelconque crise, puisque la situation dure (et s’empire) depuis des décennies, certains font preuve d’imagination ou de débrouille. Les plus pauvres n’auront pas d’autres choix – et 42


parfois il n’ont même pas ceuxlà – que des tentes ou des formes précaires de cabanes agrémentées de bâches. Les bidonvilles se développent en France, à la marge pour l’instant, mais les franges deviennent visibles même par les classes moyennes supérieures. Pour ceux qui disposent d’un peu plus de chance et d’un petit pécule, des dispositifs ingénieux sont remis au goût du jour ou expérimentés, en particulier en dehors des villes. Toutes sortes d’habitats légers et/ou nomades apparaissent ainsi en France. Mais l’Etat, qui ne peut décidément tolérer que l’on ne passe pas par lui ou l’Entreprise, a décidé de s’attaquer à ce qu’il nomme la ‘cabanisation’ de la France. Mieux vaut, il est vrai, moisir dans un HLM insalubre ou sous un pont que d’habiter dans une maison dont les murs ne sont pas en béton ou en plâtre… Et il se trouve bien sûr des élus et des fonctionnaires locaux zélés à tout les échelons pour appliquer cette volonté gouvernementale. Comme « à Bussière-Boffy (Haute-Vienne), quatre familles installées depuis plusieurs années en yourte sur leurs propres terrains sont menacés d’expulsion. Malgré l’avis favorable de l’enquête publique et de la DDE (Direction départementale de l’équipement), le maire refuse de les intégrer sur la nouvelle carte des zones constructibles de la commune et exige une mise en conformité avec le code de l’urbanisme. Dans d’autres régions, certains habitants de ces tentes sont priés de dégager les lieux avec ou sans préavis, d’autres ont été rayés des listes électorales, et leurs enfants privés d’école. » (Siné Hebdo, 18/03/09). Il y a vraiment de quoi s’étonner de cet acharnement envers des gens qui cherchent juste à vivre le plus dignement possible, sans

nuire à personne. D’autant que « La pierre est devenue inaccessible pour les populations locales. Les villages se vident, les écoles ferment faute d’enfants, les petits commerces disparaissent et les terrains en friche sont laissés à l’abandon. Certes, la yourte n’est pas le remède, mais c’est une solution. » (ibid.) Mais pas une solution qui cadre avec la « politique de civilisation » de nos dirigeants.

* Le virus mutant du cochon tueur (Ou l’inverse) On l’a d’abord appelé par un nom doux : ‘Grippe mexicaine’, charmant non ? Mais cela ne plaisait pas trop aux mexicains. On l’a alors appelé ‘Grippe porcine’, mais cela ne plaisait pas vraiment aux cochons – ni à leurs éleveurs qui, comme on le sait, œuvrent de façon désintéressée pour le seul plaisir de nos papilles. ‘H1N1’ donc, ou ‘A’. Un nom certes un peu aride, mais qui ne fâche ni l’alphabet ni les chiffres. Le virus H1N1 est la nouvelle pandémie à la mode. On en parle, puis on en parle plus… puis on en reparle. Ce virus, qui s’est développé sur le cochon, a muté et peut désormais s’attaquer à l’homme. Ce qui n’explique finalement pas grand chose. A moins qu’on ne le mette en relation avec les crises sanitaires de ces dernières années, auquel cas ce virus semble bien moins extraordinaire. Qu’on en commun la grippe porcine, la grippe aviaire, la vache folle ? Toutes ces crises sont de terrifiantes créature d’un mode de gestion productiviste qui méprise la nature et les gens. Et justement, on apprend sans surprise : « le premier mort officiel dû à la grippe est un gamin de 5 ans qui vivait à La Gloria, un petit village mexicain de 3000 habitants situé à 43

proximité d’une des plus grosses fermes à cochons de la planète. Le groupe américain Smithfield Foods en est d’ailleurs le numéro un mondial, et il y produit chaque année 950000 porcs. On rappelle alors qu’entre autres curieuses propriétés le cochon est un formidable mélangeur de virus. Et que les élevages de cochons le sont encore plus. (…) Il n’existe en effet pas de nid plus douillet pour un virus qu’une porcherie industrielle, où se serrent les uns contre les autres des milliers de cochons immuno-déprimés qui font tourner entre eux leurs microbes de groin à groin, accélérant le rythme des recombinaisons et donc les probabilités d’émergence de nouveaux virus » (le canard enchaîné, 13/05/09) Non seulement les méthodes d’élevage sont répugnantes – des conditions indignes, même pour des animaux : des bêtes en état de choc permanent, toujours sous camisoles chimiques… Non seulement les élevages prélèvent un trop lourd tribu sur la nature – il n’est qu’à voir l’exemple de la Bretagne, étouffée par ses élevages porcins… Non seulement on nous fait manger cela, mais en plus ces élevages sont les incubateurs des virus de demain. Bon appétit ! Une chose qu’il ne faut pas oublier cependant. Alors que la grippe porcine n’a fait que quelques milliers de morts à l’heure ou j’écris ces lignes, les maladies tropicales négligées font des ravages bien plus grand, depuis des années et dans l’indifférence générale… Mais après tout il s’agit d’économie : mieux vaut créer une demande solvable que de répondre aux réels besoins des pauvres.


*Siné fait de la résistance ! « C’est l’histoire d’un mec… » Revenons quelques années en arrière. Un vieux lion se meurt en cage. Ce vieux lion c’est Siné, anar de la première heure, et cette cage c’est Charlie Hebdo. Rappelons qu’à cette époque, le fantastique Philippe Val est rédacteur en chef. Entre autres qualités on perçoit chez cet homme : de l’arrivisme, de l’élitisme et de la xénophobie. Pas des conditions idéales pour que s’épanouisse notre vieux lion, qui tourne en rond dans sa cage. Parfois il est censuré, parfois il se surprend à s’autocensurer , juste pour ne pas avoir à batailler avec l’autre (fantastique) grand con. Et puis un jour, l’impensable arrive : Siné s’en prend à Jean Sarkozy (fils de l’autre). Philippe Val, qui vise de hautes fonctions

Contre le colonialisme, contre le racisme, pour les immigrés, les simples, les compliqués, les justes, les tout-justes, pour l’émancipation prolétarienne… Siné a toujours été de tous les bons combats. Alors bien sûr il est… comment dire… un peu rustre. Il est pour le moins grivois : « J’ai rêvé, par exemple, une nuit de la semaine passée, que la princesse ukrainienne Ioulia Timochenko me faisait une gâterie ! C’est probablement son impeccable tresse teutonne qui a excité mon subconscient. » Et n’hésite pas a souhaiter la mort de ses ennemis : « Une phrase qui m’a toujours énervé et que j’entends systématiquement quand je rêve, tout haut, à la disparition brutale et violente de quelqu’un (ça m’arrive assez souvent !) : ‘attention, ça va en faire un martyr !’. D’abord, et d’une, je ne suis pas du tout sûr de sa pertinence et, de deux, je préfère de loin risquer d’en faire un martyr plutôt que de laisser un gros enculé continuer de nuire. Que des groupies stupides aillent fleurir sa tombe en priant et en chantant ses louanges, je m’en tape ! L’important est que l’enflure soit crevée et qu’elle soit hors d’état de nuire ! J’ai du mal à comprendre la frilosité de mes contemporains. » On peut n’être pas d’accord avec tout ce que raconte ce vétéran d’un autre temps. Mais à notre époque sclérosée par le consensus mou, c’est rafraîchissant de voir quelqu’un d’aussi entier.

(il est devenu depuis directeur de France Inter par le fait du Prince, par ordre de lady Carla) et qui est fatigué de Siné – qui ne partage pas la complexité de ses points de vue, ni son amour du caviar et du gouvernement israélien –, décide alors de le licencier, sous l’opprobre et sous un fallacieux prétexte d’antisémitisme. Fallacieux et ridicule, d’abord parce que la phrase incriminée n’est pas ambiguë : « Jean Sarkozy, digne fils de son paternel et déjà conseiller général UMP, est sorti presque sous les applaudissements de son procès en correctionnelle pour délit de fuite en scooter ! Le Parquet (encore lui !) a même demandé la relaxe ! Il faut dire que le plaignant est arabe ! Ce n’est pas tout : il vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant

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d’épouser sa fiancée, juive, et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie ce petit. ». (A ce propos la justice, saisie par la Licra, a jugé l’affaire en faveur de Siné). Ensuite parce que… Bob. Il faut connaître Bob (Siné), même de (très) loin, pour comprendre à quel point cette accusation est ridicule. Toujours est il que, plutôt que de se laisser faire, le vieux lion s’est réveillé. Gloire soit rendue à l’autre nouille : il nous a relancé notre Bob, qui a fondé son propre canard : Siné Hebdo. Du dessin, de la satire et de la lutte des classes ! Certes, l’aventure n’aura pas duré 2 ans puisqu’à l’heure où j’écris ces lignes, la fin est programmée, pour le n°86. Mais tout de même une jolie aventure – et un beau bras d’honneur !


Zoom : Le Manifeste… ************************************************************************************************

Voilà un manifeste qui fait écho à un autre, et qui le complète d’une fort belle façon, près de 150 ans plus tard. « C’est en solidarité pleine et sans réserve aucune que nous saluons le profond mouvement social qui s’est installé en Guadeloupe, puis en Martinique… » ainsi que le petit pamphlet qu’il a inspiré à des intellectuels antillais. Une vie digne, c’est bien plus que manger et se loger. Le ‘panier de la ménagère’ et ‘la hausse du pouvoir d’achat’ sont des leurres qui servent à nous asservir à la ‘société de consommation’. Des leurres dénoncés par ce petit texte un peu aride mais salutaire. …

Manifeste pour les ‘produits’ de haute nécessité « C’est en solidarité pleine et sans réserve aucune que nous saluons le profond mouvement social qui s’est installé en Guadeloupe, puis en Martinique, et qui tend à se répandre à la Guyane et à la Réunion. Aucune de nos revendications n’est illégitime. Aucune n’est irrationnelle en soi, et surtout pas plus démesurée que les rouages du système auquel elle se confronte. Aucune ne saurait donc être négligée dans ce qu’elle représente, ni dans ce qu’elle implique en relation avec l’ensemble des autres revendications Car la force de ce mouvement est d’avoir su organiser sur une même base ce qui jusqu’alors s’était vu disjoint, voir isolé dans la cécité catégorielle – à savoir les luttes jusqu’alors inaudibles dans les administrations, les hôpitaux, les établissement scolaires, les entreprises, les collectivités territoriales, tout le monde associatif, toutes les professions artisanales ou libérales…

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Mais le plus important est que par la dynamique du Lyannaj – qui est d’allier et de rallier, de lier, relier et relayer tout ce qui se trouvait désolidarisé – la souffrance

réelle du plus grand nombre (confrontée à un délire de concentrations économiques, d’ententes et de profits) rejoint des

aspirations diffuses, encore inexprimables mais bien réelles, chez les jeunes, les grandes personnes, oubliés, invisibles et autres souffrants indéchiffrables de nos sociétés. La plupart de ceux qui y défilent en masse découvrent (ou recommencent à se souvenir) que l’on peut saisir l’impossible au collet, ou enlever le trône de notre renoncement à la fatalité. *

Cette grève est donc plus que légitime, et plus que bienfaisante, et ceux qui défaillent, temporisent, tergiversent, faillissent à lui porter des réponses décentes, se rapetissent et se condamnent. * Un élément qui ne ressort pas du tout des citations sélectionnées et qui est pourtant central dans ce pamphlet, c’est la relocalisation de l’économie, de la culture et des rapports sociaux. Nous ne ressentons pas, ni moi ni la plupart de mes lecteurs, cette « haute nécessité à nous vivre caribéens dans nos imports-exports vitaux, à nous penser américains pour la satisfaction de nos nécessités, de notre autosuffisance énergétique et alimentaire. » Mais, pour sûr, nous comprenons, et nous approuvons. Nous ne sommes pas les mieux placés pour en parler.

Dès lors, derrière le prosaïque du ‘pouvoir d’achat’ ou du panier de la

ménagère’ se profile l’essentiel qui nous manque et qui donne du sens à l’existence, à savoir : le poétique.

Toute vie humaine un peu équilibrée s’articule entre, d’un côté, les nécessités immédiates du boiresurvivre-manger (en clair : le prosaïque) ; et, de l’autre, l’aspiration à un épanouissement de soi, là où la nourriture est de dignité, d’honneur, de musique, de chants, de sports, de danses, de lectures, de philosophie, de spiritualité, d’amour, de temps libre affecté à l’accomplissement du grand désir intime (en clair : le poétique). Comme le propose Edgar Morin, le vivre-pour-vivre tout comme le vivre-pour-soi n’ouvrent à aucune plénitude sans le donner-à-vivre à ce que nous aimons, à ceux que nous aimons, aux impossibles et aux dépassement auxquels nous aspirons. La ‘hausse des prix’ ou ‘la vie chère’ ne sont pas de petits diables-ziguidi qui surgissent devant nous en cruauté spontanée, ou de la seule cuisse de quelques béké. Ce sont les résultantes d’une dentition du système où règne

le dogme du libéralisme économique. Ce dernier s’est emparé de la planète, il pèse sur la totalité des peuples, et il préside dans tous les imaginaires – non à une épuration ethnique, mais bien à une sorte ‘d’épuration éthique’ (entendre : désenchantement, désacralisation, désymbolisation, déconstruction même) de tout le fait humain. Ce système a confiné nos existences dans des individuations égoïstes qui nous suppriment tout horizon et nous condamnent à deux misères profondes : être ‘consommateur’ ou bien être ‘producteur’. Le consommateur ne travaillant que pour consommer ce que produit sa force de travail devenue marchandise ; et le producteur réduisant sa

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« Au moment où le maître, le colonisateur proclament ‘il n’y a jamais eu de peuple ici’, le peuple qui manque est un devenir, il s’invente, dans les bidonvilles et les camps, ou bien dans les ghettos, dans de nouvelles conditions de lutte auxquelles un art nécessairement politique doit contribuer. » Gilles Deleuze, L’Image-temps

production à l’unique perspective de profits sans limites pour des consommations fantasmées sans limites. L’ensemble ouvre à cette socialisation anti-sociale dont parlait André Gorz, et où l’économique devient ainsi sa propre finalité et déserte tout le reste. Alors, quand le ‘prosaïque’ n’ouvre pas aux élévations du ‘poétique’, quand il devient sa propre finalité et se consume ainsi, nous avons tendance à croire que les aspirations de notre vie, et son besoin de sens, peuvent se loger dans ces codes-barres que sont ‘le pouvoir d’achat’ ou ‘le panier de la ménagère’. Et pire : nous finissons par penser que la gestion vertueuse des misères les plus intolérables relève d’une politique humaine ou progressiste. Il est donc urgent

d’escorter les ‘produits de première nécessité’, d’une autre catégories de denrées ou de facteurs qui relèveraient résolument d’une ‘haute nécessité’. * Par cette idée de ‘haute nécessité’ nous appelons à prendre conscience du poétique déjà en œuvre dans un

mouvement qui, au delà du pouvoir d’achat, relève d’une exigence existentielle réelle, d’un appel très profond au plus noble de la vie… »


« Cela ne peut signifier qu’une chose : non pas qu’il n’y a pas de route pour en sortir, Mais que l’heure est venue d’abandonner toutes les vieilles routes » Aimé Césaire, lettre à Maurice Thorez

* * * Le texte intégral vaut la peine d’être lu. Il est encore largement disponible et ne coûte que 3 euros. De plus, les droits d’auteurs sont reversés aux caisses de grève des syndicats de Guadeloupe et de Martinique.

* * * « …Voici ce premier panier que nous apportons à toutes les tables de négociation et à leurs prolongements : que le principe de gratuité soit posé pour tout ce qui permet un dégagement des chaînes, une amplification de l’imaginaire, une stimulation des facultés cognitives, une mise en créativité de tous, un déboulé sans manman de l’esprit. Que ce principe balise les chemins vers le livre, les contes, le théâtre, la musique, la danse, les arts visuels, l’artisanat, la culture et l’agriculture… Qu’il soit inscrit au porche des maternelles, des écoles, des lycées et collèges, des universités et de tous les lieux de connaissance et de formation… Qu’il ouvre à des usages créateurs des technologies neuves et du cyberespace. Qu’il favorise tout ce qui permet d’entrer en Relation (rencontres, contacts, coopérations, interactions, errances qui orientent) avec les virtualités imprévisibles du Toutmonde… C’est le gratuit en son principe qui permettra aux politiques sociales et culturelles publiques de déterminer l’ampleur des exceptions. C’est à partir de ce principe que nous devrons imaginer des échelles non marchandes allant du totalement gratuit à la participation réduite ou symbolique, du financement public au financement individuel et volontaire… C’est le gratuit en son principe qui devrait s’installer aux fondements de nos sociétés neuves et de nos solidarités imaginantes… Projetons nos imaginaires dans ces hautes nécessités jusqu’à ce que la force du Lyannaj, ou bien du vivre-ensemble, ne soit plus un ‘panier de la ménagère’ mais le souci démultiplié d’une plénitude de l’idée de l’humain… »

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Décoloniser l’imaginaire ************************************************************************************************

C’est sur un seul ouvrage que se portera cette fois notre analyse (ou plus à-propos : notre présentation). Mais un ouvrage particulièrement riche et abordable, qui mérite d’être plus largement connu et commenté. Le petit cours d’autodéfense intellectuelle fourmille en effet d’astuces pour filtrer le flot d’informations qui se déverse en permanence sur nous. Qui parle ? Au nom de qui ? Dans quel but ? D’où viennent ces chiffres que l’on me présente ?.. Notre propos, non plus que celui de Normand Baillargeon, n’est pas d’encourager une quelconque paranoïa (« Douter de tout ou tout croire sont deux solutions également commodes qui, l’une comme l’autre, dispensent de réfléchir » Poincaré), mais quelques exercices simples de recul critique peuvent nous aider à décider de nous même (dans la mesure du possible), quels sont les postulats que nous approuvons et quels sont ceux que nous réprouvons, et de ne pas laisser ces choix au hasard des rencontres ou des envolées rhétoriques, et encore moins dans les mains de quelques propagandistes (arrivés ou arrivistes), qui cherchent à légitimer leurs propres intérêts.

petit cours d’autodéfense intellectuelle ; Normand Baillargeon, Lux Editeur « La première chose qu’il faut faire, c’est prendre soin de votre cerveau. La deuxième est de vous extraire de tout ce système [d’endoctrinement]. Il vient alors un moment où ça devient un réflexe de lire la première page du L.A. Times en y recensant les mensonges et les distorsions, un réflexe de replacer tout cela dans une sorte de cadre rationnel. Pour y arriver, vous devez encore reconnaître que l’Etat, les corporations, les médias et ainsi de suite vous considèrent comme un ennemi : vous devez donc apprendre à vous défendre. Si nous avions un vrai système d’éducation, on y donnerait des cours d’autodéfense intellectuelle. » Noam Chomsky Et c’est à cette tâche que s’attaque Normand Baillargeon, avec méthode. Professeur à l’Université du Québec à Montréal – il y enseigne les fondements de l’éducation ! – et militant anarchiste, il semble très bien placé, à plus d’un titre, pour préparer un tel ‘cours’. Mais ne vous laissez pas impressionner par ses titres, comme le dit Carl Sagan dans le kit de détection de bobards : « par le passé il est arrivé à des autorités de se tromper ; d’autres se tromperons à l’avenir. Autrement dit, en science, il n’y a pas d’autorité : au mieux, seulement des experts ». ***

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kit de détection de bobards La première partie du livre, qui regroupe les chapitres I et II de cette présentation, se propose de fournir « quelques indispensables outil de pensée critique » en portant l’attention vers l’usage du langage et de l’outil mathématique. La deuxième partie, qui regroupe les chapitres III, IV et V concerne « la justification des croyances » dans trois domaines particuliers : l’expérience personnelle, la science et les médias. Deux préoccupations ont motivé Normand Baillargeon dans la réalisation de cet ouvrage. Le souci de lutter contre la crédulité exploitée par les charlatans, en particulier ceux qui proposent de revendre ce ‘supplément d’âme’ qui manque tant à notre siècle. Et le souci de permettre la citoyenneté. Et si Normand Baillargeon insiste bien sur ce point, c’est parce qu’il perçoit un véritable déficit. Deux institutions sont chargées de développer notre appréhension du monde : les médias et l’école. Mais il y a peu à attendre de celles-ci à l’heure actuelle : « Je le dis très franchement : comme beaucoup d’autres personnes, je m’inquiète de l’état de nos médias, de leur concentration, de leur convergence et de leur dérive marchande, du rôle propagandiste qu’ils sont amenés à jouer dans la dynamique sociale au moment où chacun de nous est littéralement bombardé d’informations et de discours qui cherchent à obtenir son assentiment où à le faire agir de telle ou telle manière. Dans une démocratie participative, on le sait, l’éducation est l’autre grande institution, outre les médias, à laquelle incombe, de manière privilégiée, de contribuer à la réalisation d’un vie citoyenne digne de ce nom. Mais elle aussi est mise à mal. On trouve dans ses récents développements des raisons graves de s’inquiéter… » Et seulement dans ses « récents développements » ?

Chaque fois que c’est possible il doit y avoir des confirmations indépendantes des faits. - Il faut encourager des discussions substantielles des faits allégués entre des gens informés ayant différents points de vue. - Des arguments d’autorité n’ont que peu de poids – par le passé il est arrivé à des autorités de se tromper ; d’autres se tromperont à l’avenir. Autrement dit, en science, il n’y a pas d’autorité : au mieux, seulement des experts. - Envisagez plus d’une hypothèse et ne sautez pas sur la première idée qui vous viens à l’esprit. (…) - Essayez de ne pas vous attacher excessivement à une hypothèse simplement parce que c’est la votre. (…) Demandez vous pourquoi cette idée vous plaît. Comparez la équitablement avec les autres hypothèses. Cherchez des raisons de la rejeter : si vous ne le faites pas, d’autres le feront. - Quantifiez. Si ce que vous cherchez à expliquer se mesure, si vous l’exprimez par une donnée numérique, vous saurez beaucoup mieux discriminer des hypothèses concurrentes. Ce qui est vague et qualitatif peut s’expliquer de plusieurs manières. Bien entendu, il y a des vérités à rechercher dans tous ces problèmes qualitatifs auxquels nous devons faire face : mais les trouver est un défi plus grand encore. - Si il y a une chaîne d’argumentation, chacun des maillons doit fonctionner, y compris les prémisses, et pas seulement la plupart de ces maillons - Le rasoir d’Ockham. Ce précepte commode nous enjoint, s’il y a deux hypothèses qui expliquent les données aussi bien l’une que l’autre, de préférer la plus simple. - Demandez vous si votre hypothèse peut, au moins en principe, être falsifiée. Des propositions qu’on ne peut pas tester ou falsifier ne valent pas grand chose. (…) Des sceptiques fervents doivent avoir la possibilité de suivre votre raisonnement, de répéter vos expérimentations et de constater s’ils obtiennent les mêmes résultats. Avoir recours à des expérimentations contrôlées est crucial. (…) Il faut isoler les variables. (…) En plus de nous apprendre ce qu’il faut faire pour évaluer une proposition qui se donne comme vraie, tout bon détecteur de bobard doit aussi nous apprendre ce qu’il ne faut pas faire. Il nous aide à reconnaître les paralogismes les plus communs et les plus dangereux pièges de la logique et de la rhétorique. -

Source : Carl Sagan, The Demon Haunted World – Science as a Candle in the Dark

Pour quelqu’un qui croit que la vérité, dans bien des cas, existe, que la démocratie n’est pas qu’une excuse et que la justice dépasse de beaucoup les tribunaux, il y a donc de nombreuses raisons de désespérer. « Mais s’il est vrai, comme je le pense, qu’à chacune des avancées de l’irrationalisme, de la bêtise, de la propagande et de la manipulation, on peut toujours opposer 49

une pensée critique et un recul réflexif, alors on peut, sans s’illusionner, trouver un certain réconfort dans la diffusion de la pensée critique. Exercer son autodéfense intellectuelle, dans cette perspective, est un acte citoyen. C’est ce qui m’a motivé à écrire ce petit livre, qui propose justement une introduction à la pensée critique ».


Le langage Le langage est capable de bien des merveilles. Entre (beaucoup d’) autres choses, la parole permet de : « Transmettre de l’information ; Affirmer ou nier un fait ; Poser une question ; Fournir une explication ; Exhorter quelqu’un à faire quelque chose ; Donner un ordre ; Promettre ; Se marier ; Émouvoir ; Faire des hypothèses ; Proposer une expérience de pensée » Il est rare que l’on se pose beaucoup de questions sur le langage, qui semble être un simple outil de communication. Et pourtant. « Sitôt qu’on réfléchit à ce que parler signifie, d’innombrables questions et problèmes surgissent, fascinants, que les linguistes, philosophes et autres penseurs cherchent à percer depuis longtemps. Pour le moment, avouons-le, le langage conserve de nombreux mystères. ». Et malgré tout, de nombreuses choses sont connues sur le langage, et exploitées. Bien souvent par des charlatans, des publicistes, des chargés de Relations Publiques ou encore des hommes politiques, plus inspirés par leur intérêt personnel que par l’intérêt général ou la transmission du savoir. Et c’est pourquoi : « Dans les pages qui suivent nous nous intéresserons au langage du point de vue de l’autodéfense intellectuelle ». D’abord en considérant les mots eux-mêmes. Leur choix, leur présentation, leur emploi. Et puis en nous intéressant à la logique, afin de mieux repérer les entorses qui lui sont faites.

Mots-à-maux « La présente section vous invite à faire preuve d’une grande vigilance à l’endroit des mots, une vigilance qui devrait en fait être égale à l’attention que leur portent, avec raison, ceux qui savent s’en servir efficacement pour convaincre, tromper et endoctriner. » Le choix des mots n’est pas raisonnement est alors invalide Dénoter/connoter. anodin. Il est d’une importance – mais il peut être beaucoup Le langage n’est pas neutre, loin capitale. plus séduisant. s’en faut (malgré, parfois, les Un mot polysémique dont les apparences). C’est pourquoi il Des vertus de l’imprécision. différentes significations ne est important de bien distinguer C’est ce qui permet à des sont pas toutes explicites peut ce qu’un mot dénote – « les politiciens adeptes de la ‘langue représenter une grande source objets, les personnes, les faits ou les de bois’ de donner de longs et de confusion. Et/ou une propriétés auxquels [il] réfère » – et beaux (?) discours qui ne aubaine ! « Certains pédagogues sa connotation – « c’est à dire les contiennent absolument aucune mettent au cœur de leur réflexion le réaction émotives qu’[il] suscite ». information, ou à des concept d’intérêt. Mais ce mot est Ainsi, si on désigne un élu charlatans de sembler percer les justement un mot équivoque qui peut comme un ‘politicard’ ou mystères du futur ou de l’âme s’entendre d’au moins deux manières comme un ‘représentant du de leurs auditoires. bien différentes : il peut en effet peuple’, c’est bien le statut du signifier ce qui intéresse l’enfant, même homme que l’on décrit, L’art de l’ambiguïté. d’une part, ou ce qui est dans son mais pas exactement sous la Le même mot possède parfois intérêt, d’autre part. Il peut très bien même lumière… Et le choix plusieurs significations, on le arriver que ce qui intéresse l’enfant ne des militants anti-avortement dit alors polysémique. C’est une soit pas dans son intérêt et que ce qui de se faire appeler les ‘pro-vie’, propriété du langage largement est dans son intérêt ne l’intéresse pas. ou celui de Monsanto de exploitée par les auteurs et Ne pas préciser ce que l’on entend décrire ses activité sous le label humoristes (« Dieu soit loué – et si par une pédagogie fondée sur l’intérêt de ‘biotechnologie’ ne sont il est à vendre, achetez, c’est une peut donc donner lieu à de évidemment pas neutres. Qui valeur en hausse ! » Guy Bedos), nombreuses équivoques, pas toujours voudrait faire partie du camp mais également par les rhéteurs faciles à déceler. Et c’est ainsi que des anti-vie ? et propagandistes. fleurissent tout ces slogans vides de la On peut, par exemple, glisser pédagogie… » « Words, words, words. » d’un sens à un autre au cours William Shakespeare d’une démonstration. Le

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L’accentuation. Il est possible d’accentuer certaines parties d’un message, et ainsi d’en changer le sens de manière subtile. A l’oral, cela se fait par l’intonation. Amusez vous à lire ces quatre phrases à voix haute en insistant lourdement sur les mots en italique. On ne doit pas dire de mal de nos amis. On ne doit pas dire de mal de nos amis. On ne doit pas dire de mal de nos amis. On ne doit pas dire de mal de nos amis. Les mêmes mots. Le même sens, vraiment ? A l’écrit plusieurs techniques sont disponibles. On peut par exemple jouer sur la taille des caractères. Ou ne citer que les parties d’un texte qui correspondent à ce que l’on veut lui faire dire.

On prétend que, on dit que, etc. en sont également des formes courantes (et particulièrement savoureuses). Attention cependant ! Une pensée subtile peut contenir plusieurs de ces formes, qui servent également à nuancer la réflexion. C’est à l’observateur (vous !) de faire la part des choses…

Jargon et pseudo-expertise. Quel que soit le champ d’étude envisagé, il existe un vocabulaire propre à ce champ (ou une utilisation spécifique à ce champ d’un vocabulaire autrement plus répandu). Ce vocabulaire (ou cet usage particulier) sera incompréhensible par quelqu’un qui ne connaît pas le sujet abordé, mais est nécessaire pour décrire Les mots fouines. certaines problématiques Cette expression, tirée de propre à ce sujet – ou les l’anglais (weasel word) désigne résoudre. « On ne peut pas, par un mot ou une expression qui exemple, discuter sérieusement de la vide un énoncé de sa physique quantique ou de la signification. « Ce charmant philosophie de Kant sans introduire animal, la fouine, s’attaque aux œufs des mots techniques et un vocabulaire dans le nid des oiseaux selon une précis qui permettent d’échanger au méthode très particulière : elle les sujet d’idées complexes. Ce perce et les gobe, avant de les laisser vocabulaire, que le néophyte ne là. La maman oiseau croit apercevoir comprend pas, sert à poser et à son œuf : mais ce n’est plus qu’une clarifier des problèmes réels. coquille vidée de son précieux Toutefois, on peut en général donner contenu. au néophyte intéressé une certaine idée Les mots fouines font la même chose, de la signification de ces concepts et mais avec des propositions. On croit des enjeux qu’ils soulèvent. » ainsi apercevoir un énoncé plein de Pourtant, on a parfois riche contenu, mais la présence d’un l’impression que le vocabulaire petit mot l’a vidé de sa substance. » employé, loin de recouvrir des Ainsi, si l’on vous dit qu’un problèmes réels, de permettre produit peut produire tel ou tel de les étudier et d’y voir plus effet, qu’il contribue à ceci, ou clair, sert au contraire à aide à cela, mieux vaut vous complexifier artificiellement des méfier. Presque, comme, et choses plutôt simples ou d’autres mots du même acabit encore à masquer l’indigence de peuvent produire le même la pensée. effet. « La ligne de partage entre la première catégorie et la deuxième « Lorsque les mots perdent leur sens, n’est pas toujours facile à tracer, les gens perdent leur liberté » j’en conviens ; mais elle existe Confucius bel et bien. Ce que nous

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« A force de répétitions et à l’aide d’une bonne connaissance du psychisme des personnes concernées, il devrait être tout à fait possible de prouver qu’un carré est en fait un cercle. Car, après tout, que sont ‘cercle’ et ‘carré’ ? De simples mots. Et les mots peuvent être façonnés jusqu’à rendre méconnaissables les idées qu’ils véhiculent. » Joseph Goebbels

trouvons dans la deuxième catégorie est appelé jargon. (…) Apprendre à tracer la ligne de partage évoquée plus haut et donc à reconnaître le jargon n’est pas toujours facile. Il s’agit en fait d’un travail de très longue haleine, qui demande beaucoup de savoir, de la rigueur, de la modestie devant sa propre ignorance ainsi que de la générosité pour les idées nouvelles. » Ces jargons sont nombreux et remplissent des fonctions diverses, Normand Baillargeon en cite quelques unes au passage : ces jargons peuvent être « un écran de fumée destiné à procurer du prestige à ceux qui les utilisent » ou tout simplement, « au moins en partie, une manière pour les intellectuels de cacher la vacuité de ce qu’ils font ». On peut également percevoir l’utilisation d’un jargon comme un élément de la volonté de pouvoir : ‘si je possède un savoir que vous ne pouvez appréhender, alors je vous suis indispensable’… Pour finir, Normand Baillargeon donne quelques règles « simples et saines » à ceux qui souhaitent communiquer efficacement : - Assurez vous que vous comprenez votre message avant de l’émettre. - Parlez le langage des gens à qui vous vous adressez. - Simplifiez autant que possible. - Sollicitez des commentaires, des critiques et des réactions.


Définir. Qui aime discuter, argumenter, s’est déjà sûrement rendu compte lors d’un échange qu’il ne parlait pas de la même chose que son interlocuteur. En fait il est probable que ce soit le cas de quiconque est doté de parole et d’entendement. Que faire dans pareil cas ? Il est évident qu’il faut définir les termes. C’est cependant un exercice bien plus difficile qu’il n’y semble… Le dictionnaire paraît être un instrument de choix. Mais les définitions linguistiques – ou lexicales, si elles se révèlent parfois utiles, sont le plus souvent totalement inadaptées au cadre du débat. Art, justice, amour, que peut nous en dire le dictionnaire ? « Ces problèmes ne sont pas purement théoriques. Au contraire,

ils sont capitaux et lourds de conséquences de toutes sortes. Il est difficile, par exemple, de définir des termes comme : terrorisme, vie, mort, avortement, guerre, génocide, mariage, pauvreté, vol, drogue. Pensez un seul moment aux répercussions qui découlent de l’emploi d’une définition plutôt que d’une autre… Ce qu’il faut produire en ces cas s’appelle une définition conceptuelle. En Occident, on peut soutenir que la philosophie est née, au moins en partie, de la volonté de résoudre des problèmes concernant les définitions conceptuelles, l’immense difficulté de leur formulation et leurs nombreuses répercussions » . Essayer de dégager des définitions conceptuelles est une démarche extrêmement enrichissante, mais pas souvent adaptée au cadre du débat. Non seulement c’est une démarche lourde, qui peut prendre des heures (ou des

années !), mais en plus, les définitions ainsi dégagées peuvent encore faire l’objet de controverses. L’étymologie peut parfois être utile, mais son emploi est dangereux. Par définition, elle ne rend pas compte des évolutions du mot étudié. Ce qui la rend parfois inutile et parfois trompeuse. Il existe de nombreuses façon de définir. En plus de toutes celles présentées ici, Normand Baillargeon en ajoute encore : définitions stipulatives, définitions opérationnelles, indices… Il est plus intéressant ici de mettre en avant la difficulté de définir un terme, et les conséquences qui découlent de la définition adoptée, que de faire une liste exhaustive. Il est important de garder en tête ces difficultés et ces conséquences.

L’art de la fourberie mentale et de la manipulation Nous allons ici jeter un coup d’œil à la ‘logique formelle’, dont Aristote est considéré comme le fondateur. « Qu’est ce que la logique ? Pour le savoir, revenons justement aux traités de logique d’Aristote (ou Organon, c’est à dire outil). Dans ces textes il étudie les raisonnements en ne s’intéressant qu’à leur forme, indépendamment de leur contenu – d’où l’épithète ‘formelle’ donnée à sa logique. Aristote codifie d’abord les ‘lois de la pensée’ : - principe d’identité : ce qui est, est ; A est A ; - principe de contradiction : rien ne peut être à la fois A et non A ; - principe du tiers exclu : A ou non A - sans troisième possibilité. Puis il développe sa théorie du syllogisme. » Syllogismes Le plus connu de ces syllogismes est probablement celui-ci : ‘Tous les hommes sont mortels, Socrate est un homme, donc Socrate est mortel.’ Maintenant, si on utilise des symboles pour représenter ce raisonnement, par exemple des majuscules (A et B) pour les classes générales (humain et mortel) et une minuscule (x) pour l’individu (Socrate), on obtient :

‘Tous les A sont des B, x est un A, Donc x est un B.’ « Si on considère la structure de ce raisonnement, indépendamment de son contenu, on se rend compte que ‘ça marche’ nécessairement. (…) La première et la deuxième propositions (tous les A sont des B et x est un A) sont appelées prémisses par Aristote. De ces prémisses on tire, de façon certaine, une troisième proposition qui en découle : celle-ci est la conclusion (x est un B). Les prémisses sont les raisons invoquées pour soutenir notre conclusion. Dans

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le cas d’un raisonnement comme celui que nous venons d’examiner, la conclusion suit nécessairement les prémisses : on dit que le raisonnement est valide. (…) Une importante distinction entre validité et vérité a déjà été évoquée : elle doit à présent être précisée. On l’a vu, certaines formes de raisonnement garantissent qu’une conclusion valide découle nécessairement des prémisses. Mais cela ne garantit pas que la conclusion soit vraie. » Il se peut par exemple que le raisonnement soit valide, mais les prémisses erronés : Tous les hommes sont bleus, Socrate est


un homme, donc Socrate est bleu’. « Si on veut assurer son autodéfense intellectuelle, on gagne manifestement à pratiquer l’art de détecter la fourberie mentale et donc à savoir repérer des argumentations qui ne tiennent pas la route et qui incitent à tirer de mauvaises conclusions. On appelle ces raisonnement des sophismes ou des paralogismes (…) On peut distinguer entre des paralogismes formels et des paralogismes informels. Les premiers sont commis lorsque le raisonnement est invalide et que la conclusion ne découle donc pas des prémisses. Ce sont eux que nous étudierons tout d’abord. Mais il existe aussi une très grande quantité de paralogismes qu’on nomme informels ; c’est surtout à eux que nous allons nous intéresser.. Ceux-ci reposent sur des propriétés du langage, sur la manière dont on fait appel aux faits et plus généralement sur certaines caractéristiques des prémisses invoqués. Ces paralogismes sont très courants et il est absolument nécessaire de savoir les reconnaître. Mais ils sont aussi les plus difficiles à classer. » Et Normand Baillargeon ne s’y essaye d’ailleurs pas, préférant produire une liste des paralogismes informels les plus courants en les présentant. Paralogismes formels : L’inconsistance. Pour être valide, un raisonnement doit être consistant, c’est à dire ne pas se contredire lui-même. Ainsi : ‘Montréal est à 60 kilomètres de Saint-Apollinaire, Québec est à 200 kilomètres de Saint-Apollinaire ; donc Saint-Apollinaire est plus près de Québec que de Montréal’ est un raisonnement invalide, parce que la conclusion contredit les prémisses (quelque soit la véracité de ceux-ci).

Affirmation du conséquent. Ce paralogisme possède une forme caractéristique :

ce paralogisme ressemble à un raisonnement valide, le modus tollens : ‘Si P, alors Q Non Q, Donc non P’

‘Si P, alors Q Or Q, Donc P’ Par exemple : ‘S’il pleut, le trottoir est mouillé Le trottoir est mouillé, Donc il pleut’ « On sait bien qu’il peut y avoir un grand nombre d’autres explications au fait que le trottoir soit mouillé » Ce paralogisme est particulièrement redoutable pour deux raisons : tout d’abord, il est souvent enrobé par un flot de ‘belles paroles’, de telle sorte qu’il devient difficile de repérer le défaut de la structure du raisonnement. Ensuite, il ressemble à un raisonnement valide, le modus ponens : ‘Si P, alors Q Or P, donc Q’ Qui donne : ‘S’il pleut, le trottoir est mouillé Or il a plut, donc le trottoir est mouillé’ Négation de l’antécédent. Ce paralogisme a la forme suivante : ‘Si P, alors Q Non P, donc non Q’ Par exemple : ‘Si je suis à Londres, je suis en Angleterre Je ne suis pas à Londres, Donc je ne suis pas en Angleterre.’ « Il va de soi qu’il y a, à part Londres, bien des lieux où l’on peut se trouver pour être tout de même en Angleterre. » Et encore une fois

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Qui donne : ‘Si je suis à Londres, je suis en Angleterre Je ne suis pas en Angleterre, Donc je ne suis pas à Londres’ Paralogismes informels : Le faux dilemme. Il s’agit de forcer un choix. On se retrouve devant un vrai dilemme quand on doit choisir une seule solution lorsque seulement deux options (équivalentes et qui s’excluent mutuellement) s’offrent à nous. « Un faux dilemme survient lorsque nous nous laissons convaincre que nous devons choisir entre deux et seulement deux options mutuellement exclusives, alors que c’est faux. En général, lorsque cette stratégie rhétorique est utilisée, l’une des deux options est inacceptable et rebutante tandis que l’autre est celle que le manipulateur veut nous voir adopter ». Cela ne vous rappelle rien ? C’est une des tactiques préférées de notre Leader Minimo ! Comment échapper aux faux dilemme ? « … il est crucial de nous rappeler qu’entre le blanc et le noir il existe bien souvent de nombreuses nuances de gris. En d’autres termes, le meilleur antidote contre le faux dilemme est un peu d’imagination… » La généralisation hâtive. C’est bien sûr lorsque l’on tire des conclusions générales à partir d’un petit nombre de cas que l’on a affaire à une ‘généralisation hâtive’. Évidemment, il peut être souhaitable d’établir « des conclusions générales de cas


particuliers » et les statistiques peuvent nous y aider. « Dans tous les cas, le penseur critique reste sceptique devant les généralisations et se demande, avant de les accepter, si l’échantillon invoqué est suffisant et représentatif. » Le hareng fumé. Ce paralogisme tient son nom d’une tactique des prisonniers évadés aux Etats-Unis : ils « laissaient des harengs fumés derrière eux pour distraire les chiens et les détourner de leur piste ». Il s’agit donc de détourner le débat. « L’utilisation du hareng fumé est un art difficile et le pratiquer avec talent n’est pas à la portée de tout le monde. Il convient en effet que le hareng soit soigneusement choisi pour présenter de l’intérêt en lui même, tout en donnant l’impression d’entretenir un vrai rapport avec le sujet traité dont il veut divertir. Il est absolument nécessaire de satisfaire ces deux conditions si on veut que les victimes suivent la fausse piste assez longtemps, sans s’apercevoir qu’elles ont été bernées. (…) Le penseur critique se prémunit contre les effets néfastes du hareng fumé en restant vigilant et en s’assurant qu’on ne perde pas de vue le sujet discuté, les questions ou les problèmes traités. » L’argumentation ad hominem. « Consiste à s’en prendre à la personne qui énonce une idée ou un argument plutôt qu’à cette idée ou à cet argument. On cherche ainsi à détourner l’attention de la proposition qui devrait être débattue vers certains caractères propres à la personne qui l’a avancée. » Un paralogisme fort utile au rhéteur : il cause une diversion qui permet d’éviter de répondre à des arguments, tout en les discréditant. Notons toutefois qu’il y a des cas où des arguments peuvent être mis en cause de par la personne qui les énonce : si un scientifique payé par Nestlé

maintient que le sucre est bon pour la santé en grande quantité, le conflit d’intérêt peut faire douter de ses conclusions. Et ce n’est pas employer un argument ad hominem que de le remarquer, puisque dans ce cas précis le lien entre la personne et ses arguments est pertinent.

célèbres, riches ou puissants pour faire la promotion d’un produit. »

L’appel à l’autorité. Il est impossible de tout connaître, aucun doute làdessus. « et nous devons donc, très souvent, sur une grande variété de sujets, consulter des autorités et nous en remettre à elles. Nous le faisons raisonnablement si : - l’autorité consultée dispose bien de l’expertise nécessaire pour se prononcer ; - il n’y a aucune raison de penser qu’elle ne nous dira pas la vérité ; - nous n’avons pas le temps, le désir ou l’habilité nécessaire pour chercher et pour comprendre nous même l’information ou l’opinion à propos de laquelle nous consultons l’expert. Même lorsqu’il est raisonnable de s’en remettre à l’opinion des experts, il reste sain de conserver au moins une petite dose de scepticisme : il arrive après tout que les experts se contredisent ou divergent d’opinion, qu’ils se trompent ou qu’ils raisonnent mal. » Ou qu’ils mentent effrontément : les conflits d’intérêts sont un des éléments à garder en tête pour juger de la pertinence d’une analyse. « Les firmes de relations publiques, les entreprises, d’autres groupes d’intérêt mettent parfois sur pied de prétendus groupes de recherche destinés à promouvoir leurs idées et leurs intérêts en leur donnant l’aura de respectabilité et d’objectivité que procure la science. La présente catégorie peut être étendue pour inclure toutes ces formes d’appel à ce qui confère de l’autorité ; elle comprendrait dès lors bien d’autres choses que le savoir. La publicité l’a compris, en faisant appel à des gens

La pétition de principe. Il s’agit d’un raisonnement circulaire « appelé ainsi parce qu’on suppose déjà dans les prémisses ce qu’on voudrait établir en conclusion », particulièrement apprécié des théologiens. L’exemple de Normand Baillargeon est d’ailleurs à coloration religieuse : « – Dieu existe, puisque la Bible le dit. – Et pourquoi devrait on croire la Bible ? – Mais parce que c’est la parole de Dieu ! ». Pour se prémunir de la pétition de principe, il faut examiner soigneusement les prémisses de la proposition, ainsi que les liens de causalité présentés.

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Napoléon – Giuseppe, que ferons nous de ce soldat ? Tout ce qu’il raconte est ridicule. Giuseppe – Excellence, faites en un général : Tout ce qu’il dira sera tout à fait sensé.

Post hoc ergo procter hoc. « Après ceci, donc à cause de ceci. » Il s’agit d’un paralogisme très répandu, particulièrement chez les gens superstitieux : « J’ai gagné au casino quand je portais tel vêtements, dit le joueur ; je porte donc les mêmes vêtements chaque fois que je retourne au casino ». Ce n’est pas parce qu’un événement en précède un autre qu’il en est la cause. Quand deux ou plusieurs événements sont corrélés, il est parfois très difficile de déterminer qui cause quoi. Et d’ailleurs, « L’établissement de relations causales légitimes est une des visées majeures de la science empirique et expérimentale, qui met en œuvre plusieurs moyens de se prémunir contre le paralogisme Post hoc ergo procter hoc : nous reviendrons plus loin sur cette question, aussi difficile qu’importante. »


Ad populum. « Tout le monde le fait, fait le donc ! » On en appelle ici au nombre, à la foule. Les publicitaires en sont friands : ‘buvez X, la bière la plus vendue du pays !’ Tous ceux qui cherchent à maintenir des traditions également : ‘Nous l’avons toujours fait !’ La tradition a de nombreuses vertus, mais on ne peut pas se baser sur elle pour fonder un raisonnement logique valide. La pente glissante. Ou ‘effet domino’. C’ « est un paralogisme qu’on dit de diversion, parce qu’il distrait notre attention du sujet discuté en nous amenons à considérer autre chose – en l’occurrence toute une série d’effets indésirables attribués à un point de départ que défend notre interlocuteur dans un échange. Le raisonnement fallacieux invoqué ici est que si on accepte A, soit le point de départ que prône notre interlocuteur, il s’ensuivra B ; puis C ; puis D ; et ainsi de suite, de conséquence indésirable en

conséquence indésirable, jusqu’à quelque chose de particulièrement terrible. L’argument, bien entendu, est destiné à prouver qu’on ne doit pas choisir A. » Bien souvent ce paralogisme est facile a repérer : les maillons de la chaîne de raisonnement sont faibles et les liens logiques pour le moins douteux. L’écran de fumée. « Vous perdez un débat ? Votre adversaire a décidément le meilleur sur vous ? Ses faits sont pertinents, solides, établis ? Ses arguments sont valides ? Rassurez vous, tout n’est pas perdu. Il vous reste encore un tour de passe-passe à déployer : projetez un écran de fumée. Déployez le correctement et tous les beaux arguments de votre inopportun adversaire disparaîtront derrière lui en même temps que ses précieux faits et tracas. » Jargon, esclandre, parenthèse interminable… Tous les moyens sont bons ! Observez bien les orateurs publics, certains sont de véritables virtuoses

« Qui ne connaît que sa propre position sur une question donnée, ne connaît que peu de choses sur ce sujet. Ses raisons peuvent être bonnes et il se peut que personne n’ait réussi à les réfuter. Mais si lui-même est également incapable de réfuter les arguments du parti adverse, s’il ne les connaît même pas, alors il n’a pas même de raison de préférer une opinion à une autre. » John Stuart Mill

La suppression des données pertinentes. Un des paralogismes les plus difficile à discerner. Comment savoir ce que j’ignore ! « Un raisonnement est d’autant plus fort que toutes les données pertinentes ont été prise en compte. Mais il arrive aussi que, volontairement ou non, certaines données pertinentes ne soient pas rappelées. Ce paralogisme peut être intentionnel (…). Mais il peut aussi être involontaire et tenir à notre propension à ne rechercher, ne voir ou ne retenir que des exemples qui confirment nos hypothèses préférées.

Les règles de la bienséance argumentative Voici les dix règles du savoir argumenter proposées par van Eemeren et Grootendorst. Un sophisme (ou paralogisme) est commis chaque fois qu’elles sont transgressées – ce qui constitue une ‘faute’. Règle 1 : Les participants ne doivent pas s’empêcher l’un l’autre de soutenir ou de mettre en doute les thèses en présence. Sophismes : bannissement des thèses ou affirmation de leur caractère sacro-saint ; pression sur l’interlocuteur, attaques personnelles. Règle 2 : Quiconque se range à une thèse est tenu de la défendre si on le lui demande. Sophismes : se soustraire au fardeau de la preuve ; déplacer le fardeau de la preuve. Règle 3 : La critique d’une thèse doit porter sur la thèse réellement avancée. Sophismes : attribuer à quelqu’un une thèse fictive ou déformer sa position par simplification ou exagération. Règle 4 : Une thèse ne peut être défendue qu’en alléguant des arguments relatifs à cette thèse. Sophismes : argumentation ne se rapportant pas à la thèse débattue, thèses défendue à l’aide de ruses rhétoriques (ad populum, ad verecundiam [argument d’autorité]) Règle 5 : Une personne peut être tenue aux prémisses qu’elle avait gardées implicites. Sophismes : l’exagération d’une prémisse inexprimée représente un cas particulier du sophisme de l’homme de paille. Règle 6 : On doit considérer qu’une thèse est défendue de manière concluante si la défense à lieu au moyen d’arguments issus d’un point de départ commun. Sophismes : présentation abusive d’un énoncé comme point de départ commun ou dénégation abusive d’un point de départ commun. Règle 7 : On doit considérer qu’une thèse est défendue de manière concluante si la défense a lieu au moyen d’arguments pour lesquels un schéma d’argumentation communément accepté trouve son application correcte. Sophismes : application d’un schéma d’argumentation inadéquat (…) en appliquant de manière inadéquate un schème d’argumentation. (« le système américain ne se soucie pas de ce qui arrive au malade. Je connais un homme qui est décédé après avoir été renvoyé de l’hôpital. » « Tu n’auras pas d’ordinateur, ton père et moi n’en avions pas quand nous étions jeunes. ») Règle 8 : Les arguments utilisés dans un texte discursif doivent être valides ou sujets à validation par l’explicitation d’une ou de plusieurs prémisses inexprimées. Sophismes :confusion entre conditions nécessaires et suffisantes ; confusion entre les propriétés des parties et celles du tout. Règle 9 : L’échec d’une défense doit conduire le protagoniste à rétracter sa thèse, et la réussite d’une défense doit conduire l’antagoniste à rétracter ses doutes concernant la thèse en question. Règle 10 : Les énoncés ne doivent pas être vagues et incompréhensibles, ni confus et ambigus, mais faire l’objet d’une interprétation aussi précise que possible.

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Mathématiques : Compter pour ne pas s’en laisser conter ‘Les maths c’est chiant, j’y comprends rien !’. Voici l’analyse que je croyais très personnelle de mon pote Michel mais partagée par pas mal de mes connaissances aujourd’hui … Et les gamins que Michel et moi étions ont été remplacés par d’autres gamins sur les chaises d’école. En tant qu’animateur, je croise ces enfants et je retrouve les mêmes angoisses face à la sournoise règle, au répugnant rapporteur, ou pire encore face aux monstrueuses Fractions ! Nous souffrons visiblement toujours des mêmes problèmes à enseigner l’outil mathématique que dans les années 80. Alors quelle bouffée d’oxygène lorsque l’auteur fait le pari de nous guérir de notre peur - « avec de la patience, un brin d’humour et un peu d’attention ». Et si vous vous sentez désarmé face aux Maths, l’auteur tient à vous rassurer – « C’est vers les notions élémentaires que nous nous tournerons d’abord, afin de montrer le parti que peut tirer de son bagage mathématique, même modeste, toute personne déterminée à ne pas s’en laisser conter ». Et une fois armés d’outils élémentaires, nous aborderons – « ensuite deux questions un peu plus difficiles, mais elles aussi indispensables, des mathématiques d’autodéfense intellectuelle : les probabilités et la statistique ».

Quelques manifestations courantes de l’innumérisme et leur traitement A titre d’amuse-bouche, l’auteur nous sert la délicieuse histoire du petit Friedrich Gauss. Agé de 7 ans, le petit Friedrich coupa le sifflet de son instit lorsqu’il répondit en une poignée de secondes au problème suivant : « Faîtes la somme de tous les nombres de 1 à 100 ». Friedrich annonça fièrement le résultat (5050) et expliqua son astuce. En effet, si on additionne les nombres par paires comme ceci 100 + 1, puis 99 + 2, puis 98 + 3, etc … jusqu’à 51 + 50, on obtient toujours le même résultat :101. Il suffisait donc de multiplier ce résultat par le nombre de paires : 50. Soit 101*50 = 5050 ! C’est un raisonnement élégant et efficace qui ne fait pas appel à de savants calculs. Quant au génial Friedrich, il deviendra un des plus grands mathématiciens de l’histoire. Malgré l’élégance du raisonnement de Gauss, « Il y a trois sortes de personnes : celles qui l’enseignement sans ménagement de hautes doses de savent compter et celles qui ne savent pas. » théorèmes abstraits au cours de notre scolarité a réussi à Benjamin Dereca créer chez nous un cocktail de peurs et d’angoisses faces aux nombres. Ce cocktail est nommé mathophobie. Se proposant de nous soigner de l’innumérisme (l’illettrisme mathématique), l’auteur équipe son lecteur d’outils mathématiques et de notions de bon sens. Pour commencer, « lorsque des chiffres sont avancés, il est indispensable de se demander s’ils sont plausibles ». Ensuite, l’auteur conseille d’adopter cette maxime face à chaque nombre qui vous est proposé : ‘Attendez un moment que je fasse le calcul.’ Et d’appuyer cette maxime d’un exemple : « Un universitaire déclarait un jour devant moi et devant un auditoire d’intellectuels que 2000 enfants irakiens mouraient chaque heure depuis 10 ans à cause de l’embargo américano-britannique contre ce pays. Vous avez peut-être déjà entendu la même chose, qui a été

souvent répétée. Laissons ici de côté la question de savoir si cet embargo était ou non justifié et arrêtons-nous à l’affirmation proposée. Pour cela, nous utiliserons simplement l’arithmétique. Si 2000 enfants meurent chaque heure, vous ferez facilement le calcul, cela fait 17 520 000 enfants par an, et ce depuis 10 ans ; et cela se passerait dans un pays qui compte 20 millions d’habitants ? ». Plus généralement, les sciences sociales souffrent d’une utilisation terroriste des mathématiques ainsi que le souligne ironiquement le sociologue S. Andreski dans

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Les sciences sociales, sorcellerie des temps modernes : « Pour accéder à la qualité d’auteur dans ce genre d’entreprise, la recette est aussi simple que payante ; prenez un manuel de mathématiques, copiez-en les parties les moins compliquées, ajoutez-y quelques références à la littérature traitant d’une ou deux branches des études sociales, sans vous inquiéter outre mesure si les formules que vous avez notées ont un quelconque rapport avec les actions humaines réelles, et donnez à votre produit un nom bien ronflant qui suggère que vous avez trouvé la clé s’une science exacte du comportement collectif. »


Autre réflexe maîtrisable, la fuite face aux grands nombres ! Voici 3 trucs ou astuces pour ne plus aborder les grands nombres en tournant les talons … Premièrement, il – « est utile ramener à des ensembles que l’on comprend les principaux grands nombres qu’on risque de rencontrer. Mille, par exemple, ce peut être le nombre de sièges de telle section de votre stade préféré ; dix mille, le nombre de briques de telle façade d’immeuble que vous connaissez bien. Un million, un milliard ? Voici une suggestion. Imaginez qu’on vous envoie en voyage de luxe aussi longtemps que vous voudrez, mais à condition que vous dépensiez 1000 $ par jour. Hôtel, resto, etc. : on arrive à se représenter cela. Au bout de mille jours, soit près de 3 ans (2 ans et 9 mois) vous aurez dépensé un million. Mais pour dépenser un milliard, il faudrait que votre voyage dure plus de 2700 ans ! » Deuxième astuce, l’auteur propose de substituer les termes ‘million’, ‘milliard’ voire ‘million de milliard’ par une écriture simplifiée des nombres appelée notation scientifique utilisant les puissances de 10. Dans cette écriture, 1000 s’écrit 103,180 millions s’écrit 1,8*108 et 49 millions de milliards s’écrit 4.9*1016. Peu séduisant au premier coup d’œil, cette écriture vous permet de calculer aisément combien de Rolex Daytona peut se payer un trader de la BNP pour Noël (21 580 euros prix du neuf et pour le montant du bonus, à vous de chercher). « Le troisième truc. Amusez-vous à compter des choses qui demandent de manipuler des grands nombres. Vous verrez à quel point notre intuition est souvent peu fiable. (…) Combien de

cigarettes sont fumées aux EtatsUnis en un an ? (Réponse : 5 * 1011). Combien de gens meurent sur Terre chaque jour ? (Réponse 2,5 * 105) Et ne craignez pas d’affronter des nombres immensément … petits : à quelle vitesse les cheveux humains poussent-ils, en kilomètres à l’heure ? (Réponse : 1,6 * 10-8). A votre tour. Supposons qu’il y a 15 * 103 grains de sable par pouce cube, combien faudrait-il de grains pour remplir entièrement votre chambre à coucher ? ». Vue comme un jeu, la science mathématique devient vraiment un outil pour répondre à toutes sortes de questions importantes ou non … Mais lorsque l’on parle chiffre, la raison nous échappe souvent ! Plus l’écran LCD est grand, moins il est cher ?… Petite question, quel est votre nombre fétiche ? Le 3, le 5, le 7, le 8, non je sais le 27 ? Le 11 est très en vogue depuis un peu plus de huit ans … et oui, le Great Strike du 11 Septembre 2001 a engendré toutes sortes d’explications telles que son caractère prévisible grâce à l’étude numérique ! Le chiffre 11 a été recherché et trouvé avec succès dans foule de dates, codes téléphoniques irakiens ou encore dans le nombre de lettres d’une tripotée de mots bien choisis tel que George W. Bush ou Saudi Arabia. Impressionnant mais pas pour votre œil acéré qui repère aussitôt la manipulation par le chiffre … C’est au supermarché que nous allons pour l’exemple suivant : ‘50% de produit en plus pour ce shampoing dont 80% des femmes sont satisfaites !’. Ce slogan mérite un décodage : ‘33 % de réduction sur le prix au litre pour ce shampoing dont

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80 % d’un nombre inconnu de clientes dont on ne connaît pas l’échantillonnage sont satisfaites après un nombre inconnu d’utilisations !’. Facile à voir ? Et sur votre feuille de salaire, hein ? ou sur le dépliant du banquier ? Pour illustrer ce propos, l’auteur cite une blague de comptable, si, si, c’est possible vous allez voir : « Une firme veut embaucher un ou une comptable. On demande au premier candidat combien font deux et deux. Il répond : quatre. On fait entrer une deuxième candidate. Même question, même réponse. Puis un troisième candidat est amené. La question lui est posée, il se lève, ferme soigneusement les rideaux et demande à voix basse : - Combien voulez-vous que ça fasse ? Il est embauché. » La plus commune des manipulations par les chiffres est l’utilisation de rapports, pourcentages et autres coefficients. Les taux d’intérêts, l’Indice de Masse Corporelle ou le taux de croissance deviennent des substituts aux chiffres bruts parfois trop parlants … 20 euros d’intérêts au bout de 10 ans, 150 milliards d’euros de dettes ou 900 000 gardes à vue en une seule année. C’est sur de nombreux exemples des manifestations les plus courantes des mathématiques dans notre quotidien que l’auteur achève ce premier chapitre de sensibilisation et d’outillage. Mais savoir appréhender un nombre, si impressionnant soitil, ne suffira pas pour être capable de traiter une série de mesures ou de valeurs non numériques comme les intentions de vote d’une population …


Probabilités et statistiques les probabilités

Normand Baillargeon présente très simplement ce principe avec une série de calculs sur les lancers de dés. Mettons-nous d’accord avec un dé à 6 faces. Combien de chances avez-vous de faire 4 en lançant le dé ? Réponse : 1 chance sur 6 car le 4 apparaît sur une seule des 6 faces et que toutes les faces ont la même chance d’apparaître en sur le dessus. La probabilité associée à l’évènement ‘obtenir un 4 sur un jet avec un dé à 6 faces’ est de 1/6 car une probabilité est un nombre compris entre 0 et 1. Si elle vaut 0, la probabilité que l’évènement se produise est nulle ; si elle vaut 1, l’évènement se produit à chaque fois. La probabilité d’un évènement A s’écrit ainsi : P(A). Dans notre exemple précédent, chacun des 6 évènements (par exemple ‘obtenir un 4’) a la même probabilité et vaut 1/6. On peut écrire : P(1)+P(2)+P(3)+P(4)+P(5) +P(6) = 1 Nous allons lancer à présent deux dés à 6 faces (un noir et un blanc) et étudier le résultat obtenu avec les deux dés. Facilitons-nous le travail, car les dés coûtaient trop cher selon l’éditeur, avec le schéma suivant :

Quelle est la probabilité d’obtenir un résultat de 2 ? En regardant le schéma, une seule des 36 combinaisons permet d’obtenir un résultat de 2, c’est bien évidemment un double 1. La probabilité du résultat 2 vaut donc 1/36 soit P(2) = 1/36 qui vaut environ 0,028. A présent, à vous de calculer la probabilité de l’évènement ‘obtenir un résultat de 6 sur un jet de 2 dés à 6 faces’ ?... J’attends … La réponse est 0,139 … C’est vache de ma part mais à vous de le retrouver ! On voit bien que tous les résultats n’ont pas la même ‘chance’ de se produire. Mais on peut heureusement combiner les résultats qui nous intéressent et ainsi faire des calculs moins évidents. L’auteur propose de considérer deux évènements E et F. « On peut les combiner de diverses manières pour obtenir de nouveaux évènements. On peut chercher à déterminer la probabilité de les obtenir tous deux, autrement dit la probabilité de E et F ; on peut encore chercher la probabilité d’obtenir E ou F ; on peut enfin chercher non E (ou non F), c’est à dire la probabilité de ne pas obtenir E (ou F). Essayons-nous à ce nouveau jeu. Disons que l’évènement E, c’est que le dé blanc donne 1 et l’évènement F que le dé noir donne 1. Disons que nous voulons

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« Toutes les généralisations sont dangereuses, y compris celle-ci. » Alexandre Dumas Fils

calculer la probabilité d’obtenir soit l’un soit l’autre, c’est-à-dire de faire 1 avec un des dés. Pour y réfléchir, revenons à notre tableau. Il y a 6 résultats où E se réalise et 6 où F se réalise. Noircissons toutes ces issues. Remarquez-vous quelque chose ? Nous avons noirci deux fois l’issue où les deux dés donnent 1. Pourquoi ? C’est que les deux évènements ont un élément commun et on devra faire attention de ne pas le compter deux fois. Cela nous donne la règle pour l’opération « ou » (…). C’est notre règle d’addition. La voici : P(E ou F) = P(E) + P(F) – P(E et F) » La règle suivante complète la précédente : P(E) = 1 – P(non E) Enfin, il convient de saisir une petite subtilité dans l’approche de P(E et F). E et F sont-ils dépendants ou indépendants ? Par exemple, dans notre tableau P(3) vaut 2/36. Mais si je lance d’abord le dé blanc et que j’obtiens 1, la probabilité d’obtenir, avec le second lancer, l’évènement P(3) vient de grimper à 1/6. « L’issue du premier dé a une influence sur la probabilité recherchée » Pour signifier que la probabilité de F influe sur la probabilité de E, on utilise cette notation : P(E\F). Alors pour deux évènements dépendants, on a : P(E et F)= P(E\F) * P(F) Et pour deux évènements indépendants : P(E et F) = P(E) * P(F)


Ces règles permettent de se sortir de pas mal de jeux, défis, estimations de la vie courante. Revoyez donc vos chances de trouver la combinaison du loto ou le nombre de jumeaux que

vous avez ou encore de répondre à cette question ‘vautil mieux marcher ou courir sous la pluie ?’

résultats avec un nombre de valeurs important, il va falloir employer d’autres outils pour ‘réunir, présenter et analyser des données’ : la statistique.

En revanche, pour vérifier l’intégrité d’un sondage ou de

Notions de statistique

Après le jet d’un dé, puis de deux, nous allons lancer 2 dés 1000 fois de suite en notant le résultat à chaque fois ! Allez hop, au boulot … Encore une fois j’attends … La courbe de Laplace-Gauss Cette fois-ci, la réponse peut être représentée par le dessin ci-contre. Il s’agit d’une courbe avec deux axes… ‘Oula, ça commence comme à l’école, là !’ Et pourtant ce n’est pas compliqué. L’axe horizontal en bas est gradué de 1 à 12, ce sont les différents résultats. Et les ‘bâtons’ associés représentent le nombre de résultats, il suffit de lire le nombre sur l’axe vertical. Ainsi vous pouvez lire la probabilité de chaque total au terme de 1000 lancers. Par-dessus les ‘bâtons’, est tracée une courbe qui suit presque le sommet des bâtons. Cette courbe est appelée courbe de distribution normale de Laplace-Gauss. Friedrich Gauss, tiens, tiens, encore lui… Cette courbe illustre la répartition aléatoire de nombreux faits humains ou non. Cette distribution aléatoire permet de justifier la qualité d’un échantillon d’un sondage par exemple. L’échantillon d’un sondage politique sérieux devra respecter des distributions gaussiennes sur plusieurs critères des membres de l’échantillon. Mais voici encore mieux, trois mesures qui permettent de déterminer LA valeur, LE

Probabilité(%)

20

15

10

5

0 1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

11

12

13

Résultats

résultat qui donne la tendance, LE nombre qui en résume 1000.

chacune des 3 selon qu’elle est avantageuse ou pas… L’auteur les présente ainsi :

Moyenne, médiane et mode ‘Euh, je n’ai pas eu la moyenne en Maths… désolé, P’pa …’ Encore mon pote Michel qui me racontait son enfance douloureuse. ‘Ouais, la mode, fashion, tout ça quoi !’, disait sa première copine. Quant à la Médiane Renault tout le monde connaît…

« La moyenne est simplement la valeur moyenne de toutes les données incluses dans l’ensemble. On l’obtient en additionnant toutes les valeurs des données et en divisant par le nombre de données. » Comme quoi, on aurait pu éviter quelques punitions étant gamins en argumentant que la moyenne n’était pas du tout à 10 mais plutôt à 7.9 … Enfin, bon, trop tard. « Si vous ordonnez vos données de la plus petite à la plus grande, vous trouvez facilement la médiane : c’est tout simplement la valeur telle que la moitié des données sont au-dessus

Bien, on reprend tout au départ : moyenne, médiane et mode sont trois mesures de tendance centrale. Mais chacune ne donne pas nécessairement le même résultat et on vous servira

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population : des résultats de dés, des avis sur un shampoing ou des résistances à la torsion des nouvelles matraques Tartagueule. Et c'est grâce aux mesures de tendances ou d'écart-type que nous pourrons à présent vérifier la justesse de l'échantillon de la population. Et c'est parce que les exemples d'échantillons biaisés ne manquent pas que l'auteur nous en propose plusieurs dont celui-ci :

d’elle et la moitié des données audessous. » « Le mode, finalement, c’est la valeur la plus fréquente à l’intérieur de l’ensemble. » Les différences peuvent être sensibles et voici un exemple de la répartition des salaires dans la Fabrique SCHPOUNTZ et des conséquences sur les mesures de tendance centrale. Ecart-type Armés de nos trois mesures, nous aurons besoin d’estimer également la dispersion de nos données et c’est une mesure nommée la variance qui permet de quantifier la dispersion. Le calcul de la variance est obtenu, accrochez-vous, « en faisant la somme des carrés des différences de chaque donnée avec la moyenne puis en divisant par le nombre de données ». Ainsi, plus la variance est élevée, plus les données sont dispersées. Et il se trouve que l’écart-type est la racine carrée de la variance. On a l’écart-type, c’est bon ! A quoi bon ? L’auteur nous l’explique :

« L’utilité de cette mesure est immense (…) figurez-vous que environ 68.2 % de vos données seront comprises dans un intervalle équivalent à l’écart-type, soit audessus, soit au-dessous de la moyenne. De plus, environ 95.4 % de vos données seront comprises dans un intervalle de deux écarts types par rapport à la moyenne. Enfin, 99.8 % de vos données seront comprises dans un intervalle de trois écarts types. Ce qu’on peut représenter ainsi : » Sondages et échantillons Mais qu'est-ce que les sondages sur le confort d'utilisation d'un shampoing et nos lancers de dés peuvent bien avoir en commun ? Le grand nombre de données et donc l'impossibilité de toutes les traiter par manque de temps, d'argent et autres contraintes et donc l'estimation par l'étude d'un échantillon. Nos outils mathématiques fraîchement acquis (dénombrement et présentation graphique des résultats) vont nous permettre d'estimer les propriétés d'une

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« Il y a quelques années, un sondage Gallup avec échantillon stratifié concluait que 33% de la population américaine ayant fréquenté l'université ne connaissait pas le système métrique. Un sondage mené en Californie par un quotidien établissait que 98 % de ses lecteurs le connaissaient. Les participants à ce dernier sondage était inviter à découper, remplir et renvoyer un coupon-réponse. On a ici toutes les raisons de penser que le sondage du journal est biaisé et que les personnes qui ne connaissent pas le système métrique s'en sont auto-exclues. »


« Utilisant des méthodes connues de lui seul, notre enquêteur nous a apporté de fort intéressantes statistiques. » Marcel Gotlib. Dingodossiers

Il parvient à montrer que de nombreux faits, dont les sondages, méritent que chaque lecteur prenne une calculette et vérifie les données pompeusement annoncées. Baillargeon cite des valeurs de confiance pour un échantillon : 1500 personnes et une sélection respectant au maximum le hasard tel que le sondage par téléphone et depuis quelques années par Internet. Mais même lorsque l'échantillon est correctement sélectionné, recherchez toujours la question biaisée ! Toutes les questions ne seront pas aussi clairement formulées que celle que Baillargeon s'amuse à écrire: « Compte tenu de l'augmentation du nombre de dangereux anarchistes et de l'efficacité démontrée des matraques Bing pour les ramener à la raison d'Etat, approuvez-vous le remplacement des matraques désuètes de la Police par les économiques et ergonomiques matraques Bing ? » Essayez de remplacer « matraque Bing » pas « pistolet Tazer » et on croirait lire la pub parue l'an dernier… Et souvenez-vous qu'Eisenhower mettait en garde dans les années soixante sur le risque de l'utilisation des sondages d'opinion en politique. Il pensait qu'ils étaient de nature à orienter l'opinion publique. A juste titre ?...

Revenons à nos séries de données. Après les avoir rangées, évaluées, après avoir choisi un échantillon fiable, nous allons apprendre grâce à l'auteur à rechercher la présence de corrélation entre deux propriétés et ensuite nous observerons un phénomène étonnant : la régression vers la moyenne. La dépendance statistique et les corrélations Causalité ou corrélation, la différence est nette et un bon exemple vaut mieux qu'on long discours … Voici une exemple de plusieurs interprétations au sujet de la possible corrélation de deux variables : « Imaginez qu'une étude auprès des étudiants (…) montre que la consommations de cannabis est corrélée avec des résultats scolaires inférieurs à la moyenne. Il se peut que le pot (« joint » en québecois ndlr) soit la cause de ces moins bons résultats. Mais il se peut aussi que le fait d'avoir de moins bons résultats conduise à faire la bamboula et fumer du pot. Ou encore que les gens les plus sociables tendent à fumer du cannabis et à prendre leurs résultats moins au sérieux. » La causalité est une relation beaucoup plus forte qui lie deux évènements : A cause B. Alors que « quand il est avéré que A et B sont corrélés, cela peut signifier différentes choses : Que A cause B ; Que B cause A ; que A et B sont accidentellement liés sans avoir entre eux de liens de causalité ; Que A et B dépendent d’un troisième facteur C. » Mais la confusion entre corrélation et causalité doit à présent mettre la puce à l'oreille

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du lecteur du Petit cours d'autodéfense intellectuelle. Observez le nombre de superstitions construites sur des corrélations de fait et non des causalités … La régression vers la moyenne et la superstition ‘Oh mais qu'est-ce qu'il est grand votre fils ! C'est bien normal, son père est très grand lui aussi ...’ Exemple flagrant de régression vers la moyenne puisque les études prouvent que ce qui est vrai pour les humains assez grands ou assez petits devient moins vrai pour les gens très grands ou très petits. En fait, les hommes très grands ont des enfants moins grands qu'eux et inversement, des hommes très petits auront des enfants moins petits qu'eux. Cette idée met en avant le fait que les valeurs extrêmes d'une série de données résultent de conditions exceptionnelles. Leur probabilité étant faible, ces évènements se produisent peu souvent. Et de citer cette anecdote : « Les sportifs de haut niveau, paraîtil, redoutent comme la peste la proposition de faire la première page de Sports Illustrated. On comprend aisément pourquoi. Etre invité à y figurer fait suite à des performances sportives exceptionnelles qui, naturellement, tiennent à l'heureuse combinaison d'une grande variété de facteurs. Ces résultats tendront donc à être suivis par de moins exceptionnelles performances. Ce n'est donc que par pure superstition que d'attribuer cette baisse de performance à leur apparition sur la couverture du célèbre magazine. »


Illustrations et graphiques : ça vaut parfois mille maux ... Se faire berner par des chiffres est énervant mais par un dessin ou un graphique, c'est presque indolore… Et oui, ces supports sont conçus pour faire passer rapidement l'information et si la représentation est inexacte, votre représentation des faits le deviendra … « Etablissez d'abord soigneusement les faits après quoi vous pourrez les déformer comme bon vous semble. » Marc Twain Péril des illustrations A vous de trouver la technique de manipulation commune à ces deux illustrations : Et oui, alors que la longueur du billet ou la largeur de la pièce ont diminué des pourcentages indiqués (la largeur est divisée environ par deux), la surface des billets ou pièces diminue beaucoup plus vite (la surface est divisée environ par 4) ce qui induit la représentation d'une monnaie particulièrement faible… C’est un cas assez fréquent car souvent, par souci d’homogénéité du dessin, on choisit d’accentuer ou de diminuer toutes les dimensions des objets pour garder les proportions mais les conséquences sont importantes. Graphiques et tableaux C’est un ‘bel effort’ qui vous attend… ‘Effort’ car dorénavant, vous guetterez les graphiques pour mieux regarder de quoi ils sont faits, leurs axes notamment… Mais ‘beau’ car vous retirerez de vos observations une foule d’informations et vous aurez

réussi une belle intellectuelle…

esquive

Les graphiques sont présentés de manière à mettre en avant un point précis : la baisse du CAC 40, l’augmentation du taux de CO2 atmosphérique ou les bénéfices d’un marchand de parpaings. Et bien évidemment, on nous la fait belle ! Vas-y que je te fais passer une petite pointe sur une grande ligne droite pour le col du Galibier grâce à un zoom sur la dernière

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semaine… Ou alors l’inverse, nous faire débattre sans fin sur les petits dunes en bas d’une grande descente, pire que celle de M. Grenelle c’est dire le ravin… Ce deuxième chapitre nous laisse sur notre faim car il y a forcément une foule d’évènements que l’on aurait pu traiter avec la même approche… Fin

du

trip

numérique.


Ces conclusions semblent-elles acceptables compte tenu des données ? Sont-elles plausibles et conforme à ce qui est d’ordinaire admis dans la littérature ? Sinon, le raisonnement est-il à la hauteur du caractère hors de l’ordinaire de ce qui est avancé ? Le cas échéant, les conclusions répondent-elles à la question qui était posée ?

Quelques règles d’or La source de l’information Qui a produit ces données ? La personne qui les présente elle-même ? Quelqu’un d’autre ? En son nom personnel ou au nom d’un organisme ? Quelle est la réputation de cet organisme ?A-t-il ou non des intérêts dans la question discutée ou encore un agenda plus ou moins caché ? A-t-il fourni les données, leur interprétation, ou les deux ? En ce dernier cas, nous propose-t-on une interprétation des données distincte de celle avancée par l’instance qui les a produite ? Quels biais, conscients et inconscients, pourraient affecter la présentation des données ? Combien de cas ont été étudiés ? Comment les a-t-on réunis ? Est ce suffisant ?

Les données : aspects quantitatifs Si on donne des pourcentages, donne-t-on aussi les nombres absolus afférents concernés ? Si on fait état d’une augmentation ou d’une diminution en pourcentages, précise-t-on aussi, chaque fois, à partir de quel nombre on a calculé ? Les explications données de ces changements sontelles les seules possibles ? A-t-on tenu compte de ce que d’autres explications sont possibles ? Y a-t-il seulement quelque chose à expliquer ou se trouve-t-on plutôt devant un phénomène qui ne demande pas d’explications ? Comment, éventuellement, l’échantillon a-t-il été constitué ? Quelle mesure de tendance centrale a été utilisée ? Est-ce le bon choix ? Quel est l’écart type ? Les limites supérieures et inférieures des données sont-elles précisées ? Une relation de cause à effet est-elle avancée ? Comment l’a-t-on établie ? D’autres facteurs auraient-ils dû être considérés ? La précision à laquelle on aboutit est-elle plausible compte tenu de l’instrument de mesure utilisé ?

Le contexte Les données sont-elles contextualisées ou non ? Si c’est le cas, est ce que cela est pertinent ? Que savez vous du sujet dont il est question ? Serait il souhaitable d’en avoir plus de connaissances afin de juger des chiffres ? Connaissez vous d’autres données se rapportant au même sujet qu’il serait utile de garder en mémoire pour fins de comparaison (des données sur le même sujet mais sur une autre période de temps, ou pour un autre pays ou une autre province, par exemple) ? Les données : aspects qualitatifs

Les graphiques, schémas, illustrations

Sont-elles plausibles ? Semblent-elles complètes ou quelque chose de potentiellement important est-il absent ? A-t-on omis de fournir certaines informations qui pourraient être en faveur d’une interprétation plutôt que d’une autre ? Pourrait-on raisonnablement faire dire aux mêmes chiffres autre chose que ce qui est affirmé ? A-t-on tenu compte de tout ce qui doit raisonnablement être considéré pour aboutir au chiffre qu’on nous fournit et à l’interprétation qu’on en propose (par exemple l’inflation) ? Si on compare les données sur une période de temps, la définition de ce qui est comparé est-elle constante ? Si on la change, ce changement est-il raisonnable, pertinent, justifié, pris en compte dans les calculs ? La définition de ce qui est mesuré est-elle raisonnable et pertinente ? Peut on raisonnablement conclure que l’instrument de mesure utilisé est fiable ? Valide ? Propose-t-on un résumé des conclusions ? Semble-t-il équitable ? Comment, dans quelles conditions et dans quel ordre les questions ont-elles été posées aux sondés ? Comment la question des indécis a-t-elle été abordée ? Qui a commandé cette enquête et qui en a remboursé les coûts ? Combien de personnes ont refusé de répondre à chacune des questions ?

Sont-ils clairs ? Conformes au texte ? Les illustrations, éventuellement, sont-elles proportionnées ? L’axe des Y a-t-il été trafiqué ? Un sondage Quel sujet aborde ce sondage ? Ce sujet intéresse-t-il ou préoccupe-t-il vraiment les gens ? Quel public a été étudié ? Quelles méthodes d’échantillonnage, d’enquête, d’analyse ont été retenues ? A quelle(s) date(s) l’enquête a-t-elle été faite ? Quel est le taux de réponse ? Combien de personnes ont été interrogées ? Quelles questions leur ont été posées ? Ces questions sont-elles claires ? Sont-elles tendancieuses ? Quelles sont les limites de l’interprétation des résultats obtenus ? Selon les réponses que vous obtiendrez, vous pourriez aussi avoir envie de poser les questions suivantes : Ces questions – ou des questions similaires – ont-elles déjà fait l’objet d’un sondage ? Quels étaient alors les résultats ?

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L’expérience personnelle ‘Je le sais, je l’ai vu !’ ou ‘je le sais, je l’ai fait moi-même !’. Combien de fois avons nous entendu – ou prononcé – ces mots ? « Il n’y a plus de doute que l’expérience personnelle (et son souvenir) soit une des sources de notre connaissance empirique et immédiate, pas de doute non plus qu’elle entre en jeu dans l’élaboration du savoir scientifique. D’ailleurs, il est raisonnable de penser que le fait de pouvoir s’orienter correctement dans le monde par nos sens en distinguant le réel de l’illusoire, le vrai du faux, nous confère un énorme avantage évolutif. Dès lors, il n’est pas étonnant que nos organes de perception soient de si formidables machines, assez fiables pour nous permettre d’agir efficacement sur le monde. (…) Pourtant, le recours à l’expérience personnelle pour justifier nos croyances n’est pas sans danger. La connaissance qu’on en tire est limitée, surtout si on la compare à des formes de savoirs plus systématiques, en particulier la connaissance scientifique. En fait, l’expérience personnelle est loin de « Le vrai penseur critique toujours conférer à nos croyances le degré de certitude qu’on voudrait fonder sur elle. admet ce que peu de gens Chacun de nous sait d’ailleurs très bien que nos sens peuvent nous tromper, notre sont disposés à reconnaître : à savoir que nous ne devrions souvenir ne pas correspondre à ce qui c’est vraiment passé, notre jugement s’avérer pas nous fier de manière erroné. Il est donc important de connaître et de comprendre les limites du recours à routinière à nos perceptions et l’expérience personnelle pour justifier les croyances. à notre mémoire » James E. Alcock Il y a même lieu de penser que la prolifération de tant de croyances irrationnelles trouve dans la méconnaissance de ces limites un de ses terreaux privilégiés. » Percevoir, se souvenir et juger… Trois activités qui nous semblent distinctes et naturelles. Et pourtant la ligne de démarcation est beaucoup moins nette que l’on aimerait le croire (par exemple : percevoir et se souvenir, c’est aussi juger !) et ces activités reposent autant sur les substrats culturels et psychologiques que sur les organes qui nous composent.

Percevoir Ce n’est un secret pour personne que nos sens sont faillibles. Et pourtant, quelle foi on place en eux ! ‘Mais puisque je te dis que je l’ai vu !’ Entendons nous bien, nos organes sensoriels sont de petits bijoux, délicats et efficaces. Mais parfois, ils nous trompent, et quand ce n’est pas le cas, bien plus souvent, c’est notre cerveau qui nous joue des tours (et des détours) ! Et oui, car toute l’information passe par le cerveau, qui la trie, la traite et la présente. « La perception est une construction. C’est là un des plus précieux enseignements que les penseurs critiques ont appris de la psychologie. Depuis longtemps, en effet, les psychologues ont mis en évidence le caractère construit de nos perceptions, nous permettant de mieux saisir comment et dans quel mesure notre savoir, nos attentes et nos désirs, notamment, sont mis en jeu dans nos perceptions. Dès lors, il vaut mieux comprendre ces perceptions comme des modèles du monde extérieur, hautement abstraits et construits, plutôt que comme des copies toujours fiables de celui-ci. » La constance perceptuelle Une pomme est rouge. Nous la percevons comme telle parce que dans « des conditions normales, les longueurs d’onde qui correspondent au rouge sont renvoyées de la pommes à l’œil. » Mais que se passe-t-il si l’on change les conditions d’observation, la lumière en particulier ? On continue de percevoir la pomme comme étant rouge – c’est ainsi que le cerveau nous la présente. Il sait qu’elle est rouge et c’est ainsi que nous

allons la percevoir, bien que cela ne corresponde pas avec le signal reçu par le nerf optique. « De la même façon, le fait que nous percevions comme constante la taille des objets qui s’approchent ou s’éloignent est le résultat d’une construction élaborée. Notre cerveau jugent que ces objets restent de taille constante, même si les images reçues par la rétine ne le sont pas. (…) De nombreuses et parfois assez spectaculaires illusions sont expliquées par ce phénomène – ce qui

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n’a pas échappé aux illusionnistes, bien sûr. » « On appelle constance perceptuelle cette tendance que nous avons de voir des objets familiers comme ayant une forme, une taille ou une couleur constante, indépendamment des changements de perspective, de distance ou d’éclairage que subissent ces objets. Notre perception de l’objet se rapproche alors bien davantage de l’image générale mémorisée de cet objet que du stimulus réel qui frappe notre rétine. » Bruno Dubuc


Illusions d’optique Les illusions d’optique sont bien plus que de simples divertissements. Leur étude systématique, notamment par les peintres de la Renaissance nous a beaucoup appris sur le caractère construit de nos perceptions. « On sait bien aujourd’hui, en particulier grâce à la psychologie de la forme, que nous tendons à mettre de l’ordre dans nos perceptions et à les organiser, par exemple, comme fond et forme. Lorsque le contenu et la forme sont instables, nous percevons alternativement deux choses dans la même image – le contenu devenant la forme et la forme le contenu – lorsque nous passons de l’une à l’autre. » Cet exemple, où l’on peut voir successivement une jeune fille et une vieille dame, est sans doute le plus connu :

C’est encore au caractère construit des perceptions qu’on devra de comprendre commet apparaît le triangle dans l’exemple qui suit (c’est notre cerveau qui le construit) :

Les formes, les couleurs, la réflexion, le mouvement… Il y a de nombreux facteurs sur lesquels il est possible de jouer pour distordre les perceptions. « Sachant tout cela, nous admettrons que nos perceptions, quoique fiables en général, peuvent aussi nous induire en erreur. Les exemples abondent. » Pareidolia Avez vous déjà vu le visage dans la lune ? Ou Jésus Christ dans une chips (et pourquoi pas Elvis) ? Vous avez peut-être bien reçu une ‘visite’, mais il est fort possible que vous ayez succombé à la « puissance de cette capacité humaine à reconnaître des images dans des formes aléatoires et des stimuli imprécis. On l’a baptisée

pareidolia. Il n’est pas besoin d’aller bien loin pour la rencontrer : chacun de nous en a fait l’expérience en s’amusant, enfant, à repérer des formes dans les nuages. » Ou en croyant voir une forme humaine dans une ruelle sombre, avant de se rendre compte qu’il ne s’agissait que de mobilier urbain. « Dans toute masse de données chaotiques, il est très facile de noter des phénomènes qui nous semblent remarquables à un titre ou à un autre, sans qu’ils le soient nécessairement… » Un peu de magie Même « des chercheurs, parfois éminent, se sont laissés berner par des charlatans ». Parce qu’ils avaient « une excessive confiance dans leurs propres perceptions sensorielles », mais aussi parce qu’ils ne connaissaient pas les tours, même les plus couramment employés. Si on cherche à vous mystifier, « Etudier un peu de magie devient ainsi un geste d’autodéfense intellectuelle ; et si vous êtes un chercheur examinant des personnes assurant posséder des pouvoirs paranormaux, vous assurer du concours d’un magicien est une précaution méthodologique indispensable. »

Se souvenir La mémoire a longtemps été étudiée principalement en terme de capacité de stockage. « Plus récemment cependant – dans les dernières décennies du vingtième siècle –, sous l’influence de la psychologie cognitive, on a développé de nouvelles méthodes et de nouvelles approches du sujet (…) Disons le d’emblée : ici encore, ce qui est mis en évidence, c’est le caractère construit de nos souvenirs et l’influence que nos attentes, désirs, croyances et savoirs peuvent avoir sur eux » Formulation de la question Si on demande à une personne de se souvenir d’un événement dont elle a été témoin, la façon dont on formule la question influe sur la réponse ! « Par exemple, à la question : ‘à quelle vitesse les voitures allaient-elles quand elles se sont fracassées (smashed) ?’ les gens donnaient, en

moyenne, une vitesse estimée plus rapide que lorsque la question était formulée de manière plus neutre, par exemple ainsi : ‘à quelle vitesse les voitures allaient-elles quand elles se sont percutées (hit) ?’ Mieux : à la suite de la première question, plus de gens assuraient avoir vu du verre brisé alors qu’il n’y en avait pas ! »

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Mésinformation Les travaux du même chercheur (Elizabeth Loftus) ont mis en évidence qu’il est tout à fait possible d’implanter de faux souvenirs dans la mémoire de quelqu’un. « Plus troublant encore : on a réussi à implanter de faux souvenirs substantiels, c’est-à-dire des souvenirs


d’événements récents ou particulièrement hors du commun (…) Les implications pratiques de tous ces résultats sont aussi nombreuses qu’importantes (…) D’où, encore une fois, l’importance

cruciale de distinguer le vrai du faux, le plausible de l’improbable, et de ne

pas se fier exclusivement aveuglément à cette tâche. »

et

« Nos résultats montrent que changer les croyances ou les souvenirs peut avoir de lourdes conséquences sur les comportements ou les pensées futures. Quand vous changez de souvenirs, cela vous change. » E.F.Loftus

Juger « Nous construisons des ‘théories’ ou, si vous préférez des ‘schémas explicatifs’ pour comprendre et interpréter le monde qui nous entoure. Leur utilité est énorme : ils permettent de mettre de l’ordre dans notre environnement et d’y évoluer de manière efficace. Il arrive cependant que des faits imposent de revoir ces schémas. Or divers phénomènes montrent que nous sommes parfois très malhabiles, voire récalcitrants, à le faire, ce qui nous conduit parfois à nier l’évidence (…) Cela se traduira par une tendance à retenir volontiers des faits qui sont immédiatement disponibles, à ne considérer que certains d’entre eux, particulièrement spectaculaires ou frappants pour toutes sortes de raisons, au détriment de données plus fiables et dignes de confiance, mais aussi plus éloignées et moins extraordinaires. Si vous ne lisez que certains journaux, par exemple, vous croirez que le nombre de crimes contre la personne est chez nous en hausse fulgurante – alors qu’il diminue depuis des décennies. Ce refus de l’évidence peut prendre des formes encore plus étonnantes, avec pour conséquence de nous amener à ne pas prendre en compte ce qui infirme nos convictions les plus chères ou, au contraire, à ne considérer que ce qui les confirme. » La dissonance cognitive C’est au milieu du 20e siècle que ce concept a été mis en avant par Leon Festinger. « Imaginez une situation ou vous entretenez deux idées, croyances ou opinions incompatibles. Par exemple, vous êtes très attachés à l’opinion X mais, simultanément, vous constatez bien que X est faux en vertu de faits observables. Ou encore, imaginez une situation où vos convictions sont en contradiction avec votre comportement. Il en résulte, inévitablement, une tension, un malaise. Selon la théorie de la dissonance cognitive, vous chercherez à faire disparaître ou à tout le moins à minimiser cette tension, de la manière la plus simple et la plus efficace possible. Cela peut se faire de diverses manières. Par exemple, si nous jugeons un de nos comportement immoral ou stupide, nous pourrions changer de point de vue de manière à le trouver juste et sensé. Placés devant une nouvelle donnée, deux personnes « - J’ai fait ceci, dit ma mémoire. - C’est impossible, dit ma conscience. Et c’est ma mémoire qui cède. » F. Nietzsche

adhérant à deux croyances opposées tendront chacune à y voir ce qui confirme sa propre position et à ignorer ce qui l’infirme. Notre capacité à inventer des raisons justifiant nos comportements autrement inacceptables à nos propres yeux joue un rôle de premier plan dans la dissonance cognitive. Celui qui se perçoit comme doux et humain trouvera à sa victime des défauts pour justifier la violence qu’il a utilisé à son encontre. » L’effet Forer Nommé ainsi d’après le professeur de psychologie B.R. Forer, à cause d’une expérience qu’il a réalisé dans les années 40 : « Forer a d’abord fait passer à ses étudiants un test de personnalité. Puis a remis à chacun le description écrite de sa personnalité, telle que le texte permettait de l’inférer. Les étudiants devaient évaluer ce texte et dire s’il leur semblait avoir cerner adéquatement leur personnalité en lui attribuant une note de 1 (la moins bonne) à 5 (la meilleure). Il lui donnèrent en moyenne 4.2 sur 5, résultat confirmé par des centaines de répétitions de l’expérience. Quel test de personnalité remarquable, non ? »

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Et bien non. C’était un tissu de mots creux, de formules vagues et imprécises : tout le monde avait reçu le même ! « On l’aura compris, l’effet Forer est cette tendance à accepter comme nous concernant et à donner pour précises des descriptions ou analyses vagues et générales qui s’appliqueraient à n’importe qui. » L’effet Pygmalion « Dans la mythologie grecque, le roi Pygmalion, malheureux de ne trouver aucune femme à la hauteur de ses espérances, fait construire une statue d’ivoire représentant, à ses yeux, la femme idéale (selon une autre légende, il la sculpte lui-même). Mais il en tombe éperdument amoureux et son malheur est alors plus grand encore. Voyant cela Aphrodite, la déesse de l’amour, vient à son secours en donnant vie à la statue et en la rendant amoureuse de Pygmalion. On peut lire cette histoire comme une métaphore des rapports du créateur avec sa création, mais aussi comme un rappel du rôle que peuvent jouer nos attentes dans la définition d’autrui (…) Doit-on donner raison au mythe et au dramaturge ? Est-il vrai que nos attentes ont ce pouvoir


et, si c’est le cas, dans quelle mesure ? Des arguments avancés par les sciences sociales incitent à répondre oui à la première de ces questions et à penser que ce pouvoir peut parfois être immense (…) Le psychologue Robert Rosenthal, travaillant pour sa part avec des rats de laboratoire auxquels il enseigne à se déplacer dans un labyrinthe, s’est demandé si les croyances et les attentes des chercheurs par rapport à leurs sujets influent sur les performances de ces derniers. Pour le savoir, il a confié de façon aléatoire 60 animaux à 12 chercheurs, en disant à la moitié d’entre eux que leurs sujets étaient doués, aux autres qu’ils étaient stupides. Les résultats obtenus ont magistralement confirmé l’hypothèse d’un ‘effet Pygmalion : les rats qu’on croyait doués ont progressé deux fois plus rapidement que les rats qu’on croyait stupides. » La même expérience a été réalisée sur des petits humains dans une école primaire, les résultats sont presque aussi bons ! L’expérience de Milgram « Nous sommes au milieu des années 1960, à l’Université Yale. Vous avez répondu à une petite annonce parue dans un journal et vous vous présentez au laboratoire de psychologie pour participer à une expérience portant sur les effets de la punition sur l’apprentissage. Un autre volontaire est là et un chercheur en blouse blanche vous accueille. Il vous explique que l’un de vous deux va enseigner à l’autre des suites de paires de mots et qu’il devra le punir s’il se trompe, en lui administrant des chocs électrique d’intensité croissante. Un tirage au sort vous désigne comme le professeur. (…) Vous retournez ensuite dans la pièce adjacente avec le

chercheur qui vous a accueilli. Il vous installe devant la console que vous opérerez. Les chocs que vous donnerez s’échelonnent de 15 à 450 volts, progressant par 15 volts. Des indications sont inscrites à côté des niveaux : ‘choc léger’, ‘choc très puissant : danger’. A partir de 435 volts, une seule inscription : XXX. L’expérience commence. Chaque fois que l’élève se trompe, vous administrez un choc, plus fort de 15 volts que le précédent. L’élève se plaint de douleurs à 120 volts ; à 150 volts, il demande qu’on cesse l’expérience ; à 270 volts, il hurle de douleurs ; à 330 volts il est devenu incapable de parler. Vous hésitez à poursuivre ? Tout au long de l’expérience, le savant n’utilisera que quatre injonctions pour vous inciter à continuer : ‘veuillez poursuivre’, ‘l’expérience demande que vous poursuiviez’, ‘il est absolument essentiel que vous poursuiviez’, ‘vous n’avez pas le choix, vous devez poursuivre’. Vous l’avez deviné : le tirage au sort était truqué, l’élève est un complice, un comédien qui mime la douleur. Bref, c’est vous qui êtes le sujet de cette expérience. Avant de la réaliser, Milgram a demandé à des adultes de la classe moyenne, à des psychiatres et à des étudiants jusqu’où ils pensaient qu’ils iraient. Il leur a aussi demandé jusqu’où ils pensaient que les autres iraient. Personne ne pensait aller, ou que les autres iraient, jusqu’à 300 volts. Mais lors de l’expérience menée avec 40 hommes, âgés de 20 à 55 ans, 63% allaient jusqu’au bout, administrant des décharges de 450 volts. » Quelle est la leçon à retenir ? « Il faut toujours penser avant d’obéir, toujours se demander si ce qu’on nous demande est justifié,

même si la demande émane d’une autorité prestigieuse. » Au delà de ce constat de bon sens, cette incroyable expérience soulève tout un tas de questions dérangeantes. Sur la capacité de légitimation de l’autorité, sur notre capacité à la violence une fois que nous sommes débarrassés de la responsabilité de nos actes… L’expérience de Asch « Vous êtes encore une fois volontaire pour une expérience. On vous conduit dans une pièce où se trouvent neuf chaises disposées en demi-cercle. On vous installe sur l’avant-dernière et peu à peu, tous les sièges sont occupés par d’autres participants. On vous projette alors deux cartes simultanément. Sur la première figure une seule ligne, de 8 pouces ; la deuxième comporte trois lignes, de 6, 8 et 10 pouces respectivement. On vous demande d’indiquer la ligne de la deuxième carte qui correspond à celle de la première. Facile comme tout ! Les participants situés à l’autre bout du demi-cercle se prononcent avant vous. Stupeur : ils ne donnent pas la bonne réponse. Tous optent pour la mauvaise ligne. Bien entendu, ce sont des complices, encore une fois. La question est : que ferez-vous lorsque ce sera votre tour de parler ? Ici encore, les résultats de l’expérience, de manière récurrente, ont été troublants. Plus du tiers des sujets se ralliaient à l’opinion du groupe ; 75% se ralliaient au moins une fois. » C’est bien sûr les méfaits du conformisme qui sont soulignés par cette expérience. Et donc la difficulté à ‘penser contre le courant’.

« Les limites de notre expérience personnelle – le caractère constructif de la perception, de la mémoire, les effets du stress, l’impact des attentes et des croyances, l’attention sélective, notre difficulté à évaluer les probabilités, la validation subjective, les états de conscience altérée et bien d’autres encore – nous conduisent [au principe suivant] : Il est raisonnable d’accepter l’expérience personnelle comme une source fiable de données, seulement si il n’y a pas de raison de douter de sa fiabilité. Parmi les raisons d’en douter on compte, en plus de celles qui ont déjà été notés : les mauvaises conditions d’observation (…) et tout ce qui diminue physiquement l’observateur (…) ou qui entre en conflit avec d’autres propositions que nous avons de bonnes raisons de tenir pour vraies. » Schick et Vaughn

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La science empirique et expérimentale Si les mathématiques ne vous effraient plus à présent, il y a peut être encore un fantôme dans le placard ? Non ? Vous ne voyez pas… Neurochimie, Physique nucléaire, Pharmacologie, Astronomie… Je m’arrête avant que vous ne jetiez Belba dans un coin. La science a engendré des petits et ces petits sont particuliers, très différents de ‘Papa Biologie du collège’ ou ‘Maman Physique du lycée’. Si bien qu’on ne les comprend pas et que l’on se tourne plutôt, par exemple, vers ‘Tata Astrologie’ qui est si claire et agréable… L’auteur expose également ce fait : « Finalement, la rationalité elle-même, celle que la science s’efforce précisément de mettre en œuvre, est aujourd’hui l’objet d’attaques de fond dans certains milieux… Intellectuels ou académiques. En général, la science et la raison sont alors données pour de sordides masques idéologiques couvrant diverses dominations – occidentale, mâle, capitaliste, etc. ». C’est pourquoi, aussi bien pour l’astrologue que pour l’astronome, une vérification des principes, méthodes et conclusions par un tiers est indispensable. C’est le travail de l’épistémologue. Ce chapitre ne pourra traiter toutes les sciences mais avec quelques outils en plus et des exemples mémorables, vous aiguiserez dangereusement votre esprit et l’on ne vous fera plus le coup de : ‘Le 22 Août prochain entre 2h et 4h du matin, à ne pas rater ! Mars « Si j’ai appris une chose au cours de ma aura la taille de la Lune dans le ciel !’ Je vous le dis, ne rester vie, c’est que toute notre science, par dehors pour ça, vous allez choper mal aux cervicales et confrontée à la réalité, apparaît primitive bousiller votre 23 Août… Vérifiez votre source et cherchez et confuse - et pourtant c’est ce que nous possédons de plus précieux. » plutôt un club d’astronomes amateurs à côté de chez vous Albert Einstein pour observer, rien qu’une fois, Mars avec… un télescope, c’est irréel !

La science et l’expérimentation Une petite expérience de pensée … Vous avez pris un pari crétin mais ennuyeux : ‘Je donne 50 000 euros au premier qui me prouve que l’astrologie est juste et fiable !’. Humm, ‘crétin’ pour le prix car on ne joue pas avec l’argent ! Et ‘ennuyeux’ car, si ça se sait, vous allez avoir une foule de candidats ! L’un d’eux vous laisse bouche bée. Il arrive avec les témoignages écrits de 10 personnes à qui les prédictions faites se sont avérées exactes. Est-ce suffisant pour lui donner 50 000 euros ? Pas vraiment… Il connaît trois de vos amis qui vous en disent le plus grand bien. 50 000, oui ou non ? Toujours pas… Et en plus, il vous fais une lecture de votre ‘ligne temporelle’ et commence à décrire à merveilles les tensions avec votre belle-mère, le stress dans votre travail et même votre destination de vacances ! Alors, vous les donnez ou pas ces 50 000 euros ?

Tout vérifier : les conclusions, les résultats, les témoignages et les témoins, les méthodes et vos méthodes aussi … Y’a du pain sur la planche mais ça vaut bien 50 000 euros. L’expérimentation avec contrôle des variables Dans votre cas, il va falloir passer votre candidat à la moulinette et vérifier tout ce qui est ‘variable’ durant les expériences de votre astrologue candidat au jackpot : en caleçon le candidat, dans une pièce coupée de l’extérieur et des ondes radios, les yeux bandés et les cobayes de votre candidat subiront le même sort. Il faudra ensuite vérifier les liens de

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chaque cobaye avec le candidat puis vérifier la justesse des prédictions pour chacun, etc. Beaucoup de variables … L’expérimentation avec groupe de contrôle Mais j’y pense, s’il est si fort, c’est peut-être parce que cet astrologue est très habile et qu’il parvient à orienter les cobayes vers des futurs qu’ils désirent à tout prix réaliser… Comment vérifier cela ?… Il faudrait choisir deux personnes qui soient interrogées par l’astrologue mais une seule des deux se verrait révéler la prédiction. On regarderait ensuite l’évolution des deux


personnes vers leurs prédictions ou pas. On crée ainsi un ‘groupe de contrôle’ qui reste dans les mêmes conditions sans subir l’expérience. L’expérimentation en double aveugle Toujours justes ces prédictions … Même avec l’expérience en aveugle, les résultats sont corrects sauf une fois, il avait annoncé le décès par étouffement du voisin de Paul avec un jour de retard ! Donc vous avez gardé votre chèque ! Et bien vous venez peut-être de fermer la porte au nez d’un expert en prédiction qui devrait

réclamer plus fort que ça son chèque. C’est peut-être parce que vous ne cherchiez qu’une chose, un résultat différent de la prédiction et que votre méthode n’est faite que pour ça et que vous être très influencé par le chèque de 50 000 euros, mais vous avez tort. L’expérimentateur influe toujours sur le résultat, on a donc inventé l’expérimentation en double aveugle. Par exemple un pharmacien ne sera pas au courant mais 1 boite sur 4 de tel médicament est une boite de pastilles de sucre : ceci afin de vérifier l’efficacité de tous les médicaments sans que le

pharmacien influe sur les résultats. Même l’analyste qui traite les résultats ne connaîtra pas le nom du médicament dont il est en train d’analyser les résultats. Il y a beaucoup de méthodes toujours plus élaborées mais celles-ci permettent de cerner la complexité autant méthodologique que philosophique du champ de l’expérimentation. Cette complexité tient également à ce que ces méthodes ont été développées et affinées depuis des centaines d’années par les plus grands scientifiques.

Science et épistémologie « La science permet bien de répondre, avec rigueur et objectivité, à certaines questions. Mais celles-ci ne sont pas les seules questions qui méritent d’être posées, ni les seules questions importantes que l’humanité se pose, encore moins les seules auxquelles elle a profondément besoin de répondre. » Manon Boner-Gaillard

L’auteur nous met en garde sur la suite : « Je suis bien conscient d’aborder ici des problèmes techniques et difficiles, dont un bon nombre sont d’ailleurs toujours chaudement débattus par les spécialistes. Mais il me paraît nécessaire dans un ouvrage comme celui-ci de donner au moins quelques balises sur ces questions. » La science et les sciences Un seul mot désignant d’abord ‘un mode de connaissance visant l’objectivité, qu’elle cherche à atteindre par divers moyens’ mais aussi de façon abusive ses applications pratiques et techniques alors que les termes ‘technologies’ ou ‘sciences appliquées’ sont plus adaptés. Aucune vérité scientifique n’est infaillible. Il est bon de le rappeler car la science est construite sur des observations qui par essence sont faillibles ou des résultats mis en évidence par elle-même. Et pourtant, de ces observations ont découlé des lois vérifiables par l’expérience. Ces lois énoncées par les scientifiques étaient parfois contre intuitives

mais face à leur utilisation et à la justesse des expériences ou prédictions, elles se sont imposées.

L’astronomie classique est même un exemple de science reposant presque entièrement sur des observations !

Pour distinguer les sciences les unes des autres, l’auteur propose de différencier les sciences formelles et les sciences factuelles. Les sciences formelles telles que la logique ou les mathématiques reposent sur des axiomes à partir desquels sont formulées des hypothèses puis des déductions dans des systèmes immatériels et parfois volontairement abstraits. Les sciences factuelles tirent leur nom des faits sur lesquels elles reposent. Ainsi, la zoologie ou l’astronomie qui sont construites sur des lois à partir de faits observés.

Trois importants fondements de la science empirique et expérimentale L’auteur tient à présenter ces « présuppositions raisonnables mais indémontrables au sens strict du terme » :

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« 1. Il existe un monde réel, indépendant de nous, de nos croyances, représentations, sentiments, opinions, cadres conceptuels et ainsi de suite. 2. Certaines de nos propositions décrivent (des états de) ce monde réel ; elles sont en principe vraies ou fausses, selon que ce qui est affirmé


est conforme ou non à ce qui s’observe véritablement dans le monde réel. 3. Nous pouvons communiquer aux autres ce que nous pensons avoir découvert, et les autres peuvent à leur tour entreprendre de le vérifier. » La première idée est simple : ‘Est-ce que la rivière s’écoulerait si personne n’était là pour la regarder s’écouler ?…’ Pilule bleue, pilule rouge, tout ça. Mais la réalité du monde est un préalable pour faire des expériences sur le monde réel. La seconde idée l’est moins … Elle s’appuie sur ‘la conformité ou l’adéquation de notre pensée aux choses’ ou ce que l’auteur appelle encore le ‘principe de correspondance-vérité’. Si vous aimez les belles phrases, Aristote voyait la science ainsi : « dire de ce qui est ce que cela est et de ce qui n’est pas que cela n’est pas ». Et si une affirmation est émise sans que la vérité du fait soit certifiée alors l’affirmation devient un jugement. Et paf ! C’est la boulette, au tribunal ! La troisième idée est limpide. Alors la remarque de l’auteur vous régalera : « Notez que ces postulats scientifiques sont aussi ceux que l’on adopte spontanément et nécessairement sitôt que l’on parle ou agit. Si je planifie un voyage au Mexique et que je consulte un livre pour connaître le climat de ce pays, je présume comme allant de soi que les auteurs du livre ont adopté le réalisme extérieur, l’idée de véritécorrespondance, l’idée de communication et de vérification publique. Ainsi je suppose qu’il existe hors de moi, hors des autres et hors de nos représentations, un lieu physique où je compte me rendre, doté de propriétés elles aussi indépendantes de moi et des autres, et que l’ouvrage

dit vrai à propos de la température en cet endroit si il indique la température réelle en cet endroit. Je pourrai d’ailleurs le vérifier moimême. » La science comme pratique Le sujet abordé par l'auteur est celui des problèmes du couple : ‘intérêts financiers / Recherche scientifique’. Que ce soit pour masquer ou fausser des résultats, la pression forte exercée par les investisseurs sur les laboratoires privés est devenue manifeste. Les exemples se succèdent depuis 30 ans et malheureusement, le désengagement de l'Etat de pans entiers de la recherche fondamentale crée les mêmes tensions sur des laboratoires jusqu'ici protégés de la ‘logique du chiffre’. Mais l'auteur cite un exemple qui montre que la peur des investisseurs est tellement forte dans certaines filières que la censure sévit même en interne afin que les investisseurs n'aient pas vent de mauvais résultats. C'est l'histoire de cette chercheuse Nancy Olivieri, injustement lynchée et lâchée par Apotex, son laboratoire pharmaceutique d'employeur : l'inconsciente avait imaginé prévenir les patients des graves effets secondaires qu'elle avait découverts lors de ses études sur le médicament qu'ils utilisaient et que son laboratoire produisait. Science, proto-science et pseudo-science Depuis qu'on a mis le nez dans la science, on a surtout réussi à en arriver à nous demander qui est le plus fiable de l'astrologue ou du pharmacien … Pourtant le premier sera affublé du titre de pseudo-scientifique alors que le second se réclame scientifique.

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L'auteur se propose donc de présenter les travaux de certains penseurs qui se sont, avant nous arraché les cheveux à tracer des frontières entre science et pseudo-science. Karl Popper, au début du 20ème siècle, s'intéressera à comparer 3 grandes idées révolutionnaires à son époque : le marxisme, la psychanalyse et la physique fondamentale.: « Popper soutiendra que ce qui distingue les trois théories et qui fait que les deux premières ne sont pas scientifiques alors que la dernière l'est, c'est le risque que celle-ci soit incompatible avec certains résultats possibles de l'observation. Popper, en d'autres termes, a proposé comme critère distinctif de la science la falsifiabilité, c'est-à-dire sa capacité à faire des prédictions qu'on peut tester par l'expérience et qui pourraient être contredites par elle. En somme, une théorie scientifique est falsifiable parce qu'il serait possible de la découvrir fausse. » « Dis-moi quelle pseudoscience tu admets et je te dirai ce que vaut ton épistémologie. » Mario Bunge

Mais l'auteur propose aussi la définition d'un autre penseur, Mario Bunge, pour qui « la distinction entre science et pseudoscience doit être faite sur un continuum qui irait par degrés, des pseudo-sciences réellement et irrémédiablement bidon aux sciences réelles les plus solides et les plus crédibles, en passant par les protosciences (des sciences en voie de devenir scientifiques) et des sciences moins assurées. » Il cite ensuite les tordants critères de Mario Bunge pour identifier une pseudo-science, en voici quelques uns : « -un champ de recherche pseudoscientifique est composé d’une pseudo-


communauté de chercheurs, laquelle est un groupe de croyants plutôt qu’une association de chercheurs créatifs et critiques. -La société qui l’abrite l’appuie pour des raisons commerciales ou la tolère tout en la marginalisant. -le domaine de recherche comprend des entités, des propriétés ou des événements irréels ou à tout le moins non démonstrativement réels (…) -Son arrière-plan formel est très pauvre, frauduleux (il admet des pseudo-quantités) ou purement ornemental. -Son arrière-plan spécifique (disciplinaire) est inexistant ou minuscule : les pseudo-scientifiques n’apprennent rien ou très peu de

choses de la science et n’apportent rien à la science en retour. -Les problèmes qu’elle aborde sont essentiellement imaginaires ou pratiques : on n’y trouve pas de problèmes importants de recherche fondamentale (…) -Au nombre de ses méthodes, on trouvera des procédures qui ne peuvent pas être contre-vérifiées ou qui ne sont pas défendables par des théories scientifiques établies (…) -Finalement, une pseudo-science est généralement stagnante et ne change que par des querelles internes ou sur des pressions extérieures, plutôt qu’à la suite de résultats de recherche : en d’autres termes, elle est isolée et fermée sur la tradition. »

Mais plus sérieusement, dire d'une discipline qu'elle est une science implique d'avoir répondu à l'examen par un tiers qualifié de sa discipline en suivant des critères tels ceux proposés Vaughn et Schick : - Testabilité - Fécondité (notion d'intérêt fondamental) - Etendue (étendue du domaine des ses applications) - Simplicité -Conservatisme (lien avec les théories en vigueur)

Le modèle ENQUETE Le modèle ENQUETE est une adaptation francophone du modèle SEARCH anglophone développé par Théodore Schick Jr. Et Lewis Vaughn pour nous aider à penser des ‘choses étranges’. « Le modèle ENQUETE comprend quatre étapes : 1. ÉNoncer une proposition ; 2. déterminer ce QUi est invoqué pour la soutenir ; 3. Envisager d’autres hypothèses ; 4. TEster toutes les hypothèses. Voyons cela de plus près. La première étape consiste à énoncer le plus clairement possible la proposition. L’idée est toute simple : on ne devrait pas évaluer de manière critique une proposition que l’on ne comprend pas clairement et dont on n’a pas une idée précise de ce qu’elle signifie. Or, bien souvent, les propositions que l’on nous demande d’admettre ne sont ni précises, ni claires. La première étape sera donc de la formuler clairement. Bref : Qu’est ce qui est avancé exactement et précisément ? La deuxième étape consiste à déterminer QUels arguments et QUelles données sont mises de l’avant pour soutenir la proposition. Ces arguments sont-ils valides ? Ces données sont-elles fiables, crédibles ? Bien entendu, rien ne remplacera jamais le fait d’être informé pour porter un jugement adéquat sur tout cela. La troisième étape consiste à Envisager d’autres hypothèses possibles. Demandez-vous si d’autres hypothèses que celle qui est proposée ne pourraient pas, elles aussi, être avancées en faveur de la proposition. Il est toujours sage de ne pas sauter trop vite aux conclusions, de considérer d’autres explications possibles et de se dire que, même si on ne parvient pas tout de suite à la trouver, il pourrait bien y en avoir une. La quatrième et dernière étape est celle où l’on TEste chaque hypothèse selon ces critères d’adéquation que vous connaissez déjà : testabilité, fécondité, étendue, simplicité, conservatisme. Il va de soi, mais vous l’aviez compris, que tout cela doit être appliqué de manière raisonnable – et non pas mécaniquement – et ouverte – et non pas dogmatiquement »

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Les médias Comme nous l’avons déjà dit en introduction à cet article les médias sont, avec l’école, une des deux grandes institutions chargées d’instruire et de cultiver les citoyens de nos démocraties. La noblesse de cette fonction, ainsi qu’une histoire comprenant des épisodes glorieux, entoure les médias et ceux qui les font d’une aura de respectabilité et même d’héroïsme. On s’imagine que les médias se contentent de présenter les faits. S’ils émettent une opinion, celle-ci est explicitement présentée comme telle, et contrebalancée par des opinions contradictoires… « Pourtant, les griefs s’accumulent à l’endroit des grands médias occidentaux. On leur reproche entre autres de se livrer à une course à l’audimat, qui les entraîne de plus en plus loin sur la dangereuse pente de la démagogie et du sensationnalisme. A ces motifs d’inquiétude s’est aussi ajoutée, depuis quelques années, la concentration croissante des médias. Mais il y a une autre raison, peut être plus fondamentale encore, de s’inquiéter de la performance des médias et de leur contribution à la vie démocratique. Il s’agit de la conception très particulière de la démocratie sur laquelle tendent à s’appuyer certaines institutions contemporaines fort influentes. Selon celles-ci, il convient non pas tant d’informer que de marginaliser le public, qui devrait devenir spectateur plutôt qu’acteur de la vie politique. Tout cela rend impératif l’exercice de la pensée critique. (…) Tout ce qui sera dit dans les pages qui suivent à propos des médias s’explique essentiellement par le libre fonctionnement des institutions concernées, par leurs rôles, leurs mobiles et ceux de leurs acteurs. Soutenir la théorie de la conspiration médiatique, en fait, serait aussi idiot et indéfendable que d’avancer que tous les journalistes sont vendus ou que les patrons de presse tiennent la plume de chacun d’eux. Cependant, il est vrai que des conditions structurelles et institutionnelles de la diffusion de l’information et du fonctionnement des médias existent et qu’elles exercent leur poids, qui peut être immense, sur ce qui est dit et sur la manière dont on le dit. C’est pourquoi il est utile de rappeler ces conditions et leur impact, tout en reconnaissant qu’on pourra trouver dans les grands médias des informations étonnantes sur des sujets le plus souvent occultés. »

Une autre idée de la démocratie Nous allons ici parler d’une autre idée de la démocratie, partagée par la plupart des ‘élites’ (économiques, politiques…) : le peuple n’y comprend rien à la ‘chose publique’, il faut donc penser pour lui, et surtout l’empêcher de s’immiscer dans des affaires qu’il ne pourrait que gâter. Les firmes de Relations Publiques s’en chargent. Elles doivent donc, selon le mot d’Edward Bernays (considéré comme le fondateur du secteur) : « discipliner les esprits du peuple tout comme une armée discipline ses corps. » La (grosse) Commission Creel La Commission on Public Information (ou Commission Creel, d’après le nom de son président) a été mise en place pendant la première Guerre Mondiale pour convaincre la population des Etats-Unis de participer à une guerre qu’elle refusait en très grande majorité. « Le succès de cette commission a été total. C’est à partir de là que sont nés plusieurs des techniques et instruments de propagande des démocraties actuelles :distribution massive de communiqués, appel à l’émotion dans des campagnes ciblées de publicité, recours au cinéma, recrutement ciblés de leader d’opinion

« Bien sûr, le peuple ne veut pas la guerre. C’est naturel et on le comprend. Mais après tout, ce sont les dirigeants d’un pays qui décident des politiques. Qu’il s’agisse d’une démocratie, d’une dictature fasciste, d’un parlement ou d’une dictature communiste, il sera toujours facile d’amener le peuple à suivre. Qu’il ait ou non le droit de parole, le peuple peut toujours être amené à penser comme ses dirigeants. C'est facile. Il suffit de lui dire qu’il est attaqué, de dénoncer le manque de patriotisme des pacifistes et d’assurer qu’ils mettent le pays en danger. Les techniques restent les mêmes, quel que soit le pays. » Hermann Goering (durant son procès à Nuremberg)

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locaux, mise sur pied de groupes bidon (par exemple des groupes de citoyens) et ainsi de suite. » Le droit des femmes « Bernays connaîtra, dans les relations publiques, une carrière dont les hauts faits sont légendaires. En 1929, le dimanche de Pâques, à New York, il organise une mémorable marche de femmes sur la Cinquième Avenue, mettant la cause féministe au service du droit des femmes à fumer la cigarette. Au même moment, pour Lucky Strike et American Tobacco, il aide les compagnies de cigarettes à dissimuler les preuves qui s’accumulaient déjà et qui montraient que le tabac est une substance mortelle. »


Nayirah et les bébés Lors de la première guerre du Golfe, on a parlé de toutes sortes d’atrocités commises par le pouvoir irakien (qui ne manquait pas de félons, il est vrai). Peut être vous rappelez vous de celle-ci : « Une toute jeune fille appelée Nayirah se présente à Washington devant le Human Rights Caucus de la House of Representatives. Les membres du Congrès comme le public américain seront complètement bouleversés par le témoignage de cette jeune koweïtienne de 15 ans qui raconte, en larmes, des horreurs sans nom. Elle décrit comment des soldats iraquiens ont pris d’assaut un hôpital du Koweït où elle travaillait comme bénévole, volé des incubateurs et tués ou laissé pour mourir 312 bébés, qui agonisèrent sur le plancher de la maternité. Les médias diffuseront la nouvelle partout au monde. Saddam Hussein, hier encore un ami très cher, était, après le 2 août, devenu ‘le boucher de Bagdad’ : à la suite du témoignage de Nayirah, il sera déclaré ‘pire que Hitler’ (…) Durant les semaines qui suivirent le témoignage de Nayirah, le président Bush (père), dans ses discours, évoqua au moins à cinq reprises l’épisode conté par la jeune fille, rappelant chaque fois que

de telles ‘épouvantables horreurs’ nous ‘ramènent à Hitler’. Lors des débats sur l’opportunité de la guerre qui se tiendront peu après, pas moins de sept sénateurs américains vont également référer au témoignage de Nayirah. La motion décidant de l’entrée en guerre passera finalement, par cinq votes. La campagne de bombardement, qu’on ne pouvait pas raisonnablement appeler une guerre, allait commencer, massivement approuvée par le public américain (…) A ce moment-là, pourtant, de faibles rumeurs et des doutes ont commencé à se faire entendre à propos du témoignage de Nayirah et de sa terrible histoire. Nous pouvons aujourd’hui, avec autant de certitude qu’on peut raisonnablement avoir sur de tels sujets, reconstruire ce qui s’était passé. Nayirah était en fait Nayirah al Sabah, la fille de l’ambassadeur du Koweït à Washington. Elle n’avait jamais rien eu à voir avec cet hôpital, où rien de ce qu’elle a dit ne s’était passé. Son témoignage était un faux et il avait été soigneusement préparé et mis en scène dans les moindres détails par des cadre de l’entreprise Hill and Knowlton de Washington. Ceux-ci avaient soigneusement formé la jeune fille – ainsi que les quelques autres personnes qui devaient corroborer son histoire – pour la

simple et bonne raison que cette firme venait de signer un lucratif contrat de 10 millions de dollars avec les koweïtiens pour argumenter en faveur de l’entrée en guerre des Etats-Unis. Hill et Knowlton, sachez-le, ne faisaient alors que leur métier : c’est en effet une (très grosse) firme de relations publiques. » Les lobbies Les lobbies – ou groupes d’influence – sont partout, ils ne se cachent plus, ils ont pignon sur rue. Washington, Bruxelles, Paris, etc. « La politique américaine est à ce point gangrenée par l’argent des lobbies industriels et financiers que seules les réductions d’impôts franchissent sans peine le barrage du Congrès. Imposer quoi que ce soit aux banques, aux compagnies d’assurances, à l’industrie pharmaceutique relève donc de la gageure.. Dans le cas d’espèce, le président (démocrate) de la commission des finances du Sénat, M. Max Baucus, dont le concours est nécessaire à l’adoption de la réforme [du système de santé, ndlr], est aussi le parlementaire qui reçoit le plus d’argent des hôpitaux, assureurs et médecins privés. Ses principaux bailleurs de fonds se soucient assez peu des problèmes de son petit Etat rural, le Montana : 90% des dons reçus par le sénateur, au demeurant légaux et répertoriés, proviennent en effet d’ailleurs. A-t-on déjà deviné que M. Baucus s’oppose à une remise en cause du système médical actuel ? » Serge Halimi, Le Monde diplomatique 09/09

Le modèle propagandiste des médias « Le droit à l’information suppose qu’une information digne de ce nom soit disponible et il a comme contrepartie le devoir de lucidité critique des citoyens. » Manon Boner-Gaillard

La concentration « Présent à divers degrés dans toutes les démocraties libérales où l’information a été livrée, avec bien peu de freins, au mécanisme du marché, le phénomène de la concentration des médias est

désormais indéniable ; il a d’ailleurs été admis par à peu près tous les observateurs. Toutefois, on est encore bien loin, hélas, d’en avoir mesuré la portée politique, sur laquelle je voudrais attirer l’attention. »

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Ce phénomène de concentration ce retrouve à deux niveaux distincts : Tout d’abord les différents médias (livres, périodique, Internet, télévision, radio…) se trouvent regroupés entre les


mains d’un nombre de propriétaires de plus en plus restreint (5 groupes contrôlent la quasi totalité des médias aux Etats-Unis). Ensuite, on observe une concentration verticale de ces différents médias, c’est à dire que ce sont les mêmes entreprises qui produisent les divertissements et l’information, les font circuler, les commentent… Parfois, ce sont les mêmes groupes qui organisent l’événement qu’il s’agit de présenter (c’est le cas de Lagardère en France, qui organise des évènements avec sa filière sport et les commente avec sa filiale média ; idem pour la groupe Amaury…). Télépoubelle « C’est bien souvent l’aspect démagogique et racoleur des grands médias marchands qui est d’abord décrié par les observateurs critiques. De telles accusations me semblent largement fondées ; il sera sans doute inutile de nous appesantir ici sur les effets de ces armes de diversion massive que sont la télé-réalité, la télé-poubelle et toutes ces nouvelles formules dont les médias nous ont affligés au cours des dernières années. Ayant convenu de cela, nous n’avons pourtant encore rien dit de l’essentiel. Car le plus grave n’est pas que nos grands médias marchands deviennent de plus en plus des acteurs de la grande mise en scène de la société du spectacle – ce qui était prévisible, assumant par là les fonctions de divertissement que l’on ne connaît que trop bien. Le plus grave le voici : malgré qu’ils soient en droit des outils politiques fondamentaux d’élaboration d’un espace public de discussion, ils sont en passe de renoncer à cette tâche pour ne plus exercer qu’une fonction de propagande et d’occultation du réel. Autrement dit, même s’il n’est guère réjouissant que la télévision verse de plus en plus dans le reality show et autres spectaculaires stupidités, la

véritable tragédie se joue désormais chaque soir, au téléjournal, par le recul et l’oubli de la mission politique et citoyenne d’information qui est celle des médias. »

structures mêmes du secteur des médias qui ‘filtrent’ l’information, celle qui, inoffensive, pourra arriver à l’attention du ‘grand public’.

« Les médias constituent un système qui sert à communiquer des messages et des symboles à la population. Ils ont vocation à distraire, amuser, informer, et à inculquer aux individus les valeurs, croyances et codes comportementaux qui les intégreront aux structures sociales au sens large. Dans un monde où les richesses sont fortement concentrées et où les intérêts de classe entrent en conflit, accomplir cette intégration nécessite une propagande systématique. Dans les pays où les leviers du pouvoir sont entre les mains d’une bureaucratie d’État, le monopole des médias vient généralement renforcer une censure tout à fait officielle: ces derniers servent les fins d’une élite dominante sans qu’il soit besoin d’épiloguer. Il est beaucoup plus difficile d’observer le fonctionnement d’un système de propagande quand les médias sont des entreprises privées et la censure officielle quasi inexistante. A fortiori lorsque ces médias se font activement concurrence, attaquent et dénoncent périodiquement les méfaits des grandes entreprises et du gouvernement et se posent en farouches défenseurs de la liberté d’expression et de l’intérêt général. Ce qui passe inaperçu (et qui ne fait l’objet d’aucune critique dans les médias), c’est la nature extrêmement limitée de telles critiques, la prodigieuse inégalité dans la capacité de contrôle des moyens de production et ce qu’elle implique tant du point de vue de l’accès à un système de médias privés que leurs choix et fonctionnements. » Noam Chomsky & Edward Herman La fabrication du consentement. De la propagande médiatique en démocratie

Les filtres L’analyse critique des médias la plus fine à l’heure actuelle (et qui se paye le luxe d’être une analyse structurale) est probablement celle de Noam Chomsky. La fabrication du consentement, ouvrage qu’il a co-écrit avec Edward Herman, est sans doute son ouvrage le plus abouti sur le sujet. « Selon ces auteurs, les médias sont en quelque sorte surdéterminés par un certain nombre d’éléments structurels et institutionnels qui conditionnent – certes non pas entièrement, mais du moins très largement – le type de représentation du réel qui y est proposé ainsi que les valeurs, les normes et les perceptions qui y sont promues. Plus concrètement, ces chercheurs ont proposé un modèle selon lequel les médias remplissent, dans une très grande mesure, une fonction propagandiste au sein de nos sociétés. » Pour ce faire, pas besoin de censure, ce sont les

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Au profit de qui me direzvous ? Peut être bien aux profit des riches et des puissants, ceux-là mêmes qui possèdent – de plus en plus ouvertement – les médias. Ces filtres, qui déterminent l’information selon Herman et Chomsky, sont au nombre de cinq : -Tout d’abord les médias appartiennent à de grands groupes (industriels, financiers… ou tout cela à la fois !). Les médias de masse du « Entre le printemps 2004 et l’été 2005, les trois principaux quotidiens français ont bouleversé leur actionnariat dans une relative indifférence : Le Figaro racheté par Dassault, Libération recapitalisé par Rothschild, Le Monde renfloué par Lagardère. » Pierre Rimbert, Libération de Sartre à Rothschild.


moins, ceux qui forment véritablement l’opinion – il n’est qu’à voir la composition du groupe d’administration de n’importe lequel des plus grands journaux français. Sur le commerce, le droit du travail, les taxes aux entreprises, etc. il est difficile d’imaginer que ces grands groupes aillent beaucoup contre leurs intérêts.

Aborder les médias

-C’est la publicité qui les fait vivre. Quand vous vous procurez Le Monde, vous n’êtes en fait pas l’acheteur (l’argent que vous donnez ne représente qu’une part minime des ressources des grands quotidien, c’est encore plus évident avec la télé : on ne paye pas pour regarder TF1 !). En fait, vous êtes vous même l’objet de la vente : les médias vendent un public à des annonceurs. Le public, c’est vous, les annonceurs ce sont les entreprises (ou autres) qui font passer leurs pubs. C’est cela que signifiait Patrick Le Lay quand il a dit : « A la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. »

Qui signe l’article que je lis, le reportage que je vois ou que j’entends ? Est ce une personne crédible ? Biaisée ? Qu’est-ce qui me le fait croire ? A quel public s’adresse-t-on ? Quelles présuppositions et valeurs sont adoptées ? De quel point de vue parle-t-on ? De quel genre de texte s’agit-il : Une nouvelle ? Une opinion ? Un reportage ? Une chronique ? Un éditorial ? Une publicité ? Autre chose encore ?

-Les sources d’informations des grands médias sont peu diverses : « les gouvernements, les entreprises elles-mêmes – notamment par l’intermédiaire des firmes de relations publiques, les groupes de pressions, les agences de presse. Tout cela crée finalement, par symbiose si l’on peut dire, une sorte d’affinité tant bureaucratique qu’économique et idéologique entre les médias et ceux qui les alimentent, affinité née de la coïncidence des intérêts des uns et des autres. » -Si un média produit une information qui ne plait guère à un groupe d’influence, il existe des moyens de rétorsion – plus le groupe est puissant, plus sa puissance de feu est redoutable. Rumeurs, manifestation,

Considérations générales sur le média A qui appartient ce média ? Quels biais éventuels ce type de propriété peut-il avoir ? Quelle est la place qu’il réserve à la publicité ? Quelles sources sont utilisées – agences de presse, enquêtes, experts, gouvernement, , entreprises de relations publiques, etc. ?

Considérations générales sur un document

Pistes d’analyse d’un document Où ce document est-il joué dans l’ensemble du média ? En première ou en dernière page ? En ouverture ou en fermeture du bulletin ? Quel sujet ou problème est abordé ? Le média a-t-il des intérêts dans la nouvelle, l’histoire, le sujet, le problème traité ou abordé ? Quelle part de sensationnalisme entre en jeu ? Joue-t-on excessivement sur le nouveau, l’inhabituel, le sensationnel, le dramatique ? Quelle place est faite aux images ou illustrations ? Quelles sources sont utilisées ? Sont-elles pertinentes, crédibles, biaisées ? Quels faits sont invoqués ? Sont ils pertinents et crédibles, leur présentation est-elle biaisée ? Quels arguments sont invoqués ? Sont-ils valides ? Y a-t-il des contradictions ? Le vocabulaire utilisé est-il neutre ? Pourrait-t-on tirer d’autres conclusions à partir des mêmes faits ? À l’aide d’autres présomptions ? D’autres valeurs ? Comment jugerait-on de ces faits selon d’autres perspectives – par exemple ailleurs dans le monde, dans d’autres classes sociales, selon le sexe ou l’âge ? Peut-on tirer quelque chose de pareilles multiplications des points de vue ?

tracasseries administratives, procès… Même si on a rien à se reprocher, tout cela peut consumer beaucoup de temps – et d’argent. Des ressources précieuses ! -L’anticommunisme. Assurément le partage ne plaît pas aux puissants, qui peuvent s’appuyer sur les atrocités commises par les ‘élites’ soviétiques pour diaboliser

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« toute perspective de gauche, socialiste, progressiste, etc. » Aujourd’hui cette approche est complétée, dans la recherche de l’ennemi commun et du bouc émissaire, par ‘la lutte contre le terrorisme’ et le ‘choc des civilisations’


Quelques mots pour finir…

J’ai essayé, dans cette (trop ?) longue recension de l’ouvrage de Normand Baillargeon de présenter la plupart des outils qu’il nous offre pour la pensée critique. Ne vous y trompez pas, je l’ai fait avec beaucoup moins de clarté et de talent que lui. A tout ceux qui ont put être intéressé par cette pâle copie, je ne peux que (très) vivement conseiller l’original. Tout ce qui est intéressant dans les pages qui précède est de lui. Si quelque chose n’est pas très clair, ou ennuyeux, cela provient probablement de moi. Si vous trouvez une erreur factuelle, la probabilité est bien plus grande encore. Certaines parties de l’ouvrage sont totalement passées à la trappe, d’autres ont été modifiées, d’autres encore sont intensivement citées (pour ce dernier cas, il s’agit surtout de fainéantise, mais aussi de respect – et de dépit ! difficile de faire mieux)… J’espère que l’ensemble reste tout de même lisible. Ce sujet me paraît être des plus cruciaux. Sans être la seule lutte qui mérite d’être menée, l’acquisition du sens critique (car il s’agit bien d’une lutte) me semble conditionner toutes les autres. Merci beaucoup à Alexandre, qui a écrit les passages ‘Mathématiques, compter pour ne pas s’en laisser conter’ et ‘La science empirique et expérimentale’, je n’aurais pas pu venir à bout de cet article sans lui. Un dernier conseil : vous ne devriez vous fier ni à moi ni à personne. Soupesez l’information que vous venez de recevoir, trouvez d’autres sources, parlez à différentes personnes… Quelques très bonnes raisons de ne pas me croire ? D’abord je suis un être humain, et donc, faillible. O combien ! Ceci n’est pas un travail de recherche mais un magazine amateur. Ma méthodologie est plus que douteuse (entre autres je n’ai pas cité beaucoup de sources et de références ; références que je n’ai pas vérifiées de mon propre chef, d’ailleurs ; j’ai bâclé certaines parties…). Et enfin ceci étant une présentation, j’ai pu dire des choses avec lesquels je ne suis pas d’accord (mais que je ne réprouve pas). Dans les règles de la bienséance argumentative, par exemple, on trouve : ‘Règle 2 : Quiconque se range à une thèse est tenue de la défendre si on lui demande’. Bien sûr, on peut s’attendre à ce que ceux qui font profession de légitimer et de répandre certaines idées s’expliquent sur celles-ci. Mais je suis plus en accord avec Orwell ici : certaines personnes sont de fabuleux orateurs, à peu près sûr de ‘gagner’ n’importe quel débat, de prouver n’importe quoi. Le débat a ses limites. Il faut s’accrocher aux truismes, le vrai e(s)t l’évident. L’eau est humide, les pierres sont dures.

« Le cœur de Winston défaillit quand il pensa à l’énorme puissance déployée contre lui, à la facilité avec laquelle n’importe quel intellectuel du Parti le vaincrait dans une discussion, aux arguments qu’il serait incapable de comprendre et auxquels il pourrait encore moins répondre. Et cependant, c’était lui qui avait raison. Il fallait défendre l’évident, le bêta et le vrai. Les truismes sont vrais, cramponne toi à cela. Le monde matériel existe, ses lois ne changent pas. Les pierres sont dures, l’eau est humide, et les objets que l’on lâche tombent vers le centre de la terre. Avec le sentiment (…) qu’il posait un axiome important, il écrivit : ‘la liberté, c’est la liberté de dire que deux et deux font quatre. Si cela est accordé, tout le reste suit.’ » George Orwell, 1984

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Les nouveaux chiens de garde ************************************************************************************************

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Caché ************************************************************************************************

UNE SOLITUDE DEPEUPLEE - ou: Encouragement à vous rendre dans un lieu caché du premier arrondissement de Paris, la cave du 1, impasse Berthaud, "séjour où des corps vont chacun cherchant son dépeupleur". Dans cette cave on est seul; d'autant plus seul qu'on est observé, et irrémédiablement seul car on a personne à regarder en retour; mais on n'est soi même plus rien que spectateur. Il n'y a personne, mais des corps d'une présence immédiate et indubitable, et purement humaine, qui nous regardent. Des corps nus et des visages sans âge, sans expressions, mais excessivement réels - on les recroisera tout à l'heure dans la rue. Sans raisons, sans intérêt, ils sont là, au moins autant que nous, et peut-être plus, car ils sont ici plus à l'aise, ils ont l'initiative: ils jugent, et nous ne le supportons pas. Dans des locaux désolés où rien ne pousse, des corps réduits à une fonction stérile, et qui le savent, le sexe. Montré sans exhibition, présenté comme une évidence, sans étonnement, ni honte; parfois exercé sans plaisir, ni aucun espoir de reproduire une espèce qui semble en fin de course, acculée. Coincés dans les angles, des corps asexués dont le sexe est le centre. Leur coup d'oeil est précis, transparent, sans affects, et il en sait long, plus long que nous en tout cas, qui n'y comprenons rien. Ils nous regardent sans nous observer, mais directement, par effraction, par la pénétration du jugement. Chez le spectateur abandonné, un drâme moral fait le principal de l'émotion transmise par ces toiles: ces êtres qui l'accablent de leur jugement sont les pires immoralités - impossible de se venger, de se décharger de ce regard: impossible de juger en retour. Reste à fuir, à toutes forces, par réflexe. Ou alors reste pour éprouver sa propre immoralité, pour vivre un scandale avec soi. A mon avis (humble), la peinture de Rustin procède d'une exigence morale immense, proportionelle au surgissement répété de l'immoralité positive du 20ème siècle. C'est exposée dans une église qu'on la gouterait au mieux, et il ne devrait pas y avoir là matière à blasphème chacun, en la contemplant, y vivrait son petit blasphème personnel, comme sur un divan. Sur un plan pictural on découvre une parfaite maitrise du dessin d'anatomie, avec d'une part un rendu d'une forte intensité expressive dû à des déformations de corps d'une grande justesse, d'autre part une recherche baconienne de l'excitation du "système nerveux" via un usage remarquable de la couleur, presque invisible sur les reproductions car très subtil.

En bref : la fondation Rustin, allez y, c’est bien !

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Si on ouvre la porte 1987, 165/130 cm

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Blah Blah le livre : La décroissance, Nicholas Georgescu Roegen (1979) ************************************************************************************************

Appelé, avec raison, le père de la décroissance, Nicholas Georgescu Roegen a finalement assez peu utilisé ce terme. Le terme qu’il emploie le plus souvent est celui de bioéconomie. Que signifie-t-il ? Que l’économie est un processus avant tout naturel. En effet, les processus économiques découlent tout naturellement du développement exosomatique de l’homme (exosomatique est un terme inventé par Alfred J. Lotka pour définir la propension de l’homme à se développer en dehors de son corps par le moyen d’organes nonbiologiques qui augmentent sa capacité d’action et de jouissance). Et quelles sont donc les conséquences logiques de cette naturalisation de l’économie ? Les racines biologiques de l’économie nous forcent à intégrer celle-ci dans une écologie globale du système terre. Or, tant que duraient les économies de subsistances auxquelles correspond la majeure partie de l’histoire de l’humanité, ce point était d’une importance mineure puisque l’économie humaine rentrait dans le cadre des cycles écologiques. Mais depuis la révolution thermoindustrielle du XIXe siècle, on peut affirmer que l’homme est devenu une force géochimique majeure (idée que l’on retrouve déjà chez Verdnasky), modifiant les équilibres écologiques antérieurs.

Et c’est là que Nicholas Georgescu Roegen, lui même économiste, est en profond désaccord avec l’orthodoxie de sa profession. En effet, les économistes ont tendance à ne pas intégrer la nature dans les processus économiques, seuls sont étudiés les processus de production et de consommation, ainsi que le marché. En fait, à la vision mécanique de l’économie, il oppose une vision thermodynamique. Un des apports principaux de la thermodynamique à la physique est le principe d’irréversibilité, dérivé de sa deuxième loi, dite loi de l’entropie. Il convient ici de prendre quelques instants pour tenter d’expliciter le terme. La première loi de la thermodynamique est celle de la conservation de l’énergie, résumée par la célèbre phrase ‘rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme’. Il ne s’agit ni plus ni moins que de mécanique, c’est à dire de physique traditionnelle. La deuxième loi est celle de l’entropie. Elle stipule, pour faire simple, que lorsque l’on utilise de l’énergie (par exemple en transformant de l’énergie chimique en travail mécanique), une partie de cette énergie est perdue, non pas qu’elle disparaisse (ce qui contredirait la première loi), mais elle est dissipée sous forme de chaleur et rendue inutilisable. « Il est possible d’exprimer cette différence

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d’une autre façon encore. L’énergie libre implique une certaine structure ordonnée comparable à celle d’un magasin où toutes les viandes se trouvent sur un comptoir, les légumes sur un autre, etc. L’énergie liée est de l’énergie dispersée en désordre, comme le même magasin après avoir été frappé par une tornade. C’est la raison pour laquelle l’entropie se définit aussi comme une mesure du désordre. Elle rend compte du fait que la feuille de cuivre comporte une entropie plus basse que celle du minerai d’où elle a été extraite. 1 » Cette loi de l’entropie introduit un principe d’irréversibilité qui n’existe pas dans la mécanique classique. Toutes les activités produisent donc une hausse de l’entropie, transformant de l’énergie libre (utilisable) en énergie liée (non-utilisable), ou encore, pour l’exprimer autrement, de la basse entropie en haute entropie. Bien sûr, non seulement de nouvelles sources d’énergies peuvent être découvertes (demain la fusion ?), mais de plus la terre dispose d’un joker : le soleil est une source gigantesque et renouvelable d’énergie qui se déverse sur la terre. Mais ces sources ne sont en aucun cas aussi pratiques que, par exemple, les hydrocarbures. Pour l’énergie nucléaire se posent les problèmes de faisabilité et de dangerosité, tandis que le soleil propose une énergie abondante et sans danger mais malheureusement très diffuse. De plus, le facteur


le plus problématique, selon Nicholas Georgescu Roegen, est celui des matières premières. En quantités limitées (bien qu’énormes et quasi impossibles à estimer), elles se dégradent et sont impossibles à recycler dans leur totalité, ce qui fait dire à Nicholas Georgescu Roegen qu’elles même sont tributaires de la deuxième loi de la thermodynamique (en fait, il propose d’appeler cela la quatrième loi). Pour importantes qu’elles puissent être, les ressources sont donc limitées. Et quoi qu’on en dise, l’économie à besoin d’un support matériel (« matter matters too »). Les substitutions et la chasse au gaspillage ne peuvent durer qu’un temps, sans matériaux à basse entropie l’humanité est vouée à s’éteindre, ce qui fait dire à Nicholas Georgescu Roegen que « la conclusion est évidente. Chaque fois que nous produisons une voiture, nous détruisons irrévocablement une quantité de basse entropie qui, autrement, pourrait être utilisée pour fabriquer une charrue ou une bêche. Autrement dit, chaque fois que nous produisons une voiture, nous le faisons au prix d’une baisse du nombre de vies humaines à venir. Il se peut que le développement économique fondé sur l’abondance industrielle soit un bienfait pour nous et pour ceux qui pourront en

bénéficier dans un proche avenir : il n’en est pas moins opposé à l’intérêt de l’espèce humaine dans son ensemble, si du moins son intérêt est de durer autant que le permet sa dot de basse entropie. [nous reviendrons sur ce dernier point dans quelques instant] » Non seulement tout travail nécessite des ressources (input), mais de plus tout travail, en plus des biens et/ou services de consommations courantes qu’il peut produire, est générateur de déchets (output). Une partie de ces déchets est recyclée par les cycles naturels, une partie peut être recyclée par les activités humaines, une autre partie peut être traitée pour en diminuer la nocivité, mais il restera toujours un reliquat qui correspond à une pollution du milieu naturel. Plus l’activité économique est intense, plus ce reliquat sera important. Et Nicholas Georgescu Roegen de s’exclamer : « Des motocyclettes, des automobiles, des avions à réaction, des réfrigérateurs ‘plus gros et meilleurs’ entraînent non seulement un épuisement ‘plus gros et meilleur’ de ressources naturelles, mais aussi une pollution ‘plus grosse et meilleure’. » Que faire alors ? Entamer une décroissance de l’activité industrielle. Ce qui n’est pas anodin, puisque cela entraînerai une baisse de la consommation (en particulier

dans les pays les plus ‘développés’, les pays les plus pauvres disposant eux même encore d’une certaine marge de manœuvre). Les habitants des pays riches seront-ils prêt à abandonner la plupart de leurs gadgets pour laisser une chance de vivre dignement aux pays les plus pauvres et à cette fraction de l’humanité qui n’est pas encore née ? C’est loin d’être sûr. Mais le choix devrait appartenir à ceux-ci, et non à quelques technocrates poussés par les lobbies industriels. C’est à ces questionnements que l’on peut voir que Nicholas Georgescu Roegen, en plus d’être mathématicien et économiste, est un peu philosophe. Son avis est tranché mais il n’ose pas s’exprimer au nom de l’espèce humaine, libre selon lui de ses choix : « l’humanité voudra-t-elle prêter attention à un quelconque programme impliquant des entraves à son attachement au confort exosomatique ? Peut-être le destin de l’homme est-il d’avoir une vie brève mais fiévreuse, excitante et extravagante, plutôt qu’une existence longue, végétative et monotone. Dans ce cas, que d’autres espèces dépourvues d’ambition spirituelle – les amibes par exemple – héritent d’une Terre qui baignera longtemps encore dans une plénitude de lumière solaire ! »

Franz

1

: Et pourtant « la feuille de cuivre comporte une entropie plus basse que celle du minerai d’où elle a été extraite ». Nous sommes donc capables de transformer de la haute entropie en basse entropie ! Alors, contrebande d’entropie ? Absolument pas, puisque la première loi de la thermodynamique nous apprend que pour extraire et transformer le minerai d’ou est extrait le cuivre – pour abaisser son niveau d’entropie – il faut une ‘dose’ de basse entropie au moins égale à celle introduite dans le produit final, tandis que la seconde loi nous apprend que la ‘dose’ nécessaire est en fait plus importante que celle obtenue. C’est un point capital pour comprendre l’entropie : toute baisse de l’entropie à un niveau local produit une hausse supérieure de l’entropie au niveau global (Dans un circuit fermé, qui reste le champ d’application naturel).

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Je n'écrirai rien sur ce film, c'est une merde... Inglorious Basterds, Quentin Tarantino (2009) ************************************************************************************************

Au début du « film », le premier mot qui vient à l'esprit: OUTRAGE. Outrage à ceux qui ont vécu la guerre. Outrage à la mémoire des morts de 39-45, et à ceux qui honorent leur mémoire. Outrage à la mémoire de ceux qui tentent de faire vivre leur souvenir. Le socle du « film » est l'estimation que, les nazis n'étant pas humains, on peut être inhumain avec eux, légitimement, et qu'en plus c'est rigolo. C'est le postulat général du manichéisme américain le plus banal, qui s'approprie ici, avec « humour », la seconde guerre mondiale. C'est surtout la position que l'on sait, depuis Eichmann à Jérusalem de Anna Arendt, être la plus dangereuse, celle qui déréalise totalement la barbarie nazie. (Qu'une telle déréalisation ait été nécessaire à la reconstruction sociale et économique de l'Europe, soit, mais ce temps est bien révolu.) Dangereuse car elle nous place en dehors du fait de la « barbarie ». Vous, public du cinéma Utopia, qui avez applaudi à la fin de ce canevas d'abjections et de vide, vous et votre manière de vous positionner à l'extérieur des choses, pour les juger et éventuellement en rire ou les déplorer – vous qui peut-être êtes allé dans la rue, le 16 octobre dernier, pour la « journée du refus de la misère »:- à l'extérieur de la guerre, du passé, de la mort. Vous qui riez de la guerre, de ses souffrances et morts, réelles et

vécues par d'autres – mais c'était il y a longtemps ! Vous qui riez parce qu'une personne se fait scalper, qu'une autre se fait défoncer la tête à coups de batte – mais ce sont des nazis ! Vous qui jubilez quand trois cent nazis se retrouvent - à leur tour, enfin! - dans une chambre à gaz, et se piétinent les uns les autres pour accéder à l'air libre, comme de vrais gazés !... Vous me rappelez ces 6000 personnes qui, le 28 décembre 2008, au zénith de Paris, ont applaudi en riant à gorge déployée un homme, vêtu d'un costume de déporté et portant l'étoile jaune, qui sautillait joyeusement sur scène (spectacle de « l'humoriste » Dieudonné, avec Faurisson pour invité spécial). Vous me rappelez un jeune homme de cinéma qui évoquait en riant, devant le public complice de la cinémathèque de Toulouse, un projet de film, heureusement avorté: des avions alliés survolent Auschwitz et larguent de millions de buvards de LSD, tout le monde en prend, déportés et nazis finissent par danser tous ensemble au cours d'une nuit de fête, et « tout le monde devient love et oublie tout (sic) ». Comment ceux d'entre vous qui ne sont pas bêtes ne se sont pas ennuyés devant ce « film », c'est un miracle. Comment vous vous y êtes divertis, c'est un mystère... Pour avoir pu aimer ce film il faut, semble-t-il, ne s'être jamais projeté dans la possibilité de la

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guerre; ne comprendre le monde qu'au présent, n'avoir aucun sens historique, c'est-à-dire ne regarder l'Histoire que comme « une histoire » ou « des histoires »; il faut ne pas se sentir concerné ni par la mort, ni par le passé, par ses aïeux. Que par votre engouement abject ce « film » soit encore à l'affiche trois mois après sa sortie est un signe, parmi tant d'autres, mais particulièrement visible, du fait que la « fin de l'histoire » tant espérée au 20ème siècle soit finalement parvenue à éclore. Film emblématique d'une société qui, en la spectacularisant, s'est peu à peu extirpé de son histoire, en la mettant à distance, hors de soi. Non pas sur le mode de la digestion, de la métabolisation, mais tout au contraire, en l'investissant comme objet du spectacle, par déréalisation, abstraction, négation. L'illusion du siècle est désormais celle de l'autosuffisance, de l'autoentretien: notre présent est un progrès perpétuellement répétitif (le cycle de la consommation) qui n'a pas besoin d'autre chose que de soi pour advenir: ni d'histoire, ni de racines, ni d'identité. Tout ce qui lui est extérieur n'est plus l'étranger que l'on reconnaissait au moins comme objet de haine et cible militaire, mais un irréel, quelque chose qui n'existe pas vraiment, quelque chose dont nous sommes voués à douter. Psychose collective dont ce genre de « films » est un délire. N


Les belles affiches ************************************************************************************************

Cette affiche est ridicule et du plus mauvais goût. Un chef d’œuvre de médiocrité. * D’abord on peut se poser des questions sur le choix du mannequin : une jeune fille aux dents éclatantes, que l’on devine délicieuse sous sa doudoune. Les prolos sontils trop sales – ou laids – pour figurer sur la photo de famille ? * « Pour bien vivre, augmentons les salaires. » Alors que nous payons toujours plus cher pour des produits de plus en plus médiocres, c’est bien vu ! Ne serait ce pas le degré zéro du courage et de l’imagination politiques pour un parti se revendiquant de la gauche radicale ? * « Ce mois-ci, c’était chaud pour manger. » (alors qu’il fait si froid ! comme c’est malin !) et « la droite mérite une bonne gauche » (quelle créativité ! Quel brio !)… Que viennent faire ici ces mauvais jeux de mots ? Tout semble faux dans cette affiche ou, plus à propos, cette pub. Les jeux de mots, le sandwich, le programme…

Il fût un temps ou le Parti communiste français portait un réel espoir d’émancipation. Un temps où l’on parlait de socialisation de l’offre. Aujourd’hui le ‘réalisme’ domine : on parle de solvabilisation de la demande. Le marché est devenu, encore une fois, un « horizon indépassable ».

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L’habitat, l’air de rien ************************************************************************************************

Physique élément-terre : Cet article fait suite à Notions élément-terre paru dans Belba le cave n°4. Ces deux articles son t complémentaires

Il s’approcha doucement de la dernière demeure. Du bois et de la paille flottaient encore dans les airs. Cette fois là, ils ne pouvaient plus lui échapper. Il allait démolir cette maison comme les deux dernières. Il gonfla ses joues et se mit à souffler encore et encore. Les murs tremblaient, les arbres s’arrachaient, la poussière formait un véritable brouillard. On ne distinguait bientôt plus rien. Il s’arrêta pour regarder l’ampleur de ses dégâts … Tout avait été pulvérisé, seuls trois petits cochons tremblaient au milieu des décombres. Il se réjouissait à l’avance de son festin. Quant au troisième petit cochon, il regrettait amèrement de ne pas avoir fait l’étude préalable et indispensable de sa terre… « sûrement une carence en argile » lui murmura le loup en l’attrapant par les pattes.

Le trio magique La construction en terre repose sur un trio magique : sable + eau + argile. Pour mieux comprendre les principes concrets de construction en terre, il faut tout d’abord s’intéresser aux caractéristiques physico-chimiques de ces trois éléments.

Le sable Le sable possède un comportement encore inexpliqué aujourd’hui (on parle de quatrième état de la matière) puisqu’il réagit à la fois comme un solide, un liquide ou un gaz selon son utilisation. Ce phénomène caractéristique de la matière grain est provoquée par la quantité importante d’air contenue entre les grains. Plus il y a d’air, plus le comportement est gazeux. *Angle de repos / Angle d’avalanche :

On peut remarquer assez facilement qu’un tas de sable en équilibre présente toujours la même forme : celle d’un cône d’angle constant, comme les dunes dans le désert. Chaque sable est caractérisé par un angle de repos qui est déterminé par la forme des grains : plus ils sont arrondis, plus l’angle sera faible. Pour le sable, cet angle est d’environ 30%. Si on tente d’incliner le tas de sable, on pourra dépasser cet angle de quelques degrés avant que les grains s’écoulent et que le tas reprenne son angle de repos. C’est l’angle d’avalanche, caractéristique de la taille des grains et donc de leur masse. *La ségrégation :

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Lorsqu’un mélange de deux sables différents s’écoule à travers un trou de faible diamètre (un sablier), une séparation naturelle des grains s’opère. On obtient un motif caractéristique : les grains les plus gros (angle d’avalanche plus faible) se mettent sur les bords et les grains les plus petits forment un ‘sapin’ au milieu. Il y a eu ségrégation des grains.


Ce phénomène intéressant au premier abord, puisqu’il peut permettre de trier les grains par taille, est assez gênant lors de la construction en pisé car la terre perd son caractère homogène lorsqu’elle est versée : les gros cailloux tombent sur les bords. Il faut donc toujours penser à mélanger la terre avant de la tasser. De même, en industrie, il est très difficile de mélanger deux poudres de diamètres différents par brassage car elles se séparent par ségrégation à chaque écoulement. *Les arcs de force :

Une expérience intéressante à faire consiste à comparer le temps d’écoulement d’un sablier ‘à sable’ et d’un sablier à eau. Si l’eau s’écoule beaucoup plus vite au début, elle ralentit énormément à la fin car la vitesse d’écoulement est proportionnelle à la quantité d’eau restante. Le sable, quant à lui, s’écoule toujours de manière constante (à la même vitesse) quelle que soit la quantité de sable et s’écoule au final plus vite que l’eau. Il semblerait donc que le sable ‘du bas’ ne ressente pas la présence du sable restant. Ce phénomène possède une explication : le sable tend naturellement à former des arcs de forces. Ceci est bien visible sur la photo. Cette tendance à former des arcs est très importante lors de la construction. En effet, la

présence d’arches redistribue les forces et lors d’une compression verticale (pilonnage), une grande partie des forces est redéployée horizontalement dans le coffrage et les grains du bas ne subissent aucune contrainte. On comprend donc qu’il faudra tasser le pisé par faible épaisseur (environ 30cm) et ne pas taper trop fort pour ne pas faire gonfler le coffrage (et même le casser).

L’eau La quantité d’eau présente dans le pisé est très importante et change en fonction de l’utilisation : un pisé très humide sera coulé, un pisé plus sec sera façonné ou tassé. Pour bien faire comprendre le rôle de l’eau en tant que colle, il faut tout d’abord rappeler certaines notions.

*L’empilement apollonien :

*Hydrophile et hydrophobe :

L’intérêt d’avoir une grande diversité de tailles de grain est qu’il existe un empilement parfait, le plus compact possible : l’empilement apollonien. Dans cette configuration, des grains de plus en plus petits viennent s’insérer entre les grains les plus gros afin de minimiser les espaces vides. Cette configuration idéale est, en pratique, impossible à obtenir puisqu’elle est rigoureusement mathématique. Par contre, on peut aisément comprendre que la place occupée par un caillou ne contient aucun espace ‘libre’ alors que son équivalent en sable ou en poudre sera ‘rempli’ d’air. Pour combler au maximum un espace, il faut d’abord mettre des pierres, puis des cailloux entre les pierres, des graviers, du sable, des silts et des argiles. On retrouve tous les constituants du pisé.

Pour comprendre facilement ces deux concepts, prendre une surface hydrophile (du verre) et une surface hydrophobe (du téflon) et faire tomber une goutte d’eau sur chacune : d’un côté la goutte s’étale, de l’autre elle reste sphérique. En effet, le verre est hydrophile donc l’eau accepte son contact tandis que le téflon est hydrophobe et en refusant son contact, l’eau se met sous une forme qui minimise les contacts avec l’extérieur : une sphère. Sur des matériaux totalement hydrophobes on observe de véritables billes d’eau. Or, on sait que le verre est principalement fait de silice donc… de sable ! Le sable est donc lui aussi un matériau hydrophile, il possède de bonnes affinités avec l’eau et ils acceptent le contact.

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*Tension de surface : On parle aussi de ‘la force de l’eau’. L’eau semble totalement inerte – et pourtant un trombone posé délicatement à la surface flotte, l’eau et l’huile ne se mélangent pas, l’eau est aspirée par des espaces très fin (capillarité)… On appelle cette force tension de surface. Elle est assez puissante pour coller des grains


entre eux comme dans un château de sable. Elle joue le rôle de colle provisoire jusqu’à ce qu’elle s’évapore. *Dilatance :

sable sous votre pied est cassée et l’eau s’infiltre dans les trous. Sous l’effet de vibration, la configuration peut donc se désorganiser. En d’autres termes si un terrain est sableux, très humide et qu’il y a un tremblement de terre, on obtient un glissement de terrain. Ce phénomène est aussi utilisé pour tasser les bétons dans les coffrages par vibrations.

L’argile Lorsque vous mouillez des billes de verre, celles-ci se rangent automatiquement sous forme d’un empilement hexagonal compact (nid d’abeille) qui est le plus dense. Il se passe la même chose avec le sable qui se compacte lorsqu’il est humide. Si, maintenant, vous appliquez une compression sur le sable, l’arrangement hexagonal va être brisé et il se forme des trous dans lesquels l’eau va pouvoir s’infiltrer. En conséquence, si vous compressez du sable humide, il sèche en surface. C’est assez troublant. Vous observez le même phénomène lorsque vous marchez au ras de l’eau, à la plage, et que l’empreinte de votre pied sèche sur le pourtour : la configuration du

Toutes les notions fondamentales ont déjà été expliquées dans Notions élément-terre. Voici un petit rappel pour les absents. L’argile est composée par les grains les plus petits de la terre : sa dimension caractéristique est le micron. A partir de cette échelle, le comportement de la matière est différent. A sec, l’argile répond aux propriétés des poudres, différentes de celles du sable ; lorsque l’on ajoute de l’eau on obtient un gel.

La gélification est due à la forme des grains. En effet, les grains d’argile sont plats (en forme de plaquettes) et peuvent se regrouper afin de former des micelles (amas de plaquettes). Dans l’eau, ces micelles ont une charge électrique négative, elles vont donc se repousser pour occuper le plus d’espace possible, à la différence du sable qui se dépose rapidement au fond. On ajoute donc seulement une très faible quantité d’argile (quelques pour cents) pour gélifier de l’eau. De l’argile pure ressemble à du gel pour les cheveux. Une fois l’eau évaporée, il ne reste qu’une infime quantité de matière. Par exemple, le gel pour cheveux disparaît complètement une fois sec. Dans le pisé, les feuillets d’argile collent les grains de sable et les autres éléments entre eux et donnent sa solidité et sa cohérence au matériau. L’importance de l’argile dans le pisé est comparable à celle du ciment dans le béton. Ci-contre : schéma d’un micelle d’argile, extrait du Traité de construction en Terre (Editions Parenthèse)

Prend ta pelle et met tes gants Maintenant que les principes de base sont acquis, il est temps de passer à la construction. Intéressons nous plus précisément à deux techniques de construction en terre crue très utilisées : la terre comprimée et le bloc comprimé (ou adobe).

La terre comprimée Consiste à construire un mur par étapes successives en tassant de la terre dans un

coffrage de bois à l’aide d’un pilon. Les principaux avantages sont la rapidité et la simplicité de la construction, donc la possibilité de faire de l’auto-

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construction (construire soimême). Par contre, elle nécessite une grande dépense énergétique (inviter des amis). Des entreprises ou des


dilatance. Pour tasser par pilonnage il ne faut pas ‘taper’ mais utiliser un instrument relativement lourd qu’on soulève et qu’on laisse tomber. Si on tape trop fort, on peut déformer ou briser le coffrage. Une fois la couche bien tassée, on remet trente centimètres de terre et on continue. Une fois le coffrage plein, on le retire, on le fixe sur le haut du mur et on recommence. Si la quantité d’eau a été bien choisie, le mur, même humide, peut supporter les contraintes de la suite de la construction. Ci-dessus : 4 logements en pisé non stabilisé (c’est-à-dire sans ciment) à l'Isle d'Abeau (Grenoble).

organismes (comme CRATerre à Grenoble) proposent des restaurations ou des constructions en pisé. La terre comprimée repose sur trois étapes majeures : *Trouver la bonne terre *Ajouter une quantité optimale d’eau *Construire par étapes Une bonne terre est une terre qui possède une vaste granulométrie ainsi que de l’argile. Pour constituer le corps du mur, on ne tamise pas la terre. En effet pour avoir un empilement apollonien, le plus compact et le plus solide possible, il faut garder tous les éléments (du plus gros au plus petit). La présence d’argile en quantité non négligeable est indispensable pour maintenir les éléments entre eux. On utilise généralement du pisé, terre régionale du Dauphiné (Grenoble, Lyon…) qui remplit avec succès ces deux critères. Il est possible d’ajouter un faible pourcentage de ciment dans des terres trop peu argileuses ou pour améliorer les propriétés mécaniques.

Une fois la terre trouvée, il faut ajouter une quantité optimale d’eau. L’eau va jouer le rôle de colle provisoire et d’activateur d’argile. Il est donc très important de savoir quelle quantité ajouter. Il existe des techniques où l’on ajoute une grande quantité d’eau pour couler le pisé. Pour la terre comprimée, une terre trop liquide présentera des inconvénients majeurs : séchage très long ou présence de vide (en s’évaporant, l’eau laisse sa place à de l’air !). Le but est donc de trouver , généralement expérimentalement, la quantité minimale d’eau qui permettra la cohésion du matériau. Enfin, dernière étape, il faut construire le mur. Pour cela, on utilise un coffrage : un grand rectangle formé de quatre planches d’environ 1 m. de haut pour 40 cm. de large et de la longueur voulue. On le pose au sol et on remplit avec une trentaine de centimètres de terre (on se rappelle qu’on ne peut pas en mettre plus à cause des arcs de force. Ensuite, on tasse la terre avec un pilon afin de chasser l’air pour éviter les trous et pour que le pisé prenne la forme du coffrage par légère

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Le bloc comprimé (ou adobe) Consiste à fabriquer des briques de terre à l’aide de moules, de presses mécaniques et hydrauliques ou à la main puis de bâtir à l’aide d’un mortier. On respecte les mêmes critères de sélection de la terre que pour la terre comprimée. Il n’y a pas de taille ‘réglementaire’ pour les briques ; 30 à 40 cm. de côté pour 7 à 10 cm. de haut est une bonne moyenne. On utilise une terre tamisée en éliminant les éléments supérieurs à quelques millimètres de diamètre. On laisse les briques sécher quelques heures avant de les utiliser. Pour faire le mortier, il faut mélanger 50% de sable et 50% de terre tamisée (au diamètre du sable) et ajouter un peu d’eau jusqu’à obtenir une consistance pâteuse. Il suffit ensuite de construire le mur en décalant les briques à chaque étage. Il est assez commun d’ajouter de la paille ou de l’herbe à la terre pour optimiser ses propriétés. Cette technique de construction est très prisée à travers le monde, notamment


dans les pays en voie de développement. Il est préférable de respecter une architecture simple (ça ne

veut pas dire moche !) pour ce genre de travaux puisque la terre ne travaille qu’en compression, c’est à dire qu’elle supporte bien les efforts

verticaux. Par contre, elle ne résiste pas à la flexion et à la traction. On oublie donc les projets avec colonnes à 45°…

Inertie terremique Cette partie est là pour tordre le cou à une idée très répandue : « ce qui est bien avec la terre, c’est que ça isole »… Pour qu’il n’y ait pas de doute possible, on va faire appel à la physique. En thermique, un isolant est un matériau ayant une faible conductivité thermique. On l’exprime en W.m-1.K-1 à 20°. Cela correspond à la quantité de chaleur qui traverse un mètre de matériau pour une variation de température de un degré à vingt degré. Bon, c’est presque compréhensible. Pour faire simple, il faut comprendre que plus la conductivité thermique d’un bâtiment est faible, plus il est isolant. Parmi les meilleurs isolants, on trouve l’air (0.00262 W.m-1.K-1) ou la laine de verre (0.04 W.m-1.K-1). La

terre (0.3 à 0.7 W.m-1.K-1) a un pouvoir isolant comparable au béton (1 à 1.21 W.m-1.K-1). Ces valeurs sont faibles par rapport à des conducteurs comme l’acier (46 W.m-1.K-1) ou l’argent (429 W.m-1.K-1) mais elles restent bien trop élevées pour assurer une isolation performante. On remarque d’ailleurs que la conductivité thermique de la terre (ou du béton) est environ 100 fois plus élevée que celle des isolants et 100 fois plus faible que celle des conducteurs. Elle est donc trop

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élevée pour empêcher les changements thermiques, par contre elle est suffisamment faible pour rendre ces changements lents. Cela se remarque bien dans nos villes toutes bétonnées. En hiver elles sont très froides et le soleil d’un jour ne suffit pas à les réchauffer. A Contrario, en été, une fois chaudes il faut du temps pour les refroidir. La terre n’est donc pas un bon isolant. Un ‘vrai’ isolant thermique assure une température constante dans l’habitation indépendamment de la température extérieure.


En fait, la terre crue et le béton on une bonne inertie thermique. Concrètement quand il fait chaud (le jour), la terre emmagasine de la chaleur et la restitue pendant les périodes les plus froides (la nuit). Dans des régions au climats secs et chauds, aux journées chaudes et aux nuits

froides, cela permet effectivement une régulation thermique efficace entre le jour et la nuit. L’ajout d’un isolant serait même un handicap. Par contre, dans des régions aux climats tempérés comme la France, les changements thermiques quotidiens sont faibles (une vingtaine de degrés entre les extrêmes) mais les

saisons sont très marquées (plus de quarante degrés d’écart). L’inertie thermique ne suffit pas pour réguler la température. En France, une habitation en terre ou en béton est toujours complétée par un système d’isolation. Ce tandem fait néanmoins partie des plus performants.

C’est bien beau tout ça mais pourquoi bâtir en terre ? Voici, entre autres, une liste pertinente des principaux avantages environnementaux et économiques trouvée sur le site : www.tve.org

Avantages pour l’environnement : La terre non cuite ne contribue pas à la déforestation puisqu’on n’utilise pas de ressources biologiques pour la cuisson des matériaux Elle ne consomme aucune énergie non renouvelable comme le pétrole et le gaz, que ce soit au traitement et à la fabrication d’origine des matériaux ou dans l’application – contrairement à la fabrication du ciment, de la chaux et d’autres matériaux liants conventionnels. L’exploitation de la strate à même les chantiers permet une économie d’énergie énorme de transport de matériaux. Cela ne contribue pas à la dégradation du paysage, contrairement à l’extraction de minéraux et de minerais qui creuse collines et sites à ciel ouvert. Une grande quantité de terre extraite au cours de grands travaux d’utilité publique, comme les routes,

peut être recyclée et utilisée pour la construction (ce qui permet une distribution décentralisée très facile). Cela contribue à une moindre réduction de ressources en agrégat, tels les graviers et le sable qui sont extraits de carrières ou de cours d’eau dans des sites insulaires ou des lagons, mettant en péril la balance écologique de ces environnements naturels. Cela n’utilise que très peu d’eau, ressource essentielle pour la vie des populations. Cela ne produit aucun déchet industriel ou chimique et a en plus l’avantage d’être presque entièrement recyclable. Non seulement l’utilisation de la terre cuite ne pollue pas, mais elle garantie aussi l’absence d’effets nocifs dans le cadre de la vie quotidienne, tels l’absence d’émissions gazeuses et d’autres produits chimiques toxiques, émissions radioactives, etc.

MANU

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La texture de la surface, la couleur, la forme et la luminosité de la terre non cuite en font un matériau attrayant pour bâtir sans détruire l’environnement naturel.

Avantages économiques : La terre non cuite est souvent comparable en prix, et même plus économique, que les technologies concurrentielles. Elle ne nécessite aucun coût majeur de transport grâce à sa légère infrastructure de fabrication. Elle ne nécessite qu’un mode de fabrication simple et des outils qui sont accessibles à un large groupe de maçons et de bâtisseurs individuels. Elle appartient à l’héritage architectural traditionnel de nombreux pays tout en utilisant des matériaux locaux, et permet aux populations de prendre en charge la production de leur environnement et de contrôler leur habitat.


NDLR ************************************************************************************************

* Le site est mort, vive le site La poignée d’élus qui connaissait l’existence du site internet associé à ce magazine s’est peut être interrogée sur sa disparition. Pas de panique, il ne s’agit pas d’un choix mais d’un problème technique. Notre informaticien s’est écarté de la ligne du Parti et nous avons dû le fusiller. Même si nous n’avons ni le temps ni l’envie de nous consacrer à un forum, ou à des news en ligne, nous essayerons de nous domicilier à nouveau sur la grande toile, au moins pour mettre à disposition les anciens numéros de Belba, quelques liens utiles (ou agréables) et peut être même quelques bonus… Au fait, nous recherchons un informaticien. Vivant.

* Keskifé ? Belba le cave ressemble de plus en plus à une nouvelle nouvelle revue des livres, des périodiques et des idées. Principalement, les articles que nous vous présentons sont tirés de nos lectures. Ce qui signifie entre autres, que nous ne pouvons pas être absolument sûrs de ce que l’on avance et également que les informations que nous vous apportons ont déjà été présentées par d’autres avant d’être remâchées par nous (et digérées par vous ?). Ce sont de grandes limitations, dont nous avons bien conscience. Néanmoins nous choisissons nos sources avec précaution (fume ! c’est du bon), et espérons réaliser de la belle ouvrage. Et nous ne cachons nos opinions à personne. Les faits sont choisis avec soin, ils ne portent pas à controverse. Mais l’interprétation que nous en faisons, si. A vous de juger.

* Tout Belba Tous les numéros de Belba le cave sont disponibles en pdf, ils vous seront fournis gratuitement sur simple demande. Si vous désirez les lire (c’est bien), les imprimer (c’est mieux) ou les faire découvrir autour de vous (c’est encore mieux), n’hésitez pas à nous contacter.

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Belba le cave N°5