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BULLETIN DES BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2011 / Numéro

BULLETIN DES BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2011 / Numéro

BULLETIN DES Dossier BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2011 / Numéro

Politique(s) et bibliothèques BULLETIN DES 1BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2011 / Numéro – Ouverture Une loi sur les bibliothèques : ni pour ni contre (bien au contraire) Danielle Oppetit et Matthieu Rochelle

BULLETIN DES 2BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2011 / Numéro – Politiques françaises Trop loin, trop proche : les politiques et la bibliothèque Benoît Tuleu

bibliothèques publiquesDE et le FRANCE modèle politique français/ Numéro BULLETIN DES Les BIBLIOTHÈQUES / 2011 Cristina Ion

À quoi sert une bibliothèque ?

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BULLETIN DES BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2010 / Numéro

. . . . . . . . . . . Politique(s) et bibliothèques

BULLETIN DES BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2010 / Numéro

BULLETIN DES BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2010 / Numéro

2011 - no 2

BULLETIN DES BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2010 / Numéro

4 5 6 1 2 3 4 5 6

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BULLETIN DES BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2010 / Numéro

BULLETIN DES BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2010 / Numéro

BULLETIN DES BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2010 / Numéro

BULLETIN DES BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2010 / Numéro

BULLETIN DES BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2011 / Numéro

BULLETIN DES BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2011 / Numéro

BULLETIN DES BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2011 / Numéro

Stéphane Wahnich

L’arbre, la décentralisation des bibliothèques et le concours particulier Thierry Ermakoff et François Rouyer-Gayette

Pour Cécil Guitart

BULLETIN DES BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2011 / Numéro

Gérald Grunberg

La réforme du concours particulier : une évolution dynamique des textes réglementaires au profit des investissements des collectivités dans les bibliothèques territoriales Christophe Séné et Laure Collignon

3 – Relations étrangères Développement des bibliothèques et de la lecture publique en Colombie : une politique ambitieuse concertée Marc Sagaert

Le « cas » des bibliothèques britanniques : du Library Act à la Big Society, portrait d’une politique de lecture publique tout sauf intrusive

Politique(s) et bibliothèques BULLETIN DES BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2011 / Numéro Le Catalogue collectif de France, pour quoi faire ? État des lieux et évolutions à venir

BULLETIN DES BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2011 / Numéro

2 3 4 5 6 1 2 3 4 5 6

Ophélie Ramonatxo

La coopération française en matière de lecture publique au Burkina Faso Guillaume Juin

Les bibliothèques nationales et l’Europe

La bibliothèque musicale peut-elle jouer sa partition à l’heure du MP3 ?

Élisabeth Freyre

Une histoire politique de l’archivage du web : le consortium international pour la préservation de l’internet Gildas Illien

À propos Le Catalogue collectif de France, pour quoi faire ? État des lieux et évolutions à venir Véronique Falconnet, Jérôme Sirdey et Xavier Borda

La bibliothèque musicale peut-elle jouer sa partition à l’heure du MP3 ? Laurent Marty

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: Le Bulletin des bibliothèques de France paraît tous les deux mois et est publié par l’École nationale supérieure des sciences de l’information et des biblio­ thèques (Enssib).

Directrice de la publication Anne-Marie Bertrand

Rédaction 17-21 bd du 11 novembre 1918 69623 Villeurbanne Cedex tél. 04 72 44 75 90 fax 04 72 11 44 57

Rédacteur en chef Yves  Desrichard tél. 04 72 44 43 00 mél yves.desrichard@enssib.fr

Rédactrice en chef adjointe Catherine Muller tél. 04 72 44 75 92 mél catherine.muller@enssib.fr

Rédactrice (« Tour d’horizon ») Claire Roche-Moigne tél. 04 72 44 75 93 mél claire.roche-moigne@enssib.fr

Rédactrice (« Critiques ») Catherine Jackson tél. 04 72 44 15 59 mél catherine.jackson@enssib.fr

Mise en pages et publicité Celestino Avelar tél. 04 72 44 75 94 mél celestino.avelar@enssib.fr

Gestion des contributeurs Silvia Ceccani tél. 04 72 44 43 73 mél silvia.ceccani@enssib.fr

Mise en ligne Alexandre Bocquier tél. 04 72 44 43 76 mél alexandre.bocquier@enssib.fr

Traduction des résumés Victor Morante, Vera Neaud, Susan Pickford

Comité de rédaction Thierry Ermakoff, Anne Kupiec, Christophe Pérales, François Rouyer-Gayette, Laurence Tarin, Sarah Toulouse, Benoît Tuleu Les liaisons dangereuses (1988) Film de Stephen Frears avec Glenn Close, John Malkovich, Michelle Pfeiffer

2011/Numéro 2 Correspondants étrangers Jean-Philippe Accart (Suisse) Trix Bakker (Pays-Bas) Peter Borchardt (Allemagne) Gernot U. Gabel (Allemagne) Alain Jacquesson (Suisse) Jack Kessler (États-Unis) Maurice B. Line (Grande-Bretagne) Anna Machova (République tchèque) Elmar Mittler (Allemagne) Maria Jose Moura (Portugal) Amadeu Pons (Espagne) Réjean Savard (Québec) James H. Spohrer (États-Unis) Catharina Stenberg (Suède) Eric Winter (Grande-Bretagne)

Abonnements Enssib Service abonnements 17-21 boulevard du 11 novembre 1918 69623 Villeurbanne Cedex tél. 04 72 44 43 05

Tarifs 2011 Abonnements L’abonnement est annuel, par année civile. • France : 85 € Tarif dégressif dès le deuxième abonnement souscrit dans un même établissement : 68 € • 40 € pour les étudiants en filière bibliothèques et métiers du livre • Étranger : 95 € Vente au numéro : 17 € (tarif étudiant : 10 €) par correspondance à l’Enssib ou sur place à la rédaction.

Fabrication Création graphique Bialec sas, Nancy (France). Imprimeur Imprimerie Bialec 54001 Nancy – France Dépôt légal : no 75625 mars 2011 Commission paritaire no 0412 B 08114 Issn 0006-2006 Le Bulletin des bibliothèques de France est dépouillé dans les bases Pascal de l’Inist et Lisa (Library Information Science Abstracts).

Protocole de rédaction Le Bulletin des bibliothèques de France publie des articles portant sur les biblio­thèques, le livre, la lec­ ture, la documentation, et tout sujet s’y rapportant.

Présentation des textes Les manuscrits (saisis avec le logi­ ciel Word ou enregistrés au format rtf) peuvent nous être adressés par courrier électronique. La frappe au kilomètre, sans enrichissement, est impérative. Les graphiques et schémas doivent être accompagnés de leurs données chiffrées (par ex. courbes avec don­ nées sur Excel) afin de pouvoir être réalisés dans la mise en pages. Les illustrations et les photogra­ phies peuvent être fournies enregis­ trées en EPS binaire, JPEG qualité maximale ou TIFF, avec une résolu­ tion de 300 dpi. L’institution à laquelle est affilié l’auteur est précisée à la suite de son nom, ainsi que l’adresse élec­ tronique de l’auteur. Les articles peuvent être rédigés en français, en anglais, en allemand ou en espagnol. Ils seront accompa­ gnés d’un résumé d’auteur (environ 100 mots) indiquant rapidement le contenu et les principales conclu­ sions.

Présentation des notes Les notes infrapaginales, signalées dans le texte en appel de notes, doi­ vent être placées en bas de page où se trouvent les appels respectifs et numérotées de façon continue. Les références bibliographiques fi­ gurent en fin d’article : les appels dans le texte sont mis entre cro­ chets.

Sigles et abréviations Les sigles et acronymes seront suivis du nom complet de l’organisation ou du système qu’ils représentent. Les opinions émises dans les arti­ cles n’engagent que leurs auteurs.

Le Bulletin des bibliothèques de France est consultable gratuitement sur internet à l’adresse suivante : http://bbf.enssib.fr

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ÉDITORIAL

Les liaisons dangereuses

* En fait Le dictionnaire du diable, publié en 1906.

« La politique est la conduite des affaires publiques pour le profit des particuliers ». Diable *. Si tous les bibliothécaires étaient comme vous, cher Ambrose Gwinnett Bierce, où en seraient les relations entre politique, politiques, et bibliothèques ? Quoique. Et pourtant. Qu’est-ce, pour un bibliothécaire, que la politique ? Esquissons. La « politique documentaire », qui explicite ce pour quoi on dépense par tombereaux l’argent public à constituer des collections ; la « politique en direction des publics », qui conditionne jusqu’au traumatisme la relation entre professionnels et fréquentants. Dans ce cas, qui sont les particuliers ? On n’ose répondre : les bibliothécaires. Mais bon. Qu’est-ce, pour un politique, qu’une bibliothèque ? Un instrument, un réflexe, une obligation, une corvée, une contrainte, une vitrine, un boulet, un mystère, un nid, une incompréhension, une perspective, un désespoir (un espoir), une complication, un service, un projet, un budget, une équipe, des trouble-fêtes, des zélateurs, des électeurs, une influence (une mauvaise influence), des livres, des frais de chauffage, de la sécurité incendie, des collections électroniques – et à quoi ça sert, au fait, une bibliothèque ? Qui, encore, a besoin de bibliothèques ? Le fossé est large, ou il est comblé. L’abyme se creuse, ou le pont se construit. Mais les attentes sont là, et elles sont de part et d’autre. Entre ignorances et répulsions, intelligences et envies. Ce n’est pas de l’amour, mais ça y ressemble. Diable. Première provocation : pour un bibliothécaire de lecture publique, l’élu à la culture est le jouet de l’exécutif, qui est lui-même le jouet de son parti, qui est lui-même le jouet de son chef de parti, qui est lui-même le jouet du gouvernement (s’il est au pouvoir) ou des candidats au gouvernement (s’il n’est pas au pouvoir). Et tout ce beau monde est le jouet des médias, des banquiers, qui sont eux-mêmes les marionnettes du pouvoir. Deuxième provocation : pour un bibliothécaire d’université, le président est le jouet de son conseil d’administration, dont les représentants sont les jouets de ceux et celles qu’ils représentent, qui sont les jouets de réseaux d’influence, d’intérêts contradictoires, etc. Et tout ce beau monde est le jouet des médias, des banquiers, qui sont eux-mêmes les marionnettes de (compléter suivant les pointillés). Champ de ruines. Libération. La vérité est ailleurs, dans la mutuelle compréhension des uns et des autres, dans l’échange et l’intérêt bien compris du service public – pardon pour le gros mot. Se connaître, primordial. Se comprendre, essentiel. Le reste viendra tout seul. Utopie ? Bien sûr, mais l’utopie est une valeur politique qui ferait du bien, non ? Le lecteur habituel est habitué : après un prologue à deux voix consacré à la Loi, prolégomènes et serpent de mer considérée comme un des beaux-arts, ce dossier du Bulletin des bibliothèques de France s’autorise un balancement qu’on espère fécond entre les affaires françaises et les affaires étrangères, qui offre déstabilisations et confortations, actions et réflexions et, donc, politique(s) et bibliothèques. Yves Desrichard

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t. 56, no 2

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sommaire : 2011/

Numéro

2

01 Dossier Politique(s) et bibliothèques 1 – Ouverture Une loi sur les bibliothèques : ni pour ni contre (bien au contraire)

6

Danielle Oppetit et Matthieu Rochelle

2 – Politiques françaises Trop loin, trop proche : les politiques et la bibliothèque

14

Benoît Tuleu

Les bibliothèques publiques et le modèle politique français

18

Cristina Ion

À quoi sert une bibliothèque ?

23

Stéphane Wahnich

L’arbre, la décentralisation des bibliothèques et le concours particulier

27

Thierry Ermakoff et François Rouyer-Gayette Pour Cécil Guitart

31

Gérald Grunberg

La réforme du concours particulier : une évolution dynamique des textes réglementaires au profit des investissements des collectivités dans les bibliothèques territoriales

33

Christophe Séné et Laure Collignon

3 – Relations étrangères Développement des bibliothèques et de la lecture publique en Colombie : une politique ambitieuse concertée

38

Marc Sagaert

Le « cas » des bibliothèques britanniques : du Library Act à la Big Society, portrait d’une politique de lecture publique tout sauf intrusive

46

Ophélie Ramonatxo

La coopération française en matière de lecture publique au Burkina Faso

51

Guillaume Juin

Les bibliothèques nationales et l’Europe

56

Élisabeth Freyre

Une histoire politique de l’archivage du web : le consortium international pour la préservation de l’internet

60

Gildas Illien

02 À propos Le Catalogue collectif de France, pour quoi faire ? État des lieux et évolutions à venir

71

Véronique Falconnet, Jérôme Sirdey et Xavier Borda

La bibliothèque musicale peut-elle jouer sa partition à l’heure du MP3 ? Laurent Marty

2

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Paris, t. 56, no 2

77


03 Tour d’horizon 85

Le libre accès consolidé en 2010 – Nice, Metz, Paris et ailleurs Joachim Schöpfel et Hélène Prost

Les politiques de site : 40e Congrès de l’adbu

88

Yves Desrichard

89

Bibliothécaires et jeunes publics face au numérique Nicolas Beudon

Signalement, numérisation et valorisation : 13es Journées des pôles associés et de la coopération

91

Jean-Jacques Vandewalle

Les 2es Assises de la lecture publique en Martinique ou « lire le monde comme un grand livre »

93

Marie-Françoise Bernabé et Jean-Philippe Accart

Deuxième colloque bilatéral franco-tunisien des sciences de l’information et de la communication 95 Natacha Romma

04 Critiques Pierre Bourdieu et Roger Chartier Le sociologue et l’historien Les historiens français à l’œuvre. 1995-2010 Sous la direction de Jean-François Sirinelli, Pascal Cauchy et Claude Gauvard

98

Anne-Marie Bertrand

André Cabanis et Michel Louis Martin L’universitaire dans tous ses états

99

Jean-Paul Metzger

Thierry Grillet La tour des temps

100

Christelle Di Pietro

Gérard Mauger, Claude Poliak et Bernard Pudal Histoires de lecteurs

100

Christophe Evans

Chris Oliver Introducing RDA : A Guide to the Basics

102

Thierry Clavel

Frédéric Poulard Conservateurs de musées et politiques culturelles. L’impulsion territoriale

103

Odette Balandraud

George Steiner Lectures : Chroniques du New Yorker

104

Sylvie Ducas

Lire, voir, entendre : la réception des objets médiatiques Sous la direction de Pascale Goetschel, François Jost et Myriam Tsikounas

105

Joëlle Garcia

Résumés des articles

107

Annonceurs Éditions en Lecture publique du ministère de la Culture en Communauté française de Belgique (p. 45)  Électre (p. 4 et 3e de couverture)  Livres Hebdo (p. 83)  Presses de l’enssib (p. 69)

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3


L’enjeu de la

[

Nouveau

Collection Bibliothèques Manuel de la numérisation Sous la direction de Thierry Claerr et Isabelle Westeel Préface de Michel Melot 40 € - ISBN 978-2-7654-0983-0 - 320 pages 31,74 € pour la version consultable à commander sur le site editionsducercledelalibrairie.com

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Rendre accessible à tous le patrimoine culturel, scientifique et éducatif, n’est-ce pas le principal défi de notre XXIe siècle ? Nous disposons de technologies maîtrisées et la France a inscrit la numérisation dans un processus de développement durable, mais les politiques divergentes et concurrentes dans ce domaine restent difficiles à comprendre. Ce Manuel de la numérisation

en traite les divers aspects : ses règles, ses dangers, ses atouts, ses perspectives. Il le fait non seulement sous les angles techniques, mais aussi culturels, économiques et juridiques. L’ouvrage indique les bonnes pratiques selon des normes de qualité reconnues afin d’assurer les missions des bibliothèques : conservation, valorisation, signalement, indexation, diffusion voir + Pour en sa

des ressources. Il donne des pistes notamment pour décloisonner les approches, assurer la traçabilité, partager à distance les connaissances et les savoir-faire… Les chefs de projets, les enseignants, les chercheurs ainsi que tous les bibliothécaires, en formation ou confirmés, sont concernés. Commandez-le vite.

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Bon de Commande à retourner à : Electre, Service clients, 35, rue Grégoire-de-Tours - 75006 Paris - Tél. : 01 44 41 28 33 - Fax : 01 44 41 28 65 Nom . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Société . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Adresse . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Code postal . . . . . . . . . . . . Ville . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Pays . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .Tél. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Fax . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . E-mail . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Votre N° de TVA . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Désire recevoir. . . . . . . . exemplaire(s) de Manuel de la numérisation - 40 € (37,92 € HT) - Frais de port 5 € ❏ Libraire

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Faire face à un incontournable défi

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Politique(s) et bibliothèques 1 – Ouverture


Politique(s) et bibliothèques

Une loi sur les bibliothèques : ni pour ni contre (bien au contraire)

D Danielle Oppetit oppetit.perne@wanadoo.fr

Matthieu Rochelle Bibliothèque départementale des Bouches-du-Rhône matthieu.rochelle@cg13.fr Archiviste-paléographe, Danielle Oppetit a entre autres travaillé dans les bibliothèques municipales classées de Colmar et de Mulhouse comme conservatrice adjointe, et a dirigé les bibliothèques municipales de Marseille et d’Aix-en-Provence, avant de rejoindre l’Inspection générale des bibliothèques de 1998 à 2008. Elle a contribué au volume Provence-Alpes-Côte d’Azur dans la collection « Patrimoine des bibliothèques de France » (Payot, 1995). Professeur à l’université de Montpellier et conservateur des bibliothèques, Matthieu Rochelle dirige la bibliothèque départementale des Bouches-du-Rhône depuis 2007 et est chargé de mission pour le livre et l’édition. Il a depuis 2008 un rôle d’expert au sein du pôle « Bibliothèques et patrimoines » de l’Inset (Institut national spécialisé d’études territoriales) de Nancy, et est secrétaire adjoint de l’Association des bibliothécaires de France. Spécialiste du Moyen Âge littéraire, il est l’auteur d’articles et d’ouvrages sur les récits de voyage en latin.

ans le contexte de la décentralisation, Jean Gattegno rappelait à une assemblée de bibliothécaires, lors d’un discours en 1987, après un début un peu provocateur 1 : « Je tiens […] à faire part de quelques réflexions : la première d’entre elles, c’est que les communes comme les départements sont libres d’administrer comme ils l’entendent leurs bibliothèques et qu’il ne faut pas attendre une quelconque remise en cause de ce principe intangible. Pour autant vous n’êtes pas démunis. Face à ce qu’il faut bien parfois considérer comme de la censure, le Ministre, et moi-même à mon niveau ne manquerons jamais de rappeler que les bibliothécaires ont vocation et compétence à constituer les collections des bibliothèques. À vous de savoir justifier vos choix si besoin est, d’abord par votre professionnalisme, qu’il ne faut jamais manquer de faire valoir, ensuite par la reconnaissance que vous aurez pu obtenir dans votre collectivité 2. » Après plus de vingt ans, les bibliothèques universitaires connaissent désormais une situation quasi identique à celle des bibliothèques publiques : « Dans les bibliothèques, secteur où depuis une cinquantaine d’années l’État a, comme dans bien des domaines, occupé une place déterminante, l’évolution vers un fort transfert de responsabilités

1.  Jean Gattegno avait alors déclaré : « Effectivement, la Direction du livre et de la lecture a délibérément cessé de considérer les bibliothèques et les bibliothécaires comme étant en situation d’assistance perpétuelle. » 2.  Bulletin d’information de l’ABF, no 136, 3e trimestre 1987.

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vers les établissements publics constitue un véritable changement de modèle 3. » Ces mutations successives, dans une profession très attachée à l’unité d’un métier, ont suscité, au gré des turbulences politiques diverses, le désir d’un cadre législatif à la fois cohérent et lisible, mais aussi protecteur.

Des enjeux à relever À propos du combat mené par l’Association des bibliothécaires français (ABF)4 en faveur d’une loi sur les bibliothèques, on citera utilement l’extrait d’un texte de référence de l’association sur les bibliothèques publiques daté du 29 janvier 1990 qui, en conclusion – après avoir énoncé les principes, missions et moyens (documentaires, matériels et humains) de ces bibliothèques publiques –, trace à grands traits ce que doit être l’engagement de l’État : « L’égalité d’accès des citoyens au réseau national de la lecture et de la documentation appelle de la part de l’État des actions de soutien et de rééquilibrage.

3.  Daniel Renoult, La filière bibliothèque de la fonction publique d’État, situation et perspectives : rapport à Madame la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Paris, Inspection générale des bibliothèques, 2008, p. 59. Les rapports de l’IGB sont consultables en ligne sur le site du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche : www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/ pid20150/inspection-generale-des-bibliothequesi.g.b.html 4.  Dénomination de l’époque.


Une loi sur les bibliothèques :

Le réseau des bibliothèques publiques remplit des missions d’intérêt national : enrichissement, conservation et mise en valeur du patrimoine, soutien de la production éditoriale, diffusion de la création, formation, information, insertion sociale… À ce double titre, l’État doit s’engager : participer aux charges qu’entraînent pour les collectivités territoriales des missions qui dépassent leur zone de compétences ; évaluer par des outils statistiques et analytiques l’activité des bibliothèques ; apporter conseil et assistance technique aux collectivités et aux établissements ; définir et gérer, en concertation avec les partenaires concernés, le réseau bibliographique national ; impulser et soutenir les actions de coopération, d’innovation technique, de formation et de recherche. Cette politique doit être stimulée et coordonnée par le Conseil supérieur des bibliothèques, et trouvera sa légitimité dans l’adoption d’une loi sur les bibliothèques 5. L’État est garant de l’égalité des citoyens devant l’accès au service public de la lecture et de la documentation 6. » La détermination des adhérents de l’association se fonde de manière conjoncturelle sur une nécessité émergeante de créer des réseaux d’information et de coopération documentaire dans le contexte atomisé – et parfois effrayant – de la décentralisation, déjà bien engagée : souci d’harmonisation, d’amélioration de l’offre de services, d’organisation de la carte documentaire et de tout ce qui régit le monde des bibliothèques comme les textes, les réformes statutaires, le catalogue collectif national… Une attente forte qui, malgré les diverses batailles conduites, ne trouvera finalement pour meilleure concrétisation au sein de la profession que la Charte des bibliothèques adoptée le 7 novembre 1991 par le Conseil supérieur des bibliothèques, alors présidé par André Miquel.

5.  C’est nous qui soulignons. 6. « Réseaux à l’étude », Bulletin d’informations de l’ABF, no 147, 1990, p. 56-61.

La recherche d’une loi : occasion manquée ou chance pour l’avenir ? Cette volonté de se doter d’une loi, comme celle des archives par exemple 7 – volonté déjà évoquée dans le rapport Vandevoorde de 1981 8, mais occultée au moment de la décentralisation menée par Gaston Defferre – exprimée au sein d’une bonne partie de la profession, ressurgit quelques années plus tard, notamment au moment de l’arrivée à des fonctions électives, lors des élections municipales de 1995, de candidats issus de partis d’extrême droite, au sud-est de la France, candidats dont les pratiques de censure, contraires au principe même du pluralisme, sont violemment dénoncées. En effet, après ces élections municipales, les nouveaux responsables administratifs du Front national entreprennent d’imposer, dans les bibliothèques des quelques villes qu’ils administrent désormais, des suppressions d’abonnements de périodiques ainsi que le retrait d’ouvrages considérés comme tendancieux ou néfastes, au profit d’achats conformes à une ligne de pensée favorable à la nouvelle orientation politique. La vigueur et la brutalité de ces actions suscitent alors l’inquiétude légitime de nombreux

7.  Un avant-projet de loi sur les bibliothèques avait été élaboré essentiellement par la Direction du livre en 1979 à la demande du président de la République, Valéry Giscard d’Estaing. Mais les dispositions financières qui sous-tendent l’avant-projet et qui impliquent un fort engagement de l’État font débat et le projet d’une loi est vite abandonné. Pourtant aucun projet, aujourd’hui encore, n’a mieux répondu aux vœux de la profession. 8.  Ce rapport s’inscrit dans le prolongement de l’avant-projet de loi de la Direction du livre. Comme l’indique Guillaume de La Taille dans son article intitulé « Le rapport Vandevoorde, un rapport pour rien ? », BBF, 2009, no 3 : « Ses propositions ne sont pas éloignées de celles du projet de loi initial, mais elles sont exprimées de façon différente. » Les auteurs du rapport conviennent que la loi doit permettre de rattraper le retard. « Aussi veulent-ils, [malgré la décentralisation], que l’État reprenne son rôle de chef de file et que les communes soient incitées à construire des bibliothèques. […] Dans ce cadre, la Direction du livre entend jouer un rôle souple de conseiller des communes. »

bibliothécaires de lecture publique qui se sentent totalement désarmés face à des décisions arbitraires et contraires à leurs pratiques. La profession s’interroge alors beaucoup sur les notions d’encyclopédisme et de pluralisme ainsi que sur la place de publications à caractère politique dans les collections. Il faut rappeler qu’alerté par les personnels territoriaux, le ministère de la Culture diligente plusieurs missions de l’Inspection générale des bibliothèques, tour à tour à Orange (1996) et à Marignane (1997). Les deux ministres successifs, Philippe Douste-Blazy et Catherine Trautmann, donnent une grande publicité aux missions confiées à l’Inspection générale dans ces deux villes en mettant très rapidement en ligne les rapports sur le site du ministère. Ces rapports ont permis, dans un premier temps, de tester le contrôle technique 9 en matière de pluralisme et de qualité des collections, puis de mettre au point des méthodes pour une analyse plus fine des politiques d’acquisition. C’est sur fond de débats dans la presse nationale que Philippe DousteBlazy lance officiellement, dès 1996, une réflexion en vue de l’élaboration d’une loi sur les bibliothèques, prise de position que confirme Catherine Trautmann après son entrée en fonction en juin 1997. Sous la pression d’une actualité brûlante liée directement aux problèmes rencontrés dans les quelques villes du sud de la France déjà citées, la question d’une loi sur les bibliothèques est largement débattue dans la profession et fait l’objet de travaux préparatoires au niveau ministériel. Le débat sur les collections suscite un vif écho dans le pays et remet à l’ordre du jour la « fragilité » du cadre juridique dans lequel s’inscrivent les bibliothèques publiques. La demande d’une loi sur les bibliothèques, thème récurrent, retrouve une nouvelle légitimité. Cependant, la question du pluralisme des collections, bien que cru9.  Le décret sur le contrôle technique par lequel l’État réaffirme et étend son droit de contrôle, notamment sur les fonds patrimoniaux des bibliothèques municipales, est paru le 8 novembre 1988.

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Politique(s) et bibliothèques

ciale et douloureuse à vivre pour les professionnels sommés d’obéir à des injonctions partisanes, n’est pas le seul domaine dans lequel le dispositif juridique ou réglementaire soit jugé insuffisant ou inadapté. Très rapidement, d’autres points sont soulevés. Dans le rapport de l’Inspection générale des bibliothèques de 1996, on constate que deux cas de conflits entre collectivités territoriales et conservateurs mis à disposition de ces collectivités (Nîmes et Troyes) ont été traités à la demande de l’administration. Le rapport souligne, par la plume de Denis Pallier, l’inadaptation du dispositif de mise à disposition, qui est source de conflits récurrents, car aucun texte ne définit avec précision les fonctions d’un directeur de bibliothèque municipale, à la différence de celles des directeurs des bibliothèques universitaires, « […] dont les compétences en matière de budget, de personnel, de relations documentaires avec les partenaires extérieurs, d’élaboration de dossiers documentaires, sont précisées par décret 10. Cette absence de définition constitue un handicap, car la bibliothèque municipale type est un service communal, en régie directe, sans personnalité morale ni conseil d’administration, parfois composante d’un ensemble plus vaste. Le directeur d’une bibliothèque municipale classée, qui n’est pas nommé par arrêté municipal, a des délégations de signature variables suivant les lieux […]. La hiérarchie dont il dépend peut être simple ou complexe, partagée entre élus et responsables de services municipaux ». Il convient donc de clarifier la situation des personnels mis à disposition, de définir la durée de leurs activités et les modalités de l’évaluation et du contrôle de celles-ci. La procédure de gestion de ces personnels en serait simplifiée, ainsi que la résolution des conflits éventuels. Par ailleurs, concernant le patrimoine écrit, le contrôle de l’État est jugé toujours aussi faible en moyens et les textes mériteraient d’être clarifiés et harmonisés. Sur le sujet très

10.  Décret no 85-694 du 4 juillet 1985 modifié, sur les services de la documentation des établissements d’enseignement supérieur, notamment l’article 10.

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sensible de la qualification professionnelle, la nomination d’attachés sur des postes vacants dans les bibliothèques départementales suscite un certain tollé. On constate une diminution de la proportion des emplois qualifiés dans les bibliothèques territoriales, et les formations post-recrutement des personnels y sont très complexes. Enfin, le droit de prêt s’invite dans le débat. La Direction du livre et de la lecture réunit, dès 1996, un groupe de travail qui doit permettre de définir le cadre d’une loi et de ses modalités ainsi que de recueillir de nombreux avis. Les réunions sont suivies très attentivement par l’Inspection générale. Le professeur Henri Comte, consulté, rend un rapport intitulé Étude sur le projet de loi relatif aux bibliothèques publiques, sur lequel le ministère demande l’avis de l’Inspection. La Direction du livre et de la lecture présente, devant plus de trois cents professionnels, les pistes de travail envisagées lors du Salon du livre de Paris, le 23 mars 1998. Elles sont déclinées en six éléments de réflexion : 1. La définition des missions et des objectifs des bibliothèques qui comprennent la notion de travail en réseau afin de favoriser les associations intercommunales ; mais aussi l’affirmation des principes sur lesquels elles fondent leur action de service public, c’est-à-dire la volonté générale et encyclopédique des bibliothèques, la neutralité, l’objectivité, la tolérance, les valeurs de la démocratie, sans pressions ni politiques ni commerciales ; et enfin la coopération, c’est-à-dire le partage des acquisitions, le signalement et la communication des documents à distance, la conservation des documents patrimoniaux, la formation des personnels, le développement de la lecture. 2. La détermination de critères qualitatifs et quantitatifs et le développement de la professionnalisation, particulièrement aux postes de direction. 3. La généralisation du contrôle scientifique et technique de l’État à toutes les bibliothèques et le renforcement du rôle de l’Inspection générale des bibliothèques.

4. L’amélioration des aides de l’État aux bibliothèques territoriales, insuffisantes pour le fonctionnement et l’équipement des bibliothèques (augmentation de la subvention de fonctionnement sur des critères qualitatifs dont la part du personnel qualifié et le montant des crédits d’acquisition ; ouverture des subventions d’équipement aux nouvelles technologies de l’information ; création d’un concours particulier départemental pour le fonctionnement des bibliothèques départementales de prêt). 5.  La création d’un statut pour les bibliothèques ayant un rôle particulier dans la coopération (BMVR – bibliothèques municipales à vocation régionale) et le développement (bibliothèques patrimoniales conservant des fonds patrimoniaux importants, BMC – bibliothèques municipales classées) puis la mise à disposition par l’État de personnels scientifiques. 6. La clarification du dispositif relatif à la protection du patrimoine écrit : seuls les documents anciens, rares et précieux appartiendraient au domaine public ; les ouvrages anciens, propriété de l’État, pourraient être dévolus aux collectivités gestionnaires avec une aide de ce dernier 11. On voit que les questions abordées, si elles répondent aux préoccupations exprimées par les professionnels, sont de nature et de niveau très différents. Très vite, dès le débat qui suit la présentation par la Direction du livre et de la lecture des propositions élaborées par le groupe de travail, on perçoit la complexité de la mise en œuvre d’un texte juridique cohérent. Jean-Marie Borzeix, chargé de mission par Catherine Trautmann, doit remettre un rapport sur le droit de prêt au mois de juin 1998. L’ABF, qui soutient le projet d’une loi sur les bibliothèques, précise qu’elle défendra toujours la gratuité 12.

11.  D’après Claude Combet, « La loi : les hypothèses de la Direction du livre et de la lecture », Livres Hebdo, no 286, 27 mars 1998. 12.  Compte rendu par Isabelle Masse de la table ronde organisée dans le cadre du Salon du livre, le 23 mars 1998, et intitulée « Quelle loi pour les bibliothèques ? », BBF, 1998, no 4, p. 123-125. En ligne : http://bbf.enssib.fr/ consulter/bbf-1998-04-0123-008


Une loi sur les bibliothèques :

Pour ou contre, telle n’est pas la question Étonnamment, dans les réseaux professionnels, beaucoup se sont fait un avis sur l’opportunité ou non d’une loi, et l’évoquent souvent d’un air parfaitement entendu. Cependant, on peut chercher à poser véritablement la synthèse des arguments évoqués par les défenseurs et les adversaires d’un tel projet.

De l’opportunité d’une loi À travers différentes interventions favorables à une loi, les principaux arguments qui se dégagent sont les suivants : •  la loi représente une protection contre des élus jugés trop interventionnistes (les turbulences rencontrées notamment dans les bibliothèques d’Orange et de Marignane en sont les conséquences) ; •  les différences considérables de niveau entre les collectivités nécessitent l’accompagnement d’un État régulateur, dont les soutiens financiers pallieraient les insuffisances des plus démunis ; •  la qualification des personnels, pour être assurée, devrait être inscrite dans la loi 13. L’importance de cette loi est réaffirmée par la présidente de l’ABF, Claudine Belayche 14, dans une tribune de Livres Hebdo, le 23 janvier 1998, dont le cœur de l’argumentaire porte sur la nécessité de définir clairement les missions et objectifs légaux assignés aux bibliothèques, de déterminer les principes de gestion, de fonder l’intervention des collectivités sur le développement de la lecture et de la documentation afin de permettre l’accès de la culture à tous, de garantir un contrôle technique rigoureux de l’État dans le cadre même des agissements

de censure évoqués ci-dessus, d’ancrer le développement de la lecture et de la documentation dans l’aménagement culturel du territoire et de favoriser la constitution de réseaux documentaires entre les bibliothèques de collectivités publiques. Le lien entre principe de pluralisme et réseau documentaire est ainsi clairement montré : « Le pluralisme et l’encyclopédisme ne seront une réalité dans les bibliothèques que le jour où le réseau des bibliothèques sera une réalité réfléchie, organisée, incluant toutes les collectivités soucieuses de la diffusion de l’information, État, universités, collectivités territoriales, dans l’intérêt de l’usager et du citoyen 15. » Du point de vue du contrôle de l’État, point de vue magistralement exposé par Jean-Luc Gautier-Gentès 16, une loi aurait permis de se poser quelques questions et de résoudre quelques problèmes plus ou moins significatifs. En effet, si des textes ont déjà prévu le contrôle des différents types de bibliothèques qu’elles soient municipales, universitaires, ou parisiennes 17, etc., il n’en demeure pas moins qu’il subsiste trois difficultés. Tout d’abord, la façon dont chacune d’entre elles est contrôlée varie, d’après la loi du 20 juillet 1931 : il s’agit soit d’un contrôle permanent, soit d’un contrôle occasionnel. La nature de ce contrôle est manifestement en contradiction avec la loi du 22 juillet 1983 qui rend le contrôle de toutes les villes et de tous les départements permanent. Or, seule une loi peut permettre de réviser une autre loi… Ensuite, dans le cadre d’une délégation du service public de la lecture par les collectivités territoriales à des associations subventionnées par convention ou à des entreprises, il conviendrait que ces prestataires soient soumis au contrôle spécialisé de l’État, ce qui – même si ces situa-

15.  Livres Hebdo, no 277, 23 janvier 1998. 13.  On notera que la qualification n’est alors pas distinguée de la compétence. 14.  Lors de son congrès annuel de 1996, l’ABF avait déjà adopté une motion demandant instamment une loi sur les bibliothèques. Par ailleurs, en 1992, l’association publiait un projet de loi dans son Bulletin d’informations de l’ABF, no 154, 1992, p. 61-75.

16.  Jean-Luc Gautier-Gentès, « Loi sur les bibliothèques et contrôle de l’État », BBF, 1998, no 4, p. 8-12. En ligne : http://bbf.enssib. fr/consulter/bbf-1998-04-0008-001 17.  Par un simple usage, les bibliothèques de la ville de Paris n’entrent pas dans le champ des contrôles pratiqués par l’Inspection générale des bibliothèques.

tions restent encore marginales – n’est encore pas le cas aujourd’hui 18. Une loi serait un cadre approprié pour fonder en droit la politique de l’État dans ce domaine. Enfin, le contrôle des bibliothèques autres que celles citées plus haut ne peut s’effectuer qu’à la demande ou avec l’accord des ministères concernés, ce qui s’avère parfois un frein pour celles-là mêmes qui peuvent en avoir besoin. Une loi fournirait un cadre adapté à la résolution de ces difficultés. Une loi permettrait aussi de placer quelques éléments du contrôle technique de l’État tels que définis dans le décret du 9 novembre 1988 comme une obligation claire faite aux bibliothèques, ce qui n’est évidemment pas le cas pour l’heure. En effet, il n’est probablement ni possible ni souhaitable d’imposer aux collectivités territoriales le respect absolu de toutes les prescriptions qu’impose ce décret sur le contrôle technique. De fait, la nature qualitative de certaines prescriptions en rendrait la mise en œuvre difficilement applicable et évaluable, notamment si elles étaient perçues comme trop contraignantes et donc contraires au principe de liberté des collectivités. Comme le souligne Jean-Luc Gautier-Gentès : « […] il est néanmoins souhaitable, sinon possible, d’imposer aux collectivités territoriales certaines de ces prescriptions [telles que] le “caractère pluraliste” des collections, qui gagnerait d’ailleurs à être replacé dans le cadre général du concept dont il n’est qu’une des expressions, le concept de neutralité  19. » De même, une loi permettrait, de façon habile et détournée, de clarifier

18.  Un contrôle spécialisé de l’État, via le contrôle de légalité en préfecture, est obligatoire selon le montant de la délégation de service public envisagé, conformément aux dispositions de la loi (dite loi Sapin) no 93-122 du 29 janvier 1993 relative à la prévention de la corruption et à la transparence. Il ne s’applique pas au regard de conditions de qualité à respecter en rapport avec la lecture publique. Cependant, on constate que la majorité des délégations est effectuée en dehors de tout contrôle eu égard aux montants et à la taille des communes qui les pratiquent. 19.  Jean-Luc Gautier-Gentès, « Loi sur les bibliothèques et contrôle de l’État », op. cit.

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et d’expliciter certaines obligations des tutelles des bibliothèques contrôlables ainsi que les sanctions qu’elles encourent. Par ailleurs, elle permettrait de réaffirmer le rôle de l’Inspection générale des bibliothèques au sein de l’administration d’État et de clarifier ses missions par rapport à celui des directions régionales des affaires culturelles qui, de fait, participent dans la plupart des cas, par leur proximité du terrain, à une certaine forme de contrôle, tout au moins dans leur préparation et dans leur suivi 20. Comme l’indique Daniel Renoult, dans son article intitulé « Les rapports de l’Inspection générale des bibliothèques 21 »  : « Ces dernières années, l’évolution de la notion d’évaluation et de contrôle dans le secteur public, la mise en œuvre de la Lolf (loi organique relative aux lois de finances) ont entraîné une évolution du rôle effectif et des missions des inspections générales. […]. Compte tenu de toutes ces évolutions, il était utile que les missions de l’Inspection générale des bibliothèques soient reprécisées, ce qui a été fait en 2007 et 2008 à l’occasion de la publication de la lettre de mission de la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche 22. »

Réticences à la promulgation d’une loi Bien souvent, la loi était vue sous l’angle du contrôle des bibliothèques par l’État. S’agissant de ce dernier, s’il est vrai qu’une loi apporterait des améliorations, il faut constater que, dans la plupart des cas, d’autres types de textes réglementaires le permettraient tout autant ; ce qui évidemment rendrait l’usage d’une loi, qui ne doit énoncer que des principes et non des modalités d’application et d’évalua-

20.  Le 19 octobre 1988, le ministre de la Culture adresse aux préfets des régions et des départements une circulaire sur le thème « Patrimoine des bibliothèques et lecture publique. Compétences et missions de l’État ». 21.  BBF, 2009, no 3, p. 13. En ligne : http://bbf. enssib.fr/consulter/bbf-2009-03-0012-002 22.  Cette lettre de mission a été publiée dans le Bulletin officiel de l’Éducation nationale, no 38, du 9 octobre 2008.

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tion, disproportionné. On notera ainsi que les bibliothèques dotées du statut d’établissement public (Bibliothèque nationale de France, Bibliothèque publique d’information, Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg) ne sont pas soumises au contrôle permanent de l’Inspection générale des bibliothèques, ce qui devrait cependant rester possible par le recours à d’autres outils qu’une loi, comme l’introduction, dans les décrets régissant ces bibliothèques, d’un article précisant le fait qu’elles sont soumises au contrôle permanent de l’État. L’intérêt d’une telle démarche serait donc de ne pas placer le contrôle du seul ressort de leurs ministères de tutelle respectifs. Jean-Luc Gautier-Gentès s’interroge lui-même sur l’opportunité d’une loi à propos du contrôle et conclut : « Si l’amélioration du contrôle exercé par l’État sur les bibliothèques n’appelle pas une loi dans tous les cas, elle la requiert dans certains cas 23. » Néanmoins, il établit très clairement que, sur plusieurs points, des dispositions d’ordre réglementaire suffiraient à régler les points litigieux. Enfin, il rappelle les limites du contrôle – celles que s’impose l’État lui-même quand il ne se donne pas les moyens de l’exercer – et exprime ses doutes sur l’efficacité d’une loi sur les bibliothèques pour combattre des pratiques de gestion douteuses : qu’en serait-il, en effet, des sanctions ? Ainsi, on peut douter qu’une loi puisse limiter les dérives affectant le pluralisme des collections. Seule l’inscription de la bibliothèque dans un réseau semble un rempart contre des débordements locaux. Durant ce débat, et par la suite, de nombreuses voix s’élèvent face à l’opportunité d’une loi. Une loi sur les bibliothèques pourrait-elle se résoudre à une loi sur le pluralisme ? Une loi de plus, pour quoi faire ? Une loi, est-ce bien d’actualité ? Une loi, n’est-ce pas contraire au principe de libre administration des collectivités territoriales et des universités ? Un des opposants à cette loi, Cécil Guitart, alors directeur du Pôle euro-

23.  Jean-Luc Gautier-Gentès, « Loi sur les bibliothèques et contrôle de l’État », op. cit.

péen universitaire et scientifique de Grenoble, refuse « une loi qui fige tout et pour longtemps », et affirme que « l’absence de loi ne nous a pas empêchés d’avoir le plus beau réseau de bibliothèques du monde […] 24. » En effet, une loi figerait le paysage des bibliothèques alors même que la décentralisation est à peine achevée et que les conséquences des nouveaux statuts sur l’évolution des métiers n’ont pu être évaluées. Les bibliothécaires, en tant que fonctionnaires, bénéficient déjà d’une protection juridique et fonctionnelle. Par ailleurs, une loi qui « garantirait » le pluralisme ferait le jeu du Front national, dont il faut rappeler qu’il sait parfaitement utiliser les armes juridiques, alors que l’arsenal de lois en France est déjà assez étendu en matière de répression du racisme, de l’antisémitisme, de protection de la jeunesse… Ses contradicteurs relancent alors le débat en exposant les arguments de l’essor des nouvelles technologies, du développement de l’intercommunalité, de la défense du service public, de la formation des personnels, du statut des BMVR et des bibliothèques patrimoniales, de l’insuffisance des aides financières de l’État en matière de fonctionnement, des problèmes liés au droit de prêt, des questions de pluralisme, de gratuité… Tous ces points méritent bel et bien selon eux un cadre. Des professionnels s’élèvent également contre l’idée de collections trop consensuelles, où le débat d’idée ne trouverait plus sa place si l’on en exclut les textes qui s’écartent de la pensée dominante.

Un chantier en perpétuel renouvellement Après le départ de Catherine Trautmann du ministère de la Culture, en mars 2000, le groupe de travail sur la loi est mis en sommeil. D’autres urgences sont à régler, comme l’accord avec les éditeurs sur le droit de prêt.

24.  Propos tenus par Cécil Guitart lors de la table ronde organisée dans le cadre du Salon du livre le 23 mars 1998, Livres Hebdo, no 286, 27 mars 1998.


Une loi sur les bibliothèques :

Tout ce travail préparatoire a montré la difficulté d’élaborer une loi dans le contexte politique et administratif induit par la décentralisation. Par ailleurs, d’autres points ne sont plus vraiment d’actualité : depuis 1998, l’Inspection générale a effectué plusieurs missions à la Bibliothèque nationale de France, ainsi qu’à la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, à l’Enssib, etc., à la demande des différentes tutelles, et son domaine d’intervention tend à se diversifier. Quant à la mise à disposition de personnels d’État dans les bibliothèques municipales classées 25, la refondation du dispositif s’appuie désormais sur des objectifs négociés et formalisés par des conventions passées entre l’État et les collectivités 26. Enfin, la possibilité réglementaire de nommer des personnels administratifs ou enseignants sur des postes de direction (bibliothèques départementales ou universitaires) a permis de régler certaines difficultés, parfois en cas de carence de candidats, et a pu faire entrer dans les bibliothèques des personnalités riches d’expériences diverses dont les aptitudes à l’encadrement ne sont pas contestées. Cette ouverture préfigure d’autres défis qui s’annoncent : d’ores et déjà, la profession doit se préparer à mettre en œuvre les dispositifs prévus par la loi n° 2009-972 du 3 août 2009 relative à la mobilité et aux parcours professionnels dans la fonction publique. Le ministère de l’Éducation nationale a déjà

25.  Daniel Renoult, Les mises à disposition des conservateurs d’État dans les bibliothèques municipales classées : rapport à Madame la ministre de la Culture et de la Communication. Paris, Inspection générale des bibliothèques, Inspection générale de l’administration des affaires culturelles, décembre 2007. 26.  C’est une conséquence de la loi no 2007148 du 2 février 2007 de modernisation de la fonction publique d’État, complétée par le décret no 2007-1 542 du 26 octobre 2007 relatif à la mise à disposition et modifiant le décret no 85-986 du 16 septembre 1985 relatif au régime particulier de certaines positions des fonctionnaires de l’État et à certaines modalités de cessation définitive de fonctions : le conventionnement est désormais obligatoire et la date limite de mise en conformité des mises à disposition avec les nouvelles règles législatives et réglementaires a été fixée au 1er juillet 2010.

élaboré les procédures qui organisent une seconde carrière pour les enseignants. On a pu parfois considérer que les fonctions de direction dans les bibliothèques universitaires et publiques divergeaient profondément ; l’intégration totale des SCD dans des universités plus autonomes 27 consacre au contraire la dimension politique de la direction d’un SCD et la rapproche de la direction d’une bibliothèque territoriale : « Résumons notre position ainsi. C’est au nom du droit du public à disposer de collections de qualité et plurielles, en un mot de la démocratie, que les bibliothécaires demandent plus d’autonomie par rapport au politique. Il est de l’intérêt commun que cette revendication soit entendue. Mais la même protection des droits du public, la même préoccupation démocratique exigent que les bibliothécaires ne s’exemptent pas d’être attentifs à l’attente de la collectivité et de se soumettre à son contrôle 28. » Cette remarque de Jean-Luc Gautier-Gentès peut désormais s’appliquer à tous les postes de direction. L’unité du métier ne peut être que renforcée par le changement de modèle que viennent de connaître les bibliothèques universitaires. Le rapport annuel du Conseil supérieur des bibliothèques de 1997 conclut ainsi un chapitre prémonitoire consacré à l’identité professionnelle et

la responsabilité intellectuelle des personnels de direction : « Car, ce n’est pas à “l’État”, c’est au président de l’université, c’est au maire, c’est au président du conseil général, qu’il faut proposer les éléments d’une politique documentaire, d’un projet culturel et intellectuel. Ce sont eux qui attendent des propositions et un diagnostic compétents. L’aide de l’État ne peut qu’éventuellement venir conforter ce dialogue-là sans s’y substituer. C’est cette recherche du dialogue qui constitue la seule attitude conforme à la réalité administrative (autonomie des universités, décentralisation, déconcentration) et la seule qui permette d’inscrire chaque établissement dans une perspective dynamique en le faisant échapper à un fonctionnement routinier ou médiocre. La qualité du dialogue ainsi instauré passe par la reconnaissance du directeur de la bibliothèque au sein de la collectivité pour laquelle il travaille. Cette reconnaissance ne peut être fondée que sur une double compétence : –  une compétence technique qui permette aux décideurs de construire les meilleures décisions ; –  une compétence intellectuelle qui porte sur le contenu des collections et de la documentation, sur la qualité et la validité des informations transmises. C’est cette forme de compétence, centrale et constitutive du métier, qui le légitime. Se réfugier derrière ses seules compétences techniques, et y borner ainsi son identité, mettrait en péril l’identité même de la profession. La détermination de la politique d’achat des bibliothèques s’appuie sur cette légitimité professionnelle 29. »

27.  La loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU) a introduit un changement important en donnant désormais aux universités une place prépondérante : « Les modifications introduites par la loi LRU génèrent une recomposition du jeu des acteurs dans lequel l’université acquiert une place déterminante. Avec la loi LRU, cette dernière dispose de marges de manœuvre plus importantes dans la gestion des bibliothèques, ce qui renforcera leur intégration au sein de l’université. De ce point de vue, la loi LRU concrétisera les objectifs fixés par le décret du 4 juillet 1985 instaurant les SCD ». Isabelle Gras, « La loi LRU et les bibliothèques universitaires », mémoire d’étude, DCB 18, Enssib, 2010. Disponible en ligne : www.enssib. fr/bibliotheque-numerique/document-48199

Il convient de constater, au terme de notre réflexion, qu’une loi nouvelle n’est manifestement pas l’outil juridique le mieux adapté aujourd’hui aux difficultés et aux dysfonctionnements que les bibliothèques peuvent rencontrer dans leur environnement. Des

28.  Jean-Luc Gautier-Gentès, « Réflexions exploratoires sur le métier de directeur de bibliothèque : le cas des bibliothèques municipales », BBF, 1999, no 4, p. 14-26. En ligne : http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf1999-04-0014-002

29.  Rapport annuel du CSB 1997 : http://enssibal.enssib.fr/autres-sites/csb/ rapport97/csb-rapp97-accueil.html

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textes déjà existants, tels les décrets, les arrêtés, les codes, les circulaires, les chartes, les manifestes mais aussi les politiques d’incitation ou de dissuasion, financière ou autre, constituent des cadres réglementaires qui permettent aujourd’hui d’agir de façon satisfaisante. La longue quête d’une loi pour les bibliothèques n’est sans doute pas terminée. Dans les propositions du rapport Pour que vive la politique du livre 30, Sophie Barluet écrivait : « Un projet de loi se justifierait principalement par un souci de clarifier le rôle de l’État, celui des collectivités territoriales et celui des établissements publics vis-à-vis des collections patrimoniales. Il pourrait également proposer un cadre général pour les missions des bibliothèques publiques, visant à améliorer l’efficacité de ces services publics et leur travail en réseau. »

30.  Paris, La Documentation française, juin 2007, p. 35.

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Dans un contexte de décentralisation et d’autonomie élargie des institutions, une loi pourrait toutefois permettre de réaffirmer le rôle des bibliothèques, de préciser les modalités de mise en œuvre de leurs missions et objectifs, de définir précisément les manières de sanctionner a posteriori – comme c’est le cas pour le contrôle de légalité – leurs manquements et dérives. Finalement, la véritable question, à notre sens, ne consiste pas tant – a priori – à savoir si une loi est nécessaire ou pas, mais plutôt à savoir comment, par leurs compétences, les professionnels peuvent utilement et raisonnablement poursuivre le développement de la lecture publique et des services de documentation au sein des universités au moyen des outils mis à leur disposition, ou par la mise en œuvre de quelques mesures complémentaires plus légères, et sans doute plus efficientes, qu’une loi qui pourrait s’apparenter, dans le contexte actuel, à une simple loi d’affichage. De la même

manière que, dans le débat actuel sur une réforme du statut des fonctionnaires, les détracteurs mêmes de la fonction publique évoquent la nécessité de nouveaux outils pour « mieux gérer », il apparaît, somme toute, qu’une bonne application des textes suffirait bien souvent à pallier les difficultés que ces derniers dénoncent. L’affirmation d’une politique – choisie et revendiquée – de développement de la lecture, dans le respect des valeurs démocratiques, accompagnée de moyens et de ressources suffisants et adaptés, peut permettre d’assurer l’accès de tous à la culture et au savoir. À l’ère de l’accompagnement des bibliothèques, du conseil et de l’expertise, plus qu’à celle de leur contrôle, la déontologie veut donc que la responsabilité de chacun – élu ou professionnel – ou de chaque institution joue à plein, dans la reconnaissance des mérites de sa politique publique culturelle ou, à l’inverse, de ses insuffisances.  Février 2011


Politique(s) et bibliothèques 2 – Politiques françaises


Politique(s) et bibliothèques

Trop loin, trop proche : les politiques et la bibliothèque

C Benoît Tuleu Bibliothèque nationale de France benoit.tuleu@bnf.fr Titulaire d’un DESS Direction de projets culturels et conservateur en chef des bibliothèques, Benoît Tuleu est depuis 2009 chef du service des Échanges au département du Dépôt légal à la Bibliothèque nationale de France, après avoir travaillé en bibliothèque départementale ainsi qu’à la Bibliothèque publique d’information au Centre Pompidou. Il a dirigé la bibliothèque municipale classée de Boulogne-sur-Mer et le réseau des médiathèques de Nanterre. Il a contribué à la revue Vacarme, à la Revue des Livres pour enfants ainsi qu’à la dernière édition du Métier de bibliothécaire publié par l’Association des bibliothécaires de France (2009). Il est membre du comité de rédaction du BBF.

omment (re-)mobiliser les politiques sur la question des bibliothèques 1   ? Entre les 36 000 bibliothèques qui couvrent les zones desservies du territoire et les 514 519 élus communaux qui assument leur autorité politique 2, il serait impossible sans tomber dans la caricature de définir avec assurance un mode de relation uniforme. La relation entre les bibliothèques et les politiques dépend d’abord des personnes en place, élus et direction de l’établissement. Elle leur est évidemment spécifique, chargée selon les lieux du subtil mélange de l’accumulation ou non d’un capital de confiance, des aléas d’une histoire administrative particulière, le tout pimenté de particularités culturelles locales. Dans cet ajustement où négociation et dialogue devraient réguler les relations et en assurer la qualité, l’impression générale est pourtant celle d’une distance mal contrôlée. D’abord, cette relation n’est jamais égalitaire, car d’un côté l’élu a le pouvoir (généralement, il s’agit du maire ou de son adjoint chargé des affaires culturelles), et de l’autre le bibliothécaire est au service de sa politique. Il est alors difficile d’avoir une relation équilibrée et, du coup, le bibliothécaire a bien des reproches à faire au personnel politique à qui il rend des comptes.

1.  Si elle concerne les bibliothèques de tous types, cette contribution prend surtout pour objet la lecture publique municipale, celle pour laquelle la proximité entre l’élu et le service est la plus grande. 2.  On peut y ajouter 5 917 élus régionaux et départementaux, ce qui porte à 520 426 le nombre des élus locaux (source : effectifs des élus locaux sur le site de la Direction générale des collectivités locales, www.dgcl.interieur. gouv.fr).

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Soit les politiques sont trop près des bibliothèques, soit ils en sont trop éloignés. Trop près, ils s’immiscent dans des questions techniques qui devraient n’être gérées que par des professionnels ; dans les cas les plus extrêmes, les élus font et défont les directeurs de bibliothèques et même exercent un droit de censure sur les choix de programmation culturelle ou même sur les collections dont ils croient pouvoir disposer à leur guise. Moins grave mais tout de même épuisant au quotidien, il leur arrive de considérer que la médiathèque doit être le bras armé de leur communication politique et que les moyens qu’ils lui confient doivent légitimement être mis au service du projet du moment, au détriment d’une mission culturelle qui – on y reviendra – n’est d’ailleurs jamais formulée. Mais l’inverse existe aussi. À côté du « blanc manteau de médiathèques » qui a couvert le pays depuis le début des années 1980, une partie importante du territoire reste dépourvue de bibliothèques. Étant donné les dispositifs d’aide à l’investissement qui existent encore, si la population de ces collectivités est exclue de l’accès à ce service public, c’est bien que ce dernier reste considéré par une partie du personnel politique local comme superflu, ou tout du moins comme non prioritaire. Et, dans les zones desservies, la bibliothèque ou la médiathèque est parfois le parent pauvre de la collectivité. Passé les années d’engouement qui suivent l’inauguration d’un nouveau bâtiment, parfois le désir des élus s’éteint : l’excitation passe, les moyens stagnent et la médiathèque s’installe dans la spirale du manque de moyens qui éloigne les publics, et du succès insuffisant qui entraîne une baisse des moyens… Il arrive aussi que, mal in-


Trop loin, trop proche :

formé ou inattentif aux avertissements du professionnel pendant la phase de construction, l’élu n’a pas suffisamment anticipé les coûts de fonctionnement induits par un service valorisant au moment de son ouverture, mais exigeant sur la durée en matière de ressources humaines et de crédits. Il se peut enfin que, dans certaines villes, la bibliothèque apparaisse encore – à tort ? – aux yeux des politiques et de l’administration comme une sorte de club un peu désuet, réservé à une petite coterie d’amateurs localement identifiés, retraités hantés par leurs marottes et leurs recherches personnelles, amateurs de livres dépassés par l’essor des nouvelles technologies, mais aussi élèves à qui sont prescrits des temps d’activités obligatoires dans ce qui apparaît au mieux comme un satellite des établissements scolaires. Trop près ou trop loin : au fond, tout se passe comme si les politiques gênaient les bibliothécaires. On les a tout le temps dans les pattes, ou au contraire c’est en vain que l’on gratte à leur porte.

Le fait du prince Pourtant, il n’y a pas de bibliothèque sans politique. L’acte fondateur d’une bibliothèque est toujours un geste politique, non seulement dans le sens premier du terme – un geste dans la vie de la cité – mais aussi un geste du politique. Petite ou très grande, la bibliothèque est toujours à l’origine « le fait du prince » : expression dévalorisante, souvent utilisée pour dénigrer l’intervention du politique, mais qui pourrait être ici entendue de manière moins péjorative. Car, quand on considère les moyens qu’il faut déployer pour construire et faire fonctionner une bibliothèque, la puissance publique seule possède ce pouvoir (et aussi d’éventuels mécènes). Il serait absurde d’en vouloir au responsable politique qui assume cette responsabilité. En France, historiquement, le chef politique est quelqu’un qui veut laisser sa trace historique dans la pierre des bâtiments et, si possible, dans celle des monuments publics. La bibliothèque joue ce rôle, mais aussi parti-

cipe au dessin d’un centre-ville, structure un quartier, devient un repère toponyme pour les habitants qui en sont donc tous un peu usagers. Dans cette tradition, c’est la bibliothèque en tant que bâtiment qui est attrayante et valorisante pour l’élu. D’ailleurs, le trait de génie des inventeurs du concours particulier de l’État pour l’investissement dans une bibliothèque publique, c’est le critère unique du nombre minimum de mètres carrés construits par habitant (les fameux 0,07 m 2 par habitant nécessaires pour obtenir le concours de 50 % par l’État). Peu importe le jugement que l’on peut porter sur la motivation qui a poussé les élus à construire : cela a fonctionné, quels que soient le type et la dimension des bibliothèques considérées. C’est donc ensuite que ça se gâte et que « le fait du prince » se manifeste par son interventionnisme ou, pire, par son indifférence. Évidemment, pour (r)éveiller son désir, de vieilles recettes peuvent évidemment encore fonctionner : le voyage d’étude dans lequel on emmène quelques élus et décideurs visiter les bibliothèques d’un territoire où ces dernières sont performantes, pour qu’ils constatent leur succès et prennent conscience de la possibilité d’en transposer le modèle dans leur propre collectivité ; la soirée exceptionnelle (inauguration, vernissage, conférence, etc.) qui assure la promotion de la bibliothèque organisatrice. Enfin, dans un contexte de rationalisation des coûts, le souci des chiffres et des indicateurs de performance : aux élus soucieux de valoriser leur politique culturelle, mais qui oublient la bibliothèque dans les bilans et discours, il peut être utile de rappeler que, parmi les services publics locaux, la bibliothèque est l’un des plus fréquentés. Là où la jauge d’un théâtre se compte en centaines de personnes par semaine, c’est au minimum en milliers que se comptent les passages hebdomadaires des usagers des médiathèques, emprunteurs ou simples visiteurs. Localement, ces recettes peuvent fonctionner et font partie depuis près de trente ans d’un capital d’expérience, qui pourrait d’ailleurs être utilement formalisé dans le cadre de la forma-

tion des futurs bibliothécaires de lecture publique afin de les aider à maîtriser des techniques de promotion et de communication auprès des élus dans le contexte administratif français 3. En fait, au niveau des territoires, on sait promouvoir la bibliothèque publique ; la marge de progrès relève juste de la professionnalisation et de la transmission des savoir-faire. De nombreuses bibliothèques font preuve de dynamisme et d’inventivité et défendent très bien leur utilité sociale au niveau de leur collectivité ; leurs élus de tutelle les plus proches savent aussi reprendre et élaborer ce discours de promotion. Mais c’est plus globalement que l’on aurait des raisons d’être inquiet face au désintérêt de la classe politique pour la question des bibliothèques. On constate en effet un silence presque complet des partis politiques : rareté du mot « bibliothèque » dans les programmes des partis ; oubli de la lecture publique dans les discours sur la culture, l’éducation ou la recherche ; absence totale de pages consacrées aux bibliothèques et même à la question fondamentale de la lecture dans les livres publiés par les candidats potentiels aux prochaines élections présidentielles. La faiblesse du taux de réponse au questionnaire sur la politique en matière de bibliothèques envoyé aux partis politiques des candidats à l’élection présidentielle de 2007 par l’Association des bibliothécaires de France (ABF) confirme ce désintérêt 4. On pourrait commencer par déplorer l’absence de groupe de pression structuré en faveur des bibliothèques. Mais ce serait oublier l’engagement de centaines de bibliothécaires dans des associations professionnelles aussi dynamiques et réactives que dans les pays où le soutien aux bibliothèques relève de la priorité politique, sans compter leur éventuelle présence au sein des syndicats et des partis poli-

3.  Il faut signaler à ce sujet les outils méthodologiques et les expériences relatées dans le récent Communiquer ! Les bibliothécaires, les décideurs et les journalistes, sous la direction de Jean-Philippe Accart, Villeurbanne, Presses de l’Enssib, 2010. 4.  Seulement deux candidats à l’élection présidentielle sur les douze avaient répondu.

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tiques. La faute n’est pas aux bibliothécaires français, qui ne sont ni moins courageux ni moins engagés qu’ailleurs­, ni aux associations, structurées comme des groupes de pression… mais sans leur répondant. On pourrait aussi chercher les causes de cette distance dans le recrutement de la classe politique française, qui méconnaît l’importance des bibliothèques publiques ou en a, dans le meilleur des cas, une image déformée. Masculine, âgée, issue des classes sociales les plus favorisées, diplômée en un temps où les médiathèques publiques n’existaient pas dans le paysage, la catégorie des politiques a presque tout pour les ignorer ou les confondre avec les bibliothèques universitaires, qu’ils ont peut-être d’ailleurs fréquentées aux temps les plus sombres de leur manque de moyens. Cette hypothèse correspond peut-être pour partie à la réalité, mais ne peut expliquer le silence général de partis politiques dont le recrutement et l’audience restent très diversifiés. Il faut chercher plus profondément et émettre l’hypothèse que ce malaise profond correspond à deux types de symptômes, d’abord conjoncturels et aussi, plus gravement, structurels.

(R)évolution permanente Reconnaissons qu’il est difficile d’expliquer simplement à un élu de bonne volonté ce qui se passe dans les bibliothèques publiques depuis leur spectaculaire prolifération dans les années 1980 et 1990. Leur évolution a suivi tous les bouleversements. Les médiathèques ont accompagné et intégré les supports les plus divers et parfois les plus éphémères, et leurs usages se sont diversifiés jusqu’à l’illisibilité. Par-dessus le marché, ce développement joyeux et tous azimuts s’est surtout accompagné de deux évolutions majeures et qui sont loin d’être terminées : d’une part, la constitution de collections non plus à partir de l’idée assez académique de ce que doit être une offre, mais à partir de ce que l’on croit repérer de la demande et des besoins du public ; d’autre part, la révolution numérique qui bouscule tous les modes d’accès à cette offre et rend

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poreuse la frontière entre collections et services. À l’appréhension de cette réalité dans toute sa complexité mouvante, on peut comprendre que les élus préfèrent des solutions simples : par exemple, l’idée que les bibliothèques vont disparaître puisque chacun peut avoir accès au savoir depuis chez soi. Passé l’engouement des espaces culturels multimédias dans les médiathèques, il faut aujourd’hui une énergie considérable pour faire admettre aux décideurs que les usages sont hybrides, que les collections matérielles et les ressources numériques vont coexister encore de longues années, et que la médiathèque en tant que bâtiment est plus que jamais « le lieu du lien 5 ». Le contexte budgétaire contraint rend plus compliquée encore la défense de cette conception ouverte et évolutive des bibliothèques publiques. Mais ces difficultés ne doivent pas masquer les causes structurelles du désintérêt des politiques pour les bibliothèques.

Mission invisible D’abord, les bibliothèques publiques sont presque les seuls services publics dont les missions ne sont définies par aucun texte 6, d’où la demande permanente des associations professionnelles d’un cadre juridique qui les préciserait – demande qui rencontre du côté des politiques l’indifférence qu’elle pourrait pourtant contribuer à combattre. Et puis les élus changent : aux commandes des villes qui ont construit les médiathèques avec des dispositifs mis en place il y a presque trente ans, d’autres élus sont arrivés. Ils agissent sous la pression constante de la réduc-

5.  Michel Melot, La sagesse du bibliothécaire, Paris, L’Œil neuf, 2004. 6.  Ce point est souligné par Anne-Marie Bertrand dès 1994 dans Les bibliothèques municipales : acteurs et enjeux (Paris, Éditions du Cercle de la librairie), qui préfère parler du « rôle » des BM plutôt que de leurs « missions », ces dernières n’étant fixées dans aucun texte juridique. Cette question fait l’objet de débats au sein des associations professionnelles depuis de longues années.

tion des moyens (baisse de la dotation générale de décentralisation, aggravation de la crise économique, endettement) et de la mesure de la performance publique. Ils ne sont pas ceux qui ont voulu ces bâtiments, ces services exigeants et coûteux dont les rôles sont multiples et mal définis, dont les enjeux techniques sont complexes et surtout dont les missions ne sont écrites nulle part. Bien sûr, les publics sont là, mais pour quels services, avec quelles missions et quels objectifs ? Et avec quels indicateurs pour en mesurer les progrès ou la régression ? Au vu des questions essentielles qu’il soulèverait, le débat qui s’ouvrirait ne serait pourtant pas luxueux : accès à la culture, à la formation et à l’information, lutte contre l’illettrisme, aménagement culturel du territoire, modèle de service public, offre et demande, gratuité ou tarification des services, mais aussi équilibre des droits (droit d’auteur, droit à l’oubli, etc.) dans le contexte mouvant décrit ci-dessus. On ne peut pas espérer que les bibliothécaires et le personnel politique local résoudront isolément toutes ces questions depuis leurs collectivités, ni que l’action d’une sorte de main invisible finira par homogénéiser les discours et les pratiques. Il semble aussi qu’après trente ans de décentralisation, s’éloigne enfin le risque d’enfermer les bibliothèques dans un carcan juridique qui les priverait de créativité, comme le craignaient à juste titre les adversaires d’un cadre juridique sur les bibliothèques il y a encore quelques années 7. Peut-être les bibliothèques, en tant qu’outils d’accès au savoir où œuvre une sorte de « pédagogie libertaire », embarrassent-elles encore trop les décideurs d’un pays historiquement centraliste et autoritaire ? Peut-être, au contraire, les bibliothécaires euxmêmes ont-ils du mal à assumer – et 7.  Parmi les plus brillants adversaires d’une loi-cadre, Cécil Guitart, pour qui « la loi fige tout ». Voir : Isabelle Masse, « Quelle loi pour les bibliothèques ? », BBF, 1998, no 4, p. 123125. Disponible en ligne : http://bbf.enssib.fr/ consulter/bbf-1998-04-0123-008 Voir aussi dans ce numéro l’article de Danièle Oppetit et Matthieu Rochelle, « Une loi sur les bibliothèques : ni pour ni contre (bien au contraire) », p. 6-12.


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même à énoncer – ce rôle pédagogique ou, si l’on préfère, éducatif dans le sens le plus large : lieu de soutien aux formations initiales, à la formation continue, d’autoformation, d’initiation artistique, littéraire et musicale, point d’accès au savoir multimédia, lieu de découvertes et d’apprentissages les plus divers ? C’est pourtant cela qui les relierait directement à une mission politique claire, facile à admettre et à défendre pour le personnel politique comme pour les professionnels. Que la bibliothèque soit une « école après l’école », c’est une réalité, cela transcende le niveau local et énonce déjà une mission nationale – et donc politique – qui n’exclut d’ailleurs aucun autre usage, et qui n’enferme pas les établissements dans une forme unique de pédagogie. Il y a plusieurs pédagogies possibles, et le mot n’est pas la chasse gardée de l’Éducation nationale. Encore faudrait-il ne pas avoir honte de l’employer quand il s’agit du secteur culturel, encore faudrait-il être fier des publics actuels (hordes de jeunes

et d’étudiants avides, personnes en formation continue, simples curieux) plutôt que de se lamenter sur le public qui ne vient pas.

Inventer un nouveau triangle Peut-être faudrait-il enfin laisser ce public s’immiscer dans le face-à-face parfois brutal entre le bibliothécaire et le politique, dans lequel s’élaborent des décisions qui le concernent. On se méfie traditionnellement des comités d’usagers et l’on craint qu’ils décident à la place des professionnels sur des questions fondamentales de gestion qui demandent des compétences techniques et scientifiques que le public ne possède pas. Mais les élus non plus ne maîtrisent rien de tout cela, et une instance permanente de participation des publics à la décision pourrait contribuer à mettre entre le politique et la bibliothèque la juste distance si difficile à maintenir. La richesse des expériences récentes de participation

des usagers sur des projets majeurs 8 donne envie de réfléchir à la possibilité de telles instances sur le modèle des Library Boards dans les bibliothèques publiques américaines 9. Dans un contexte nouveau où les missions pédagogiques de la bibliothèque seraient enfin garanties, on aurait tout à gagner à inventer un nouveau triangle élu/bibliothécaire/usager, et à placer en son centre la bibliothèque comme objet politique fondamental. 

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8.  À Méricourt (Pas-de-Calais), la municipalité a suscité la création d’un « collectif médiathèque » qui a participé au montage du projet dès les premiers travaux de l’architecte. Voir le site : www.mairie-mericourt.fr et les interventions de Christel Duchemann, directrice. 9.  Sur ce dispositif spécifique aux bibliothèques publiques américaines, voir l’ouvrage d’Anne-Marie Bertrand, Bibliothèque publique et Public Library : essai de généalogie comparée, Villeurbanne, Presses de l’Enssib, 2010.

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Les bibliothèques publiques et le modèle politique français « Il est très vrai que toutes les choses de ce monde ont un terme à leur existence. […] Comme je parle des corps mixtes, telles les républiques et les religions, je dis que les altérations qui les ramènent à leurs origines servent à leur salut. » (Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live, III, 1)1

N Cristina Ion Bibliothèque nationale de France cristina.ion@bnf.fr Cristina Ion est conservateur au département Philosophie, histoire, sciences de l’homme de la Bibliothèque nationale de France. Docteur de l’EHESS en études politiques, elle est l’auteur d’un livre, La politique de Machiavel. Art de la guerre ou art de la paix ? (Éditions de l’Académie Roumaine, 2008), et de plusieurs articles sur Machiavel et le machiavélisme.

ul auteur politique n’a été plus sensible que Machiavel à la vie et à la mort des institutions. En historicisant radicalement le monde des affaires terrestres réglées par la politique, Machiavel a plongé les constructions humaines dans un univers hanté par la finitude, qu’elles ne peuvent espérer conjurer si ce n’est en revenant périodiquement à leurs débuts vertueux. Si l’action à court terme du prince est contrainte de s’adapter aux circonstances pour contourner les aléas du temps, les institutions, quant à elles, s’inscrivent dans un temps plus long, celui de la relation complexe qui s’engage constamment entre une humanité corruptible et les structures qui tentent de la lier. Machiavel était d’une nature inquiète, mais pas catastrophiste. S’il avait été bibliothécaire, il aurait sûrement orienté sa pensée vers la relation entre l’institution et la société, précisément pour la replacer dans le temps long qui devrait être le sien, l’arracher à cette obligation impérieuse et réflexe de « s’adapter ou mourir » qui semble caractériser de plus en plus, de nos jours, la gestion des bibliothèques 2. Aller dans

1.  Œuvres, Robert Laffont, 1996, coll. « Bouquins », p. 370. 2.  Voir John E. Buschman, Dismantling the Public Sphere. Situating and Sustaining

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le sens de l’histoire signifierait donc, en termes machiavéliens, sonder les changements de la société pour en tenir compte, certes, mais en revisitant les principes fondamentaux qui ont présidé à la naissance de la bibliothèque publique afin d’en mesurer l’actualité. Les bibliothèques sont ces institutions qui, nées pour incarner la lecture publique dans un moment de consensus sur leur utilité, subissent à l’heure actuelle la pression d’évolutions sociales, économiques et politiques. Le consensus qui a rendu possible leur naissance révèle son caractère contingent. La relation entre l’institution et la société se situe donc, à plus d’un titre, au cœur du questionnement politique des bibliothèques, lesquelles ne peuvent exister en dehors des rapports qu’elles nouent avec leurs usagers, avec les pouvoirs centraux ou locaux ou avec l’opinion publique. En 2005, dans un article fixant les grands axes de la recherche sur les bibliothèques du point de vue des sciences politiques, Anne-Marie Bertrand écrivait : « La place de la bibliothèque dans l’espace public, son articulation avec la société civile restent à étudier 3. » La réflexion Librarianship in the Age of the New Public Philosophy, Libraries Unlimited, 2003, p. 86. 3.  « Bibliothèque, politique et recherche », BBF, 2005, no 2, p. 35-40. En ligne : http://bbf. enssib.fr/consulter/bbf-2005-02-0035-006


Les bibliothèques publiques et le modèle politique français :

professionnelle se tourne aujourd’hui de plus en plus vers l’analyse de la place prise par les publics à la fois dans le discours idéologique véhiculé par la profession et dans l’interrogation théorique sur le modèle français de bibliothèque publique. Cela va audelà de l’évaluation, nécessairement décevante, des activités de la bibliothèque par le prisme de la fréquentation. Dans ce qui suit, nous allons tenter d’apporter une contribution à cette réflexion en examinant les correspondances entre le modèle de bibliothèque et le modèle politique français, sous l’angle particulier de la relation entre l’institution de service public et la société.

La bibliothèque dans la société La « culture politique de la généralité », qui caractérise, selon Pierre Rosanvallon, le modèle politique français, n’est sans doute pas sans conséquences sur la relation entre la bibliothèque publique et la société 4. Concept fort et discriminant, l’État représente un ordre normatif supérieur et apparaît comme une antithèse de la société 5. S’il fallait faire une lecture antijacobine de l’histoire moderne des bibliothèques françaises, une lecture dans laquelle tiendrait une grande place l’affirmation des contre-pouvoirs locaux et de la société civile contre l’État seul acteur de l’intérêt commun, c’est dans la critique de la centralisation qu’elle trouverait sa meilleure­ formulation. Les bibliothèques qu’Eugène Morel appelait de ses vœux devaient être de véritables services publics édifiés à travers des « centralisations minuscules », capables de don-

4.  Le modèle politique français. La société civile contre le jacobinisme de 1789 à nos jours, Le Seuil, 2004, coll. « Points ». Voir également le compte rendu critique de Jean-Fabien Spitz : « La culture politique républicaine en question. Pierre Rosanvallon et la critique du “jacobinisme” français », Raisons politiques, no 15, 2004, p. 111-124. En ligne : www.cairn. info/revue-raisons-politiques-2004-3.htm 5.  Marc-Olivier Baruch, Vincent Duclert (dir.), Serviteurs de l’État. Une histoire politique de l’administration française 1875-1945, La Découverte, 2000.

ner consistance aux réalités locales. Ainsi, l’État n’est pas au service de lui-même mais de l’utilité publique. Et Eugène Morel de dénoncer l’alliance perverse entre l’administration bureaucratique et la technocratie bibliothéconomique au détriment d’un public qui « ne compte pas, n’a aucun moyen de se faire entendre 6 ». Plus de cinq décennies plus tard, Jean Hassenforder constatait à son tour que l’une des causes du sous-développement des bibliothèques françaises en comparaison des bibliothèques anglosaxonnes résidait dans la faiblesse des associations et des communautés locales : « Dans les pays anglo-saxons, le mouvement en faveur des bibliothèques publiques vient en quelque sorte des profondeurs de la société. Le rôle du pouvoir central reste limité  7. » Les temps ont changé depuis Eugène Morel et Jean Hassenforder. Les bibliothèques publiques sont devenues, avec la décentralisation, des institutions locales. Cependant, l’intervention de l’État demeure et, dans la profession, « la demande d’État comme juge de paix et référent » reste forte 8. Aussi assistons-nous à une situation quelque peu paradoxale. D’une part, les bibliothécaires restent attachés aux principes d’expertise et de neutralité qui caractérisent le service public, se distinguant ainsi du monde politique, tout en prêtant le flanc à une critique des élites au nom de la démocratie, et se méfiant donc de toute ingérence partisane. D’autre part, la bibliothèque se retrouve au milieu d’un paysage politique complexifié, « triangle constitué par les élus-financeurs, les usagersélecteurs et les bibliothécaires-offreurs du service 9 », où les certitudes ont 6.  Bibliothèques. Essai sur le développement des bibliothèques publiques et de la librairie dans les deux mondes, Mercure de France, 1908-1909, vol. 2, p. 111, 347 et 351. 7.  Développement comparé des bibliothèques publiques en France, en Grande Bretagne et aux Etats-Unis dans la seconde moitié du xixe siècle (1850-1914), Éditions du Cercle de la librairie, 1967, notamment p. 89-102. 8.  Voir Anne-Marie Bertrand, Bibliothèque publique et Public Library : essai de généalogie comparée, Presses de l’Enssib, 2010, p. 82-84 et chapitre iii, « Pouvoirs et bibliothèques ». 9.  Jean-Pierre Durand, « L’effet générationnel : les directeurs de bibliothèques publiques »,

laissé la place à la négociation et à l’évaluation. Si, sur le plan du système politique, il convient de s’interroger sur le degré d’enracinement du service public de bibliothèque dans les collectivités territoriales, sur le plan de la culture politique, on peut questionner la place réservée aux publics dans l’institution. De ce point de vue, « la distance avec l’usager semble […] constitutive du modèle français 10 ». Pour expliquer cette constante, on a convoqué les rapports différents que le catholicisme et le protestantisme entretiennent avec le livre ; on a procédé à une critique sociologique de la démocratisation culturelle pour dénoncer la promotion de la culture légitime en bibliothèque ; enfin, on a entrepris une étude comparée des modèles de bibliothèque en France et dans les pays anglo-saxons. Comme pour leurs systèmes d’éducation respectifs, on pourrait dire que, si la bibliothèque publique aux États-Unis vise l’implication dans le monde et le développement des capacités d’action, en France, elle encourage le raisonnement adéquat sur le monde et dévoile les dangers de la superstition et de l’ignorance 11. Et puisque la critique du jacobinisme nous guette immanquablement lorsque nous examinons la relation entre les institutions politiques et la société, nous pourrions étendre cette analyse à la relation entre les bibliothèques et leurs publics. La suspicion pèse en effet sur les instances représentatives et les corps intermédiaires, qui éloignent le peuple de l’expression de sa volonté. La même suspicion semble peser sur la représentation des usagers en bibliothèque : le modèle français de bibliothèque n’a jamais été « représentatif ». Sera-t-il un jour « participatif » ?

BBF, 2005, no 3, p. 22-29. En ligne : http://bbf. enssib.fr/consulter/bbf-2005-03-0022-004 10.  Christophe Evans, « La place des publics dans le modèle français : une approche sociologique », Anne-Marie Bertrand et coll., Quel modèle de bibliothèque ?, Presses de l’Enssib, 2008, p. 92. 11.  Denis Meuret, Gouverner l’école : une comparaison France/États-Unis, PUF, 2007, p. 97-98.

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Cultures professionnelles, cultures politiques Heureuse situation que celle des bibliothèques nordiques : s’adapter au changement social n’est pas pour elles une obligation, c’est une évidence. La bibliothèque est au service de la communauté qu’elle dessert, à l’écoute de ses besoins, partie prenante de la vie locale : « Les bibliothèques doivent s’adapter aux changements survenus dans la société environnante et rechercher de nouvelles solutions. Leur but doit être d’améliorer leurs services en instaurant une meilleure collaboration avec les activités culturelles locales, une réponse à la demande en connaissances de la communauté et un dialogue plus étroit avec le public 12. » Les bibliothécaires finlandais formalisent la conjoncture actuelle comme un passage de la « bibliothèque classique » – bibliothèque « transactionnelle » fonctionnant en circuit fermé, statique, non compétitive, avec des services routiniers, s’adressant au public en général – à la « bibliothèque moderne », bibliothèque « relationnelle », ouverte, dynamique, flexible, compétitive, centrée sur l’usager autonome, prenant en compte à la fois les individus et les groupes particuliers 13. Ce n’est pas le modèle de bibliothèque qui doit changer, c’est le changement qui est pragmatiquement intégré au modèle de bibliothèque, pour autant qu’il reflète la diversité de la société, que la bibliothèque doit accueillir en son sein. Les bibliothèques publiques françaises sont aujourd’hui à la recherche d’une nouvelle identité, comme si les bibliothécaires ne parvenaient pas à se contenter de ce nouveau réalisme pratique acquis à force de profession12.  « Library Plans for a Changing Society », Scandinavian Public Library Quarterly, no 2/2010, p. 3 [traduit par nos soins]. 13.  « The Modern Library : Yesterday’s Traditions are Today’s Foundations », intervention de Kristina Virtanen (bibliothèque municipale d’Helsinki) au colloque « Le livre, la Roumanie et l’Europe », Bucarest, 20 au 23 septembre 2010. Voir compte rendu du colloque paru dans le BBF, 2011, no 1, p. 85, disponible en ligne : http://bbf.enssib.fr/ consulter/bbf-2011-01-0085-009

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nalisation, de diversification des activités et de multiplication des projets locaux, au prix d’un renoncement « à l’idée de diriger impérialement toutes les batailles de la lecture 14 ». La nouvelle bibliothèque publique telle que l’imagine l’Association des bibliothécaires de France sera hybride, lieu de vie, orientée publics 15. Anne-Marie Bertrand identifie deux étapes dans l’avènement de la « bibliothèque publique » : les pionniers du début du xxe siècle qui se sont élevés contre la bibliothèque savante, sous l’influence du modèle anglo-saxon de la Public Library ; les militants qui ont promu la médiathèque dans les années 19601970 selon une promesse d’émancipation qui a pris la forme de la démocratisation culturelle et a été répercutée dans l’organisation des collections, des espaces et des services 16. Il se pourrait bien qu’une troisième étape soit en cours, qui renverse complètement la logique de l’offre pour marquer le passage du public comme objet au public comme acteur, et donc la fin de l’hétéronomie de la culture et de ses desservants. Cette postmodernité de la médiathèque voit émerger des notions comme la participation et la personnalisation, susceptibles d’installer les bibliothèques dans une relation directe avec leurs usagers, parallèlement aux glissements épistémologiques dans la constitution et l’appropriation des savoirs à l’ère numérique. Car le paradigme du public comme objet était fondé sur la croyance dans le progrès par la connaissance, à travers la médiation d’une élite savante, et sur l’effort pour la diffusion de la culture, dans lequel les sciences sociales étaient chargées de donner corps à une introuvable parole du public. Le modèle « diffusionniste » de la démocratisation culturelle

s’est essoufflé avec la sortie du mythe de l’émancipation par la culture. On a pris ainsi acte de la disjonction radicale entre la bibliothèque et ceux auxquels elle s’adresse : les usagers sont imprévisibles devant l’offre institutionnelle (le « savoir-faire et la ruse ») ; la compétence revendiquée par les bibliothécaires est mise à mal par le dévoilement de la légitimité culturelle dont elle est l’instrument, puis par les critiques de la notion même de légitimité culturelle (l’« éclectisme », la « culture des individus »). Les deux premiers projets de bibliothèque publique ont comporté une dimension politique forte. Le « modèle bibliothécaire du pluralisme cohérent » défendu par Eugène Morel est habité par l’esprit d’une démocratie républicaine, où les lecteurs sont également des électeurs 17. La médiathèque, quant à elle, lieu d’accueil de nouveaux médias, ambitionnant d’élargir et de diversifier les publics, a partie liée avec la démocratie 18. Avant d’examiner dans quelle mesure on est en droit de parler d’un projet politique pour le nouveau modèle de la bibliothèque « orientée publics », arrêtons-nous un instant sur la manière dont les évolutions des deux dernières décennies ont affecté les attitudes des professionnels. Car la légitimité est en train de changer de camp, le bibliothécaire se retire devant les publics, en réaction à un « bibliocentrisme » décrié. Plusieurs postures idéal-typiques en témoignent : 1. Une vision administrative tente de renouveler le service public à travers de nouvelles méthodes de gestion. L’association des usagers à la démarche de service est une tendance de fond dans l’administration. Chez les « manageurs militants de la lecture publique 19 », l’évaluation de la biblio-

14.  Max Butlen, Les politiques de la lecture et leurs acteurs, INRP, 2008. Voir le chapitre « Les bibliothécaires : de l’enchantement à la marginalisation ? », p.  123-147.

17.  Robert Damien, « Procès et défense d’un modèle bibliothécaire de la démocratie », BBF, 2000, no 5, p. 35-40. En ligne : http://bbf.enssib. fr/consulter/bbf-2000-05-0035-001

15.  Gilles Éboli, « De l’accès : la bibliothèque, lieu de l’accessibilité ? », BBF, 2009, no 5, p. 6-10. En ligne : http://bbf.enssib.fr/consulter/ bbf-2009-05-0006-001

18.  Michel Melot, « Le temps des médiathèques », in Regards sur un demi-siècle. Cinquantenaire du Bulletin des bibliothèques de France, numéro hors série, Enssib, 2006, p. 207-231.

16.  Anne-Marie Bertrand, « Le modèle de bibliothèque, un concept pertinent ? », in Quel modèle de bibliothèque ?, op. cit., p. 10-24.

19.  Jean-Pierre Durand et coll., Bibliothécaires en prospective, Ministère de la Culture et de


Les bibliothèques publiques et le modèle politique français :

thèque peut accompagner une politique exigeante de l’offre, mais introduit une culture du résultat dans un univers longtemps habitué à la seule définition des fins (la « démocratisation culturelle »), dans lequel l’évaluation était apportée de l’extérieur par les sciences sociales 20. Cette orientation n’a pas manqué de susciter des critiques car « en se focalisant ainsi sur la mesure des résultats, on évite plus facilement de se confronter à la question critique des fins 21 ». 2.  Une vision libérale tire les dernières conséquences de l’importation du modèle anglo-saxon en France. Le courant fondateur de la bibliothèque moderne tend ainsi à se débarrasser des particularités de son implantation française et évolue, pour partie, vers une conception attentive à la demande sociale car, « dans son souci de décalage, la médiathèque a fini par se retrouver excentrée, peut-être un peu trop à l’écart du monde tel qu’il évolue 22 ». Il faut donc « redéfinir l’activité de la bibliothèque en fonction de ses publics 23 ». Ainsi, la bibliothèque universaliste et encyclopédique, née au sein du modèle républicain d’intégration, est sommée de devenir plus représentative de la diversité sociale actuelle 24. 3.  Une vision technophile et démocratique se rapproche de la précédente en ceci qu’elle critique la biblio-

la Communication, Département des études, de la prospective et des statistiques (DEPS), 2006. En ligne : www2.culture.gouv.fr/culture/ deps/2008/pdf/tdp_bibliothecaires.pdf 20.  Thierry Giappiconi, « Les dimensions politiques et stratégiques de l’évaluation en bibliothèque », BBF, 2008, no 3, p. 6-20. En ligne : http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf2008-03-0006-001 21.  Bertrand Guillaume, « Indicateurs de performance dans le secteur public : entre illusion et perversité », Cités, no 37/2009, dossier « L’idéologie de l’évaluation », p. 101-109. 22.  Catherine Clément, « L’essoufflement du modèle : symptômes et causes », in Quel modèle de bibliothèque ?, op. cit., p. 68. 23.  Ibid. 24.  Voir Olivier Tacheau, Bibliothèque publique et multiculturalisme aux États-Unis. Jalons pour repenser la situation française, Mémoire d’étude pour l’obtention du diplôme de conservateur de bibliothèque sous la direction de Martine Poulain (1998). En ligne : www.enssib.fr/ bibliotheque-numerique/document-1602

Cette pancarte à l’intérieur de la New York Public Library est assez significative des rapports entre la bibliothèque et son environnement sociopolitique aux États-Unis. © Cristina Ion [Traduction : Merci au maire Bloomberg et à la présidente du conseil municipal Quinn d’avoir rétabli le financement municipal des bibliothèques ! Aux New-Yorkais d’avoir écrit plus de 35 000 lettres et fait plus de 1 000 dons lors de la campagne « Gardez votre bibliothèque ouverte ». Grâce à vous, la Bibliothèque publique de New York continuera à servir un nombre sans précédent d’habitants qui comptent sur nous pour la programmation jeunesse, les ressources pour les usagers en recherche d’emploi, les livres et les DVD, l’accès gratuit à l’internet et un personnel compétent et prêt à rendre service. Gratuitement, six jours par semaine !]

thèque en tant qu’institution coupée du public concret ; néanmoins, elle s’en écarte car ce qui lui importe, ce n’est pas la satisfaction d’une multiplicité de désirs individuels ou communautaires mais la valorisation de l’intelligence collective illustrée par la métaphore spatiale du réseau. Renvoyant à une organisation réticulaire, horizontale, le réseau s’inscrit ainsi en faux contre une organisation verticale, hiérarchique et bureaucratique. Plus qu’une forme de sociabilité (que désignent, par exemple, les « réseaux sociaux »), il est un véritable acteur de l’action collective : insaisissable, informel, acéphale, éphémère, intermittent, doté d’une faible identité, le réseau se distingue des structures classiques comme la communauté, la

clientèle, l’administration. L’arrivée du web participatif en bibliothèque, avec ses avantages et ses limites 25, représente sans doute un saut qualitatif dans la manière dont on peut concevoir la relation entre la bibliothèque et la société. 4.  Enfin, une vision engagée est reconduite dans le souci de réduire les inégalités qui affectent l’accès aux savoirs et de souligner le rôle de la bibliothèque dans la construction de l’autonomie individuelle et du lien social. Ainsi, le « débat […] entre qualité 25.  Voir les considérations de Bertrand Calenge dans : Muriel Amar et Véronique Mesguich (dir.), Le web 2.0 en bibliothèques. Quels services ? Quels usages ?, Éditions du Cercle de la librairie, 2009, p. 185-189.

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des lectures et quantité des lecteurs 26 » est lui aussi reconduit, et, avec lui, le procès fait à la bibliothèque envisagée « comme sanctuaire d’une certaine conception de la culture 27 ». Malgré la diversité de ces courants à l’intérieur de l’institution, le consensus public sur l’utilité sociale des bibliothèques ne semble pas vraiment menacé : « les Français sont unanimes à souligner l’utilité des bibliothèques et médiathèques municipales 28 » et l’idée qu’elles puissent fermer leur paraît extravagante. L’offre ou la demande, les citoyens ou les consommateurs, les réalités concrètes ou les fins illusoires, les collections ou les services, changer la société ou s’adapter au changement : autant de dilemmes qui sont apparus dans le sillage de la modernisation de la bibliothèque publique française. Celle-ci s’est toujours pensée comme une institution séparée de la société, la « faiblesse de l’institution » étant fréquemment évoquée pour expliquer son échec à transformer son environnement. Si, comme nous le présumons, un pas de plus est en train d’être franchi dans l’évolution de la relation entre la bibliothèque et ses publics, quel est le projet politique qui l’accompagne ? Pour le dire autrement, la bibliothèque publique est-elle soluble dans la fiction d’une société autorégulée ?

Faut-il brûler le modèle politique français ? Écoutons donc Machiavel et revenons aux principes fondateurs de la bibliothèque publique, laquelle est inséparable du projet d’instruction du citoyen né avec les Lumières. Des

26.  Martine Poulain, « Retourner à Tocqueville pour comprendre l’histoire comparée des bibliothèques américaines et françaises au xixe  siècle », BBF, 2002, no 5, p. 72. En ligne : http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf2002-05-0066-001 27.  Claude Poissenot, La nouvelle bibliothèque. Contribution pour la bibliothèque de demain, Territorial éditions, 2009, p. 24. 28.  Bruno Maresca, avec la coll. de Christophe Evans et Françoise Gaudet, Les bibliothèques municipales en France après le tournant Internet, Bibliothèque publique d’information/Centre Pompidou, 2008, p. 148.

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institutions comme la bibliothèque sont capables de préparer les individus indépendants et privés à devenir des citoyens responsables envers la chose publique. En étudiant les rapports entre bibliothèque et société, nous avons suivi l’hypothèse tocquevillienne de la société civile contre l’État. Dans cette perspective, la société n’a pas besoin d’un référent extérieur pour s’instituer et faire sens, il importe pour sa liberté de transformer la matrice universelle et abstraite du politique par la négociation, le pluralisme, le compromis entre intérêts particuliers. Tocqueville insiste sur l’importance des échelons locaux et de la vie associative comme vecteurs de la démocratie et de la liberté, et les bibliothèques ont évidemment leur place dans cette configuration. Si Tocqueville privilégie l’autonomie de la société face aux institutions politiques, Machiavel pour sa part insiste sur l’importance de la forme politique de la société. Selon l’hypothèse machiavélienne, les constructions politiques sont lisibles à partir des catégories de la société, elles en forgent le caractère en même temps qu’elles sont forgées par elles. La citoyenneté jette un pont entre les deux registres, et les bibliothèques constituent le relais à travers lequel les usagers peuvent s’accomplir comme citoyens sans se trahir comme individus. Elles ne sauraient donc se concevoir contre ou en dehors de la cité. Que l’on soit tocquevillien ou machiavélien, que la bibliothèque soit donc une institution sociale susceptible de préserver la liberté politique ou une institution politique susceptible d’assurer l’égalité citoyenne, une notion reste incontournable, celle d’espace public. Si bien que la nouvelle bibliothèque « orientée publics », en train d’émerger lentement des interrogations identitaires qui marquent la postmodernité de la médiathèque, s’en fait régulièrement l’écho. La bibliothèque « troisième lieu » est présentée comme offrant « un cadre propice à l’échange, aux débats publics 29 ». La bibliothèque 2.0, quant à

29.  Mathilde Servet, « Les bibliothèques troisième lieu : une nouvelle génération

elle, tente de trouver sa place dans la « cité numérique » qui se recompose sous la forme du réseau 30. Dire que la bibliothèque fait partie de l’espace public, ce « forum où les personnes privées rassemblées en un public s’apprêtaient à contraindre le pouvoir de se justifier face à une opinion publique 31 », c’est dire que la bibliothèque occupe cette place particulière, différente à la fois de la société et du pouvoir politique, d’où elle contribue à instruire et à informer celle-là pour déjouer la propension de celui-ci à s’abriter derrière la raison d’État. Peut-on dès lors envisager que la bibliothèque se retire de l’espace public pour devenir une maille de la société de marché ? Car, en plus des empiètements du pouvoir politique, l’espace public, notion abstraite et formelle, a souvent été invité à se confronter à la réalité sociale. De cette confrontation sont nées des objections fécondes. On a ainsi dénoncé les inégalités socioculturelles étouffées par la complicité de l’institution avec la culture dominante. On a également reconnu l’individualisation d’une société qui cherche à s’exprimer et à trouver satisfaction dans ses aspirations diverses, réactivant ainsi le spectre d’un effritement de la conscience publique et d’un repli généralisé sur la sphère privée. Pour que les bibliothèques continuent d’occuper leur place dans l’espace public, sans doute faut-il maintenir vivante cette confrontation, se réapproprier leurs missions pour réinventer le récit de l’égalité. Il faut aussi contribuer à bâtir des politiques publiques plus justes et plus adaptées, en rattachant par exemple la question de la bibliothèque au projet politique d’une démocratie participative, pour réinventer la légitimité de l’institution.  Janvier 2011

d’établissements culturels », BBF, 2010, no 4, p. 58. En ligne : http://bbf.enssib.fr/consulter/ bbf-2010-04-0057-001 30.  Louise Merzeau, « Du nouage au nuage : espaces publics numériques », Médium, no 20-21, 2009. En ligne : www.merzeau.net/txt/ mediation/nouage-nuage.html 31.  Jürgen Habermas, L’espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, traduction française, Payot, 1962, p. 36.


À quoi sert une bibliothèque ?

À Stéphane Wahnich SCP Communication sw@scpcommunication.com Stéphane Wahnich, directeur de l’institut d’études et de sondages SCP Communication, est professeur associé à l’Upec – Université Paris-Est Créteil. Il a coécrit Le Pen, les mots : analyse d’un discours d’extrême droite (La Découverte, 1998) et La communication politique locale (Que sais-je ?, 1995).

quoi sert une bibliothèque ? La réponse à cette question est, de prime abord, évidente. En effet, il est acquis que la bibliothèque tire son existence du principe même d’égalité d’accès à la culture pour le plus grand nombre. Pourtant, au-delà de ce principe établi et sous un prisme différent – celui de l’élu local –, il est intéressant de savoir à quoi peut servir la construction ou la rénovation d’une bibliothèque. Il se trouve que mon activité professionnelle allie les deux aspects de cette question. En effet, en tant que « sociologue » de la lecture et conseiller en communication politique et publique, j’ai pu mesurer que les enjeux d’une bibliothèque vont bien au-delà de sa mission première. Vingtcinq années de vie professionnelle et plusieurs contributions à la création de médiathèques me permettent aujourd’hui de mesurer combien une bibliothèque ou une médiathèque – en plus de l’accès à la culture pour le plus grand nombre – peut devenir un outil de communication et un enjeu urbain. Ainsi, dans le monde des collectivités locales, une médiathèque est un lieu qui offre une visibilité communicationnelle. C’est également un élément structurant en terme d’urbanisme, et enfin un lieu de sociabilité porteur de valeurs, qui participe à l’attractivité du territoire.

Un bon vecteur de communication La création d’une bibliothèque permet à l’élu le développement d’un discours démocratique et égalitaire autour du livre. En effet, même si le livre entre directement en concurrence avec les documents électroniques, l’objet livre demeure valorisé. Il est possible d’avancer que la tradition ­judéo-chrétienne explique que le livre

qu’est la Bible est encore prégnant dans notre société, et que la conséquence induite est celle d’un attachement fort, voire d’une sacralité autour de l’objet. Le fait est que, aujourd’hui encore, un lieu de lecture est automatiquement porteur de valeurs de liberté, de respect de l’autre, de savoir. Cet état d’esprit se retrouve également dans le fait vérifié que tout pouvoir dictatorial va chercher à censurer, à interdire les livres qui dérangent, voire à les brûler. Par voie de conséquence, symboliquement et dans la conscience collective, tout discours sur la lecture et les bibliothèques est facilement consensuel, et il paraît difficile de s’y opposer tout en conservant un discours démocratique. Ainsi, une bibliothèque permet aux élus de développer une image positive qui prouve une attention au citoyen, car les bibliothèques constituent non seulement des lieux de culture grand public, mais offrent aussi une image portant l’idée de société pacifiée et civilisée par l’objet même de la lecture, et développent lors l’idée d’un service public légitimant l’action politique. Enfin, l’image positive de la lecture publique renvoie aux habitants une certaine idée d’euxmêmes qui crée ce consensus déjà souligné. Pour exemple, les critiques opposées à la création d’un lieu de lecture publique sont souvent inefficaces, car elles entrent en contradiction avec des valeurs fondamentales, démocratiques et humanistes, de notre société, mais aussi avec les représentations sociales des publics ci-dessus évoquées. En dernier lieu, les bibliothèques constituent des lieux utiles à des profils de public très différents. Elles offrent en effet la possibilité de mettre en œuvre une communication par réseau auprès de publics qu’il est souvent difficile, pour un élu, de rencontrer, tels que les professions libérales, les enseignants…

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Politique(s) et bibliothèques

Cependant, une bibliothèque ne constitue pas qu’un objet de communication facile, c’est aussi un véritable enjeu urbain.

Un élément urbain structurant Une bibliothèque, par sa taille et sa fonction sociale, peut devenir, si l’on y prête attention, un élément structurant du développement urbain d’une ville. Les bibliothèques sont en effet susceptibles d’être parties prenantes de la réactivation identitaire locale, de représenter le renouvellement d’une promesse de nouveau développement microlocal, voire de redéfinir l’urbanité de la ville. Ainsi, une bibliothèque peut porter en elle un renforcement ou une « re-création » identitaire, dès lors qu’elle occupe un espace ayant rempli une autre fonction auparavant. La construction et la modernisation de cet espace peuvent devenir porteuses d’une identité renouvelée, si tant est qu’elle respecte pour une part l’architecture de l’ancien lieu. C’est le cas de la « Maison des Savoirs » de la ville d’Agde, qui a été construite en lieu et place d’un ancien lycée datant du xixe siècle. La cour intérieure a été recouverte d’une verrière devenant la pièce centrale (le cœur) de la médiathèque. La remise en valeur des « vieilles pierres » a permis de donner une forte lisibilité à l’équipement qui contribue indéniablement à son succès (la Maisons des Savoirs compte jusqu’à 40 % d’inscrits) mais renforce aussi le socle identitaire d’une ville qui accueille en été 200 000 touristes, soit dix fois sa population hivernale. Néanmoins, le caractère identitaire peut également être renforcé par une création ex nihilo, autrement dit sans avoir recours à un ancien bâtiment public ayant marqué la conscience collective. En l’espèce, la bibliothèque de Sotteville-lès-Rouen en Seine-Maritime rappelle, par son architecture intégrant la brique, l’identité architecturale cheminote traditionnelle de la commune, et offre une modernisation de l’identité locale en évitant le rappel d’une certaine nostalgie, comme cela peut être le cas à Agde. Le parti pris

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architectural de la bibliothèque de Sotteville est d’abord fondé sur un espace au sein duquel la lumière permet de créer un moment à part. La qualité de la lumière du bâtiment conçu par Henri Gaudin et sa répartition spatiale procurent une ambiance propice à la lecture et à l’acquisition des connaissances. Cette modernité ne s’inscrit pas à l’encontre de l’aspect identitaire, elle affirme au contraire cette identité. Mais une bibliothèque peut également devenir la promesse d’un nouveau développement, annonciateur d’une restructuration plus importante d’un quartier. Elle devient alors le premier acte d’une rénovation urbaine et contient par essence une représentation de l’évolution d’un quartier ou d’un centre-ville. C’est le cas de la bibliothèque de Marseille à vocation régionale (BMVR), qui marque le renouveau urbain de la Canebière tout en s’appuyant sur la façade historique de l’Alcazar. Lors de sa construction, la BMVR était le signe et la preuve du futur renouvellement urbain du quartier. C’est aussi le cas – peut-être de manière plus modeste mais dans le même temps davantage adaptée à la ville – de la médiathèque de Mérignac. Cette commune proche de Bordeaux a entamé la complète restructuration de son centre-ville, trop longtemps délaissé. Le premier acte, couplé avec l’arrivée du tramway, consiste en la construction d’une médiathèque moderne reposant sur l’histoire de la ville. En effet, comme à Agde, la médiathèque est créée à partir de l’ancienne mairie et d’une ancienne école, mais, contrairement à Agde, la médiathèque de Mérignac constitue non seulement la preuve de l’évolution du centre-ville, mais donne aussi le ton du renouveau architectural du quartier tout entier, permettant de réaffirmer la centralité de la ville, alors même que l’arrivée du tramway aurait pu être le signe d’une « banlieurisation » de cette commune. La modernité de l’équipement, tant dans son aspect architectural que dans les pratiques culturelles qu’il propose, mais aussi le succès qu’il rencontre, ont permis de redynamiser le centreville de Mérignac, de marquer l’espace par la présence d’un service public et de donner à voir la modernité de de-

main aux habitants de la ville. La médiathèque est devenue à la fois marqueur d’un renouveau du centre-ville et immeuble « témoin » des constructions de logements futurs. Enfin, ces équipements, au premier rang desquels ceux de Sotteville et de Mérignac, organisent, par leur situation géographique choisie, l’espace urbain. Pour Sotteville, la nouvelle bibliothèque, proche du marché et de l’hôtel de ville, agrandit de facto le centre-ville ; pour Mérignac, la médiathèque, jouxtant l’église, marque de manière laïque un centre-ville renouvelé dans le sens où l’hôtel de ville, excentré, n’est pas à même de jouer ce rôle.

Un lieu de sociabilité Les lieux de lecture publique peuvent aussi contribuer à la sociabilité de la ville, y compris pour les faibles ou non lecteurs. En effet, une ville est faite de rencontres, c’est d’ailleurs son principal intérêt pour celui qui y vit et qui y est attaché. Ces rencontres constituent autant de découvertes, autant d’échanges impromptus qui favorisent la formation des êtres humains. Une notion particulièrement structurante dans la construction humaine d’une ville est celle de parcours. Les équipements publics et privés contribuent à ce(s) parcours. Disposer d’un café, d’une bibliothèque, d’une maison des jeunes et de la culture et même d’un espace vert n’est pas neutre dans la structuration de long terme des individus. Les élus locaux en sont conscients, l’absence d’espaces publics et de lieux de découverte crée un enfermement et développe une mauvaise adaptation à la société. Une étude que nous avons menée pour un département plutôt urbain nous a permis de démontrer que l’absence d’équipements culturels grand public provoque pour les jeunes générations une faible connaissance du monde qui les entoure, et surtout un enfermement quasi clanique entre amis par manque de lieux où chacun pourrait partager « autre chose » ensemble. Ce phénomène d’enfermement contribue à une très faible poursuite d’études dans le supérieur et crée


À quoi sert une bibliothèque ?

Bibliothèque de Sotteville-lès-Rouen. © Ville de Sotteville-lès-Rouen

une faible mobilité, notamment dans la recherche d’emploi. Cela signifie par conséquent que, même si les individus ne sont pas de « bons lecteurs », les lieux publics tels que les médiathèques influent malgré tout sur une évolution des mentalités. Croiser chaque jour une médiathèque revêt un autre sens que de croiser un simple endroit de consommation courante, donc peu porteur de valeurs. Les médiathèques, par leur ouverture à tous et surtout leur utilité dans les études, structurent petit à petit le rapport aux savoirs, le rapport au monde, sinon aux livres. C’est la raison pour laquelle, selon notre expérience, une médiathèque doit apporter autre chose que de l’offre documentaire. Elle a en effet pour mission de devenir un lieu où l’on se donne rendez-vous, où l’on peut boire un café, regarder par hasard une exposition… Ce rôle de sociabilité ne doit pas être négligé, car il assure une fonction structurante pour ceux qui ne bénéficient pas d’un capital familial culturel important. De fait, l’architecture ne doit pas véhiculer l’idée ou

l’image d’un temple du savoir réservé aux initiés, de même que la communication mise en œuvre à l’égard de l’équipement doit émettre les signes de bienvenue à tous, par la présence d’activités différentes et complémentaires de ce que permet l’offre documentaire classique, afin d’intégrer, dans un parcours, tous ceux qui sont en quête de sociabilité. Pour y parvenir, il convient que les locaux prévoient cette sociabilité, que les fréquentants y trouvent des zones de silence mais aussi des zones de bruit, que l’accueil ne décourage pas d’entrée les non-lecteurs. Cette fonction de sociabilité des lieux de lecture est très importante, car elle peut changer la vie d’individus auxquels les bibliothèques ne s’adressent pas traditionnellement, en tout cas en France.

La symbolique sociale La création d’une bibliothèque est aussi l’occasion, à travers son règlement, son offre, de communiquer des valeurs. Pour exemple, la gratuité

de l’inscription, totale ou partielle, ou encore la facilité pour s’inscrire, sont autant de signes porteurs de valeurs politiques. Pour certains, la culture se mérite et revêt une valeur intrinsèque et, dans ce cas, l’inscription a souvent un coût. Ce coût peut être symbolique (de l’ordre d’1 euro par exemple) mais il peut aussi être réel (15 à 20 euros). Il peut être réservé aux supports audio, DVD ou électroniques, tandis que les documents papier sont gratuits. Le signe émis alors par cette formule revient à dire qu’il existe une bibliothèque pour les « riches », qui peuvent s’offrir tous les documents, et pour les autres qui n’ont le droit qu’aux supports « traditionnels », ce qui émet par ailleurs un signe de dévalorisation des documents papier, contradictoire avec l’idée même de bibliothèque. La création d’une carte famille, l’ouverture ou non le dimanche, mais aussi les horaires, sont des signes d’attention au public qui vont valoriser l’action du politique et qui vont donner « l’autorisation » sociale de fréquentation ou d’exclusion à certaines populations.

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Politique(s) et bibliothèques

Bibliothèque de Mérignac. © Ville de Mérignac

L’organisation interne de la bibliothèque, la valorisation ou non de certaines collections, la mise en valeur des documents patrimoniaux ou pas, sont autant de signes qui peuvent inclure ou exclure des populations. Comme on peut le constater, une bibliothèque, selon sa conception, ses collections et son règlement, peut devenir un espace réservé à une classe sociale ou au contraire le lieu de tous. En général, le taux d’inscription donne, sur ce point, de bonnes indications.

L’attractivité du territoire Les collectivités locales se placent en concurrence entre elles, et l’attractivité des territoires est devenue, au fil des années, un enjeu important. La culture sous toutes ses formes permet de créer des distinctions entre collectivités qui leur offrent une possibilité de démarquage au sein du « millefeuille » territorial français. Entre autres signes, le développement du nombre de festivals organisés directement ou sous l’égide de collectivités locales n’est pas étranger à cette question. Par ailleurs, il apparaît que les bibliothèques constituent aussi des marqueurs pour la création d’image de villes modernes, cultivées, dans lesquelles chacun peut éduquer convenablement ses enfants. Disposer d’une « belle » bibliothèque est un gage d’avenir. Les biblio-

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thèques municipales à vocation régionale (BMVR) de Troyes ou de Limoges par exemple, par leur architecture originale et le rôle qui leur a été assigné, ont été le symbole d’une certaine renaissance pour ces villes. Cet enjeu est aussi partagé par les intercommunalités. De plus en plus, ces dernières ont en charge la compétence « culture », et, dans ce cadre, l’installation d’une bibliothèque intercommunale, surtout en ruralité, est un signe important que le territoire se place dans une dynamique de modernité. En termes d’image, l’apport d’une bibliothèque est donc important pour un territoire, surtout quand elle devient la tête de pont d’une animation culturelle locale. Ainsi, le livre et, plus largement, la culture sont synonymes de vitalité, d’humanité, et la dynamique liée au livre véhicule une image valorisante pour le territoire et ses habitants.

Conclusion Par l’ensemble des signes qu’elle émet et les enjeux sous-jacents d’image et d’urbanisme qu’elle porte, la création d’une bibliothèque constitue une décision éminemment politique. C’est une certaine idée de l’homme dans la cité que l’on véhicule, une certaine idée de la tolérance, du débat d’idées. La présence dans une ville d’une bibliothèque n’est pas chose anodine, elle fait partie des élé-

ments qui structurent à moyen terme une population et une cité. Cet apport est lié à ce que donnent à voir, à découvrir, les bibliothèques, c’est aussi la réaffirmation d’un contrat social selon l’accueil, l’organisation et les possibles qu’offre la bibliothèque à sa population. Les signes peuvent être élitistes ou au contraire universels. Pour toutes ces raisons, il est clair que la programmation, la réalisation architecturale et le règlement constituent des objets politiques à part entière, car ils vont construire à moyen et long terme un rapport au savoir, un rapport à la lecture, qui détermineront pour une part non négligeable le devenir d’une population et d’un territoire tout entier. Prendre en compte les problématiques identitaires et urbaines dans la création d’une bibliothèque n’est pas seulement valorisant pour le politique, cela l’est aussi pour la lecture publique. En effet, les bibliothèques de Sotteville-lès-Rouen et de Mérignac, qui ont pris en compte l’ensemble de ces facteurs, obtiennent depuis plusieurs années plus de 30 % d’inscrits. Autrement dit, la lecture publique ne doit pas seulement s’affirmer dans une logique culturelle mais aussi dans une logique de ville.  Janvier 2011


L’arbre, la décentralisation des bibliothèques et le concours particulier « La décentralisation, non seulement la loi qui est actuellement en débat devant le parlement, mais la deuxième loi sur le partage des compétences qui doit suivre dès la session extraordinaire de janvier [1982], ou, au plus tard avant le 1er avril, cette loi va introduire une dimension totalement nouvelle dans les rapports que vous pouvez avoir avec les élus locaux, avec nous à l’échelon national, et que nous aurons, à notre tour, avec les élus locaux. » Jean Gattégno 1, clôture du colloque d’Henin-Beaumont, novembre 1981 2

Thierry Ermakoff École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques (Enssib) thierry.ermakoff@enssib.fr Conservateur des bibliothèques, Thierry Ermakoff est chef du département Services aux bibliothèques à l’Enssib après avoir été directeur de la bibliothèque municipale de Blois puis conseiller pour le livre et la lecture à la Drac Auvergne. Il a participé à Littérature contemporaine en bibliothèque (Éd. du Cercle de la librairie, 2001) et collabore régulièrement au BBF dont il est membre du comité de rédaction.

T

out semble avoir été dit, lu, écrit, pensé sur les relations particulières qu’entretiennent les bibliothécaires territoriaux français, leurs élus, et leurs administrations dites centrales. Qu’on relise à profit – et d’ailleurs cet article leur doit tout – Anne-­Marie Bertrand 3, Anne-Marie Chartier et Jean Hébrard 4, Philippe Poirrier et René Rizzardo 5, Robert Damien 6, Max Butlen 7, le constat est établi et comme l’éléphant : il est irréfutable.

François Rouyer-Gayette Centre national du livre francois.rouyer-gayette@ centrenationaldulivre.fr Titulaire d’une maîtrise d’histoire moderne, François Rouyer-Gayette est directeur adjoint de la Direction de la diffusion au Centre national du livre après avoir exercé pendant six ans (2001–2006) des fonctions au sein du Bureau des bibliothèques territoriales à la Direction du livre de la lecture. Il a dirigé les bibliothèques municipales de Tremblay-en-France, Montreuil, puis Cergy. Il a contribué aux actes du colloque de Montbrison, Lecture publique et territoires : trente ans de mutation en BDP (Presses de l’Enssib/Conseil général de la Loire, 2005) et publie régulièrement des recensions dans le Bulletin des bibliothèques de France.

1.  Jean Gattégno (1934–1994), directeur du livre et de la lecture et président du Centre national du livre de 1981 à 1989. 2.  Cf. « Colloque “Lecture et bibliothèques publiques” », BBF, 1981, no 12. En ligne : http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-1981-12-0703005 3.  Anne-Marie Bertrand, avant-propos de Pascal Ory, Les villes et leurs bibliothèques : légitimer et décider : 1945-1985, Éd. du Cercle de la librairie, 1999 (collection Bibliothèques). 4.  Anne-Marie Chartier et Jean Hébrard, avec la collaboration d’Emmanuel Fraisse, Martine Poulain et Jean-Claude Pompougnac, Discours sur la lecture : 1880-2000, Fayard/BPI, 2000 (collection Nouvelles études historiques). 5.  Philippe Poirrier et René Rizzardo (dir.), préface de Frédéric Mitterrand, Une ambition partagée : la coopération ente le ministère de la Culture et les collectivités territoriales, 1959-2009, La Documentation française/Comité d’histoire du ministère de la Culture, 2009 (collection Travaux et documents, no 26).

Les bibliothécaires, après la défaite politique des « sectoristes 8 » emmenés par Michel Bouvy et Albert Ronsin, au profit des « municipalistes », après le compromis historique avec l’administration d’État, ont souhaité et pu cogérer la politique de lecture publique et, par voie de conséquence, appuyer sur le besoin de financement pour la construction des bibliothèques, municipales d’abord, les bibliothèques centrales de prêt relevant encore (jusqu’en 1986) de l’État. Les grands directeurs de la lecture, Julien Cain 9, Étienne Dennery 10, ont 6.  Robert Damien, La grâce de l’auteur. Essai sur la représentation d’une institution politique : l’exemple de la bibliothèque publique, Encre marine, 2001. 7.  Max Butlen, « De la politique de la lecture publique aux politiques publiques de lecture », in Regards sur un demi-siècle : cinquantenaire du Bulletin des bibliothèques de France, Enssib, 2006. 8.  Cf. Dominique Lahary, « La bibliothèque de secteur (1967/1988) : quand s’imaginait un réseau national de lecture publique », BIBLIOthèques, no 28, juin 2006. En ligne : www.lahary.fr/pro/2006/BIBLIOtheques28secteur.htm 9.  Julien Cain (1887–1975), administrateur de la Bibliothèque nationale de 1930 à 1938 et de 1946 à 1964. 10.  Étienne Dennery (1903–1979), administrateur de la Bibliothèque nationale et directeur des bibliothèques de France de 1964 à 1975.

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souvent été de grands bibliothécaires, ou sont passés par de « grandes » bibliothèques (essentiellement la Bibliothèque nationale) sauf pour Jean-Claude Groshens 11, et ce jusqu’à l’arrivée de Jean Gattégno, universitaire atypique dont certains se sont demandé ce que ce spécialiste de Lewis Carroll venait faire dans une direction où, selon l’expression de Pierre Vandevoorde, si tout ne « reste pas à faire, beaucoup reste à entreprendre ». L’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 s’accompagnait d’un profond désir d’émancipation : dans le programme du candidat François Mitterrand, la proposition no 54 introduisait la décentralisation, « la tutelle de l’État sur les décisions des collectivités sera supprimée », elles seront donc rendues libres de leur administration. Le ministère de la Culture, dont les capacités financières ont été doublées en 1982, ne l’entendait pas de cette manière, et ce, pour deux raisons essentielles : •  la première, d’ordre politique : « Alors que depuis tant d’années des milliers de créateurs, l’ensemble des élus, […] partagent la même hostilité au désengagement de l’État en matière culturelle, on ne peut comprendre que la nouvelle présidence soit inaugurée par un transfert de crédits qui transiteraient simplement par le ministère de la Culture » (Jack Lang)12 ; •  la seconde, d’ordre plus suspicieux ; il est coutume d’attribuer au même ministre de la Culture cette expression : « Ils vont construire des bordures de trottoirs avec nos crédits. » Tout au plus concédera-t-il la dévolution des bibliothèques centrales (puis départementales) de prêt et les archives aux départements ; et encore, s’agissant de ces dernières, l’État conserve une fonction régalienne précisément contrôlée. On se souvient de l’angoisse du/ de la bibliothécaire départemental(e) devant le président du conseil général. L’idée que les bibliothèques munici11.  Jean-Claude Groshens (1926–2010), directeur du livre et de la lecture, président du Centre national du livre de 1976 à 1980 et président du Centre national d’art et de culture Georges Pompidou de 1980 à 1987. 12.  Laurent Martin, Jack Lang : une vie entre culture et politique, Complexe, 2008.

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pales étaient elles aussi dans le giron de l’État, et qu’elles furent elles aussi également transférées, est tellement forte, que même la plaquette éditée par le ministère de la Culture et de la Communication pour commémorer son cinquantenaire le reprend, alors même qu’elles sont « propriétés » des communes depuis 1803.

L’outil astucieux de la décentralisation : le concours particulier Afin de continuer, de (re)commencer à bâtir, plus exactement, selon les recommandations du rapport Vandevoorde, environ 1 400 000 m² en six ans, l’administration a inventé ce dispositif astucieux, dont beaucoup s’attribuent la paternité (mais qui, selon l’aveu même de Cécil Guitart 13, doit tout à Jean-François Chougnet) : le concours particulier créé au sein de la dotation générale de décentralisation, comme les concours particuliers des villes en matière d’investissement des ports de pêche… allez savoir. Ce dispositif dérogatoire permet à l’État de soutenir la construction des bibliothèques (et, à l’origine, leur fonctionnement), grâce à des crédits fléchés pour les communes et les départements, mais est instruit par le préfet de région. Ce concours particulier a survécu à tous les avatars de la Direction du livre et de la lecture, jusqu’à sa transformation en Service du livre et de la lecture, en janvier 2010, et même, élément surprenant, à la deuxième série de lois de décentralisation, beaucoup plus libérale, décidée en 2002, et mise en œuvre à partir de la loi constitutionnelle du 28 mars 2003 14 : l’an II de la décentralisation, « mère de toutes les réformes », allait épargner le concours particulier.

13.  Cécil Guitart (1944–2010). Voir l’article en hommage à Cécil Guitart par Gérald Grunberg, dans ce numéro du BBF, p. 31. 14.  Loi constitutionnelle no 2003-276 du 28 mars 2003 relative à l’organisation décentralisée de la République. www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JO RFTEXT000000601882&fastPos=2&fastReqId=13 58412709&categorieLien=id&oldAction=rechTexte

En 1982, 679 000 m² de bibliothèques étaient construits ; ce seront 1,2 million de mètres carrés qui seront achevés en 1990 et, en 2008, près de 2,3 millions de mètres carrés, grâce à ce dispositif. La part consacrée au fonctionnement des bibliothèques municipales, le plus emblématique des liens entre l’État et les collectivités, n’a jamais excédé 6,25 % 15. Cette part était appelée soit à disparaître, à mesure que les collectivités s’émancipaient, soit à croître, à mesure que l’investissement diminuait ; on sait que c’est la première solution qui a prévalu. Rien n’a été simple dans ce choix, et le sourcilleux comité des finances locales a été le gardien du temple de cette aide de plus en plus dérisoire (3,29 % des dépenses subventionnables en 2003, 3,16 % en 2005) et a longuement demandé un rééquilibrage entre le fonctionnement et l’investissement : paradoxe éternel. La dernière position publique en faveur d’un abondement massif en faveur du fonctionnement fut celle de Cécil Guitart : paradoxe éternel, l’émancipation doit aussi avoir ce prix. Or, la nouvelle version du décret 16 portant modification du concours particulier ne pourrait-elle s’apparenter à une recentralisation ?

La mallette aux trésors de la démocratisation culturelle Pour autant, cette politique du « bâti » ne s’est pas accompagnée, loin s’en faut, d’une augmentation significative de la fréquentation des

15.  6,25 % en 1989, pour se situer entre 4 et 3 % généralement. Cf. l’article de François Rouyer-Gayette, « La réforme des concours particuliers : une modernisation attendue des aides de l’État aux collectivités territoriales », BBF, 2007, no 1, p. 20-21. En ligne : http://bbf. enssib.fr/consulter/bbf-2007-01-0020-003 16.  Décret no 2010-767 du 7 juillet 2010 relatif au concours particulier de la dotation générale de décentralisation relatif aux bibliothèques municipales et aux bibliothèques départementales de prêt. www.legifrance.gouv. fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT0000224513 84&fastPos=1&fastReqId=1096500192&categorie Lien=id&oldAction=rechTexte


L’arbre, la décentralisation des bibliothèques et le concours particulier :

Bibliothèque municipale de Roura (Guyane)

bibliothèques. Ce fut même comme une lente descente aux enfers, sous la forme d’une évolution décroissante et parfois douloureuse des inscrits, pas plus que d’une intensification des pratiques de lecture, alors même que 48 % des communes possèdent une bibliothèque. La question du rapport à la bibliothèque est d’une autre nature, que beaucoup ont depuis longtemps signalée. L’État incitateur a donc développé très tôt des politiques contractuelles : succédant au Fonds d’intervention culturel (FIC), les conventions de développement culturel avaient pour but de soutenir/accompagner l’effort des collectivités (et, en arrière-pensée, de professionnaliser le secteur). Ces conventions, d’abord générales, ont ensuite été plus ciblées : pour ce qui concerne le livre et la lecture, il s’est agi des protocoles « CultureJustice 17 », « Culture-Santé 18 », toujours réactualisés, et des éphémères « Culture-Défense », pour soutenir le moral des troupes, des contrats Ville-Lecture, de la création des ser17.  Protocole Culture/Justice – 2009. www.culture.gouv.fr/culture/politique-culturelle/ justice/pdf/protocole2009.pdf 18.  Culture à l’hôpital – 2010. www.culture.gouv.fr/culture/politique-culturelle/ hopital/convention.htm

vices éducatifs. Les deux premières séries de conventions/protocoles avaient pour objectif d’inciter (financièrement) les collectivités à s’investir dans le développement de la lecture des publics dits empêchés (de sortir). Les contrats Ville-Lecture avaient une ambition plus ample : ils étaient censés intégrer localement tous les acteurs impliqués de façon directe ou indirecte au développement de la lecture (services éducatifs et de loisirs, la petite enfance, les services sociaux et de santé, l’Éducation nationale, etc.) : l’idéal était même que – dans certains cas – le comité de pilotage soit confié à un élu qui ne soit pas en charge de la culture ; quant aux services éducatifs, à l’instar des musées, ils avaient pour objectif la construction et la réalisation d’actions pérennes, comme on dit, dans le milieu scolaire (primaire, secondaire). Une évaluation nationale de l’ensemble de ces dispositifs reste à réaliser.

La fin de la déploration ? Les bibliothèques territoriales sont tiraillées, écartelées entre les demandes contradictoires des élus : un service culturel, un service social, un rôle éducatif, l’élargissement des publics, l’ouverture à tous les sup-

ports (y compris, et surtout, les jeux vidéo), l’augmentation de la fréquentation, le management d’équipe. Ils/ elles comptent sur la main puissante et l’œil bienveillant, parce que lointain, de l’État pour leur transmettre quelques indications – les « bonnes pratiques » – concernant l’illettrisme, le patrimoine, la création et l’action culturelle, les enquêtes nationales, le numérique, etc., et exprimer son expertise autrement que par une vague bénédiction, c’est-à-dire par des crédits qui ne soient pas de l’ordre du denier du culte. Ils se méfient des élus, qu’ils ne comprennent pas, ou peu, ils se méfient du numérique, puis après ils s‘en emparent pour ne plus le lâcher, on en a vu même tomber malades ; ils se méfient de la communication, qu’ils maîtrisent mal, ils se méfient du public, du lectorat, des usagers, qu’ils accueillent, servent, conseillent tous les jours, des documentalistes, des enseignants, avec qui ils travaillent au quotidien ; et pourtant, les bibliothèques départementales de prêt ne se sont jamais autant épanouies que depuis leur transfert (il faudra juger cette affirmation péremptoire après la réforme des collectivités territoriales et les effets du désengagement qu’évoquait Jack Lang en 1982), ils/elles ont conçu des plans départementaux de lecture, assortis d’aides financières,

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suivant ainsi le précurseur que fut Rodolphe Pesce 19. Les bibliothécaires veulent une loi sur les bibliothèques, qui ne soit pas qu’émotive (comme en 1995, après l’élection des maires issus du Front National), qui tiendrait éventuellement en deux lignes. Ils veulent que les conservateurs d’État dirigent les bibliothèques municipales classées, et même d’autres, et ne comprennent pas la position de leur association professionnelle, trop timorée à leur goût, sans doute tiraillée de positions antagonistes ; quand ils ne sont pas d’accord avec leur association professionnelle, ils en créent une autre ; ils veulent bien que leurs collègues territoriaux soient leurs égaux. C’est bien pourquoi l’Enssib se bat pour l’unicité de la formation, de la profession, des fonctions publiques. La qualité de la formation, la capacité à l’anticipation, sont des conditions nécessaires pour que bibliothécaires et élus, bibliothécaires et tutelles s’émancipent un peu.

Refonder Jean Gattégno avait raison : la décentralisation dont il parle lors de ce colloque d’Hénin-Beaumont a introduit des rapports totalement nouveaux entre l’État, les élus et leurs bibliothèques et bibliothécaires ; il envisageait encore les relations sous forme de coopération entre les bibliothèques de l’État (BCP, grandes bibliothèques) et les bibliothèques municipales de l’époque, où les agents étaient des agents municipaux. En 2010, les données politiques, économiques (le poids des collectivités en matière culturelle), sociologiques, statutaires, ont considérablement évolué ; le bâti n’a pas suffi, même si ce fut/reste une condition nécessaire, pour accroître la fréquentation des bibliothèques. Peut-être faut-il aussi refonder un discours politique, qui, nous en sommes convaincus, n’est pas mort sous les cendres managériales : certes, il est convenu de dire que l’État ne

19.  Rodolphe Pesce (1935 –), ancien président du conseil général de la Drôme (de 1985 à 1992).

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peut pas tout faire, ou qu’il devrait tout faire, selon les circonstances : quel est donc son rôle ? Les collectivités territoriales, passées sur le grill ou le tamis de la réforme, auront-elles encore les moyens de leurs ambitions ? Après les investissements intenses, qu’en est-il aujourd’hui des besoins en lecture publique, en surface, en taille des bâtiments, en services ? En proximité, à défaut d’utiliser un autre terme, qui sonne un peu comme la police de, les élus de… ? En heures d’ouverture, même si on ne risque plus sa peau en évoquant l’ouverture le dimanche ? En gratuité ? En partenariats, à défaut, là aussi, d’autre mot, avec l’enseignement scolaire, secondaire et supérieur ? En accès aux collections ? Quels liens avec la librairie ? Les directeurs de bibliothèques universitaires sont aujourd’hui, à cause ou grâce à la loi liberté et responsabilité des universités 20 (dite loi LRU) confrontés aux mêmes interrogations et aux mêmes défis : seul un discours politique peut convaincre le président de l’université, les enseignants chercheurs, de l’utilité d’une bibliothèque affectée de moyens : il sera indispensable de suivre leurs débats et que le champ du politique réinvestisse les bibliothèques territoriales. Laissons à Jean Gattégno les mots de la fin, prononcés lors de ce colloque d’Hénin-Beaumont : « La décentralisation, c’est quelque chose d’assez énorme, et finalement, je crois (en tout cas tous ceux d’entre vous qui sont bibliothécaires le savent) quelque chose que nous ne maîtrisons pas encore. » Il n’avait pas tort, ce grand directeur du livre qu’il fut, et nous ne sommes pas au bout de nos tâtonnements. Néanmoins, il nous semble, malgré ces turbulences législatives, statutaires, financières, cette sorte de volte-face permanente, que si l’idée même du concours particulier, comme un symptôme, a survécu à toute révision générale des politiques publiques, à tout organigramme, c’est que l’État a toujours

20.  Loi no 2007-1199 relative aux libertés et responsabilités des universités. www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do;jsessionid= BBD2BFE51AF7BD9482ADA92AF83A0BB7.tpdjo1 2v_2&dateTexte=?cidTexte=JORFTEXT00000082 4315&categorieLien=cid

un rôle à jouer en matière de lecture publique : qu’il y a toujours des politiques publiques du livre et de la lecture non à défendre, mais à développer, à inventer, à construire. 

Janvier 2011


Pour Cécil Guitart « Indignez-vous ! » Par la vertu d’un petit texte que nous a livré un grand résistant, c’est devenu le slogan de ce début d’année 2011. Cela ne t’aurait pas déplu, cher Cécil. Il faut dire que les raisons de s’indigner ne manquent pas, même pour les bibliothécaires, comme on l’a vu l’an passé, mais tes amis et tous ceux qui ont simplement eu la chance de te croiser, ceux-là ont une raison supplémentaire, indiscutable et insupportable, de s’indigner. Tu es parti, comme ça, sans crier gare, sans dire au revoir, et ça ne te ressemble pas. Toi qui avais toujours un mot pour chacun, une attention pour chacune, et tant à partager avec tous. C’est d’abord cela qui m’est venu à l’esprit quand la nouvelle nous a brutalement frappés : va nous manquer ce je ne sais quoi d’inimitable que ta présence irradiait. Plus que de la cordialité, quelque chose qui nous donnait envie d’être ton ami, ce qu’un philosophe de ma connaissance appellerait l’amicalité, ce qu’avec ton accent chaleureux tu nous donnais en partage et qui créait ce sentiment de devoir travailler ensemble, quelles que soient nos divergences, pour « tendre vers une communauté de destins » selon la belle formule de Malraux que tu aimais rappeler à ceux qui aujourd’hui confondent culture, indicateurs de performance et chiffre d’affaires. Militant de la culture, tu le fus peut-être plus qu’aucun de nous, mais sans carte et toujours libre de tes propos. Comme bibliothécaire et conservateur, puis dans tes différents postes au ministère de la Culture, bien sûr comme élu, maire adjoint de la ville de Grenoble et, ce n’est pas le moindre, comme président de « Peuple et culture ». Militant : le mot ne t’a jamais fait peur et tu as toujours refusé de lui tourner le dos. Autres temps diront d’aucuns. Certes, et nul ne prétendra que ce fut le temps des cathédrales, mais ce fut au moins celui durant lequel la France se couvrit de bibliothèques publiques. Est-ce une simple coïncidence ? Enfant de la République et prêt à tout donner pour elle, tu te méfiais en même temps de ses ors, de son fameux « élitisme républicain » qui n’a que trop souvent servi d’alibi au maintien des privilèges que tu dénonçais. Tes méfiances étaient connues et en ont souvent agacé plus d’un, à commencer par les profes-

sionnels de la profession dont tu n’as cessé de dénoncer les risques qu’ils faisaient selon toi courir aux meilleurs des projets culturels : l’institutionnalisation et ses lourdeurs, la confiscation des droits du public. Dès 1981, dont tu avais préparé l’échéance avec ardeur – beaucoup se souviennent des journées socialistes sur la politique du livre à Valence en janvier 1981 –, tu nous mettais en garde. En novembre de la même année, alors que nous étions dans l’effervescence de la nouvelle politique du livre que mettait en place Jack Lang, tu déclarais lors d’un colloque à HéninBeaumont : « Enfin, notre action est amputée de sa principale force si elle n’associe pas étroitement la population. Sans assise sociale, sans la participation, sans l’adhésion de la population, y compris même dans la gestion de nos institutions, la bibliothèque est en danger. » Nous avons parfois souri de ces propos : tu exagères, Cécil ! Mais aujourd’hui, le sourire s’est un peu figé car le fait est là : le corporatisme qui fait le lit du consumérisme contribue à reléguer les institutions culturelles loin derrière les grands groupes industriels et leur stratégie de dévoiement des aspirations du public à la démocratie culturelle. Tu n’as cessé de dénoncer ce risque, toi qui rappelais toujours le primat du politique, qui ne doit pas rester l’apanage des politiques. C’est bien là un point que tu avais en commun avec notre ami Jean Gattégno, qui fit appel à toi pour créer la fonction de chargé de mission en région. Nous étions six à nous lancer en mai 1982 et nous n’étions pas peu fiers de notre titre de chargé de mission. Tout un programme. Puis Jean Gattégno t’appelle à la Direction du livre et de la lecture pour prendre la direction du service des bibliothèques. Tu hésites car tu n’as guère envie d’être parisien, encore moins de devenir fonctionnaire d’administration centrale. Mais tu acceptes, pensant pouvoir à ce poste accélérer la décentralisation des bibliothèques qui te paraît une condition sine qua non de leur développement. Sous la direction de Jean Gattégno, nous y avons travaillé ensemble. Tu étais plutôt réticent à la mise en place d’une dérogation au droit commun de la décentralisation : le fameux concours particulier créé au sein de la dotation générale de décentralisation pour permettre à l’État de continuer à subventionner la construction et l’équipe-

ment de bibliothèques. Tu nous expliquais que ce n’était pas la bonne façon de faire, que la négociation valait mieux que l’obligation et que le contrat était plus incitatif que la loi : du vrai Cécil Guitart ! Mais qui savait écouter, qui admettait les divergences, et qui nous a laissé faire. Heureusement d’ailleurs, parce qu’en l’occurrence le système a fonctionné au-delà de toute espérance. Tu avais néanmoins tenu bon sur une exigence : la norme, puisque norme il y aurait, devrait être la plus simple possible. Ce fut le fameux 0,7 m² par habitant dont l’apparente simplicité est inversement proportionnelle au nombre de soirées passées à faire et refaire nos calculs. Que de souvenirs : ces éléments pour une chronique des bibliothèques publiques dans notre pays à quoi tu as pris, avec d’autres mais à ta façon toujours singulière, une part décisive, mais aussi tous les bons moments que nous avons passés avec toi, à partager ton amour de la vie et des bonnes choses, dans les restaurants que tu nous faisais découvrir (un autre point commun avec Jean Gattégno), sur les routes de ta région, et plus loin encore, s’il t’en souvient, dans un restaurant de poissons à côté d’Alger où nous étions venus en 1981 pour organiser diverses coopérations entre bibliothèques publiques. Car tu étais convaincu que la réponse aux difficultés rencontrées dans certains quartiers – on ne parlait pas encore de quartiers sensibles, on disait bêtement quartiers difficiles – passait par l’échange et le dialogue des cultures. Ta générosité, ton enthousiasme, la chaleur de tes convictions vont terriblement nous manquer. Mais rassure-toi : nous sommes nombreux à vouloir transmettre ce que tu viens de nous léguer. Gérald Grunberg Bibliothèque nationale de France gerald.grunberg@bnf.fr

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bbf : Dossiers 2011 no 3   Le droit contre les bibliothèques

no 5   Métamorphoses de la lecture

La facilité avec laquelle peuvent être copiés et diffusés à l’identique les fichiers numériques (textes, images, sons…) a sécrété chez les acteurs de la production des biens culturels une méfiance, voire une panique, qui se sont incarnées dans une offensive juridique tous azimuts de grande ampleur. Ce mouvement aboutit aujourd’hui, parfois involontairement (car les bibliothèques sont les grandes oubliées de ces reconfigurations), à rendre impossibles certains usages licites dans l’univers analogique, menaçant, plus que la révolution numérique elle-même, le rôle et les fonctions traditionnelles des bibliothèques, et au-delà la circulation des savoirs. Jusqu’à la contreproductivité ? Avec quelles menaces pour la création ? Pour les libertés fondamentales ? Sur la base de quelle vision des usages de l’écrit ?

La question de l’avenir du livre a donné lieu ces dernières années à quantité de rapports centrés sur les métamorphoses pressenties de l’objet ou les évolutions à venir de sa chaîne de production, de distribution, de diffusion. Force est de constater qu’aucune de ces analyses n’a emporté une complète adhésion. Peut-être parce qu’avant d’aborder les questions de support, de format, ou d’économie du livre, il convient de s’interroger sur les métamorphoses de la lecture à l’ère du numérique. En croisant les points de vue de divers professionnels du livre (éditeurs, libraires, bibliothécaires, historiens et sociologues de la lecture), sans oublier bien sûr ceux des lecteurs, on fait ici l’hypothèse que ce sont les usages en marche, ou pressentis, ou simplement possibles du livre qui pourraient le mieux bien dessiner les contours de son avenir.

Parution : mai 2011

Parution : octobre 2011

no 4   Archives, bibliothèques, musées : confluences

no 6   L’avenir des bibliothèques : vues d’ailleurs

Archives, bibliothèques, musées, documentation : vers la fusion ? Les collections, leurs descriptions, les lieux, leurs usages, les services, les pratiques, les usagers, les contraintes, tout ou presque semble inviter à une convergence plus ou moins rapide, plus ou moins volontaire, plus ou moins convaincante, de ces mondes hier si spécifiques : vérités et mensonges de cet état réel et supposé des lieux.

Le projet est simple, si sa réalisation peut être complexe : puiser le temps d’un dossier et dans l’actualité le meilleur des revues bibliothéconomiques étrangères. De quoi parlent nos collègues ? Quels sont leurs enjeux, leurs enthousiasmes, leurs craintes, leurs espoirs ? Croient-ils à la disparition prochaine des bibliothèques – ou non ?

Parution : juin 2011

Parution : décembre 2011

Les propositions de contributions sont à adresser au rédacteur en chef, à l’adresse suivante : yves.desrichard@enssib.fr


La réforme du concours particulier : une évolution dynamique des textes réglementaires au profit des investissements des collectivités dans les bibliothèques territoriales

L Christophe Séné christophe.sene@culture.gouv.fr

Laure Collignon laure.collignon@culture.gouv.fr Ministère de la Culture et de la Communication Service du livre et de la lecture Christophe Séné a rejoint le ministère de la Culture et de la Communication en 2005. Il est adjoint au chef du département de la Lecture depuis 2009, chargé plus spécifiquement du suivi des bibliothèques territoriales. Conservateur des bibliothèques, diplômé en histoire, histoire de l’art et muséologie de l’École du Louvre, il a collaboré à plusieurs publications, et notamment à Architectures de la culture, culture de l’architecture (Éditions du patrimoine, 2009). Archiviste-paléographe et conservateur des bibliothèques, Laure Collignon a rejoint l’administration centrale du ministère de la Culture et de la Communication en 2006, où elle est actuellement chef du département de la lecture. Entre 1999 et 2005, elle a été successivement adjointe du chef du service reproduction puis chef du service technique du département de la Conservation de la BnF.

es bibliothèques sont les lieux culturels les plus présents sur le territoire français, et les plus fréquentés. Depuis les lois de décentralisation dites « lois Deferre », les bibliothèques départementales sont gérées par les départements ; les bibliothèques municipales, elles, ont toujours été des services municipaux. Cependant, l’État a choisi de conserver un levier pérenne pour soutenir les collectivités dans le développement de la lecture publique sous la forme d’un concours particulier créé au sein de la dotation générale de décentralisation, abondé par les crédits qu’il consacrait aux bibliothèques avant la décentralisation.

Un dispositif créé en 1986 Ce dispositif, créé en 1986, a connu plusieurs états, décrits dans un article de ce numéro 1 : part municipale pour le fonctionnement, part municipale pour l’investissement, part départementale, part réservée aux bibliothèques municipales à vocation régionale… Une des plus importantes réformes a été celle de 2006, où les différents concours ont été fusionnés en un seul, destiné à l’ensemble des bibliothèques territoriales, et dont les

1.  Voir l’article de Thierry Ermakoff et François Rouyer-Gayette, « L’arbre, la décentralisation des bibliothèques et le concours particulier », p. 27-30.

crédits sont centrés sur l’investissement. La réforme de 2006 2 a mis en place une architecture simple : •  une première fraction dédiée aux projets de petite et moyenne importance dont la gestion est déconcentrée au niveau régional ; •  une seconde fraction, plafonnée à 15 % du montant du concours particulier, qui est mobilisable pour les projets structurants d’intérêt régional ou national, qui permettent le développement d’actions de coopération avec les différents organismes en charge du livre et de la lecture ; les préfets de région transmettent les projets déposés par les collectivités territoriales aux ministères chargés des collectivités territoriales et de la culture, qui arrêtent conjointement chaque année la liste définitive des opérations à ­subventionner. Le dispositif est codifié dans la partie réglementaire du Code général des collectivités territoriales aux articles R. 1614-75 à R. 1614-95. Après trois ans d’exercice, le bilan de cette réforme est positif : à l’issue des mesures financières transitoires qui avaient accompagné la mise en œuvre de la réforme de 2006 (extinction de la part de fonctionnement du précédent dispositif ), les crédits disponibles au profit de la première

2.  Décret no 2006-1247 du 11 octobre 2006 et circulaire no NOR MCTB0600080C du 29 novembre 2006.

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Politique(s) et bibliothèques

f­raction ont augmenté de près de 68 %. Quant à la seconde fraction, elle a permis depuis cette date de mobiliser des crédits importants pour des projets d’envergure, notamment ceux des bibliothèques communautaires de Strasbourg (subvention de l’État de 12 millions d’euros), de BéziersMéditerranée (subvention de l’État de 4,3 millions d’euros), de la bibliothèque départementale de l’Hérault (subvention de l’État de 4,6 millions d’euros) ou de la bibliothèque départementale de la Réunion (subvention de l’État de 1,3 million d’euros). À un niveau plus fin, le bilan de l’exercice budgétaire 2009 est éloquent : le concours particulier a permis de soutenir 276 opérations sur les bâtiments, 132 opérations d’équipement mobilier, 198 opérations liées au numérique, 10 opérations pour le patrimoine (numérisation ou aménagement de locaux de conservation), 8 achats de bibliobus. Par ce biais, l’État a été en mesure d’aider les investissements de 481 communes, 119 intercommunalités et 24 départements. En 2011, le concours particulier est doté de 80,4 millions d’euros répartis en 68 358 212 € pour la première fraction et 12 063 214 € pour la seconde fraction.

Le contexte de la réforme de 2010 Cependant, quatre ans après la réforme d’envergure de 2006, les dispositions réglementaires relatives au concours ont dû être modifiées afin de prendre en compte l’impact de deux textes législatifs : l’ouverture du concours aux communes de la Polynésie française 3 et le changement de statut apporté aux collectivités d’outremer de Saint-Barthélemy et de SaintMartin 4. En effet, le caractère fermé

3.  Ordonnance no 2007-1434 du 5 octobre 2007 portant extension des première, deuxième et cinquième parties du Code général des collectivités territoriales aux communes de la Polynésie française, à leurs groupements et à leurs établissements publics. 4.  Loi organique no 2007-223 du 21 février 2007 portant dispositions statutaires et institutionnelles relatives à l’outre-mer.

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Bibliothèque départementale de la Réunion, vue du jardin intérieur, extension due à Denis Paul. Photo : Conseil général de la Réunion

de l’enveloppe de crédits affectée à ce concours imposait une intégration de ces collectivités dans le système actuel de calcul des crédits de la première fraction et dans les modalités de répartition de la seconde, et, de ce fait, une modification de certains articles du décret. Le ministère instructeur des dossiers (ministère de la Culture et de la Communication) et le ministère gestionnaire des crédits (ministère de l’Intérieur, de l’Outre-mer, des Collectivités territoriales et de l’Immigration) ont choisi de profiter de cette mise en conformité des textes pour adapter, clarifier et apporter des compléments aux textes réglementaires, sans en modifier l’architecture et l’esprit.

Les nouveautés apportées par la réforme de 2010 Le projet culturel au cœur des démarches Une des modifications les plus symboliques de cette réforme est la fourniture par les collectivités, parmi les documents du dossier de demande de subvention, d’une note explicative décrivant les axes du projet culturel, scientifique, éducatif et social de la bibliothèque. En effet, la bibliothèque

constituant souvent le principal équipement culturel des collectivités et participant à l’attractivité et à la structuration des territoires, il a paru nécessaire d’affirmer sa place dans les politiques locales. Dans ce document, il s’agit pour la collectivité de présenter l’opération qu’elle se propose de réaliser en énonçant les actions prioritaires et les moyens mis en œuvre pour y parvenir (conditions de constitution et de communication des ressources documentaires, organisation des locaux, développement de services spécifiques, médiation culturelle, politique des publics...). En un sens, il est demandé de mettre en corrélation la volonté politique, l’enjeu que représente la construction d’une bibliothèque ou le développement d’un service numérique pour un territoire, les crédits d’investissement, les crédits de fonctionnement, etc. Les professionnels des bibliothèques ont tout intérêt à transformer cette « demande administrative » en opportunité afin d’asseoir leur rôle et celui de leur établissement au sein de la cité 5. 5.  Une fiche méthodologique sur le projet culturel sera mise à disposition courant 2011 sur le site internet de la Direction générale des médias et des industries culturelles, rubrique Service du livre et de la lecture. En


La réforme du concours particulier :

L’adaptation aux modalités d’investissement des collectivités sur les bâtiments des bibliothèques Depuis 1986, 2 680 630 m² ont été construits grâce aux crédits du concours particulier. Malgré le rythme encore important des constructions (chaque année, près de 80 000 m² nouveaux sortent de terre), il s’agissait de prendre en compte les besoins importants de rénovation et de mise aux normes réglementaires des bâtiments des bibliothèques existants afin de favoriser l’émergence de pratiques de lecture diversifiées, ce qui n’était que peu possible dans le dispositif précédent, centré sur les constructions, les extensions et les restructurations. Les modifications apportées par le Conseil d’État ont permis en outre de renouer avec l’esprit des textes de 1986 : les collectivités qui assurent l’investissement, mais pas forcément la maîtrise d’ouvrage, des opérations sur les bâtiments de leurs bibliothèques, peuvent recevoir des subventions de l’État. Concrètement, il est désormais possible, via le concours particulier, de subventionner des opérations réalisées non plus uniquement sous le régime de la loi relative à la maîtrise d’ouvrage publique et à ses rapports avec la maîtrise d’œuvre privée (loi MOP), mais aussi sous le régime des contrats de partenariat 6 (notamment les partenariats public– privé) ou de la vente en l’état futur d’achèvement (VEFA)7, dans le respect des règles juridiques en vigueur.

outre, la publication portée par le ministère de la Culture et de la Communication, Concevoir et construire une bibliothèque aux Éditions du Moniteur, propose des éléments pratiques pour déterminer le contenu et rédiger un tel document. 6.  Ordonnance no 2004-559 du 17 juin 2004 sur les contrats de partenariat codifiée aux articles L. 1414-1 à L. 1414-16 du Code général des collectivités territoriales et informations générales sur : www.ppp.minefi.gouv.fr 7.  Code de la construction et de l’habitation, articles L. 261-1 à L. 621-22 et R. 261-1 à R. 26133, et Code civil, articles 1601-1 à 1601-4.

Le soutien à l’accessibilité au cadre bâti et aux services des bibliothèques L’accueil de tous les publics constituant une priorité pour les bibliothèques, il a paru capital aux rédacteurs des nouveaux textes de faire une place importante à la mise en accessibilité des lieux de lecture. En effet, au sens de la loi no 2005-102 du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées 8, le principe d’une accessibilité générale au cadre bâti et aux services est posé pour les établissements recevant du public (ERP). Par conséquent, le concours particulier réformé peut à présent soutenir les collectivités dans leurs investissements destinés à rendre accessible le cadre bâti (installation d’ascenseur, de rampe d’accès, de boucle magnétique, de bande podotactile, etc.), le mobilier (installation de banque de prêt adaptée, de table à hauteur réglable, etc.) et les services numériques (achat de matériel informatique ou de logiciel spécifiques, comme la synthèse vocale ou le grossissement des caractères, création ou refonte d’un site internet accessible, etc.).

Un axe fort : le numérique Le développement d’une culture de l’écran, confirmé par l’enquête sur les Pratiques culturelles des Français 9 à l’automne 2009, et les attentes de la population en matière de numérique modifient le rapport des Français aux bibliothèques, qui doivent être aux premières lignes du développement numérique et être identifiées comme des équipements modernes et attractifs. Pour ce faire, les textes du concours particulier ont été adaptés et font apparaître plus nettement la distinction entre opérations d’informatisation ou de réinformatisation et

développement de nouveaux services aux usagers, aussi bien en première qu’en seconde fraction. En outre, la circulaire introduit de nouvelles modalités de calcul des assiettes subventionnables en prenant en compte, outre les matériels et logiciels utilisés dans les bibliothèques qui étaient auparavant subventionnés, les études et développements, ainsi que les frais de migration de bases de données et les frais de rétroconversion. Les modalités liées à la numérisation des collections sont étendues et précisées : elles concernent tous les supports et les documents de toute nature conservés dans les bibliothèques territoriales (manuscrits, imprimés, presse, fonds sonores ou audiovisuels, iconographie…)10. Les projets peuvent s’inscrire dans une démarche d’amélioration de la conservation des documents rares, précieux ou fragiles et/­ou dans une démarche de valorisation des documents numérisés. Cet axe fort du nouveau concours a trouvé un écho dans les « 14 propositions pour le développement de la lecture » présentées par le ministre de la Culture et de la Communication en mars 2010, en particulier dans les propositions regroupées sous la dénomination du « contrat numérique » que l’État propose aux collectivités territoriales. Deux objectifs sont décrits, qui peuvent prendre appui sur le concours particulier : informatiser et développer des sites internet propres dans les bibliothèques des villes de plus de 20 000 habitants (12 % d’entre elles ne sont pas équipées) ; faire émerger au moins cinq bibliothèques numériques de référence proposant services numériques et/ou collections numérisées de premier plan au niveau régional, qui prennent en compte les recommandations du Schéma numérique des bibliothèques 11 et s’inscrivent dans le

8.  Code de la construction et de l’habitation, articles L. 111-7 à L. 111-7-4.

10.  La numérisation peut porter sur des documents libres de droit ou bien sur des documents protégés, sous réserve que la collectivité puisse fournir la preuve formelle qu’elle est titulaire ou cessionnaire des droits de propriété littéraire et artistique.

9.  Olivier Donnat, Les pratiques culturelles des Français à l’ère numérique : enquête 2008, La Découverte/Ministère de la Culture et de la Communication, 2009.

11.  Rapport de Bruno Racine élaboré dans le cadre du Conseil du livre (décembre 2009), disponible en ligne : www.dgmic.culture.gouv.fr/ IMG/pdf/SNB_Rapport_Racine.pdf

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Politique(s) et bibliothèques

cadre des grandes orientations de la politique numérique de l’État.

La refonte de la seconde fraction Sans modifier la part de crédits du concours affectée à la seconde fraction (15 %), les ministères partenaires ont souhaité la caractériser plus précisément : elle est à présent réservée aux projets de bibliothèques à rayonnement départemental ou régional portés par des collectivités chefs-lieux de région ou de département (chefslieux de région uniquement dans les textes de 2006) ou des collectivités (communes ou intercommunalités) de plus de 60 000 habitants (80 000 habitants dans les textes de 2006). Les bibliothèques municipales classées 12 ont accès à cette fraction, quels que soient la population ou le statut administratif de leur collectivité d’implan­ tation. Grâce à ces modifications, l’État peut mobiliser des enveloppes de crédits conséquentes, et soutenir de manière adéquate les projets ambitieux des collectivités locales éligibles. Il reconnaît ainsi un rôle prépondérant à ces bibliothèques en termes d’animation territoriale dans le champ de la culture, et plus spécifiquement du développement de la lecture ou de la conservation et de la médiation du patrimoine écrit. C’est pourquoi, afin de donner toute l’ampleur possible aux actions, les opérations subventionnables en seconde fraction sont complétées par de nouveaux types d’investissements : l’équipement mobilier et l’aménagement des locaux destinés à améliorer les conditions de préservation et de conservation des collections patrimoniales, la création de services aux usagers qui utilisent l’informatique et la numérisation des collections patrimoniales. Ce dernier point devrait permettre l’émergence des bibliothèques numériques de référence mentionnées au paragraphe précédent.

Le décret étant paru tardivement dans l’année 2010 13, il n’a pas été possible d’appliquer les nouvelles modalités d’instruction pour l’ensemble des dossiers du concours : seule la seconde fraction reflète l’évolution des textes, avec l’arrêté du 5 novembre 2010 relatif à la constitution du montant de la seconde fraction du concours particulier. Ainsi, en 2010, ont pu être soutenues, grâce aux nouveaux critères d’éligibilité, la restructuration de la bibliothèque communautaire d’Aurillac (collectivité chef-lieu de dépar­ tement), la restructuration de la bibliothèque communautaire de Moulins

12.  Code général des collectivités territoriales, articles R. 1422-1 à R. 1422-3.

13.  Décret no 2010-767 du 7 juillet 2010 relatif au concours particulier de la dotation générale de décentralisation relatif aux bibliothèques municipales et aux bibliothèques départementales de prêt.

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Atrium central de la médiathèque communautaire d’Aurillac. Photo : Basalt Architecture

La mise en place

(bibliothèque municipale classée et collectivité chef-lieu de département), la première phase de la bibliothèque numérique de référence de Moulins et la première phase de la bibliothèque numérique de référence d’Orléans (bibliothèque municipale classée et collectivité chef-lieu de région). Ce n’est donc qu’en 2011 que les effets de cette réforme seront véritablement opérationnels avec la publication de la circulaire d’application du 17 février 2011 14 : il ne tient qu’aux collectivités et aux professionnels de se rapprocher des conseillers pour le livre et la lecture en Drac et de se saisir de ces nouvelles procédures au plus grand bénéfice des publics des bibliothèques.  Février 2011

14.  No NOR MCCB102689ZC


Politique(s) et bibliothèques 3 – Relations étrangères


Politique(s) et bibliothèques

Développement des bibliothèques et de la lecture publique en Colombie : Une politique ambitieuse concertée

«Q Marc Sagaert marc.sagaert@gmail.com Marc Sagaert est bibliothécaire et gestionnaire culturel. En charge du réseau des bibliothèques françaises à l’étranger au ministère des Affaires étrangères, il a dirigé entre autres la médiathèque du Centre culturel français à Alger, les services documentaires de l’Institut français de Barcelone et occupé les postes d’attaché culturel en Colombie et de directeur-adjoint de l’Institut français d’Amérique latine à Mexico. Il a été le rédacteur en chef adjoint de la revue Les bibliothèques de France à l’étranger, et a collaboré à plusieurs ouvrages dont Les nouvelles Alexandries (Éd. du Cercle de la librairie, 1996), Dictionnaire encyclopédique du livre (Éd. du Cercle de la librairie, 2002), Les partenariats en bibliothèque (Presses de l’Enssib/ADPF, 2002).

*  Nous remercions Carmen Barvo, Mary Giraldo, Angela Nieto, Alicia Santana, Fanny Cuesta, Leonardo Parra et Josefina Castro pour les documents communiqués.

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ue savons-nous aujourd’hui de la Colombie ? » s’interrogeaient Jean Ristat et Gérard-Georges Lemaire, dans l’éditorial du numéro spécial que Les Lettres françaises consacrèrent à ce pays en 2006 1 : « Au fond, bien peu de choses. Et surtout ce que l’actualité veut bien nous en dire de plus sensationnel […], une réalité terrible dont on a extrapolé un grand roman d’horreur et de mort. » Le but des rédacteurs de ce dossier n’était évidemment pas de rayer d’un trait de plume coups de force, narcotrafic, criminalité et autres dérives autoritaires. Il s’agissait plutôt de « saluer toute une nouvelle génération de créateurs » trop souvent oubliés, « des hommes et des femmes qui, en dépit de tout, ont eu le courage d’aller de l’avant et d’inventer un langage novateur pour fournir des clés de lecture à ce monde en crise 2 ». Non, écrit Gilles Éboli, « ces images ne doivent pas occuper tout le champ de nos regards au risque de ne rien laisser voir d’un pays qu’on ne peut résumer à cette triste litanie ». Lina Espitaleta, ex-directrice de la Bibliothèque nationale de Colombie 3, rappelait à bon escient, lors du premier colloque franco-colombien des bibliothèques, la devise formulée par l’Unesco : « Comme c’est dans l’esprit des hommes que naît la guerre, c’est dans l’esprit des hommes que nous devons ériger

1.  Les Lettres françaises, 3 juin 2006. 2.  Ibid. 3.  www.bibliotecanacional.gov.co

les remparts de la paix. Le livre constitue une des principales défenses de la paix en raison de son énorme influence dans la création d’un climat intellectuel d’amitié et de compréhension mutuelle 4. » Et les bibliothèques possèdent assurément, comme l’écrit Camille Rohou, « ce merveilleux pouvoir de révéler l’identité d’un peuple et d’un pays, de conserver sa mémoire et de donner accès à son patrimoine 5 ». Pour sortir du cycle infernal de la violence et de l’exclusion, la Colombie a choisi la musique, le livre et les bibliothèques. Ces vingt dernières années en particulier, les actions menées dans ce dernier domaine, au niveau national, départemental et municipal, sont remarquables : création de méga-bibliothèques regroupées en réseau dans les grandes villes, de bibliothèques plus modestes dans les petites municipalités, et incitation à la lecture par la 4.  Lina Espitaleta, in Memorias del primer coloquio colombo-francés de bibliotecas públicas : biblioteca y sociedad, coordinador Marc Sagaert, Bogotá, Embajada de Francia en Colombia, Ministerio de Cultura de Colombia, Biblioteca nacional de Colombia, 2004. 5.  Camille Rohou, ambassadeur de France en Colombie, préface de l’ouvrage Emoción, risa, convicción : cuatro años de cooperación colombofrancesa en bibliotecas/Émotion, rire, conviction : quatre ans de coopération franco-colombienne en bibliothèques [textes de Sergio Zapata León, Juan David Correa Ulloa, Jhon Alexander Rodriguez Castañeda], éd. bilingue, Bogotá, Ministerio de Cultura, Embajada de Francia, El áncora editores, 2006, p. 13-17. Textes traduits en français par Marc Sagaert.


Développement des bibliothèques et de la lecture publique en Colombie :

Bibliothèque du centre culturel Santo Domingo

distribution de livres jusque dans les coins les plus reculés et défavorisés du pays, quitte à construire des « bibliocharrettes » ou à créer des « valisesvoyageurs » pour en assurer la distribution ! Pour « faire de la Colombie un pays de lecteurs 6 », les professionnels du livre ont su réunir les acteurs publics et les acteurs privés, les associations et les fondations, et s’assurer l’appui de la coopération internationale. Si les acquis, comme nous le verrons, sont importants, ils sont certainement dus à une volonté politique forte, mais aussi et surtout à des acteurs convaincus, d’une grande qualité professionnelle et humaine, et qui ont travaillé en concertation, ainsi qu’à des bibliothécaires de terrain passionnés, d’autant plus qu’ils œuvrent souvent dans des conditions difficiles. Cet article nous permettra de présenter les principaux organismes qui ont participé à ce travail de longue haleine, de faire le point sur les grandes

6.  Slogan lancé comme un défi par la Fondation pour le développement de la lecture, Fundalectura, lors de sa création en 1990. www.fundalectura.org

actions menées, et de voir les projets en chantier.

La Bibliothèque nationale, tête de pont des bibliothèques publiques La responsabilité du développement des bibliothèques publiques sur le territoire colombien a toujours été dévolue à la Bibliothèque nationale – première Bibliothèque nationale créée en Amérique en 1777 ; il faudra cependant attendre de nombreuses années avant que l’État lui permette de jouer vraiment son rôle, et qu’une véritable politique en faveur de l’éducation, de la culture et de la lecture soit mise en place. Ce sera le cas en 1934 avec la création du projet « bibliothèques de villages ». Ce projet a permis, note Orlanda Jaramillo, dans sa passionnante étude sur les politiques documentaires publiques en Colombie, de créer 1 250 fonds de bibliothèques de village dans tout le pays, de servir de base à la création de quelques bibliothèques publiques à caractère municipal, mais aussi de

faire une première tentative pour l’établissement d’un système national de bibliothèques publiques 7.

À Medellín : une bibliothèque pilote pour l’Amérique latine Une convention passée entre l’Unesco et le gouvernement colombien en 1952 permet à la ville de Medellín et sa région de se doter de la première grande bibliothèque moderne du pays : la Biblioteca Pública Piloto (BPP)8 pour l’Amérique latine. Aujourd’hui, la bibliothèque gère le réseau municipal des bibliothèques comprenant sa propre structure et ses quatre filiales, les huit bibliothèques dépendant du secrétariat à la Culture ainsi que les cinq parcs-bibliothèques de la ville.

7.  Orlanda Jaramillo, « Políticas públicas para el desarrollo y fortalecimiento de la biblioteca pública », Revista interamericana de bibliotecología, vol. 29, 2006, no 1, p. 31-62, Universidad de Antioquia, Medellín. 8.  www.bibliotecapiloto.gov.co

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Politique(s) et bibliothèques

Une création de la banque de la République : la BLAA de Bogota En 1958, la banque de la République crée à Bogota la bibliothèque Luis Ángel Arango (BLAA)9. Pour Jorge Orlando Melo, qui en fut son directeur de 1994 à 2005, il s’agit là d’un vrai tournant. L’institution poursuivra son œuvre en créant, entre 1978 et 2002, de nouvelles bibliothèques publiques de grande qualité dans 18 villes colombiennes, introduisant des systèmes modernes de catalogage et en créant en 1996 le premier projet de numérisation, « la bibliothèque digitale 10 ».

Formation des personnels Formations Ministère de la Culture

2003 2004 2005 2006 2007 2008 2009 Total

Gestion de bibliothèques

334

278

175

87

146

1 020

Fundalectura

815

684

683

105

489

2 776

Asolectura

– 1 006 1 383

2 389

135

6 008

Ministère de l’Éducation Cerlalc (enseignants)

– 4236 1637

Total

0 2 155 6 581 2 495

192

635

135 12 193

Institutions soutenant le PNLB Ministère colombien de la Culture

Montant en millions de dollars 9 8 7 6

L’apport des bibliothèques des caisses de compensation familiales Les caisses de compensation familiales sont une composante de la sécurité sociale en Colombie. La première d’entre elles à offrir un service de bibliothèques fut Comfama à Medellín en 1974. En 1983, le premier réseau de bibliothèques de caisse de compensation est créé. Comfenalco voit le jour en 1995, Comfamilia en 1998. Comme le précise Jorge Orlando Melo, des bibliothèques du type de celles de Comfenalco ont réalisé un excellent travail dans l’établissement de centres d’information citadins ou civiques dans lesquels les lecteurs peuvent consulter les normes légales, vérifier les procédures mises en place par les autorités ou suivre les processus de développement des politiques publiques. Il existe aujourd’hui en Colombie 55 caisses de compensation avec des services de bibliothèques, dont 41 participant au réseau. Colsubsidio, la première caisse de compensation du pays, se veut à ce titre exemplaire. Elle propose à son

9.  www.banrepcultural.org/blaa 10.  Jorge Orlando Melo, Hacia una política de bibliotecas públicas y patrimoniales en Colombia : un esfuerzo tardío pero indispensable, Bogotá, Ministerio de Cultura, 2009.

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5 4 3 2 1 0

2007

2008

2009

2010

Financement du PNLB – Deuxième phase

public de véritables centres de ressources éducatifs et culturels et met en œuvre des actions de promotion de la lecture développées soit dans ses propres espaces soit dans ceux des bibliothèques du district, voire des bibliothèques scolaires.

Un plan national pour la lecture et les bibliothèques Pour le gouvernement colombien, le Plan national de lecture et bibliothèque (PNLB) est : « Une politique publique, mais surtout un mouvement social. Les bibliothécaires sont les chefs d’orchestre communautaires capables de promouvoir des processus culturels à long terme, engagés dans le partage et le

pluralisme, et les bibliothèques le cadre de participation citadine où se gèrent les grandes transformations sociales 11 » ; « Un pari pour que dans chaque recoin de notre territoire les yeux d’un Colombien puissent trouver la page dont il a besoin et qu’il mérite, celle qui alors pourra suffire à ses rêves. 12 » Coordonné par la Bibliothèque nationale, tête de pont du réseau des bibliothèques publiques, le plan, développé sur tout le territoire national, est, depuis sa mise en place en 2003, destiné à améliorer les infrastructures, 11.  Préface de M. Álvaro Uribe Vélez, président de la République de Colombie, à l’ouvrage Emoción, risa, convicción : cuatro años de cooperación colombo-francesa en bibliotecas, op. cit., p. 13-17. 12.  Elvira Cuervo de Jaramillo, ministre de la Culture, op. cit.


Développement des bibliothèques et de la lecture publique en Colombie :

équipements et collections, la formation des personnels, la promotion et le développement de la lecture. Projet phare du ministère colombien de la culture, le plan bénéficie en outre de l’appui du ministère des Relations extérieures, du ministère de l’Éducation, ainsi que de grands organismes tels la Banque de la République13 ou Fundalectura par exemple. De 2003 à 2008, l’intervention est d’environ 70 millions de dollars américains, plus 5 millions de dollars américains apportés par les gouvernements locaux entre 2008 et 2009. Le plan incite les autorités locales à mettre à disposition des usagers des installations et du personnel dédiés, en soutenant leur action par le biais de comités de sélection de documents, d’expertise et d’évaluation, par la dotation de livres, l’appui à la formation et la contribution à l’organisation de réseaux départementaux, et enfin par la mise en place de campagnes de communication pour la valorisation de la lecture. Le ministère de la Culture fait aujourd’hui état des avancées suivantes du plan : •  couverture à 100 % des municipalités ; •  853 bibliothèques publiques dotées par le PNLB ; •  809 conventions avec les municipalités ; •  101 constructions de bibliothèques municipales ; •  22 départements ayant un réseau de bibliothèques en fonctionnement ; •  plus de 12 000 professionnels formés ; •  500 bibliothèques connectées à internet ; •  450 bibliothèques suivies par le PNBL dans ses premières phases ayant vu leurs collections actualisées ; •  près de 90 programmes de promotion de la lecture réalisés. Malgré ces avancées importantes, le PNBL se heurte à certains problèmes qu’il a identifiés tels que la forte rotation des bibliothécaires, l’implication irrégulière des municipalités, le nombre relativement faible de connexions à

13.  www.banrep.gov.co/index.html

Carte du réseau de bibliothèques publiques de Bogotá

internet (38 %), mais aussi la faible récupération du patrimoine bibliographique local et régional. Selon Jorge Orlando Melo, l’actualisation opportune et continue des collections n’est pas encore totalement résolue, et il est de première importance d’offrir une connexion internet à toutes les bibliothèques comme de proposer leurs catalogues sur le réseau.

Bibliored : un réseau de grandes bibliothèques publiques pour la ville de Bogotá En 2007, Bogotá est désignée capitale mondiale du livre par l’Unesco. Cette distinction, attribuée pour la première fois à un pays d’Amérique latine, récompense son projet ­Bibliored 14,

14.  http://portal.biblored.edu.co

mis en place dans les quartiers défavorisés de la capitale colombienne. Il s’agit là d’un des grands projets appartenant au plan de développement économique et social de la municipalité de Bogotá et du secrétariat à l’Éducation, qui consiste à doter la capitale d’un réseau de bibliothèques publiques destiné au plus grand nombre, faisant la promotion de la lecture et favorisant l’intégration sociale. Créé en 2001, grâce à un partenariat public et privé, le projet reçoit l’appui de la fondation internationale Bill et Melinda Gates, qui lui a attribué le prix Accès à la connaissance 15, ainsi que celui de riches familles colombiennes. Il comporte aujourd’hui quatre grands établissements et sept bibliothèques satellites, ouvertes 7 jours sur 7, qui accueillent près de 5 millions de lecteurs par an.

15.  Ce prix de 1 million de dollars a été attribué une nouvelle fois à la Colombie en 2009 (Fundación empresas públicas de Medellín).

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Politique(s) et bibliothèques

Confiées à de grands architectes colombiens comme Daniel Bermúdez pour El Tintal, ou Rogelio Salmona pour la Virgilio Barco, ces bibliothèques-centres culturels se caractérisent par l’élégance des bâtiments, une distribution intérieure des espaces judicieuse et fonctionnelle, un aménagement soigné et des services tournés vers les besoins du public. Leur situation au cœur de larges espaces de parcs et de quartiers réhabilités ajoute à l’attrait des lieux. Située au sud-ouest de la ville, la bibliothèque El Tintal, rebaptisée récemment du nom de l’homme de lettres colombien Manuel Olivella Zapata, a vu le jour en 2000. La bibliothèque El Tunal, située dans la partie sud de la ville, a, quant à elle, ouvert ses portes en mai 2001. La bibliothèque Virgilio Barco avec sa structure circulaire entourée d’eau (à notre avis la plus spectaculaire d’entre elles), a été inaugurée en décembre de la même année. La dernière en date, située dans le quartier nord, ouverte au public le 26 mai 2010, porte le nom de son donateur Julio Mario Santo Domingo, patron de la fondation éponyme. L’équipement de la bibliothèque comprend un grand théâtre de 1 300 places ainsi qu’un « théâtre expérimental » de 300 places. Ces bibliothèques se veulent de véritables centres de développement social et culturel. Elles ont une capacité allant de 110 000 à 150 000 volumes, bénéficient de tous les équipements ad hoc, et sont très fréquentées.

Une fondation pour la lecture : Fundalectura Organisme privé sans but lucratif, Fundalectura appuie le gouvernement dans l’organisation de programmes de développement de la lecture et de l’écriture dans tout le pays, spécialement en direction des publics jeunes. Cette fondation met en place des formations destinées aux personnes qui travaillent directement avec des enfants – bibliothécaires, enseignants, promoteurs de la lecture – et également aux parents. Elle organise chaque année un Congrès national de lecture (dont

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Différents visuels de campagnes de valorisation de la lecture

elle publie les actes), dans le cadre de la Foire internationale du livre de Bogotá, des campagnes de lecture – « C’est en lisant que La Colombie grandit » – ainsi que différents concours tels que « Rencontres littéraires », « L’Album illustré », etc. Elle publie des ouvrages de qualité. Ainsi, en 2006, le 7e Congrès national de lecture réalisé conjointement avec le 4 e Colloque franco-colombien des bibliothèques sur le thème « Lecteurs et lecture » a réuni près de 1 000 participants venant de toutes les régions du pays. Pour sa dixième édition, le congrès abordera en 2011 les thèmes des droits culturels de la petite enfance et bénéficiera de la présence d’experts d’Allemagne, du RoyaumeUni, des États-Unis, de Colombie, d’Argentine et d’Uruguay. Toujours en 2006, a été organisé, avec l’appui du service culturel de l’Ambassade de France, un concours de « Rencontres littéraires à la française », doté de cinquante bibliothèques portatives réunissant une trentaine d’ouvrages d’auteurs français en langue espagnole. La Fondation est membre du comité permanent de l’Ifla 16 et représente la Colombie auprès de l’Ibby 17. Deux lignes de travail ont été spécialement explorées ces dernières années :

Données générales sur les bibliothèques de stations de bus du Transmilenio Description

Quantité

Total des prêts 2008-2010

102 036

Total des prêts 2010

26 491

Total des inscriptions 2008-2010

20 273

Total des inscriptions 2010

2 777

Prêts réalisés entre 2008 et 2010 Station

Prêt

Pourcentage

Americas

10 528

10,3 %

Av. Jimenez

15 149

14,8 %

Ricaurte

27 702

27,1 %

Suba

19 237

18,9 %

Sur

14 072

13,8 %

Usme

15 348

15,1 %

Total

102 036

100

•  La lecture dans les espaces dits non-conventionnels, c’est-à-dire hors des bibliothèques publiques et des espaces scolaires. « En ce moment, dit sa directrice Carmen Barvo, nous travaillons à Bogotá et dans quatre autres villes du pays à offrir des espaces de lecture sur les places de marché – ce qui contribue en particulier à éloigner les enfants du travail infantile ; dans les parcs (lecture sur place et prêts à domicile) ; dans les stations de bus du Transmilenio 18 (1 000 ouvrages proposés au prêt pour une période de 15 jours dans six stations)19. »

16.  International Federation of Library Associations : www.ifla.org 17.  International Board on Books for Young People : www.ibby.org

%

18.  Voir tableau ci-dessus. 19.  Propos recueillis le 14 janvier 2011.


Développement des bibliothèques et de la lecture publique en Colombie :

Page présentant le réseau de bibliothèques publiques sur le site de la Bibliothèque nationale de Colombie

•  Des programmes de lecture en famille destinés à la petite enfance. Des programmes inspirés de ceux mis en place par des institutions comme Bookstart en Angleterre et Accès en France, et bénéficiant de leur ­expertise, se sont développés depuis 2004 au niveau national. Carmen Barvo signale que ce sont quelque 825 jardins d’enfants qui ont été dotés de collections de livres grâce à un travail réalisé avec le confort familial (Bienestar familial), dont 200 à Bogotá ; et que des centres de lecture en famille ont été mis en place dans les quartiers les plus défavorisés de Bogotá. Elle précise également que des pochettes de lecture contenant un livre pour que la mère ou l’adulte référent puisse lire une histoire au bébé, un disque de comptines ainsi qu’une brochure contenant des conseils pour la lecture, ont été répartis dans 40 000  familles.

C’est en insérant ces programmes par le biais d’organismes d’État que ces actions peuvent perdurer sur le long terme. Ce souci constant de l’articulation de ces programmes avec ceux des structures nationales, départementales et municipales publiques et privées permet une efficacité maximum : « Il s’agit, souligne encore Carmen Barvo, de le faire en reconnaissant les forces propres des autres institutions et la spécificité des actions. »

La coopération internationale : un organisme dédié à la coopération ibéroaméricaine, le Cerlalc

en Amérique latine et aux Caraïbes (Cerlalc)20 s’est attribué quatre missions fondamentales : •  la promotion de la lecture et de l’écriture ; •  la protection et le développement de la création intellectuelle ; •  l’appui à la production et à la circulation du livre ; •  l’intégration culturelle par le biais de la construction de sociétés de lecteurs. Les pays membres sont : Argentine, Bolivie, Brésil, Chili, Colombie, Costa Rica, Cuba, Équateur, Salvador, Espagne, Guatemala, Honduras, Mexique, Nicaragua, Panama, Paraguay, Pérou, Portugal (depuis 2005), République dominicaine, Uruguay et Venezuela.

Créé à Bogotá en 1971 sous les auspices de l’Unesco, le Centre régional pour le développement du livre

20.  www.cerlalc.org

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Politique(s) et bibliothèques

Différents comités œuvrent à la mise en place d’alliances stratégiques et de travaux communs aux différentes institutions de la région, matérialisés par des conventions et des accords de coopération. Il s’agit aujourd’hui, dit le directeur du Cerlalc, Fernando Zapata López, de mettre en place un instrument de développement de la diversité culturelle et de développement culturel et social. Le Cerlalc a célébré en novembre 2010 ses 40 années d’existence et d’activité en faveur du livre, de la lecture et de l’édition, occasion de faire le point sur les années écoulées, mais surtout de se fixer de nouveaux objectifs autour de quatre programmes stratégiques : •  une loi type de développement de la lecture, du livre et des bibliothèques : un comité intergouvernemental s’est réuni en décembre 2010 à Bogotá pour analyser la proposition d’une loi-type pour la promotion de la lecture, du livre et des bibliothèques. Assistaient à cette réunion 19 des 21 pays membres de l’organisation, des organismes intergouvernementaux – Unesco, OMPI, OEA, BID et Segib – ainsi que des organisations non gouvernementales ; •  un catalogue de l’offre éditoriale latino-américaine ; •  des programmes de traduction d’œuvres du portugais et de l’espagnol vers d’autres langues ; •  la promotion de bibliothèques scolaires.

La coopération avec d’autres pays étrangers Différents pays ont collaboré à des titres divers avec la Colombie dans le domaine des bibliothèques et de la lecture, en particulier dans le cadre du nouveau Plan lecture et bibliothèques : l’Allemagne, la Suède, l’Espagne, la France et le Japon. Le gouvernement japonais a construit, depuis 2003, une centaine de petites bibliothèques municipales dans les régions les plus pauvres et les plus vulnérables du pays. D’une capacité d’accueil d’environ 240 personnes, ces bibliothèques comportent

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100 99 98 97 96 95 94 93 92 91

2006

2007

2008

2009

2010

Pourcentage de municipalités comptant au moins une bibliothèque publique en Colombie

une salle de lecture adulte et une salle de lecture enfant, une ludothèque et une salle internet. La coopération mise en place entre la France et la Colombie a été particulièrement active de 2003 à 2006 : réalisation de quatre colloques francocolombiens de bibliothèques, de séminaires, de voyages d’étude, de stages, de conférences, d’expositions, de publications et d’opération de promotion de « réunions littéraires à la française ». Une vingtaine d’experts français ont été invités dans ce cadre 21. Cette coopération a conduit à ce que la Colombie soit l’invitée d’honneur du Congrès du centenaire de l’Association des bibliothécaires français en 2006. L’ouvrage Émotion, rire, conviction 22, publié pour l’occasion par le ministère de la Culture colombien et l’ambassade de France en Colombie, a été présenté dans ce cadre. La France a fait don en 2010 d’une collection de livres à la bibliothèque de Guapi dans la région du Cauca. En 2010, l’Association suisso-colombienne Alpandes appuie une campagne visant à recueillir des fonds destinés à l’acquisition de 10 000 livres

d’enfants pour la nouvelle bibliothèque Santo Domingo 23. Politiques du livre et de la lecture articulées mises en place en Colombie depuis sept ans et engagement de professionnels motivés ont porté leurs fruits et permis de remplir l’essentiel des objectifs fixés au plan national pour les bibliothèques et la lecture. Les forces vives du pays ont participé à la conception et à la mise en œuvre de ce programme, dont Gilles Éboli avait bien mesuré, lors de sa venue en Colombie, l’ambition, le souffle, la diversité. Les bibliothèques sont de magnifiques lieux de questionnement des cultures et des sociétés. Elles peuvent être aussi de merveilleux outils de construction de la paix et du développement par le dialogue et le débat d’idées. Gageons que les efforts entrepris ne se relâcheront pas et que la Colombie saura construire dans le futur la société qu’elle mérite, un monde plus juste et plus serein, apaisé et fra­ ternel.  Janvier 2011

21.  Parmi lesquels Dominique Arot, Annie Brigant, Olivier Chourrot, Gilles Éboli, Michel Fingerhut, Catherine Massip, Alain Massuard, Michel Melot, Gilles Pierret, Martine Poulain, Pascal Sanz et Dominique Tabah. 22.  Op. cit.

23.  http://portal.bibliored.edu.co


Lectures et les Éditions en Lecture publique sont publiés par le Ministère de la Culture en Communauté française de Belgique.

- Lectures : Revue bimestrielle avec les rubriques « Bibliothèque de chez nous », « Bibliothèque d’ailleurs », « Bibliothèque au quotidien », « Internet et multimédia », « Portrait d’auteur » et « Portrait Jeunesse », ainsi que des articles de fonds (ou de brèves recensions) sur « L’actualité éditoriale » en littérature générale, littérature d’évasion, littérature ados / jeunesse / BD. Lectures élabore aussi régulièrement des dossiers thématiques tels ceux consacrés dernièrement aux sujets suivants, déclinés en bibliothèque publique : droits d’auteurs, sciences, architecture – design – expositions, communication, évaluation d’une bibliothèque, bibliothèques itinérantes, management, enjeux du numérique, rencontres littéraires, Europe et bibliothèques publiques, censure, etc. - Collection « Cahiers des bibliothèques » : La collection reprend des actes de colloques, études, bibliographies thématiques sur diverses questions liées à la promotion du Livre et de la Lecture, notamment : internet dans les bibliothèques (Cahier 9), le documentaire jeunesse (Cahier 10), formations au métier de bibliothécaire (Cahier 11), politiques d’acquisitions (Cahier 13), bibliographie d’ouvrages de références (Cahier 14), enquête Contrats-Lecture Jeunesse (Cahier 15), enquête Alphabétisation (Cahier 16), Héroïc Fantasy (Cahier 17), ressources électroniques (Cahier 18), publics éloignés de la lecture (Cahier 19). - Bibliothéconomie : Notamment la bibliographie Le patrimoine en Communauté française : fonds locaux et régionaux et Les institutions belges : liste d’autorité matière. - Jeunesse : Notamment le Répertoire des auteurs et illustrateurs jeunesse et la Biennale Jeunesse (incontournables ou thématiques : art, loup, spectacle, ville, écologie, musique, corps humain).

Infos : Éditions en Lecture publique Tél : +32 4 232 40 17 – Fax : +32 4 221 40 74 annie.kusic@cfwb.be www.bibliotheques.be


Politique(s) et bibliothèques

Le « cas » des bibliothèques britanniques : Du Library Act à la Big Society, portrait d’une politique de lecture publique tout sauf intrusive

U Ophélie Ramonatxo Institut français du Royaume-Uni ophelie.ramonatxo@ambafrance.org.uk Directrice de la médiathèque et de Culturethèque (bibliothèque numérique) au sein de l’Institut français du RoyaumeUni à Londres, Ophélie Ramonatxo coordonne en outre l’ensemble des bibliothèques françaises au RoyaumeUni. Directrice des médiathèques de la communauté d’agglomération de l’aéroport du Bourget de 2006 à 2010, elle a également présidé l’Association des bibliothèques en Seine-Saint-Denis. Titulaire d’une licence de lettres modernes, d’un master d’ingénierie culturelle et du diplôme de conservateur territorial des bibliothèques, elle a contribué à l’ouvrage Communiquer ! Les bibliothécaires, les décideurs et les journalistes sous la direction de Jean-Philippe Accart, paru en 2010 aux Presses de l’Enssib, ainsi qu’à l’ouvrage Concevoir et construire une bibliothèque piloté par le ministère de la Culture et de la Communication (Éditions du Moniteur, 2011).

nsung heroes 1 (héroïnes inconnues), les bibliothèques britanniques sont aujourd’hui plus que jamais célèbres car plus que jamais menacées. Les « cathédrales des temps modernes » britanniques sont protégées depuis 1964 par le Public Libraries and Museums Act 2 (loi sur les bibliothèques publiques et les musées) qui les relient aux autorités locales (les councils, qu’on traduira par comtés) sous la responsabilité du gouvernement central, et qui rend leur existence obligatoire. Pourtant, elles sont aujourd’hui un millier à être menacées de fermeture courant 2011 dont un tiers à court terme (février 2011). Bibliothèques scolaires, universitaires, publiques et même privées : aucune n’est épargnée par une rumeur résonnant chaque jour dans les médias britanniques avec davantage de véracité. Londres, Grand Londres, villes moyennes et petites, campagne profonde, Pays de Galles et Écosse : une carte géographique des fermetures existe désormais (voir illustration p. 47), établie par Voices for the Library, un site internet militant 3 contre le processus.

1.  Citation du ministre britannique de la Culture, Ed Vaizey, dans son interview par Elspeth Hyams, « Custodian of public libraries ? », Cilip Update Magazine, janvier 2011. Disponible en ligne : www.cilip.org.uk/publications/update-magazine/ Documents/Ed Vaizey interview.pdf

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Le tout jeune gouvernement « Tory-Lib Dem 4 », en n’entravant pas cette évolution dramatique due à une conjoncture de récession, se montret-il impuissant face à un contexte désastreux et porteur de conséquences fatales dont il ne fait qu’hériter ? Ou « surfe »-t-il sur une vague garante d’économies hors du commun justifiant budgets en baisse et obligation de trouver des solutions extérieures pour les bibliothèques qui soient moins directement coûteuses (externalisation, privatisation, bénévolat) ? Volontariste dans ses propos, le ministre de la Culture n’a en tout cas pas encore su rassurer la profession et les usagers qui se révoltent, à leur manière, contre une politique perçue comme un retrait, un « diktat », voire un abandon.

Les victimes non désignées de la Spending Review Le 20 octobre 2010, la principale association des bibliothèques publiques, la Public Library Authorities, branche du Chartered Institute for Libraries and Information Professionals (Cilip)5 tient congrès à Leeds, sur le thème « Quel futur pour les biblio-

2.  www.legislation.gov.uk/ ukpga/1964/75?view=extent

4.  Appellation politique donnée à la coalition entre le parti conservateur et le parti libéraldémocrate issue des élections législatives de mai 2010.

3.  www.voicesforthelibrary.org.uk/wordpress/

5.  www.cilip.org.uk/Pages/default.aspx


Le « cas » des bibliothèques britanniques :

Carte des fermetures de bibliothèques publiques au Royaume-Uni. Les pointeurs – de différentes couleurs sur le document original – indiquent les fermetures de bibliothèques annoncées par les comtés (incluant le transfert de gestion à des bénévoles), les bibliothèques menacées de fermeture, et les bibliothèques déjà fermées. Y figurent aussi les licenciements (personnages blancs) et autres coupes budgétaires (punaises). Cette carte évolue tous les jours ! Pour voir la version actualisée : http://publiclibrariesnews.blogspot.com

thèques publiques en cette ère d’austérité ? ». Au milieu des discours, débats et interventions diverses, un dialogue en duplex est proposé aux congressistes avec rien moins que le ministre de la Culture 6, Ed Vaizey, en direct de la Chambre des députés. Ce jourlà, le ministre de l’Économie et des Finances, Georges Osborne, annonce publiquement les grandes lignes du projet phare du gouvernement promis depuis plusieurs mois : la Comprehensive Spending Review (CSR)7 ou « Plan de réduction des dépenses publiques », au sein duquel la culture, avec une baisse de 50 % de son budget, occupe une place « de choix ». Une étude du texte lui-même peut laisser penser au prime abord que les bibliothèques ne sont pas très concernées. Certes, le budget global

du ministère est entamé de manière conséquente mais, comme dit précédemment, les finances des bibliothèques publiques sont entièrement décentralisées. Ne sont en réalité citées que quelques institutions de poids, souvent pour préciser qu’elles seront plutôt épargnées, comme la British Library 8 ou le Public Lending Right 9 (PLR, organisme gérant les droits d’auteur liés aux prêts en bibliothèques) pour lesquels le gouvernement s’engage à ne pas aller au-delà d’une baisse de 15 % des budgets 10. En revanche, le Museum Libraries and Archives Council (MLA)11, structure semi-publique/semi-privée que l’on pourrait comparer à un Conseil supérieur des bibliothèques français aux compé-

8.  www.bl.uk 9.  www.plr.uk.com 6.  Aussi en charge des médias et des sports au sein du DCMS (Department for Culture, Media and Sports). 7.  http://cdn.hm-treasury.gov.uk/sr2010_ completereport.pdf

10.  Il est également décidé que le PLR continuera de se limiter aux livres physiques et ne s’étendra ni aux livres audio ni aux livres électroniques. 11.  www.mla.gov.uk

tences élargies (musées et archives) et qui aurait réussi (veille, notamment statistique ; attribution de subventions ; gestion de projets ; audits…), sera tout simplement fermé à l’horizon 2012. Ses missions devraient être reprises par le Arts Council England (ACE)12 à l’exception des archives dont le sort reste en suspens. Le budget prévu pour l’ACE est de 46 millions de livres, là où le MLA en dépensait 62. Des négociations s’engagent entre les membres du MLA et les syndicats, qui devraient durer quatre mois. C’est dans les crédits décentralisés attribués aux comtés qu’il faut aller chercher pour prendre la mesure des coupes drastiques dans le budget des bibliothèques britanniques. Ces collectivités locales vont voir leurs financements baisser de 7,1 % par an pendant quatre ans. Les coupes ne sont bien entendu pas fléchées vers les bibliothèques, mais de nombreux comtés (Cornwall, Nottingham, Warrington, Leeds, Richmond…) ont annoncé très tôt que ces dernières constitueraient les secteurs les plus touchés par des économies nécessaires. On sait déjà que la chronique nécrologique des pages bibliothéconomiques sera bien remplie : le comté de Northumberland ne pourra faire face aux coupes budgétaires qu’en fermant 6 à 12 bibliothèques ; celui de Croydon en en fermant 6 sur 12 ; celui de Northamptonshire 8 sur 38 ; celui de Conwy 7 sur 12. En tout, on évoque le chiffre d’un millier de fermetures dans toute l’Angleterre (sur un total de 3 500 bibliothèques publiques) d’ici l’année prochaine 13, dont environ 300 à court terme et 130 pour la seule ville de Londres. Face à cette situation, le gouvernement essaie de jouer un rôle salvateur à l’aide d’un discours plus qu’ambigu. Tout en coupant les crédits décentralisés, il préconise une réflexion au cas par cas, prêchant pour des pratiques strictes d’évaluation avant décision, mais remettant finalement en cause la loi de 1964 et son principe d’obligation. Dans une lettre datée du

12.  www.artscouncil.org.uk 13.  Cf. www.thebookseller.com/libraries Voir aussi encadré p. 49.

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Politique(s) et bibliothèques

3 décembre 2010 adressée à tous les comtés, Ed Vaizey remet au goût du jour un rapport rédigé avant son élection : le rapport Wirral. Ce document remet en cause les normes et standards nationaux et guide pas à pas les décideurs vers un audit méticuleux de leurs bibliothèques, sans doute nécessaire, mais aussi dangereux en fonction des méthodes utilisées et de la lecture des statistiques qui peut être faite. Un gouvernement donc qui laisse les comtés et les bibliothèques plutôt livrés à eux-mêmes : « Beyond that appeal to clear thinking, Ed says little » [« Au-delà de cet appel à une réflexion sereine, Ed en dit peu »]14. Un attentisme qui tranche avec le volontarisme des premiers mois du gouvernement, quand le ministre lançait en juillet 2010 le « Future Libraries Programme » (le programme des bibliothèques du futur), « programme d’aide aux bibliothèques britanniques » consistant à mener des expériences pilotes porteuses de bonnes pratiques pour les bibliothèques et leur assurant un avenir. De bonnes pratiques qui sont finalement désignées comme telles pour les économies d’échelle et les rationalisations engendrées plus que par l’idée d’un service public amélioré. Un programme confié à la Local Government Association 15 (LGA, association des collectivités locales), seul acteur – ou presque – à s’être publiquement opposé au rapport Wirral et à l’utilisation qui en est faite ; un programme confié aussi au MLA, dont on sait désormais qu’il va disparaître dans l’année…

Un « business » qui ne ferait pas recette ? Comme dans le reste de l’Europe, les indicateurs d’activité des bibliothèques britanniques ne sont, certes, pas au beau fixe. Selon le gouvernement, le pourcentage de Britanniques fréquentant les bibliothèques est passé de 48,2 % en 2005-2006 à 39,4 % en 2009-2010 et a enregistré une

14.  « 1964 and all that, in 2011 », Cilip Update Magazine, janvier 2011. 15.  www.lga.gov.uk/lga/core/page.do?pageId=1

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baisse de 1,7 % par rapport à l’année dernière. Seuls le North East et l’East Midlands sont épargnés, avec un taux de visite stable depuis 2005. Si l’on ne prend pas en compte les usagers occasionnels (une ou deux visites par an), la fréquentation des publics adultes chute à 29 % alors qu’elle était à 38 % il y a quatre ans 16. Cependant, dans un pays où la population déclare lire pour les trois quarts, dont 80 % de manière hebdomadaire, la « crise » des bibliothèques britanniques est, pour le moment, à nuancer. Selon la Reading Group Agency 17 (Agence de lecture nationale), si la fréquentation globale chute, celle des jeunes se maintient : 77,9 % des 5-10 ans et 71,6 % des 11-15 ans sont allés au moins une fois en bibliothèque en 2009-2010, soit des résultats similaires à ceux de l’année précédente. Les chiffres de prêt de livres pour la jeunesse sont quant à eux en progression depuis cinq ans. Les bibliothèques publiques totalisent 288 millions de visites physiques et 48 millions de visites virtuelles (sites internet) par an. Elles fournissent 33 000 points d’accès à internet et 81 millions de livres à leurs utilisateurs pour 296 millions de prêts annuels effectués 18. La contestation ouverte et les manifestations publiques ne font pas partie de la culture britannique, et pourtant les professionnels, usagers et sympathisants des bibliothèques ont tout de même décidé de se soulever contre ces décisions. Sans attendre les annonces dramatiques de la Spending Review, le Cilip s’est mobilisé, dès 2009, tout d’abord aux côtés des bibliothèques scolaires pour la reconnaissance de ces dernières par leur inscription dans la loi. Cette revendication fait d’ailleurs partie d’un manifeste rédigé par l’association et rendu public en mars 2010, à la veille de l’élection, et visant à mettre d’entrée de jeu la pression au futur gouverne-

16. « La fréquentation des bibliothèques britanniques poursuit sa chute », Livres Hebdo, no 829, 20 août 2010. 17.  www.readingagency.org.uk/adults/chatabout 18.  Statistiques 2007 : CIPFA 2006/7 Actuals. www.cipfa.org.uk

ment élu 19. On y trouve six revendications : 1.  L’inscription des bibliothèques scolaires dans la loi. 2.  La défense et l’inscription d’une exception pour les utilisateurs des bibliothèques au sein de la loi sur les droits d’auteur. 3.  La construction d’une économie de la connaissance viable. 4.  La préservation du patrimoine numérique national. 5. Le financement et la défense d’une information sanitaire digne de ce nom. 6.  La mise en place d’une charte des droits des utilisateurs des bibliothèques publiques. Suite à la Spending Review et au courrier à double tranchant du ministre aux différents comtés (voir plus haut), le Cilip a tout d’abord répondu par l’envoi d’une lettre à chaque député du pays mettant en avant des statistiques prouvant la popularité des bibliothèques et les invitant à une autre forme d’audit, basé sur la participation des lecteurs et des professionnels, avant toute prise de décision (idées reprises dans un autre manifeste du Cilip intitulé « À quoi reconnaît-on une bonne bibliothèque publique ? »)20. En janvier 2011, le Cilip a prolongé cette action en écrivant à chaque lord (équivalent de nos sénateurs) et en rencontrant les députés. L’association a aussi œuvré à la réactivation d’un groupe parlementaire consacré aux bibliothèques (All Party Parliamentary Group for Libraries)21 ainsi que celle d’une collaboration avec d’autres acteurs associatifs du secteur : le National Literacy Trust 22, la Reading Agency (voir plus haut) ou encore le Booktrust 23. À une échelle

19.  Cilip, Library and Information Manifesto 2010 : six priorities, mars 2010. www.cilip.org.uk/get-involved/advocacy/ manifesto/Documents/ManifestoA4(web).pdf 20.  Cilip, What Makes A Good Library Service ?, édition révisée, décembre 2010. www.cilip.org.uk/get-involved/advocacy/publiclibraries/Documents/What_makes_a_good_ library_service_CILIP_guidelines.pdf 21.  www.cilip.org.uk/sitecollectiondocuments/ PDFs/policyadvocacy/appgfinalreport.pdf 22.  www.literacytrust.org.uk 23.  www.booktrust.org.uk


Le « cas » des bibliothèques britanniques :

Sauvez nos bibliothèques Une journée d’action le 5 février 2011 * Cilip soutient la manifestation « Sauvez nos bibliothèques », une journée d’action visant à attirer l’attention sur les baisses de budget et les fermetures de nombreuses bibliothèques publiques. Nous voulons que tous ceux qui se sentent concernés par la lecture, la litératie et les bibliothèques aillent dans leurs bibliothèques publiques le 5 février, et demandent à autant de personnes que possible d’en faire de même.

Impliquez-vous, en utilisant notre « échelle mobile de temps libre »

•  Vous avez moins de 2 minutes ?

 weetez votre amour pour les bibliothèques en utilisant le hashtag #savelibraries ; Postez T cette page sur votre profil Facebook, et passez le mot.  Vous avez 2 minutes ? Visitez le site web de votre bibliothèque pour télécharger un livre électronique ou utiliser des ressources disponibles en ligne.  5 – 10 minutes ? Contactez tous vos amis, toute votre famille, et demandez-leur d’aller dans leur bibliothèque et d’utiliser ses services le 5 février. Cherchez et réservez des livres via le « guide des services de bibliothèques en Angleterre ».   10 – 15 minutes ? Envoyez un courriel, écrivez à votre député, au correspondant du journal local, au secrétaire d’État à la culture, à propos de la contribution unique des bibliothèques à la société.  15 – 30 minutes ? Précipitez-vous dans votre bibliothèque le 5 février. Empruntez autant de livres que vous pouvez. Pendant que vous y êtes, lisez un journal, cherchez en ligne ce qui se passe dans votre quartier.

• • • •

Mais quels livres emprunter ? Cherchez des livres correspondant à votre humeur avec whichbook.net. Choisissez-y votre humeur et regardez les suggestions de prêt. Vous pouvez ensuite vérifier si le livre souhaité peut être emprunté dans votre bibliothèque.

Ressources Ci-dessous des ressources disponibles sur le site de Cilip pour accompagner et soutenir la campagne :  Messages sur la valeur unique des bibliothèques publiques et de professionnels salariés.  Informations sur ce qui fonde un service efficace en bibliothèque publique.  Utilisez le kit de campagne pour mettre en œuvre un plan d’action.  Visitez notre page « Restez impliqués ! » pour plus d’arguments.

• • • •

* Tract Save Our Libraries Day – A day of action on the 5th February traduit de l’anglais par Yves Desrichard Texte original disponible sur le site du Cilip : www.cilip.org.uk

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Politique(s) et bibliothèques

plus large, le Cilip est cosignataire d’une déclaration commune à destination des autorités locales et en défense des bibliothèques aux côtés d’autres institutions prestigieuses comme la Society of Authors, la Royal Society of Literature, la Campaign for the Book, le Public Lending Right (voir plus haut), la Booksellers Association, Voices for the Library (voir plus haut), la Society of Chief Librarians, la Publishers Association, Unison, l’Association of Authors’ Agents et le Museums, Libraries and Archives Council (voir plus haut)24. De nombreux écrivains et personnalités tels que Michael Rosen, Kate Mosse, Will Self, Philip Pullman ou encore Joanna Trollope se sont également engagés auprès des bibliothécaires, jusqu’à demander une entrevue avec le ministre Vaizey. Selon le journal The Telegraph, ce serait d’ailleurs suite à cette rencontre que le ministre aurait décidé d’écrire aux différents comtés 25. En tout, plus d’un millier d’auteurs, éditeurs, illustrateurs, agents littéraires, poètes, enseignants et journalistes soutiennent une campagne nationale de soutien aux bibliothèques.

La solution par l’autogestion Les coupes budgétaires prévues risquent d’encourager la baisse de l’activité des bibliothèques, et du coup de s’auto-justifier plutôt que de rationaliser un secteur conduit par des politiques plus pragmatiques que « laxistes » ou dépensières depuis déjà de nombreuses années. Depuis 1997, selon le Guardian, le nombre d’employés travaillant en bibliothèque aurait diminué de 14 %, et le bénévolat est encouragé au détriment de l’embauche de salariés et de professionnels. L’externalisation (outsourcing) des missions est poussée à un niveau

tel qu’elle ne se limite plus à certaines missions bien définies comme l’équipement des documents ou l’animation et concerne au contraire la gestion pure et simple de réseaux entiers de bibliothèques : à Londres, plusieurs dizaines de bibliothèques sont entièrement gérées par l’entreprise privée John Laing, comme dans l’arrondissement d’Hounslow par exemple. Il est ici monnaie courante de voir les bibliothèques sollicitées par différentes entreprises leur offrant l’aide et les partenariats nécessaires au maintien d’un service de qualité au sein d’une conjoncture austère : « Et si les bibliothèques décidaient de devenir des générateurs de recettes plutôt que de demeurer une dépense que l’on doit diminuer ? » propose le groupe Civica, spécialiste de l’externalisation des services publics dans les domaines de l’éducation, du logement social et de la santé 26. En coupant les moyens, en préconisant leur rationalisation maximale et en encourageant l’appel à la société civile et aux bénévoles dans son grand projet de société intitulé Big Society, on se demande si le gouvernement va vraiment à l’encontre d’une dynamique passée qu’il souhaiterait infléchir ou si, au contraire, il ne va pas dans le même sens. Annoncé à l’été 2010, ce projet, présenté comme une initiative globale basée sur une sorte de démocratie participative, et comme l’affirmation que sortie de crise peut rimer avec passions et engagements individuels, se révèle être l’apologie presque cynique d’un désengagement étatique hors du commun incluant coupes sombres, délégation de missions à la société civile et donc déprofessionnalisation. Dans un discours prononcé à Leeds, le Premier ministre, David Cameron, a lui-même déclaré que les citoyens « devraient être capables de gérer eux-mêmes les bureaux de poste, les bibliothèques, les transports en communs et les constructions de logements 27 ».

24.  www.mla.gov.uk/what/programmes/ the_future_libraries_programme/~/media/Files/ pdf/2010/libraries/The_value_impact_and_ potential_of_public_library_services.ashx

26.  Simon Parkes, « Outsourcing or transformation ? », dans The Annual Buyers’ Guide Directory, Cilip, 2011.

25.  Rosa Prince, « Leading authors including Kate Mosse warn about Library closures », The Telegraph, 20 décembre 2010.

27.  « David Cameron launches Tories’ “big society” plan », BBC News, 19 juillet 2010. www.bbc.co.uk/news/uk-10680062

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Selon le Cilip, près de 6 000 bibliothécaires pourraient perdre leur emploi dans les quatre années à venir, du fait des fermetures et du recours de plus en plus fréquent aux bénévoles. Sue Charteris (de la société Shared Intelligence), s’appuyant sur le rapport Wirral et soutenue par le ministre Vaizey qui la cite dans ses préconisations aux comtés, accuse d’une part les anciennes autorités d’avoir sous-investi dans leurs bibliothèques, créant un décalage entre l’offre de ces dernières et la demande de leurs usagers ; d’autre part, elle préconise d’aller plus loin dans les économies d’échelle, l’intégration de la bibliothèque aux autres services locaux et le privilège donné au « front line » (les missions d’accueil, par opposition aux missions internes) jusque dans les bibliothèques de quartier où automatisation et bénévolat seraient une solution à tous les problèmes 28. Dans une société où les bibliothécaires semblent mieux armés face au politique, en ayant pris très tôt le tournant de la modernisation, du marketing, de l’évaluation et du lobbying mesuré auprès des instances dirigeantes, il est intéressant (et désolant) de voir que c’est également là que la suppression des services publics se fait également la plus précoce et la moins scrupuleuse. L’ambiguïté des discours des dirigeants se retrouve malheureusement dans l’attitude des professionnels, dont le militantisme affiché et réel se trouve contrebalancé par un pragmatisme de tous les instants. Dans les bibliothèques britanniques, ces derniers mois, on embauche et forme des bénévoles plus qu’on ne manifeste ; on demande des sponsorships pour l’organisation de congrès professionnels aux mêmes sociétés pourvoyeuses de services externalisés ; on organise des journées de formation pour mettre en pratique la « Big Society » et se préparer à des réformes critiquées, destructrices et incroyablement mal vécues mais, finalement, presque déjà acceptées.  Février 2011

28.  « 1964 and all that, in 2011 », Cilip Update Magazine, janvier 2011.


La coopération française en matière de lecture publique au Burkina Faso

Guillaume Juin Ministère des Affaires étrangères et européennes guillaume.juin@diplomatie.gouv.fr Guillaume Juin, chargé de mission « Livre » au ministère des Affaires étrangères et européennes, a travaillé notamment à l’Opéra national de Paris, au château de Versailles, au musée international de la Croix-Rouge, au sein de l’Encyclopaedia Universalis et de Nouveau Monde éditions. Il est docteur en histoire et diplômé en management.

Le fonds de solidarité prioritaire, un instrument de coopération privilégié pour le ministère des Affaires étrangères et européennes Si l’existence d’instruments financiers publics propres à l’aide au développement date en France de 1959, c’est en 1998 que la politique de co­ opération du gouvernement français a été redéfinie et clarifiée grâce à une répartition des responsabilités entre le ministère des Affaires étrangères et européennes (MAEE)1 et l’Agence française de développement (AFD)2. Dans le même temps, le MAEE s’est doté d’un outil de coopération spécifique consacré principalement aux programmes d’appui institutionnel et de renforcement de la société civile, le fonds de solidarité prioritaire (FSP). Ce fonds finance les opérations et les projets d’aide au développement proposés par les différents services du ministère de façon pluriannuelle, afin d’appuyer leurs missions par des actions concrètes sur le terrain. Seuls les 58 états considérés comme « pays les moins développés » (PMA) par le gouvernement français, formant la « zone de solidarité prioritaire » (ZSP), pouvaient à l’origine bénéficier de projets financés par le FSP.

1.  www.diplomatie.gouv.fr 2.  www.afd.fr

Les projets FSP concernent prioritairement des thématiques liées à la gouvernance et au renforcement de l’état de droit, à l’éducation, à la recherche, à la promotion de la langue française et de la culture. Chaque projet se fonde sur des partenariats forts avec les institutions et la société civile des pays concernés, mais aussi avec les institutions françaises publiques associées et différents bailleurs de fonds. Réglementé par un cadre logique précis, un projet FSP doit comporter des objectifs clairs et mesurables, un calendrier et des indicateurs de suivi. Ces projets prennent plusieurs formes : •  « Mobilisateurs »  : ils sont conçus et financés par les services compétents de l’administration centrale du ministère et concernent des actions simultanées et complémentaires dans un domaine d’importance commune pour un groupe de pays, avec une logique d’intégration régionale. •  « États » : ils visent à la mise en place d’une coopération bilatérale ciblée avec les autorités du pays de la présence diplomatique.

La coopération dans le domaine du livre en Afrique centrale et en Afrique de l’Ouest Des programmes de coopération dans le domaine du livre, mis en place par la France, existent en Afrique centrale et en Afrique de l’Ouest depuis 1977, avec l’objectif de contribuer à

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Politique(s) et bibliothèques

la structuration et à la professionnalisation des chaînes du livre dans ces pays. Dans les années 2000, des FSP-États « Lecture publique et documentation » ont été menés dans douze pays d’Afrique subsaharienne, contribuant notamment à la mise en place d’un réseau de bibliothèques de lecture publique, mais négligeant peut-être parfois l’importance de la dimension régionale. Néanmoins, ces actions ont permis d’inciter certains états partenaires à développer des politiques publiques en faveur de l’écrit. Plus récemment, le FSP Mobilisateur « L’Écrit et l’accès documentaire au service du développement dans la ZSP » (EDOCDEV, 2003-2010) a favorisé l’émergence d’une approche régionale de la politique du livre en Afrique francophone. Il a de plus encouragé une politique de développement fondée sur la valorisation des compétences en mettant l’accent sur la formation des acteurs locaux du livre et sur la structuration de réseaux professionnels et d’information dans la zone. Ce projet a ouvert la voie à une conception plus transversale et fédératrice des actions, touchant l’ensemble des partenaires des chaînes du livre, organisant des coopérations sud-sud et associant des professionnels du nord et du sud. L’avenir des projets dans ce secteur reste cependant soumis à une logique d’évaluation, selon des critères précis d’évaluation des politiques publiques, afin de bien mesurer l’impact et les effets de notre coopération.

La lecture publique au Burkina Faso Au Burkina Faso, pays multiethnique et multilingue, le livre reste un produit importé, cher et très largement inaccessible à une grande partie de la population, tout comme dans de nombreux pays de la région. Dans ce contexte, l’essor de la lecture publique est une solution nécessaire et largement souhaitable car permettant d’offrir un accès gratuit et diversifié au livre, au savoir, et donc au développement. Le réseau des bibliothèques publiques au Burkina Faso date d’une vingtaine d’années, et sa naissance

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est intimement liée à l’investissement des acteurs français de la coopération. À la fin des années 1980, un réseau de 17 centres de liaison des actions culturelles (CLAC) a vu le jour grâce au soutien de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF)3. Au début des années 1990, une coopération bilatérale avec la France à travers trois projets d’appui au développement de la lecture publique (PLP) a permis de compléter ce réseau par 28 bibliothèques communales de ­lecture pu­ blique (BCLP) bien dotées en ressources et en personnel compétent. L’évaluation de la coopération française dans le domaine du livre entre 1992 et 2001 a montré un réel impact sur la création des bibliothèques municipales, mais également les limites institutionnelles et la nécessaire structuration d’une politique du livre au Burkina Faso. Malgré ces déficiences, il est clair que l’appui français aux projets reste structurant, voire vital pour le réseau de lecture publique dans le pays, même si le Burkina Faso est l’un des rares pays de la région où le gouvernement a fait preuve d’un intérêt prononcé pour les domaines du livre et de la lecture comme outils de développement social et de vulgarisation culturelle. Le ministère burkinabé de la Culture avait notamment sollicité les instances francophones lors du 10e Sommet de la francophonie de Ouagadougou en novembre 2004 pour obtenir la création d’une bibliothèque régionale de la francophonie et le renouvellement d’un soutien au programme de lecture publique.

Le fonds de solidarité prioritaire « Appui au réseau des bibliothèques de lecture publique » Initié par le MAEE, le FSP « État » « Appui au réseau des bibliothèques de lecture publique » est mis en œuvre depuis 2006. Grâce à une méthodologie originale, il associe directement les principaux acteurs de la promotion de la lecture publique au Burkina

3.  www.francophonie.org

Faso : une instance burkinabé publique unique et de référence pour le domaine de la lecture publique créée spécifiquement, le Centre national de lecture et d’animation culturelle (Cenalac), la coopération bilatérale et l’OIF, principaux bailleurs de fonds du programme. L’objectif essentiel de ce projet est d’unifier les efforts des partenaires afin de permettre l’accès aux biens culturels sur l’ensemble du territoire en densifiant le réseau de bibliothèques publiques et en rationalisant la politique nationale du livre. La participation d’autres bailleurs de fonds permet de diversifier les ressources de financement. Diverses prolongations du projet l’amèneront à se clôturer durant l’été 2011.

Le Centre national de lecture et d’animation culturelle Le projet s’est construit autour de deux objectifs principaux structurés par plusieurs mesures et composantes. Ainsi, un appui institutionnel à la politique nationale du livre a été apporté, avec notamment la conception d’un plan de développement de l’accès au livre. De plus et comme indiqué plus haut, l’État burkinabé a créé en novembre 2006 une structure nationale dédiée à la lecture publique, le Centre national de lecture et d’animation culturelle, le Cenalac. Cet établissement public à caractère administratif dépendant du ministère de la Culture et du Tourisme a pour vocation de coordonner les différents volets de ce projet FSP ainsi que, sur le long terme, le développement des bibliothèques municipales du pays. Le Cenalac s’est par ailleurs vu confier la responsabilité de la coordination, de l’animation et de la dotation d’un nouveau réseau, formé par la fusion des anciens CLAC et BCLP, regroupés en 34 Celpac (Centre de lecture publique et d’animation culturelle) présents dans tout le pays. Ce réseau a été réorganisé en quatre sous-divisions régionales, dont la charge a été confiée à des coordinateurs spécialement ­recrutés : •  Réseau de l’Est : Celpac de Bogandé, Boulsa, Diapaga, Fada N’Gourma, Garango, Koupela, Manga, Pama, Tenkodogo (9 Celpac) ;


La coopération française en matière de lecture publique au Burkina Faso :

Entrée du Celpac de Ziniaré (réseau du Centre)

•  Réseau du Nord : Celpac de Djibo, Gourcy, Gorom-Gorom, Ouahigouya, Réo, Toma, Tougan, Yako, Yalgo (9 Celpac) ; •  Réseau du Centre : Celpac de Kombissiri, Koudougou, Léo, Ouagadougou (2), Pouytenga, Ziniaré, Zorgho (8 Celpac) ; •  Réseau de l’Ouest : Celpac de Boromo, Bobo-Dioulasso (Dafra, Konsa), Banfora, Dédougo, Diébougou, Niagoloko, Nouna (8 Celpac). Le Cenalac a bénéficié d’un soutien important permettant son équipement en mobilier, en matériel et en personnel. La coopération française a notamment appuyé la réhabilitation du bâtiment, tandis que l’aménagement complémentaire et les équipements ont été assurés par l’OIF et l’État burkinabé. Ce dernier finance annuellement le Cenalac à hauteur de 15 %. Ces investissements ont permis au Cenalac de devenir compétent dans la conception et la gestion de la politique du livre. Il a notamment œuvré pour l’acquisition régulière d’ouvrages pour le réseau et des fournitures nécessaires à l’équipement de ces ouvrages. Le

renforcement du fonds documentaires des bibliothèques a été défini comme l’une des priorités, comptant pour près de 58 % du budget de l’établissement. Chaque bibliothèque s’est vue dotée de 500 nouveaux ouvrages par an, avec en priorité des achats de livres traitant de problématiques spécifiquement africaines, notamment burkinabé, et adaptés aux besoins locaux. Les éditions burkinabé ont évidemment été favorisées. Cette dynamique d’accroissement des collections a permis de rationaliser la politique de dons d’ouvrages systématisée depuis des années, pour favoriser la définition d’une véritable politique d’acquisition sur le long terme.

Des manifestations culturelles et littéraires d’envergure Le secteur du livre a été fortement dynamisé grâce à la multiplication de manifestations culturelles et littéraires d’envergure. La Foire internationale du livre de Ouagadougou (Filo), née en novembre 2000 de la volonté conjointe du ministère de la Culture

du Burkina Faso et de l’ambassade de France, qui apporte un soutien financier et logistique, a connu un réel essor au cours de la décennie passée, jusqu’à devenir l’une des principales manifestations annuelles de promotion du livre francophone en Afrique. Cet évènement connaît un vrai succès populaire, surtout auprès des intellectuels et étudiants burkinabé qui trouvent là l’occasion d’acquérir une multitude de titres habituellement introuvables et à un prix très accessible. Cette foire est de plus un lieu essentiel de rencontres et d’échanges d’expériences non seulement entre les professionnels africains du livre et de l’édition, mais aussi pour tous les acteurs du monde de la culture de la région. En 2009 ont par exemple été abordés pendant les tables rondes des sujets tels que la politique du livre en Afrique, la promotion de la coopération entre pays africains, les raisons de la défection du lectorat africain, l’implication des auteurs dans l’intégration culturelle des pays africains, les possibilités de mettre en œuvre des coéditions, ou encore le contenu des manuels scolaires. En décembre 2010, l’Association internationale des éditeurs indépendants (AIEI) a organisé parallèlement à la Filo des « Rencontres sur l’édition numérique » qui ont permis de réunir et d’informer dix éditeurs d’Afrique de l’Ouest, de Suisse, du Québec et de France sur les aspects techniques, juridiques et économiques spécifiques au livre numérique. Depuis 2004, l’Association internationale des libraires francophones (AILF) 4 organise annuellement la « Caravane du livre », financée entre autres par le MAEE, évènement de promotion de la lecture, de la francophonie et de la chaîne du livre en Afrique de l’Ouest. La Caravane permet à une dizaine de libraires de l’AILF de sept pays de proposer une sélection d’ouvrages de littérature africaine à des prix bonifiés et de valoriser la production locale. Des libraires du Bénin, du Togo, de Côte-d’Ivoire, du Tchad, du Sénégal, du Niger, du Mali et du Burkina Faso animent les espaces publics et les écoles pour aller

4.  www.librairesfrancophones.org

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Politique(s) et bibliothèques

à la rencontre du public. Traversant une cinquantaine de villes, chaque édition de la Caravane touche plus de 50 000 personnes auxquelles elle donne accès au livre. Le projet FSP a permis d’aider et de soutenir les actions liées à cet évènement pour le volet Burkina. En 2009, une opération parrainée par un ancien représentant de l’Unicef 5 a proposé un bus itinérant de Ouagadougou à Ouahigouya, passant par Koupela et Tenkodogo. 2010, année du cinquantenaire de l’indépendance du pays, a été marquée par une vraie mobilisation des acteurs de la « Caravane du livre ».

Des actions de formation Un volet important a été consacré à des actions de formation des cadres du Cenalac et plus largement du personnel des bibliothèques. En effet, le Burkina Faso ne dispose d’aucune école spécialisée ou cursus de formation en gestion de bibliothèques. Le réseau de lecture publique souffre donc d’un manque évident de professionnalisation et de spécialisation des responsables de bibliothèques, la plupart du temps des professeurs ou des instituteurs dont les mutations successives affectent la viabilité et la qualité du réseau. Les coordinateurs des réseaux régionaux ont ainsi pu bénéficier de stages de formation de formateurs en France, totalement pris en charge par le service culturel de l’ambassade de France à Ouagadougou. Un partenariat précieux avec l’association Cobiac (Collectif de bibliothécaires et intervenants en action culturelle)6 a permis d’organiser des séjours à la bibliothèque Louis Aragon de Martigues, et dans les bibliothèques départementales des Alpes-Maritimes et des Bouches-du-Rhône. Les cadres du Cenalac affectés au programme ont notamment bénéficié de formations en gestion de projet, en bibliothéconomie, en gestion informatique et traitement des statistiques, ainsi qu’en animation culturelle, dans l’optique de former

Affichage du règlement intérieur du Celpac de Gourcy

de futurs formateurs. Un programme de formation des bibliothécaires burkinabé a été mis en place localement avec la contribution de structures professionnelles formatrices comme l’Association des bibliothécaires de France (ABF)7, l’association La joie par les livres 8 et l’Association des bibliothécaires burkinabé. Un cycle de formation annuel par sous-réseau a permis d’initier les responsables locaux à l’accueil du public, à l’animation, aux nou-

7.  www.abf.asso.fr 5.  Fonds des Nations unies pour l’enfance : www.unicef.fr 6.  www.cobiac.org

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8.  Devenu service du département Littérature et art de la Bibliothèque nationale de France : www.lajoieparleslivres.bnf.fr

velles technologies et à la recherche documentaire, avec un rappel des bases en bibliothéconomie. Pour autant, la mise en place d’une dynamique « réseau » aux niveaux régional, national, sous-régional et interprofessionnel avec les différents acteurs de la chaîne du livre et de la lecture publique prévue à travers des rencontres a été peu soutenue.

Consolider et renforcer le réseau de lecture publique Le second objectif de ce projet de coopération a été de poursuivre et d’améliorer les efforts entrepris au


La coopération française en matière de lecture publique au Burkina Faso :

cours des décennies précédentes pour consolider et renforcer le réseau des bibliothèques de lecture publique 9. Il était ainsi envisagé initialement de créer 16 bibliothèques supplémentaires, afin d’atteindre un réseau de 50 structures publiques et d’offrir un accès au livre sur toute l’étendue du territoire. En complément, il était prévu de créer une bibliothèque dite « pilote » localisée à Ouagadougou, laquelle n’a jamais pu voir le jour. Quatre bibliothèques ont néanmoins acquis un statut de bibliothèque régionale, avec vocation de desservir et d’épauler les bibliothèques locales. L’objectif d’amélioration du fonctionnement et de modernisation des bibliothèques existantes a été mieux rempli, bien que des inégalités d’approvisionnement au sein du réseau perdurent. Le renforcement des matériels, du mobilier et du fonds documentaire n’a pas été homogène, et diffère beaucoup d’un Celpac à l’autre. De même, les travaux de réhabilitation et l’acquisition d’ouvrages, qui devaient être entrepris avec le soutien des communes concernées, ont été dépendants des priorités politiques locales. Le réseau de l’Ouest, soit huit Celpac, est le seul à avoir bénéficié d’un réel soutien des localités. La mairie de la ville de Konso a par exemple financé entièrement la rénovation de sa bibliothèque municipale. Les abonnements aux revues et journaux, initiés dans le cadre du projet, ont cependant été arrêtés en 2008 faute de crédits. L’aide à la mise en place d’une vraie politique d’animation et à la diversification des manifestations a porté ses fruits. Les animations sont nombreuses et pertinentes, attirant un public de plus en plus important, surtout scolaire. Un effort supplémen-

9.  Voir : Michael Kevane et Alain Joseph Sissao, « Habitudes de lecture au Burkina Faso : l’exemple des élèves de 3e dans les villages et les petites villes», BBF, 2007, no 2, p. 86-93. En ligne : http://bbf.enssib.fr/ consulter/bbf-2007-02-0086-004 et Félix Compaoré, Michael Kevane et Alain Joseph Sissao, « Habitudes de lecture et performances scolaires : le cas des élèves des classes de 3e et de 1re de la ville de Ouagadougou, Burkina Faso », BBF, 2009, no 4, p. 83-90. En ligne : http://bbf.enssib.fr/ consulter/bbf-2009-04-0083-001

taire devrait être fait vers des animations orientées vers la lecture publique, la lecture, en s’appuyant notamment sur les enseignants et le travail en bibliothèque. La plupart des Celpac régionaux disposent en moyenne d’un fonds de 1 500 à 2 000 ouvrages et d’un public de 1 000 abonnés. Le livre est un vecteur précieux de promotion des échanges internationaux et de la diversité culturelle et linguistique. Les chaînes du livre dans les pays d’Afrique restent peu structurées et s’organisent souvent de façon informelle. Elles sont contraintes par des problèmes de coûts, de capacités de production, de distribution, de manque d’infrastructures, de manque de formation, et un encadrement législatif et normatif insuffisant. Dans ce domaine comme dans d’autres, les pays francophones d’Afrique de l’Ouest gardent évidemment un lien historique et linguistique fort avec la France. Cette relation privilégiée affecte directement le milieu local du livre, puisqu’une grande majorité des ouvrages disponibles sont importés de France.

Des actions entreprises et des suites à donner dans le cadre de la coopération française

établissements permet d’établir l’état des fréquentations, des animations et des besoins. La communication du projet pourrait aussi être un moyen de sensibiliser les autorités nationales comme communales. Cependant, la nécessaire anticipation de la fin du projet doit mener à une réflexion globale sur notre dispositif de soutien aux réseaux de lecture en Afrique subsaharienne. L’évaluation récente des FSP de lecture publique et les conclusions qui les accompagnent conduisent naturellement le ministère à envisager de façon novatrice ces dispositifs en fonction des résultats tant quantitatifs que qualitatifs. Le ministère des Affaires étrangères et européennes entend bien poursuivre avec le nouvel Institut français son soutien à l’ensemble de la chaîne du livre francophone, soutien basé sur la diversité des partenariats, l’appui régulier aux microprojets qui pourraient apparaître, l’aide via les postes diplomatiques à des actions de terrain, le support tant financier que logistique à de nombreuses associations ou organismes agissant dans le domaine.  Février 2011

La présence au Burkina Faso d’un réseau structuré qui couvre l’ensemble du territoire ne suffit pourtant pas à pallier les nombreux problèmes que ce pays rencontre. L’appui institutionnel joué par l’outil technique de coordination (Cenalac) doit trouver un relais auprès du ministère de la Culture et auprès des maires qui semblent sensibilisés à l’importance d’une présence des bibliothèques au sein de leur commune. Le FSP « Appui au réseau des bibliothèques de lecture publique » a permis de consolider un réseau de bibliothèques à travers le pays, de former les équipes d’animateurs et de bibliothécaires, de doter les établissements en ouvrages, matériel et mobiliers. La présence de coordinateurs pour les réseaux en région consolide les rencontres régulières. Leur visite des

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Les bibliothèques nationales et l’Europe

U Élisabeth Freyre Bibliothèque nationale de France elisabeth.freyre@bnf.fr Diplômée en bibliothéconomie et en informatique de gestion, Élisabeth Freyre est chargée de mission pour la coopération multilatérale européenne au sein de la Délégation aux relations internationales de la BnF. Elle est notamment responsable au sein de cette Délégation de la gestion des projets Europeana, Arrow, BHL-Europe ou Europeana Regia et des projets de recherche et développement tels qu’Impact et Keep.

ne bibliothèque nationale européenne se situe dans des cercles concentriques qui vont du local à l’international en passant par le national et l’européen, très imbriqués entre eux du fait de l’environnement, celui d’une société de l’information mondiale. Le cercle européen est un cercle privilégié qui renforce et démultiplie la coopération ; c’est particulièrement vrai pour les pays membres de l’Union européenne. Une institution culturelle comme la Bibliothèque nationale de France (BnF) va ainsi bénéficier, de la part de cette Union, d’une politique volontariste et ciblée. Celle-ci va fixer le cadre, les programmes et les lignes d’action qu’elle entend privilégier à un moment donné. Actuellement, et on le verra par la suite, la priorité est donnée aux actions qui sont en faveur d’Europeana 1, la bibliothèque numérique européenne.

Des bibliothèques nationales européennes avec une ambition commune Les bibliothèques nationales, pour leur part, ont ressenti très tôt, au début des années 1980, le besoin de se regrouper au sein de la Conférence des directeurs de bibliothèques nationales européennes (CENL)2. De Moscou à Reykjavik, d’Ankara à Lisbonne, la CENL a ainsi permis aux bibliothèques nationales de tisser un véritable réseau

qui va s’attacher à offrir à tous les citoyens un accès unique, multilingue et gratuit à leurs collections et à leurs catalogues, à promouvoir la diversité culturelle et, enfin, à coopérer avec d’autres institutions patrimoniales, des universités, des éditeurs ou encore des fournisseurs de contenus. Ce réseau fournit aux bibliothèques nationales la possibilité de disposer d’un niveau d’information partagé, d’une influence stratégique certaine et d’un terreau fertile qui va entraîner l’émergence d’initiatives ou de projets communs, le plus souvent multilatéraux, qu’elles vont pouvoir porter au niveau européen. TEL/The European Library 3 en est une belle illustration. En effet, ce projet a vu le jour grâce à la conjonction de deux volontés politiques : celle de la Commission européenne qui, au cours des années 1990 et au début des années 2000, a fortement soutenu la construction de l’Europe des bibliothèques avec le financement d’études et de projets de recherche ; et celle des membres de la CENL qui ont exprimé le souhait de mettre en place un portail unique pour leurs ressources tant numériques (livres, affiches, périodiques, enregistrements sonores, photos, vidéos, etc.) que bibliographiques. Actuellement, TEL/The European Library offre, dans 35 langues, un accès à plus de 150 millions de ressources issues des collections de 48 bibliothèques nationales d’Europe. Il donne également accès à des expositions virtuelles qui mettent en valeur les collections numérisées de ses partenaires.

1.  www.europeana.eu/portal 2.  Conference of European National Librarians : www.cenl.org

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3.  www.theeuropeanlibrary.org


Les bibliothèques nationales et l’Europe :

En 2005, au moment où l’Union européenne lance son initiative en faveur des bibliothèques numériques, la CENL aura une longueur d’avance sur les autres institutions culturelles (archives, musées et collections audiovisuelles), et TEL/The European Library constituera naturellement le point de départ tant sur le plan organisationnel que politique de la Bibliothèque numérique européenne, Europeana.

Un cadre européen favorable Le contexte européen permet des échanges réguliers entre bibliothèques nationales, institutions culturelles, états membres et Commission européenne, qui vont nourrir les stratégies de l’Union européenne. L’initiative i2010 va s’élaborer, au milieu des années 2000, dans un contexte international particulier, puisque Google a annoncé fin 2004 son accord avec de grandes bibliothèques anglo-saxonnes pour la numérisation de 15 millions de pages. À ce moment-là, l’Union européenne est à mi-parcours de la Stratégie de Lisbonne qu’elle a lancée en 2000 et qui est destinée à faire de l’Europe « l’économie basée sur la connaissance la plus dynamique et la plus compétitive du monde d’ici 2010 ». Elle a, de plus, été interpellée par la France et cinq autres pays européens (Allemagne, Espagne, Hongrie, Italie et Pologne) à la suite de l’annonce de Google. Pour l’occasion, la Commission européenne va bénéficier des « Principes de Lund », définis en 2001 par les états membres pour coordonner et valoriser les activités de numérisation au niveau de l’Europe et lancer i2010, qui a pour objectif de tirer profit des nouvelles technologies de l’information afin de contribuer à la croissance économique, à l’emploi et à la qualité de vie des Européens, révisant ainsi la Stratégie de Lisbonne en lui donnant une ligne d’action plus précise. En septembre 2005, Viviane Reding, alors commissaire à la société de l’information et aux médias, rend publique la communication i2010 pour les bibliothèques numériques, dans laquelle les bibliothèques nationales consti-

The Conference of European National Librarians The Conference of European National Librarians (CENL) – la Conférence des directeurs de bibliothèques nationales européennes –, fondation de droit néerlandais, a pour objectif d’accroître le rôle des bibliothèques nationales en Europe, conformément à leurs missions de collecte et de conservation du patrimoine culturel national. Sont membres de la CENL les bibliothèques nationales des pays membres du Conseil de l’Europe, soit actuellement 49 membres représentant 46 pays. tuent un acteur essentiel. Au même moment est lancée une consultation publique en ligne pour recueillir l’opinion de l’ensemble des acteurs (bibliothèques, éditeurs, musées, archives, laboratoires de recherche, entreprises, etc.). En mars 2006, la Commission européenne prend acte des résultats de cette consultation pour esquisser sa feuille de route en faveur d’une bibliothèque numérique européenne capable d’offrir un accès unique et multilingue aux ressources numériques des institutions culturelles européennes. Enfin, en août 2006, elle publie sa recommandation sur la numérisation et l’accessibilité en ligne du matériel culturel et la conservation numérique, approuvée par le Conseil des ministres de la Culture et de l’Audiovisuel de novembre. Depuis, cette bibliothèque numérique européenne a été lancée sous le nom d’Europeana. Ce projet, financé par la Commission européenne et les états membres et dans lequel la BnF prend une part active, a pour objectif de diffuser en ligne le patrimoine culturel européen en s’appuyant sur une coopération renforcée entre bibliothèques, archives, musées et collections audiovisuelles en Europe. Europeana a franchi une étape décisive en novembre 2008 avec le lancement d’un prototype qui donnait accès à plus de 2 millions d’objets numériques : textes, images, sons, vidéos. Une nouvelle étape a été franchie à l’automne 2010 avec la mise en service opérationnelle d’une nouvelle version d’Europeana, qui donne désormais accès à plus de 15 millions d’objets numériques.

Par ailleurs, au printemps 2010, l’Union européenne a lancé sa stratégie Europe 2020, qui prend la suite de la Stratégie de Lisbonne et qui vise à développer une croissance « intelligente, durable et inclusive » qui s’efforcera d’imbriquer davantage politiques nationales et politique européenne. Dans le cadre de cette nouvelle stratégie, Neelie Kroes, vice-présidente de la Commission européenne chargée de la stratégie numérique, a initié, en mai 2010, l’Agenda numérique pour l’Europe 4, qui a pour objectif d’obtenir à l’horizon 2020 une économie numérique prospère et de définir les actions et politiques nécessaires pour maximiser les bénéfices de la révolution numérique pour tous. Cet Agenda numérique encouragera également la numérisation à grande échelle des collections des bibliothèques, archives et musées nationaux, et facilitera l’accès à ces collections via Europeana. Dans la même dynamique, en mai 2010, le Parlement puis le Conseil européen ont adopté les conclusions de la consultation publique menée fin 2009 concernant l’avenir d’Europeana, intitulée « Europeana : nouvelles étapes ». Ces conclusions invitent la Commission européenne à faire des propositions pour assurer à Europeana un financement pérenne et lui permettre de devenir un outil de référence incontournable à l’ère du numérique. Toujours au printemps, un groupe de réflexion sur la numérisation du patrimoine culturel européen, appelé « Comité des sages », a été mis en place par Neelie Kroes et Androulla Vassiliou, commissaire chargée de l’éducation et de la culture, afin de faire des recommandations sur les moyens de rendre la création et le patrimoine culturels européens accessibles en ligne, et de les préserver pour les générations futures. Après avoir recueilli les besoins et les attentes des acteurs concernés et organisé plusieurs auditions au cours de l’été et de l’automne 2010,

4.  http://ec.europa.eu/information_society/ digital-agenda/documents/digital-agendacommunication-en.pdf

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ce comité a rendu ses conclusions en janvier 2011 dans un document intitulé « La nouvelle renaissance ». Celles-ci renforcent Europeana dans son objectif de devenir une référence incontournable pour le patrimoine culturel européen en ligne ; appellent les états membres à renforcer leur effort de numérisation ; demandent d’étudier la possibilité de la mise en ligne des œuvres sous droits, et que les œuvres orphelines fassent l’objet d’une réglementation ; encouragent les partenariats public-privé et préconisent un archivage pérenne sur Europeana. Toutes ces actions montrent que la nouvelle Commission européenne entend poursuivre un rôle clé dans l’accès à la culture numérique. Pour mettre en œuvre les stratégies évoquées plus haut, la Commission met en place des programmes qui, par le biais de cofinancements, permettent de développer ou de lancer des applications principalement sur l’accès et la préservation à long terme des objets numériques. Deux programmes remplissent tout d’abord un rôle particulier dans ce contexte. Il s’agit, en matière de recherche et développement, du 7e Programme-cadre de recherche et de développement (PCRD), qui constitue le principal instrument de financement de la recherche de l’Union avec un budget d’environ 50 milliards d’euros sur 7 ans, dont 9 milliards consacrés aux technologies de l’information et de la communication. S’agissant des bibliothèques numériques, le 7e PCRD a pour objectif de financer un réseau de centres de compétences pour la numérisation et la conservation numérique. Le deuxième programme relatif à la valorisation des contenus est le programme-cadre pour l’innovation et la compétitivité, doté d’un budget de 3 milliards d’euros, dont 728 millions d’euros sont consacrés au programme d’appui stratégique en matière de technologies de l’information et de la communication 5, et qui cofinance par exemple des projets relatifs à l’indexa-

tion sémantique ou à l’accès aux collections numériques. Ces programmes impliquent tous les partenaires européens : non seulement les institutions culturelles, les bibliothèques, les archives et les musées, mais également le secteur privé, grandes entreprises comme petites et moyennes entreprises. Dans la mesure où ils ont de fortes contraintes tant sur le plan administratif que sur le plan des résultats, ils permettent aux bibliothèques nationales d’élaborer des stratégies communes, de travailler ensemble sur des sujets complexes et d’être plus performantes.

Le rôle de la Bibliothèque nationale de France Pour prendre l’exemple de la BnF, la participation aux projets européens menés avec le soutien de la Commission européenne est l’axe prioritaire de son action européenne. Cela se traduit par un investissement humain, scientifique, technique et financier important, et par une implication forte, tant sur le plan stratégique qu’au niveau opérationnel : •  d’une part, elle a des représentants dans les instances de la CENL et de la Fondation pour la Bibliothèque numérique européenne ; •  d’autre part, elle participe à de nombreux projets de recherche et de développement réalisés avec d’autres partenaires européens, bibliothèques, musées, centres de recherche et entreprises privées. Elle s’implique de plus en plus maintenant dans des projets de contenus qui ont pour objectif d’alimenter Europeana. Ainsi, le projet Europeana v1.0, lancé en mars 2009, vise à développer la version opérationnelle d’Europeana en la dotant d’une infrastructure consolidée, de services et de fonctionnalités améliorés et d’une offre numérique accrue. Le projet BHL-Europe (Biodiversity Heritage Library for Europe) 6, inauguré en mai 2009, concourt à accroître les contenus et à renforcer la dimension scientifique d’Europeana

en y apportant un corpus de littérature scientifique sur la biodiversité d’environ 25 millions de pages de documents conservés dans les collections européennes. La BnF coordonne le projet de bibliothèque virtuelle collaborative de manuscrits royaux du Moyen Âge et de la Renaissance, Europeana Regia 7, qui a débuté en janvier 2010. Enfin, l’objectif d’Europeana 19141918 est de constituer une bibliothèque virtuelle sur la Première Guerre mondiale d’environ 500 000 documents, accessible à tous et susceptible d’intéresser le grand public comme les chercheurs. La BnF coordonne le projet Keep (Keeping Emulation Environment Portable) lancé en février 2009, qui s’attache à concevoir et réaliser une plateforme logicielle capable de pérenniser la consultation à long terme des contenus multimédias (logiciels, jeux vidéo), en s’affranchissant des plateformes constructeurs ainsi que des contraintes dues à l’obsolescence des logiciels et des matériels informatiques. Arrow (Accessible Registries of Rights Information and Orphan Works towards Europeana)8, projet conjoint entre des bibliothèques, des éditeurs et des gestionnaires de droits, vise à développer un registre des œuvres orphelines et à étudier comment donner accès à des œuvres numériques sous droits via Europeana. Au niveau national, la BnF participe à un groupe de travail national réunissant la librairie de livres numériques Numilog, le Syndicat national de l’édition, le Centre français d’exploitation du droit de copie et la société Électre. En ce qui concerne le projet Impact (IMProving ACcess to Text) 9, qui a pour objet de développer des outils innovants pour la reconnaissance optique de caractères, améliorer l’accès aux textes numérisés et, à terme, mettre en place un centre de compétences en numérisation, la BnF met à disposition du projet et de ces recherches son savoir-faire en matière de numérisation de masse, ses

7.  www.europeanaregia.eu/fr/index.html 5.  http://ec.europa.eu/information_society/ activities/ict_psp/about/index_en.htm

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8.  www.arrow-net.eu 6.  www.bhl-europe.eu

9.  www.impact-project.eu


Les bibliothèques nationales et l’Europe :

lexiques et un nombre important de ses corpus numérisés. Enfin, dans le projet TELPlus 10, clos en décembre 2009, l’apport de la BnF s’est particulièrement affirmé dans le domaine de la conversion en mode texte de haute qualité : 6,5 millions de pages de livres et de périodiques ont été océrisées et rendues disponibles via le portail TEL/The European Library ainsi que via Europeana. C’est dans le cadre de ce projet qu’ont également été menées des études utilisateurs approfondies et qu’un prototype permettant de tester des fonctionnalités innovantes pour la recherche sémantique a été réalisé.

La Commission européenne à l’écoute des institutions culturelles Pour établir sa politique stratégique, l’Union européenne lance régulièrement des appels à contributions qui lui permettent d’évaluer les attentes des institutions, des acteurs privés, des citoyens, et de définir sa stratégie et ses lignes d’action. Ces appels à contributions vont permettre aux bibliothèques nationales en particulier et plus largement aux institutions culturelles d’exercer leur influence sur les politiques préconisées. Les programmes actuels arrivant à échéance en 2013, la Commission a déjà lancé les actions grâce auxquelles il va être possible non seulement d’évaluer la pertinence des programmes mais également de recueillir les attentes et les volontés de changer de la part des différents acteurs. La Commission a par ailleurs et à cette occasion publié un Livre vert, Quand les défis deviennent des chances : vers un cadre stratégique commun pour le financement de la recherche et de l’innovation dans l’UE 11. Avec ce mode d’élaboration, les actions des institutions culturelles

10.  www.theeuropeanlibrary.org/portal/ organisation/cooperation/telplus 11.  www.eurosfaire.prd.fr/7pc/doc/1297328152_ com_2011_48_csf_green_paper_fr.pdf

Europeana Composé de collections issues de musées, de bibliothèques et d’archives de bibliothèques européennes, Europeana a pour mission de partager la riche diversité de l’héritage culturel et scientifique européen. Environ 1 500 institutions contribuent à Europeana, comme la Bibliothèque nationale de France, mais aussi la British Library, le musée du Louvre, le Rijksmuseum, etc.

Europeana Regia Europeana Regia est le premier projet collaboratif européen de numérisation en nombre de manuscrits du Moyen Âge et de la Renaissance. Il réunit cinq grandes bibliothèques européennes : Bibliothèque nationale de France, Bibliothèque royale de Belgique, Bayerische Staatsbibliothek, Herzog August Bibliothek Wolfenbüttel, Biblioteca historica de la Universitat de Valencia pour la numérisation de plus de 300 000 pages de manuscrits.

peuvent être relayées et amplifiées au niveau européen par les états membres tant au niveau de leur gouvernement que de leurs ministères. En 2001, des représentants et experts de la Commission européenne et des états membres se sont réunis à Lund (Suède) pour établir une concertation pour une coordination et une valorisation des programmes nationaux de numérisation au niveau européen. De cette réunion sont issus des principes, appelés « Principes de Lund », qui ont établi une liste d’actions à réaliser par les états membres, par la Commission, et par les deux conjointement, en vue d’améliorer l’approche de la numérisation à travers l’Europe. C’est ainsi qu’en 2005, la France et cinq autres états (Espagne, Allemagne, Italie, Hongrie, Pologne) ont adressé une lettre à Jean-Claude Juncker, alors président du Conseil européen, et à José Manuel Barroso, président de la Commission européenne, en faveur d’une numérisation et d’une valorisation importantes du patrimoine européen, et ont obtenu leur soutien. Enfin, l’Union a mis en place, à la suite de sa recommandation

d’août 2006 sur la numérisation et l’accessibilité en ligne du matériel culturel et la conservation numérique, un groupe d’experts chargé d’évaluer la mise en œuvre de cette recommandation, de constituer un forum pour la coopération au niveau européen, entre les organismes des états membres et la Commission, ainsi que d’échanger des informations et des bonnes pratiques en relation avec les politiques et stratégies des états membres dans le domaine de l’accessibilité à long terme du patrimoine numérique. Enfin, l’Union européenne va intervenir par le biais de directives que les états devront ensuite adopter. Pour le domaine qui nous concerne, citons par exemple la directive de 2001 relative aux droits d’auteur et aux droits voisins, ou encore celle de 2003 concernant la réutilisation des informations du secteur public. L’Union envisage également de proposer une directive-cadre sur la gestion collective des droits et une autre sur les œuvres orphelines.

Conclusion Les bibliothèques nationales européennes prennent toute leur place dans la société de l’information mondiale car elles ont su très tôt se regrouper au sein d’un réseau, la CENL. Elles ont également établi très tôt un dialogue constant avec la Commission européenne qui soutient les institutions culturelles désirant mener à bien des projets communs, à créer des synergies et à donner un accès unique à leur patrimoine numérique. Ce dialogue peut intervenir directement par le biais de projets ou d’appel à contributions. Il peut aussi être relayé et amplifié grâce aux états membres. Enfin, l’Union européenne apporte tout son soutien aux institutions culturelles, aux organismes de recherche et au secteur privé à travers sa Stratégie numérique pour l’Europe.  Février 2011

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Une histoire politique de l’archivage du web : Le consortium international pour la préservation de l’Internet

L Gildas Illien Bibliothèque nationale de France gildas.illien@bnf.fr Gildas Illien est conservateur en chef au service Dépôt légal numérique de la Bibliothèque nationale de France. Depuis 2007, il a été également responsable technique et trésorier du Consortium international pour la préservation de l’internet (IIPC). Diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris et titulaire d’un master en communication de l’université McGill (Montréal), il a auparavant exercé à la bibliothèque universitaire de Paris 8, fait partie de l’équipe de préfiguration de la bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art et dirigé les médiathèques de l’Institut français de Vienne et du Centre culturel français d’Oslo.

e web a vingt ou trente ans de moins que la plupart des bibliothécaires, et peu nombreux sont ceux qui se soucient d’en garder la mémoire. En France, comme dans la plupart des pays, le dépôt légal de l’internet est de création récente 1, et la responsabilité juridique de sa conservation incombe principalement à la Bibliothèque nationale. C’est un champ d’expertise isolé, dont la technicité rebute souvent les professionnels. Pourtant, à l’échelle mondiale, le projet d’archiver le web soulève des questions indéniablement politiques. Les bibliothèques nationales sont héritières du concept d’État-nation, qui présuppose une certaine unité entre une culture, une langue, un territoire, des supports de publication. Comment peuvent-elles prétendre conserver un média dont les contenus sont massivement dématérialisés et partagés hors des frontières de l’État ? De quel droit ? Et à quel coût ? Quelles publications doivent-elles sauver en priorité ? Selon quels critères de sélection ? L’immensité du réseau conduira-t-elle demain les institutions de mémoire des grandes puissances à se partager, façon Yalta, la conservation de tous les savoirs nés numériques du monde ? Qu’adviendra-t-il du patrimoine immatériel des régions moins favori-

1.  Pour une présentation de l’organisation du dépôt légal du web à la BnF, voir l’article de Gildas Illien, « Le dépôt légal de l’internet en pratique : les moissonneurs du web », BBF, 2008, no 6, p. 20-27. Disponible en ligne : http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2008-06-0020004

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sées ? Parce que le web appartient à tout le monde et est devenu la source principale de la mémoire collective de ce début du xxie siècle, il est essentiel de mieux faire connaître les dispositifs conservatoires en cours de construction, ainsi que les organisations qui les portent. Dans la jeune galaxie de la préservation numérique, la coopération internationale s’organise dans les marges, voire tout à fait en dehors des principales associations et conférences de bibliothécaires. Depuis quelques années, on assiste à l’émergence de groupements interlopes et relativement confidentiels. Qu’ont-ils de particulier ? D’abord, leurs méthodes de travail sont issues de la culture et des pratiques du web. Ensuite, ces communautés favorisent la rencontre de professionnels qui, jusqu’ici, se parlaient assez peu : bibliothécaires, archivistes, ingénieurs, entrepreneurs, chercheurs. Enfin, on pourrait dire que ce sont des organisations de technocrates, dans la mesure où leur création résulte au départ d’un problème technique nécessitant la mobilisation d’experts. Leurs échanges portent d’abord sur les données, les logiciels, les normes. Ce n’est que dans un second temps que leur activité est susceptible de provoquer l’intervention du politique. C’est justement cette question qui nous intéresse : dans quelles circonstances un problème technique devient-il politique ? On a choisi d’explorer cette problématique à partir de l’exemple du consortium international pour la préservation de l’internet (International


Une histoire politique de l’archivage du web :

Carte des membres de l’IIPC (janvier 2010).

Internet Preservation Consortium, lIPC)2, qui regroupe aujourd’hui une quarantaine d’institutions. Il est en effet représentatif de ces nouvelles organisations qui interrogent la capacité des bibliothèques à transformer un fait technique en enjeu de politique publique. L’objectif de cet article est à la fois de dresser l’état des forces internationales engagées dans ce secteur et d’identifier de bonnes pratiques de gouvernance et des méthodes de travail innovantes. On verra ainsi comment le numérique active de nouveaux leviers de coopération et d’influence, qui nécessitent en retour le développement d’organisations et de compétences ad hoc. En toile de fond du récit de l’histoire de l’IIPC, on s’intéressera à trois activités qui découlent de ses missions fondamentales : le développement logiciel

2.  Site officiel du consortium IIPC : www.netpreserve.org

(la technique), la communication et le lobbying (la politique), la création collaborative de contenus (les collections).

Aux origines du consortium IIPC : s’unir pour moissonner le monde À la fin des années quatre-vingtdix, l’archivage des sites web, pourtant bien moins nombreux et moins complexes qu’aujourd’hui, constituait déjà un défi si considérable qu’une seule institution, fût-elle la fondation pionnière Internet Archive 3, ne pouvait le relever seule. Les ressources à mobiliser étaient importantes, alors qu’il n’existait aucun débouché commer-

3.  www.archive.org Internet Archive a commencé à archiver le web en 1997.

cial. La révolution qu’allait jouer le web dans la transformation des pratiques culturelles et sociales n’allait pas de soi non plus. Trouver des financements publics pour s’engager dans cette voie a nécessité l’intervention de personnalités visionnaires dotées d’une grande force de conviction. Ces personnalités, comme Brewster Kahle, fondateur d’Internet Archive aux États-Unis, ou Catherine Lupovici 4 et Julien Masanès 5 en France, avaient un profil atypique, marqué à la fois par une grande maîtrise technique et une vision patri-

4. Catherine Lupovici, « Web archives long term access and interoperability : the International Internet Preservation Consortium activity », dans Actes du 71e Congrès de la Fédération internationale des associations de bibliothécaires et d’institutions (IFLA), Oslo, Norvège, 2005. En ligne : http://archive.ifla.org/ IV/ifla71/papers/194e-Lupovici.pdf 5. Julien Masanès, « Towards continuous Web archiving : first results and an agenda for the future », dans D-Lib Magazine, 2002, vol. 8, no 12. En ligne : www.dlib.org/dlib/december02/ masanes/12masanes.html

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moniale résolument futuriste. C’est grâce à leurs efforts de dissémination qu’une première prise de conscience internationale a été possible. Celleci s’est concrétisée quelques années plus tard lorsqu’une dizaine de bibliothèques nationales réparties entre l’Europe (en particulier les pays nordiques, la France et la Grande-Bretagne), l’Amérique du Nord et l’Australie ont choisi de s’associer à Internet Archive pour fonder le consortium. Pourquoi cette alliance ? Pour ces bibliothèques nationales, l’archivage du web présentait une particularité inédite au regard de traditions structurées par les législations et les cultures de chaque pays : il pouvait difficilement se concevoir en dehors du reste du monde. L’internet était et demeure un média international, tant du point de vue de sa gouvernance, de son architecture, que de ses contenus. Tout partage documentaire du web allait de fait impliquer une concertation sur les frontières et les responsabilités, concertation forcément plus complexe que lorsqu’on pouvait s’en tenir aux critères relativement simples du territoire, de la nationalité ou de la langue. Car, si l’on conçoit aisément que le site de l’Élysée est un site français et celui de la Maison-Blanche un site américain, la chose se complique quand on pense aux archives de Twitter, de YouTube ou de Wikipedia. La nature même de ce gigantesque fonds nécessitait donc, dès le départ, une vision d’interopérabilité entre collections : il eût été irresponsable de ne pas se projeter dans l’avenir, même lointain, où un citoyen serait en droit de disposer d’un accès unique au patrimoine du web, nécessairement planétaire, plutôt qu’à ses pièces détachées confinées dans des silos nationaux. La solution la plus simple, qui fut d’ailleurs proposée par Brewster Kahle en 2003, aurait peut-être été la construction d’une seule et unique archive mondiale alimentée par toutes les bibliothèques nationales. Cependant, du fait des conventions internationales comme des législations nationales sur le droit d’auteur et sur la protection des données personnelles, ce projet ne put voir le jour. En effet, la plupart des législations nationales imposent des restrictions de consultation aux archives

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de l’internet. Pour pouvoir les communiquer en ligne, il est généralement nécessaire d’obtenir l’accord préalable des éditeurs – une démarche qui n’est pas possible pour des collections qui se chiffrent en millions de sites 6. La solution qui se dégagea fut une solution de compromis. Chaque institution allait archiver de son côté, mais en concertation étroite avec les autres, afin d’éviter la dispersion des efforts, la redondance des contenus et surtout afin de garantir la possibilité de fusionner ou de relier un jour entre elles toutes les collections nationales. Il faudra probablement attendre des décennies pour que ce rêve se réalise, s’il se réalise jamais, mais la gestion du patrimoine implique forcément de faire des paris et de prendre des risques sur le long terme. À l’heure où l’on s’évertue à numériser en nombre les fonds d’imprimés des bibliothèques pour les diffuser en ligne, il reste évidemment paradoxal de territorialiser des segments de l’internet qui ne sont le plus souvent consultables qu’entre les murs des institutions, mais les bibliothèques nationales ne peuvent en aucun cas s’affranchir du droit. Ces choix conduisirent rapidement à placer la technique au centre des préoccupations. L’urgence était de disposer de robots capables de collecter automatiquement de très grands volumes de sites. Par ailleurs, les pionniers de l’IIPC comptaient parmi eux des professionnels expérimentés, qui avaient œuvré à la réalisation de catalogues collectifs. Ces derniers comprirent très vite que l’interopérabilité future des collections nécessitait l’établissement en amont d’une communauté de formats, de normes et de logiciels, facilitant la production de données homogènes par les institutions. Les entreprises et les logiciels propriétaires n’étaient pas légion dans

6.  Seuls Internet Archive et la Bibliothèque nationale et universitaire d’Islande prennent le risque juridique de diffuser leurs archives en ligne sans permission préalable des éditeurs. D’autres institutions, comme la British Library, proposent la consultation en ligne d’un nombre limité de publications archivées pour lesquelles elles ont obtenu l’accord individuel de chaque éditeur de site.

ce secteur. Un appel d’offres pour le développement d’un robot répondant à leurs besoins, lancé conjointement par les trois poids lourds du groupe, la British Library, la Bibliothèque du Congrès et la BnF, resta infructueux. Elles durent se rendre à l’évidence : le marché n’était pas mûr. Elles firent alors le choix de s’engager dans la voie du développement open source, à partir des nombreuses briques déjà conçues par Internet Archive. C’est la raison historique pour laquelle les technologies aujourd’hui utilisées par toutes les bibliothèques moissonneuses sont des logiciels libres, propices aux développements collaboratifs qui allaient marquer les premières années du consortium. Historiquement conçu et construit en réseau, c’était donc en réseau qu’internet devait être conservé. Les pionniers étaient isolés et avaient besoin d’un forum au sein duquel partager leurs expériences et leur foi en « l’importance d’une collaboration internationale pour assurer la préservation des contenus de l’internet pour les générations futures » – le credo de l’IIPC, qui figure en préambule de son accord fondateur. C’est fondamentalement la nécessité d’une communauté dédiée à l’archivage du web qui a motivé la création du consortium en juillet­  2003.

Une organisation virtuelle ? Lors de sa fondation, le consortium s’est fixé trois missions fondamentales (missions techniques, politiques, documentaires) et quatre activités principales, qui figurent dans l’accord signé par ses membres (voir encadré). On verra que ces missions et activités ont toutes été explorées au cours des sept dernières années, mais plutôt par phases que simultanément. L’interprétation que l’on propose de l’histoire de l’IIPC est en effet celle d’une évolution progressive de la technique vers la politique, une dynamique que l’on retrouve dans toute forme d’innovation. L’adhésion à l’IIPC s’est toujours faite par cooptation, les institutions candidates devant justifier de réalisa-


Une histoire politique de l’archivage du web :

tions ou de projets significatifs dans le domaine de l’archivage de l’internet, s’acquitter d’une cotisation annuelle (de 2 000 à 8 000 euros, selon l’importance de leur budget) et accepter les termes de l’accord signé pour trois ans par toutes les parties. Celui-ci a été renouvelé à trois reprises depuis 2003, chacune de ces périodes de trois ans correspondant, on le verra, à un cycle d’évolution. La gouvernance du consortium a en effet évolué au fil des ans afin de s’adapter à l’effectif et aux aspirations de ses membres. Ces évolutions reflètent un triple mouvement : déconcentration, professionnalisation, démocratisation. Le pilotage était initialement assuré exclusivement par la BnF, mandatée à ces fins par le comité de pilotage composé des membres fondateurs. Puis les tâches ont été progressivement réparties entre plusieurs institutions : la Bibliothèque du Congrès a pris en charge la communication de l’IIPC en 2007, tandis qu’Internet Archive s’est vu confier son pilotage technique à partir de 2010. Cette répartition a favorisé une spécialisation des tâches au sein de l’équipe qui assure la gestion opérationnelle du consortium. La présidence du consortium est devenue tournante et annuelle à partir de 2007, la France, l’Islande, le Canada, Singapour et la Grande-Bretagne se succédant à ce poste. À partir de 2010, la douzaine de représentants, inamovibles, qui siégeaient au comité de pilotage furent élus et renouvelés par tiers par l’assemblée générale. Celle-ci, instituée en 2007, n’avait jusqu’alors aucun pouvoir décisionnel. Le consortium est une organisation quasiment virtuelle, dont les membres ne se rencontrent en personne qu’une ou deux fois par an. Il ne dispose pas de siège, ni de personnel salarié permanent. Son fonctionnement repose entièrement sur le volontariat et l’engagement collaboratif des membres. Ses ressources financières proviennent des cotisations annuelles, qui couvrent les dépenses associées à l’organisation de réunions et conférences, à la maintenance du site web, au financement de développements informatiques, d’études, et à la prise en charge de certains frais de mission.

Le comité de pilotage (Steering Committee) définit la stratégie de l’IIPC. Il vote les décisions importantes, notamment budgétaires. Il se réunit deux ou trois fois par an et, depuis peu, organise tous les deux mois une conférence téléphonique et des votes électroniques. Quatre personnes, appelées officiers de l’IIPC, occupent des fonctions de coordination spécifiques : le président (Chair), élu chaque année par le comité de pilotage, joue un rôle d’impulsion et de représentation pour l’ensemble de la communauté, dont il préside toutes les rencontres ; le responsable de la communication (Communication Officer), désigné pour 3 ans par le comité

Les missions fondamentales du consortium IIPC

•  Travailler

en collaboration, dans le cadre législatif de leurs pays respectifs, pour identifier, développer et faciliter la mise en œuvre de solutions permettant de sélectionner, de collecter et de préserver les contenus de l’internet et d’en assurer l’accessibilité.

•  Faciliter la couverture internationale des collections d’archives de contenus de l’internet, en conformité avec leurs cadres législatifs nationaux et en accord avec leurs politiques respectives de développement des collections nationales. •  Plaider vigoureusement au niveau international en faveur d’initiatives et de lois encourageant la collecte, la préservation et l’accès aux contenus de l’internet. Afin de réaliser ces objectifs, le consortium s’engage à : –  offrir un forum pour le partage des connaissances sur l’archivage des contenus de l’internet ; –  développer et promouvoir des normes pour la collecte, la préservation et l’accès à long terme aux contenus de l’internet ; –  favoriser le développement de logiciels et d’outils appropriés et interopérables, de préférence sous licence libre (open source) ; –  améliorer la sensibilisation aux questions liées à la préservation des contenus de l’internet et aux initiatives associées, notamment par le biais de conférences, d’ateliers, de formations, de publications.

de pilotage, coordonne la communication (site web, liaisons internes, organisation des réunions et conférences) ; le responsable des programmes (Program Officer) est également désigné pour 3 ans par le comité de pilotage. Il coordonne la stratégie technique et les activités des groupes de travail ; le trésorier (Treasurer), désigné dans les mêmes conditions, assure la coordination administrative et financière du consortium. Trois groupes de travail permanents (working groups) et des groupes d’intérêt (task forces) complètent ce dispositif. Ils constituent les espaces de rencontre et de collaboration privilégiés. Les groupes de travail permanents, dont chacun est copiloté par un binôme issu de deux institutions différentes, sont organisés autour de trois axes : collecte, préservation, accès. Les pilotes de ces groupes participent au comité de coordination du consortium, sorte de bureau exécutif où siègent également le président et les trois officiers. Les groupes d’intérêt sont créés en fonction de l’agenda de la communauté. Par exemple, un groupe d’intérêt intitulé Advocacy and Outreach Task Force travaille actuellement à l’amélioration de la visibilité politique de l’IIPC auprès de l’industrie du web et des pouvoirs publics. Chaque groupe est libre d’organiser son travail comme il l’entend, en utilisant notamment la téléconférence, indispensable compte tenu de l’éparpillement géographique des membres sur quatre continents. Le décalage horaire est évidemment une difficulté lorsqu’il s’agit de réunir, par exemple, des collègues installés à San Francisco, Washington, Paris, Tokyo et Wellington : il n’est pas rare de se réunir virtuellement en pyjama depuis son domicile. C’est pourquoi, malgré les coupes budgétaires qui affectent tous les établissements, la réunion de l’assemblée générale, accueillie une fois l’an dans une ville chaque fois différente, est l’occasion privilégiée de rencontres en face-à-face indispensables à la cohésion d’un groupe qui se nourrit des relations personnelles qui se tissent au fil du temps. Le travail au quotidien au sein du consortium doit s’accommoder des contraintes propres à toute forme de

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coopération internationale. L’année budgétaire n’est pas la même d’un pays à l’autre, ce qui complique la gestion administrative. Les institutions qui ont les moyens de financer les déplacements réguliers de leurs représentants jouent un rôle décisif. Celles qui sont brutalement frappées par la RGPP 7 locale suivent les projets plus mollement et finalement plus du tout. L’hiver des uns est l’été des autres, rendant difficile la collaboration pendant les grandes vacances. La question de la langue de travail est évidemment centrale : la maîtrise de l’anglais (et de ses différents accents : américain, écossais, australien… mais aussi espagnol, allemand ou japonais) est indispensable à la survie au sein du groupe. Le français est peu parlé, sinon avec les Québécois et les Suisses. L’organisation des réunions et des événements sociaux requiert un tour de force programmatique et culinaire pour tenir compte des régimes et des horaires alimentaires propres aux différentes cultures et religions. Certains clichés inavouables se vérifient en pratique. Les Américains, qui marchent au café clair, sont plutôt concis et efficaces de bon matin. Les Français sont très bavards et aiment travailler tard autour d’un bon repas. L’ingénieur anglais est particulièrement inventif au pub. Le collègue japonais ne dit jamais non (culturellement, cela lui est impossible), ce qui oblige à formuler les propositions de manière assez diplomatique lorsqu’on doit procéder à un vote. Cependant, les effets secondaires associés au décalage horaire et aux temps de vol pèsent sur tous et finissent par aplanir les différences. C’est souvent dans des moments d’épuisement collectif que les décisions les plus pragmatiques et les plus tranchées sont prises. Ce tableau peut sembler anecdotique. Les facteurs culturels et géographiques jouent pourtant un rôle aussi important que les compétences et les affinités professionnelles dans le succès ou l’échec de la plupart des projets – on aurait tort de les minorer.

L’ère des ingénieurs Après cette présentation du cadre général de fonctionnement de l’IIPC, nous pouvons en survoler l’histoire. La première phase du consortium (20032006) a été celle de l’innovation technologique. À cette époque, le consortium ne compte que douze membres, et ses réunions mobilisent au mieux une trentaine de personnes. Il s’agit principalement d’ingénieurs férus du web, chaperonnés par des décideurs au profil technico-stratégique, qui dessinent la trajectoire et veillent sur les ressources budgétaires ; en revanche, peu de bibliothécaires sont impliqués. C’est l’âge d’or du développement logiciel, où sont posés les fondements technologiques de l’archivage d’un web encore assez simple, principalement en html. On travaille alors principalement à consolider l’architecture de logiciels, tels le populaire robot moissonneur Heritrix 8, adopté par la BnF pour ses collectes du dépôt légal, ou encore la Wayback Machine 9, la « machine à remonter le temps », qui permet l’indexation et la recherche par adresse URL. Dans le même temps, des groupes de travail aux noms mystérieux (« Framework », « Metrics », « Deep Web ») planchent sur des sujets pointus et prospectifs qui préfigurent des questions devenues centrales depuis, qu’on pense à l’archivage du web profond ou à la difficulté de mesurer de manière uniforme les contenus et les usages des archives. Les pionniers commencent à moissonner la Toile, généralement à titre expérimental, et saturent, dans l’euphorie des commencements, leurs premiers serveurs de test. Internet Archive, installée dans une petite maison en bois du parc du Presidio, à San Francisco, accueille en stage de jeunes ingénieurs fraîchement recrutés par les BN d’Islande, du Danemark, de France ou d’Australie. Ceux-ci reviennent chez eux avec des photos où on les voit boire des sodas et manger des pizzas tout en scrutant joyeusement des lignes de code et d’URL sur des écrans. Dans une ancienne mine

8.  http://crawler.archive.org 7.  Révision générale des politiques publiques.

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9.  www.waybackmachine.org

du Cercle polaire, à Mo i Rana, les Norvégiens installent leur première ferme de serveurs et partent à l’assaut de leur domaine national, le .no. En Islande, un ingénieur de 25 ans capture et indexe à lui seul tout le web national, mais ne fait pas cela à temps plein. On apprend sur le tas, on parle de données plutôt que de collections. Les choses se font en masse et à la louche. Les partenaires de l’IIPC sont peu nombreux à proposer une consultation publique de ce qui s’apparente encore à une boîte noire. L’urgence est alors de collecter, l’accès et la conservation de long terme ne sont pas identifiés comme des besoins immédiats. Si bien qu’il n’est pas rare de perdre ou de détruire des données qui, faute de loi, ne sont pas encore devenues inaliénables. Cette époque, profondément sympathique et créative, signe la rencontre du troisième type entre les cadres de bibliothèques nationales multicentenaires et des ingénieurs fous. Cette rencontre focalisée, on l’a vu, sur les logiciels libres, va durablement marquer la culture de l’organisation, qui conservera un style résolument décontracté et pragmatique ainsi que l’habitude du travail collaboratif à distance.

À la conquête du monde La seconde phase de l’IIPC (20072009) conduit à l’élargissement du consortium. De nombreux pays mais aussi d’autres types d’organisations (archives nationales et audiovisuelles, comme l’INA ; bibliothèques universitaires, comme celle de Harvard) frappent à la porte. Les membres du comité de pilotage s’interrogent : prendront-ils le risque d’accueillir des débutants et d’enrayer la dynamique d’innovation ? Ils choisissent d’étendre le réseau afin d’atteindre la taille critique qui lui fait défaut pour que la cause de l’archivage du web soit défendue par une communauté audible. C’est un choix décisif, qui marque les débuts de la « politisation » de l’IIPC, et en particulier son souci d’acquérir une vraie stature internationale. La Bibliothèque du Congrès prend les rênes de la communication et conduit de main de maître une campagne de recru-


Une histoire politique de l’archivage du web :

Réunion de l’IIPC à Vienne en 2010

tement et de sensibilisation dans de nombreuses régions du monde, y compris au Sud. Les motivations de l’élargissement ne sont en effet pas seulement guidées par l’instinct de survie ou de rayonnement de l’organisation. Il s’agit aussi de sensibiliser les pays émergents aux enjeux du patrimoine numérique. Le choix de logiciels open source utilisables gratuitement par tous répondait à cette même préoccupation : faire financer par les institutions occidentales des outils que les moins nantis pourraient réutiliser pour archiver leur propre patrimoine. Le consortium ne réussit cependant pas à recruter dans les pays en développement. Conserver le web n’est pas une priorité quand on manque de bibliothèques, de livres, d’ordinateurs et d’électricité. L’IIPC s’ouvre néanmoins largement à l’Asie, avec l’arrivée des BN du Japon, de Singapour, de Corée du Sud, de NouvelleZélande et même de Chine. La participation européenne se renforce aussi, que ce soit en Allemagne, en Pologne, en Espagne, ou en Slovénie, et avec

la participation inédite d’organismes de recherche et de développement (la Fondation European Archive, devenue depuis Internet Memory Foundation 1 0 ), et de « jeunes pousses » (comme la société britannique Hanzo). Au terme de cette campagne, l’IIPC triple en deux ans le nombre de ses adhérents. Sa liste de diffusion compte plus de 250 destinataires dans 39 institutions. Son modèle de fonctionnement est imité par d’autres organisations comme le NDIIPP (National Digital Information Infrastructure and Preservation Program) qui coordonne les actions nationales pour la préservation du numérique aux ÉtatsUnis et compte aujourd’hui plus d’une centaine d’institutions membres. Les cotisations abondent un budget qui se chiffre désormais en centaines de milliers­d’euros que l’on n’arrive pas toujours à dépenser faute d’institutions et d’ingénieurs pour porter les projets informatiques.

10.  http://internetmemory.org

Ce mouvement d’expansion est indubitablement le fruit d’une bonne campagne de marketing. Mais il correspond également à des évolutions plus profondes au sein des institutions. Les archives du web commencent en effet à y perdre leur statut expérimental et à poser des problèmes classiques de fonctionnement et de pérennisation. En 2006, en France et en Finlande, le dépôt légal du web est devenu une mission officielle, inscrite dans la loi. Un petit nombre d’archives s’ouvrent même au public : c’est par exemple en 2008 que les archives de l’internet français sont déployées dans les salles de lecture de la BnF 11. Les données collectées se chiffrent rapidement en dizaines, puis en centaines de téraoctets. Leur masse leur

11. Sara Aubry, « Les archives de l’internet : un nouveau service de la BnF », dans le dossier « Pleins feux sur la veille », Documentaliste – Sciences de l’information, 2008, vol. 45, no 4, p. 12-13. En ligne : www.cairn.info/revue-documentaliste-sciencesde-l-information-2008-4.htm

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donne de la visibilité et soulève des problèmes de coûts. Ce passage progressif de l’expérimentation à ce que les Anglo-Saxons appellent « business as usual » conduit à mobiliser des équipes peu nombreuses sur des opérations de traitement et de maintenance qui requièrent la ­formalisation de procédures, l’établissement de contrats de service, la fixation d’objectifs volumétriques, au détriment de la recherche et du développement. Pour répondre à ces nouvelles préoccupations, les bibliothèques nationales qui siègent au comité de pilotage y désignent des professionnels de plus en plus gradés, qui ne sont plus nécessairement des directeurs de l’informatique ou des spécialistes de la préservation numérique : des gestionnaires et des conservateurs de haut rang rejoignent le groupe, apportant avec eux des méthodes de travail qui diffèrent de celles de l’ère précédente. La comptabilité analytique, les « business plans » et la gestion de projet à l’anglosaxonne font leur apparition. En Europe, la bibliothèque numérique Europeana se construit en réponse à Google et à ses projets et capte l’attention des politiques et des médias. Le dépôt légal numérique grandit discrètement à l’ombre de la numérisation. Pourtant, la Conférence des directeurs de bibliothèques nationales et la Commission européenne identifient, encore timidement, l’archivage du web comme un enjeu potentiellement stratégique. Un premier projet européen (Living Web Archive, LIWA) 12 est financé par la Commission à partir de 2008. Des liens se tissent également entre les membres de l’IIPC et les communautés de la préservation numérique, comme celles que rassemble la conférence iPRES 13 : alors que s’engage la construction d’entrepôts numériques comme Spar (à la BnF) ou Rosetta (en Nouvelle-Zélande), destinés à accueillir d’importants volumes d’archives du web, cette coopération s’impose. Elle permet de faire reconnaître

les spécificités de ces nouvelles collections, qui suscitaient jusque-là une certaine méfiance en raison de leur volumétrie monstre et de la diversité de leurs formats de fichiers. Les travaux de normalisation orchestrés par l’IIPC contribuent pour beaucoup à leur reconnaissance institutionnelle, en particulier la normalisation en 2009 par l’ISO du format WARC 14, le format conteneur des archives du web. La conjonction de ces évolutions (plus de membres, aux profils plus variés, et dont un certain nombre sont désormais tenus par leurs législations nationales à une obligation de résultat) oblige à repenser les modalités de travail au sein de l’IIPC. Aux objectifs de collecte s’ajoutent désormais de manière plus tangible ceux de la consultation et de la préservation. C’est à cette époque que ces trois problématiques, qui recoupent celles du circuit du document en bibliothèque, sont retenues pour coordonner durablement l’activité des groupes de travail permanents, rendant l’organisation plus lisible par des non-techniciens. Elles posent aussi la question de l’intégration des archives du web dans des flux de traitement existants : peut-on les cataloguer, les indexer, les conserver selon des procédures connues des services et des personnels en place ? Le consortium se heurte alors aux différences d’attentes et de styles qui opposent les ingénieurs, conscients que les technologies inventées quatre ans plus tôt ne suivent pas les évolutions du web, et les décideurs, impatients de stabiliser des modèles de production. Ces derniers trouvent difficilement leur place dans un environnement encore très marqué par l’informatique et la modélisation. Le consortium s’attache alors à maintenir le lien entre ces communautés. À Paris, Canberra, Ottawa et, plus tard, à Singapour, il organise pendant quatre années consécutives cinq jours de conférences, ateliers, formations et réunions dans le but de

12.  http://liwa-project.eu 13.  iPRES : International Conference on Preservation of Digital Objects. Existe depuis 2003.

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14.  Information and documentation – WARC file format, ISO 28500:2009, ISO TC46/SC4, 2009.

brasser les métiers, les compétences, les cultures, les pratiques. Une centaine de personnes assistent à chaque fois à ces rencontres. Il est devenu nécessaire d’affréter un ou deux cars pour les transporter ; on produit les premières mallettes et les premières clés USB marquées du logo de l’IIPC. La réception d’ouverture de l’assemblée générale de 2008 a lieu dans le spectaculaire hall d’honneur de la BN d’Australie. Elle s’ouvre par la traditionnelle danse du kangourou, qui précède l’allocution d’un chef maori. À la surprise générale, celui-ci explique, en substance, que l’archivage du web s’inscrit dans le sillage des initiatives de l’Unesco pour sauvegarder le patrimoine immatériel des civilisations en voie d’extinction. Ce temps d’expansion et d’intense dissémination aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur de la communauté est ainsi le moment où la technique bascule vers le politique. Pendant ces années, l’organisation a perdu en rapidité et en agilité informatique ce qu’elle a gagné en visibilité politique. Paradoxalement, alors que les outils qu’elle a développés sont adoptés par un nombre croissant d’institutions, ils sont en perte de vitesse car ils n’ont pas su évoluer aussi vite que le web : une grande part du patrimoine échappe désormais aux robots.

Des données devenues collections : vers une géopolitique du patrimoine numérique ? L’année 2010 est scellée par la signature d’un troisième accord et un renouvellement important des instances de pilotage du consortium. Les difficultés du développement logiciel sont reconnues mais pas franchement résolues. Certains voudraient renouer avec l’âge d’or informatique et donner aux ingénieurs des bibliothèques les moyens de travailler davantage ensemble. D’autres, frappés de plein fouet par les réductions budgétaires, considèrent au contraire que les défis technologiques de l’archivage ne peuvent plus être résolus de cette manière. L’amélioration de la qualité des


Une histoire politique de l’archivage du web :

captures du web et la maintenance des applications vont probablement nécessiter que l’on se tourne vers des organismes extérieurs entièrement dédiés à la recherche et au développement, voire vers l’industrie informatique et les grands éditeurs de sites. Ce sont les questions politiques qui prennent aujourd’hui une place prépondérante dans les discussions. Elles s’orientent de plus en plus vers des problématiques de contenus et de responsabilité que l’on pourrait qualifier de géopolitique patrimoniale. Dès 2009, huit bibliothèques nationales européennes avaient réalisé conjointement la collecte des sites web de la campagne des élections européennes, tandis qu’une coalition de bibliothèques américaines avait sauvegardé dans l’urgence des centaines de sites documentant les huit années de pouvoir de l’administration Bush, sites que la NARA (National Archives and Records Administration)15 avait renoncé à archiver. Dans le même temps, l’IIPC avait lancé un projet pilote sur trois ans visant à expérimenter l’interopérabilité des collections nationales : un essai d’archivage collaboratif en grandeur réelle des sites des Jeux olympiques de Londres de 2012. Mais, début 2010, l’histoire du web semble s’accélérer, poussant les institutions à élargir sans plus attendre les frontières de leurs interventions patrimoniales. Tous les observateurs s’accordent à reconnaître que le jeu des relations internationales est profondément transformé par l’internet. Les sites d’interactivité et d’échanges identifiés sous le sigle 2.0 apparaissent de plus en plus clairement comme des catalyseurs des aspirations, revendications et mobilisations politiques des sociétés civiles. L’administration américaine prend acte de la puissance politique du web. Dans un discours prononcé en janvier de la même année, la secrétaire d’État Hillary Clinton déclare que la défense et la promotion de l’internet dans le monde sont l’axe prioritaire de la nouvelle doctrine diplomatique de Washington. Au même moment, la Bibliothèque du Congrès, la BnF et Internet Archive réalisent

15.  www.archives.org

ensemble la collecte d’urgence d’un ensemble de sites relatifs au séisme en Haïti. Un an plus tard, elles renouvellent cette coopération spontanée, d’abord pour archiver les sites de Wikileaks, puis, très récemment, à l’occasion de la révolution du Jasmin en Tunisie et dans le reste de l’Afrique du Nord. Au risque de s’écarter de leurs missions initiales, elles laissent leurs robots s’aventurer dans des zones grises, sans territoire fixe. Car les bibliothèques du consortium ne peuvent plus ignorer des événements et des contenus numériques particulièrement volatils documentant une future histoire du monde qui n’est pas réductible à la somme de leurs histoires nationales. Plus nombreux à être associés à leur sélection et à leur valorisation, les bibliothécaires finissent ainsi par s’intéresser aux archives du web. On recense les premiers cas de disparition critique de contenus de l’internet et les premières demandes de particuliers, d’entreprises et même de partis politiques qui ont perdu leurs données. L’émergence d’un public potentiel pour ce nouveau fonds qui dépasse celui des chercheurs universitaires stimule les travaux documentaires et scientifiques. Pour répondre à ces besoins, les professionnels commencent à formaliser des politiques documentaires d’un genre nouveau 16. Parce que l’archive du web devient plus intelligible et plus respectable en tant qu’objet bibliothéconomique, on commence à la regarder comme une collection à part entière. Ironiquement, sept ans après sa fondation, la politique du consortium s’empare enfin des questions documentaires qui avaient motivé sa création.

16.  Voir, par exemple, la contribution de Gildas Illien et Clément Oury, « Quelle politique documentaire pour l’archivage des sites internet ? », in Les collections électroniques, une politique documentaire en mouvement, sous la dir. de Pierre Carbone et François Cavalier, Paris, Éditions du Cercle de la librairie, 2009, p. 157-178.

Conclusion Au terme de ce récit, que retenir de l’expérience de l’IIPC ? La sociologie des organisations nous enseigne que les intentions initiales d’une organisation se réalisent rarement. En réalité, ce qu’elles produisent est le fruit d’une conjonction de facteurs internes (valeurs, croyances et interactions individuelles des acteurs) et externes (hasards, accidents, opportunités). La brève histoire de l’IIPC confirme cette analyse. Ce qui est néanmoins remarquable, et à porter au crédit des personnalités à l’origine de cette aventure, c’est qu’elles avaient dès le départ identifié les grands sujets mais aussi les points de tension qui allaient déterminer toute sa dynamique d’innovation. Essayons d’en tirer quelques enseignements utiles pour le développement de la coopération internationale dans le domaine numérique.

Dans le domaine des bibliothèques numériques, le développement logiciel est le nerf de la guerre C’est peut-être une évidence, mais il est bon de la rappeler : ce n’est pas parce qu’il est gratuit qu’un logiciel libre ne coûte pas cher. Dans les activités du patrimoine, vouées par définition à fonctionner sur un temps long, il est encore plus dangereux qu’ailleurs d’être tributaire de logiciels propriétaires. Néanmoins, le recours à l’open source implique de disposer de moyens informatiques conséquents, et d’accepter en outre de contribuer ponctuellement à des développements qui ne répondent pas aux priorités immédiates de l’établissement. À la place du paiement de licences, il faut impérativement prévoir du temps de travail d’ingénieur dédié au développement (distinct du temps de travail consacré aux opérations de production), ainsi que de certains déplacements à l’étranger. La coopération internationale offre des possibilités de mutualisation des charges de l’open source qui sont réellement intéressantes. Mais, pour que ce calcul soit rentable, il faut que le développement s’appuie sur une communauté d’utilisateurs assez

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nombreuse et assez active. C’est un peu toute la différence entre la poignée de développeurs qui a inventé le robot Heritrix et l’immense communauté qui maintient le navigateur ­Firefox.

La mixité et l’organisation interne des communautés numériques déterminent leurs chances de réussite Pour que les bibliothèques s’emparent durablement d’un défi technique et se donnent les moyens de le relever, il est nécessaire que des décideurs, des bibliothécaires et des usagers se mobilisent dès le départ au côté des experts techniques afin que les problèmes soulevés fassent sens pour l’ensemble des acteurs potentiellement impactés par l’innovation – et susceptibles de la mettre en œuvre ensuite. Sans cette alliance objective et cet accompagnement métier de l’expertise, la portée politique de l’innovation technologique ne sera pas comprise assez tôt. La construction

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d’une relation de confiance entre ces familles professionnelles est toutefois la chose la plus difficile à réaliser. Si la structure de l’organisation enferme les experts, elle les étouffera et, avec eux, toutes les forces innovantes. Si, au contraire, elle les laisse inventer en orbite, trop à l’écart des contraintes documentaires, humaines et économiques, l’innovation ne trouvera pas non plus le chemin de la production.

La question de la taille et du champ de l’organisation est déterminante Trop petite, confinée à un seul aspect du problème, ou à une seule région du monde, une organisation n’aura ni l’audience ni la taille critique nécessaires à sa survie. Trop grande, trop ambitieuse, elle aura à embrasser trop de problèmes pour en résoudre aucun correctement. De ce point de vue, la culture professionnelle des Américains, moins holistique et plus pragmatique que celle des Français, peut être une source d’inspiration :

plutôt que de s’attaquer en permanence à tous les problèmes dans leur globalité sans en avoir les moyens, il vaut mieux couper le travail en plus petits morceaux (les « work packages »), les répartir entre acteurs autonomes, et phaser leur réalisation dans le temps, à raison d’un ou deux grands objectifs par an. De la même façon, on préférera des organisations souples et évolutives, affranchies de contraintes administratives ou salariales potentiellement paralysantes dans le cas où le besoin de s’adapter rapidement à un environnement en mutation se ferait sentir. De ce point de vue, le modèle de l’IIPC, qui conduit à revisiter les modalités de gouvernance tous les trois ans, est intéressant, puisqu’il permet d’envisager assez facilement toutes sortes d’évolutions. Y compris sa propre dissolution, le jour où ­l’archivage du web aura été banalisé et ne justifiera plus l’existence d’une entité distincte des autres organisations et associations de bibliothèques. Une organisation n’est pas une fin en soi.  Février 2011


Presses de l’enssib Lire dans un monde numérique Sous la direction de Claire Bélisle Collection Papiers 296 pages • Format 15 x 23 cm ISBN 978-2-910227-85-2 • 39 € Que devient la lecture dans un monde numérique ? Zapping, émiettement, papillonnage ou interaction, participation, immersion : la diversité croissante des modalités sur supports numériques suscite autant l’intérêt que la consternation. Bien que le texte soit omniprésent dans la société actuelle, des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent pour stigmatiser des modes de lecture qui ne seraient plus que des « parents pauvres » de la « véritable »

pratique de lecture. Cet ouvrage constitue une analyse précieuse pour appréhender de manière raisonnée les processus et les nouvelles modalités de la lecture sur supports numériques. Claire Bélisle, titulaire d’un doctorat en psychologie cognitive et ingénieure de recherche au CNRS en sciences humaines et sociales, a publié La lecture numérique : réalités, enjeux et perspectives en 2004 aux Presses de l’enssib.

Communiquer !

Les bibliothécaires, les décideurs et les journalistes Sous la direction de Jean-Philippe Accart Collection La Boîte à outils # 21 176 pages • Format 15 x 21 cm ISBN 978-2-910227-84-5 • 22 €

Retrouvez le catalogue des éditions sur notre site : www.enssib.fr/presses/

Modalités de vente

L’enjeu de la communication en direction des élus, des décideurs, mais aussi des journalistes, est devenu vital pour les bibliothèques : il s’agit de donner à voir aux tutelles leurs activités, de rendre intelligible leur stratégie de développement, de construire une image institutionnelle forte. De quels moyens dispose la bibliothèque pour faire la preuve du bien-fondé de son existence ? Comment communiquer en

direction d’un élu municipal ou régional, d’un responsable politique de la bibliothèque ? Que peut apporter une bonne collaboration avec des journalistes, avec les partenaires naturels ou hiérarchiques au sein de l’université ou de la collectivité territoriale ? Comment utiliser à bon escient les méthodes du lobbying et du marketing, ou l’emploi des réseaux sociaux ? Voilà quelques-unes des questions abordées ici.

Libraires Le Centre interinstitutionnel pour la diffusion de publications en sciences humaines (CID) diffuse et distribue les ouvrages publiés par l’enssib aux libraires. FMSH-diffusion (CID) • 18-20 rue Robert Schuman • 94220 Charenton-le-Pont • France tél. +33 (0)1 53 48 56 30 • fax +33 (0)1 53 48 20 95 • e-mail cid@msh-paris.fr

Institutions et particuliers Les commandes des établissements publics et des particuliers se font par l’intermédiaire d’un libraire ou directement sur le site du Comptoir des presses d’universités : www.lcdpu.fr


Le Catalogue collectif de France, pour quoi faire ? État des lieux et évolutions à venir La bibliothèque musicale peut-elle jouer sa partition à l’heure du MP3 ?


Le Catalogue collectif de France, pour quoi faire ? État des lieux et évolutions à venir

L’ Véronique Falconnet veronique.falconnet@bnf.fr

Jérôme Sirdey jerome.sirdey@bnf.fr

Xavier Borda xavier.borda@bnf.fr Bibliothèque nationale de France Conservateur des bibliothèques, Véronique Falconnet est, au sein du département de la Coopération de la BnF, chef du service du Catalogue collectif de France (CCFr). Conservateur des bibliothèques, Jérôme Sirdey est, depuis juillet 2010, coordinateur du programme national de signalement des manuscrits au sein du CCFr. Conservateur des bibliothèques, Xavier Borda est chef de projet pour la conversion rétrospective du programme « Patrimoine musical régional ».

année 2010 aura été pour le Catalogue collectif de France (CCFr)1 une année décisive d’enrichissement, dans la continuité de ses objectifs initiaux et en harmonie avec les évolutions du paysage documentaire français, notamment la multiplication des catalogues accessibles en ligne. Au moment du lancement du projet du CCFr, dans les années 1990, une de ses missions essentielles était de mettre en ligne, grâce à une base dédiée, les notices de bibliothèques qui n’offraient pas encore de catalogue à distance. Ainsi, alors qu’en 2004, sur les 61 institutions hébergées à l’époque dans cette base, seules 31 en étaient dotées, elles sont désormais 54, et plus encore si l’on inclut les bibliothèques présentes dans les catalogues collectifs régionaux. Qui se souvient qu’à cette date pourtant proche, les bibliothèques municipales de Lille, Rouen, Paris, Toulouse ou Marseille étaient encore démunies de cet outil aujourd’hui considéré comme évident et indispensable. En 2010, on dénombre, grâce au Répertoire national des bibliothèques et des fonds documentaires (RNBFD), 530 bibliothèques avec catalogue accessible en ligne sur l’ensemble du territoire. L’échelle a changé, mais le besoin est toujours là d’un espace où regrouper les fonds patrimoniaux, pour y faire des recherches spécifiques, plus exigeantes que celles menées généralement sur les collections des bibliothèques de prêt. La base Patrimoine regroupe en son sein des ensembles aussi bien thématiques que régionaux et offre une visibilité à des bibliothèques pour le moment dépourvues de catalogue en ligne, pour des villes comme Semur-en-Auxois ou Châteaudun, ou pour des institutions spécialisées telles la chambre de commerce et d’industrie de Marseille ou les musées de la marine de Rochefort et Paris. Outre le développement de l’outil accessible à tous sur internet, le service du Catalogue collectif de France, intégré au département de la Coopération de la Bibliothèque nationale de France (BnF), joue aussi le rôle de catalyseur et de moteur pour inciter des institutions documentaires de tous types à signaler leurs richesses sous diverses formes, de la plus simple, en signalant un fonds non traité dans le RNBFD, jusqu’à la plus détaillée, en procédant à la rétroconversion ou au catalogage de fonds anciens, locaux ou spécialisés. Une aide technique, mais aussi financière, peut être apportée dans le cadre de projets individuels ou collectifs. Le service du CCFr est à la disposition des porteurs de projets pour toutes les étapes décisives des opérations engagées, depuis l’analyse des collections jusqu’à la mise en ligne des notices dans le CCFr, en passant par la formation ou le conseil 2. Il est également devenu maître d’œuvre au niveau national pour des opérations de rétroconversion de catalogues collectifs avec le Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques de France et plus récemment la collection Patrimoine musical en région (voir encadré ­p. 73).

1.  http://ccfr.bnf.fr 2.  www.bnf.fr/fr/professionnels/cooperation_nationale.html

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Des catalogues interrogeables simultanément quelle que soit leur nature Aux origines de la refonte du CCFr figurait entre autres l’arrivée prévue des catalogues de manuscrits dans un format nouveau, EAD 3. Le CCFr devait non seulement permettre d’interroger ces bases d’un nouveau type, mais aussi de rassembler enfin en une seule interrogation des documents imprimés et manuscrits. C’est chose faite grâce à une recherche globale qui porte sur des catalogues de toute nature que l’on peut combiner à loisir. Une interrogation par le nom d’une petite ville du Sud-Ouest, Ciboure, permettra par exemple d’identifier et localiser des documents de toutes sortes – manuscrits, livres, périodiques, cartes, chansons, photos – conservés aussi bien à Reims et à La Rochelle qu’à Paris. L’extension à d’autres catalogues va se poursuivre dans les années à venir. Un premier palier a permis d’ajouter aux trois grands catalogues historiques d’imprimés et multimédia (le Catalogue général de la BnF, le Système universitaire de documentation, Sudoc, accessible par le protocole Z39.50, et la base Patrimoine), les catalogues des bibliothèques municipales de Dijon, Rennes et Limoges, également via Z39.50. À la fin de l’année 2010 a été ajouté un accès au catalogue des bibliothèques spécialisées de la ville de Paris (également en Z39.50). Des enrichissements conséquents sont prévus pour 2011, avec le catalogue de la bibliothèque municipale de Bordeaux et un accès, grâce à un moissonnage d’entrepôts OAI 4, aux catalogues des huit bibliothèques du réseau de Rhône-Alpes Lectura (Annecy, Bourg-en-Bresse, Chambéry, Grenoble, Lyon, Roanne, Saint-Étienne et Valence)5, et au catalogue collectif Rachel (Réseau européen des bibliothèques hebraica et judaica)6. L’utilisation de l’OAI ouvre de nouvelles perspectives de contournement des difficultés techniques de mise en service des modules Z39.50. Pour optimiser la recherche parmi des catalogues indépendants les uns des autres, un mécanisme de « grappage » des notices a été développé, qui permet aux usagers d’exploiter plus facilement les résultats obtenus. Un algorithme regroupe les notices dont les données bibliographiques sont similaires, notices qui sont cependant visibles individuellement pour profiter des éléments spécifiques à chacune.

3.  Encoded Archival Description ou Description archivistique encodée. 4.  Open Archive Initiative. 5.  www.lectura.fr 6.  Voir l’article de Jean-Claude Kuperminc, « Le réseau Rachel : une vitrine des sources juives », BBF, 2010, no 1, p. 58-60. Disponible en ligne : http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2010-01-0058-012

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Au-delà de la recherche globale, des interfaces spécialisées offrant des critères de recherche plus ou moins riches La base Patrimoine, une recherche unique dans plus de 100 catalogues de bibliothèques Disposant d’un accès propre depuis 2007, la base Patrimoine du CCFr recense plus de trois millions de documents conservés dans plus de 100 fonds patrimoniaux, locaux ou spécialisés des bibliothèques françaises. C’est l’héritière de l’ancienne base BMR (Bibliothèques municipales aux fonds rétroconvertis), qui avait été constituée dans les années 1990 à l’issue des grands programmes de conversion rétrospective des catalogues des principales bibliothèques françaises, notamment ceux des bibliothèques municipales classées, dépositaires de fonds anciens importants issus des confiscations révolutionnaires. Désormais ouverte aux établissements de toute taille, elle inclut également les fonds rétroconvertis dans le cadre d’opérations mutualisées au sein des pôles associés régionaux de la BnF, comme en Picardie ou en Haute-Normandie, en lien avec la mise en œuvre du Plan d’action pour le patrimoine écrit (PAPE) du ministère de la Culture et de la Communication. La base Patrimoine a vocation à décrire en priorité les fonds anciens, spécialisés et locaux conservés dans les bibliothèques françaises de tous types (bibliothèques municipales ou intercommunales, bibliothèques de musées ou d’archives, bibliothèques privées…), à l’exception des établissements relevant de l’enseignement supérieur dont les fonds sont signalés dans le Sudoc. Elle concerne en majorité les documents imprimés, sans exclusive toutefois en cas d’intégration d’un fonds multisupport. La frontière chronologique pour le livre ancien, fixée dans un premier temps à 1811, a été étendue au xixe siècle afin de rendre accessibles les nombreux ouvrages parus avant 1914, qui restaient difficiles à repérer en raison de leur seul signalement dans des catalogues papier. Les catalogues de fonds locaux, consacrés à une région ou une ville, sont intégrés sans limitation de date, tout comme les fonds spécialisés, constitués à partir d’une unité de provenance (dons ou legs) ou d’une thématique (collections de factums, catalogues de ventes…). Le CCFr permet désormais d’accéder à la base Patrimoine par un menu spécifique, disposant de nombreux critères d’interrogation, dont la recherche sur l’ensemble des mots de la notice, y compris les particularités d’exemplaires chères aux amateurs de livres anciens. De plus, tous les critères sont interrogeables indépendamment les uns des autres : on peut ainsi rechercher tous les imprimés publiés entre 1789 et 1792 et conservés en région Bourgogne ou tous les ouvrages en anglais des collections alsaciennes. Les retours d’expérience de la part de bibliothèques ayant intégré leurs fonds à la base Patrimoine sont extrêmement positifs en termes de notoriété auprès d’un lectorat qui découvre leur existence par le biais d’une interrogation du CCFr.


Le Catalogue collectif de France, pour quoi faire ?

Les fonds patrimoniaux de partitions musicales intègrent le Catalogue collectif de France L’année 2011 verra l’aboutissement du projet de conversion rétro­ spective des catalogues de la collection Patrimoine musical régional (PMR) et l’intégration des notices correspondantes dans le CCFr. Lancé en 1988 à l’initiative du ministère de la Culture (Direction de la musique, de la danse, du théâtre et des spectacles et Direction du livre et de la lecture), ce projet visait à recenser l’ensemble des sources musicales manuscrites et imprimées des xviie et xviiie siècles, avec quelques exceptions notables lorsque, pour ne pas scinder artificiellement un fonds, les catalogueurs ont été conduits à repousser les limites chronologiques, par exemple jusqu’au xixe siècle pour le fonds de musiques de vaudevilles et de mélodrames de la bibliothèque municipale de Lille, et jusqu’au xxe siècle pour le fonds du Grand Casino de Vichy. L’opération a permis la publication de trente-six catalogues décrivant les fonds de musique notée conservés dans dix-huit régions, au sein de bibliothèques ou d’autres institutions telles que les musées, les conservatoires ou les théâtres. Après une longue phase de préparation et d’analyse des catalogues, le marché de rétroconversion a été lancé par la BnF en 2009, piloté pour sa partie opérationnelle par le département de la Coopération, et supervisé par le département de la Musique pour la coordination scientifique. La société Safig a fourni en un an et demi les fichiers en Unimarc des 34 000 notices résultant de l’opération, en assurant la reprise de l’ensemble des informations disponibles sous forme papier, y compris les renseignements complémentaires décrits dans les nombreux index. Les notices ont commencé à être intégrées au sein de la base Patrimoine, qui offre un lien hypertexte vers les fiches du RNBFD des nombreuses institutions concernées. Les notices bénéficieront à terme d’une visibilité plus importante par la création au sein du CCFr d’une interface spécifique consacrée à la musique notée, représentant la déclinaison nationale du Répertoire international des sources musicales (RISM)*. Cette interface interrogera simultanément les notices du département de la Musique de la BnF, qui poursuit ses opérations de rétroconversion, et les notices de la collection Patrimoine musical régional, enrichies des images des incipits musicaux numérisés lors de l’opération de conversion rétrospective. Les nouveaux catalogues de PMR en préparation seront intégrés au fur et à mesure, et la base sera alimentée également par les notices issues de la rétroconversion de fonds de musique notée n’ayant pas été recensés, à l’instar de la collection de partitions d’Albert Sarrazin conservée à la bibliothèque municipale de Moulins. X.B.

Incipit musical numérisé issu de la collection Patrimoine musical régional

Un accès fédéré aux collections de manuscrits des bibliothèques françaises Mise en ligne en 2008, l’interface Manuscrits du CCFr permet d’identifier et de localiser des centaines de milliers de documents conservés dans les bibliothèques françaises et dans de nombreuses autres institutions grâce à l’interrogation conjointe des trois bases suivantes : •  Le Catalogue général des manuscrits (CGM). Cette base est issue de la conversion rétrospective du Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques de France (CGMBPF), conversion réalisée sous la conduite de la BnF entre 2005 et 2008 7. Vaste projet éditorial qui a duré près d’un siècle et demi (de 1849 à 1993), le CGMBPF se compose de 106 tomes en 116 volumes et collationne les collections de manuscrits de plus de 500 établissements. Les 182 000 notices qu’il regroupe sont désormais accessibles à partir du CCFr, à l’exception, pour le moment, de celles des établissements relevant de l’enseignement supérieur et de la recherche, qui ont été versées dans Calames 8, le Catalogue en ligne des archives et des manuscrits de l’enseignement supérieur. L’informatisation du CGMBPF facilite largement sa consultation et sa mise à jour, les établissements détenteurs des fonds de manuscrits ayant la possibilité de corriger et d’enrichir les fichiers issus de la rétroconversion. Le groupe des « bonnes pratiques de l’EAD en bibliothèque 9 » livrera sous peu un ensemble de recommandations pour mettre à jour et enrichir le CGM en ligne de manière cohérente et efficace. •  BnF archives et manuscrits (BAM). Ce catalogue spécialisé de la BnF décrit les manuscrits et documents d’archives conservés aux départements des Manuscrits et des Arts du spectacle et à la bibliothèque de l’Arsenal. BAM s’enrichit au rythme de la rétroconversion progressive des catalogues imprimés des xixe et xxe siècles et du signalement des manuscrits nouvellement acquis par l’établissement. Ce catalogue est interrogeable via le CCFr depuis juin 2010. •  Palme, le Répertoire national des manuscrits littéraires français du xxe siècle 10. Réalisé entre 1995 et 2006, ce répertoire compte près de 122 000 notices qui décrivent les fonds de quelque 430 établissements. Les documents signalés sont regroupés par auteurs et selon un cadre de classement uniforme (œuvres, correspondance, papiers personnels). D’abord consultable sur BN-Opaline, l’ancien catalogue des collections spécialisées de la BnF, Palme a été réparti, comme le CGM, entre le CCFr et Calames. Les institutions présentes dans Palme offrent une large diver7.  Florent Palluault, « Le catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques de France : informatisation et avenir », BBF, 2009, no 1, p. 68-72. Disponible en ligne : http://bbf.enssib.fr/consulter/ bbf-2009-01-0068-010 8.  www.calames.abes.fr

*  Catherine Massip, « Les répertoires internationaux de musique », BBF, 2002, no 2, p. 81-84. Disponible en ligne : http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2002-02-0081-012

9.  www.bonnespratiques-ead.net 10.  Gérard Cohen, « Le répertoire national des manuscrits littéraires français du xxe  siècle », BBF, 2007, no 5, p. 72-77. Disponible en ligne : http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2007-05-0072-001

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Structure du Catalogue collectif de France

sité tant par leurs statuts que par l’ampleur de leurs collections. Si les bibliothèques publiques tiennent une place majeure au sein du répertoire, celui-ci signale également des manuscrits conservés par des services d’archives départementales ou communales, des musées, des bibliothèques privées, des sociétés savantes, des fondations ou encore des centres de recherche. L’interrogation de Calames à partir du CCFr constitue désormais un objectif prioritaire : elle permettra en effet d’effectuer des recherches, à partir d’une interface unique, sur l’ensemble quasi complet des collections de manuscrits signalées en France. Les trois bases Manuscrits du CCFr utilisent le format EAD. Ce format permet de structurer des données sur plusieurs niveaux : il s’avère donc particulièrement adapté à la description de fonds d’archives et de collections de documents manuscrits, dont il restitue fidèlement le plan de classement. Lorsqu’on accède à une « notice » de manuscrit sur le CCFr, ce plan apparaît à gauche de l’écran, sous la forme d’une arborescence que l’on peut faire défiler, développer ou replier. L’emploi de l’EAD facilite ainsi l’exploration des ensembles documentaires : il permet d’en saisir aisément la structure et incite à « rebondir » d’une notice à l’autre.

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Le RNBFD, un annuaire national recensant tous les gisements documentaires Le Répertoire national des bibliothèques et des fonds documentaires (RNBFD) a un double objectif : fournir des informations sur toutes les institutions conservant des documents signalés dans le CCFr, mais aussi et surtout constituer un annuaire national des institutions documentaires françaises. Il fournit des informations générales et scientifiques sur plus de 4 800 institutions et sur plus de 1 800 fonds documentaires, et propose ainsi une véritable cartographie documentaire nationale. Première base opérationnelle du CCFr, en ligne depuis 1998, le Répertoire est constitué de plusieurs sources : d’une part, les notices de bibliothèques fournies par des organismes extérieurs, comme le Répertoire des centres de ressources du Sudoc géré par l’Agence bibliographique de l’enseignement supérieur (Abes) ; d’autre part, les notices produites et mises à jour par l’équipe du RNBFD ; enfin les notices créées et actualisées par les établissements euxmêmes à l’aide de formulaires adaptés. Si la majorité des institutions présentes appartient au réseau des bibliothèques municipales ou universitaires, le nombre d’établissements spécialisés s’est fortement accru ces dernières années, avec l’intégration de nombreux centres de ressources liés à diverses institutions cultu-


Le Catalogue collectif de France, pour quoi faire ?

La nouvelle interface du Catalogue collectif de France

relles (bibliothèques des centres d’archives, des musées, des conservatoires), mais aussi d’institutions privées telles que bibliothèques des sociétés savantes, bibliothèques diocésaines, fondations ou centres de documentation spécialisés. Les fonds, quant à eux, se définissent comme « des ensembles cohérents de documents constitués autour d’un thème, d’un donateur, d’un support original… accessibles au lecteur dans leur globalité grâce à un outil (catalogue, inventaire, registre d’entrée) ou à une identification spécifique (rangement à part, cote spécifique) 11 ». Certains thèmes sont ainsi issus des spécificités locales et régionales (fonds culinaire et œnologique à Dijon, fonds tauromachie à Nîmes) ou liés à la spécialisation des établissements (dossiers d’artistes au Centre national de la danse de Pantin, fonds de livres de prix à l’Institut national de recherche pédagogique de Lyon). Décrits désormais dans un format proche de l’EAD, les fonds patrimoniaux peuvent être signalés quel que soit leur état de traitement, depuis les fonds non inventoriés jusqu’aux collections cataloguées ou numérisées. Des recensements régionaux systématiques ont déjà été intégrés au RNBFD (Nord-Pas-de-Calais, Franche-Comté) ; d’autres sont en cours (Rhône-Alpes, Poitou-Charentes…). L’accès aux interfaces de recherche a été simplifié dans le nouveau CCFr : une recherche globale (interrogeant tous 11.  Édith David et Véronique Mullon, « Recensement des fonds particuliers et des collections singulières : le Répertoire national des bibliothèques et centres de documentation du CCFr », BBF, 2007, no 4, p. 64-67. Disponible en ligne : http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2007-040064-010

les mots des notices de fonds ou de bibliothèques) est disponible dès la page d’accueil ; les autres formulaires ont été enrichis et offrent de nombreux critères d’interrogation, tant sur la localisation que sur les types d’institutions ou les types de services et de collections. Des recherches par sujets ou domaines sont également proposées pour les bibliothèques et les fonds, ainsi qu’une recherche cartographique.

Le prêt interbibliothèques (PIB) Le CCFr met gratuitement à la disposition des usagers/internautes et des bibliothèques un outil de prêt interbibliothèques (PIB). L’ensemble des bibliothèques participantes constitue un réseau de près de 200 bibliothèques publiques ou spécialisées. Les réseaux PIB et PEB (réseau de prêt entre bibliothèques universitaires et de recherche piloté par l’Abes) étant interconnectés, les demandes peuvent porter sur l’ensemble des collections conservées dans l’un et l’autre réseau. De ce fait, l’usager/ internaute peut demander le prêt ou la reproduction d’un document dans l’une quelconque des bibliothèques de ces deux réseaux. Pour garantir le bon déroulement des opérations, il doit avoir recours à une bibliothèque relais, dite bibliothèque de rattachement, faisant partie du réseau PIB. Il suit son dossier sur le site web du CCFr : acceptation et arrivée du document dans la bibliothèque de rattachement choisie, acceptation de la demande, refus, renvoi de la demande vers une autre bibliothèque, coût du service. Chaque bibliothèque détermine ses conditions particu-

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Les bibliothèques de la base Patrimoine en janvier 2011

lières de rattachement, de prêt, de reproduction. Elle suit et provoque la succession des opérations via une interface spécifique qui lui permet d’accepter les demandes des lecteurs ou de déclencher elle-même ses demandes.

Cohérence et liens dans le CCFr La richesse du CCFr ne tient pas seulement aux éléments qui le composent, mais désormais plus encore à la cohérence et aux liens qui existent entre eux. L’usager peut non seulement obtenir des informations sur une bibliothèque détentrice d’un document qui a retenu son attention, mais aussi avoir des détails sur l’histoire du fonds qui contient ce document, son état de traitement, sa composition ou, inversement, à partir d’une notice de bibliothèque, voir les notices de manuscrits présentes dans le CGM. ­L’accès simplifié à ces données grâce à des liens directs aussi bien sur les instances des manuscrits 12 que sur les notices de bibliothèques et de fonds ouvre la voie à une valorisation des contenus par les institutions partenaires qui sont libres de les réutiliser sur leurs sites 13.

12.  La liste des volumes du CGM en ligne sur le CCFr est accessible à l’adresse suivante : www.bonnespratiques-ead.net/sites/default/files/ structure_CGM_imprime.html 13.  Voir l’utilisation qui en est faite sur le site de l’Observatoire du patrimoine écrit en région (Oper) : www.patrimoineecrit.culture.gouv.­fr pour les bibliothèques, ou sur le site d’Eulalie, portail du livre et de la lecture en Nord-Pas-de-Calais pour les fonds : www.eulalie.fr/spip. php?article1755 (exemple des fonds d’Arras).

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Les résultats d’une enquête de satisfaction et d’usage mise en ligne au second semestre 2010 permettront de mesurer le chemin parcouru depuis cinq ans par le Catalogue collectif de France et de déterminer celui que ses usagers désirent lui voir emprunter. Des évolutions sont déjà programmées pour les années à venir 14, mais il ne fait nul doute que les changements actuels du paysage documentaire influeront également sur la feuille de route prévue 15.  Janvier 2011

14.  Il est possible d’être informé via une messagerie électronique de l’actualité du CCFr en s’abonnant à la lettre d’information à l’adresse suivante : webmasterccfr@bnf.fr 15.  Voir également les actes des 13es Journées des Pôles associés et de la coopération (Lille, 7-8 octobre 2010) : www.bnf.fr/fr/professionnels/ journees_poles_associes/a.13es_journees_poles_associes.html et l’article « Le Catalogue collectif de France aujourd’hui ? » dans le no 57 de la revue Chroniques de la BnF (janvier-mars 2011), disponible en ligne : www.bnf.fr/documents/chroniques57.pdf


La bibliothèque musicale peut-elle jouer sa partition à l’heure du MP3 ?

L Laurent Marty Université Paul Sabatier l.marty@biu-toulouse.fr Docteur en lettres, critique musical et conservateur des bibliothèques, Laurent Marty est actuellement responsable des ressources documentaires des bibliothèques de santé à l’université Paul Sabatier de Toulouse. Il est également membre associé de l’équipe de recherche Erelha (Lettres et histoire de l’art) de la faculté libre des lettres de Toulouse. En 2005, il publie aux éditions de l’Harmattan 1805, la création de Don Giovanni à l’Opéra de Paris, pour lequel il obtient le prix Adrien Gaussail de l’Académie des Sciences Inscriptions et Belles Lettres de Toulouse. En 2010, il contribue aux Actes du séminaire de l’équipe Littérature et herméneutique de l’université Toulouse 2, La Séduction. Donjuanismes Européens et littératures émergentes, avec un article sur « Don Giovanni et les femmes ».

e thrène sur la mort annoncée des bibliothèques musicales – en vrac désertées par le public, condamnées par la disparition des CD et le développement d’internet –, pour exagéré qu’il puisse paraître, marque bien la profonde inquiétude d’une profession qui se sent aujourd’hui menacée dans ses pratiques bien plus que dans son existence. Car le sort de ces espaces n’est pas tant lié aux supports qui les constituent qu’à l’idée qui les porte : la musique ne disparaîtra pas avec le disque compact, mais il semble par contre certain que le modèle de la discothèque a fait son temps. D’où une crise de fréquentation et une crise d’identité qui imposent un renouvellement profond de conception, une remise à plat des pratiques. Il est relativement simple de tirer ces conclusions de l’observation de l’état actuel de la musique en bibliothèque ; il est sans doute plus difficile d’imaginer une nouvelle architecture intellectuelle des collections et des services liés. Au-delà des manuels pratiques ou des retours d’expérience, ce texte voudrait poser les bases d’une méthodologie permettant d’appréhender la dimension intellectuelle de la mise en espace de la musique, en replaçant cette question dans une perspective dépassant les seules bibliothèques. Car, penser la musique en bibliothèque, c’est, avant tout, s’interroger sur les différences de représentation, d’attente et de vision de cet art qui séparent public et professionnels. Ces distorsions, ancrées dans nos habitudes, imprègnent la conception même de nos collections et pourraient, si nous n’y prenons garde, creuser un fossé avec nos usagers. Conscientes, analysées, travaillées, ces frictions entre deux horizons d’attente différents mais jamais irréconciliables peuvent, au contraire, faire naître un dialogue contrasté et fructueux.

Pour une herméneutique des espaces Les outils intellectuels ne manquent pourtant pas. Ainsi, le recours aux disciplines d’analyse, a priori plus purement littéraires, peut apporter un éclairage complémentaire à l’approche d’une collection en permettant, non de dégager une théorie générale des systèmes signifiants qui constituent une bibliothèque musicale, mais plutôt d’interroger ces lieux, de « faire parler les signes et de découvrir leurs sens » pour reprendre l’expression de Michel Foucault 1. Rien de si étonnant à cela : de façon plus ou moins consciente, toute collection est mise en forme d’un savoir par son organisation spatiale et architecturale. Renversant la phrase de Michel de Certeau, « tout récit est une pratique de l’espace 2 », on pourrait dire que toute mise en forme de l’espace, et particulièrement

1.  Michel Foucault, Les mots et les choses, Paris, Gallimard, 1966, p. 44-45. 2.  Michel de Certeau, L’invention du quotidien. 1. Arts de faire, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais » 1990, p. 171.

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de l’espace culturel, est un récit, une fiction racontée par le bibliothécaire à son public – parfois à lui-même. Quoi de plus normal, alors, que l’organisation d’une matière, musique ou autre, dans une bibliothèque, en tant que discours, appelle une approche herméneutique. Comme pour toute écriture, on peut étudier le procès d’une collection, sa représentation, les relations qu’elle noue avec le lecteur et celui-ci avec son auteur – le bibliothécaire. Obéissant à la définition de Paul Ricœur, « la tâche de l’herméneutique [est] de reconstruire l’ensemble des opérations par lesquelles une œuvre s’enlève sur le fond opaque du vivre, de l’agir et du souffrir, pour être donné par un auteur à un lecteur qui la reçoit et ainsi change son agir 3 ». Il s’agit ici de placer l’interaction entre collection, bibliothécaire et lecteur au cœur de l’analyse, puis de construire un sens autour de cette lecture, dialogue entre une nouvelle forme de l’intentio auctoris, le bibliothécaire organisant sa collection dans l’espace défini par l’architecte, et intentio lectoris, la lecture du public. Lecture qui doit prendre en compte, au-delà du signe, son sens, immanent à la situation de communication dans laquelle il a été produit mais également à celui qui l’interprète ; cette conscience de l’interprétant est en effet primordiale pour garder à l’esprit la valeur symbolique donnée au signe comme élément de la culture. La définition même d’une bibliothèque comme discours intimement lié au moment et à la civilisation qui l’ont fait naître paraît d’autant plus valide que l’on considère un art vivant fortement enraciné dans la culture occidentale – rien de plus ethnocentriste qu’une collection musicale de bibliothèque, comme le montre la part souvent congrue des « musiques du monde » (comme si l’Occident n’était pas partie de ce monde-là !). Il s’agit donc de considérer la réception de l’espace de la collection en l’inscrivant dans un « horizon d’attente » à la fois en continuité et en rupture de l’environnement culturel, historique et idéologique du public et des bibliothécaires, pour reprendre la terminologie de Hans Robert Jauss.

Musique et espace Trois espaces Il est certain que si l’architecture, comme l’a écrit Daniel Payot, doit exprimer, en leur donnant une forme visible et « parlante », les significations « abstraites », voire métaphysiques, qui s’y trouvent affirmées 4, ce problème se pose de façon encore plus cruciale lorsqu’il s’agit d’aménager des espaces spécialisés dans une discipline artistique. D’autant qu’il nous faut considérer que toute matière n’existe pas seulement par elle-même, dans sa réception

immédiate, mais également dans son interprétation culturelle et le rapport d’altérité qui se noue avec le lecteur. Un département de bibliothèque, quel que soit le domaine concerné, renferme alors en lui trois espaces distincts : •  l’espace conçu par l’architecte, habité par le rangement voulu par les bibliothécaires, extérieur au lecteur et qui dessine un parcours dans la discipline : « l’architecture ne dicte pas les comportements, elle les influence. La médiathèque est toujours plus efficace quand elle assume et transfigure les richesses qu’elle accueille 5 » ; •  l’espace propre de la discipline, la représentation visuelle culturelle commune d’une matière, son déroulement dans l’espace en fonction de son organisation, de ses rapports aux autres domaines du savoir ; •  l’espace intérieur du lecteur, sa propre conception dans l’espace de la discipline, reflet de ses expériences, de son savoir, de sa personnalité, de ses attentes. Il ne faut pas oublier que c’est bien le lecteur, in fine, qui sera le récepteur du discours de la collection, qui imposera sa lecture, lui donnera son sens, né du jeu des rapports entre ces trois espaces, leur harmonie et leurs dissonances. Un espace public de savoir doit donc à la fois répondre à un topoi – le lieu commun d’une vision partagée favorisant l’appropriation par le lecteur –, obéir aux lois spécifiques de la matière – en ce sens il ne saurait y avoir de réponse unique à cette question en fonction des cultures et des matières –, puis déranger ces repères selon un plan conscient du bibliothécaire pour pousser à la découverte, en exaltant le sentiment d’une rupture, une altérité féconde – l’empreinte du bibliothécaire. Ainsi, malgré cette conscience d’une nécessaire part de création, il faut accepter que le sens ultime donné à l’espace échappe à son concepteur et revienne aux lecteurs – il sera donc multiple, imprévisible, peut-être décevant car sans rapport avec nos attentes secrètes ; ce sera alors la preuve d’une parfaite appropriation du lieu et, donc, de son succès. Pour ajouter encore à la complexité, on peut remarquer que les rapports d’espace entre usagers et musique se déclinent selon plusieurs modalités : •  espace public de la performance, pour reprendre un terme de linguistique, c’est-à-dire le moment où l’artiste joue, énonce la musique ; •  espace public de l’écoute partagée en concert ; •  espace intime de l’écoute pour soi. Cette dimension d’intimité, qui appartient aussi à la pratique de la lecture, se pose de façon très aiguë dans l’audition de la musique et ne peut être négligée, sous peine d’aboutir à ce que Michel de Certeau déplorait en parlant de la Bibliothèque publique d’information (BPI) : « Ce qui manque, c’est du secret, c’est de l’ombre, de l’invisible et donc aussi la séduction qu’instaure le caché  6. »

3.  Paul Ricœur,Temps et récit, Paris, Éditions du Seuil, 1983, p. 106-107. 4.  Daniel Payot, « La bibliothèque comme espace architectural », in : Anne-Marie Bertrand, Anne Kupiec avec la collaboration de Joseph Belmont, Michel Melot, Daniel Payot, Ouvrages et volumes : architecture et bibliothèques, Paris, Éditions du Cercle de la librairie, 1997, p. 17.

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5.  Jean-François Pousse, « Vers le client roi ? », Techniques et architectures, juin-juillet 2001, p. 28. 6.  Michel de Certeau, « Le sabbat encyclopédique du voir », Esprit, février 1987.


La bibliothèque musicale peut-elle jouer sa partition à l’heure du MP3 ?

La cohabitation de ces différents publics et de ces multiples paramètres doit aboutir, peut-être plus qu’à un espace indifférencié, à une superposition possible des niveaux de lectures selon la culture de chacun – profane, amateur, ou initié – et ses usages. Enfin, il est évident qu’un espace musique ne doit pas ressembler, dans son organisation, à un département littérature ou peinture, qui auront eux-mêmes leurs singularités. Or, aujourd’hui, la même pensée, ou à peu près, préside à l’aménagement de tous les espaces de la bibliothèque.

La musique comme espace La musique obéit à ses propres espaces, elle est architecture. Mélodie, harmonie, rythme et formes se déploient dans différentes directions : horizontalité, verticalité, profondeur du temps. Ce rapport au temps, la construction de son déroulement, est primordial tant il structure l’approche occidentale de la musique. C’est à ce propos que le compositeur Iannis Xenakis, architecte de formation et assistant de Le Corbusier, a pu déduire des formes de la musique un « édifice musical général » qu’il rapproche de la construction architecturale dans l’espace et qu’il scinde en deux parties selon ses rapports au temps : « a)  ce qui appartient au temps, ce qui est une application d’êtres ou de structures à la structure d’ordre du temps ; b)  ce qui est indépendant du devenir temporel. Donc deux catégories : en-temps et hors-temps. Dans la catégorie hors-temps sont incluses les durées et les constructions (relations et opérations) qui ont trait aux éléments (points, distances, fonctions, etc.) qui appartiennent à et qui peuvent s’exprimer sur l’axe du temps 7. » Ainsi, pour Xenakis, les fonctions tonales de la musique occidentale sont une expression des architectures entemps, un jeu de construction dont les structures les plus courantes (forme-sonate, aria…) sont basées sur la symétrie des parties, une répétition variée des motifs, une progressivité de déroulement fondée à la fois sur la relation motivique et tonale et les oppositions dramatiques. Le discours musical a donc un caractère architectural certain, la forme rend la distance, et l’élaboration des motifs leur articulation et leurs symétries. La construction polyphonique obéit à un déploiement dans l’espace différent et qui a d’ailleurs changé au fil du temps, la primauté passant à la Renaissance de la tessiture intermédiaire, le ténor – littéralement « celui qui porte », qui soutient le contrepoint, auquel est confié le cantus firmus  –, au superius, le dessus, appelé même tout simplement cantus au xve siècle, la partie de soprano. Toute polyphonie est donc un jeu d’opposition et de complémentarité entre le bas et le haut où, culturellement et de façon moderne, le haut domine – caractère que la monodie a fortement accentué.

7.  Iannis Xenakis, Musique et architecture, Tournai, Casterman, 1971, p. 81-82.

L’harmonie, au contraire, se déplace toujours du bas vers le haut, c’est le sens de lecture normal d’un système, inverse donc de celui de la lecture d’un texte même si chaque ligne d’une partition se lit ensuite de bas en haut. Contrepoint et harmonie, cependant, ne s’excluent pas, ils sont simplement deux facettes de l’écriture musicale, une relation complexe entre deux dimensions, auxquelles la structure d’ensemble, elle, donne sa profondeur. Existe par ailleurs une architecture culturelle de la musique occidentale, c’est-à-dire une forme de hiérarchie des rapports entre les supports et la construction de son approche. Pour résumer, et sachant que la musique occidentale est depuis plusieurs siècles un art écrit, par opposition à la plupart des musiques traditionnelles – de tradition orale – ou du jazz – musique improvisée –, on peut dire que l’interprétation est la rencontre entre une partition et un savoir, et l’enregistrement une simple fixation technique accessoire de cet instant éphémère. Il paraît donc logique qu’une collection de musique en bibliothèque retrouve cette connexion logique entre texte et savoir historique, qui construit et nourrit l’approche artistique dont le disque n’est, au fond, qu’un épiphénomène technologique. Cette dimension à la fois d’architecture structurelle, interne, et d’architecture culturelle modèle profondément notre perception dans l’espace de la musique, selon le principe de ce que Jean-Yves Bosseur nomme équivalences structurelles. Au bibliothécaire de s’interroger sur la possibilité d’en proposer une illustration dans l’organisation de sa collection.

Musique et mise en scène du savoir La collection comme discours De même qu’une exposition est une forme en soi de communication et d’expression culturelle, une collection de bibliothèque et son rangement communiquent quelque chose à la fois de la matière et de la culture du concepteur, au travers du prisme de la subjectivité du visiteur. En ce sens, la collection est la projection d’une identité culturelle à la fois commune et individuelle. Commune, car c’est là que s’affirme l’image d’une communauté. Individuelle puisque, comme tout discours, il opère dans un champ particulier, ici plus culturel que réellement linguistique, et devient le jeu d’une appropriation, d’une forme de contrat – on renvoie ici à l’analyse d’Émile Benveniste 8. Une collection musicale n’est pas qu’un réservoir de disques et de livres, plus rarement de partitions, plus ou moins commodément agencé. Elle est également exposition d’un savoir spécifique qui doit obéir à sa scénographie propre et une traduction dans l’espace du message qu’il porte. La mission de cette scénographie est complexe : à la fois exposer à sa façon l’essence de la matière musique, satisfaire les nécessités d’un rangement clair des documents,

8.  Émile Benveniste, Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard, 1966, vol. 1, p. 251-266.

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mais également proposer un parcours vers la connaissance, dégager une forme de pédagogie invisible, susciter une envie, déranger peut-être les schémas préconçus. Il ne s’agit pas seulement d’accueillir, mais également de créer une atmosphère propice à la découverte. La muséographie, mieux l’expographie, aurait sans doute en ce domaine beaucoup de choses à apprendre aux bibliothécaires. Alors qu’il est courant que les musées fassent appel à des metteurs en scène de théâtre pour concevoir le cadre d’une exposition, temporaire ou permanente, de telles initiatives semblent encore rares en bibliothèque. La définition de la mise en espace de la collection comme discours et récit rejoint la définition du récit selon Michel de Certeau : « Là où la carte découpe, le récit traverse. Il est “diégèse” dit le grec pour désigner la narration : il instaure une marche (il “guide”) et il passe à travers (il “transgresse”). L’espace d’opération qu’il foule est fait de mouvements : il est topologique, relatif aux déformations de figures et non topique, définisseur de lieux 9. » La collection, comme le récit, guide mais n’est pas fixe ; elle est moins une carte du savoir que la double lecture d’un savoir par le concepteur d’espace puis l’usager. Récit d’une altérité, d’une transgression du lieu, ce que Michel de Certeau appelle sa délinquance, contradiction entre la description d’un espace et ses différentes lectures qui en rendent impossible toute délimitation. Michel Melot avait sans doute raison de voir dans la spécialisation des bibliothèques musicales en discothèques un obstacle majeur à une véritable réflexion sur la mise en valeur de la musique : « D’une certaine façon, le succès des sections de disques dans les bibliothèques publiques a été et demeure un frein au développement de sections musicales, alors qu’il devrait en être le noyau. La spécialisation de “discothécaire” a été souvent conçue, devant la demande massive du public, comme un métier autosuffisant, exclusif des autres pratiques musicales. Le discothécaire ainsi formé se trouve souvent dans l’incapacité de gérer un fonds de musique imprimée, confinant ainsi l’offre musicale de sa bibliothèque dans la musique enregistrée 10. » Il serait pourtant exaltant de concevoir une collection de musique comme un récit du savoir, une activité créatrice en soi. Il faut pour cela accepter que ce savoir évolue, que son usage, sa lecture ne puissent être figés ; accepter que sa topologie évolue, se métamorphose, que ses frontières soient changeantes et ne puissent se définir que par leur mouvement même. Un art n’est jamais immobile, son discours ne peut l’être.

L’écriture du discours Il ne suffit pas de remplir les attentes, plus ou moins avouées, des fréquentants, d’harmoniser offre et demande, il faut aussi permettre aux désirs latents, non exprimés, de surgir, en proposant des associations inédites, en obligeant à sortir des sentiers trop bien balisés. La friction est nécessaire : elle dérange le lieu commun et pousse l’usager à découvrir de nouveaux horizons. Le discours de l’espace est une création, construction d’une altérité. Tout comme l’écriture littéraire, en effet, l’écriture de la collection est un jeu entre scripteur et récepteur, sur leurs attentes et leurs représentations réciproques, une quête créatrice de sens et de signification. En ce sens, la gestion des espaces, le mobilier, la signalétique, l’éclairage, la décoration, ne doivent pas seulement être vus dans une approche pratique, mais également comme des éléments actifs de la scénographie et de la découverte, conduisant à une définition de la collection comme une « promenade dans le savoir » pour reprendre les mots de Bruno Carbone, directeur de la bibliothèque municipale de La Rochelle 11, cheminement qui doit prédisposer au passage à l’acte, en suggérer une infinité de perspectives. Les outils scripturaux que le bibliothécaire tient à sa disposition, couleurs, lettrages des panneaux, mobilier, espace et perspective, liens et rapprochements, doivent permettre de sortir d’une conception rigide de la classification pour restituer sa profondeur et sa vie à une matière qui, par essence, échappe à toute hiérarchie. La musique de Bach, toute pleine des rythmes populaires de son temps, est-elle, en soi, d’essence moins populaire que le jazz contemporain ? On oublie trop souvent qu’une grande partie du catalogue de Mozart est consacrée à des danses – il fournissait la musique des grands bals de la cour impériale. À rebours, les essais de musique concrète de Björk sont-ils à ce point moins savants que les pièces d’Henri Schaeffer pour être classés au rayon « pop » ? La dimension historique, par contre, donne une profondeur nécessaire à la connaissance de l’art – profondeur et non hiérarchie verticale. Se pose, au travers de cette question d’écriture de la collection, l’inévitable problème de la tension entre mission de découverte et tentation encyclopédique : trop peu de documents et la bibliothèque ne remplit pas sa fonction, trop et ce n’est plus qu’un cimetière décourageant toute tentative d’exploration. L’écriture comme mise en scène doit donner vie à cette matière figée des documents. Comme le rappelle Anne-Marie Bertrand : « Le découpage du savoir n’est qu’une des difficultés auxquelles se heurte la mise en espace des collections dans la bibliothèque. Les deux difficultés essentielles sont sans doute aujourd’hui la question de la hiérarchisation du savoir et celle de la circulation dans ce savoir spécialisé : comment résoudre la contradiction entre l’exercice d’intelligibilité (l’organisation des collections) auquel procède le bibliothé-

9.  Michel de Certeau, L’invention du quotidien, op. cit., p. 189. 10.  Conseil supérieur des bibliothèques, Rapport du Président pour l’année 1995, Paris, Association du Conseil supérieur des bibliothèques, 1996. En ligne : http://enssibal.enssib.fr/autres-sites/csb/rapport95/csbrapp95integral.html#7.raisons

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11.  Bruno Carbone, « De l’esprit des collections », BBF, 1995, no 3, p. 33. En ligne : http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-1995-03-0027-004.


La bibliothèque musicale peut-elle jouer sa partition à l’heure du MP3 ?

caire et le travail du lecteur (du public à l’œuvre) qui s’approprie le savoir en s’y promenant librement 12. » Mobilier déplaçable, espaces ouverts et modulables, doivent rendre compte de cette dimension vivante de l’art musical, par une écriture du lieu en perpétuel devenir. Il est alors logique que la mise en espace des collections change au fil du temps pour amener de nouvelles découvertes, proposer régulièrement de nouveaux parcours, mais aussi en fonction des fluctuations de sa définition et des délimitations de sa culture.

Internet, espace dans l’espace Internet et la musique numérique et immatérielle ne mettent pas en soi en danger la bibliothèque de musique. Plus que la suppression du support, sans doute irréversible mais encore prématurée, l’informatique inaugure une nouvelle conception du rapport entre musique et public, de nouveaux usages, une nouvelle géographie intime de la musique. La discothèque de prêt dans sa conformation actuelle vit sans aucun doute ses derniers instants, même s’il importe d’être prudent – le MP3 apparaît plus comme une pratique cumulative qu’un remplacement, les enquêtes montrent le fort attachement des internautes au support disque. Internet doit être le prolongement de l’espace de la bibliothèque en proposant un espace virtuel échappant à toute contrainte matérielle, ouvert à l’infini. La bibliothèque virtuelle permet d’imaginer, sans aucune espèce de contrainte physique, toutes les architectures intellectuelles, tous les degrés d’organisation et de structuration. Guider le lecteur, ou le laisser libre d’enrichir sa visite selon ses propres modalités – espace ouvert, permettant toutes les intertextualités. Surtout, les outils de personnalisation permettent à chacun de construire son propre espace, de constituer son propre horizon. Le bibliothécaire doit alors permettre toutes ces liaisons, pour guider sans contraindre, permettre à chacun de construire son propre discours en fonction de ses goûts, de sa culture, de ses attentes. Il est tout à fait possible de concevoir, par exemple, que la page rattachée à la Symphonie n o 5 de Beethoven contienne à la fois un bref historique, la partition, des liens vers d’autres œuvres du compositeur, des œuvres d’autres compositeurs de l’époque, mais également des vers de poètes l’ayant influencé (Goethe, Schiller) ou des représentations de peintres contemporains (Friedrich). Bibliothèque idéale, espace sans limites permettant tous les recoupements, toutes les lectures : dossiers thématisés, conseils d’audition, de lecture, internet permet toutes les constructions/déconstructions, mais nous oblige encore plus qu’une bibliothèque physique à abandonner l’espace de l’écriture des collections à nos lecteurs.

12.  Anne-Marie Bertrand et Anne Kupiec, Ouvrages et volumes : architecture et bibliothèques, Paris, Éditions du Cercle de la librairie, 1997, p. 175.

Conclusion La crise actuelle a ceci d’intéressant qu’elle met crûment en lumière la curieuse contradiction à l’origine de la naissance des discothèques de prêt. Art du vivre ensemble, du partage, de l’acceptation de l’autre, la musique s’est construite sur un champ lexical qui rend compte de sa dimension éminemment sociale : la symphonie, du grec συμφωνία, signifie tout autant l’harmonie entre les personnes qu’entre les sons ; de même, que l’on fasse remonter son étymologie au latin chrétien concertare, « agir ensemble, agir dans un but commun », ou au latin classique conserere, « réunir, joindre », le mot concerto signifiera toujours dialogue 13. La musique est, dans son essence, un art pluridisciplinaire (mélange de culture historique, d’analyse et de technique), qui aboutit à une expérience vivante et éphémère (le moment où elle se crée, où elle s’interprète) collective (née le plus souvent d’un groupe, d’un orchestre, d’un ensemble) et à destination d’un public plus ou moins nombreux, du salon à la salle de concert. La bibliothèque, en totale contradiction avec cette démarche, a plaqué sur cet art le principe de la lecture, silencieuse, intime, et a, par là même, favorisé le transfert vers les technologies qui facilitent cette personnalisation (téléchargement sur lecteur MP3). La bibliothèque musicale, en se focalisant sur une approche uniquement passive, fait fuir son propre public alors même que la pratique musicale amateur ne cesse de s’accroître, et avec elle un public potentiel. Il est ainsi particulièrement révélateur de voir à quelles difficultés se heurte le simple fait de diffuser de la musique en bibliothèque ou de favoriser le passage à l’acte des usagers en mettant des instruments à leur disposition. Bruyant, gênant, à l’encontre de tous les usages établis. La musique serait-elle définitivement persona non grata en bibliothèque, nuisance indésirable ? C’est qu’elle échappe par sa nature à l’enfermement des bibliothèques, à la rationalisation apaisante des classifications. Ne nous étonnons pas de la déshérence actuelle du public des bibliothèques musicales. Leur conception même, enfermée dans la logique de support et sans liens avec les autres disciplines, en est la cause principale. La différence évidente de conception de la musique entre bibliothèque de lecture publique et bibliothèque spécialisée est sur ce point éclairante quant au décalage existant entre une démarche active et pratique qui, même en amateur, gagne aujourd’hui du terrain, et une approche passive qui semble marquer le pas. La question de la suppression pure et simple des phonogrammes, de la numérisation des supports, ne changera rien à ce problème fondamental. Il est urgent de repenser le modèle même d’un espace qui s’essouffle, son accès, son ouverture, son rangement, pour aboutir à une véritable représentation de la musique aujourd’hui.

13. A. C. Keys, « The Etymology of Concerto », Italica, vol. 48, no 4, 1971, p. 446-462.

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Naissent ainsi plusieurs axes de réflexion : l’organisation spatiale très rigide des sections musique ne peut rendre la complexité et la vie de cet art ; la trop faible part laissée à la pratique et à l’étude est à rebours des tendances actuelles qui voient l’éclatement de la pratique amateur et l’envie de plus en plus grande d’être acteur de son propre savoir et de sa formation. Les bibliothécaires, modernes dragons, dorment sur leurs trésors entassés et éprouvent quelques difficultés à en faciliter l’accès pour le simple mortel, perdu dans la masse. Reste à se poser la question fondamentale : à qui s’adresse la bibliothèque musicale ? Impossible péréquation d’intéresser à la fois les connaisseurs – qui recherchent une référence précise – et le néophyte qui vient simplement découvrir un domaine qu’il ignore. Sans perdre de vue, comme l’écrit encore Jacqueline Gascuel, que : « Beaucoup plus qu’une institution […], la bibliothèque est un espace où s’inscrit un certain nombre de démarches intellectuelles ; un espace doué d’un étrange pouvoir sur ces démarches dont il va marquer le contenu et le rythme, cerner les limites 14. » Internet a changé pour toujours notre rapport au savoir. Il nous paraît parfaitement naturel de disposer au même moment et au même endroit de toutes les ressources qui nous intéressent. Sur ce modèle et face aux nouvelles attentes qu’il a fait naître, nous pouvons rendre sa richesse à l’univers musical en mettant en pratique cette

14.  Jacqueline Gascuel, Un espace pour le livre. Guide à l’intention de tous ceux qui construisent, aménagent ou rénovent une bibliothèque, Paris, Éditions du Cercle de la librairie, nouvelle édition, 1993, p. 17.

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logique du multimédia, qui n’est pas tant la réunion de différents supports au même endroit que la logique des liens qui restituent à la matière sa profondeur. Reste à inventer un lieu qui institue un rapport fertile à la musique, à la fois illustration de son contenu, discours du savoir et de la pratique, confrontation des formes et des expressions, et qui sache dialoguer avec son visiteur. Favoriser une approche plus active non seulement de la musique, mais aussi de la culture dans laquelle elle s’insère, remettre la musique, son architecture et la complexité de ses rapports à l’espace, au centre de la bibliothèque musicale, c’est accepter que, tout comme l’art qu’elle met en valeur, la bibliothèque soit un lieu vivant, changeant, offrant des espaces mobiles pour en épouser toutes les variations. La bibliothèque doit apparaître comme un lieu plus facile à investir, moins codé, espace stimulant de découverte et d’échange, d’apprentissage libre. Pour cela, il serait sans doute primordial de laisser une place à l’apprentissage de la musique en autodidaxie, car le mélomane actuel, et c’est la plus grande leçon d’internet, veut instituer un rapport actif et interactif avec sa matière. Il ne s’agit nullement de prétendre remplacer une école de musique – remarquons cependant que les espaces dédiés à l’apprentissage des langues sont courants, sans que l’on ait jamais prétendu que les bibliothèques entendaient pour autant remplacer les écoles de langue. La mise en espace de la musique doit donc à la fois laisser à chacun la possibilité de se perdre et de se découvrir, en permettant, de manière non injonctive, un cheminement vers le savoir. Tâche difficile. Un vrai roman, en somme.  Janvier 2010


Le libre accès consolidé en 2010 – Nice, Metz, Paris et ailleurs Joachim Schöpfel et Hélène Prost

Les politiques de site : 40e Congrès de l’adbu Yves Desrichard

Bibliothécaires et jeunes publics face au numérique Nicolas Beudon

Signalement, numérisation et valorisation : 13es Journées des pôles associés et de la coopération Jean-Jacques Vandewalle

Les 2es Assises de la lecture publique en Martinique ou « lire le monde comme un grand livre » Marie-Françoise Bernabe et Jean-Philippe Accart

Deuxième colloque bilatéral franco-tunisien des sciences de l’information et de la communication Natacha Romma


Le libre accès consolidé en 2010 – Nice, Metz, Paris et ailleurs

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010 a été une année de consolidation pour le libre accès en France, et le mouvement a confirmé sa place au cœur de la communication scientifique. Les journées d’études de Couperin en avril 2009, à la Bibliothèque interuniversitaire de médecine, et la conférence Berlin 7 en décembre 2009, à la Sorbonne, avaient témoigné du dynamisme et de la vigueur des initiatives françaises, notamment dans les sciences humaines et sociales. 2010 a transformé l’essai. Cette année riche en événements 1 fut aussi marquée d’une première réflexion sur le chemin parcouru et sur les enjeux à venir. L’analyse des colloques et journées d’études à Nice, Metz et Paris dégage trois points à l’ordre du jour du libre accès à l’information scientifique et technique (IST) en France : la stratégie politique à Nice, où le campus universitaire se mobilise pour une reprise de la fonction éditoriale, l’approche service à Metz avec la mise en place d’une archive institutionnelle pour et avec les chercheurs, et le projet institutionnel à Paris par l’optimisation d’une archive institutionnelle puissante et exhaustive en cohabitation avec la chaîne éditoriale des revues. Les trois événements avaient également en toile de fond la question de l’environnement légal et juridique de ce mouvement.

« Penser global, agir local » Quelle riposte locale aux défis de l’édition scientifique ? Comment mobiliser le campus autour d’un projet de libre accès pour développer la fonction éditoriale ? L’université Nice Sophia Antipolis a

1.  Le lecteur trouvera d’autres informations sur les sites de veille : •  Libre accès à l’IST : http://openaccess.inist.fr •  Les archives ouvertes : www.couperin.org/ archivesouvertes •  Libre accès à la communication scientifique : http://open-access.infodocs.eu •  La boussole : http://blplaboussole.wordpress.com

organisé les 29 et 30 mars 2010 un colloque 2 autour de la diffusion de la production scientifique, pour « confronter les pratiques et les expériences en cours dans la communauté académique, afin de dégager les enjeux, la prospective et des pistes d’action ». Le colloque a suscité beaucoup d’intérêt et a réussi le pari d’un forum, au risque de mettre à nu les divergences et contradictions des quelque 140 professionnels, chercheurs et éditeurs. Agir oui, mais comment, et pourquoi ? Avec, sans, contre les éditeurs ? Le partenariat entre bibliothécaires et enseignants-chercheurs est indispensable. Là où des enseignants et chercheurs sont à l’origine du projet et le soutiennent, le succès est au rendezvous. La numérisation et la mise en ligne du patrimoine scientifique des universités est l’un des projets fédérateurs du libre accès. Cependant, de tels projets ne sont pas faciles à mettre en place, sont parfois mal financés et peu coordonnés, avec des objectifs et modalités contradictoires. Faut-il développer de nouvelles compétences sur le campus ou sous-traiter ? Alimenter une grande bibliothèque numérique ? Créer une archive institutionnelle ? L’administration veut surtout un outil d’évaluation. Les documentalistes souhaitent disposer d’un réservoir pour la diffusion et la préservation des collections et de la production scientifique ; ils cherchent parfois aussi un nouveau rôle. Quant à la communauté scientifique, elle n’est pas toujours au courant, ne voit pas nécessairement l’intérêt, s’interroge sur la légalité du dépôt d’une publication. Trois exemples réussis et pourtant divergents ont été cités : la collection de revues libres Revel@Nice 3 de l’université de Nice, OATAO 4 de Toulouse et Spire 5 de Sciences-Po Paris. Le même modèle

ne convient pas nécessairement à tous les domaines scientifiques [1]. À Nice, les sciences humaines et sociales ont occupé le devant de la scène, avec les trois acteurs « historiques », le Cléo 6 du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), Persée 7 du ministère de l’Éducation nationale et de la Recherche (MENR) et Cairn.info 8, projet privé. Mais quand on compare leurs réalisations en sciences humaines et sociales avec l’offre des éditeurs commerciaux davantage centrée sur les sciences, technologies et la médecine, on se rend compte qu’il s’agit d’une niche – intéressante, riche, mais marginale. Peut-on par ailleurs les considérer comme « initiatives locales », peuventils réellement servir de modèle pour des projets fédérateurs sur le terrain ? Cléo et Persée sont des projets d’envergure nationale, Cairn.info est une plate-forme privée au service des éditeurs publics ou privés. En plus, Cléo se développe à l’international et lance un nouveau modèle économique, avec des services à valeur ajoutée payants. Ce choix, lié sans doute à la baisse des subventions de la part des tutelles (CNRS, École des hautes études en sciences sociales, universités), correspond à la stratégie des éditeurs du secteur privé qui, eux, mettent l’accent sur la valeur ajoutée et expérimentent plusieurs modèles économiques, le paiement par l’auteur ou son institution 9, les revues hybrides et complètement « libres », ou encore les licences nationales. Le web comme espace public et bien commun (Pierre Mounier) a déclenché un vif débat. La communication directe, l’interactivité et le partage sont entrés dans les mœurs des chercheurs [2]. Blogs, wikis, etc., sont devenus une source d’information, en complément

6.  http://cleo.cnrs.fr 2.  http://bibliotheque.unice.fr/jahia/Jahia/site/ bibliotheque/pid/13645 3.  http://revel.unice.fr/ 4.  http://oatao.univ-toulouse.fr 5.  http://spire.sciences-po.fr/web/

7.  www.persee.fr/web/guest/home 8.  www.cairn.info 9.  Cf. contrat entre Springer et la Max-PlanckGesellschaft : www.couperin.org/archivesouvertes/ spip.php?article91

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d’autres vecteurs, avec un impact assez limité à ce jour.

« Publier et être lu » Promouvoir le libre accès, convaincre les chercheurs qu’« avec un minimum d’effort, ils en retireront un maximum de bénéfices » (Annaïg Mahé), fédérer la communauté : c’est indispensable pour le succès d’un projet, et c’était l’objectif des organisateurs 10 de la journée d’étude qui a réuni 120 chercheurs, doctorants, étudiants et professionnels à l’Arsenal de Metz, le 21 septembre 2010 11. Les quatre universités lorraines 12 veulent lancer une plateforme pour les thèses qui, quoique liée au dispositif national des thèses électroniques Star 13, pourrait évoluer vers une archive institutionnelle lorraine. Le modèle pourrait être celui présenté par l’université de Liège (ULg) avec ses deux archives ouvertes, BICTEL/e 14, le serveur des thèses de doctorat dont le dépôt est obligatoire (450 thèses à ce jour, dont deux tiers avec texte intégral), et surtout ORBi 15. Le dépôt dans ORBi – en moyenne, 75 références par jour – est sous-tendu par une politique forte selon laquelle toutes les publications de tous les auteurs de l’université de Liège depuis 2002 doivent être déposées dans ORBi dans le respect des droits de chaque acteur. Seules les références présentes sur ORBi seront prises en compte dans tout processus d’évaluation de dossier. L’archive compte plus de 50 000 références de 4 652 auteurs différents et reliées au texte intégral pour 60 %, mais dont la moitié reste en accès restreint. Le succès de cette politique s’explique par la responsabilisation de l’auteur, placé au centre du processus de publication et qui bénéficie de nombreux services à 10.  Les services communs de documentation lorrains, Médial Nancy et l’Urfist de Strasbourg. 11.  http://openaccess.univ-lorraine.fr/spip. php?article1 12.  Henri Poincaré (Nancy), Nancy 2, Institut national polytechnique de Lorraine, Paul Verlaine (Metz). 13.  Voir dans le BBF, 2011, no 1, « Star : au-delà d’une application » par Marianne Giloux (dans l’article « Valorisation de la production académique : collecte, conservation, diffusion »), p. 30-31. En ligne : http://bbf.enssib.fr/consulter/

valeur ajoutée 16. Le résultat est là : ORBi se positionne au 35e rang mondial sur 988 dans le Ranking Web of World Repositories 17 en juillet 2010, avec en moyenne 800 téléchargements par jour. Liège propose également à ses chercheurs un Portail de publication de périodiques scientifiques (PoPuPS)18 qui permet d’éditer et de diffuser leurs revues en libre accès. La plateforme contient actuellement 13 revues avec 4 000 articles. Elle enregistre en moyenne 400 consultations par jour. Comme à Nice, la divergence d’objectifs et logiques entre institutions et chercheurs fut tangible. L’ULg cherche un moyen pour faire face aux dépenses documentaires. La bibliothèque est devenue un centre de coût au lieu de jouer son rôle de centre de documentation. L’aspect économique ne joue pas le même rôle pour les communautés scientifiques. Lors d’une table ronde animée par Ghislaine Chartron (Institut national des techniques documentaires), plusieurs chercheurs ont exprimé leur intérêt pour le libre accès afin de rendre leurs publications plus visibles, de valoriser l’institution et de faciliter le contact avec d’autres équipes de recherche. Pour eux, le libre accès n’est pas en opposition avec les éditeurs commerciaux, ils sont complémentaires.

« Quelles connaissances et quel rôle pour le professionnel de l’information scientifique ? » La direction Valorisation/Information scientifique de l’Institut national de la recherche agronomique (Inra)19 a organisé une journée d’étude le 15 octobre 2010 à Paris pour faire le point sur l’évolution de ProdInra 20 (créé en 2005) qui est, avec plus de 7 000 documents en texte intégral en accès libre pour tout le monde, la deuxième archive ouverte en France après HAL 21. 16.  Dépôt en dix minutes, interfaces disciplinaires, authentification LDAP, assistance juridique et hotline, statistiques et indicateurs bibliométriques. 17.  http://repositories.webometrics.info 18.  http://popups.ulg.ac.be/index.htm

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19.  www.inra.fr

14.  http://edoc.bib.ucl.ac.be

20.  www.prodinra.inra.fr

15.  http://orbi.ulg.ac.be

21.  http://hal.archives-ouvertes.fr

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La direction de l’Inra a décidé en avril 2010 de rendre le dépôt dans ­ProdInra obligatoire pour tous les personnels de l’institut, y compris les chercheurs non évalués par l’Inra. L’obligation devrait entrer en vigueur début 2011, avec le lancement de la nouvelle version de ProdInra 2. L’intérêt pour la direction est double – renforcer la valorisation et la visibilité des travaux de l’Inra et disposer d’un outil performant de reporting et de pilotage. ProdInra 2 facilite le suivi de la production scientifique, produit des indicateurs bibliométriques, fait le lien avec le budget et répond aux critères d’évaluation de l’Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur. Elle est étroitement adossée au système d’information de l’Inra pour la terminologie, les activités et les affiliations. L’interface et les fonctionnalités de dépôt de fichiers et d’import de notices sont conçues de façon à faire face à la réduction du nombre de postes dans la fonction documentation de l’Institut. Autrement dit : des fonctionnalités simples, moins contraignantes que dans HAL, et un dépôt effectué si possible par l’auteur lui-même. Par ailleurs, l’auteur est vivement encouragé à déposer ses documents non publiés (littérature grise). Comme ils ne sont pas intégrés dans le circuit classique de l’édition, ProdInra leur assure visibilité et pérennité d’accès : 45 % des dépôts relèvent déjà de la littérature grise. À terme, protocoles expérimentaux et données structurées s’y ajouteront. Michèle Maximilien (Erist – Équipe régionale d’information scientifique et technique) a souligné l’importance d’un accompagnement et d’une communication de proximité pour emporter l’adhésion des chercheurs au projet d’archive institutionnelle. Le documentaliste est une personne relais ; son rôle est de faciliter, vérifier, compléter, valider le dépôt, tout en participant au développement de l’outil. Odile Hologne, directrice déléguée à l’IST (information scientifique et technique) de l’Inra, a résumé la portée de ProdInra 2 en trois idées-forces : l’archive institutionnelle est un défi pour l’Inra, elle représente un investissement humain et financier significatif, et elle s’inscrit dans le projet d’établissement. La clé de ce succès : un soutien institutionnel constant, un réseau dynamique de professionnels, et un projet fédérateur. À sa manière, ProdInra rejoint les


dix modèles réussis de libre accès évalués par Armbruster [1].

À propos de la légalité Les aspects juridiques occupèrent une place importante à Nice, Metz et Paris. Le colloque de Nice a consacré une session entière à la propriété intellectuelle. Fabrice Siirianen, Carine Bernault et Danièle Bourcier ont présenté la loi relative au droit d’auteur et droits voisins dans la société de l’information (Dadvsi) de 2006 et les licences Creative Commons (CC). Faut-il créer un statut spécifique pour la production scientifique ? Pourquoi protéger davantage des œuvres qui sont déjà bien protégées ? Libre accès ne signifie pas libre utilisation. Les licences CC expriment la volonté de l’auteur d’autoriser telle ou telle exploitation de son œuvre en ligne. Mais, même sans les CC, l’utilisation de l’information en libre accès reste soumise au droit d’auteur. À Metz, Marie Déroche, de l’université de Strasbourg, a présenté un contrat type de cession de droit qui encadre le dépôt d’une (post)publication dans une archive institutionnelle, en préservant les intérêts des auteurs, éditeurs et institutions. Mais les chercheurs préfèrent le principe d’une licence CC car elle ne cède aucun droit. Comment garantir la légalité des dépôts ? Comment informer les chercheurs de leurs obligations et droits ? La journée de Paris a placé au centre du débat un projet dont Ghislaine Chartron avait déjà parlé à Metz : Héloïse, l’équivalent de RoMEO pour les éditeurs français. 22 Le consortium britannique Sherpa  renseigne sur la politique open access d’environ 700 éditeurs (RoMEO)23 et 60 agences de moyens (JULIET)24. Le projet Héloïse complétera ce service avec des informations sur les éditeurs français et francophones, notamment en matière d’embargo (délai entre la publication par un éditeur et la mise en ligne du texte intégral dans une archive ouverte). D’après Catherine Thiolon, Héloïse sera accessible via ProdInra, compatible 22.  Une trentaine d’établissements de l’enseignement supérieur outre-Manche : www.sherpa.ac.uk 23.  www.sherpa.ac.uk/romeo Le 700e éditeur sur le site RoMEO est AgroParisTech (ENGREF) avec la Revue forestière française sur le site I-Revues de l’Inist. 24.  www.sherpa.ac.uk/juliet Pour la France, JULIET contient l’ANR et l’Inserm.

avec le site espagnol Dulcinea 25 mais sans lien avec RoMEO. ProdInra sera capable de gérer l’embargo des éditeurs, et un bilan sera fait après un an de fonctionnement. Une suggestion de la salle : l’Inra ne pourrait-il pas demander aux éditeurs de verser eux-mêmes une copie du post-print dans ProdInra, suivant la procédure préconisée par le projet PEER 26 ? Elsevier semble prêt à explorer cette procédure (manuscript posting présenté à la conférence Berlin 8) mais il faudra probablement attendre les résultats de PEER avant de connaître le choix stratégique des éditeurs. Toujours est-il que, lors de cette journée à Paris, on était loin d’une croisade contre les éditeurs.

Et maintenant ? Les trois rendez-vous ont dressé le panorama du mouvement vers le libre accès à l’IST en France : mobiliser le campus universitaire pour une reprise de la fonction éditoriale (Nice), mettre en place une archive institutionnelle pour et avec les chercheurs (Metz), optimiser une archive institutionnelle puissante et exhaustive en cohabitation avec la chaîne éditoriale des revues (Paris), avec en toile de fond la question légale et juridique. Il y a eu d’autres événements en 2010, comme la journée d’étude sur le cadre juridique du libre accès et la communication scientifique directe organisée par le CNRS à Grenoble en mars 27, ou la conférence que l’Institut universitaire européen de la mer organisa en octobre à Brest dans le cadre de la semaine internationale du libre accès 28. Tous ensembles, ils ont contribué à donner de la visibilité au mouvement et créer un espace de partage et d’échange. Et maintenant ? Après un développement rapide, il est temps de faire un bilan du libre accès en France, de mesurer, comparer, évaluer [1]. Ce travail est engagé, avec notamment trois rapports. En janvier  2010, le Groupement fran­ çais de l’industrie de l’information (GFII) a rendu publique la synthèse d’un groupe de travail sur le libre accès [6]. Les

25.  www.accesoabierto.net/dulcinea

recommandations du GFII font preuve d’un « souci d’équilibre général », d’une approche par discipline et du besoin d’un lieu de coordination, d’analyse et de suivi. Trois mois plus tard et sous l’égide du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, le consortium Couperin et le CNRS ont produit un état des lieux du libre accès [7]. L’accent est mis sur la complémentarité entre HAL et l’initiative des universités. En juillet, l’université de Lille 3 a publié les résultats d’un projet de recherche de 2009 sur le développement des archives ouvertes en France [8]. Ce rapport témoigne du succès du libre accès en France mais pose, face à la grande diversité des réalisations, la question de la nature même du concept d’archive ouverte. En France comme ailleurs, les archives ouvertes sont entrées dans une logique de «  deuxième génération  », plus riches, plus fonctionnelles, mais aussi plus hétérogènes. Faut-il freiner et réduire ce mouvement à un modèle standard ? Certainement pas. L’essentiel n’est pas l’uniformité mais plutôt l’accès et l’interopérabilité des réalisations. Que cent fleurs s’épanouissent… Le libre accès, c’est aussi une histoire d’hommes et de femmes. ArXiv, c’était Paul Ginsparg ; HAL, c’est Franck Laloë ; Revues.org, Marin Dacos. Le re­ groupement des universités ouvre la voie à de grands réservoirs de données, de documents et de publications. C’est une situation tout à fait exceptionnelle. Où sont les porteurs des projets de la deuxième­ génération  ? À Paris, Hélène Bosc a pronostiqué que d’ici deux ou trois ans un taux de remplissage spectaculaire des archives institutionnelles et de HAL est réalisable. Notre idée est différente : nous pensons plutôt que le concept de l’archive ouverte se fondra dans l’infrastructure émergente de l’eScience, sur le modèle de l’université de Stanford par exemple [4], et sera intégré dans une architecture de collections, publications, documents, données et outils. Dans un tel scénario, le taux de remplissage deviendrait vite secondaire ; seul compterait l’intérêt réel des contenus pour les communautés scientifiques, l’usage fait de l’offre et le retour sur investissement. Histoires à suivre. 

26.  Publishing and the Ecology of European Research, un projet cofinancé par la Commission européenne : www.peerproject.eu

Joachim Schöpfel joachim.schopfel@univ-lille3.fr

27.  http://mi2s.imag.fr/pages_video/videos_ journee_droit.html

Hélène Prost helene.prost007@gmail.com

28.  www.a-brest.net/article6634.html

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Bibliographie

[4] Tom Cramer et Katherine Kott (2010),

[7] MESR (2010), Open Access in France.

« Designing and implementing second generation digital preservation services », D-Lib Magazine, 16(9/10). Disponible en ligne : www.dlib.org/dlib/september10/ cramer/09cramer.html

A State of the Art Report – April 2010, Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Disponible en ligne : www.heal-link.gr/SELL/OA_reports/ FranceReport.pdf

[1] Chris Armbruster (2010), « Implementing Open Access: Policy Case Studies », Social Science Research Network Working Paper Series.

[2] Évelyne  Broudoux

et Ghislaine Chartron (2009), « La communication scientifique face au web 2.0 : premiers constats et analyse », in : Imad Saleh et coll. (coordination), H2PTM’09 – rétrospective et perspective 1989-2009, Hermès/Lavoisier, 2009. Disponible en ligne : http://archivesic.ccsd.cnrs.fr/docs/ 00/42/48/26/PDF/Broudoux-ChartronH2PTM09-ComScW2.pdf

[5] Claire Creaser et al. (2010), « Au-

[8] Joachim Schöpfel et Hélène Prost

thors’ awareness and attitudes toward open access repositories », New Review of Academic Librarianship, 16: 1, 145 – 161, 2010. Disponible en ligne : www.informaworld.com/smpp/ content~db=all?content=10.1080/ 13614533.2010.518851

(2010), Développement et usage des archives ouvertes en France. Rapport. 1re partie : développement, Université Charles-de-Gaulle Lille 3, laboratoire Geriico. Disponible en ligne : http://archivesic.ccsd.cnrs.fr/docs/00/ 49/73/89/PDF/DUAO_Partie1.pdf

[6] GFII (2010), Synthèse des discussions

[3] Caroline Bruley et Claire Nguyen

(2009), « Archives ouvertes », BBF, 2009, no 4, p. 100. Disponible en ligne : http://bbf.enssib.fr/ consulter/bbf2009-04-0100-006

du groupe de travail sur le libre accès, Groupement français de l’industrie de l’information, coll. « Études et enquêtes », 2010. Disponible en ligne : www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/ document-48941

Les politiques de site 40e Congrès de l’adbu

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our son quarantième congrès, l’ADBU (Association des directeurs, des personnels de direction des bibliothèques universitaires et de la documentation) avait choisi la bonne ville de Lyon, et la proximité (hélas, seulement la proximité) de son magnifique parc de la Tête d’or pour s’entretenir, le 10 septembre 2010, d’un sujet plutôt aride dans son énoncé, celui des « politiques de site ». On se permettra d’en résumer brutalement la problématique : d’un côté, la loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU), longtemps combattue, désormais quasi partout en vigueur, et qui renforce très largement et l’autonomie des universités et les pouvoirs de son président et de son conseil d’administration dans la gestion de l’équipement, de ses personnels, de ses ressources. De l’autre, un grand nombre de dispositifs, anciens ou modernes, qui se proposent de fédérer les universités et, accessoirement

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ou non, d’autres équipements, dans des « politiques de site », chacun de ces termes prêtant, on s’en doute, à d’infinies variations.

Un ensemble foisonnant et parfois fastidieux Ces politiques induisent de très nombreux partenaires car, s’il faut convenir que l’université française est bien malade, les médecins (ou autres) sont nombreux à son chevet. L’État bien sûr, l’Union européenne parfois, les collectivités territoriales de tous ordres plus sûrement. Chacun avec ses ambitions, ses façons d’être et de faire – ses moyens. Comment s’y retrouver ? C’était, à notre sens, le thème de la journée d’étude et, pour part, des débats qui l’avaient précédée la veille. Il n’est pas sûr, au terme d’une bien longue journée, qu’on puisse avec décision répondre à cette question.

Dans un ensemble foisonnant, mais parfois un peu fastidieux, il est bien difficile de traiter de telle ou telle intervention, mais, s’il fallait n’en retenir que deux, ce serait sans conteste celles de Michel Deneken, premier vice-président de l’université de Strasbourg, et celle de Michel Lussault, président de l’université de Lyon. Le premier parla de « l’exemple strasbourgeois », à savoir de la fusion pure et simple, actée en 2009, des trois universités strasbourgeoises. Avec modestie et pragmatisme, il indiqua que, à son sens, l’exercice était « facile », et que « c’était presque un péché mortel que de ne pas fusionner ». Il insista sur le fait, sans doute fondamental car peu repris par les autres intervenants, que c’est de la base qu’a été initiée cette fusion, sans cacher les difficultés, notamment pour ce qui est de l’accompagnement social et (soyons clair) salarial d’une telle opération. Pour indiquer finalement qu’on avait privilégié « une fusion plutôt qu’un pôle de recherche


de l’enseignement supérieur (PRES) extrêmement cosmétique », ajoutant même que, à son sens, la constitution de PRES entre universités ne pouvait être qu’une étape avant la fusion des établissements impliqués. On ne sait trop si c’est en hommage au président sortant de l’ADBU, Albert Poirot, par ailleurs administrateur de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg (BNU), mais la situation documentaire de Strasbourg, il est vrai en plein bouleversement, fut évoquée dans plusieurs autres interventions, cela dit jamais avec la même pertinence et le même esprit d’à propos que ceux de M. Deneken. Michel Lussault était, quant à lui, tout à la fois le « grand témoin de la journée » et le plus vigoureux avocat des PRES – en tout cas de « son » PRES, qu’il défendit avec vigueur, humour et concision, assénant d’emblée : « Aucun des problèmes d’un établissement ne peut être réglé au niveau d’un établissement. » Pour lui, l’affirmation de l’autonomie des universités n’est pas contradictoire avec la mise en œuvre de politiques co­ opératives ambitieuses : on ne coopère vraiment que quand on est maître de sa destinée. L’idée est séduisante, certes, et les bibliothèques universitaires n’ont pas attendu de telles injonctions pour développer des « politiques de site », pardon, des programmes coopératifs, desquels il fut curieusement peu question lors

de cette journée. Dans le cas de Lyon, la tâche s’annonce rude : quatre universités, quinze écoles et instituts (dont l’Enssib), et une « culture d’opposition » qu’il s’agira sinon de vaincre, du moins d’amadouer. Deux cents millions d’euros seraient prévus avec, parmi les composantes documentaires, la construction d’un silo semblable à celui du Centre technique du livre de l’enseignement supérieur (CTLEs) pour accueillir les collections peu utilisées des bibliothèques des différentes composantes.

Le syndrome de Labiche Avec ce « balancement » entre deux villes, deux régions, deux cultures, deux approches, la journée ménagea un contrepoint idéal que, il faut l’avouer, d’autres interventions plus convenues, voire trop éloignées du sujet initial, ne purent que conforter dans leur excellence. Il fut, ainsi, beaucoup question d’évaluation, sans qu’on comprenne vraiment ce qu’il en retournait, plutôt effrayé à vrai dire de la complexité technocratique renouvelée des dispositifs, qui tentent de s’accommoder de ce « système anomalique » dénoncé (encore lui) par M. Lussault, et permettant de l’applaudir quand il déclara dans sa synthèse que l’on n’avait pas besoin de « l’État notaire des indicateurs produits par l’établissement ».

Et pourtant, la tâche est immense : universités, Centre national de la recherche scientifique, autres grands organismes de recherche, grandes écoles, etc. Tout cela est, « vu de Shanghai » (il en fut beaucoup question) parfaitement insensé, et, à part Strasbourg, peu d’exemples semblaient aller dans le sens de la simplification, plutôt d’un accommodement d’avec la complexité au prix… d’une plus grande complexité, qui faisait penser à Labiche : « Le mariage, c’est résoudre à deux des problèmes que l’on aurait jamais eus tout seul. » Et le pire est peut-être à venir, puisque, dans sa magistrale et dernière intervention en tant que président de l’ADBU, Albert Poirot dénonça le groupe de travail mis en place par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, au départ pour plancher sur le cas des bibliothèques interuniversitaires à l’heure de la LRU, mais au final pour réfléchir à la refonte des décrets fondateurs de 1985 et de 1991 sur la mise en place des services communs de la documentation, symboles s’il en est d’une « politique de site » bien comprise. À l’heure où ces lignes paraîtront, la situation aura sans doute évolué. Souhaitons que le syndrome de Labiche soit battu en brèche.  Yves Desrichard

yves.desrichard@enssib.fr

Bibliothécaires et jeunes publics face au numérique

L

e 23 septembre 2010, la « Petite Bibliothèque ronde 1 » organisait, en partenariat avec la Caisse des dépôts et le ministère de la Culture et de la Communication, un colloque consacré aux nouvelles pratiques culturelles des jeunes face au numérique.

1.  www.lapetitebibliothequeronde.com

L’ombre des digital natives Sous-titré « Y aura-t-il des enfants lecteurs au xxie  siècle ? », le colloque s’est ouvert d’emblée par un rappel op­ portun de la part de Bruno Jammes (bibliothèque des sciences et de l’industrie) : les espaces multimédias ont déjà une longue histoire en bibliothèque. La didacthèque de la Cité des sciences et de l’industrie proposait dès 1986 à ses usagers des postes informatiques et des logiciels. À l’époque, les enfants représentent tout de suite un public privilégié : le

plan « informatique pour tous », lancé en 1985, avait alors permis à une véritable offre de logiciels éducatifs de fleurir. Depuis lors, il va sans dire que le rapport des jeunes au numérique s’est métamorphosé. La notion de digital natives, forgée par le sociologue Marc Prensky, renvoie à l’idée d’un véritable tournant générationnel opposant les jeunes « natifs du numérique » aux simples « migrants » initiés à cette culture sur le tard, comme à une langue étrangère. Le colloque fut largement hanté par cette interrogation inquiète : si les adolescents

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disposent d’une affinité presque innée avec les ordinateurs, quel intérêt peuventils trouver dans nos bibliothèques ? Comment conforter la place et les missions de nos établissements vis-à-vis de ces jeunes surdoués ?

La légitimité des bibliothèques interpelée Pour les intervenants venus du nord de l’Europe, comme Sergio Dogliani (Idea Stores, Londres), Jannick Mulvad (concepteur de l’Interactive Children Library de Aarhus, au Danemark) ou Karen Bertrams (Probiblio, Pays-Bas), il revient indiscutablement aux bibliothèques de se renouveler de fond en comble en tenant compte des attentes de ces nouvelles générations (connectivité, interactivité, convivialité), en recourant si nécessaire à d’importantes enquêtes de public, aux techniques du marketing, et bien sûr aux technologies informatiques (jeux vidéo, réseaux sociaux…). À l’inverse, d’autres professionnels ont préféré défendre le cœur de métier des bibliothèques. Ainsi, pour Geneviève Patte (fondatrice de la Joie par les livres), internet prétend créer des « liens », mais ce sont les bibliothécaires de chair et d’os qui savent mieux qu’aucun écran instaurer un véritable échange convivial autour du livre. Yann Leroux (psychanalyste, Observatoire des mondes numériques) avait opté quant à lui pour une stratégie différente : plutôt que d’opposer la culture traditionnelle et les nouvelles technologies, il s’est efforcé de souligner leurs affinités. Les jeux vidéo, par exemple, contribuent comme les livres au développement de la personnalité, à la canalisation des pulsions, à la mise en forme d’expériences intimes, ou à l’exploration de mondes imaginaires.

Inventer une offre spécifique L’intervention d’Axelle Dessaint (Territoires 21) permettait de dépasser ces postures quelque peu crispées en portant d’abord un regard critique sur les prédispositions supposées des jeunes face au numérique. En effet, si les adolescents doutent rarement de leurs compétences, on réalise dans les faits que leurs horizons sont des plus bornés : un ado connaît en moyenne cinq sites internet. Il

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y aurait lieu de parler, comme le propose Jean-Noël Lafargue, de « digital naïves 2 » ! Loin de disqualifier le bibliothécaire, ce mélange d’assurance et de maladresse qui caractérise les jeunes usagers le conforte dans son rôle de médiateur. À une condition toutefois : ne pas se contenter d’une simple logique de réponse à la demande. Un alignement d’écrans affichant la page d’accueil de Google ne représente aucune plus-­value pour un public largement équipé à domicile. La légitimité des bibliothèques passe plutôt par des offres ciblées et originales. Pour les jeunes publics, il peut s’agir de portails jeunesse ou d’interfaces spécifiques d’interrogation du catalogue. Franck Queyraud a évoqué le blog adolescent Mediazone 3 de la bibliothèque de Saint-Raphaël et les rencontres autour du jeu en réseau Dofus ; Violette Kanmacher les ateliers multimédias de la bibliothèque municipale de Lyon. Les échanges avec la salle ont permis de soulever la question de la formation des professionnels, tour à tour bibliothécaires, animateurs et informaticiens, sans disposer toujours du temps ou des compétences nécessaires. Une solution possible réside dans les partenariats avec des structures comme le Cube 4. Représenté par Isabelle Simon Gilbert, ce centre, créé en 2001 à l’initiative de la ville d’Issy-les-Moulineaux, intervient dans le champ de la création, de la formation et de la médiation aux nouvelles technologies, avec une attention particulière pour les jeunes (ateliers de création, clubs d’activités, anniversaires multimédias, accueils de classes, etc.).

Des contenus numériques encore balbutiants Construire des offres à la fois innovantes et intéressantes pour les usagers suppose de disposer de contenus à forte valeur ajoutée. Or, on sait que l’édition numérique en est encore à ses balbutiements. La bibliothèque numérique des

enfants 5, le nouveau portail jeunesse de la Bibliothèque nationale de France que présentait Françoise Juhel, relève à cet égard d’une démarche originale : destiné aux 8-12 ans, il permet d’explorer de façon ludique des ressources numérisées issues des collections patrimoniales de la BnF mais également de fonds d’éditeurs jeunesse partenaires. La présence de Dominique Korach (Nathan Jeunesse) a permis de connaître le point de vue de l’un des éditeurs phares du secteur. Selon elle, le livre numérique représente à la fois une occasion de renouveler le genre du pop-up (les tablettes comme l’iPad ouvrent un champ de création ignoré des anciennes liseuses plus austères), mais aussi d’impliquer plus étroitement le jeune dans ses lectures, de façon ludique et sensorielle. La technologie de la réalité augmentée permet par exemple d’interagir via un ordinateur avec l’encyclopédie Dokéo de Nathan. Sur un registre voisin, Arnaud Vincenti et René Denis (Marlo Production) ont relaté l’expérience d’une heure du conte conduite à l’aide d’une interface tactile développée par leur société : le conteur déclenche lorsqu’il le souhaite sons, événements et animations via un écran interactif qui tient lieu de kamishibaï électronique. Hésitant entre le gadget et l’innovation, ces expériences encore tâtonnantes ne permettaient pas véritablement de dire, à l’issue de la journée, si les ressources numériques constituent pour les bibliothèques jeunesse une innovation décisive face à des offres plus traditionnelles, un bouleversement suffisamment important pour refonder notre culture professionnelle, une véritable plus-value pour l’usager, ou une simple mode, un enrobage technologique permettant d’attirer vers le livre un public volatile, plus familier des écrans et des claviers. 

Nicolas Beudon nicolas.beudon@agglo-carcassonnais.fr

2. « Les jeunes ne sont plus intéressés par l’outilordi », entretien avec Astrid Girardeaux, sur le site Écrans : http://ecrans.fr/Les-jeunes-ne-sont-plusinteresses,9392.html 3.  www.bm-saintraphael.fr/blog/mediazone 4.  www.lecube.com

5.  http://enfants.bnf.fr


Signalement, numérisation et valorisation 13es Journées des pôles associés et de la coopération

L

es 13es Journées des pôles associés et de la coopération de la Bibliothèque nationale de France (BnF)1ont réuni, les 7 et 8 octobre derniers, près de 200 participants, dont certains venus de Belgique, des Pays-Bas et du Royaume-Uni.

Signalement Comme l’ont rappelé nombre d’intervenants, avant de numériser, il convient de signaler. À cet égard, le Catalogue collectif de France (CCFr)2, présenté par Véronique Falconnet, chef du service du CCFr au département de la Coopération à la BnF est, sans aucun doute, un outil important 3. Le CCFr accueille depuis fin 2010 une interface dédiée aux partitions patrimoniales qui permet d’interroger le Répertoire international des sources musicales (RISM-France) ainsi que le résultat de la rétroconversion des 36 catalogues du Patrimoine musical régional (PMR). Puisque l’heure était à la co­opération régionale, on a pu rêver avec la présentation imag(in)ée d’une interface « personnalisable » du CCFr, sorte de portail régional « clé en main ». On a aussi pu regretter le fait que le référencement des notices du CCFr dans le moteur de recherche Google soit encore à améliorer. Avant de signaler, de faire connaître, il faut d’abord connaître, c’est-à-dire recenser. C’est ce qu’ont illustré les agences régionales du livre en Picardie (Picasco) et Haute-Normandie. Cet

1.  www.bnf.fr/fr/professionnels/journees_poles_ associes/a.13es_journees_poles_associes.html 2.  www.ccfr.bnf.fr 3.  Voir, dans ce numéro, l’article de Véronique Falconnet, Jérôme Sirdey et Xavier Borda, « Le Catalogue collectif de France, pour quoi faire ? État des lieux et évolutions à venir », p. 71-76.

important travail a été complété par la signature de conventions constituant des pôles associés régionaux pour la valorisation de leurs fonds patrimoniaux via des programmes de rétroconversion alimentant le CCFr. La constitution de ces pôles leur a permis de bénéficier du soutien de la BnF sur les aspects techniques et financiers (jusqu’à 50 % pour la rétroconversion). Déjà, les acteurs réfléchissent à la suite, qui concernera la numérisation et la valorisation via des portails régionaux. Dans le Nord-Pas-de-Calais, 91 fiches descriptives de fonds pour 28 établissements ont été ajoutées dans le RNBFD (Répertoire national des bibliothèques et des fonds documentaires) et signalées dans le CCFr et sur le portail régional du livre Eulalie 4. Actuellement, une large enquête auprès de tous types d’établissement vise à préciser les fonds patrimoniaux numérisés et « numérisables » dans la région.

Numérisation La table ronde « Bibliothèques nationales et coopération numérique » animée par Arnaud Beaufort, directeur des services et des réseaux et directeur général adjoint à la BnF, et Bruno Sagna, chargé de mission pour les relations internationales à la BnF, a réuni des collègues belges, anglais et hollandais. Les interventions ont principalement porté sur les programmes de numérisation mis en œuvre par les bibliothèques nationales de ces pays. Frédéric Lemmers, de la Bibliothèque royale (KBR) de Belgique, a rappelé le contexte institutionnel de son pays, dans lequel les actions de numérisation sont nécessairement réparties entre le niveau fédéral et les entités fédérées, flamandes

et wallonnes, qui disposent de la compétence culturelle. Au niveau fédéral, le programme Digipat 5, lancé en 2004, a permis de rétroconvertir 1,5 million de notices des fonds des établissements scientifiques fédéraux et de numériser 40 titres de la presse quotidienne belge et de la presse clandestine pendant les deux guerres mondiales, soit 3 % des collections de la KBR. Le portail numérique Belgica 6 ne permet pas de consulter ces titres à cause de problèmes de copyright, mais ils peuvent l’être à la KBR. En 2010, un appel d’offres, dans le cadre d’un partenariat public-privé, a été lancé pour la numérisation des 10 milliards de pages du patrimoine libres de droit. Le budget d’investissement est estimé à 150 millions d’euros, en échange de vingt ans d’exploitation commerciale non exclusive. Pour le Royaume-Uni, Jamie Andrews, de la British Library (BL), mentionne que vient d’être créé un département « digital research » chargé d’aider les « conservateurs traditionnels » sur les questions du numérique et de la numérisation. Il a souhaité placer la réflexion dans le cadre du texte « Cloud Culture, the future of global cultural relations » rédigé par le think tank « Counterpoint » du British Council, qui pose la question du financement de la numérisation, et dans celui du rapport « Digital Britain » qui n’aborde pas le sujet de la numérisation du patrimoine... Il a ensuite mentionné des projets de numérisation qui se déroulent généralement dans un cadre d’économie mixte (avec Microsoft pour 65 000  livres du xixe siècle imprimables à la demande via un partenariat avec Amazon, et avec BrightSolid portant sur 40 millions de pages de journaux du domaine public et sous droits dont l­’accès sera gratuit à la BL et payant hors les

5.  http://digipat.stis.belspo.be/digipat.asp?lang=FR 4.  www.eulalie.fr

6.  http://belgica.kbr.be/fr/accueil_fr.html

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murs), mais aussi grâce au mécénat et, parfois, avec des subventions publiques telles celles du Joint Information System Committee, qui finance la numérisation des œuvres des poètes de la Première Guerre mondiale, les archives gouvernementales du début du xxe siècle, des enregistrements sonores et des journaux du xixe siècle. Enfin, J. Andrews a mentionné le programme de numérisation européen, toujours sur la Première Guerre mondiale, auquel participe la BL. Hans Jansen, de la Bibliothèque royale des Pays-Bas (KB), a indiqué qu’il n’y avait pas de politique nationale de numérisation dans son pays et que la volonté de mettre en place un portail unique d’accès aux documents numérisés était confrontée à la situation économique difficile. Cependant, le plan stratégique 2010-2013 de la KB vise à la numérisation de l’ensemble des collections pour 2030. Le financement de ce plan est en partie public et en partie avec des partenaires privés comme Google (convention pour 32 millions de pages d’ouvrages entre 1700 et 1900) et ProQuest (négociation en cours pour les livres antérieurs à 1700). Concernant la France, Fabien Plazannet, chef du département du Patrimoine et de la Politique numérique au service du livre et de la lecture du ministère de la Culture et de la Communication (MCC) et Aline Girard, directrice du département de la Coopération à la BnF, ont synthétisé les dispositifs de financement pour la numérisation et le développement numérique des bibliothèques. On notera du côté du ministère l’appel à projet de numérisation 2011 prévu pour financer des projets d’une durée d’un an maximum, et les dispositifs relatifs à la numérisation issus des 14 propositions pour le développement de la lecture. Le contrat numérique pour les médiathèques permet de financer l’informatisation d’établissements, la mise en place de nouveaux services aux usagers et des opérations de numérisation (financement jusqu’à 60 % pour numérisation externe de documents libres de droits), tandis que la mise à disposition de conservateurs d’État et des financements sont accordés pour la constitution des cinq grandes bibliothèques numériques de référence dont la première sera, sans doute, celle de l’Orléanais et du Centre. Ces financements étant réalisés par le concours particulier de la dotation générale de décentralisation (DGD), il faudra suivre l’actualité de la réforme territoriale

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qui pourrait entraîner des changements dans les modalités. Les actions en matière de numérisation de la BnF s’inscrivent dans le contexte du contrat de performance 2009-2011 prolongé jusqu’en 2013 qui établit la BnF comme une bibliothèque numérique de référence dans un cadre collaboratif ; du rapport « Schéma nu­ mérique des bibliothèques », qui recommande le développement de programmes coopératifs de numérisation et de réservoirs de données OAI ; et du rapport 2009 de l’Inspection générale des finances qui demande à la BnF de passer à une logique plus quantitative et partenariale. Le budget global est de 3 millions d’euros, pour des financements pouvant représenter jusqu’à 50 % du coût de l’opération (hors frais de personnel et de matériel) dans le cadre, soit d’un pôle associé, soit d’un appel à projets de numérisation concertée thématique. Enfin, des crédits du Centre national du livre permettront d’intégrer, en 2011-2014, des bibliothèques partenaires dans les marchés de numérisation de la BnF, qui ont pour objectif d’inclure 20 000 livres par an (un tiers du total) fournis par les partenaires qui récupèrent ensuite les fichiers numériques.

Valorisation En Languedoc-Roussillon, le portail « Culture et patrimoine » renvoie vers les sites des musées, archives et bibliothèques 7. Ce portail montre la pertinence de l’échelon régional, qui gère l’inventaire du patrimoine mais aussi les musées et centres d’art contemporain. L’encadrement fourni par la constitution du pôle associé régional a servi de catalyseur pour tous les acteurs de la numérisation et de la valorisation. À l’avenir, le portail devrait se doter d’un moissonneur OAI pour l’intégration dans Gallica, et devrait mettre en ligne des œuvres sous droits. Le portail Manioc 8 est une bibliothèque numérique initiée en 2006 par le service commun de la documentation (SCD) de l’université des Antilles et de la Guyane et financée depuis par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (MESR). Il a bénéficié du soutien du pôle associé interrégional constitué par la BnF, les Drac de Martinique,

7.  www.laregion-culture.fr 8.  www.manioc.org

Guadeloupe et Guyane, le conseil régional de la Guadeloupe, la ville de Pointeà-Pitre, et le conseil général de Guyane. Il offre l’accès à la fois aux collections patrimoniales (livres numériques avec liseuse exportable et images détourées librement réutilisables) et à des documents contemporains, ainsi qu’au catalogue collectif des périodiques. Sa richesse, qui mêle patrimoine et documents contemporains, souligne la diversité culturelle et actuelle de ces territoires au-delà de l’histoire coloniale. En Franche-Comté, un portail régional concernant le patrimoine écrit dans son ensemble (musées, bibliothèques, sociétés savantes et archives) sera mis en œuvre en janvier 2011. Il est porté par l’Agence régionale de coopération de Franche-Comté, lecture, audiovisuel et documentation (Accolad). La valorisation du patrimoine numérique écrit passe nécessairement par Gallica, que Frédéric Martin, chef du service Pôles associés – Gallica et chef de produit Gallica, et Guillaume Godet, chef de projet « Services numériques aux bibliothèques et aux éditeurs » au département de la Coopération de la BnF, ont présenté comme une plateforme numérique au service des bibliothèques. F. Martin a décrit le partenariat avec Wikimedia France sur la correction collaborative des textes de 1 400 ouvrages ; la présence de Gallica sur Facebook, Twitter et les services associés comme la page Netvibes ; la lettre mensuelle et le blog Gallica, ainsi que l’impression à la demande (avec TheBookEdition.com et i-kiosque). Parmi les nouveautés, on notera le prochain renouvellement du moteur de recherche, la volonté accrue de développer la valorisation éditoriale, la mise en ligne d’une sélection de contenus sur des sites de partage (tels que Flickr ou Scribd), et l’accord avec Microsoft pour un meilleur référencement des documents dans le moteur de recherche Bing. Du côté du partenariat avec l’édition, huit nouveaux partenaires viendront enrichir l’offre de 30 000 documents sous droits proposés par les treize « ­e-distributeurs » actuels. Une nouvelle ergonomie pour la présentation de ces documents permettra de séparer feuille­ tage et achat et offrira des liens de rebond sur le modèle d’Amazon. G. Godet a, quant à lui, détaillé les partenariats entre Gallica et les bibliothèques. Le moissonnage OAI, qui permet de signaler dans Gallica, avec renvoi sur le site source, des documents


externes aux collections de la BnF, a, depuis le début 2010, multiplié par deux le nombre de documents concernés (31 000) et devrait bientôt intégrer quatre nouvelles sources. Le nombre de visiteurs qui se rendent sur les sites des partenaires est en progression. La numérisation par la BnF de documents « prêtés » par les partenaires devrait passer de 101 000 pages en 2009 à 800 000 en 2010, avec une meilleure mise en valeur de la mention de source et la possibilité de rechercher ces documents par leur origine. Il y a aussi le projet d’une offre « Gallica Marque Blanche » qui pourrait intéresser, par exemple, des établissements sans bibliothèque numérique souhaitant utiliser ce moyen pour valoriser les documents qu’ils ont prêtés à la BnF lors de leur numérisation. Enfin, le Système de préservation et d’archivage réparti (SPAR) sera en test à la fin 2010 et devrait être ouvert aux partenaires de Gallica. Plus prospectif, Romain Wenz, responsable de data.bnf.fr au sein du département de l’Information bibliographique

et numérique à la BnF, a brièvement présenté le projet de « pivot documentaire » (ou data.bnf.fr) qui consiste à fédérer les données pour améliorer l’accès aux ressources de la bibliothèque depuis les moteurs de recherche. Il s’agit d’aboutir à un très bon référencement dans ces moteurs de « pages d’atterrissage » qui regroupent et alignent les données de la bibliothèque avec les notions d’œuvres et d’auteurs comme pivot.

Demain, le patrimoine et le numérique La reconnaissance de l’importance du signalement comme préalable à la numérisation et de la nécessaire valorisation comme objectif subséquent au signalement et à la numérisation est fondamentale. Le numérique permet de constituer un véritable réseau de bibliothèques offrant des services innovants à un large public. L’accès ouvert aux ressources favorise le partage qui, vu comme une externalité positive, consti-

tue le véritable retour sur investissement du numérique. Sa mise en œuvre doit tenir compte de la dimension territoriale et intégrer des problématiques transversales avec des pratiques telles que la coopération, le souci de l’interopérabilité, le moissonnage croisé et le sourçage. L’avenir, pour la BnF, passe par l’usage des fonds du Grand emprunt dans le domaine du patrimoine. La question des modèles économiques ayant pris de l’importance, la BnF doit y tra­vailler avec des partenaires privés. Du côté du MCC et du MESR, la coordination est à l’ordre du jour avec la mise en place d’un comité de pilotage conjoint pour la future commission Bibliothèques numériques, présidée par Pierre Carbone. Cette commission est chargée de mettre en œuvre les recommandations du rapport « Schéma numérique des bibliothèques » dans les domaines prioritaires suivants : les acquisitions numériques, la numérisation, l’archivage pérenne et l’évaluation.  Jean-Jacques Vandewalle

jeanjacques.vandewalle@enssib.fr

Les 2es Assises de la lecture publique en Martinique ou « lire le monde comme un grand livre »

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près une première édition en 2000, la seconde édition des Assises de la lecture publique en Martinique a eu lieu les 17 et 18 novembre 2010 à Fort-de-France, et une centaine de professionnels ont pu échanger autour du thème « Livres, multimédia et internet : quels nouveaux enjeux pour les bibliothèques ? ». L’Association des bibliothèques publiques de Martinique (ABPM) et sa dynamique présidente Anique Sylvestre – en outre directrice de la Bibliothèque Schoelcher –, la direction régionale des affaires culturelles de Martinique (Drac)

représentée par Michèle Nardi, le conseil général de la Martinique ainsi que la Région Martinique ont soutenu cette manifestation très attendue par les participants. En dix années, il est peu de dire que le paysage de l’information a changé, plongeant la profession de plain-pied dans l’ère du numérique. Le professeur Jean Bernabé, linguiste et écrivain, a introduit de belle façon les Assises en mentionnant la bibliothèque comme « outil d’ingénierie sociale, permettant de mieux vivre ensemble »  : la mondialisation est vue comme une mise en relation des individus où l’on

parle de culture, de civilisation et de civilité. Les Antilles sont un carrefour entre l’Europe, l’Afrique, l’Orient, le Levant, où la question de l’identité se pose. Il faut « apprendre à lire le monde, qui est un grand livre ». La bibliothèque est devenue « transculturelle ». Les participants ont particulièrement apprécié les interventions d’Anne-Laure Collomb, responsable du Guichet du Savoir à la bibliothèque de la Part-Dieu, à Lyon, et de Jean-Philippe Accart, de l’université de Genève. Les pistes dégagées par ces types de service de référence en ligne seront certainement utiles localement.

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Les bibliothèques en Martinique : trente ans d’existence, et de nombreux projets En Martinique, le mariage réussi entre cyberbase et bibliothèque municipale de Rivière-Salée offre un exemple de collaboration intelligente entre deux services municipaux. Le projet Ribino (Réseau informatisé des bibliothèques du Nord), mené sans réelle implication des bibliothèques concernées et non abouti depuis des années, permet en contrepoint de mesurer les effets néfastes d’une gestion technocratique. Béa Bazile, directrice de la bibliothèque départementale de prêt (BDP) de Guadeloupe, expose un bilan très documenté de la mise en application du « Plan développement lecture » signé il y a une quinzaine d’années entre conseil régional, conseil général et Drac : toutes les communes guadeloupéennes, à une exception près, participent au réseau informatique de la BDP. Le Portail documentaire guadeloupéen, incluant toutes les bibliothèques, y compris universitaires, est pour bientôt. Simone Marie-Rose, directrice de la BDP de Martinique, détaille le plan départemental de lecture publique en Martinique, voté et appliqué depuis deux ans. Le débat suggère la nécessité d’un dialogue entre l’ensemble des élus et leurs bibliothèques prenant en compte l’existant et cherchant des solutions pour le faire évoluer au mieux.

Le rôle de la lecture publique dans la lutte contre un important problème d’illettrisme Marcellin Nadeau, président de la commission culture du département, évoque les principales dispositions prises pour la lecture publique, véritable enjeu pour la solidarité. Il rappelle que la population en Martinique (soit 402 000 habitants) compte un peu plus de 15 % d’illettrés (9 % en métropole) : l’objectif visé est bien entendu la réduction dans les cinq ans de ce chiffre. Sont ensuite mentionnés les contrats territoires-lecture, qui sont de véritables partenariats entre les différents acteurs de la lecture. À sa suite, Myriam Sangre détaille les raisons qui font que la Martinique déplore un pourcentage qui est presque le double

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de la moyenne nationale. Raoul Maran, évoquant les grandes lignes du plan académique, rend compte de la riche expérience « programme parler », menée dans les communes du Marin, du François et de Saint-Pierre, et intégrée dans le Plan régional d’action 2011-2013.

Vif débat autour du livre aux Antilles La table ronde sur l’édition, la diffusion et la distribution du livre aux Antilles, objet d’un débat passionné entre auteurs, éditeurs, libraires, diffuseurs, réunis autour d’Arlette Pacquit, journaliste, a montré l’acuité du problème en Martinique, pays de très grande production desservi par une médiocre diffusion et menacé de tomber partiellement dans l’oubli, faute de réédition. Tous les handicaps répertoriés amènent le débat sur le projet d’agence régionale du livre, pour lequel, depuis trois ans, Madame Nardi, de la Drac, a constitué un groupe de travail. À ce sujet, Yvette Gallot, représentante du conseil régional, précise l’état de la réflexion des élus, soucieux de soutenir la production locale du livre comme facteur de promotion des langues et cultures créoles.

Dix ans après Les premières Assises avaient établi un constat général de carence en matière de mètres carrés de bibliothèque, de formations initiale et continue des personnels, de chiffres fiables, et surtout de volonté politique affirmée. Dix ans après, le déficit a été pratiquement comblé en Martinique. Dans sa conclusion, au terme d’une journée et demie d’intenses travaux, Anique Sylvestre insiste avec raison sur l’ampleur des tâches à venir, forcément tributaires d’une collaboration améliorée des différents acteurs. Un constat final : de notables progrès accomplis, une feuille de route et des projets émergents, propres à améliorer le « mieux vivre ensemble » de la population martiniquaise.

Le Plan d’action post-séisme pour Haïti Dernière demi-journée dédiée à la situation du livre et de la lecture en Haïti : Érik Toussaint, ingénieur en sciences de

l’information, en charge de la gestion de trente bibliothèques de proximité, expose le Plan d’action post-séisme à court, moyen et long terme élaboré par les professionnels. Alice Gradel, conservateur, adjointe au directeur du service commun de la documentation, lance la discussion en présentant les actions concrètes de collaboration entre le service commun de la documentation, Bibliothèques sans frontières et Haïti, et pose la délicate question du don de livres. 

Marie-Françoise Bernabé mfbernabe@hotmail.fr

Jean-Philippe Accart jpaccart@bluewin.ch


Deuxième colloque bilatéral franco-tunisien des sciences de l’information et de la communication

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es 9 et le 10 décembre 2010 s’est tenu à Toulon le deuxième colloque bilatéral franco-tunisien des sciences de l’information et de la communication. Organisé par le laboratoire I3M de l’université du Sud Toulon-Var avec le concours de la Société française des sciences de l’information et de la communication (SFSIC), ce colloque s’inscrit dans la continuité des travaux scientifiques initiés lors du colloque d’avril 2008 et faisant suite au Sommet mondial sur la société de l’information.

Les nouveaux défis des bibliothèques de la région de Constantine Dans un monde marqué par le numérique, il semble impératif de repenser le rôle et les compétences du bibliothécaire afin que celui-ci puisse s’adapter au nouvel environnement informationnel et aux nouvelles réalités sociétales. Azzedine Bouderbane, maître de conférences au département de Bibliothéconomie de l’université de Constantine, et ses collègues ont mené une enquête auprès de 80 bibliothécaires de la région de Constantine pour mieux comprendre leur perception de la mutation informationnelle engendrée par les technologies de l’information et de la communication, et leur sentiment sur l’avenir de la bibliothèque publique. Malgré le manque de maîtrise informatique et de moyens financiers, les bibliothécaires algériens se montrent prêts à relever le défi de la société numérique. Mais derrière cette position se cache également l’inquiétude sur l’avenir de l’institution et, plus ­trivialement, la peur de perdre son emploi si les bibliothèques venaient à disparaître.

S’appuyant sur l’exemple de Google Books, Ahmed Hidass, de l’Institut supérieur de l’information et de la communication (Maroc), s’est penché sur quelques aspects juridiques des projets de bibliothèques numériques mondiales. Entre la gestion des droits d’auteur et les intérêts financiers en jeu, les bibliothèques virtuelles posent aujourd’hui de nombreux problèmes juridiques, économiques et éthiques. Le débat sur leur avenir reste ouvert, mais des éléments de réponse sont probablement à chercher du côté de la philosophie du partage et de l’open access qui propose une nouvelle vision de la propriété intellectuelle en accord avec les idéaux de la société numérique.

Les médiations culturelles à l’ère du numérique en Tunisie et dans l’espace euro-méditerranéen Safi Chehimi, de l’Institut supérieur de documentation de Tunis, et Fredj Zamit, de l’université Paul Verlaine – Metz, ont successivement abordé le rôle des nouveaux médias dans la médiation du patrimoine culturel immatériel et des événements politiques. Si on peut déplorer l’apparente marchandisation du patrimoine ancestral dans les pays du ­Maghreb, comme le prouvent deux enquêtes réalisées dans le sud-ouest tunisien, internet se présente comme un espace alternatif de médiation mémorielle et historique qui pourrait permettre aux jeunes générations de se réapproprier le patrimoine immatériel grâce à la mise en visibilité et l’archivage de nombreux documents à valeur historique. L’examen d’un corpus de contenus multimédias

consacrés à la carrière de l’ex-président tunisien Bourguiba, occultée par les médias traditionnels (voire par la mémoire collective), fournit un exemple concret d’une construction d’un lieu de mémoire et d’histoire sur internet. Les nouveaux médias font également évoluer les stratégies et les dispositifs de médiation environnementale. Sur la base du projet de recherche européen Fire Paradox impliquant trente-six partenaires de seize pays, Patrick-Yves Badillo, professeur à l’université Aix-Marseille, et ses collègues ont analysé les apports des dispositifs numériques participatifs pour sensibiliser la population à la prévention des feux de forêt. Les résultats issus des enquêtes en ligne et de l’observation des communautés numériques confirment l’impact positif des échanges entre les internautes et quelques individus relais d’information et d’opinion, impact qui peut être plus important que la communication traditionnelle, générale, des organisations. Les médias sociaux numériques favorisent l’interaction, l’empathie et la confiance au sein des communautés d’usagers en ligne, ce qui les rendrait plus efficaces pour la diffusion des messages de sensibilisation et de prévention.

L’appropriation et les usages des technologies de l’information et de la communication dans les pays du Maghreb Le déploiement des technologies de l’information et de la communication dans les pays du Maghreb soulève de nombreuses questions concernant l’appropriation et l’usage des nouveaux outils numériques. Nabil Ghaoui, de l’université Lyon 2, et Tarek Ouerfelli, de

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l’Institut supérieur de documentation de Tunis, se sont interrogés sur la qualité de l’environnement numérique des institutions pédagogiques tunisiennes en analysant respectivement les sites web des écoles et départements en sciences de l’information et les contenus pédagogiques hébergés sur le site web de l’Université virtuelle de Tunis. Compte tenu de nombreuses lacunes et défaillances constatées tant dans l’organisation que dans le contenu des éléments analysés, leur efficacité et leur utilité pédagogique sont remises en question. Si l’espace web tunisien semble encore en stade de développement, qu’en est-il de l’appropriation par les usagers des ressources disponibles en ligne ? C’est la question que se sont posée Besma Bsir Mkadmi et Abderrazak Mkadmi de l’Institut supérieur de documentation de Tunis. Ils se sont intéressés aux pratiques de lecture numérique et aux usages du web participatif dans le cadre scientifique. L’enquête menée en 2008 auprès des enseignants chercheurs tunisiens met en évidence une moindre utilisation des outils numériques chez les femmes (elles accèdent moins souvent aux ressources numériques, privilégient la lecture papier, et sont moins impliquées dans les communautés scientifiques virtuelles), et chez les chercheurs plus âgés ayant moins de repères dans le monde numérique. Il existe également une différence entre les chercheurs des sciences sociales et des sciences dures : ces derniers sont plus enclins à diffuser leurs travaux scientifiques sur internet et utilisent les outils du web 2.0 de manière plus régulière. La question de l’usage des ressources numériques a ensuite été abordée dans le contexte des pratiques professionnelles des journalistes. Aïssa Merah, maître-assistant à l’université de Béjaïa (Algérie), a examiné l’usage des sources d’information médicale sur internet par les journalistes de santé de la presse quotidienne nationale en Algérie. Il a souligné la prolifération des sources numériques dans le domaine de la santé. Afin d’assurer la crédibilité des informations restituées, il serait important que les journalistes acquièrent de nouvelles compétences techniques et informationnelles leur permettant de tirer pleinement profit des ressources du web. Se basant sur une enquête menée auprès de l’Agence Tunis Afrique Presse, Yousra Seghir de l’Institut supérieur de documentation de Tunis a, quant à elle, insisté sur

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la nécessité pour les journalistes d’adopter de nouveaux outils de travail collaboratif et, plus globalement, de repenser le modèle de formalisation et de capitalisation des connaissances au sein d’une entreprise de presse.

Les nouveaux modes de consommation des médias sur les deux rives de la Méditerranée Les technologies de l’information et de la communication changent également les modes de consommation des médias traditionnels. Comme l’a expliqué Hamida El Bour de l’Institut de presse et des sciences de l’information de Tunis, les médias écrits tunisiens tentent de développer des stratégies pour maintenir le lectorat existant et gagner de nouveaux lecteurs. Plusieurs journaux quotidiens proposent dorénavant une version électronique. Cependant, les professionnels de la presse tunisienne regrettent que cette politique de fidélisation ne s’appuie pas sur les études d’audience, trop coûteuses, mais sur des réactions de lecteurs récoltées au hasard. Qu’en est-il de la qualité des écrits produits par les rédacteurs volontaires de sites d’information ? Pour répondre à cette question, Moncef Ayari, maîtreassistant à l’Institut de presse et des sciences de l’information de Tunis, a analysé un échantillon d’articles diffusés sur deux sites web d’actualités, AgoraVox TV et OhmyNews. Les résultats de son étude montrent que, malgré la difficulté pour les journalistes amateurs de se conformer aux règles techniques et déontologiques de rédaction journalistique, les nouveaux médias citoyens ont réussi la cohabitation, voire la collaboration avec les médias écrits traditionnels. Enfin, les technologies de l’information et de la communication ont engendré des changements dans les modes de consommation de la télévision. Laure Bolka-Tabary, maître de conférences à l’université Lille 3, a esquissé l’évolution de l’offre des sites web des chaînes de télévision depuis les dix dernières années, et a proposé une analyse des discours numériques accompagnant les contenus télévisuels. Après la multiplication des weblogs et forums de discussion dédiés aux émissions, les documents natifs de la télévision investissent aujourd’hui les réseaux sociaux et autres espaces

du web 2.0. Une autre récente évolution concerne le développement de la télévision mobile interactive. Franck Debos, maître de conférences à l’université de Nice, a abordé la question des usages et des communautés d’utilisateurs de cette nouvelle génération d’images véhiculées par le téléphone portable. Si ce type de média semble correspondre aux besoins des consommateurs en quête d’usages nomades, beaucoup de chemin reste à parcourir, à savoir enrichir et diversifier les contenus, pallier les contraintes techniques, et surtout déterminer un business model performant. Particulièrement riches, les échanges avec la salle ont ponctué les présentations des intervenants. Ils témoignent de l’actualité des problématiques abordées lors de ces journées, et de l’intérêt que leur portent les chercheurs des deux rives de la Méditerranée. 

Natacha Romma romma@univ-tln.fr


Pierre Bourdieu et Roger Chartier Le sociologue et l’historien Les historiens français à l’œuvre. 1995-2010 Sous la direction de Jean-François Sirinelli, Pascal Cauchy et Claude Gauvard Anne-Marie Bertrand

André Cabanis et Michel Louis Martin L’universitaire dans tous ses états Jean-Paul Metzger

Thierry Grillet La tour des temps Christelle Di Pietro

Gérard Mauger, Claude Poliak et Bernard Pudal Histoires de lecteurs Christophe Evans

Chris Oliver Introducing RDA : A Guide to the Basics Thierry Clavel

Frédéric Poulard Conservateurs de musées et politiques culturelles. L’impulsion territoriale Odette Balandraud

George Steiner Lectures : Chroniques du New Yorker Sylvie Ducas

Lire, voir, entendre : la réception des objets médiatiques Sous la direction de Pascale Goetschel, François Jost et Myriam Tsikounas Joëlle Garcia


Pierre Bourdieu et Roger Chartier Le sociologue et l’historien

Marseille, Agone & Raisons d’Agir, 2010, 104 p., 21 cm Coll. Banc d’essais ISBN 978-2-7489-0118-4 : 13 €

Les historiens français à l’œuvre. 1995-2010 Sous la direction de Jean-François Sirinelli, Pascal Cauchy et Claude Gauvard Paris, PUF, 2010, 328 p., 22 cm ISBN 978-2-13-058498-8 : 29 €

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lusieurs éléments récents (le colloque « Sciences de l’information et des bibliothèques : quel dialogue ? », la réflexion sur la politique scientifique de l’Enssib) ont placé les questions épistémologiques au premier plan de mon horizon personnel. Ces deux ouvrages, à des titres divers, ont enrichi cette interrogation. J’évoquerai le contenu de chacun d’eux, avant de traiter de certains points de rencontre, d’interrogations communes aux deux.

Le sociologue au regard de l’historien Ce joli petit livre reprend le texte de cinq entretiens entre Pierre Bourdieu et Roger Chartier, enregistrés en décembre 1987 et diffusés en 1988 sur France Culture dans la série « À voix nue ». Il faudrait plutôt dire « entretiens de Pierre Bourdieu avec Roger Chartier », le premier étant l’objet de ces émissions, le second en étant l’animateur – certes éminent. L’origine

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orale de ces interventions ne nuit pas du tout à la lecture : le travail éditorial a été fait, il reste très peu de scories (une phrase pas finie, des « si j’ai encore une minute », le tutoiement, la fin abrupte des textes qui devaient, j’imagine, avoir une phrase de clôture à l’antenne). Ces cinq textes sont précédés d’une préface où Roger Chartier redessine le paysage intellectuel à l’époque de ces entretiens, rappelle la chronologie éditoriale de Bourdieu (La distinction 1 a été publiée, et sévèrement attaquée, il travaille à ce qui deviendra Les règles de l’art 2), et souligne l’étrangeté de sa position scientifique : « Le sujet qui produit la connaissance est lui-même pris dans l’objet à connaître » – étrangeté qui à vrai dire n’est pas propre aux sociologues, y compris ceux qui travaillent sur leur propre milieu, mais qui est partagée, par exemple, par les historiens du temps présent ou par les lettrés travaillant sur les pratiques de lecture. Je souligne ce point parce que Roger Chartier y revient dans le premier entretien, soulignant que « le sociologue débat de choses vivantes » – ce qui ne lui est pas propre. Les cinq entretiens sont thématisés : « Le métier de sociologue », « Illusions et connaissance », « Structures et individu », « Habitus et champs », « Manet, Flaubert et Michelet ». Ils ont pour objet principal de permettre à Bourdieu de parler de son travail. Roger Chartier, dans sa préface, souligne qu’il le fait de façon gaie, détendue. On peut, complémentairement, remarquer qu’il le fait d’une façon souvent prétentieuse, méprisante, désagréable. Oui, il s’agit de Pierre Bourdieu, grand scientifique, et qui deviendra (postérieurement à ces entretiens) un intellectuel engagé, comme on ne dit plus. Il a légitimement conscience de sa valeur et de la position qu’il occupe. Pour autant, rien ne l’obligeait à dire qu’il n’a pas d’adversaires, seulement des ennemis, parce que « pour me réfuter, il faut se lever de bonne heure, il faut travailler » (p. 27), ou que « la science sociale » est meilleure que les essayistes, les journalistes ou la fausse science (c’est heureux !) (p. 25), ou que « le sociologue dit des choses que personne ne veut voir » (le politiste, l’historien contemporain aussi !) (p. 44), ou que l’histoire produit des « cadeaux de Noël » (il veut dire des histoires rassurantes publiées dans des livres qui peuvent être offerts à Noël) (p. 68), ce qui est normal puisque l’histoire est

1.  La distinction. Critique sociale du jugement, Minuit, 1979. 2.  Les règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Seuil, 1992.

« un monde tranquille » (p. 67). Ni à se comparer à Proust (p. 42) ou à Flaubert (passim). Bref, je ne sais pas si c’était une bonne idée de faire interroger le sociologue par l’historien, tant le sociologue (ce sociologue) est épistémologiquement éloigné de l’histoire.

Les historiens au regard des historiens Tout autre registre, on s’en doute, pour ce second ouvrage : Les historiens français à l’œuvre 1995-2010, pur travail académique commandité par le Comité français des sciences historiques, aujourd’hui présidé par Jean-François Sirinelli, pour faire suite au précédent bilan élaboré par la même institution sous la houlette de François Bédarida, L’histoire et le métier d’historien en France 1945-1995 3. On aura compris qu’il s’agit d’un bilan historiographique et épistémologique, exercice dont les historiens français se délectent régulièrement – au moins depuis Faire de l’histoire (Gallimard, 1974). Sur quoi travaillent les historiens, quelles sont les tendances, les frontières de la discipline, les problématiques qui émergent, celles qui disparaissent, les nouveaux objets scientifiques, les débats, etc. Ce bilan est organisé en deux parties : « Bilan des quatre périodes » et « De quelques thématiques » : un découpage chronologique, selon les disciplines universitaires (Antiquité, Moyen Âge, époque moderne, époque contemporaine), et une approche thématique. Chacune avec ses mérites, ces deux parties font pareillement preuve d’érudition et de lucidité : s’il s’agit de décrire l’état du champ scientifique, il s’agit aussi d’en analyser les points forts, les points faibles ou les impasses. Un certain nombre de constantes traversent tout le livre, j’y reviendrai. Ce bilan fait émerger quelques constats principaux. Si l’histoire médiévale se porte bien, l’époque moderne connaît un « déclin relatif » et l’histoire contemporaine est en pleine recomposition. L’histoire économique est à l’agonie, l’histoire religieuse et l’histoire politique se sont réinventées. L’histoire culturelle méritait sans doute mieux que le court chapitre un peu naïf qui lui est consacré.

3.  L’histoire et le métier d’historien en France 19451995, sous la direction de François Bédarida, avec la collaboration de Maurice Aymard, Yves-Marie Bercé et Jean-François Sirinelli, Maison des sciences de l’homme, 1995.


Transversalement à tout le bilan sont évoquées des questions de périodisation (les bornes chronologiques), l’émergence de nouveaux objets, la montée en puissance de l’histoire comparée (ou transnationale), de nouvelles méthodes de travail (portails, corpus numérisés), de nouvelles alliances disciplinaires, en particulier avec l’anthropologie. Signe sans doute que l’histoire culturelle, ses objets et ses méthodes ont contaminé l’ensemble du champ historique et lui imposent ses propres questionnements. Ce qui me ramène au sociologue.

Historiens, sociologues et historiens Pierre Bourdieu n’est pas absent de ce second ouvrage. Claude Gauvard et Régine Le Jan écrivent ainsi que « l’histoire du Moyen Âge est un sport de combat », tandis que Roger Chartier constate que l’ego-histoire, « malgré les mises en garde de Pierre Bourdieu », est florissante. Surtout, un certain nombre de questions rejoignent ou dépassent les entretiens Bourdieu-Chartier. J’en vois au moins trois : les contraintes institutionnelles et culturelles ; le rapprochement des problématiques avec celles de la société ; l’instrumentalisation de l’histoire. À plusieurs reprises, dans ce bilan historique, est évoqué le poids des contraintes. Contraintes institutionnelles (les modes de financement de la recherche), contraintes des découpages disciplinaires, contraintes de l’évaluation, contraintes du petit nombre de postes offerts aux jeunes chercheurs, etc. Mais aussi fragilité de publier dans une langue qui n’est plus une langue scientifique, diminution du lectorat de sciences humaines, faibles achats des bibliothèques universitaires : l’historien travaille dans un contexte, un champ, qu’il analyse avec lucidité. Les nouveaux objets de recherche ou les nouvelles spécialités sont largement influencés par l’évolution sociale – la fin du « monde rural », la fin du « monde chrétien », la mondialisation et ses effets. Citons ainsi le développement des études de genre, de l’histoire coloniale, de l’histoire globale (Histoire du monde au xv e siècle), de l’histoire des émotions, de l’histoire de la violence, de l’histoire religieuse aujourd’hui marquée par « la poussée du sacré », de l’histoire des emprunts et des passeurs culturels, de l’histoire des techniques et des inventions, etc. L’analyse sociologique de ce champ ne manquerait pas d’intérêt. Autre élément qui pourrait intéresser le sociologue : l’usage politique de l’histoire. On se souvient des débats,

toujours actuels, sur « les lieux de mémoire », la guerre des mémoires, le prisme obligé (?) d’analyse de l’histoire contemporaine à travers la mémoire des communautés/groupes/minorités. Il y a eu des cas où la participation des historiens à cette métamorphose culturelle fut active et volontaire (René Rémond et « le fichier juif », « l’historien dans le prétoire »). Mais c’est plutôt une véritable instrumentalisation qui est dénoncée ici ou, du moins, une véritable interrogation sur « le rôle social de l’historien » qui est avancée. Avec ce paradoxe, souligne Philippe Poirrier, d’être simultanément soumis à la « tyrannie de la mémoire » et à l’injonction de présentisme. Bref : ce bilan, lucide et intéressant, se place plutôt sous les auspices de Michel Foucault et de quelques autres (Françoise Héritier, Paul Ricœur, notamment) que de Pierre Bourdieu. Mais la lecture simultanée de ces deux ouvrages ne manque pas de piquant. Anne-Marie Bertrand anne-marie.bertrand@enssib.fr

André Cabanis et Michel Louis Martin L’universitaire dans tous ses états

Paris, Klincksieck, 2010, 169 p., 22 cm Coll. Hourvari ISBN 978-2-252-03782-9 : 17 €

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écemment paru aux éditions Klincksieck, dans la collection Hourvari 1, l’ouvrage des professeurs André Cabanis et Michel Louis Martin mérite le détour. Pour comprendre le propos des auteurs, il suffit de se rapporter à la présentation de la collection : « Toute action, au

1.  Hourvari : croisement de houre, cri pour exciter les chiens, et de charivari.

départ habile ou avisée, peut produire de la bêtise. Toute pensée, si intelligente soitelle, peut, en se pétrifiant, en se répétant et déclinant, devenir bête. Car la bêtise n’est pas une essence : elle est potentiellement incluse dans tout geste et toute posture, à l’état latent, finalement réveillée par on ne sait quoi : la répétition ? le seuil d’incompétence ? la volonté de plaire ? la mauvaise foi ? Peut-être simplement par ce moment où, paresse ou habitude, on arrête de penser ce qu’on fait, ce qu’on croit. Dans cette collection, des écrivains nous rappellent qu’il n’existe pas de remède à la pétrification de la pensée et que tenir la bêtise à distance exige de constants exercices de vigilance. Leurs essais sont moins des pamphlets que des avertissements et des appels à la responsabilité intellectuelle. Des sortes de “coins” dans la pensée contemporaine. De stimulants éloges de la liberté d’esprit. » Pour présenter ce livre, l’éditeur indique à juste titre que cet essai rappelle Un tout petit monde de David Lodge 2, qui a dépeint avec beaucoup d’ironie certains travers de la jet-society universitaire. Il ne s’agit pas, ainsi, d’une analyse ethnographique du monde universitaire actuel, ni d’une étude critique des nouveaux modes d’évaluation des performances universitaires mais, plutôt, d’un livre d’humeur, et d’humour, où se côtoient l’agacement, l’amusement, la compassion, parfois la condescendance, et surtout les délices de croquer certains caractères du milieu universitaire dans lequel les deux auteurs ont baigné durant plus de trente ans. Le style, leste et souvent précieux, et le texte, truffé de mots rares et d’expressions latines peu usitées, relèvent probablement d’une certaine coquetterie de la part de ces universitaires juristes rompus au maniement expert de la langue française. Tout ceci peut rendre la lecture peu aisée à un public non averti. Mais ne s’adressent-ils pas avant tout à leurs pairs ? Lesquels, avec un peu d’humour et de distance, devraient apprécier l’exercice. Pour qui a eu l’occasion de fréquenter les facultés de droit françaises, l’on ne pourra s’empêcher de penser que les figures décrites sont issues directement de l’environnement immédiat des auteurs. Mais les types représentés dépassent largement ce cadre, qu’ils concernent les collègues, les manies, la typologie des directeurs de thèses et des responsables de l’administration universitaire, le rôle de l’expert-évaluateur à l’heure de l’idéologie du h-index 3 et

2.  Publié aux éditions Rivages Poche, 2004. 3.  Indicateur de performance d’un enseignantchercheur.

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des classements internationaux, ou bien encore les habiles demandes de report de délai formulées par le rédacteur d’un ouvrage ou d’un article. Le trait caricatural en agacera certains, et tous les collègues universitaires ne se retrouveront pas dans l’ouvrage, ce qui serait dommage. La cible des auteurs est suffisamment générale pour englober tout le monde sans heurter quiconque, et la lecture, par l’enseignant-chercheur, s’apparente à une mini-évaluation de ses propres travers, invitant à s’améliorer sans doute plus efficacement qu’avec n’importe quelle autre méthode. Pour qui est extérieur aux corps des enseignants-chercheurs, l’on découvrira un monde professionnel à la fois enviable et nostalgique, plein de grandeur et de vicissitudes, bourré de rites et de symboles, empli de jalousies et de mesquineries, soumis à des pressions jugées souvent insupportables de la part des autorités de tutelle, mais qui, malgré tout, s’acquitte honorablement de ses deux missions principales et indissociables : l’élaboration et la transmission du savoir. Jean-Paul Metzger jpmetzger@club-internet.fr

Thierry Grillet La tour des temps

Paris, Anne carrière, 2010, 294 p., 24 cm ISBN 978-2-8433-7544-6 : 19,50 €

U

n jeune gardien de nuit de la Très Grande Bibliothèque et une conservatrice débutante enquêtent sur le mystère de la Tour des Temps : alors qu’une faille béante dans les sous-sols menace le bâtiment d’effondrement, des âmes en peine hantent les couloirs, la nuit, tandis qu’un ancien livre de divination disparaît.

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Entre polar et science-fiction Thierry Grillet, directeur des affaires culturelles de la Bibliothèque nationale de France (BnF) et excellente plume, livre un premier roman qui hésite entre polar et science-fiction, et dont le principal personnage est la BnF. Entre lieu fantasmé (la bibliothèque aurait été construite sur un ancien camp nazi) et espace concret (six cents kilomètres de rayonnages), la BnF devient prétexte à une intrigue qui n’est pas sans rappeler le Da Vinci Code : un passé historique trouble, de jeunes héros courageux et érudits, des lieux imposants et énigmatiques, des événements étranges et mystiques où se mêlent magie africaine et ésotérisme nostradamien. Si le temple du savoir est dépeint de façon minutieuse et vivante, l’argument du roman peine à trouver son rythme. L’intrigue ne se noue vraiment qu’aux deux tiers de l’œuvre et semble comme expédiée, laissant le lecteur avec un goût d’inachevé. Les personnages sont bien campés mais ne convainquent pas vraiment. Isabelle, la jeune conservatrice effacée mais brillante, offre une vision passéiste de son métier, telle qu’elle subsiste dans l’imaginaire collectif, pratiquant la « religion du papier » contre celle d’internet (en quoi d’ailleurs les deux sont-elles antagoniques ?). La fascination qu’elle éprouve pour l’aspect conservateur (au sens littéral du terme) de son métier balaie son apprentissage fraîchement acquis : alors qu’elle sort d’un entretien avec un conservateur retraité de la « Nationale », elle avoue en avoir plus appris que dans ses années de formation. Sékou, jeune métis lettré mais éjecté du système scolaire, qui tente de trouver un boulot stable pour acquérir son indépendance, apparaît bien plus moderne, tiraillé qu’il est entre traditions familiales et désir d’intégration. Sauf qu’il est tout autant improbable que le personnage d’Isabelle (doté d’une mémoire eidétique, il est aussi un virtuose du piratage de fichiers), tout autant que l’idylle shakespearienne qui naît entre les deux jeunes gens.

L’exploration des coulisses de la BnF Être à la fois bibliothécaire et lecteur gêne la lecture de l’œuvre, car on est sans cesse tenté de porter un regard professionnel sur cet ouvrage qui demeure une œuvre de fiction. Mais il n’est pas certain que le lecteur amateur du genre « thriller surnaturel » puisse y trouver son compte, tant l’omniprésence

de la dimension professionnelle dans ses moindres détails catalographiques gêne une immersion sans retenue dans l’intrigue. Les nombreuses références littéraires amplifient ce décalage qui laisse au final une impression de déjà-vu. Demeure l’exploration des coulisses de la BnF, comme vous ne les avez sûrement jamais vues. Christelle Di Pietro christelle.dipietro@enssib.fr

Gérard Mauger, Claude Poliak et Bernard Pudal Histoires de lecteurs

Bellecombe-en-Bauges, éditions du Croquant, 2010, 540 p., 25 cm Coll. Champ social ISBN : 978-2-91496866-9 : 32 €

Des trajectoires de lecteurs : une enquête racontée Cet ouvrage, publié avec le soutien de la Région Rhône-Alpes, est une réédition à l’identique d’un livre paru initialement chez Nathan en 1999 dans la collection « Essais et recherches » (avec le concours à l’époque de l’Observatoire France Loisirs de la lecture, qui n’existe plus aujourd’hui). Son principe : analyser dans le détail des trajectoires de lecteurs – gros ou faibles pratiquants – à travers les propos mêmes que ceux-là tiennent pour décrire et justifier leur niveau d’investissement dans la lecture (de livres, essentiellement). Le protocole repose ainsi sur une enquête qualitative conduite par entretiens approfondis complétés d’observations détaillées des bibliothèques personnelles des interviewés 1, le tout réalisé dans les

1.  Qu’il s’agisse, comme l’écrivent les auteurs, des « bibliothèques montrées », des


années 1990. Le corpus d’entretiens, relativement restreint, porte sur 24 personnes interrogées pour la plupart en couple, âgées à l’époque de l’enquête de 32 à 53 ans, et dont les origines sociales et les situations professionnelles sont volontairement diversifiées (du lieutenant-colonel au jardinier municipal, en passant par la styliste de mode et la femme au foyer).

La « génération 68 », les femmes et les hommes Avec un tel corpus, ce que les auteurs perdent ici en termes de représentativité statistique, ils le gagnent en finesse quant à la description précise des modalités « d’entrée en lecture » et quant à l’évolution à la hausse et/ou à la baisse de cette pratique au cours de l’existence. On comprend bien par ailleurs que les personnes rencontrées sont sélectionnées en fonction des « cas » qu’elles sont en mesure d’illustrer et que le travail sociologique de construction de figures « idéalestypiques » de lecteurs, réalisé à travers un double mouvement de mise à distance et d’interprétation, permet d’envisager des formes de généralisations à l’ensemble de la population. On ne s’étonnera donc pas de trouver dans ces « histoires de lecteurs » – le terme est bien choisi puisqu’il s’agit d’une enquête basée sur des déclarations portant sur une pratique culturelle légitime – des personnes diplômées appartenant à des milieux sociaux favorisés qui ne lisent pas, et des personnes peu diplômées appartenant à des milieux sociaux moins favorisés qui lisent beaucoup. On notera également au passage que la transformation de « cas » en « histoires » racontées à plusieurs voix facilite l’appropriation par le lecteur, puisqu’il se trouve confronté à des procédés de narration qui ne sont pas sans rappeler ceux du récit et du texte littéraire. Au-delà des singularités et des singularismes, le pari de l’enquête consiste bien à tenter de dégager des principes d’intelligibilité des pratiques de lecture contemporaines (du moins celles de l’époque). Parmi d’autres, un axe structurant permet à cet effet d’organiser une grande partie du questionnement, l’axe générationnel, la majorité des interviewés appartenant à la « génération de mai 1968 ». Avant de parler résultats, quelques mots sur ce choix éditorial un peu curieux

« bibliothèques reléguées » ou des « bibliothèques cachées » des lecteurs, mais également de l’ensemble des livres disséminés au domicile et plus ou moins rangés.

à première vue d’une reparution à l’identique, c’est-à-dire sans nouvelle préface, sans ajout de postface ou d’avertissement au lecteur. Il faut dire que l’enquête est logiquement datée et que, s’agissant de matériaux qui font l’objet d’une analyse sociologique, l’ancrage historique de l’entreprise constitue de fait un élément déterminant qui n’est pas suffisamment retravaillé. Il est en effet au principe même d’une partie de la problématique de l’enquête avec cette notion d’approche générationnelle 2, mais, que l’on soit sociologue ou lecteur interviewé dans le cadre d’une enquête, on ne tient pas le même discours sur la lecture, le monde du livre et des imprimés en général, dans les années 1990, au xxe siècle, et dans les années 2010, au début du xxie siècle. Les nombreuses et précieuses références qui sont faites par ailleurs à d’autres travaux et enquêtes sociologiques ne vont pas au-delà des années 1990, ce qui peut poser problème pour un lecteur non spécialiste ou averti. S’agissant d’une enquête résolument qualitative, il faut reconnaître toutefois que cet aspect daté n’est pas totalement insurmontable : les témoignages rapportés et les analyses qui en découlent demeurent bien évidemment pertinents pour une génération et une époque données et devraient pouvoir être transposés à d’autres générations de lecteurs moyennant quelques précautions : ce qui a été fait, par exemple, pour les lecteurs assidus de romans policiers étudiés par Annie Collovald et Erik Neveu en 2004 3. Côté résultats, on peut dire avec le recul que cette enquête a fait date et qu’elle continue à rayonner dans le domaine de la sociologie de la lecture, au moins sur trois points importants : •  Les incidences des évènements biographiques et historiques sur les trajectoires culturelles individuelles : l’importance notamment des rencontres interindividuelles dans le choix des investissements et désinvestissements culturels ; le poids de l’appartenance à une même génération 68, empreinte pour certains de contre-culture et d’engagements politiques au sein desquels le livre occupe une place centrale (que l’on peine un peu à lui voir jouer aujourd’hui).

2.  Utilisée avec profit dans le registre quantitatif par Olivier Donnat. Voir : Olivier Donnat et Fabienne Lévy, « Approche générationnelle des pratiques culturelles et médiatiques », Culture et prospective, no 3, 2007. 3.  Annie Collovald, Erik Neveu, Lire le noir : enquête sur les lecteurs de récits policiers, Éditions de la Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou, 2004.

•  Le dimorphisme sexuel marqué de la

lecture dans nos sociétés occidentales et ses racines socioculturelles : sousentendu les différences hommes/ femmes dans le domaine du lire, que les auteurs expliquent notamment par la césure entre « le monde des choses matérielles » des uns, et « le monde des choses humaines » des autres, aiguillage fondamental dont découlent beaucoup de représentations et de pratiques (au point que l’on peut parler d’une sphère sociale masculine et d’une sphère sociale féminine où la biologie n’a ni le premier, ni le dernier mot). •  Enfin, les principaux usages sociaux de la lecture, ou « fonctions sociales », saisies à partir des témoignages mêmes des lecteurs interviewés, sont ici mis en valeur et finement analysés : la fonction de divertissement (« lire pour s’évader ») ; la fonction didactique (« lire pour apprendre ») ; la fonction salutaire (« lire pour se sauver ») ; et la fonction esthétique (« lire pour lire »)4.

Difficile décentrement pour le lettré ethnocentré Sur ce dernier point, l’ouvrage est à son tour salutaire dans la mesure où il permet de montrer que la fonction esthétique de la lecture – « la lecture pure », fonction historiquement survalorisée par les institutions culturelles –, est celle qui est pourtant la moins répandue parmi la grande masse des lecteurs ordinaires. D’après Mauger, Pudal et Poliak, la lecture d’évasion ellemême fait d’ailleurs l’objet d’un partage entre ceux qui possèdent cette aptitude (à se laisser prendre au jeu littéraire ou romanesque), et ceux qui ne la possèdent pas. Bref, c’est l’ethnocentrisme lettré qui est au cœur du travail d’analyse critique et de déconstruction entrepris par les trois sociologues : cette tendance des gros lecteurs à universaliser (de façon non consciente) leurs propres modalités de rapport aux textes et aux œuvres. Si les références scientifiques sont nombreuses et mélangées, l’approche est donc volontairement distanciée et critique, et la filiation avec la sociologie

4.  À comparer aujourd’hui avec les logiques d’usages des réseaux sociaux mises au jour par Virginie Lethiais et Karine Roudaut : la logique « expressive » (les amitiés virtuelles répondent à un besoin d’exprimer ses opinions, son vécu) ; la logique « instrumentale » (un moyen de faire des rencontres, de compter sur les autres) ; la logique « évasive » (par le jeu) ; la logique « d’exploration » (découvrir d’autres réalités). Voir : « Les amitiés virtuelles dans la vie réelle », Réseaux, octobrenovembre 2010.

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bourdieusienne particulièrement explicite. Ce parti pris débouche parfois sur une analyse désenchantée du rapport à la lecture, qui va dans certains cas jusqu’à un sentiment de mise à nu, notamment quand il est question des différences entre hommes et femmes et surtout du jugement que les uns portent sur les pratiques de lecture des unes (et viceversa), même au sein du couple. On est loin, comme on le voit, des synthèses d’enquêtes qualitatives qui caressent le lecteur dans le sens du poil. L’écriture vise bien ici à entreprendre un travail d’objectivation. À ce titre, il me semble très intéressant, comme les auteurs eux-mêmes proposent de le faire, de lire ces Histoires de lecteurs en se livrant soi-même à un travail d’autoanalyse pour interroger sa propre biographie de lecteur et son propre rapport aux imprimés, livres et institutions du livre (la bibliothèque et la librairie n’étant évidemment pas absentes des témoignages recueillis). Signalons pour terminer qu’il est un cas intéressant, quoiqu’un peu décalé, qui à lui seul mérite le détour : celui d’un garde forestier, très grand lecteur, qui vit retranché entouré de livres au cœur de la forêt (il possède 3 000 à 4 000 ouvrages, selon sa propre estimation, dont une grande partie concerne la poésie et la philosophie, pour un budget annuel d’approvisionnement de 30 000 à 40 000 francs !). Intitulé « La lecture au fond des bois d’un neveu de Zarathoustra », ce témoignage d’un esthète pur – le rangement méticuleux de ses livres et le rituel de ses séances de lecture sont éminemment codés – apparaît pour le moins exotique, surtout à près de vingt ans de distance. Il met en valeur de façon singulière la ligne de clivage entre le sacré et le profane qui est souvent très signifiante chez les grands lecteurs férus de genres à forte légitimité ; il est également éclairant pour les aspects à la fois socialisants mais aussi désocialisants des pratiques de lecture en général : – « C’est son monde à lui [dit sa compagne], sur lequel il ne faut pas empiéter. –  Qu’est-ce que tu en penses de cette passion de Jean-Baptiste pour les livres ? C’est quelque chose d’important entre vous ? –  “Entre” nous…, il y a plusieurs milliers de livres “entre” nous », répond Mauricette en riant et en détournant le sens du mot. Christophe Evans christophe.evans@bpi.fr

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Chris Oliver Introducing RDA : A Guide to the Basics London, Facet Publishing, 2010, 117 p., 28 cm ISBN 978-1-85604-732-6 : £ 29,95

Après la République démocratique allemande… RDA, en français « Ressources : description et accès », est le tout nouveau code 1 de catalogage angloaméricain qui succède à la 2e édition des Anglo-American Cataloguing Rules (AACR) eux-mêmes fondés sur l’ISBD 2. Introducing RDA : A Guide to the Basics est le premier livre publié sur ce sujet. L’auteure, Chris Oliver, a été catalogueuse pendant vingt ans. Elle est actuellement coordinatrice du catalogue à l’université McGill à Montréal. Membre du « Joint Steering Committee For Development of RDA » (JSC), présidente du Comité canadien de catalogage, elle a activement participé à la création de ce code. Dès les premières lignes, on comprend que le code RDA s’inspire et met en œuvre les modèles Functional Requirements for Bibliographic Records (FRBR) et Functional Requirements for Authority Data (FRAD). Un chapitre entier leur est consacré. Très bien fait, il peut suffire au non-initié pour appréhender ces deux modèles.

L’information bibliographique orientée usagers Chris Oliver synthétise habilement le copieux chapitre 0 du code RDA pour en faire ressortir sa substance : 1.  Notons au passage que, pour désigner RDA, les puristes francophones ne parlent pas de « norme » de catalogage, terme réservé aux organismes officiels de normalisation comme Afnor ou ISO, mais de « code », au sens de « code de la route » ou « code du travail ». 2.  International Standard Bibliographic Description.

une approche de l’information bibliographique qui se veut orientée vers les besoins de l’usager des catalogues de bibliothèque, un code fait pour l’environnement numérique et le web, avec l’ambition d’être utilisé par d’autres communautés : archives et musées notamment. Tout au long de ce guide, il est fait abondamment référence au texte du code RDA pour justifier ici sa vocation internationale, là son intégration au contexte normatif mondial : nouveaux principes de catalogage de l’Ifla 3, ISBD, Marc 21 sont régulièrement cités, mais aussi Dublin Core et Onix avec lesquels des passerelles sont réalisées et intégrées au code. Pas un mot cependant d’Unimarc. Mais qui s’est jamais soucié d’Unimarc dans le monde anglo-saxon ?

L’angoisse du catalogueur… Soucieuse de faciliter la compréhension du lecteur, Chris Oliver montre par l’exemple les similitudes et différences entre FRBR, RDA et AACR. Elle propose ainsi une version simplifiée du modèle FRAD et un exemple de notice bibliographique en Marc avec, en regard, les entités et relations FRBR correspondantes. Après un rapide historique du projet dans le contexte des AACR, l’auteure présente la structure du code et ses principales innovations. Le fidèle lecteur des normes françaises de catalogage, toutes organisées autour des huit zones du célèbre pavé ISBD, y découvrira avec angoisse que la structure du code, composée de 10 sections dédiées aux attributs et aux relations des entités FRBR et FRAD est totalement différente de ce qu’il connaît. À l’aide d’extraits et de copies d’écran du RDA Toolkit 4, Chris Oliver présente notamment les objectifs fonctionnels, tous centrés sur l’usager, et s’attarde longuement sur quelques différences majeures avec les AACR ou l’ISBD. Sept pages sont ainsi consacrées aux éléments « Content Type », « Media Type » et « Carrier Type » qui remplacent avantageusement l’indication générale du type de document dont « [Texte

3.  International Federation of Library Associations and Institutions. 4. « RDA Toolkit » est une base de données en ligne, gérée par l’American Library Association, la Canadian Library Association, et Cilip (Chartered Institute of Library and Information Professionals), accessible sur abonnement depuis juillet 2010. Il s’agit pour l’instant du seul mode d’accès au code RDA, aucune version imprimée n’ayant été publiée à ce jour. http://rdatoolkit.org


imprimé] » ou « [Images animées] » sont des exemples connus en France.

… et les objectifs ambitieux du code RDA Pour Chris Oliver, ce code RDA est un jeu de métadonnées (Metadata Element Set) fait d’éléments, d’attributs et de relations qui, à l’image du Dublin Core, distingue les éléments de base, les « Core Elements », que l’on pourrait qualifier de « notice minimale », et les éléments additionnels que le catalogueur peut choisir si nécessaire. Elle met en avant la souplesse du code RDA qui, par exemple, n’attribue pas de caractère obligatoire ou optionnel aux éléments, ou encore vante l’importance des relations entre éléments. Une bonne partie du livre est consacrée à l’implémentation de RDA, louant, un peu trop peut-être, les mérites du RDA Toolkit et de ses fonctionnalités, toutes destinées à aider le pauvre catalogueur à s’y retrouver : diagrammes pour les entités et leurs relations, tables de correspondance avec Marc 21 ou MODS 5 et « workflows » personnalisables, afin, par exemple, de décrire un type de document particulier. On peut toutefois regretter que les trois scénarios d’implémentation 6 prévus par le JSC ne soient pas du tout abordés ici. Dans sa conclusion, Chris Oliver rappelle les objectifs ambitieux de RDA : répondre aux besoins des usagers, maîtriser les coûts, être flexible et assurer la continuité des catalogues. En cela, les avantages qu’elle accorde à RDA sont nombreux, tant pour les usagers que pour les bibliothèques. Les possibilités de liens entre entités, l’ouverture vers d’autres schémas de métadonnées comme Onix, constituent, c’est certain, une amélioration sensible pour l’usager. Chris Oliver ne trouve que des avantages à RDA – le contraire serait étonnant –, et elle nous affirme que RDA va simplifier la tâche des catalogueurs. Nous pouvons raisonnablement en douter.

Un guide pratique Introducing RDA n’est donc pas une réflexion ou une critique de RDA ou FRBR. Écrit par une convaincue, c’est un guide pratique destiné à faciliter

5.  Metadata Object Description Schema, schéma de métadonnées inspiré de Marc 21 et maintenu par la Bibliothèque du Congrès. 6.  Trois scénarios d’implémentation de RDA dans les catalogues ont été prévus par le JSC. www.rda-jsc.org/docs/5editor2.pdf

l’apprentissage de RDA et de son outil en ligne, le RDA Toolkit, qui explique simplement et, disons-le, plutôt bien, les choses. Avec pédagogie, Chris Oliver a atteint l’objectif qu’elle a fixé à ce livre : décrire les caractéristiques de base de RDA pour en faciliter l’implémentation et l’utilisation. À l’heure où la France songe très sérieusement à adopter le code RDA en remplacement des normes Afnor de catalogage, ce livre est une bonne première lecture sur le sujet. Il y en aura certainement d’autres. Thierry Clavel thierry.clavel@enssib.fr

Frédéric Poulard Conservateurs de musées et politiques culturelles. L’impulsion territoriale

Paris, La Documentation française, 2010, 190 p., 24 cm Coll. Musées-Mondes ISBN 978-2-11-007805-6 : 21 €

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omment les conservateurs de musées, en tant que groupe professionnel, ont-ils exercé une influence sur la définition des politiques culturelles, entre autorité de l’État et priorités des collectivités locales ? Frédéric Poulard, maître de conférences en sociologie, identifie les jeux d’acteurs et esquisse le profil du conservateur aujourd’hui. L’ouvrage s’inscrit dans une histoire des politiques publiques, en particulier le passage « de la tutelle au partenariat ». Mais, en faisant l’hypothèse que les conservateurs des musées territoriaux ont contribué à façonner cette transition, l’auteur examine aussi les conditions d’émergence du métier.

La place des musées au sein des politiques publiques, locales et nationales Si les deux premiers chapitres resituent la valorisation des musées dans les grandes phases de la politique culturelle et de la décentralisation au xxe siècle, c’est pour signaler que l’évolution a été lente, discontinue et variable selon les territoires, et souvent le fait de personnalités marquantes. Le renforcement de la tutelle de l’État à partir du Front populaire et jusqu’aux trente glorieuses s’est essentiellement traduit par les prérogatives de l’Inspection des musées, par la diffusion de normes touchant la gestion et la présentation des collections et par la mise à disposition – très progressive – de conservateurs, même si beaucoup d’établissements échappaient au contrôle de la Direction des musées de France (DMF). Depuis les années 1970, les rénovations d’établissements se sont accompagnées de nouveaux modèles muséaux et du rééquilibrage des processus de décision. Un examen attentif des sources, à différents niveaux (archives de la DMF, comptes rendus de réunions de groupements professionnels, monographies de musées, revues professionnelles) permet de dire que l’État n’a pas pu appliquer en province la même politique que dans les musées nationaux, du fait d’une implication précoce des municipalités dans le développement de leurs musées, de l’inadaptation de ses propres modèles et de l’insuffisance de ses moyens financiers et humains.

Un groupe professionnel dans le mouvement Désignés par l’État, du fait de leur qualification professionnelle, pour gérer des collections, bon nombre de conservateurs ont relayé les revendications locales et se sont trouvés aux avant-postes du renouveau des doctrines, des pratiques et du cadre du métier. De la fin des années 1960 aux années 2000, on peut en suivre l’écho dans l’inflexion que prennent la politique de la DMF et les cadres réglementaires. Plusieurs groupements professionnels ont alors servi de creuset aux réflexions sur la diversification des musées et la prise en compte des besoins des publics : l’Association générale des conservateurs des collections publiques de France publiait en 1969 un Livre blanc ; le secrétariat national à l’action culturelle du Parti socialiste appelait dès 1977 à un changement de mentalité ;

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l’association « Muséologie nouvelle et expérimentation sociale » militait dans les années 1980 pour diffuser de nouvelles pratiques, au plus près des territoires ; en 1989 fut fondée la Fédération des écomusées et musées de société. Les débats portèrent sur l’abandon du modèle unique du « musée de BeauxArts », sur le traitement muséal du patrimoine ethnologique, archéologique ou des œuvres d’art contemporain, sur le fondement territorial des musées et leurs missions auprès des populations. On revendiquait la liberté d’expérimenter des formes nouvelles dans des projets locaux où le partenariat devient indispensable*. Les différences entre conservateurs d’État et territoriaux, faisant apparaître pour ces derniers des besoins spécifiques de formation et un champ de recrutement nécessairement plus large, posèrent la question de l’unité du statut.

Les conservateurs et la nouvelle donne Dans le dernier chapitre, Frédéric Poulard s’appuie sur des observations directes et des interviews pour mesurer ce qui change dans l’exercice du métier. À partir des années 1970, c’est en mettant en avant leur prérogative d’expert que les conservateurs ont construit leur légitimité : auprès de la DMF, ils ont défendu l’ancrage territorial du musée ; auprès des collectivités, ils ont mis en œuvre les doctrines communes de la muséologie. Désormais, gérer un musée de collectivité, perçu comme l’un des équipements d’une politique culturelle contractuelle, impose une démarche plus « entrepreneuriale ». L’auteur constate l’émiettement des tâches au quotidien et l’érosion de la part scientifique du métier de conservateur, tandis que deviennent nécessaires une culture du projet et des compétences relationnelles pour activer de nouveaux réseaux de collaboration et gérer « l’impulsion territoriale ». Odette Balandraud mediationculturelle@free.fr

*  Ceci préparait la « Charte de déontologie des conservateurs du patrimoine des musées de France » institutionnalisée dans la circulaire du 26 avril 2007. Parmi les rubriques : « missions de service public », « conduite professionnelle », « les collections », « la politique des publics ». Voir : www.icom-musees.fr/index.php/page/index/ Documents-de-reference

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à André Malraux, sans oublier des auteurs moins illustres commentés à l’aune de l’actualité éditoriale ; et celle, enfin, du contexte qui détermine les trajectoires intellectuelles des plus grands « Penseurs » de l’intelligentsia contemporaine, parmi lesquels Simone Weil, Claude Lévi-Strauss, Cioran, Russell, Canetti, Koestler ou Foucault, recadrage qui invite souvent à démonter la Vulgate et à réévaluer les icônes.

« Le phare d’Alexandrie 1 » ou la critique selon George Steiner George Steiner Lectures : Chroniques du New Yorker Paris, Gallimard, 2010, 404 p., 19 cm Coll. Arcades ISBN 978-2-07012692-7 : 18 €

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e volume Lectures publié par les éditions Gallimard regroupe trente critiques, traduites de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, parmi les 130 recensions que George Steiner a fait paraître dans le prestigieux magazine américain The New Yorker, de 1967 à 1997. Elles constituent une excellente introduction à la pensée de ce philologue, philosophe et critique littéraire mondialement connu, mais aussi comparatiste et spécialiste de la traduction, auteur d’essais majeurs comme Les Antigones (1986), Après Babel (1998) ou La mort de la tragédie (1993). Pour les connaisseurs, ce volume constitue un rappel éclairé des thèmes qui hantent toute son œuvre : les rapports entre culture et éthique, le mystère des racines européennes de la barbarie, l’impuissance de la culture à conjurer ce que Malraux, après Kant, nomme le « Mal absolu », l’éblouissant rayonnement de la culture gréco-latine et des grands classiques face à la sombre médiocrité contemporaine et l’hécatombe culturelle de « notre siècle de camelote » (p. 364). Composée de trois sections, la compilation d’articles met de l’ordre dans le vertigineux foisonnement des sujets abordés. Elle s’organise autour d’une triple question : celle des rapports de l’intellectuel ou de l’écrivain avec « Histoire et politique », qu’il s’agisse d’Anthony Blunt, critique d’art et transfuge du KGB, de Soljenitsyne et de l’enfer du Goulag, du musicien Anton Webern au crépuscule nazi de Vienne ou du destin d’Albert Speer, architecte d’Hitler ; celle, ensuite, des liens consubstantiels entre « Écrivains et écriture », de Karl Kraus à George Orwell, de Thomas Bernhard à Hermann Broch, de Louis-Ferdinand Céline

À ceux qui déploreraient que la publication en magazine simplifie et caricature une pensée complexe en sombrant dans un simple exercice de vulgarisation intellectuelle, on rétorquera que le temps court de l’article de presse, par opposition au temps long de l’essai, offre au contraire un formidable condensé des exigences intellectuelles et formelles qu’implique tout geste critique. Et c’est le premier intérêt de ce florilège d’articles que de pousser celui qui avait juré que Les livres que je n’ai pas écrits 2 était son testament intellectuel, à revisiter le genre aujourd’hui si dévalué et galvaudé de la critique littéraire et à donner à lire, dans ce format étroit du « paper » (article de presse), véritable gageure pour la pensée comparatiste dont il se réclame, rien moins que le meilleur de lui-même. Ce que Roland Barthes appelait « la critique-chronique » s’enrichit en effet, sous la plume de George Steiner, de cet « espace de résonance » dont parlait Blanchot, de cette épiphanie de la création littéraire qui transcende le banal commerce de l’édition et les hasards de rééditions, de traductions ou de biographies publiées en librairie, et l’élève au rang de la critique scientifique ou universitaire la plus exigeante. L’auteur n’oublie pas non plus que la critique est un genre littéraire, une littérature sur la littérature, avec ses codes, ses aphorismes passionnés ou ses sentences au couperet, qui aide à trier et classer les œuvres au rythme des enthousiasmes et des aversions, en les passant au crible d’une culture dite légitime et des étalons du passé. Sous sa plume, elle ne doit rien au structuralisme et autres formalismes théoriques nés

1.  Jean-Yves Tadié, La critique littéraire au xx e siècle, Belfond, 1987, rééd. Pocket, collection « Agora », p. 15 : « La critique est cette lumière qui éclaire les œuvres du passé, mais ne les a pas créées, qui les domine, mais ne suscite pas leurs égales : c’est le phare d’Alexandrie. » 2.  Éditions Gallimard, 2008.


avec les sciences humaines et sociales qui ont révolutionné la façon de lire les textes. Elle est résolument comparatiste et érudite, riche des nombreuses langues que parle son auteur et de la culture européenne plurielle dont il est héritier. Elle dresse avec bonheur des passerelles culturelles et des parallèles littéraires entre les époques et contextualise sans cesse les analyses en un heureux retour aux trajectoires biographiques des écrivains et penseurs étudiés. C’est bien d’une poétique de la pensée dont il est ici question. Celle-ci a toutefois ses limites : la lecture est certes toujours un dialogue scrutateur et sans complaisance, « un regard responsable et acribique sur un corpus compliqué » (p. 279), avec les classiques de la pensée contemporaine comme avec l’actualité la plus immédiate, signe d’une mission de passeur ou de médiateur culturel dont il ne se départit jamais. L’analyse peut se faire ainsi fine analyse stylistique du lexique de « l’urgent désespoir » de Paul Celan (p. 290), du « moment musical de la pensée » de René Char (p. 340). Mais elle peut aussi tourner à la formule cruelle ou à la sentence assassine contre « la tache acide d’antisémitisme intellectuel » d’une Simone Weil (p. 317) ou « l’alarmante facilité » des « jérémiades », quand ce n’est pas « le comble de la sottise pontifiante » de Cioran (p. 346-348), voire éreintement déconcertant de l’autorité de Michel Foucault jugée « de seconde main et défraîchie » et du « discours académique, curieusement suranné » d’un ouvrage aussi novateur que son Histoire de la sexualité (p. 392-394), ou encore de Claude Lévi-Strauss dont le révolutionnaire Tristes tropiques est hâtivement réduit à une « allégorie morale et métaphysique de la faillite humaine » (p. 337).

« Le maître à lire » : quels oursins et quels coquillages dans les rayonnages de la bibliothèque ? Mais l’intérêt de l’ouvrage tient aussi à l’interrogation sur la culture qu’il suscite, même malgré lui. Pour cet « historien de la morale », fervent défenseur de la « haute culture » et des humanités gréco-latines, pour qui le travail de lecteur, comme celui d’enseignant, est central et engage une véritable responsabilité de « maître à lire », comme il aime à se désigner, la jubilation bibliophilique et l’art de la digression savante occultent pour partie les enjeux de la démocratisation culturelle dont la bibliothèque moderne est aujourd’hui l’un des acteurs privilégiés.

Certes, la culture gagne à se faire interrogation morale et métaphysique de la faillite humaine, regard tendu sur l’insupportable paradoxe d’une humanité capable de « jouer du Schubert ou du Mozart le soir et [de] torture[r] le matin », d’une haute culture qui ne rend pas plus humain, consciente que les racines du mal et du totalitarisme plongent dans l’histoire d’une Europe qui autrefois massacra des musulmans et des juifs, où la Weimar des arts côtoya le camp de Buchenwald et où « l’élixir de la passion intellectuelle » n’empêcha jamais les charniers des épurations ethniques. Si plus que jamais, il est urgent d’écouter George Steiner rappeler après Adorno qu’« écrire un poème après Auschwitz est barbare car toute culture consécutive à Auschwitz n’est qu’un tas d’ordures », mais parier malgré tout avec Paul Celan sur « la notion d’un idiome futur dont la clarté et le refus total du mensonge, de la haine, de l’inhumanité diraient la venue de l’heure messianique », on ne peut que s’interroger sur l’improbable adéquation d’une bibliothèque moderne dévouée à une culture ouverte et pour tous, et de ce périmètre étroit d’une érudition absolue et d’une culture lettrée réservée aux élites. George Steiner plaide pour une bibliothèque de grandes œuvres où le grand écrivain ou le penseur est une vertu cardinale. Une bibliothèque d’œuvres complètes de La Pléiade, en somme, qui n’est pas sans rappeler les analyses de Malraux dans L’homme précaire et la littérature, où seul compte le livre qui fait anthologie et où la collection préfigure le panthéon de quelque « République mondiale des lettres ». Mais Steiner n’est pas Malraux, qui pensa le musée imaginaire, mais fit aussi de la culture une affaire d’État et créa la démocratie culturelle, ce droit d’entrée de tous dans la bibliothèque, sans passeport ni hiérarchie culturels. La culture engage aujourd’hui un « être ensemble » qui ne peut se limiter à celui d’un échange érudit entre auteur et lecteur issus d’une même culture savante. Et l’on se plaît à croire que, même avec des oursins dans ses rayonnages, ceux de biens culturels de masse qui peuvent être sans littérature, sans œuvre et sans auteur, mais participent d’un effort nécessaire pour instituer une culture « partagée » fondée sur la diversité, la bibliothèque peut aussi continuer de recueillir des coquillages « sur les rives de l’océan infini » (Steiner nous rappelle que l’image est de Coleridge), coquillages qui gardent en eux la rumeur immense de ce que Freud appelait « le sentiment océanique ». Sylvie Ducas sylvie.ducas@u-paris10.fr

Lire, voir, entendre : la réception des objets médiatiques Sous la direction de Pascale Goetschel, François Jost et Myriam Tsikounas

Paris, Publications de la Sorbonne, 2010, 400 p., 24 cm Coll. Histoire contemporaine ISBN 978-2-85944-648-2 : 35 €

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édiger la courte recension d’une somme aussi foisonnante d’études sur la réception des objets médiatiques est un exercice difficile. À la fois bilan historiographique et outil de réflexion interdisciplinaire, cet ouvrage est né d’un colloque sur « La réception des objets médiatiques, xixe‑xxe siècles », organisé, en 2008, par le Centre de recherches en histoire du xixe siècle et le Centre d’histoire sociale du xxe siècle de l’université de Paris 1, et le Centre d’études sur les images et les sons médiatiques de l’université de Paris 3. Les « objets médiatiques » y sont définis au sens le plus large : il s’agit non seulement des produits des médias contemporains mais aussi des productions culturelles ou artistiques, écrits, images et sons.

Une approche résolument pluridisciplinaire Les questions autour de la réception des productions médiatiques se sont multipliées, depuis la féconde réflexion de Hans Robert Jauss en 1967 jusqu’à notre société contemporaine, où l’adoption régulière et rapide de nouveautés technologiques bouleverse notre appréhension des textes, des images et des sons. Les sciences de l’information et de la communication, l’histoire culturelle et la sociologie se nourrissent de réflexions fondamentales sur l’impact des messages émis par les productions culturelles de notre société médiatique. Les analyses portent sur les xixe et xxe siècles, lorsque se développent les

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cultures médiatiques. L’ouvrage est structuré selon trois grandes questions : « les discours de la réception », « les usages et appropriations » et « la spirale production/réception ». Chacune fait l’objet d’une synthèse qui met en perspective réflexions théoriques et études de cas pour développer des pistes de réflexion transversales. L’originalité du colloque est, en effet, son approche résolument pluridisciplinaire, mettant à contribution toutes les sciences humaines et sociales. Une cinquantaine d’historiens, philosophes, sociologues, anthropologues, créateurs, médiateurs, apportent leur contribution sur les objets traditionnellement privilégiés par les études sur la réception : la littérature, la presse, le spectacle vivant, le cinéma, la télévision, l’internet ou la mémoire d’événements historiques, mais également sur la médecine légale, la peinture, la photographie, le contrôle de la publicité, la culture rock, ou les messages de prévention de la sécurité routière.

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Une boîte à outils pour penser la réception Cette diversité des champs étudiés est synthétisée et problématisée par des analyses transversales qui structurent l’ouvrage selon une approche très pédagogique. C’est par une interrogation sur la question même de la réception qu’il s’ouvre, ce qui offre au lecteur une base critique solide pour s’interroger avec les différents auteurs. Les différentes contributions montrent l’intérêt de croiser tous les angles de vue et outils qu’offrent les différentes disciplines du savoir. Les approches sont transculturelles et transfrontalières, confrontant, de façon très féconde, l’évolution des catégorisations et des interprétations des objets médiatiques selon les cultures, les milieux sociaux et les époques. Le rôle des professionnels de la médiation et de la réception dans la structuration de la réception est très justement souligné. Un espace de réflexion, original et stimulant,

est spécifiquement consacré au son et à la musique, qui ont été jusqu’à présent beaucoup moins étudiés en tant qu’objets médiatiques. La dernière partie de l’ouvrage ouvre des pistes de réflexion sur la complexité des relations dynamiques qui lient les différentes composantes de la réception. Une bibliographie de référence conclut le volume. Cet ouvrage apporte des éléments de réflexion fondamentaux sur l’étude des conditions sociales et culturelles de la réception, sur la mutation des systèmes médiatiques et leur appréhension, sur le rôle des imaginaires sociaux et sur la relativité de la définition des objets médiatiques comme des publics. La tentative d’appréhension globale de ces questions et la pluridisciplinarité à l’œuvre dans cette démarche rendent la lecture de ce volume indispensable au chercheur qui se penche sur cet aspect fondamental de la recherche. Joëlle Garcia joelle.garcia@bnf.fr


résumés des articles Une loi sur les bibliothèques : ni pour ni contre (bien au contraire)

L’arbre, la décentralisation des bibliothèques et le concours particulier

Après un bref rappel historique du projet de loi sur les bibliothèques, ardemment défendu par les bibliothécaires par la voix des associations professionnelles, les auteurs analysent avec précision les arguments en faveur d’un tel texte et ceux qui s’y opposent. De manière nuancée, ils prennent position pour une stratégie du contournement, considérant que, dans le contexte sociopolitique actuel, une loi nouvelle n’est pas l’outil le mieux adapté aux difficultés et aux dysfonctionnements rencontrés et constatés par les bibliothécaires. Ils estiment que le véritable enjeu est celui de l’affirmation d’une politique – choisie et revendiquée – de développement de la lecture publique, dans le respect des valeurs démocratiques, accompagnée de moyens et de ressources suffisants et adaptés. La question essentielle est, selon eux, celle de la responsabilité de chacun – élu ou professionnel – ou de chaque institution, qui doit jouer à plein, avec les outils réglementaires existants, dans la reconnaissance des mérites de sa politique culturelle ou, à l’inverse, de ses insuffisances.

Lorsque Jean Gattégno, ancien directeur du livre et de la lecture, déclarait, en novembre 1981, que « la décentralisation c’est quelque chose que nous ne maîtrisons pas encore », il parlait d’or. Trente ans après, les liens entre les bibliothèques territoriales et l’État central, représenté par la direction puis par le service du livre et de la lecture, se sont distendus, mais, pour autant, ils n’ont pas disparu. Symbole, symptôme de cette permanence, le concours particulier, qui a survécu à toutes les tempêtes.

Danielle Oppetit et Matthieu Rochelle

Trop loin, trop proche : les politiques et la bibliothèque Benoît Tuleu

Comment mobiliser à nouveau les politiques sur la question des bibliothèques ? En prenant appui sur les bibliothèques territoriales où le rapport au politique est le plus direct, l’article commence par analyser une situation où la juste distance entre la bibliothèque et le politique est difficile à contrôler. Ensuite, pour connecter efficacement et durablement l’une et l’autre, l’article montre trois pistes de travail : d’une part, la formalisation d’une politique de promotion des bibliothèques auprès des décideurs, notamment par sa prise en compte des professionnels dès la formation initiale ; d’autre part, la nécessité que soient énoncées clairement les missions des bibliothèques, ce qui n’a jamais été le cas dans le cadre administratif et juridique en France ; enfin, la nécessité d’inviter les usagers à prendre part à la décision sur des équipements qu’ils fréquentent, en inventant la structure qui permettrait de sortir du face à face entre le bibliothécaire et l’élu, tout en affirmant la dimension pleinement politique des bibliothèques.

Les bibliothèques publiques et le modèle politique français Cristina Ion

La « culture politique de la généralité » qui caractérise, selon Pierre Rosanvallon, le modèle français, n’est sans doute pas sans conséquences sur la relation entre la bibliothèque publique et la société. Les mutations actuelles de la bibliothèque portent à croire qu’une étape supplémentaire est en train d’être franchie dans cette relation, qui fait basculer la légitimité des bibliothécaires vers les publics. Plusieurs questions se posent. Comment évoluent les attitudes des professionnels ? Quel est le projet politique qui accompagne cette évolution ? La bibliothèque publique est-elle soluble dans la fiction d’une société autorégulée ?

À quoi sert une bibliothèque ? Stéphane Wahnich

Une bibliothèque est bien plus qu’un lieu de lecture d’offre documentaire. C’est un lieu qui structure l’espace urbain et qui peut donner une identité à la collectivité et aux habitants. Par son architecture, son organisation spatiale et sociale, la décision de (re)construire une bibliothèque est d’abord un acte politique. À travers les exemples des projets de Mérignac et Sotteville-lès-Rouen, l’auteur montre que la bibliothèque peut devenir ou redevenir un lieu de sociabilité, à la symbolique sociale forte, et qui peut servir d’exemple pour témoigner de l’attractivité d’un territoire.

Thierry Ermakoff et François Rouyer-Gayette

La réforme du concours particulier : une évolution dynamique des textes réglementaires au profit des investissements des collectivités dans les bibliothèques territoriales Christophe Séné et Laure Collignon

Le concours particulier des bibliothèques de la dotation générale de décentralisation est l’outil principal de soutien de l’État aux investissements des collectivités en faveur des bibliothèques. Profondément réformé en 2009, il vient d’être modernisé et complété par de nouvelles aides pour suivre au mieux l’évolution des besoins qui se font jour dans les établissements de lecture publique (mise aux normes des bâtiments, dont l’accessibilité, développement des services numériques, etc.) et contribuer ainsi à leur attractivité.

Développement des bibliothèques et de la lecture publique en Colombie : une politique ambitieuse concertée Marc Sagaert

La Colombie a mis en place ces dernières années une politique active et déterminée en faveur des bibliothèques et de la lecture, organisée autour d’un plan national associant partenaires publics et privés : ouverture de grands établissements, renforcement des bibliothèques régionales, formation des personnels, coordination en réseaux. Le but avoué est de faire de la Colombie un pays de lecteurs en agissant pour le développement socioculturel : des livres pour sortir du cycle effréné de la violence et de l’exclusion.

Le « cas » des bibliothèques britanniques : du Library Act à la Big Society, portrait d’une politique de lecture publique tout sauf intrusive Ophélie Ramonatxo

Un millier de bibliothèques britanniques sont menacées de fermeture dans le courant de 2011, conséquence de la mise en œuvre d’un important plan de réduction des dépenses publiques, mis en place dans le cadre de la Big Society par le nouveau gouvernement. L’article rappelle les causes de ce plan, les modalités de sa mise en œuvre, et détaille les campagnes de soutien mises en place en réaction, campagnes qui associent auteurs, lecteurs et organisations professionnelles britanniques comme le Chartered Institute for Libraries and Information Professionals (Cilip), le National Literacy Trust, la Reading Agency ou le Booktrust.

La coopération française en matière de lecture publique au Burkina Faso Guillaume Juin

Depuis près de vingt ans, la France mène d’ambitieux programmes de lecture publique dans différentes régions du monde afin d’accompagner le développement des réseaux de bibliothèques dans le cadre d’accords de coopération bilatéraux signés avec des états partenaires. Instrument privilégié de cette politique, les fonds de solidarité prioritaire (FSP) du ministère des Affaires étrangères

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et européennes permettent cet accompagnement sur le long terme. Un FSP « Appui au réseau des bibliothèques de lecture publique » est ainsi en cours depuis 2006 au Burkina Faso, dont l’article décrit la mise en œuvre, les réalisations et l’évaluation.

documentaires contribuent à la réussite de l’innovation tout en créant potentiellement des situations de concurrence entre les communautés d’ingénieurs, de bibliothécaires et de décideurs.

Le Catalogue collectif de France, pour quoi faire ? État des lieux et évolutions à venir

Pour une politique européenne des bibliothèques Élisabeth Freyre

Véronique Falconnet, Jérôme Sirdey et Xavier Borda

Regroupées au sein de la Conférence des directeurs de bibliothèques nationales européennes (CENL), les bibliothèques nationales s’investissent fortement dans les projets mis en œuvre par l’Union européenne et la Commission européenne, projets liés à la société de l’information, et tout particulièrement aux chantiers de numérisation. The European Library, Europeana, Europeana Regia font partie des projets de numérisation de contenus dans lesquels la Bibliothèque nationale de France est impliquée et qui sont évoqués ici. Cet article fait aussi le point sur des projets connexes comme Arrow, Keep, Impact, en rappelant le contexte stratégique de développement à l’échelle européenne.

Après dix ans de fonctionnement, le catalogue collectif de France (CCFr) n’a-t-il pas été dépassé par les évolutions récentes du paysage documentaire français ? Un bilan de ses contenus, de ses évolutions récentes et à venir laisse apparaître que le CCFr reste un outil fondamental pour la recherche d’information mais aussi pour la coopération entre institutions de tous types. Le signalement des imprimés se poursuit et s’amplifie, celui des manuscrits s’organise et celui des partitions anciennes débute.

Une histoire politique de l’archivage du web : le consortium international pour la préservation de l’internet

Laurent Marty

Gildas Illien

Cet article s’intéresse aux nouvelles organisations internationales qui, dans le domaine de la préservation numérique, sont les tremplins de la coopération entre bibliothèques nationales. À partir d’une étude de cas, le consortium international pour la préservation de l’internet, IIPC, fondé en 2003, il décrit les forces et dispositifs en présence pour assurer l’archivage du web mondial par la fédération d’initiatives patrimoniales nationales. L’histoire du consortium IIPC, approchée sous l’angle de la sociologie des organisations, révèle une dynamique typique de l’innovation où un besoin initialement technique devient progressivement l’enjeu de mobilisations politiques avant de (re)devenir un sujet bibliothéconomique. Elle montre également comment le développement logiciel, les actions de communication et l’invention de nouvelles pratiques

La bibliothèque musicale peut-elle jouer sa partition à l’heure du MP3 ? La disparition annoncée du disque et la déshérence du public des discothèques de prêt nous forcent à remettre en question les modèles actuels pour imaginer ce que pourrait être réellement un espace de musique répondant aux nouveaux usages qui se dessinent. Pour cela, il est important de se pencher d’abord sur la question de la mise en espace de la musique, c’est-à-dire de réfléchir aux schémas intellectuels et culturels à l’œuvre dans notre représentation de cet art, pour en exposer la complexité. Puis de comprendre comment l’espace de la bibliothèque et de la collection peuvent se construire pour rendre compte de cette complexité par un jeu d’équivalences structurelles, véritable discours de la collection. Sans oublier que seule l’appropriation de cet espace par l’usager lui donnera son sens. Au bibliothécaire, alors, de suggérer des pistes, de mettre en scène des dissonances qui établiront le dialogue entre le public et la matière, pour en restituer toute la profondeur.

abstracts Legislating for libraries: The third way Danielle Oppetit and Matthieu Rochelle

The article begins with a brief history of the proposed new law on libraries, for which librarians and their professional bodies have lobbied hard, before analysing the arguments for and against such a law. The authors take a thoughtful position, arguing in favour of an alternative strategy, given that in the current socio-political climate, a new law is perhaps not the most suitable tool for dealing with the difficulties and problems encountered by librarians. They argue that what is really needed is a genuine, enthusiastic, adequately and appropriately funded policy to develop library use, in line with the principles of democracy. The key question is then to outline the responsibilities of the various stakeholders –elected representatives and librarians– and their institutions, ensuring that these responsibilities are carried out in full within the current legislative framework, while acknowledging the strong points and shortcomings of the current cultural policy.

administratively and legally; 3. giving readers a say in the future of libraries by setting up a body that looks beyond the two-way discussion between librarians and politicians, while still underlining the political importance of library provision.

Public libraries and the French political model Cristina Ion

What Pierre Rosanvallon refers to as the “political culture of generality” in France doubtless shapes the relationship between public libraries and the wider society. The changes currently underway in libraries suggest that this relationship is moving to a new stage, shifting legitimacy from librarians to users. This raises several important questions. How are professional attitudes changing? What political project does this change reflect? Will public libraries lose their identity in the utopia of a self-regulating society?

Too near, too far: Politicians and libraries

What are libraries for?

How can the library sector get politicians to focus on its needs? The article draws on regional libraries, which have the most direct contact with politicians, to analyse a situation where the ideal distance between libraries and politics is hard to gauge. The author proposes three methods to forge closer, lasting links between librarians and politicians: 1. formalising the policy of lobbying elected representatives on library issues, particularly by getting professionals involved from the very first stages of librarianship training; 2. clarifying the remit of France’s network of libraries –a task which remains to be done, both

Libraries are so much more than just a place for reading. They structure urban space and help create an identity for the community and the people who live there. The decision to build or renovate a library is first and foremost an act of political will, particularly in terms of architectural, spatial, and social planning. The author studies cases from Mérignac and Sotteville-lès-Rouen to demonstrate that libraries can become –or rediscover their role as– social hubs with a powerful symbolic dimension for the local community, making it a more desirable place to be.

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Stéphane Wahnich


Decentralising libraries and dedicated state funding

Towards a European policy on libraries

When Jean Gattégno, formerly Director of Books and Reading at the French Ministry of Culture, declared in November 1981 that “we haven’t got the hang of decentralisation yet”, never a truer word was spoken. Thirty years on, and the links between regional libraries and central government, represented by the Directorate (later the Service) for Books and Reading, have grown looser, but still remain. Dedicated state funding, which has survived all the upheavals of the past thirty years, is both symbolic and symptomatic of these links.

The members of the Conference of European National Libraries (CENL) have a major role to play in the projects launched by the European Union and the European Commission to develop the information society, particularly those aspects of the project dealing with issues of digitisation. The Bibliothèque nationale de France is a key player in digitisation projects such as the European Library, Europeana, and Europeana Regia, all discussed in the present article, which also looks at related projects such as Arrow, Keep, and Impact, studying their strategic development in the wider European context.

Thierry Ermakoff and François Rouyer-Gayette

Reforming dedicated state funding: The dynamic development of legislation in favour of local authority investment in regional libraries Christophe Séné and Laure Collignon

Dedicated state funding for libraries –part of the general financing for the wider decentralisation project– is the principal means by which central government supports local authority investment in libraries. This funding underwent a thorough modernisation in 2009, receiving additional sources of funding to keep up with the changing needs of libraries. These include bringing buildings in line with current regulations such as provision of access for handicapped users, increasing digital collections, and so on. This in turn has made libraries more desirable community assets.

Developing libraries and public literacy in Colombia: An ambitious joint policy

Élisabeth Freyre

A political history of web archives: The International Internet Preservation Consortium Gildas Illien

The article focuses on the new international organisations in the field of digital preservation, fostering co-operation between national libraries. It begins with a case study of the IIPC, founded in 2003, describing the methods used to create an archive of material from the world-wide web by bringing together initiatives launched at the national level. The author draws on the sociology of organisations to study the history of the IIPC, which reveals a typical dynamic of innovation, in which an initially purely technological need gradually takes on a political dimension before becoming (or returning to) an issue for library science. The ­article also demonstrates how the development of software, communication strategies, and the invention of new document management practices have made a success of this innovation, while creating potential for conflict between software engineers, librarians, and policy-makers.

Marc Sagaert

In recent years, Colombia has begun to implement an ambitious policy promoting libraries and reading. The policy is based on a national project of public and private partnerships, and involves opening major libraries, strengthening regional libraries, improving training for librarians, and creating library networks. The stated aim of the initiative is to turn Colombia into a nation of readers as a means of furthering the country’s social and cultural development. Books are thus seen as a means of loosening the grip of violence and exclusion.

From the Library Act to the Big Society: Libraries in Britain today

The role of the Catalogue collectif de France, past, present, and future Véronique Falconnet, Jérôme Sirdey and Xavier Borda

Ten years after its launch, has the CCFr been overtaken by more recent develop­ ments in the management of library resources across France? A study of the catalogue’s content, recent developments, and future projects suggests that the CCFr remains a key tool for users in search of information and for co-operation between institutions, whatever their role. The listings for printed material are still being extended; the catalogue of manuscript holdings is in the planning stage, while work has recently begun cataloguing historical musical scores.

Ophélie Ramonatxo

This article describes current British public literacy policy, that is nothing if not circumspect. A thousand British libraries are facing closure in 2011 as part of a major plan to cut public expenditure, launched by the new coalition government as part of its Big Society project. The author looks at the causes behind the project and how it is to be implemented. She also outlines the campaigns against the cuts, involving authors, readers, and professional bodies including the Chartered Institute for Libraries and Information Professionals (Cilip), the National Literacy Trust, the Reading Agency, and Booktrust.

The role of French overseas aid in developing public literacy in Burkina Faso Guillaume Juin

France has been promoting ambitious public literacy programmes around the world for nearly twenty years, helping develop library networks as part of the bilateral aid programmes launched in co-operation with partner states. The Fonds de Solidarité Prioritaire (FSP) programme, run by the Ministry of Foreign Affairs, has been the key channel for the delivery of such aid. One such FSP was launched in 2006 to support the public library network in Burkina Faso. The article looks back at how the project got underway and evaluates its results to date.

Do music libraries still have a place in an MP3 world? Laurent Marty

The often-announced death of the CD and the fall in the number of users challenges the current model of music libraries, forcing library professionals to come up with an alternative in line with new modes of music consumption. It is important first of all to study how music functions spatially –in other words, to think about the intellectual and cultural models involved in our representation of music as a means of underlining its complexity. The next step is understanding how libraries and collections can be shaped to reflect this complexity by means of the forms of structural equivalence that are at the heart of all collections. Furthermore, it needs to be borne in mind that only when the user makes the space his own will it take on its full meaning. Librarians can therefore suggest avenues of thought, perhaps staging forms of dissonance that will establish the grounds for a dialogue between the audience and the material.

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zusammenfassungen Ein Bibliotheksgesetz: nichts dafür, nichts dagegen (ganz im Gegenteil)

Danielle Oppetit und Matthieu Rochelle Im Anschluss an einen kurzen geschichtlichen Abriss des Konzeptes eines von den Bibliothekaren durch die Stimme der Berufsverbände stark verteidigten ­Bibliotheksgesetzes, analysieren die Autoren mit Genauigkeit die Argumente zugunsten eines solchen Textes und jene, die dagegen sprechen. Auf differenzierte Art und Weise befürworten sie eine Umgehungsstrategie unter der Berücksichtigung, dass ein neues Gesetz im aktuellen sozialpolitischen Kontext nicht das geeignetste Mittel ist, um den Schwierigkeiten und Funktionsstörungen, auf die die Bibliothekare gestoßen sind und die sie festgestellt haben, gerecht zu werden. Sie sind der Ansicht, dass die wahre Herausforderung jene der Bekräftigung einer gewählten und geforderten Politik der Weiterentwicklung des öffentlichen Bibliothekswesens ist, unter Respekt der demokratischen Werte, verbunden mit angemessenen und angepassten Maßnahmen. Die wesentliche Frage ist ihres Erachtens jene der Verantwortung jedes Einzelnen – Abgeordneter oder Fachmann – oder jeder Einrichtung, die mit den existierenden vorschriftsmäßigen Hilfsmitteln in der Anerkennung der Verdienste ihrer Kulturpolitik oder im Gegensatz ihrer Unzulänglichkeiten voll zum Tragen kommen muss.

Zu weit, zu nah: die Politik und die Bibliothek

Benoît Tuleu Wie die Politik erneut zum Thema Bibliotheken aktiv werden lasser? Der Artikel beginnt, indem er sich auf die regionalen Bibliotheken stützt, wo der Bezug zur Politik am direktesten ist, mit der Analyse einer Situation, in der die richtige Distanz zwischen Bibliothek und Politik schwer kontrollierbar ist. Dann zeigt der Artikel drei Arbeitsansätze zur wirksamen und dauerhaften Verbindung des einen mit dem anderen: zum einen die Formalisierung einer Förderungspolitik der Bibliotheken bei den Entscheidungsträgern, insbesondere durch ihre Berücksichtigung von Fachleuten bereits bei der Grundausbildung; zum anderen die Notwendigkeit, dass die Aufgaben der Bibliotheken klar dargelegt werden, was im administrativen und juristischen Rahmen in Frankreich noch nie der Fall war; schließlich die Notwendigkeit, die Benutzer dazu anzuregen, an der Entscheidung über die Einrichtungen, die sie besuchen, teilzuhaben durch die Erfindung der Struktur, die ein Wegkommen vom Streitgespräch zwischen Bibliothekar und Abgeordneten ermöglichen würde, während die voll und ganz politische Dimension der Bibliotheken unter Beweis gestellt wird.

Die öffentlichen Bibliotheken und das französische politische Modell

Cristina Ion Die „politische Kultur der Allgemeinheit“, die nach Pierre Rosanvallon das französische Modell charakterisiert, ist wahrscheinlich nicht ohne Auswirkungen auf die Beziehung zwischen der öffentlichen Bibliothek und der Gesellschaft. Die aktuellen Veränderungen der Bibliothek weisen darauf hin, dass in dieser Beziehung eine zusätzliche Stufe dabei ist, überwunden zu werden, die die Legitimität der Bibliothekare gegenüber den Benutzern umschwenken lässt. Es stellen sich mehrere Fragen. Wie entwickeln sich die Einstellungen der Fachleute weiter? Welches politische Vorhaben ist es, das diese Entwicklung begleitet? Ist die öffentliche Bibliothek in die Fiktion einer selbstregulierten Gesellschaft auflösbar?

Wozu dient eine Bibliothek?

Stéphane Wahnich Eine Bibliothek ist weitaus mehr als ein Leseort des Medienangebots. Es ist ein Ort, der das Stadtgebiet strukturiert und der der Gemeinschaft und den Einwohnern eine Identität geben kann. Die Entscheidung, eine Bibliothek (wieder-) zu errichten ist aufgrund ihrer Architektur, ihrer räumlichen und sozialen Organisation zunächst ein politischer Akt. Der Autor zeigt anhand der Projektbeispiele von Mérignac und Sotteville-lès-Rouen, dass die Bibliothek ein Ort der Geselligkeit werden oder erneut werden kann, mit starker sozialer Symbolik, und der als Beispiel dienen kann, um von der Attraktivität eines Gebiets zu zeugen.

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Der Baum, die Dezentralisierung der Bibliotheken und die Sondersubvention

Thierry Ermakoff und François Rouyer-Gayette Als Jean Gattégno, ehemaliger Direktor der Direction du Livre et de la Lecture, im November 1981 erklärte, dass „die Dezentralisierung etwas ist, was wir noch nicht beherrschen“, sprach er das richtige Wort zur richtigen Zeit. Dreißig Jahre später haben sich die Beziehungen zwischen den regionalen Bibliotheken und dem Zentralstaat, vertreten durch die Direktion und den Bereich Buch und Bibliothekswesen, gelockert, sich aber noch lange nicht aufgelöst. Die Sondersubvention – Symbol, Symptom dieser Fortdauer, die allen Stürmen standgehalten hat.

Die Reform der Sondersubvention: eine dynamische Entwicklung der Verordnungstexte zu Gunsten der Investitionen der Körperschaften in die regionalen Bibliotheken

Christophe Séné und Laure Collignon Die Sondersubvention der Bibliotheken der allgemeinen finanziellen Ausstattung der Dezentralisierung ist das grundlegende Unterstützungsmittel des Staates zu den Investitionen der Körperschaften zu Gunsten der Bibliotheken. Sie wurde im Jahr 2009 grundlegend reformiert und soeben modernisiert und durch neue Hilfen zur besseren Verfolgung der Entwicklung der Bedürfnisse, die in den öffentlichen Bibliothekseinrichtungen zu Tag kommen (normgerechte Gebäude, darunter fallen die Zugänglichkeit, Entwicklung der digitalen Dienstleistungen, etc.), ergänzt und die somit zu ihrer Attraktivität beitragen.

Entwicklung der Bibliotheken und des öffentlichen Bibliothekswesens in Kolumbien: eine ambitiöse abgestimmte Politik

Marc Sagaert Kolumbien hat in den letzten Jahren eine aktive und zielstrebige Politik zu Gunsten der Bibliotheken und des Lesens eingeführt, die sich um ein nationales Konzept, das öffentliche und private Partner teilhaben lässt, gestaltet: Eröffnung großer Einrichtungen, Ausbau der Regionalbibliotheken, Ausbildung von Personal, Koordination in Verbünden. Das erklärte Ziel ist es, aus Kolumbien ein Land von Lesern zu machen, indem zu Gunsten der soziokulturellen Entwicklung gehandelt wird: Bücher, um aus dem rastlosen Kreislauf der Gewalt und der sozialen Ausgrenzung herauszukommen.

Der „Fall“ der britischen Bibliotheken: vom Libary Act zur Big Society, Portrait einer alles andere als aufdringlichen Politik des öffentlichen Bibliothekswesens

Ophélie Ramonatxo Tausend britische Bibliotheken sind im Laufe des Jahres 2011 von der Schließung bedroht, Folge der Umsetzung eines bedeutenden Plans zur Reduzierung der öffentlichen Ausgaben, der im Rahmen der Big Society von der neuen Regierung eingeführt wurde. Der Artikel erwähnt die Ursachen dieses Plans, die Modalitäten seiner Umsetzung und beschreibt ausführlich die infolge eingesetzten Unterstützungskampagnen, Kampagnen, die Autoren, Leser und britische Berufsverbände wie das Chartered Institute for Libraries and Information Professionals (Cilip), den National Literacy Trust, die Reading Agency oder den Booktrust vereinen.

Die französische Zusammenarbeit auf dem Gebiet des öffentlichen Bibliothekswesens in Burkina Faso

Guillaume Juin Seit fast 20 Jahren führt Frankreich ambitiöse Programme im Bibliothekswesen in verschiedenen Regionen der Welt durch, um die Entwicklung der Bibliotheksverbünde im Rahmen bilateraler von den Partnerstaaten unterzeichneten Abkommen zu begleiten. Die prioritären Solidaritätsfonds (Fonds de solidarité prioritaire, FSP) des Ministeriums für auswärtige und europäische


Angelegenheiten, ein privilegiertes Instrument dieser Politik, ermöglichen diese Begleitung auf lange Zeit. Ein FSP „Unterstützung des Verbunds der öffentlichen Bibliotheken“ ist so seit 2006 in Burkina Faso im Einsatz. Der Artikel beschreibt die Umsetzung, die Realisierungen und die Auswertung.

Gemeinschaften der Ingenieure, der Bibliothekare und den Entscheidungsträgern geschaffen werden.

Für eine europäische Bibliothekspolitik

Véronique Falconnet, Jérôme Sirdey und Xavier Borda Ist der französische Gesamtkatalog (Catalogue Collectif de France, CCFr) nicht nach 10-jährigem Betreiben von den jüngsten Weiterentwicklungen der französischen Dokumentationslandschaft überholt worden? Eine Bilanz seiner Inhalte, seiner jüngsten und geplanten Veränderungen lässt erkennen, dass der CCFr ein grundlegendes Hilfsmittel zur Informationsrecherche, aber auch bei der Zusammenarbeit zwischen Institutionen jeglicher Art ist. Die Anzeige von Drucken wird fortgesetzt und ausgeweitet, jene der Handschriften wird vorbreitet und die der alten Partituren beginnt.

Élisabeth Freyre Die in der Conference of European National Libraries (CENL) zusammengeschlossenen Nationalbibliotheken engagieren sich stark in den von der europäischen Union und der europäischen Kommission umgesetzten Projekten, Projekte, die im Zusammenhang mit der Informationsgesellschaft und ganz besonders mit den Digitalisierungsvorhaben stehen. Die European Library, Europeana, Europeana Regia gehören zu den Projekten der Digitalisierung von Inhalten, an denen die französische Nationalbibliothek beteiligt ist und die hier beschrieben werden. Dieser Artikel zieht auch Bilanz über zusammenhängende Projekte wie Arrow, Keep, Impact und erinnert an den strategischen Kontext der Weiterentwicklung auf europäischer Ebene.

Eine politische Geschichte der Web-Archivierung: das internationale Konsortium zur Internetarchivierung

Gildas Illien Dieser Artikel beschäftigt sich mit den neuen internationalen Organisationen, die das Sprungbrett der Kooperation zwischen Nationalbibliotheken auf dem Gebiet der digitalen Archivierung sind. Ausgehend von einer Fallstudie, dem 2003 gegründeten internationalen Konsortium zur Internetarchivierung, IIPC, beschreibt er die gegenwärtigen Leistungen und Maßnahmen, um die weltweite Web-Archivierung durch die „Fédération d’initiatives patrimoniales nationales“ sicherzustellen. Die Geschichte des Konsortiums IIPC, unter dem Aspekt der Soziologie der Organisationen betrachtet, bringt eine typische Innovationsdynamik zutage, wo ein ursprünglicher technischer Bedarf schrittweise zum Thema politischer Einsätze wird bevor er (wieder) ein Bibliotheksthema wird. Sie zeigt auch, wie die Programmentwicklung, die Kommunikationsmaßnahmen und die Entwicklung neuer Dokumentationspraktiken zum Gelingen der Innovation beitragen, obwohl möglicherweise Konkurrenzsituationen zwischen den

Der französische Gesamtkatalog, zu welchem Zweck? Aktueller Stand und kommende Entwicklungen

Kann die Musikbibliothek im MP3-Zeitalter ihre Stellung bewahren?

Laurent Marty Das angekündigte Verschwinden der CD und das nachlassende Interesse der Benutzer der Musikbibliothek zwingen uns, die derzeitigen Modelle in Frage zu stellen, um sich vorzustellen, was wirklich ein Musikbereich sein könnte, der auf die neuen sich abzeichnenden Anwendungen eingeht. Hierzu ist es wichtig, sich zunächst mit der Frage der Aufstellung der Musik zu befassen, das heisst, sich erst Gedanken über die intellektuellen und kulturellen Schemata zu machen, über das Werk in unserer Darstellung dieser Kunst, um die Komplexität herauszustellen. Dann zu verstehen, wie der Raum der Bibliothek und des Bestands aufgebaut werden können, um anhand eines Spiels struktureller Äquivalente diese Komplexität abzubilden, wahrhaftiger Diskurs des Bestands. Ohne zu vergessen, dass einzig und allein die Aneignung dieses Raums durch den Benutzer ihm seinen Sinn verleihen wird. Jetzt liegt es also am Bibliothekar, Möglichkeiten vorzuschlagen, Dissonanzen, die den Dialog zwischen den Benutzern und der Materie herstellen werden, in Szene zu setzen, um die ganze Tiefe davon wiederzugeben.

resúmenes Una ley sobre las bibliotecas: ni a favor ni en contra (sino todo lo contrario)

Danielle Oppetit y Matthieu Rochelle Después de un breve recuerdo histórico del proyecto de ley sobre las bibliotecas, ardientemente defendido por los bibliotecarios, a través de la voz de las asociaciones profesionales, los autores analizan con precisión los argumentos a favor de tal texto y los que se oponen. De manera matizada, ellos toman posición a favor de una estrategia de rodeo considerando que, en el contexto sociopolítico actual, una ley nueva no es la herramienta mejor adaptada a las dificultades y a los disfuncionamientos encontrados y constatados por los bibliotecarios. Estos estiman que el verdadero reto es el de la afirmación de una política – escogida y reivindicada – de desarrollo de la lectura pública, en el respeto de los valores democráticos, acompañada de medios y recursos suficientes y adaptados. La cuestión esencial es, según ellos, la de la responsabiblidad de cada uno – cargo electo o profesional – o de cada institución que debe jugar plenamente, con las herramientas reglamentarias existentes, en el reconocimiento de los meritos de su política cultural o, a la inversa, de sus insuficiencias.

Demasiado lejos, demasiado cercano: las políticas y la biblioteca

Benoît Tuleu ¿Cómo movilizar de nuevo a los políticos sobre la cuestión de las bibliotecas? Tomando apoyo en las bibliotecas territoriales donde la relación a la política es más directa, el artículo comienza analizando una situación donde la justa

distancia entre la biblioteca y el político es difícil de controlar. Después, para conectar eficazmente y durablemente una y otra, el artículo muestra tres pistas de trabajo: de una parte, la formalización de una política de promoción de las bibliotecas con los responsables, en particular mediante su toma en cuenta de los profesionales desde la formación inicial; de otra parte, la necesidad que sean enunciadas claramente las misiones de las bibliotecas, lo que nunca ha sido el caso en el marco administrativo y jurídico en Francia; finalmente, la necesidad de invitar a los usuarios a tomar parte en la decisión sobre equipos que ellos frecuentan, inventando la estructura que permitirá salir del cara a cara entre el bibliotecario y el cargo electo, afirmando al mismo tiempo la dimensión plenamente política de las bibliotecas.

Las bibliotecas públicas y el modelo político francés

Cristina Ion La “cultura política de la generalidad” que caracteriza, según Pierre Rosanvallon, el modelo francés, no puede sin lugar a dudas no tener consecuencias en la relación entre la biblioteca pública y la sociedad. Las mutaciones actuales de la biblioteca llevan a creer que una etapa suplementaria está siendo franqueada en esta relación, que hace bascular la legitimidad de los bibliotecarios hacia los públicos. Varias preguntas se plantean. ¿Cómo evolucionan las actitudes de los profesionales? ¿Cuál es el proyecto político que acompaña esta evolución? ¿La biblioteca pública es soluble en la ficción de una sociedad autorregulada?

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¿Para qué sirve una biblioteca?

Stéphane Wahnich Una biblioteca es mucho más que un lugar de lectura de oferta documental. Es un lugar que estructura el espacio urbano y que puede dar una identidad a la colectividad y a los habitantes. Por su arquitectura, su organización espacial y social, la decisión de (re)construir una biblioteca es en primer lugar un acto político. A través de los ejemplos de los proyectos de Mérignac y Sotteville-lèsRouen, el autor muestra que la biblioteca puede devenir o volver a devenir un lugar de sociabilidad, con un lado simbólico social fuerte, y que puede servir de ejemplo para testimoniar de la atractividad territorial.

El árbol, la descentralización de las bibliotecas y el concurso particular

Thierry Ermakoff y François Rouyer-Gayette Cuando Jean Gattégno, antiguo director del libro y de la lectura, declaraba, en noviembre 1981, que “la descentralización es algo que nosotros no dominamos todavía”, hablaba de oro. Treinta años después, los lazos entre las bibliotecas territoriales y el Estado central, representado por la dirección y después por el servicio del libro y de la lectura, se han distendido, pero, sin embargo, no han desaparecido, síntoma de esta permanencia, el concurso particular, que ha sobrevivido a todas las tempestades.

La reforma del concurso particular: una evolución dinámica de los textos reglamentarios en provecho de los involucramientos de las colectividades en las bibliotecas territoriales

Christophe Séné y Laure Collignon El concurso particular de las bibliotecas de la dotación general de descentralización es la herramienta principal de apoyo del Estado a los involucramientos de las colectividades en favor de las bibliotecas. Profundamente reformado en 2009, acaba de ser modernizado y completado por nuevas ayudas para seguir de la mejor manera la evolución de las necesidades que se hacen día en los establecimientos de lectura pública (puesta en las normas de los edificios, cuya accesibilidad, desarrollo de los servicios numéricos, etc.) y contribuir así a su atractividad.

Desarrollo de las bibliotecas y de la lectura pública en Colombia: una política ambiciosa concertada

Marc Sagaert Colombia ha instalado los últimos años una política activa y determinada en favor de las bibliotecas y de la lectura, organizada alrededor de un plan nacional que asocia socios públicos y privados: apertura de grandes establecimientos, reforzamiento de las bibliotecas regionales, formación de los personales, coordinación en red. La meta confesada es hacer de Colombia un país de lectores actuando por el desarrollo sociocultural: libros para salir del ciclo desenfrenado de la violencia y de la exclusión.

El “caso” de la bibliotecas británicas: del Library Act a la Big Society, retrato de una política de lectura pública que lo es todo salvo intrusiva

Ophélie Ramonatxo Un millar de bibliotecas británicas están amenazadas de ser cerradas en lo que va del año 2011, consecuencia de la ejecución de un importante plan de reducción de los gastos públicos, instalado en el marco de la Big Society por el nuevo gobierno. El artículo recuerda las causas del plan, las modalidades de su ejecución y detalla las campañas de apoyo montadas en reacción, campañas que asocian autores, lectores y organizaciones profesionales británicas como el chartered Institute for Libraries and Information Professionals (Cilip), el National Trust, la Reading Agency o el Booktrust.

La cooperación francesa en materia de lectura pública en Burkina Faso

Guillaume Juin Desde hace más de 20 años, Francia lleva a cabo ambiciosos programas de lectura pública en diferentes regiones del mundo con el fín de acompañar el

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desarrollo de las redes de bibliotecas en el marco de acuerdos de cooperación bilaterales firmados con estados socios. Instrumento privilegiado de esta política, los fondos de solidaridad prioritario (FSP) del ministerio de Asuntos exteriores y europeos permiten este acompañamiento a largo plazo. Un FSP “Apoyo a la red de bibliotecas de lectura pública” está de esta manera en curso desde 2006 en Burkina Faso, que el artículo describe la ejecución, las realizaciones y la evaluación.

Por una política europea de las bibliotecas

Élisabeth Freyre Reagrupadas en el seno de la Conferencia de los directores de bibliotecas nacionales europeas (CENL), las bibliotecas nacionales se involucran fuertemente en los proyectos ejecutados por la Unión europea y la Comisión europea, proyectos ligados a la sociedad de la información, y muy particularmente a las obras de digitalización. The European Library, Europeana, Europeana Regia forman parte de los proyectos de digitalización de contenidos en los cuales la biblioteca nacional de Francia está implicada y que son evocados aquí. Este artículo hace también el inventario sobre proyectos conexos como Arrow, Keep, Impact, recordando el contexto estratégico de desarrollo a escala europea.

Una historia política del archivamiento de la web: el consorcio internacional para la preservación de la internet

Gildas Illien Este artículo se interesa a las nuevas organizaciones internacionales que, en el ámbito de la preservación digital, son los trampolines de la cooperación entre bibliotecas nacionales. A partir de un estudio de caso, el consorcio internacional para la preservación de la internet, IIPC, fundado en 2003, describe las fuerzas y dispositivos en presencia para asegurar el archivamiento de la web mundial por la federación de iniciativas patrimoniales nacionales. La historia del consorcio IIPC, enfocada bajo el ángulo de la sociología de las organizaciones, revela una dinámica típica de la innovación donde una necesidad inicialmente técnica se vuelve progresivamente el reto de movilizaciones políticas antes de volver a devenir un tema biblioteconómico. Esta muestra igualmente cómo el desarrollo de los programas, las acciones de comunicación y la invención creando al mismo tiempo potencialmente situaciones de competencia entre las comunidades de ingenieros, de bibliotecarios y de responsables.

El catálogo colectivo de Francia, ¿para hacer qué? Inventario y evoluciones por venir

Véronique Falconnet, Jérôme Sirdey y Xavier Borda Después de 10 años de funcionamiento, el catálogo colectivo de Francia (CCFr) ¿no ha sido superado por las evoluciones recientes del paisaje documental francés? Un balance de sus contenidos, de sus evoluciones recientes y por venir dejà aparecer que el CCFr permanece como una herramienta fundamental para la búsqueda de información pero también para la cooperación entre instituciones de todo tipo. El señalamiento de los impresos se prosigue y se amplifica, el de los manuscritos se organiza y el de la particiones antiguas comienza.

¿La biblioteca musical puede jugar su partición a la hora del MP3?

Laurent Marty La desaparición anunciada del disco y la ausencia del público de las discotecas de préstamo nos fuerzan a cuestionar los modelos actuales para imaginar lo que podría ser realmente un espacio de música que responda a los nuevos usos que se dibujan. Para esto, es importante inclinarse primeramente sobre la cuestión de la puesta en espacio de la música, es decir reflexionar sobre los esquemas intelectuales y culturales a la obra en nuestra representación de este arte para exponer en él la complejidad. Enseguida comprender cómo el espacio de la biblioteca y de la colección pueden construirse para dar cuenta de esta complejidad mediante un juego de equivalencias estructurales, verdadero discurso de la colección. Sin olvidar que sólamente la apropiación de este espacio por el usuario le dará su sentido. Al bibliotecario, entonces, le toca sugerir pistas, poner en escena disonancias que establecerán el diálogo entre el público y la materia, para restituir ahí toda la profundidad.


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BULLETIN DES Dossier BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2011 / Numéro

Politique(s) et bibliothèques BULLETIN DES 1BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2011 / Numéro – Ouverture Une loi sur les bibliothèques : ni pour ni contre (bien au contraire) Danielle Oppetit et Matthieu Rochelle

BULLETIN DES 2BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2011 / Numéro – Politiques françaises Trop loin, trop proche : les politiques et la bibliothèque Benoît Tuleu

bibliothèques publiquesDE et le FRANCE modèle politique français/ Numéro BULLETIN DES Les BIBLIOTHÈQUES / 2011 Cristina Ion

À quoi sert une bibliothèque ?

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. . . . . . . . . . . Politique(s) et bibliothèques

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Stéphane Wahnich

L’arbre, la décentralisation des bibliothèques et le concours particulier Thierry Ermakoff et François Rouyer-Gayette

Pour Cécil Guitart

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Gérald Grunberg

La réforme du concours particulier : une évolution dynamique des textes réglementaires au profit des investissements des collectivités dans les bibliothèques territoriales Christophe Séné et Laure Collignon

3 – Relations étrangères Développement des bibliothèques et de la lecture publique en Colombie : une politique ambitieuse concertée Marc Sagaert

Le « cas » des bibliothèques britanniques : du Library Act à la Big Society, portrait d’une politique de lecture publique tout sauf intrusive

Politique(s) et bibliothèques BULLETIN DES BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2011 / Numéro Le Catalogue collectif de France, pour quoi faire ? État des lieux et évolutions à venir

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Ophélie Ramonatxo

La coopération française en matière de lecture publique au Burkina Faso Guillaume Juin

Les bibliothèques nationales et l’Europe

La bibliothèque musicale peut-elle jouer sa partition à l’heure du MP3 ?

Élisabeth Freyre

Une histoire politique de l’archivage du web : le consortium international pour la préservation de l’internet Gildas Illien

À propos Le Catalogue collectif de France, pour quoi faire ? État des lieux et évolutions à venir Véronique Falconnet, Jérôme Sirdey et Xavier Borda

La bibliothèque musicale peut-elle jouer sa partition à l’heure du MP3 ? Laurent Marty

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Politique(s) et bibliothèques  

Étude des rapports entre les bibliothèques et la (les) politique(s), en France et à l'étranger : projet de loi sur les bibliothèques ; évolu...

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