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BULLETIN DES BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2010 / Numéro

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BULLETIN DES BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2010 / Numéro

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BULLETIN DES BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2011 / Numéro

BULLETIN DES BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2011 / Numéro

La bibliothèque vue par ses usagers, même

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BULLETIN DES BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2011 / Numéro

S’asseoir, braconner, se courber : le vocabulaire des corps à la médiathèque

BULLETIN DES BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2011 / Numéro

BULLETIN DES BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2011 / Numéro

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: Le Bulletin des bibliothèques de France paraît tous les deux mois et est publié par l’École nationale supérieure des sciences de l’information et des biblio­ thèques (Enssib).

Directrice de la publication Anne-Marie Bertrand

Rédaction 17-21 bd du 11 novembre 1918 69623 Villeurbanne Cedex tél. 04 72 44 75 90 fax 04 72 11 44 57

Rédacteur en chef Yves  Desrichard tél. 04 72 44 43 00 mél yves.desrichard@enssib.fr

Rédactrice en chef adjointe Catherine Muller tél. 04 72 44 75 92 mél catherine.muller@enssib.fr

Rédactrice (« Tour d’horizon ») Claire Roche-Moigne tél. 04 72 44 75 93 mél claire.roche-moigne@enssib.fr

Rédactrice (« Critiques ») Catherine Jackson tél. 04 72 44 15 59 mél catherine.jackson@enssib.fr

Mise en pages et publicité Celestino Avelar tél. 04 72 44 75 94 mél celestino.avelar@enssib.fr

Gestion des contributeurs Silvia Ceccani tél. 04 72 44 43 73 mél silvia.ceccani@enssib.fr

Mise en ligne Alexandre Bocquier tél. 04 72 44 43 76 mél alexandre.bocquier@enssib.fr

Traduction des résumés Victor Morante, Mareike Post, Susan Pickford

Comité de rédaction Noëlle Balley, Thierry Ermakoff, Anne Kupiec, Christophe Pérales, François Rouyer-Gayette, Laurence Tarin, Benoît Tuleu À travers le miroir (1961) Film d’Ingmar Bergman avec Harriet Andersson, Gunnar Björnstrand, Max von Sydow

2010/Numéro 6 Correspondants étrangers Jean-Philippe Accart (Suisse) Trix Bakker (Pays-Bas) Peter Borchardt (Allemagne) Gernot U. Gabel (Allemagne) Alain Jacquesson (Suisse) Jack Kessler (États-Unis) Maurice B. Line (Grande-Bretagne) Anna Machova (République tchèque) Elmar Mittler (Allemagne) Maria Jose Moura (Portugal) Amadeu Pons (Espagne) Réjean Savard (Québec) James H. Spohrer (États-Unis) Catharina Stenberg (Suède) Eric Winter (Grande-Bretagne)

Abonnements Enssib Service abonnements 17-21 boulevard du 11 novembre 1918 69623 Villeurbanne Cedex tél. 04 72 44 43 05

Tarifs 2010 Abonnements L’abonnement est annuel, par année civile. • France : 85 € Tarif dégressif dès le deuxième abonnement souscrit dans un même établissement : 68 € • 40 € pour les étudiants en filière bibliothèques et métiers du livre • Étranger : 95 € Vente au numéro : 17 € (tarif étudiant : 10 €) par correspondance à l’Enssib ou sur place à la rédaction.

Fabrication Création graphique Bialec sas, Nancy (France). Imprimeur Imprimerie Bialec 54001 Nancy – France Dépôt légal : no 74784 novembre 2010 Commission paritaire no 0412 B 08114 Issn 0006-2006 Le Bulletin des bibliothèques de France est dépouillé dans les bases Pascal de l’Inist et Lisa (Library Information Science Abstracts).

Protocole de rédaction Le Bulletin des bibliothèques de France publie des articles portant sur les biblio­thèques, le livre, la lec­ ture, la documentation, et tout sujet s’y rapportant.

Présentation des textes Les manuscrits (saisis avec le logi­ ciel Word ou enregistrés au format rtf) peuvent nous être adressés par courrier électronique. La frappe au kilomètre, sans enrichissement, est impérative. Les graphiques et schémas doivent être accompagnés de leurs données chiffrées (par ex. courbes avec don­ nées sur Excel) afin de pouvoir être réalisés dans la mise en pages. Les illustrations et les photogra­ phies peuvent être fournies enregis­ trées en EPS binaire, JPEG qualité maximale ou TIFF, avec une résolu­ tion de 300 dpi. L’institution à laquelle est affilié l’auteur est précisée à la suite de son nom, ainsi que l’adresse élec­ tronique de l’auteur. Les articles peuvent être rédigés en français, en anglais, en allemand ou en espagnol. Ils seront accompa­ gnés d’un résumé d’auteur (environ 100 mots) indiquant rapidement le contenu et les principales conclu­ sions.

Présentation des notes Les notes infrapaginales, signalées dans le texte en appel de notes, doi­ vent être placées en bas de page où se trouvent les appels respectifs et numérotées de façon continue. Les références bibliographiques fi­ gurent en fin d’article : les appels dans le texte sont mis entre cro­ chets.

Sigles et abréviations Les sigles et acronymes seront suivis du nom complet de l’organisation ou du système qu’ils représentent. Les opinions émises dans les arti­ cles n’engagent que leurs auteurs.

Le Bulletin des bibliothèques de France est consultable gratuitement sur internet à l’adresse suivante : http://bbf.enssib.fr


:

ÉDITORIAL

À travers le miroir

À ce numéro est adjoint, pour les abonnés papier du Bulletin des bibliothèques de France, un pur moment de poésie et de bibliothèque(s), dessiné par Bruno Heitz. Qu’il soit ici remercié, ainsi que tous les contributeurs, connus ou non, de ce si particulier opus.

Dans un film d’Ernst Lubitsch dont le titre m’échappe (récompense offerte), Edward Everett Norton, qui joue le rôle d’un psychiatre – à moins que ce ne soit Reginald Gardiner – demande à Mirna Loy, qui joue le rôle de la patiente – à moins que ce ne soit Claudette Colbert – : « Madame, vous êtes-vous déjà rencontrée vous-même ? » C’est à cet exercice que ce numéro du Bulletin des bibliothèques de France convie ses lectrices et, accessoirement, ses lecteurs. C’est en effet la première fois que nous consacrons un dossier entier, non à nos usagers, mais à la parole et à l’écriture de nos usagers. Le terme même, « usager », est sujet à caution, provoque, agace, démange, choque, meurtrit. Mais il en faut bien un, et d’autres semblent si peu appropriés. Lecteur ? Mais on fait bien autre chose, dans une bibliothèque que lire (être lu ?). Utilisateur ? La bibliothèque n’est pas, pas encore, pas heureusement, une simple machine fournie avec son mode d’emploi, même si d’aucuns, parmi nos contributeurs, se livrent à cet exercice. Client ? Pas un seul de nos rédacteurs, ou alors si peu, le hasard, je vous jure, ne pense même à employer le mot. Qu’importe au fond comment on les nomme, et comment elles et ils se nomment. Car chacun, chacune, anonyme ou non, propose sa propre et extraordinaire vision. Propre, car unique, particulière, involontaire ou consciente, spontanée ou réfléchie. Extraordinaire, car il faut, au lecteur (cette fois) du BBF plus qu’un soupçon de schizophrénie pour se plonger dans ces fleuves de mots, parfois lents, parfois rapides, parfois des cascades, parfois des torrents, des méandres, des embouchures. On n’en sort pas indemne. C’est si doux… Peu, à vrai dire, sont réellement critiques, le hasard, je vous jure, même si beaucoup ne comprennent pas toujours comment nous fonctionnons, oui, nous et nos bibliothèques, vous n’imaginiez pas des usagers parler de bibliothèques sans parler de bibliothécaires, si ? D’aucuns nous voudraient meilleurs, bien sûr, que nous ne sommes, mais d’autres, qu’on lit parfois non sans étonnement, revendiquent avec des relents nostalgiques des bibliothèques que pas un manager d’aujourd’hui n’envisagerait sans rougir. Ce regard porté nous fait penser au joli mot de Cocteau : « Les miroirs feraient bien de réfléchir un peu avant de renvoyer les images. » Nos contributeurs le font, ou non, et c’est heureux, dans les deux cas. Aux verbatims de la première partie, extraits ou provoqués, répondent les témoignages plus construits, plus lettrés, de la deuxième et de la troisième, avant un épilogue, comme dans un film. Justement, au psychiatre, Mirna Loy – à moins que cela ne soit Claude Colbert – répond du tac au tac : « Non, et je n’y tiens pas tellement ! » Souhaitons, lectrices, lecteurs, qu’il n’en soit pas de même pour vous, et que vous découvriez, étonnés ou confus, honteux ou émerveillés, la bibliothèque vue par ses usagers, même. Yves Desrichard

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sommaire : 2010/

Numéro

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01 Dossier

La bibliothèque vue par ses usagers, même 1 – Verbatims La BU vue par les étudiants 6 Laurence Jung

« La première fois, c’était comment ? » 9 Philippe Galanopoulos

Les usagers ont la parole 14 Diane Roussignol

2 – Rites de passage Voyages en BM 20 Mouloud Akkouche

Comment je vais en bibliothèque : notes de recherche (1985-2010) 23 Antoine de Baecque

La bibliothèque du géologue : du tiré à part à l’alerte internet automatique 29 Christian Beck

3 – Maturités Variations sur le lecteur de bibliothèque 32 William Marx

El último lector 36 Gilles Heuré

La bibliothèque de Babel existe, je l’ai visitée 39 Stéphanie Benson

Bibliothécaire de soi-même 41 Jacques Bonnet

Rumination des livres et des bibliothèques 44 Jacques Jouet

4 – Épilogue « Le problème des bibliothèques » 54 Gilles Rettel

02 À propos S’asseoir, braconner, se courber : le vocabulaire des corps à la médiathèque. Sommes-nous prêts à un désordre tranquille ? 59 Céline Leclaire

03 Tour d’horizon La bibliothèque verte : le développement durable au quotidien

66

Yves Desrichard

Les résidences d’écrivains en Grande Région : journée d’étude au Centre Pompidou Metz

67

Évelyne Herenguel

Journées Abes

69

Yves Desrichard

Les territoires des bibliothèques : journée d’étude annuelle de l’ADBGV Yves Desrichard

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Les instruments d’organisation des connaissances à l’ère du web sémantique Céline Brun-Picard

74

Les bibliothèques à l’heure du numérique Yves Desrichard

76

Optimiser l’observation et l’évaluation des bibliothèques Marie-Pascale Bonnal

77

Les guides de voyage : un patrimoine et un objet d’étude Yves Desrichard

78

Estivales 2010 Sébastien Dalmon

79

Rencontres européennes du patrimoine : la numérisation du patrimoine écrit Guillaume Fau

04 Critiques 82

Thierry Crouzet. L’alternative nomade : sortir du consumérisme avec joie Franck Queyraud

83

Alain Jacquesson. Google Livres et le futur des bibliothèques numériques Hervé Le Crosnier

Jean-Noël Jeanneney. Quand Google défie l’Europe : plaidoyer pour un sursaut Bruno Racine. Google et le nouveau monde

84

Jack Kessler

Ibironke Lawal. Library and Information Science Research in the 21st Century: A Guide for Practising Librarians and Students

85

Joachim Schöpfel

86

Frédéric Martel. Mainstream : enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde Yves Desrichard

Une ambition partagée ? La coopération entre le ministère de la Culture et les collectivités territoriales, 1959-2009 Sous la direction de Philippe Poirrier et René Rizzardo

87

Héloïse Courty

88

Bibliothèques d’architecture Sous la direction de Olga Medvedkova Michel Melot

Les bibliothèques d’artistes (xxe-xxie siècles) Sous la direction de Françoise Levaillant, Dario Gamboni et Jean-Roch Bouiller

90

Michel Melot

91

Manifeste du droit à être dans la Lune Centre de créations pour l’enfance François Rouyer-Gayette

92

Mettre en œuvre un service de questions-réponses en ligne Sous la direction de Claire Nguyen Véronique Mesguish

93

Le patrimoine est-il fréquentable ? Accès, gestion, interprétation Sous la direction de Claire Giraud-Labalte, Jean-René Morice, Philippe Violier Xavier de la Selle

Paul Otlet. Fondateur du Mundaneum (1868-1944). Architecte du savoir, Artisan de paix Sous la direction de Jacques Gillen

93

François Rouyer-Gayette

94

Technologies de l’information et intelligences collectives Sous la direction de Brigitte Juanals et Jean-Max Noyer Olivier Le Deuff

Résumés des articles

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Annonceurs  Électre (p. 4 et 3e de couverture)  Presses de l’Enssib (p. 40)

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La bibliothèque vue par ses usagers, même 1 – Verbatims


La bibliothèque vue par ses usagers, même

La BU vue par les étudiants

L Laurence Jung laurence.jung@enssib.fr Élève conservateur à l’Enssib, professeur agrégée de lettres modernes, Laurence Jung a contribué notamment à deux sites, l’un consacré à l’illettrisme (www.bienlire.education.fr), l’autre aux dossiers pédagogiques (www.cndp.fr/Tice/ teledoc).

e web social, à commencer par les forums de discussion, constitue une source très riche de témoignages sur les bibliothèques, qui a l’avantage de ne pas être induite par un questionnaire ou un entretien. Une question posée par un étudiant sur l’ambiance dans une bibliothèque universitaire – « Que pensez-vous de l’ambiance de travail à la BU ? » – a ainsi suscité 111 réponses et le message a été lu par 3 474 personnes, de loin le sujet qui a fait naître le plus d’intérêt chez les étudiants. Nous avons effectué une sélection et quelques coupes à l’intérieur des messages * pour éviter les redites, mais nous avons conservé l’ordre chronologique. 1

Comme l’indique le titre j’aimerai avoir l’avis d’un maximum de personnes concernant la nouvelle BU sciences. En effet elle est belle, pratique, et en plus il y a le wifi. Seulement j’ai constaté que trop souvent il n’était tout bonnement pas possible de travailler parce qu’il y a trop de bruit. Les gens ne semblent pas savoir qu’une bibliothèque c’est fait pour travailler dans le silence et pas un lieu pour discuter ... Même en s’enfermant dans les petites loges (qui sont très mal isolées) on entend le brouhaha ambiant. Si je me permet ce post c’est parce que j’en ai déjà discuté avec d’autres étudiants qui ont le même avis que moi... Je vous propose donc de donner votre avis et aussi de proposer des solutions. La première que je vois: c’est de mettre en place un affichage massif dans toute la BU pour rappeler que le silence doit être de rigueur. La deuxième c’est de ne pas hésiter à demander aux gens qui font du bruit de se taire (ce que je fais régulièrement mais quand tout le monde parle à voix haute *  Comme le lecteur l’aura deviné, leur contenu n’a pas été modifié, notamment en ce qui concerne l’orthographe, la syntaxe et la typographie (Ndlr).

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c’est pas simple de passer son temps à reprendre tout le monde et je ne pense pas que ce soit le rôle des étudiants). Visiblement les bibliothécaires ne semble pas non plus disposées à faire la police, même si je comprend qu’elles ne pense pas passer le journée a le faire, un rappel de temps en temps ça fait toujours son effet... J’enverai ensuite le lien de ce topic à Mme *** pour avoir son avis et voir ce qu’elle peut faire. Très intéressante la question posée par**** ! Pour ma part, squattant régulièrement le quatrième étage section chimie ( ) je n’ai rien à reprocher la plupart du temps mais il arrive souvent que des étudiants se posent dans les sièges rembourrés (les roses, verts, noirs) et étant à l’aise, y discutent de plus en plus fort ! Il m’est déjà arrivé de demander à certains de se taire et ai eu plus l’impression de passer pour une chiante qu’autre chose (mais c’est une B.U pas un café  ). Comme solution, quelques affiches rappelant l’importance du silence dans un lieu comme celui-ci pourrait être bien. Moi je dirai que l’ambiance est acceptable globalement. Jusqu’à ce qu’un troupeau arrive au pas de course et se rue sur les tables en hurlant “Nan, celle là, là bas, elle est mieux !”, discutent 30 minutes de tout sauf de cours (sous les regards noirs des gens alentour) et disparaissent avec perte et fracas ! Après, j’y suis pas allée énormément non plus. Mais quelque soit l’heure, c’est vrai qu’il y a toujours un bruit de fond. Je pense que l’ambiance se détériore de plus en plus au fil du temps. Au début, certes il y avait moins de gens donc une densité sonore moindre, mais l’ambiance était vraiment parfaite (c’est à dire pas un bruit). Puis plus ça va et moins ça va ! je pense que le problème vient du fait que cette BU est TROP bien : trop chaleureuse, trop causi (heu...orthographe), trop confortable ce qui invite plus à la discus-


La BU vue par les étudiants :

sion entre amis qu’au travail. Mais y en a quand même qui abusent genre c’est la BU à leur père et ça c’est vraiment abusé ! Je tiens à rajouter que c’est pas à nous de faire la police ! Parce que si t’as un petit groupe, genre 2 3 personnes, qui discutent ça va je veux bien me lever et leur demander de se taire, mais si c’est la moitié de l’étage...je pense qu’il faudrait rappeler la fonction principale d’une bibliothèque aux étudiants : travail pas salon de thé ! Je travaille régulièrement a la bu au 5eme etg vu sur le parc ! dont aujoud’hui et il y tj un léger bruit de fond (auquel je participe en parlant a mon collègue de travail^^) mais c’est normal cela ne doit pas forcement être silence complet... prenez des écouteurs comme moi si vous avez besoin d’être isolé ou allez dans les box. Non ? Un responsable de la bibliothèque universitaire intervient alors pour annoncer que les demandes des étudiants sont prises en compte, que les bibliothécaires vont intervenir pour imposer le silence et afficher des rappels à l’ordre. L’initiateur du débat répond à cette intervention : Rares sont les services de l’université a s’intéresser d’aussi près à l’avis des étudiants, je vous remercie donc d’intervenir aussi régulièrement sur le forum et de répondre aux attentes des étudiants. D’autant plus que vous sembler tenir compte des avis émis et mettez en place des actions concrètes en réaction (il est en effet souvent constaté que les promesses d’un jour ne sont malheureusement pas tenues). J’espère que ces actions porteront leur fruit le plus rapidement possible. Car même si il est vrai que le bruit est variable suivant les étages et les horaires, je pense qu’il est indispensable qu’il règne une ambiance SILENCIEUSE dans une BU. (Même si tout le monde ne semble pas de cet avis, ce que je respecte totalement) En effet il n’existe aucun autre lieu à la doua pour réviser dans le calme, alors qu’il y en a d’autres pour discuter, jouer au cartes, ou préparer des exposés en groupe, parler de l’élection d’Obama ou de la mort de feu M ­ ickael JACKSON. (et du dernier épisode de grey’s anatomy suivi de private practice: oui je suis dans une promo de filles donc je connais les sujets de conversation IN!)

Pour ma part j’ai l’impression que les gêneurs sont en général dans les box... au 2ème en tout cas. J’ai rarement été génée en travaillant à la BU et quand je l’ai été en général demander poliment de baisser le son à suffit. Cela dit il y a quelques exceptions : non la BU n’est pas faite pour téléphoner, pour faire de la visioconférence par Msn, ou pour écouter de la musique sur son portable (sans écouteurs ! Grrr !) Enfin je considère qu’un bruit de fond est acceptable dans une BU s’il vient d’étudiants qui travaillent en groupe. (Et encore les box sont fait pour ça.) Par contre il y a suffisamment d’endroit pour se caler dans le campus pour que les discutions de la vie quotidienne puissent prendre place ailleurs ! Après pour les adeptes des mouches qui volent les boules Quiès c’est bien aussi. Après perso je bosse avec mon casque et ma musique alors je ne suis pas vraiment objective mais rarement dérangée. Et je me met dans les box quand je peux de peur que de la musique s’échappe de mon casque et dérange les voisins. Pour finir... je suis toujours IN LOVE avec cette BU Un nouveau sujet de désagrément apparaît en novembre : Il fait TROP TROP TROP TROP TROP chaud On a l’impression d’être dans un four! Je dois presque me mettre à nu Je préfère bosser dans la fraicheur!” C’est clair qu’il fait chaud, vive les économies niveau chauffage. Sinon, j’ai la nette impression que le bruit se dissipe de plus en plus, donc soit c’est une coïncidence, soit les gens se sont réellement sentis concernés par ce problème. Boulet Nan en vrai j’ai toujours un peu de mal à m’y retrouver dans les rayon. Des compléments dans l’affichage des spécialités serait les bienvenus. (Suis-je en en biologie cellulaire ou en botanique ? Et ou est la neurologie ?) Ou sommes-nous les deux seuls boulets à fréquenter la BU ? Il n’y a pas que deux boulets mais bien au moins 3 puisque moi non plus je comprends pas comment c’est rangé. Les gens n’ont aucun respect dans cette BU, entre les téléphones qui sonnent, les

gens qui y répondent, les discussions, les éclats de rire, les pronostics sur le match de foot du soir (spécial zone STAPS)... Faut vraiment que les gens acquièrent la discipline du silence et du respect du travail des autres. Etant passé par pharma je vous suggère d’aller travailler à la BU de Rockefeller, laisser juste un portable sur vibreur expose à beaucoup de râlements... J’ai même entendu un jour, une discussion de filles qui disaient : “ah mais comment tu fais à la BU quand t’as des talons” réponse de l’autre : “ah ben moi j’ai acheté des coussinets spéciaux à coller aux talons”. Pour ma part après plusieurs essais j’ai (ré)opté pour le travail dans les salles de cours, j’aime tellement la beauté des salles du bâtiment oméga. Je rajouterais que certains laissent leur affaires dans les box sans y etre. Jeudi, le box à coté du mien (anorak+cours éparpillés dedans) est resté innocupé tout l’aprem.C’est fortement agaçant quand on sait le temps qu’il faut pour trouver un box de libre. Fallait lui piquer quelques trucs il n’aurait pas recommencé. Pour ma part je n’ai jamais eu de soucis de bruit, mais je n’ai “travaillé”qu’au rez-de-chaussé . vous savez, l’endroit où il y a juste romans, BD, mangas etc . . . (oui je sais je suis quelqu’un de sérieux ) là je n’ai jamais été gêné par le bruit . . . alors que ça n’est pas un endroit qui soit vraiment un lieu de travail (même si le silence y est aussi de rigueur) Pour le reste je ne sais pas, je travail toujours chez moi pour les exams. Mon avis à moi : Beaucoup trop bruyante. Je ne bosse qu’au 4ème, mais j’arrive plus à supporter les gens qui discutent à voix haute (ou même à voix basse) en plein milieu de la BU, debout en groupe. Ou même ceux qui bossent à deux sur une table, mais en parlant normalement. Pareil que certains, je demande de baisser le volume, ça marche 3min et puis ça repart. On est dans une BIBLIOTHEQUE, merde quoi. On est pas censé parler DU TOUT. C’est pas plus compliqué. Ras-le-bol aussi des mecs de la BU à chaque étage. J’ai toujours pas compris à quoi ils servaient. Au début, j’allais leur

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La bibliothèque vue par ses usagers, même

demander des infos pour les bouquins, “ah je sais pas, faut demander aux bibliothécaires”. Ok, ils sont là pour surveiller que y’ait pas trop de bruit, me dis-je un peu naïvement. Mais que nenni! J’en ai jamais vu un seul aller reprendre des gens qui faisaient du bruit. Ca a toujours été à des étudiants de le faire. Les annonces anti-bruit “Nous vous rappellons que la biblio est un espace de travail, silence etc...” c’est sympa, mais ça sert pas à grand chose. Même les «rondes» des bibliothécaires (et j’en vois pas des masses, une tout les 3 jours), ça règlera pas le pb. Nan, y’a des mecs, qui sont à chaque étage toute la journée et qui glandent RIEN. Ou alors ils sont super discrets dans leur travail, parce que je vois toujours pas à quoi ils servent (again). Ca devrait pas être à eux d’imposer le silence dans ce qui est au final une bibliothèque ? Comme dit précedemment par d’autres, les réservations de box m’exaspèrent aussi. Les gens qui posent 3 feuilles de brouillons ou 2 bouquins de la BU pour garder leur box tout l’aprèm... (Maintenant j’ai plus aucun scrupule, les bouquins je les repose dans les rayons et je prends le box. Et les affaires je vais les foutre par terre la prochaine fois. “Euh mais j’avais réservé, j’avais posé mes affaires.” “On réserve pas les box, va-t-en.”) Faut dire que j’ai passé 2  ans en prépa médecine, où mettre son portable sur vibreur est un sacrilège. Et où l’on apprend que les chuchotements, ça passe pas les boules quiès/casque de chantier, alors que la VOIX BASSE si. Donc si vous avez des trucs à dire (importants, pas les scores de l’OL de samedi dernier), dites-les en chuchotant, pitié. (Facile, suffit de pas activer ses cordes vocales quand on veut dire des mots, et ça donne un chuchotement, tadam !) Je suis impressionné (en bien) par les réactions (existantes !) de l’administration de la BU ! Faire un compte sur le forum VPE pour nous tenir au courant, j’avoue chapeau. Ca change des autres instances de la fac qui ne daignent même pas reconnaître notre existence. Excellente idée pour les réservations de box, génial si ça marche. Pour la préparation des examens, beaucoup préfèrent travailler ailleurs :

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Pour moi, la BU ça sert à: –  Consulter les livres sur place/les emprunter. – Se connecter sur internet et utiliser les ordis. – Faire les compte-rendus en groupe. Mais pour préparer ses exams, surement pas! Déjà le temps de se rendre à la BU, trouver une place, attendre que ta pote qui veut absolument réviser avec toi vienne, papotage tous les quart d’heures avec la pote... c’est pas très sérieux tout ça. Du coup je reste chez moi. Y en a qui ont rien à faire quoi... Dans cette fac ya 150 salles de libres tout le temps... Ya la BU de math qui est vide ca manque vraiment pas d’endroit pour bosser. Suffit d’aller chercher son bouquin et de bosser ailleurs... C’est vraiment pas compliqué. Au lieu de nous faire des crise de nerf du genre “merde quoi bla bla bla...). Techniquement, la BU de maths est réservée... aux étudiants en maths. Je sais, ça peut paraître violent comme révélation, mais bon. (Et moi, j’suis pas en maths.) Tu dis que y’a 150 salles de libres dans la fac. Y’a aussi plusieurs dizaine de km² de libres sur tout le campus pour ceux qui veulent discuter, pas besoin de venir dans une BU qui est faite pour bosser. Et les “150 salles de libre»”, si tu parles des sous-sols glauques et poussiéreux d’oméga, ou des salles de TD glaciales de Thémis ou tu te fais virer à chaque fois que y’a un TD qui démarre (normal, en fait )... Bah perso, pour travailler, je préfère une BU avec de la moquette, confortable, chauffée, spacieuse, classe, avec des accès internet et les bouquins juste à côté. Et des box qui étouffent les bruits ambiants. Y’a pas à tergiverser, la BU est faite pour bosser, et on est pas censé y parler. S’tout. Y’en a (dont moi) qui peuvent pas bosser chez eux, pour une raison X ou Y. D’ou l’intérêt des BU. Si tu parles trop avec tes potes de révision bah arrête de réviser avec eux. Euh y’en a toujours qui vont trouver quelque chose à redire. Certes ok parfois c’est bruyant, du temps de midi et tout ça...après les gens ne sont pas non plus que des bêtes de travail qui vont faire 8h20h sans ouvrir la bouche, et ont un peu

besoin de faire des pauses (sans non plus que ça soit abusé). Après on va pas nous interdire de respirer quand même aussi. Comme signalé plus haut, les carrels sont faits pour le travail en groupe, et perso...je suis bien contente de pouvoir travailler en groupe les comptes rendus de TP à rendre. C’est assez difficile de le faire avec le langage des signes. Alors oui, pour avoir travailler en carrel, je suis d’accord que style les gens qui font une fixation sur ce que t’écris au tableau, c’est qu’ils sont pas assez concentrés (à moins que le bruit du feutre soit trop violent). Après quand je veux vraiment travailler à fond sans bruit, et que la BU est un peu bruyante eh bah oui je vais dans une salle tranquilou (y’en a des libres toute l’aprem ou matinée) et je révise que même mieux (pas de distraction style PC, où une connaissance qui arrive, ...) et elles sont chauffées, moins que la BU où des fois c’est abusé, mais on se les caille pas. Personnellement je trouve que sur la FAC, on peut travailler avec tous les moyens possibles (groupe, seul, sur PC,...) C’est vrai que la biblio de Part Dieu manque cruellement de place ! Mais j’ai dû migrer là bas quand notre BU était fermée à Noël. (Et je crois que tous les gens de *** on fait pareil à ce moment!) D’ailleurs, j’ai trouvé ça un peu dommage que la BU ferme pendant une semaine entière pour les fêtes, juste avant les partiels. J’admet qu’on ferme un peu plus tôt pour les fêtes mais de là à tout fermer pour une semaine... Les autres bibliothèques étaient bien ouvertes, pourquoi pas là notre ? Grève du 9 avril : Pourquoi ne sommes nous toujours pas visiblement informés des grèves? Comment cela se fait-il que se soit le 20 minutes qui nous l’apprenne et non la BU? C’est si compliqué que ça d’informer les étudiants !? D’autre part, pourquoi est-ce qu’on nous réclame à de multiples reprises des livres déjà rendus? Et le “revenez demain”, et bien non, c’est pas forcément possible, surtout une veille de vacances .... En résumé : Juin 2010


« La première fois, c’était comment ? »

L Philippe Galanopoulos Université Paris Descartes philippe.galanopoulos@biup. parisdescartes.fr Conservateur des bibliothèques, archiviste paléographe et docteur en histoire, Philippe Galanopoulos travaille à la Bibliothèque interuniversitaire de pharmacie, à Paris, où il est responsable des collections.

e temps d’une rencontre, Mélanie, Alassane, Pierre, Gheorghe et Marc se remémorent leur première visite à la Bibliothèque publique d’information (BPI). Ils nous parlent d’eux, de leurs principaux centres d’intérêt et de leur manière d’être en bibliothèque. À travers ces courts entretiens, ce sont des points de vue différents sur une même bibliothèque qui sont ainsi confrontés.

Souvenirs précis, oubli général Mélanie a 20 ans et redouble sa première année de médecine. Elle se souvient de sa première visite à la Bibliothèque publique d’information (BPI) dans les moindres détails : « La première fois que je suis venue à la BPI, c’était il y a un an et demi, entre la fac et un concert. J’étais allée rejoindre une copine pour bosser, avant d’aller au concert. Je venais d’entrer à la fac. Ce devait être vers le mois d’octobre. En tout cas, il ne faisait pas beau. En entrant, j’ai trouvé ça énorme, lumineux, spacieux. C’était impressionnant le nombre de personnes qui travaillaient en même temps. Je me souviens de beaucoup de choses de ma première visite. C’était pour moi le début d’une nouvelle vie. Je me rappelle, par exemple, du hot-dog (super-bon) que j’ai mangé en sortant (c’était à la Crêperie de Paris) et de l’arlequin que nous a donné le vendeur. Alors que la deuxième fois, le hotdog chez Zam-Zam était immangeable. En fait, je me rappelle d’un tas de trucs : – du cours que j’ai révisé (biochimie, la première fois) ; – des fiches que j’ai faites (magnifiques !) ; – de l’excitation en vue du concert (petit concert privé Fnac gagné sur internet) ;

– de la zone où je me suis assise (entre 5 et 6) ; – de ce dont j’ai parlé à mon amie sur la terrasse ; – voire même, de la tenue que j’avais. Beaucoup de choses quoi ! » Alassane, 28 ans, étudiant en licence de philosophie, garde lui aussi un souvenir très précis de sa première visite : « En fait, la toute première fois que je suis venu à Beaubourg, c’était en 1991. Je suis arrivé en France, à Paris, au mois de novembre. Et à Beaubourg, c’était au mois de janvier. Donc trois mois après mon arrivée. C’est un cousin qui m’a emmené ici, qui m’a montré. J’ai voulu revenir, mais je ne me souvenais plus de l’adresse. Je suis revenu quelque mois plus tard. Je suis tombé là-dessus complètement par hasard. Moi, je venais du Sénégal. En rentrant, c’était impressionnant. J’étais impressionné. Au départ, je croyais que c’était une usine ! Mon cousin m’a dit non. Je croyais ça à cause de l’extérieur. J’ai dit : “C’est impressionnant… autant de moyens pour l’éducation.” Oui, c’était impressionnant. » Gheorghe, bouquiniste de 43 ans, évoque le sentiment intense que la découverte de la BPI a suscité en lui : « La première fois que je suis venu à la bibliothèque, c’était en 2003. Je suis venu parce que je n’avais rien à faire à cette époque. Je suis passé devant et je me suis dit : “Je vais rentrer dedans.” C’était magnifique ! C’était le paradis pour moi ! Quand j’ai vu combien de bouquins je trouvais ici… la qualité… la rareté… » Marc, quant à lui, n’a pas de souvenir précis de sa première visite. Ce médecin à la retraite de 75 ans, qui fréquente la BPI depuis une douzaine d’années, confie : « Je ne me souviens plus de la première fois que je suis venu ici. Je n’ai pas de souvenir précis. Non. Mon plus lointain souvenir, ce n’est pas pour la bibli. C’était, je pense, pour une exposition. » Pierre, 32 ans, attaché ter-

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ritorial, est dans un cas similaire : « Ça fait des années que je viens à la BPI : en fait, depuis que je fais mes études. La première fois (mais je ne m’en souviens pas vraiment), ça devait être en 2004. Ou quelque chose comme ça. »

La BPI, pourquoi on y revient ? Depuis cette première fois, ces cinq habitués continuent de fréquenter la BPI avec assiduité. Pourquoi viennent-ils là ? Et qu’y font-ils ? Les arguments de Mélanie sont avant tout pratiques : « Ici, les places sont grandes (un peu moins depuis qu’ils ont rajouté des chaises : dommage…), c’est lumineux et je trouve assez sympathique le cadre avec la terrasse pour prendre l’air, et puis on est dans une œuvre d’art, ça change… » Elle y vient en premier lieu pour étudier : « Pour moi, le travail c’est uniquement en bibliothèque, car même si chez moi j’ai ma chambre avec mon bureau, c’est trop agité, plus distrayant… Ici, je n’ai pas de rythme défini. Quand j’en ai marre ou que je n’en peux plus, je fais une pause (s’il est encore tôt), et si c’est après 21 heures, je vais marcher dans le Marais. Oui, il y a ça aussi ! Géographiquement, on peut facilement venir à Beaubourg en transports en commun et le quartier est très agréable. Par exemple, si à 21 heures j’en ai marre, je pars marcher dans le Marais et je fais des friperies qui ferment à 22 heures. C’est agréable d’avoir des boutiques ouvertes quand on sort de plusieurs heures de travail ! » Pierre y est d’abord venu pour ses études : « J’ai fait un master de philosophie et un master de sciences politiques, explique-t-il. En fait, je vais en bibliothèque universitaire ou à la BPI en fonction des jours et de mon emploi du temps. Mais je viens en général plusieurs fois par semaine ici. Pas le week-end. Non. Ici, en matière d’ouvrages, je trouve qu’il y a un accès assez important. Donc on trouve tout ce qu’on veut. » Même si Pierre a achevé ses études, il fréquente toujours les lieux et, bien curieusement, il s’y rend avec ses propres ouvrages : « Je viens tout juste de passer le concours d’attaché territorial. J’ai eu les résultats et je suis admis. Maintenant, j’attends mon poste. Mais comme j’aime la bibliothèque, je continue à venir et à étudier

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un peu. Je fais un peu de lecture personnelle aussi. Mais bon, je précise que j’ai très peu utilisé les ouvrages disponibles à la bibliothèque, parce que j’avais déjà mes propres ouvrages. En fait, je prenais directement mes ouvrages à l’université ; je les empruntais là-bas et je venais les travailler ici. Je les embarque avec moi : donc comme ça, je les travaille aussi bien chez moi qu’à la bibliothèque. Alors qu’ici je dois les reposer, les reprendre, et ils ne sont pas toujours disponibles. Bon, c’est le problème. En philo, par exemple, il y a les ouvrages principaux. Que ce soit la philo, l’histoire et même dans toutes les matières de sciences humaines que j’ai regardées, il y a les ouvrages basiques, ou qui sont au programme en tout cas. Après, c’est si on fait une thèse ou des recherches supplémentaires que ça devient compliqué. Mais moi, je pense que jusqu’en maîtrisemaster, au niveau des ouvrages, c’est bon. Les autres types de documents m’intéressent moins. Parce que, déjà, je viens dans un but précis. Et deuxièmement, effectivement, j’ai déjà mes goûts et déjà pas mal de choses personnelles à la maison. Peut-être que c’est un a priori, mais j’estime que je ne vais pas trouver ce qui m’intéresse. Mais j’ai pas été vérifier ! C’est un a priori. Pour moi, une bibliothèque, c’est avant tout des livres. Enfin, dans mon imaginaire, c’est du livre ; une bibliothèque, c’est pour travailler, donc : un bureau et du livre. » Alassane a lui aussi choisi la BPI pour étudier. Il s’y rend « au moins quatre fois par semaine. Je suis un vrai habitué de la bibliothèque. D’habitude je viens le soir. Je viens vers 16 heures, parce que c’est plus calme. À partir de 18 heures, c’est beaucoup plus calme pour travailler. Je reste ici jusqu’à la fermeture ». « Quand je viens, poursuit Alassane, je ne viens que pour travailler. En ce moment, en philo, les thèmes que je travaille touchent à la croyance et au langage. Il y a tout ce qu’il faut ici pour moi. J’utilise surtout des livres. Des revues aussi, mais c’est rare. Je les trouve plutôt à la fac. Internet, tout ça, je ne fais pas. Avant, oui. Maintenant, non. Ces dernières années, non. Avant, je venais, je prenais un livre, je montais écouter de la musique. Je crois que la musique, c’était en bas d’ailleurs ? Mais je ne viens plus comme avant, en fait. Pour d’autres raisons d’ailleurs… Par exemple, les expos qu’il y avait ici. Je venais aussi pour ça. Maintenant, je vais

voir, de temps en temps, les expos au Centre Pompidou. J’y ai même travaillé ! J’y vais parce que je m’intéresse beaucoup à l’art. Moi, j’y passerais ma vie ! C’est un endroit, comment dire ? C’est un cadeau du ciel. Enfin, c’est un cadeau de la société. Oui, j’aime bien cet endroit. Je viens travailler ici. J’y ai mes repères. Pour moi la bibliothèque, c’est pour le travail et pour les livres, parce que je ne les ai pas à la maison. Quelquefois même, je les ai à la maison, mais les conditions de travail ne sont pas top. J’aime bien travailler ici. Parfois, je viens avec des amis : il y a des mathématiciens, il y en a qui étudient la philosophie. C’est rare quand même. Le plus souvent, je viens seul. » Gheorghe, le bouquiniste, aime se cultiver et se documenter sur les ouvrages qu’il propose à ses clients : « D’habitude quand je vends des bouquins, presque tous les clients me demandent un avis, un conseil. Et moi je considère que c’est bien d’avoir des connaissances sur ces livres. Je vends des bouquins d’art, des bouquins de belleslettres, d’ésotérisme, d’histoire, c’est très varié. Et, ici, je retrouve cette variété. » Il fait partie des assidus : « Je viens très souvent à la bibliothèque. En ce moment, pas tous les jours, mais disons deux fois par semaine. En tout cas maintenant. Mais à une certaine époque, justement en 2003, je venais ici presque tous les jours, à partir de midi jusqu’à la fermeture. À l’époque, je ne travaillais pas encore. J’arrivais de Roumanie. C’est juste après que j’ai travaillé comme bouquiniste. Mais je n’ai pas choisi ce métier par hasard. En Roumanie, j’étais courtier en assurance. Ah, ça rapportait plus d’argent ! Mais bon, je pense que chacun a sa place quelque part et ma place à moi, c’est de bosser parmi les bouquins. Mais je lis les Russes à Buffon surtout. » Marc, le médecin, confie : « Quand j’étais en exercice, je venais très régulièrement ici. Je venais tous les samedis pour lire des revues médicales, le Lancet, des choses comme ça. J’aimais bien venir ici (et je ne devrais pas le dire), parce qu’il y a beaucoup de jeunes. Et on se sent beaucoup plus jeune avec des gens de vingt ans. Et le fait qu’il n’y ait pratiquement pas de médecins aussi ! J’en ai jamais vu. Mais il y en a sûrement… En tout cas, je ne fais pas de réclame. Moins on est, mieux ça vaut ! (rires) Et puis, en dehors


pas…” Mais il ne m’a pas proposé de faire une recherche, lui. En fait, je ne suis pas leur client. J’ai jamais lu un livre en polonais ! (rires). »

Un lieu qui peut changer le cours d’une vie…

Vue générale de la BPI. Photo : Michael Levy, 2009

du mois de juin, où les gens sont nerveux, en général, ici, c’est calme. Maintenant que je suis à la retraite, je prends aussi des livres de littérature générale. Si je vous dis ce que je lis, vous allez éclater de rire ! À votre âge…  Et bien, je lis Racine ! (rires) Je suis en train d’apprendre par cœur –  j’en suis déjà presque aux deux tiers  – les Mémoires pour servir à l’histoire de Port-Royal des Champs 1. À mon avis, c’est le plus beau texte de prose française que l’on puisse imaginer. C’est éclairé de l’intérieur, avec l’esprit qui ressort. C’est Racine à la fin de sa vie qui a des choses à se faire pardonner et qui a conservé tout son talent d’écrivain. Sinon, je viens ici pour la médecine. Avant, j’étais gynécologue –  obstétricien plutôt. Or, ici, il y a des revues d’obstétrique. Et puis, ce qui est bien, c’est qu’elles ne sont pas très demandées. C’est-àdire que je les veux et elles sont là. C’est quand même un avantage. Des fois, il y a des revues inutilisées… Avant-hier, par exemple, j’ai lu le dernier numéro du Lancet et je crois que j’étais le premier à l’ouvrir. C’est des numéros tous les quinze jours ! Et j’étais le premier à l’ouvrir ! J’ai l’impression que… ou plutôt j’ai horreur d’ouvrir un journal qui a déjà été lu. Dans ma famille, on était abonné au Monde ; mes parents étaient illettrés. Je ne sais pas qui avait dit à mon père : “Ton gamin, faut l’abonner au Monde !” J’ai donc été abonné au Monde la première année. Rendez-vous compte : la première année où le Monde est sorti. Et j’avais deux frères aînés, qui n’étaient pas très doués pour les études et qui prenaient un malin plaisir à lire le journal avant moi. Ah ça, ça m’énervait. J’aimais bien avoir le journal vierge. Alors là, faudrait lire Giraudoux pour savoir ce que c’est “la première fois” dans la vie (rires). 1.  Le titre exact de cette œuvre de Racine est Mémoire pour les religieuses de Port-Royal des Champs.

Aujourd’hui, je suis venu voir les dix ou quinze derniers numéros du Quotidien du médecin, parce que je veux vérifier que mes articles sont bien parus ; parce que des fois, vous savez, il y a des oublis, des choses qui ont été mal tapées, des fautes d’orthographe incompréhensibles. » Marc est intarissable sur la disponibilité du personnel de la BPI : « À l’intérieur, la bibliothèque est bien, bien organisée, et les gens sont gentils. Ils connaissent très bien leur métier. Ils savent vous donner un renseignement très précis, rapidement. Je dirais même qu’ils se mettent en quatre. J’ai vu plusieurs fois des jeunes femmes – je ne sais pas comment les qualifier – qui m’ont dit : “Écoutez, ça demande un peu de recherche… je suis là tel jour et tel jour… si vous venez dans deux jours, je vous donnerais la réponse.” Et je parle de choses assez pointues, qui ont besoin de vingt minutes de recherche sur internet, et encore, à condition de bien connaître. C’était des questions d’histoire, de généalogie. Mais vous savez, il y a des fois où on ne sait pas trop sur quoi chercher, parce que c’est douteux. On cherche comme tout le monde quoi ! On prend Google, on regarde Wikipédia. Mais tout le monde se recoupe, tout le monde raconte la même chose. Ça ne va pas très loin. Je m’intéressais à l’histoire d’une famille polonaise : les Kosciusko. Bon, Kosciusko, on apprend ça en histoire, c’était un révolutionnaire polonais, etc. Et j’avais vu la statue de Kosciusko à 50 mètres de la Maison-Blanche, aux ÉtatsUnis. Et à l’époque, je m’étais dit : “Kosciusko, ça me dit quelque chose…” Il y en a peut-être un qui est Américain ? Il y a bien des talents américains ! (rires) Voilà, je voulais en savoir plus. Avant de poser la question à cette jeune femme à l’étage littéraire, j’étais même allé à la Librairie polonaise, boulevard Saint-Germain. Le gars m’avait dit (c’était un jeune, il devait avoir 25  ans) : “Écoutez, je ne sais

La BPI a marqué un moment important dans la vie de nos cinq lecteurs. C’est un lieu qui a peut-être même changé le cours de leur existence. Ainsi, Mélanie se représente la BPI comme un « cocon » qui l’a abrité pendant un an et demi : « Pour moi, la bibliothèque, ça représente un an et demi de ma vie où je n’ai eu rien d’autre que la bibliothèque. Je n’allais nulle part ailleurs et je ne voyais personne en dehors (sauf rares exceptions). On y va entre amis pour se soutenir dans l’acharnement et déconner pendant les pauses ; ou on y va seul car on n’a personne avec qui y aller. Mais bibliothèque signifie surtout “sociabilité” ! C’est l’un des seuls endroits où tout en travaillant comme des cons pour un concours, on peut tout de même voir des gens et se sentir moins seul… étrange lieu de travail, lieu de société et de réconfort… Je crois que ça a été une sorte de forteresse, de cocon où je me suis réfugiée pour travailler tout en ayant un semblant de paix. » Les propos tenus par Gheorghe laissent clairement transparaître le rôle important joué par la BPI au moment de son arrivée en France : « J’ai appris le français à l’école. J’en ai fait à l’âge de 10 ans. Mais c’est ici que je l’ai vraiment appris. Il y a une différence entre ici et là-bas. La différence, c’est l’accent. Mais c’est avec la littérature française que j’ai surtout appris le français. J’ai commencé avec la littérature. Et après seulement, j’ai appris par la grammaire. J’ai commencé avec Gide. C’était avec La symphonie pastorale. Sur la première couverture, je me rappelle, il y avait une belle peinture de Cézanne qui s’appelle La blouse romaine 2. C’était aussi Les faux-monnayeurs, Narcisse : la théorie du symbole [sic]… Et ensuite, j’ai lu les Oraisons funèbres de Bossuet, justement parce que c’est la langue intellectuelle. Elle contient

2.  La blouse romaine est un tableau d’Henri Matisse.

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beaucoup de mots strictement de racine latine et pour moi, ça, c’est un avantage. C’est ça qui m’a beaucoup aidé. Et ici, à la bibliothèque, je trouvais beaucoup de littérature française. Aujourd’hui, on ne peut pas dire que je viens chercher de la littérature française. Par exemple, je suis en train de finir toute l’œuvre de Mircea Eliade. Je le lis en français car, depuis que je suis entré à Pompidou, j’ai renoncé à jamais de lire en roumain. C’est beaucoup plus intéressant de lire en français. Je ne l’ai jamais lu en roumain d’ailleurs. Je suis aussi très axé sur la littérature russe. Je parle un petit peu la langue. Mon auteur préféré, c’est Dostoïevski. Je suis aussi un admirateur des poètes. » Gheorghe raconte aussi qu’en Roumanie, on a du mal à imaginer qu’un tel lieu puisse exister : « Une seule fois depuis – c’était en 2006 – j’ai visité mon pays. Et là-bas, j’ai tenu à raconter tout ceci à mes amis, à ma famille : imaginez-vous comment c’est possible de passer sa vie, des années et des années, à la bibliothèque ! ? » Pour Alassane, la BPI a pris la place de l’école : « Je suis habitué à venir ici depuis beaucoup d’années, depuis 1996. C’est-à-dire avant la première fermeture. À l’époque, je n’étais pas encore à l’université. Vous savez, je suis un autodidacte. Je dirais même que c’est ici que j’ai appris à lire et à écrire le français. Je suis un véritable autodidacte. À l’époque, j’habitais dans le 14e. Et je ne venais qu’ici, à Beaubourg. Je venais à la bibliothèque pour lire, faire des recherches personnelles. C’était pour faire des études plus tard. Et c’est ce que j’ai fait après. »

À chacun ses petites habitudes À la BPI, ses cinq lecteurs ont pris, avec le temps, leurs habitudes. Ainsi Alassane a « son » étage : « Je n’ai pas de coin. On ne peut pas avoir de coin ici. C’est pas possible. On fait la queue et on prend la place qui est disponible. Mais je vais toujours au premier étage : à côté de la philo. Je vais aussi chercher des livres en économie, en histoire. Il m’arrive donc de monter, mais c’est rare. » Gheorghe, quant à lui, recherche la tranquillité : « En 2004-2005, je me suis donné la peine d’écrire un roman. J’avais alors mes en-

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droits. J’ai toujours cherché une place un tant soit peu cachée, pour avoir de la tranquillité. C’était “à l’histoire”, au troisième étage, à droite. Je prenais toujours la première chaise de la table pour ne pas avoir de voisin à ma gauche. Maintenant, je suis au niveau 2 parce que je m’intéresse à l’ésotérisme. » Mélanie aime y retrouver des têtes connues : « En médecine, les proches, on les perd en majorité… Et c’est vrai que les seuls amis qui me restent d’avant la médecine sont ceux qui viennent à la bibliothèque avec moi (une en droit, quasiment tout le temps et un en éco, de temps en temps). Donc oui, les seuls “contacts sociaux” que j’ai se font à la bibliothèque (malheureusement). Pour ce qui est de la famille, même si je vis encore chez mes parents avec mes frères, je les vois presque jamais : quand je rentre, ils sont couchés et le matin, on n’a pas les mêmes horaires (malheureusement aussi). C’est pour ça aussi qu’on a besoin de venir en bibliothèque, pour se sentir avec du monde. Même si on ne connaît personne, on reconnaît des gens, ça fait plaisir, ça fait comme une famille inconnue. Par exemple, il y a des gens qui sont toujours à la même place. Les voir tout le temps là, ça réconforte de se dire que non seulement on n’est pas les seuls à bosser là tout le temps, mais aussi que, d’un certain côté, on est entouré psychologiquement (je n’arrive pas à l’exprimer). Il y a un tas de personnes à qui on a donné des petits surnoms parce qu’ils sont toujours là. Je ne sais pas si c’est compréhensible, mais je trouve que ça fait comme une petite “famille beaubourgeoise”. Les rencontres ? Généralement, c’est des hommes qui me laissent leurs coordonnées, mais je n’ai jamais donné suite. Mais ça fait quand même plaisir d’en recevoir, on se sent exister, c’est rare (là aussi, je ne sais pas si c’est compréhensible). Sinon, j’ai rencontré deux filles de la fac l’année dernière, qui sont devenues des “camarades” dirons-nous. Comme je l’ai dit, je travaille avec une amie du lycée, qui est en fac de droit maintenant, et avec une copine que j’ai rencontrée à la fac cette année aussi ; mais on ne se met pas à côté (je trouve ça stressant d’avoir des gens de la fac à côté de moi). Et, parfois, certains autres nous rejoignent. »

Une autre bibliothèque ? Les cinq lecteurs interrogés ont parfois essayé d’autres bibliothèques. Est-ce mieux ailleurs ? Alassane n’est visiblement pas de cet avis : « C’est rare que j’aille à la bibliothèque de l’université. L’année dernière, j’allais aussi à la Bibliothèque nationale. J’avais une carte. C’est impressionnant aussi. Mais c’est pas la même chose. Ici, j’ai vraiment pris mes marques. François Mitterrand, ça ferme tôt : ça ferme à 20  heures. Ici ça ferme beaucoup plus tard : à 22 heures. Et ça me laisse le temps… et c’est le soir que je suis beaucoup plus productif. Enfin, moi, je viens ici : j’aime bien cette maison. » Lorsque la BPI est saturée, Pierre se rend parfois dans d’autres bibliothèques : « Soit je retourne à l’université, soit je vais dans les petites bibliothèques de quartier, dans les arrondissements. Oui, il y en a dans à peu près tous les arrondissements de Paris. Je vais parfois à la bibliothèque Sainte-Geneviève (BSG). Enfin, j’y vais beaucoup moins qu’avant. Mais j’aime pas trop. C’est le style, l’ambiance. Un point positif pour ici, c’est le style moderne-contemporain. À la BSG, on se sent vraiment sous l’Ancien Régime encore. C’est un peu comme Paris  4, la bibliothèque, c’est vraiment l’Ancien Régime. Alors qu’ici, c’est plus décontracté. Et la population est différente. C’est clair que ce n’est pas le même type de personnes. Ici, on se confronte à toutes sortes de populations. C’est aussi ça que j’ai aimé la première fois que je suis venu ici. » Mélanie a également fait quelques incursions ailleurs. Mais elle reste globalement attachée à la BPI : « Depuis, j’ai essayé plusieurs bibliothèques. Mais c’est Beaubourg que je préfère. Par contre, il y a des points négatifs comme les prix de la cafète, la queue le dimanche matin et le manque de certains bouquins qui sont pris d’assaut dès l’ouverture. Sinon quand il y a eu les grèves, j’ai pas mal fréquenté Sainte-Barbe, qui est à côté de la BSG. Je l’ai trouvée bien et même s’il n’y a aucun livre scientifique, il y a de plus en plus de gens en médecine qui fuient les autres personnes de médecine et préfèrent s’isoler pour travailler. La BSG, personnellement, je n’aime pas trop : il fait sombre, ça résonne, il y a pas mal de bruit, pas beaucoup de prises électriques, les places sont étroites et beaucoup plus de queue qu’à Beaubourg !


« La première fois, c’était comment ? »

En revanche, je ne suis jamais allée à la BnF, parce que c’est payant. Mais je sais que pas mal de gens de médecine y vont quand même. Quant à ma BU : elle est tout simplement saturée et il n’y a pas assez de places pour tout le monde. Et moi, je n’aime pas être entourée de gens qui bossent la même chose que moi, en même temps que moi : c’est une atmosphère assez pesante et stressante. » Gheorghe a testé le site FrançoisMitterrand de la Bibliothèque nationale de France sans grand succès : « Ici, c’est très démocratique. À Mitterrand, par exemple, on a le sentiment d’être dans une église. Je veux dire – et c’est probablement pareil pour tout le monde – que c’est un petit peu trop aristocratique. Ici, je crois que je connais quelques centaines de personnes qui viennent toujours par là. Eh oui ! Depuis le temps… » Par contre, il a un autre lieu favori : « À part la BPI, ma bibliothèque préférée, c’est la bibliothèque Buffon. Parce qu’elle est dans mon quartier. Peut-être aussi, parce que je me suis fait des amis parmi les bibliothécaires. Ici, je ne les connais pas. Je n’ai jamais essayé de faire leur connaissance. Non, ici, je connais surtout les agents de surveillance ! (rires) Ils ne se donnent même plus la peine de vérifier mon bagage. Ils me connaissent bien. » De temps à autre, Marc délaisse lui aussi la BPI pour la bibliothèque Mitterrand : « Je viens à la bibliothèque depuis une douzaine d’années environ, sauf les deux ou trois années où elle a été en travaux. C’était fermé et ça m’a beaucoup manqué. Je suis donc allé à Mitterrand. C’était déjà ouvert là-bas. Quand je veux des choses générales, je viens ici ; et quand j’ai des travaux très spéciaux à faire, sur des revues anciennes, je vais à Mitterrand. Parce que j’écris des articles de critiques pour des journaux médicaux français. »

Une bibliothèque à améliorer Pierre, Alassane et les autres ont beau aimer « leur » bibliothèque, ils restent critiques à bien des égards. Pierre commente : « Je note que (en pensant aux petites choses qui pourraient être améliorées à la bibliothèque) il y a souvent du bruit dans les espaces de lecture, parce qu’il y a des lycéens ou même

des étudiants qui viennent travailler en groupe. Et ils font du bruit. Et ça, ça peut être dérangeant. Maintenant, le gros problème, malgré qu’il y a beaucoup de places, c’est l’attente en bas. Alors moi, ça fait un petit moment que je fréquente la bibliothèque et je peux vous dire que depuis le plan Vigipirate, c’est un enfer ! C’est-à-dire depuis la fouille à l’entrée, l’attente est trop longue et des fois, je vous dis, il y a des étudiants qui rebroussent chemin. Donc, ouais, c’est trop long. Mais c’est le seul point négatif. Moi je travaille toujours à cet étagelà. Je ne vais jamais au troisième. Mais, ici, je n’ai pas de coin. Je ne suis pas superstitieux. Non, non, je vais un peu partout. Pour moi la bibliothèque, ou quand je pense à la bibliothèque, l’idée qui me vient, c’est l’attente en bas. Je reviens toujours à ça. C’est-à-dire : je prends le bus ou je me dirige vers le Châtelet, bon je passe par là, je regarde la queue et s’il y a du monde ou pas. C’est-à-dire que si je vois qu’elle dépasse déjà un certain seuil, je sais que je ne rentrerai pas. Donc c’est à ça que je pense. » Alassane fustige les lycéens… et les femmes à talons hauts : « Par contre, les conditions de travail sont pas terribles. C’est plutôt une question de périodes en fait. Quand les lycéens passent leur bac, ou quand le bac approche, c’est le bordel. Excusez-moi du terme, mais c’est vraiment le bordel. C’est le bruit : ça parle, ça rigole. L’indiscipline. Aucun respect pour les autres qui travaillent. Ils viennent et ils racontent leur vie. Ca m’arrive souvent d’intervenir. Mais bon, comme vous savez, ils évoquent leur droit : “J’ai le droit de parler !” Bon ! Donc, on n’y peut rien. Je pense que c’est à la bibliothèque de faire un effort. Si je peux dire quelque chose, je voudrais dire depuis très longtemps, si c’est possible d’annoncer –  particulièrement aux femmes qui portent des talons – au moins de marcher doucement. Ça c’est vraiment embêtant ! L’allée centrale, là, c’est vraiment embêtant ! Il faudrait interdire les talons ! (rires) Pas les femmes. Sinon, on ne vient plus ! (rires). Mais, au moins, s’il y avait la possibilité de mettre une moquette. Parce que ça m’arrive parfois de m’asseoir à côté de l’allée centrale, et là, je ne travaille pas. Il y a pas moyen de pouvoir se concentrer. C’est dommage. Mais par contre, moi, c’est ma maison.

Depuis 96, ça n’a pas beaucoup changé ici. L’esprit est toujours le même. Enfin, j’ai le sentiment qu’avant, c’était quand même mieux. Je veux dire : avant, déjà, il y avait moins de queue. On ne faisait pas la queue, sauf en période d’examen. Et puis, je ne sais pas, au niveau du placement, il y a quelque chose qui a changé. Ce n’est plus comme avant. Bon, c’est pas très grave non plus. L’essentiel, c’est de trouver une place et de trouver les livres qu’on cherche. Mais bon, il y a quand même un changement. Je ne peux pas vous dire comme ça. Mais c’est clair, il y a un petit changement. Quand je suis revenu, après ma période toulousaine, et après la réouverture de la bibliothèque, j’ai vu que ce n’était plus comme avant. » Enfin, Marc critique l’architecture du bâtiment : « J’aime bien cette bibliothèque. Sauf le cadre. C’est affreux ! Esthétiquement, c’est de l’ordre de la tour Eiffel. Mais les médias ont fait tellement de publicité que tout le monde s’est dit que, quand on aura enlevé les échafaudages, ce sera beau ! (rires) » Laissons à Mélanie, l’étudiante en médecine, le mot de la fin : « Ma bibliothèque idéale (qualités pas forcément dans l’ordre) serait : bien éclairée… avec des grandes places pour s’asseoir et travailler… beaucoup de places… silencieuse… avec beaucoup d’ouvrages et de nombreux exemplaires dans tous les domaines… facile d’accès… pas de queue pour rentrer… avec un endroit détente cafète pas chère… des toilettes propres (on oublie parfois, mais c’est important !) propre en général… avec un point photo­ copies… et des ordinateurs avec accès internet (ça a un côté pratique) avec un système pour sortir et re-rentrer sans faire la queue… ouverte tous les jours et sur une grande plage horaire. » 

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La bibliothèque vue par ses usagers, même

Les usagers ont la parole

L Diane Roussignol Bibliothèque départementale du Val-d’Oise Diane.Roussignol@valdoise.fr Bibliothécaire territoriale, Diane Roussignol est chargée des études à la bibliothèque départementale du Val-d’Oise et travaille actuellement sur les facteurs de réussite d’une bibliothèque publique. Elle a également collaboré à une étude sur les Usages et usagers des bibliothèques publiques en Pays de France et Plaine de France en 2003. Les résultats sont consultables sur le site : http://bibliotheques.valdoise.fr.

e conseil général du Val-d’Oise s’est engagé dans une étude sur les facteurs de réussite d’une bibliothèque publique afin de mieux accompagner les projets de médiathèques et d’aider à l’amélioration des établissements existant sur le département 1. La phase qualitative de cette étude a consisté en vingt et un entretiens avec les usagers de quatre bibliothèques du département. Ces entretiens, réalisés au printemps 2009 par deux élèves conservateurs de l’Enssib (École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques) portent sur l’utilisation et la perception des services et des lieux. Ils visent à compléter une analyse quantitative en cours. Quatre de ces entretiens sont présentés ici dans leur quasi-intégralité. Ils donnent à entendre les usages des équipements de lecture publique de proximité par leurs utilisateurs eux-mêmes, dans leurs constantes et leur diversité.

La bibliothèque, pourquoi on y vient ? Martha 2 est mère de famille, elle accompagne régulièrement sa fille à la bibliothèque.

1.  Restitution en feuilleton à partir du no 59 de Lire en Val-d’Oise, bulletin de la bibliothèque départementale du Val-d’Oise, en ligne sur http://bibliotheques.valdoise.fr Les entretiens ont été réalisés en 2009 dans quatre bibliothèques municipales du Val-d’Oise par Mireille Choffrut, directrice de la médiathèque du Perreux-sur-Marne et Delphine Pichon, responsable des médiathèques de quartier du Havre, lors de leur formation à l’Enssib, et mis en forme par Diane Roussignol, chargée des études à la bibliothèque départementale du Val-d’Oise. L’étude a bénéficié du soutien méthodologique de l���observatoire départemental, le service du conseil général du Val-d’Oise chargé des études. 2.  Tous les prénoms ont été changés.

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« Moi je viens régulièrement à la bibliothèque parce que j’accompagne ma fille, elle choisit ses livres, et moi pendant ce temps-là, je jette un œil. Sinon, moi, j’achète beaucoup de livres mais je viens à la bibliothèque pour voir les livres que je n’achète pas ! Je prends au hasard, je regarde. C’est pour ça que j’aime bien les présentoirs, où ils sortent des livres des rayons ; parce que, aller dans les rayons, comme c’est classé par auteurs, c’est classé par genre, on finit toujours par aller dans les mêmes rayons… Je regarde, et ce qui m’attire souvent c’est le sujet, là, c’est la photo, j’ai vu une vue de Prague. Et puis je regarde, et des fois je les prends, et je ne les lis pas vraiment, quoi ! C’est juste une promenade, la bibliothèque… En général, ça dure ! C’est vrai que c’est comme dans une librairie, une bibliothèque, on ne voit pas le temps passer, c’est ça qu’est bien ! On est en dehors du temps ! » Pour Marc, qui accompagne lui aussi ses filles à la bibliothèque le mercredi, c’est sa passion de bédéphile qui l’attire ici. « Je viens chercher des livres. Je suis un fan de bandes dessinées, ça coûte trop cher, et puis, il y a aussi un manque de place, donc, je viens prendre ici. Je suis aussi inscrit dans, genre, France Loisirs, donc tout ce qui est roman je les ai là-bas. J’ai déjà pas beaucoup de place pour les romans, si en plus on met des bandes dessinées, on ne s’en sort pas. Je n’emprunte pas de DVD, je préfère les acheter, les CD aussi, pour les avoir chez moi. Je n’utilise pas internet ici, chez moi, oui. Je n’ai aucune raison de venir ici pour aller sur internet. Je n’emprunte pas de livres ni de BD auprès de mes amis et de ma famille ! Mais dans ma famille, il n’y a pas trop de bédéphiles ! Je fais ma vie tout seul, on va dire ! Je lis de tout, autant les romans que les BD, je ne suis pas restrictif. Je suis éclectique, on va dire ! Je me suis lancé dans les Thorgal, il y en a quelques-uns à lire, donc, ça prend du temps ! Je suis surtout axé science-fiction et heroic fantasy


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Accueil dans une bibliothèque du Val-d’Oise. © Bibliothèque départementale du Val-d’Oise

et pas mal séries noires et policiers ; je ne suis pas très adepte de biographies ou de choses comme ça. Je viens pour ça et puis, en plus, j’emmène mes enfants à la bibliothèque, comme ça, je les encourage à lire ! Je viens à peu près toutes les trois semaines, j’utilise le temps qui nous est imparti pour regarder les livres. Ça va faire six mois que je suis inscrit ici, depuis le début de l’année scolaire. Comme ma fille venait d’entrer au CE1 je voulais qu’elle lise pas mal. À la maison, elle a des livres, mais elle a vite fait le tour, à force de les lire, elle connaît l’histoire avant de lire et ça sert à rien. Donc, ici elle prend d’autres livres. Elle est comme moi, quand ça lui plaît, elle prend ! Avant, elle était sur les Tuniques bleues, et là elle prend tous les Schtroumpfs ! Et la petite, elle suit aussi, même si elle regarde que les images, et puis ça permet aussi de leur lire les histoires qu’elles ont prises. Surtout pour la petite. Les histoires avant de dormir ! Je n’emprunte pas pour ma femme, elle ne me demande pas, elle lit très peu. Elle

travaille toute la journée sur ordinateur, donc se mettre dans un livre le soir, ça le fait pas ! On a pris des livres à France Loisirs, mais elle ne les lit pas. Je les lis ! » Quant à Henry, lecteur invétéré de romans policiers à la retraite et grand habitué de la bibliothèque, il y vient tantôt pour flâner tantôt dans un but précis. « Aujourd’hui, je suis venu flâner, trouver des choses à lire. Je prends toujours des livres, je suis un amateur de policiers invétéré, ou je tape dans les anciens, puis ça m’arrive de relire. Je regarde les ouvrages sur la peinture aussi, mais pas n’importe qui, Modigliani surtout, mais il n’y en a plus beaucoup ici… Sinon, je m’intéresse aux champignons, puis un petit peu à tout. Je vais dans les rayons, puis je regarde. Parfois je recherche des vieux coucous… Le conte de Noël de Charles Dickens, il y en a eu pendant très longtemps ici, et puis ils ont disparu. Je voudrais l’intégrale des Fables, c’est un calvaire… pourtant c’est bien, c’est tout à fait d’actualité… »

Jérémy est étudiant en anglais. C’est le hasard et une envie soudaine de lire un magazine qui l’ont poussé à franchir les portes de la bibliothèque la première fois. « J’étais dans le coin, je suis passé par hasard, et puis je suis rentré. Je me suis dit, tiens, je vais lire L’Équipe d’aujourd’hui… C’est principalement ce que je fais, en fait, je viens lire la presse, je viens consulter les magazines qui sont ici. Je connais la médiathèque depuis qu’elle a ouvert, donc je sais un peu ce qu’il y a dedans. J’étais venu déjà deux ou trois fois il y a quelque temps, pour travailler à l’étage. Mais sinon, je viens rarement ici, même si j’habite pas très très loin. Je suis venu parce je suis en anglais, et il fallait que j’écoute un document en anglais. Comme c’était quelque chose que je n’avais pas chez moi, je suis venu le consulter ici. J’étais déjà venu voir un petit peu ce qu’il y avait et puis j’ai demandé aux personnes de l’accueil, il y avait les écouteurs et tout le matériel. »

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La bibliothèque, on y trouve tout ? Martha profite de ses visites en bibliothèque pour venir chercher autre chose que ce qu’on trouve sur internet, mais parfois sans succès. « En général, les bibliothécaires elles font bien respecter le silence, et en même temps il y a toujours des petits jeunes qui sont là, qui rigolent, c’est sympathique, quoi ! Parfois je cherche des documents précis sur des choses précises qui m’interrogent pour trouver autre chose que ce qu’on trouve sur internet, et puis je prends au hasard suivant ce qu’il y a. C’est vrai qu’il n’y a pas toujours. Elle est bien la bibliothèque, il y a pas mal de choses, par rapport à la taille de la ville, mais par rapport aux sujets qui me préoccupent moi, il n’y a pas toujours ce que je cherche. Quand j’étais plus jeune, j’habitais dans les Hauts-de-Seine et j’étais inscrite à la bibliothèque de Gennevilliers qui est une très grande bibliothèque. Quand je suis arrivée ici, effectivement, ça m’a paru un peu petit, mais bon, après il faut relativiser. Par contre, j’ai habité dans les tout petits villages, là, il n’y avait pas de bibliothèque pour moi, je n’y allais pas. Moi j’aime bien qu’il y ait un large choix de choses différentes, des choses récentes ! Moi je préfère quand c’est grand ! Plus il y a de choses, plus c’est intéressant, forcément ! J’ai trois enfants et ils viennent aussi se fournir, mais c’est pareil, les enfants ils prennent toujours les mêmes choses et souvent ils reprennent le même livre, pareil pour la CDthèque. Quand les enfants étaient petits, je crois qu’ils ont assisté à des lectures de contes, ou des choses comme ça… moi je ne suis pas fan, personnellement, mais ça, c’est un trait de caractère, je sais que c’est un défaut mais je n’aime pas les endroits où il y a plein d’enfants. On a vu un concert, récemment, mais c’est parce que les enfants y jouaient ! » Marc lui sait où aller pour trouver ce qu’il cherche et profite pleinement des présentoirs de suggestions pour enrichir son choix. « Je ne m’attarde pas sur l’aspect extérieur du bâtiment. Je sais où je vais donc je viens, je rentre et puis voilà, je ne fais pas trop attention. À l’intérieur, c’est pratique. On s’y retrouve facilement. Je

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regarde les tables de suggestions, ça m’est arrivé d’y découvrir des trucs, surtout au niveau des BD. Généralement, je fais mon choix et je pars. À moins que les filles veulent rester un petit peu, je me mets avec elles sur la petite table là-bas du côté enfant et puis on reste un peu. » Comme Marc, Henry sait où aller pour trouver ce qu’il cherche. « Je sais où je vais. Je viens dans le rayon où çà devrait être, et puis s’il n’y a pas, alors c’est au revoir, et puis c’est tout, je rentre chez moi. Ça a dû m’arriver une ou deux fois de réserver des livres. Parfois, c’est long, mais ça vient. Quand c’est disponible, on est prévenu. En général, il n’y a pas de problème. On leur demande et puis ils tapent sur l’ordinateur s’ils peuvent l’avoir. Je trouve toujours ce dont j’ai besoin ici. Quand je suis en panne avec mon internet, je peux tirer trois pages sur des sites de santé, donc il y a aucun problème de ce côté-là. Des CD, j’en ai empruntés, mais de moins en moins. C’està-dire que moi, je suis très classique, j’ai tout ce que je veux, mais je vais sur internet, c’est plus facile. Ça doit faire plusieurs années que je viens ici, on doit le trouver avec la carte, mars 1999 ! Il y a eu une pub monstrueuse dans l’éditorial de la ville… avec l’ouverture de la bibliothèque, parce que ça a fait un fracas… puis avec le salon du livre avec le château et tout et tout… Donc je suis venu, je me suis inscrit, déjà j’ai commencé par payer, j’ai pris ma carte plus celle de mon épouse, et puis après sont arrivés les CD, sont arrivés les DVD, donc je reste et je suis toujours là ! Je me suis réinscrit parce qu’il y a des nouveautés ! Les jeunes ils ont leurs bandes dessinées, les japonais. Avec ma fille, ça a marché. Il y a un super rayon manga. Vous voyez, il y a plein de choses qui évoluent. Les nouveautés, moi, je trouve que c’est une bonne chose. Faut que ça continue. Ça me fait voir autre chose. Sinon, on retombe dans les rayons, et puis on en prend un, on l’a déjà lu, ça fait rien, on le reprend… Parce qu’on rate toujours quelque chose, ou alors on saute une page, donc, on redécouvre… » Jérémy aussi se déclare satisfait par la diversité des supports et la variété de l’offre documentaire. « Il y a pas mal de choix, je trouve que c’est bien fait, c’est bien présenté,

puis c’est très varié. En haut, il y a pas mal de choses concernant la littérature, ou d’autres choses, des CD qu’on peut emprunter, par exemple. C’est bien organisé au niveau de la structure, on voit que c’est une médiathèque qui est assez neuve. C’est une belle médiathèque au niveau du choix, au niveau de l’organisation, de l’agencement, et c’est très confortable aussi. C’est agréable de venir ici, c’est assez silencieux. C’est important, surtout quand on vient travailler. Enfin, moi, personnellement, je viens pour lire les magazines, donc c’est pas le truc hyper-important mais je suis déjà venu pour travailler, et c’est agréable de travailler ici, je trouve. Je ne reste jamais longtemps. Je viens consulter, c’est occasionnel. La deuxième fois que je suis venu, j’ai demandé la carte. Au cas où, çà peut toujours servir, mais par contre, je n’ai pas encore emprunté de documents ici. C’est un petit peu paradoxal, mais c’est en cas de besoin. C’est vrai qu’ici, il y a pas mal de choix différents, c’est bien aussi de faire ça. Il n’y a pas que des livres. En même temps, c’est une médiathèque, donc c’est un petit peu normal qu’il y ait plusieurs choses, c’est différent d’une bibliothèque. Mais, par contre, je vous avouerai que je n’ai pas encore regardé au niveau des films ce qu’il y avait, je ne suis pas passionné non plus de ça. La musique, si j’en ai besoin, je vais sur internet, je les télécharge, mais ça, ce sera coupé. C’est plus facile de télécharger directement… »

Bibliothécaires, ordinateurs, catalogues, services en ligne : qui les « utilise » vraiment ? Qu’elle n’y pense pas ou qu’elle n’en voit pas l’utilité, Martha ne passe jamais par le conseil de bibliothécaires, l’ordinateur ou le service de réservation pour trouver son bonheur à la bibliothèque. « Jamais je ne demande conseil à un bibliothécaire, je n’y pense pas. Le classement je le connais à peu près, je n’ai jamais demandé ici. Pourtant elles sont agréables et sympathiques mais je n’ai jamais eu l’occasion. Moi ma méthode, comme c’est un peu aléatoire, je n’ai pas besoin de réserver ce que je ne sais pas


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que je vais prendre ! Quand j’ai besoin d’un truc en particulier, je vais à la Fnac, j’achète, donc je ne suggère rien du tout ! Moi, j’emprunte pour moi. Mais je suis maligne, parce que des fois j’ai pas assez sur une carte, donc je prends celle de mon mari parce que lui, il ne prend pas trop de livres, mais il a sa carte, alors moi je me sers des deux ! Et puis j’ai la carte des enfants aussi ! Je prends des beaux albums, des beaux livres d’art ou de photo, parce que c’est vrai qu’on ne peut pas toujours acheter ce genre de livres, ça coûte tellement cher ! Donc, je les prends pour regarder les images ! Je n’utilise pas les ordinateurs. C’est les étudiants, quand ils ont absolument besoin d’une référence en particulier, ils vont chercher. Je n’aurais pas l’idée de venir à la bibliothèque pour utiliser internet ! À la maison, oui, mais pas ici. » Sauf exception, Marc aussi préfère largement déambuler dans les rayons plutôt que de passer par le catalogue ou les services de prolongation en ligne. « Ça m’est arrivé une ou deux fois de regarder sur les ordinateurs parce que je cherchais un titre particulier. Mais sinon, je vais directement au rayon des BD et puis je regarde ce qu’il y a. S’il n’y a pas ce que je cherche, je vais regarder s’il y a quelque chose qui m’intéresse. J’ai aussi la bibliothèque médiathèque de la grosse entreprise où je travaille, donc si je ne trouve pas, je vais essayer de le rechercher là-bas. L’un dans l’autre, j’arrive à trouver ce que je veux. Ça m’est arrivé une ou deux fois de demander aux bibliothécaires, quand je cherchais un auteur. Je n’ai jamais demandé de conseils de lecture. Ça m’est arrivé à la médiathèque à mon travail, mais pas ici. Pour m’inscrire, j’ai trouvé ça simple, ça se fait dans la minute. C’est gratuit. Pour l’instant je n’ai pas utilisé les services en ligne. Les BD, ça se lit vite et puis les histoires on va avoir le temps de les lire, donc, pas besoin de prolonger. J’aurais des pavés à lire, peut-être que je prolongerais, et autant le faire par informatique parce que ça m’éviterait de revenir. Normalement, il y a des pénalités pour les retards. Là j’ai un livre qui est en retard, mais ils ne disent rien ! Il y a des fois je suis sûr que je suis venu au bout d’un mois ou deux de retard, mais ils ne m’ont jamais rien dit. Mais peut-être qu’ils font en fonction des gens aussi, s’ils

voient que d’habitude je suis régulier, ils ne disent rien. » Quant à Henry, il regrette clairement que l’ordinateur raréfie les occasions de contact avec le personnel de la bibliothèque. « Avant, le rappel à l’ordre pour les livres, c’était un coup de fil, maintenant c’est l’ordinateur… Ça fait un contact de moins, il y a la voix qui disparaît. Quand on rentre, il n’y a pas une fille qui va venir vous dire “vous souhaitez, vous cherchez quoi”. On choisit, on fait un tour dans les rayons, on montre sa carte, et puis au revoir madame. Il y a des filles avec qui on peut discuter, et puis, il y en a d’autres, on ne peut pas. Celle-là, elle est internaute aussi, c’était un peu de la complicité, on s’est refilé des tuyaux sur les pannes… Puis je lui ai passé des bouquins moi aussi, j’ai l���ancien curé de Montmorency qui fait des romans policiers, et je lui en avais prêté un, et puis après je lui ai fait lire toute la série. »

Des regrets ? Tous ou presque ne comprennent pas pourquoi les bibliothèques n’ouvrent pas davantage. Martha « Une chose que je trouve dommage pour les bibliothèques, bon, après je sais que c’est des contraintes économiques, c’est que ce ne soit pas ouvert dans la journée. Moi, depuis quelques mois je suis au chômage, ça me plairait bien de venir ici quand il n’y a personne ! C’est comme la piscine, c’est dommage ! Parce qu’il y a quand même pas mal de gens concernés, il n’y a pas que des actifs, des gens qui travaillent, il y a les étudiants, il y a les retraités, il y a les chômeurs, même les mères au foyer ! Eh ben, je trouve que la bibliothèque ça pourrait être un bon lieu d’échanges, de rencontres, d’ateliers, au lieu d’aller au supermarché ! Ça serait bien, parce que même nous le samedi on vient avec les enfants, on n’a pas le temps de rester, parce que là, on sort du cours de musique, on passe en vitesse à la bibliothèque, après il faut partir au poney. Je sais qu’il y a des contraintes économiques, mais après on peut réfléchir à la façon de gérer les choses… »

Marc « Pour moi, les horaires, c’est pratique, j’ai des horaires décalés, par exemple je commence à 16 h 30 aujourd’hui, donc j’ai largement le temps avec mes enfants pour venir. Ou alors je vais travailler le matin, donc je vais venir l’après-midi. Mais après, pour des personnes qui font vraiment des horaires administratifs, je ne sais pas si c’est pratique. Je ne sais même pas si c’est ouvert le samedi par exemple, je pense que oui, mais je ne suis pas sûr. Je viens le mercredi quand les enfants n’ont pas école. » Henry « Les horaires, c’est un bordel fini. C’est trop fermé, c’est-à-dire que c’est pas assez ouvert le matin, avec les scolaires et tout le bazar… Le matin, quand on est disponible, quand on passe, on voudrait avoir une heure d’ouverture normale. Ça permet, quand je descends faire des courses, de pouvoir rendre les livres à temps. C’est ouvert que l’après-midi, mais moi quand je pars après les injections d’insuline, c’est cinq heures du soir, et quand j’arrive, c’est fermé. Donc ce serait à revoir, mais d’urgence… Moi je viens à pied, je n’ai pas de voiture, ni rien du tout. J’ai que mes jambes pour marcher. Je descends en huit, neuf minutes, mais je remonte en une demi-heure. » Pour Jérémy ce sont les droits d’accès à la médiathèque qui devraient être plus abordables. « A priori, une médiathèque ça devrait être accessible à tout le monde donc ça me gêne d’avoir à payer, mais c’est une médiathèque de bonne qualité, donc pourquoi pas faire payer, mais un prix abordable, après, qu’est-ce qu’un prix abordable, je n’en sais rien, mais a priori, c’est un lieu de culture et de savoir, donc c’est normal. C’est un lieu de convivialité aussi. Enfin, il y a plusieurs personnes qui viennent, c’est un lieu public, donc c’est un lieu de rencontres aussi, mais avant tout, pour moi, c’est un lieu de culture mais aussi d’information, parce qu’il y a aussi des magazines. Je suis venu deux ou trois fois avec des copains qui habitent à côté, aussi pour regarder les magazines. » Henry, Marc et Jérémy proposent également quelques ajustements au niveau de l’accueil et des services.

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Henry « Avec ma vue qui baisse, les lectures en CD 3, ça manque… Je ne sais pas comment ça marche sur Cergy, je crois qu’on peut demander s’il y a certaines œuvres, mais me déplacer à Cergy… Faudrait qu’elles aient une liste lisible de ce qu’on peut avoir. Car il y a des choses écrites ici, c’est tout petit, c’est tout juste si on n’est pas obligé de prendre une loupe. Je dois dire que la bibliothèque, au niveau des handicapés, il n’y a rien. À part la porte d’entrée, ça s’ouvre, on peut rentrer avec un fauteuil, mais après, je crois qu’on est un peu oublié. » Jérémy « Se repérer, c’est vrai que ce n’est pas facile bien qu’il y ait un petit indicatif à l’entrée. C’est pas facile, parce que c’est grand. C’est très étendu, et puis il y a un étage aussi au-dessus, alors pour se repérer… D’ailleurs, ils distribuent une petite fiche avec l’emplacement de toutes les salles, c’est plus facile, ils font des efforts pour que le client repère bien les lieux. » Marc « Si on me proposait de les [les livres] garder plus longtemps et qu’on puisse en prendre plus, ça serait intéressant, mais si c’est plus longtemps et qu’on peut en prendre le même nombre, ça n’a aucun intérêt parce que trois semaines c’est suffisant, six livres pour trois semaines c’est suffisant. »

Le mot de la fin ? Henry « C’est la fille de la bibliothèque qui m’avait demandé si j’étais intéressé par les stages d’initiation informatique… Je les ai faits, les premiers, tous, ça s’est très très bien passé, j’ai été entièrement satisfait, une petite merveille, on s’est marrés comme des fous, on est tombés sur des trucs pas possibles ! Il m’en est resté des trucs super, je suis encore en contact avec des gens qui ne sont pas décédés. Le bâtiment, c’est clair, c’est bien éclairé, c’est bien, il est moderne, il convient bien à sa définition de bibliothèque. Il a une façon qu’on peut pas se

3.  L’interviewé parle ici des livres lus diffusés sur CD audio.

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tromper, on ne peut pas dire, je vais aller chez le libraire, il n’y a pas de confusion possible. Les espaces sont très bien, quand on vient ici, qu’on veut consulter, on vient ici, on se pose là, tranquille, les gens ils sont à côté, ils vont lire là-bas. Et puis tout ce qui se passe ici, en animations, c’est une ambiance géniale, c’est bien fait, c’est bien organisé. Les tarifs, c’est pas non plus excessif… je ne sais plus combien c’est, mais cinq euros et des poussières ! Et puis, quand on trouve ce qu’on a envie de lire. On ne va pas râler pour un abonnement qui coûte pratiquement rien pour l’année. Mais si on n’habite pas là, évidemment, c’est pas le même prix ! Et c’est un peu normal… en fait c’est notre bibliothèque. » Jérémy « C’est un bon accueil, quand on rentre, ils disent bonjour, ils nous renseignent, moi je trouve que le personnel est de qualité. Je ne regarde pas sur l’ordinateur, je vais directement aux personnes, c’est plus agréable. Je viens depuis le début de l’année scolaire en fait. J’habite juste à côté, j’ai entendu parler qu’il y avait une nouvelle médiathèque et donc j’ai voulu voir, par curiosité, quand même… c’est vrai que ça m’a agréablement surpris. C’est vrai que personnellement, de la part de la ville, je ne m’attendais pas trop à ça… je m’attendais à quelque chose de plus négligé, par rapport aux autres infrastructures, je m’attendais à quelque chose d’un peu plus petit. On n’a tellement pas l’habitude d’avoir des grands espaces. Moi, personnellement, je la trouve très très grande et ce n’est pas plus mal, ça permet de mettre des choses dedans. C’est vrai qu’il y a un petit peu de vide aussi… mais je trouve que c’est bien aussi… pour le passage, et pour la convivialité, je trouve que c’est mieux… enfin, pour la circulation, au cas où il y aurait du monde. On a une bonne impression de l’extérieur. C’est l’aspect extérieur qui est très présentable et qui donne envie de venir à la médiathèque. Mais c’est dû aussi peut-être à l’environnement, il y a un petit parc à côté, ça donne une petite ambiance conviviale. Quand on est à l’extérieur, on voit directement à l’intérieur de la médiathèque… donc c’est bien aussi pour les passants de voir comment c’est, de l’extérieur. »  Octobre 2010


La bibliothèque vue par ses usagers, même 2 – Rites de passage


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Voyages en BM À la mémoire de Pascal Garnier, disparu ce printemps.

Comptoir d’accueil

Mouloud Akkouche mouloud.akkouche@gmail.com Mouloud Akkouche est notamment l’auteur de romans policiers, tels Causse toujours ! (Baleine, 1997) ou Avis déchéance (Gallimard, 1998), mais aussi de Code barre (2009) et de Sur le bord, son dernier roman, aux éditions de l’Atelier In8.

Après avoir accepté de rédiger un texte pour le Bulletin des bibliothèques de France, je lis des articles sur le site de ce bimestriel. Pourquoi m’être engagé dans cette aventure ? Pas mes compétences. Capable du verbe, du complément, mais surtout du hors sujet. Sans compter les concordances de temps approximatives et coquilles en tous genres. Autodidacte – pas le seul –, je m’interrogeais sur ma légitimité à m’inscrire dans la ligne éditoriale d’une revue avec des signatures prestigieuses et très pointues. Sans doute une erreur d’aiguillage. L’article est à peine entamé que je commence à m’égarer. Plus possible de repousser et développer des stratégies de contournement pour échapper à cet exercice. La date butoir du 4 octobre se rapproche. Que faire ? « Laisse tomber et retourne à tes personnages de fiction ! » Ma micromanie battue par la culpabilité de ne pas honorer mon engagement, j’ai fini par me dire : « Écris comme tu sens. » Et je me suis remémoré la phrase de Henri Michaux : « Avec tes défauts pas de hâte, ne vas pas à la légère les corriger. Qu’irais-tu mettre à la place ? »

Pôle enfance Heureuse ou pas, l’enfance – moment le plus court de l’existence – est paradoxalement la période qui durera le plus longtemps en nous. Nos premières fois nous hanteront jusqu’à notre dernier souffle. Donc, autant commencer par le début de ma trajectoire d’usager de bibliothèque. Tenter de partager le plus sincèrement possible mon expérience de titulaire d’une carte de bibliothèque.

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Chaque jeudi, je circulais très fier dans la plus belle BM de ma ville de Montreuil-sous-Bois. Pas de téléphone à la maison, ni d’eau chaude, mais copropriétaire d’une BM unique dans la commune. Certes beaucoup moins rapide et bruyante que celles de mon quartier. Une fois par semaine, je m’installais dans ma BM et, aussi étrange que cela puisse paraître, me sentais en sécurité dans cette bibliothèque municipale. Comme dans une espèce d’ambassade au cœur de la Cité. Les milliers de livres, rangés par genre et ordre alphabétique, laissaient filtrer tant de lumières inconnues. Que de voyages à portée de mains. Bien sûr, la boue et le sang de la planète, la connerie humaine n’avaient pas cessé pour autant derrière les vitres. Ce lieu, dirigé dans les années soixante-dix par Madame Cohen – nom qui résonne encore en moi –, était le seul endroit où je me sentais pousser des racines. Dans Aveux et Anathèmes, Cioran écrivait : « On n’habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c’est cela et rien d’autre. » Ma première patrie fut cette bibliothèque. En plus des plats gratuits à dévorer sur place, je pouvais, comme au chinois ou au McDo, en emporter à la maison. Dans le bus 122 qui me ramenait au domicile familial, je continuais ma lecture, une main serrant le sac plastique chargé de promesses. Un soir, je vis mon père attablé toujours au même endroit, regard dans le vague, ouvrir le sac et en extraire un des livres empruntés. Mécontent de son geste, je fixais le vieil homme taciturne. Front plissé, il tournait lentement, très lentement, les pages… de MON livre. Un roman entre ses battoirs qui, plus habituées à faire le coup de poing ou utiliser un marteau-piqueur, paraissaient timides. Maladroites. J’étais agacé. À


Voyages en BM :

Extrait du journal La Gueule ouverte. Photo : GO/Djamila

quoi ça sert, il ne sait ni lire ni écrire, pensais-je, bien décidé à récupérer le fruit de ma chasse hebdomadaire. Je me plantais devant lui. Sourire gêné d’avoir été pris en flagrant délit, il s’empressa de me le rendre et se servit un énième verre de rouge. De longues années plus tard, l’un de mes fils me demanda : « Papa, tu peux m’aider à réviser mon exercice de solfège ? » Une partition entre les mains, j’étais devenu à mon tour analphabète. Ce jour-là, je compris la honte de mon vieux. Une honte sans mots.

Pôle adolescence À toutes les époques et dans la plupart des cultures, le jeune mâle – premier colon – cherche à conquérir un territoire plus vaste et bouffer celui des adultes. Surtout dans certaines banlieues où le poing fait office de passeport. À cette période, ma fréquentation

de la bibliothèque fut difficile. Chaque fois, l’impression de trahir les us et coutumes en vigueur dans mon pâté de maisons me nouait le ventre. « Tu te prends pour qui ? » me reprochais-je. À plusieurs reprises, j’entendis : « C’te mec c’est une tapette, il est toujours dans les bouquins. » Mais, flanqué d’un frère aîné avec d’excellents états de service dans la rue, aucun ne me chercha querelle. Peu à peu, ils s’habituèrent et me considérèrent comme une bête curieuse, parfois avec une réelle peine pour ma perte de temps dans les bouquins. J’avais envie de chialer. Pas pour les insultes qui étaient monnaie courante. Juste à cause de cette irrépressible traversée de frontière, la sensation de m’éloigner des copains du quartier et de ma famille. Futur exilé social. Ado, je traînais avec mes potes au supermarché ou passais des heures à taquiner un vieux baby-foot au « Bar de la Paix ». Dans ce bar enfumé, je

regardais la galerie de trognes en rang d’oignon au comptoir. Ces ritals, arabes, portugais, manouches, me faisaient penser aux romans de Zola : un auteur qui aiguisa ma révolte. Gosse, je regardais mes parents en me disant que je ne leur ressemblais pas. Aujourd’hui, je ne ressemble pas à mes gosses. À cause ou grâce à ces livres empruntés chaque semaine, j’ai quitté une classe sociale… sans jamais en trouver une autre de rechange. Le cul à jamais entre deux sièges. Malgré cet inconfort social, je n’échangerais mes jeudis contre rien d’autre. Sans eux, je n’aurais jamais eu accès à cet immense plaisir de la lecture et de l’écriture. Une formidable ouverture sur soi, les autres et l’inconnu, se glisser dans la peau du monde. À 14 ans, il y eut aussi la sexualité. Premières branlettes sur des magazines, BD de cul ou des catalogues de vente par correspondance. Comme tous ceux de mon âge, je suis passé

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par là. Sauf que, à cause de cette foutue BM, j’ai eu l’impression d’être un extraterrestre. Bander et se branler pour une femme plantureuse légèrement vêtue, photographiée dans des positions suggestives, représentait la normalité dans mon entourage. Pas se masturber en rêvant à Madame de Rénal. Le Rouge et le Noir est le roman que j’ai le plus lu. Pas très à l’aise et quasiment honteux, je ne parlais de ma « déviance » à personne. Longtemps après, j’entendis Jacques Ralite évoquer à la radio ses émois érotiques à la lecture de « la prise de la main ». Je n’étais pas le seul à être « normal ». Photo : Marianne Akkouche

Pôle adulte Arrivé au lycée, je délaissai la BM pour me consacrer au « matin du grand soir », les filles et les interminables conversations de bistrots : ma deuxième patrie. Plutôt enclin à la radicalité, je basculais dans les mouvements autonomes – cocktail de punks, zonards, lycéens, politiques déçus des partis – qui voulaient en découdre physiquement avec le système. Des années ponctuées de concert « against police » dans les squats, de manifs violentes, désir d’action directe… Comme mes amis de ces années-révolte, je n’envisageais qu’une seule solution : la lutte armée. Mais un passage à la BM me fit changer d’avis. Entre l’occupation du lycée, les manifs et les discours péremptoires, je me plongeais dans la lecture des Justes de Camus. Une claque qui me fit dégringoler de mon piédestal de certitudes. Tant de doutes et interrogations sur l’engagement irriguaient cette pièce de théâtre. La planète ne se divisait pas uniquement entre gentils pauvres et méchants capitalistes. L’écrivain se définissant comme « ayant vécu à mi-chemin de la misère et du soleil » m’évita de déraper et sombrer dans la facilité du manichéisme. J’empruntai l’œuvre complète de Camus et m’éloignai rapidement des « autonomes ». La BM continuait de me faire avancer. Ayant quitté le lycée sans bac, je naviguais de bar en bar et de boulot en boulot. Une quête de soi dans un brouillard total. Toutefois, je fréquentais encore la bibliothèque, pas un usager assidu mais jamais très loin. Un

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grand nombre de copains, étudiants, s’y rendaient dans un but précis lié au champ de leurs études. Tandis que, dilettante incapable d’endosser un rôle social, j’y passais des heures, aspiré dans la lecture de romans. Dans quel but ? Aucun. Non, pas tout à fait, car, au fond, je rêvais d’être écrivain. Raconter une histoire qui, comme toutes celles attendant dans les rayons, serait proposée à des mains anonymes. Tenter d’offrir à mon tour le plaisir et la force de la lecture. Passer dans les coulisses du livre. Écrire. Ma première réaction quand je lus le mail me demandant un texte pour le BBF fut : « Ne parle pas de ton boulot d’auteur. » C’est bel et bien raté. Comment dissocier le lecteur et l’auteur ? L’un ne peut évoluer sans l’autre. Des auteurs expliquent qu’ils sont venus à la littérature par la télévision et le cinéma, certains se présentent d’ailleurs comme des « cinéastes contrariés ». Après tout, il n’y a pas de voie obligatoire pour devenir écrivain. En ce qui me concerne, quasi inculte en cinéma et n’ayant pas de télé quand j’étais gosse, ma fenêtre sur l’Univers était essentiellement le roman et la radio. Une culture hétéroclite engrangée en solitaire. En parler ou pas ? Après tout, il occupe nombre de conversations et correspond à la modernisation des médiathèques s’ouvrant de plus en plus à la nouvelle technologie. N’ayant que des avis fluctuants sur ce sujet, j’ai hésité avant d’évoquer le livre numérique. Certains sont entièrement contre, d’autres ne misent plus que sur lui.

Quoi qu’il adviendra, numérique ou pas, la lecture ne sera jamais enterrée. Et, du SMS à internet, on peut constater qu’elle a encore de beaux jours devant elle. Quant à la littérature, en mauvais état d’après moult commentateurs, elle résistera aux coups des marchands du temple éditorial, le manque de remise en question des auteurs (je me mets dans le lot), et une certaine panne de curiosité du lectorat qui lit où on lui dit de lire. Pourquoi cet optimisme béat en l’avenir ? La littérature, pleine de surprises, aura toujours le dernier mot. Aux auteurs, lecteurs, éditeurs, bibliothécaires et toute la chaîne du livre de ne pas la décevoir.

Sortie Habitant un village depuis plusieurs années, je dois avouer fréquenter peu les bibliothèques. Entre autres parce que je n’ai pas le permis de conduire pour me rendre en ville. Heureusement que mon épouse bibliothécaire me ravitaille. À vrai dire, il me suffirait de rouler cinq kilomètres à vélo pour pousser la porte de la bonne médiathèque du village voisin. N’importe où en France, une BM, une médiathèque ou un bibliobus, offre ses services aux titulaires d’une carte de prêt. Des milliers de lieux regorgeant de livres. Que demande de plus le lecteur ?  Octobre 2010


Comment je vais en bibliothèque : Notes de recherche (1985-2010)

M Antoine de Baecque adbaecque@yahoo.fr Ancien élève de l’École normale supérieure de Saint-Cloud, Antoine de Baecque est spécialiste de l’histoire culturelle du xviiie siècle, mais aussi historien du septième art, critique de cinéma et de théâtre, éditeur. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels une biographie de François Truffaut (Gallimard, 1996), de Jean-Luc Godard (Grasset, 2010), une histoire des Cahiers du cinéma (Cahiers du cinéma, 1991), mais aussi de « dictionnaires » consacrés à Jean Eustache, Maurice Pialat, François Truffaut.

a première carte de la Bibliothèque nationale, établie le 25 janvier 1985 alors que je commençais ma maîtrise d’histoire, je l’ai toujours conservée. On y voit ma photo à bientôt 23 ans, sur fond rouge, flottant dans un large manteau d’hiver en laine, noir et blanc, qui mange mon cou, le col relevé contre le froid. Mon visage regarde vers le haut, les yeux un peu perdus. Pourquoi regardais-je vers le haut ? Je ne sais plus. À la recherche de l’objectif qui a pris cette photo sans doute, manipulé et placé là par ceux qui, sur les lieux mêmes, fabriquaient ces cartes dans de petites cellules individuelles où chaque impétrant était soumis à un interrogatoire qui m’avait semblé fouillé – mais je n’avais guère d’expérience alors –, sur son cursus universitaire, ses pratiques chercheuses et son besoin de consulter les ouvrages ou documents conservés en ces lieux. C’était l’époque où les informations, nom, prénoms, étaient encore portées à la main dans un petit cadre, à même la carte de lecteur ; puis elle était plastifiée par une machine actionnée par les conservateurs protégeant l’accès aux lieux et à leurs trésors. Il fallait en passer par là, par cet entretien, ces renseignements, cette photo, cette plastification, pour en être. J’étais devenu un véritable chercheur plastifié. On avait inscrit sur ma carte, outre ces renseignements certifiés exacts : salle L pour salle Labrouste, la grande salle de lecture de la Bibliothèque d’alors, rue de Richelieu ; RES pour réserve ; CPL pour cartes et plans ; PER pour périodiques ; EST pour estampes ; MSS pour manuscrits ; MMA pour je ne sais quoi ; et ARS pour arts

du spectacle. Soit autant de départements de la BN auxquels cette carte donnait droit d’entrer. On la laissait là, précisément, à l’entrée des salles, en échange d’une plaque, qui pouvait être rouge aux Arts du spectacle, verte aux Estampes, verte aux Périodiques, verte et blanche, suivant le côté de la salle Labrouste où vous étiez placé, le plus souvent arbitrairement. Au fil des années, la carte annuelle de la BN s’est métamorphosée. Un moment, elle fut jaune en plastique rigide, et ses informations venant d’un ordinateur central n’étaient plus inscrites à la main, mais donnaient des chiffres nombreux et, pour moi, indéchiffrables. Puis elle est devenue rouge, très épurée, avec le sigle de la bibliothèque, portant sur une face « Recherche, salles de lecture. Expositions » et « www.bnf.fr », sur l’autre une photo, avec accolé : « DE BAECQUE ANTOINE 454536 », surmontant la mention : « Cette carte est strictement personnelle. En cas de perte ou de vol, votre responsabilité ne sera dégagée qu’après déclaration écrite à la Bibliothèque nationale de France. » Elle est désormais pourvue d’une puce informatique permettant au lecteur d’entrer dans la forteresse de Tolbiac, de trouver une place en « rez-de-jardin », puis de commander des ouvrages. Elle n’est plus plastifiée. Mais il y a toujours une photo, où je conserve un air perdu. Depuis 1985, je renouvelle tous les ans ma carte de la BnF, et chaque année je fais une photo. Je regarde toujours vers le haut, comme si ces lieux m’impressionnaient par la contenance même de leur savoir et qu’il fallait les regarder avec humilité, comme l’on regarderait le Dieu de la Bible.

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29 janvier 1985 Je viens de passer mes premiers jours à la BN, ainsi que chacun appelle cette bibliothèque, rue de Richelieu. Je ne sais pas très bien ce que je vais trouver ici, ni même ce que j’y recherche. Mais je sais, par contre, que je vais aimer ce lieu, pourtant plein de réputations et de rumeurs pas forcément flatteuses. On m’a dit qu’il faut mieux être « en vert » (à droite de la salle en entrant) qu’« en blanc » (à gauche), parce que le personnel, à l’entrée, aiguille assez systématiquement les vieux, parfois presque cacochymes, vers la gauche. Ce n’est pas tout à fait faux, et la demi-salle blanche ressemble parfois à une maison de retraite studieuse, vieillie sous le harnais, tandis que l’autre part est effectivement plus verte. J’ai immédiatement ajouté à ce rituel de la place une manie personnelle : en vert et à droite certes, mais plutôt en milieu de rangée et surtout avec la vue dégagée, regardant vers le large et le milieu de la salle. On peut annoncer en entrant la place que l’on désire et je laisse tomber avec l’air blasé du vieil habitué, « vers 150 », ou même : « la 153 ». Si j’aime cette salle et sa vue dégagée, c’est parce qu’elle est impressionnante. Les voûtes lumineuses en coupoles, portées par une bonne quinzaine de colonnettes, à dix mètres de hauteur au-dessus de moi, quelques rangées de très vieux livres, accessibles (mais interdits) par des balcons souvent abrupts et des échelles mobiles, se prolongeant tout autour de la salle, les deux grandes cariatides au fond, gardant le chemin des magasins de livres. Le regard se perd dans cette salle, attiré par des centaines de détails et de situations, des actions, des objets, des couleurs et des sons. Il y a là une ambiance que j’apprécie d’emblée, un brouhaha doux mais permanent, comme celui d’une ruche en activité, et de nombreuses rencontres entre tous les âges. L’impression non totalement désagréable qu’on peut se poser ici sans rien faire, juste pour regarder, pour participer à cette vie collective ; l’impression non totalement fausse, également, qu’on peut y travailler avec ardeur. L’une et l’autre de ces deux impressions, par période alternée, vont sans doute ensemble. Tout est

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organisé par le ballet cérémonieux des livres donnés, de ceux qu’on va chercher à sa « banque de salle », à droite ou à gauche, puis des ouvrages rendus, des places attribuées et d’autres parfois refusées – « déjà occupée », « pas libre », « trop tard… » Les magasiniers en blouse blanche achèvent de donner à l’ensemble un ton étrange et décalé au cœur d’un monde contemporain où le geste utile, la consommation rapide, le costume urbain et le jean semblent avoir tout conquis.

4 mars 1985 Place hémicycle à la BN. On m’a apporté mes premiers pamphlets révolutionnaires, datant de 1789. À l’écart, dans un univers de bois poli et de cuir rouge élimé par des dizaines d’années de dos et de manches de chercheurs, je suis longtemps resté devant ces ouvrages comme une poule qui aurait trouvé un couteau. Ce sont de tout petits objets, très légers, recouverts d’un cartonnage bleu clair, à l’intérieur desquels se pressent 16 à 20 pages au maximum, mal imprimées, irrégulières, de format « in-8° ». Là encore, secret professionnel, langue étrangère, code inconnu, apprentissage et initiation progressifs : cette étrange expression « in-8o » se traduit par exemple par « in-octavo », un format de livre de la taille de la main. Le plus fragile, ce sont les feuilles, le papier jauni granuleux, plein de ces imperfections sur lesquelles butte l’impression des caractères d’imprimerie, sur lesquelles elle se modèle, qu’elle recouvre, ou alors qui l’interrompent brutalement : une lettre manque ou elle est illisible. Projeté soudain au cœur d’une matière qui devrait témoigner des débuts de la Révolution française, je ne vois rien, je ne ressens rien, je n’imagine rien d’autre que la fragilité et l’opacité de ces feuilles jaunies. J’erre simplement, comme hébété, dans les strates chronologiques ouvertes du passé et du présent, faisant face à ces miroirs aux représentations brisés, dans une histoire hors de ses gonds. On ne revit pas dans le passé, on ne s’y promène pas tranquillement, ni avec enthousiasme et ferveur, en contemplant les hommes et les choses d’il y a deux siè-

cles. Ce n’est pas vrai, c’est impossible, ceux qui le prétendent perpétuent une supercherie nommée reconstitution artificielle d’un autrefois de folklore. Quand on ouvre ces petits libelles, on ne comprend pas. Les pages portent des mots qu’on ne lit plus, des faits qui nous sont devenus étrangers, des cris qu’on n’entend plus. Du moins sait-on qu’il y a des mots, des faits, des cris, qui entourent ces pamphlets et s’y engouffrent, qui forment leur “contexte”. Mais pas d’illusion : on ne reconstitue pas ce contexte sans mal, on ne le reconstitue pas du tout d’ailleurs, il fera peut-être irruption, soudainement, intrusivement, dans ma vie de chercheur, un jour. Mais là, rien à faire : on n’y vit plus. Il faut renoncer d’emblée à cette idée trop simple et accepter de ne pas comprendre, aimer être perdu, désirer cette exclusion du sens le plus évident. On n’y comprend rien, je suis perdu. C’est la seule vérité de ces petits livres : ils ne donnent aucune leçon d’histoire, et c’est ma première leçon d’histoire.

7 mars 1985 Cette fois, au cabinet des estampes, deuxième étage du bâtiment jouxtant la salle Labrouste, j’ai tenu aujourd’hui dans les mains ma première caricature révolutionnaire. Personne ne me l’a apportée ; j’ai été la chercher moimême. Pas une véritable, évidemment, pas une pièce d’époque, je ne sais pas si j’en verrais une un jour sur ma table de recherche, autrement qu’encadrée au mur d’une exposition au musée Carnavalet. J’ai été la chercher dans les gros volumes de l’Histoire de France, en libre accès, où sont regroupées, année par année du xvie au xixe siècle, les photographies de ces images, reproductions souvent en noir et blanc de gravures en couleur, photos généralement mal réalisées, presqu’amateurs, de ces caricatures qui, dans les rares livres où elles sont reproduites, me sautent aux yeux avec leurs couleurs criardes, leurs traits vulgaires, leurs thèmes scatologiques, leurs culs omniprésents, leurs gueules grandes ouvertes. Mais j’aime dans ces albums de bibliothèque la manière dont ces caricatures sont comme mises à dis-


Comment je vais en bibliothèque :

tance, adoucies, presque étouffées par la reproduction photographique. Plus d’aura ici, plus d’unicité ni de spectacle de l’image : juste une pauvre représentation. Mais cela apaiserait presque mes angoisses d’aller vers ces images, de les pénétrer par l’interprétation. Il se trouve que là, elles me sont aussi offertes qu’étrangères, là encore mises à distance. Là, j’ai l’impression que je peux m’en faire des alliées, que ces images vont m’aider à les prendre et à les conduire du regard. Je m’aperçois que les archives, les traces de l’autrefois, m’attirent autant qu’elles me font peur : pour vivre avec elles, c’est comme si je devais en rogner les saillies les plus vives, les désacraliser, les déplacer au loin. Atténuer la virulence agressive de leur irruption dans mon histoire.

20 décembre 1987 Mon apprivoisement progressif du personnel de l’hémicycle de la BN me permet désormais de dépasser la dose officielle de dix livres « communicables » par jour. Comme ces pamphlets font entre 4 et 20 pages, et que parfois ils ne peuvent tenir ce que promet leur titre, j’avais besoin de cette dérogation patiemment négociée pour avoir sur ma table vingt ou trente de ces petites brochures. Je me suis perdu dans les pamphlets aujourd’hui. Pourtant, au milieu de mes 26 pamphlets, j’étais heureux, presque enivré par leur odeur de vieux papier mâché, familier de leur couleur bleutée, vivant dans leurs caractères pleins de scories et d’imperfections. La vie de la Révolution s’insinue par là et passe, peut-être, vers ma place de l’hémicycle. Cette brèche spatio-temporelle parfois m’obsède. Voyager dans les couloirs du temps. Comme si je vivais avec l’impression, même la certitude, que la Révolution passe par cette clé, ce trou de serrure, celui qui perce précisément ma place à l’hémicycle. Si je mets l’œil face à ce trou, si je place l’oreille là, vais-je voir et entendre l’autrefois révolutionnaire ? Non. Car se tient là, tapi dans ce trou de l’hémicycle, non pas cet autrefois mais sa représentation dans ma pensée et mon imaginaire. Reste que ces traces me touchent : une lettre

oubliée entre deux pages, un mot griffonné, parfois l’empreinte d’un doigt sur le papier, une pliure malcommode, l’encre qui bave. Tout à coup, devant mes yeux qui cherchaient autre chose, l’archive se met à parler une langue inconnue.

7 avril 1990 Archives de la préfecture de police, place Maubert. Quand on entre dans l’affreux bâtiment de la préfecture, à l’étage, juste avant de gagner la salle de consultation des documents, il y a le Musée de la police. Il est fermé depuis quelques années et rouvrira peut-être un jour. Mais ce matin, profitant de la présence d’une femme de ménage, j’y suis entré pour quelques coups d’œil. Une vitrine avec des armes d’assassins, une autre de photographies anthropométriques de voyous. On m’a dit qu’il y a quelque part le cerveau de Joseph Vacher, le tueur joué par Galabru dans Le juge et l’assassin 1. Mais je ne l’ai pas trouvé, ce cerveau dégénéré, pas le temps, peut-être aussi la peur, je préfère ne pas le voir. Ensuite, de retour à ma place, on m’a apporté ma boîte d’archives, celles de la police du Palais-Royal au début de la Révolution, entre 1790 et 1792. C’est le commissaire Toublanc – j’adore ce nom – qui est alors chargé du maintien de l’ordre dans ce quartier sensible, jardin chaud de Paris, plein de prostituées, de joueurs, de colporteurs d’images obscènes et de vendeurs de pamphlets, d’orateurs pratiquant l’attaque politique ad hominem et l’injure par surenchère enragée. Je tombe sur une série d’interrogatoires de colporteurs de livres et d’images pornographiques. Sous la plume, les réponses de ces hommes de peu, malins, jouant les naïfs, disant ne pas savoir ce qu’ils vendent (!), ni qui le leur a fourni, ni quels clients achètent… Pourtant, tout est vérité dans ces dénégations : la nature obscène et explosive de cette pornographie politique, les circuits qui mènent de l’approvisionnement chez les imprimeurs du Quartier latin à la

1.  Film de Bertrand Tavernier (1976) avec Philippe Noiret et Michel Galabru.

vente au Palais-Royal, les manières de vendre à la sauvette, cachant la marchandise sous le manteau, l’étalant rapidement au coin des rues et des galeries sur des tablettes de bois, les points de fixation que cela provoque dans le jardin, la chasse des policiers. L’archive est ici vivante par ses silences, parle par ses trous et ses manques. Et par des éclats de vérité soudain, comme ce colporteur qui répond au commissaire Toublanc : « Il faut vivre… »

18 novembre 1992 Je commence ma biographie de Truffaut, installé aux Films du Carrosse, sa maison de production. Pour la première fois, je suis entré ce matin dans son bureau. Jusqu’à présent, j’avais travaillé dans la pièce du fond, là où sont rangés les cartons d’archives et où trône la précieuse photocopieuse, celle qui me permet de passer d’une recherche « à la main » à une recherche « à la copie ». Dans le bureau de Truffaut, tout est fétiche. Ce n’est pas la vie qui naît de l’archive, c’est la mort qui s’accumule en ces lieux. Les fétiches prennent la forme des milliers de livres réunis dans une imposante bibliothèque de bois brun, mais aussi des dizaines de photos au mur, ou posées sur les meubles, dans cette « chambre verte » truffaldienne. Ce bureau, près de dix ans après la mort du cinéaste, ressemble à un tombeau. S’enfoncer dans les profonds canapés de cuir, quand on l’ose, c’est partir de l’autre côté, dans l’autre monde, s’assoupir dans un coma profond. Les lourdes portes à parements de cuir noir se sont refermées sur moi et j’ai eu l’impression de mourir un peu, grande angoisse que ce tunnel sombre et morbide qui m’attirait. Être à côté, dans la pièce des archives, revient au contraire à être enseveli sous la masse des documents d’une vie totalement maîtrisée et reconstituée, mise en signes par le cinéaste lui-même. Comment résister à ces deux tentations de mort, celle du comateux ou de l’enterré vif ? J’imagine, en ce jour où tout commence, que l’écriture de cette biographie devra être une manière d’échapper à ces deux pièges funestes en allant vers la vie.

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24 avril 1994 BN. Écriture du chapitre iv du Truffaut, « Nouvelle Vague ». Une fois lancée, l’écriture est une jouissance. Ce qui l’est moins est le chemin qui mène à la bibliothèque, puis l’arrivée rue de Richelieu, fourbu, portant mon ordinateur portable. Nous devons être une dizaine pourvus d’un tel engin sur l’ensemble des lecteurs de la BN. Il n’y a pas beaucoup plus de prises électriques installées sur les tables ancestrales de la salle Labrouste. Je me suis offert, grâce au contrat Gallimard [pour la biographie de Truffaut], le premier ordinateur Mcintosh portable, naturellement nommé « Portable ». Depuis ces trajets qui m’amènent tous les matins de chez moi, rue des Petites-Écuries, jusqu’à la rue de Richelieu – vingt minutes de marche –, j’ai rebaptisé mon portable un « traînable ». J’arrive à la bibliothèque un peu entamé par cette épreuve, mais elle est cependant aimée : je ne pourrais concevoir une journée d’écriture à la bibliothèque, quotidienne en cette année de mise en disponibilité, sans cette marche chargée qui précède. Comme une mise en train, mêlée à l’épreuve qui consiste à transporter son outil de travail, même s’il pèse plus de quatre kilos, depuis mon lieu de vie jusqu’à mon espace de labeur. C’est une forme de respect pour le travail, d’hommage au monde des travailleurs, d’introduction marchée à la tâche intellectuelle, et de chemin de croix. Si bien que l’écriture est pour moi une jouissance de cet ordrelà : une sérénité qui s’est faite attendre, qui apaise un effort physique, étouffe une inquiétude, résulte d’une macération en marche de mes pensées. Écrire a toujours eu chez moi cette ambivalence heureuse. Elle résout les angoisses, et désormais clôt une épreuve physique, plutôt qu’elle l’ouvrirait ou la ferait subir. Cette écriture est aussi une jouissance du contrôle. Je la considère comme une guerre de conquête, fondée sur la vitesse d’exécution et la stratégie la plus organisée possible. Une sorte de blitzkrieg qui l’emporte sur une tâche ardue par le sentiment qu’elle me procure : dominer la situation le temps de l’écrit. Dans le cas d’une biographie, comme en ce jour, il s’agit de passer de document en

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document, pris, « volés » dans les archives du Carrosse, par mes propres mots qui « mettent en situation » les détails prélevés dans les événements de la vie de Truffaut. C’est à la fois grisant : l’impression de maîtrise sur la vie d’un autre est intense, comme si je m’introduisais dans son intimité, dans ses pensées, dans son corps, dans son cerveau. Et tout de même cela reste inquiétant : voir par les yeux de Truffaut, cet homme à la vie cloisonnée, « schizée », aux visions morbides et aux manies obsessionnelles, est une expérience qu’il ne faut souhaiter à personne. Mais le sentiment qui domine, en cette fin de journée, est toutefois celui d’une conquête : la plénitude d’avoir conquis un certain territoire par mes mots.

7 novembre 1998 Premier jour de travail à la nouvelle BN, dont on ne sait pas exactement encore si on doit l’appeler BnF (Bibliothèque nationale de France, redondant dans le patriotisme intellectuel), TGB (Très Grande Bibliothèque, assez mégalomane), BFM (Bibliothèque François-Mitterrand, fleurant bon le culte de la personnalité), ou plus abruptement « Tolbiac ». Ce que l’on voit par contre tout de suite, c’est la difficulté qu’il y aura à l’amadouer. La nouvelle bibliothèque est une fille revêche, acariâtre même. Sa démesure, son rigorisme, sa froideur : elle place beaucoup trop de distance entre elle et nous. Des distances à parcourir, et à re-parcourir, dans un sens et dans l’autre. Atteindre l’entrée tient déjà parfois de l’exploit, surtout en ce mois de novembre où vent, pluie, gel, rendent son immense parquet à ciel ouvert aussi piégeux qu’une patinoire en pente. Pousser les portes est l’épreuve suivante, imposée par un architecte qui n’a jamais dû fréquenter les bibliothèques, et méprise sûrement les érudits comme les chercheurs. J’imagine quelques vieillards à bout de force coincés entre ces immenses parois d’acier qui servent de portes, espace dont ils resteront prisonniers à jamais. Autour de la forêt centrale, inaccessible malheureusement, le « déambulatoire » en forme de cloître au rez-

de-jardin est lui aussi beaucoup trop grand pour être vraiment harmonieux. Tapis moelleux orangé, certes. Mais il faudra marcher pour chercher, et aussi pour manger (pathétique bistrot) et pisser (réfrigérant). C’est un espace où il faut être en forme : il ne supporte ni la fatigue, ni la déprime, ni les soucis de prostate. Sinon, on sombre, épuisé, entraîné par la mélancolie des idées noires. Ce jour, d’ailleurs, rien ne fonctionne, l’informatique semble avoir implosé, et les documents arrivent au compte-gouttes, quand ils arrivent. Par contre, j’adopte d’emblée les sièges, larges, durs, en bois clair. Il règne une étrange ambiance : entre désolation des anciens qui regrettent la rue de Richelieu en lamento profundis ; étonnement des étrangers qui mettent ce bâtiment infréquentable sur le compte d’un délire de grandeur si « typically French », du moins dans le rapport à la culture et à l’intellect ; et interrogation d’une nouvelle génération de plus jeunes chercheurs, véritable apport des lieux, qui hésite entre l’accablement face aux réticences des ordinateurs et la certitude que, une fois les réglages effectués, cette bibliothèque conçue pour elle lui appartiendra de plein droit. Moi, à ma place L 14 (chiffre fétiche, celui de Johann Cruiyff sur le maillot du grand Ajax), je rigole doucement ; je sais que cette bibliothèque n’est pas la mienne mais que je saurai m’y faire. Ou plutôt, elle saura se faire à mes pratiques chercheuses.

27 janvier 1999 Une journée à la Bibliothèque nationale, joie du retour en un lieu de recherche, bonheur de lecture, excitation de la trouvaille, affûtage de la curiosité. Lu L’Art de péter, petit traité « à rire » repéré dans l’ancienne salle de bibliographie de la rue Richelieu, dans le catalogue de l’histoire de France, et enfin consulté « en vrai » à la nouvelle bibliothèque, après déménagement des collections. J’ai peu de goût pour les microfilms ou les microfiches, et je dois employer un certain nombre de ruses pour obtenir les livres « en vrai » à ma place. Là, je ne suis pas déçu par ce titre prometteur : L’Art de péter, essai théori-physique et méthodique, à l’usage


Comment je vais en bibliothèque :

des personnes constipées, des personnes graves et austères, des dames mélancoliques et de tous ceux qui restent esclaves du préjugé. Ni par le contenu de cet opuscule qui fait alterner l’érudition scatologique et la fantaisie venteuse.

21 janvier 2000 À la BiFi [la Bibliothèque du Film, alors rue du Faubourg Saint-Antoine, puis intégrée en 2004 à la Cinémathèque française, rue de Bercy], deux jours de travail dans les archives de Georges Sadoul, avant d’aller voir sa belle-fille, Yvonne Baby, qui peut-être me donnera d’autres documents. Sadoul est un accumulateur de papiers hors pair. On comprend, en se penchant sur ses archives, comment il travaillait et impressionnait ses contemporains : accumulation de centaines de pages et d’articles arrachés à des revues de tous les pays, notamment américaines, italiennes et soviétiques (ils n’étaient pas nombreux ceux qui avaient accès à cette manne à l’époque, hors Sadoul, qui voyageait autour du monde et lisait le russe). Ensuite, Sadoul classait, rangeait, comparait, évaluait. Il pratiquait à sa manière le montage d’archives et de textes que je tente de faire vivre dans mes propres livres. À ce propos, je me demande bien ce que révéleraient « mes archives » si un historien, dans quarante ans, se plongeait dedans ? Question d’école évidemment… Y verrait-il, comme je le vois là, une œuvre en train de se faire ? Mais ces archives n’existeront pas : j’ai tout jeté, de mes dossiers Truffaut comme de mes dossiers de thèse sur la Révolution. Pas la place d’accumuler cela, pas le désir non plus, compulsif et fétichiste – comme chez Truffaut ou, donc, chez Sadoul –, de réunir ainsi la collection de moi-même. Je me souviens surtout du jour où j’ai descendu les dossiers Truffaut dans la rue sous l’œil sévère de la concierge, ces milliers de feuilles photocopiées dans les archives du Carrosse, ces tas de papiers posés près des poubelles en attente du camion concasseur. Il y avait du vent en rafales, on était en novembre, et chaque bourrasque emportait des feuilles par dizaines, celles qui s’échappaient de

ces dossiers mal ficelés. J’étais là, je regardais, mi-amusé, mi grinçant, ces feuilles de mon livre et de ma vie qui volaient et achevaient leur existence dans le caniveau, gorgées d’eau, l’encre se délavant sous mes yeux. Vanité, tout est vanité, surtout les recherches d’un habitué des bibliothèques.

14 décembre 2006 J’ai désormais travaillé presque dix ans dans chacune des deux bibliothèques, Richelieu puis Tolbiac. Il a fallu apprendre à apprivoiser la grande bibliothèque, à ruser avec elle, à mettre en place des stratégies de contournement des obstacles et de raccourcissement des distances et des lenteurs. Beaucoup de choses y sont donc paradoxales : la distance et le cloisonnement des salles en domaines séparés obligent ainsi à la marche – qui est selon moi le meilleur stimulant de toute réflexion ; je pratique volontiers ce « travail marché » – et à la déambulation curieuse, forme de la mise en espace du processus de l’enquête et de la recherche elles-mêmes. Les contacts avec le personnel de la bibliothèque sont plus nombreux et plus faciles, décentralisés en points de renseignements et banques de salle que le gigantisme du bâtiment a multipliés. La manière de travailler a changé, puisque la proximité des livres y est plus forte, les usuels en libre accès étant à la fois beaucoup plus nombreux, spécialisés et pointus. On y perçoit une nouvelle génération, avec des pratiques de recherche plus vives, multiformes, interdisciplinaires, bénéficiant de supports de travail diversifiés, documents anciens, usuels, dictionnaires, catalogues informatisés, internet, bibliothèque numérique, éléments audiovisuels. Cela favorise le nomadisme, au sens figuré comme au sens propre : on marche dans la bibliothèque, de salle en salle, de discipline en discipline, de livre en livre, parcourant une moquette orange qui s’est peu à peu désépaissie, même râpée par endroit ; on voyage à travers le monde et les savoirs grâce à internet, les postes de travail informatisés étant placés désormais au cœur de la recherche. La possibilité de réserver

à l’avance ses ouvrages permet également de se composer des « menus de recherche », jour après jour, et d’équilibrer le travail quotidien en mêlant les disciplines et les formes mêmes de documents et de livres. L’enquête devient multiforme, l’interdisciplinarité presque obligatoire, et le cosmopolitisme de la recherche n’est pas sans ressource. Il m’est finalement d’un grand plaisir d’être ainsi perdu au milieu d’un monde qui lit et qui cherche : je me suis mis à aimer cette grande bibliothèque si décriée… tout en relevant toujours, aussi agacé qu’attendri, ses éternels défauts, pire encore : ses travers pathétiques.

5 janvier 2007 Avignon l’hiver : belles pages de Barthes dans France Observateur, en avril 1954, regardant la pierre froide et la Cour battue au vent par l’entrebâillement de la lourde porte du Palais des papes. Mon Avignon l’hiver, cinquante ans plus tard, est aussi froid, mais prend le chemin d’une autre porte et d’une autre cour : la première est celle de la Maison Jean Vilar, en bois clair ; la seconde, celle de l’hôtel de Mons, joli bâtiment xviiie, est pavée de pierres rondes, ocres et disjointes. Là, sont entreposées les archives du fondateur et des directeurs successifs du Festival, qui révèlent des trésors. Les « cartons Jean Vilar » sont bourrés des détails maniaques d’un graphomane angoissé que l’écriture de notes multiquotidiennes devait calmer quelque peu. Mais j’aime plus encore les dizaines de mètres linéaires de papiers entassés dans le grenier de la Maison Jean Vilar, correspondant aux éditions des années 1970-2000, cartons bourrés jusqu’à la gueule d’archives disparates, rangés serrés dans des armoires de fer grises qu’on ne peut faire coulisser qu’avec peine. Comme si on entrait dans un univers a priori hostile, piège susceptible de se refermer, de me happer, ou de me recouvrir de poussière, de crasse, celles de cartons jamais ouverts depuis trente ans. Première exploration de cette jungle touffue à la machette : ouvrir chaque carton, chaque boîte, puis le ou la refermer pour toujours neuf fois

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sur dix, après avoir entrevu des livres de comptes, de la correspondance administrative sans enjeu, des factures bien réglées, de la documentation obsolète. Seconde exploration à la pince à épiler au sein des boîtes et cartons précédemment sélectionnés : retirer des centaines de projets proposés mais sans suite, celui d’un Antoine Vitez juvénile par exemple, trouver dans ces centaines de correspondances municipales les missives de rupture ou les tentatives de coup de force, sélectionner dans les milliers de lettres aux artistes invités la proposition naissante du Soulier de satin au jour de l’an 1986, l’échec de Koltès à écrire pour la Cour d’honneur ou le dessin vélocipédique de Valère Novarina adressé à Alain Crombecque, autant de petites trouvailles merveilleuses récupérées lors des trois jours passés ici. C’est un travail fastidieux, parfois pénible, mais l’excitation documentaire qui remonte quelquefois à la surface de ces cartons, venant de la profondeur des archives ordinaires, est une jouissance qui paye au centuple tout cet investissement à la tâche.

25 octobre 2008 Je campe à la bibliothèque de la Cinémathèque depuis presque deux mois. Tous les jours : huit heures de lecture, d’accumulation de livres, de pages, de notes, l’œil à chaque fois en recherche d’un seul nom : « Godard ». Je parcours les mémoires d’acteurs, d’actrices, de producteurs, de cinéastes, avec l’obsession d’y dénicher une mention, une phrase, une page, un chapitre sur Godard. Sans archive évidente, sans ces cartons emplis par la vie d’un artiste qui s’y serait consacré, c’est à moi de reconstituer le puzzle biographique godardien avec mes propres ressources : créer « mes » archives de l’absent et distant Godard. Quelques cartons de lettres, de scénarios, de projets, de découpages, me sont ainsi venus par certains proches, trouvailles augmentant ma collection. Mais l’essentiel provient de ces repérages où les mentions de Godard affleurent, des livres aux articles, des entretiens aux souvenirs, des papiers aux cahiers, et que je métamorphose quasi immé-

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diatement en prises grâce à la photocopieuse de la bibliothèque. Combien de milliers de photocopies ai-je ainsi déjà pu faire afin de constituer mes dossiers ? C’est un double phénomène presque contradictoire. Une prise de butin d’abord, une prédation dans les archives et les livres, que je pratique à grande vitesse, comme un vol avec effraction – la présence d’une photocopieuse favorise et accélère encore cette captation vorace. Ensuite vient l’humilité absolue face à l’archive et à la documentation, qui préside pour moi à leur usage : je ne les domine pas, j’en suis tout simplement dépendant, comme d’un carburant, d’une matière première qui alimente mon récit et mon écriture. C’est l’archive qui me conduit concrètement. L’archive est un butin ; l’archive est un carburant. Tout, dans ma méthode, aussi bien durant le processus de recherche, celui d’élaboration d’un récit que pendant l’écriture elle-même, repose donc sur la succession organisée, planifiée, mise en histoire, des « prises » documentaires. J’écris au fil de cette plume-là, celle qui part des documents photocopiés, classés les uns après les autres dans l’ordre du récit que j’ai choisi. C’est un procédé concret, physique : j’écris mes livres document par document, note par note, ma propre écriture n’étant finalement qu’une forme de lien entre les archives puisées dans la vie des autres.

19 août 2010 Arrivée à l’abbaye d’Ardenne, en lisière de Caen, devenue depuis une décennie la bibliothèque de recherche de l’Imec 2. Début juin, son directeur m’a prévenu : les archives Rohmer sont arrivées, déposées par sa famille cinq mois à peine après la mort du cinéaste en janvier dernier. Plus de 120 boîtes de documents, près de 20 000 pièces, selon la première évaluation donnée par les fils de Rohmer qui ont tout mis dans des cartons. Olivier Corpet est là, au cœur du mois d’août, et, avant tout contact avec l’archive, c’est le potager

2.  Institut Mémoires de l’édition contemporaine.

qu’il tient à faire visiter. Entre roses blanches et rangées de salades, une plaque posée sur le mur du fond, en hommage à Christian Bourgois, qui présida l’Imec : « Il aimait cet endroit où il se promenait souvent. » J’entre ensuite dans un bâtiment moderne, comme une serre de métal posée près de l’abbaye, où tout est sous contrôle, de la température à la consultation, de l’ergonomie des boîtes d’archive à l’étiquetage des documents. Sur deux chariots, une trentaine de boîtes m’attendent. Premier jour de travail sur ce fonds inédit jamais ouvert : début de la recherche, excitation du premier carton (« Cahiers manuscrits 1/2 »), impression d’être écrasé par la masse… Comme pour tout lecteur, comme dans toute bibliothèque du monde, coexistent en moi ces deux sentiments qui font ma vie de chercheur : l’ivresse d’une maîtrise du savoir, ou de sa découverte – dans ce cas, c’est l’existence somme toute encore secrète et inconnue de Maurice Schérer, alias Éric ­Rohmer –, et la faiblesse de mes outils face à la tâche à venir, face à la multitude des documents, des pistes d’interprétation, face à la complexité d’un destin. Sentiments de puissance, de découverte et de fragilité, voici les guides, contradictoires et nécessaires, qui me tiennent par la main lors de mes allers et retours en bibliothèque(s). 


La bibliothèque du géologue : du tiré à part à l’alerte internet automatique

T Christian Beck christian.beck@univ-savoie.fr Ancien élève de l’École normale supérieure de Saint-Cloud, agrégé des sciences de la vie et de la terre et titulaire d’un doctorat de géologie structurale, Christian Beck est actuellement professeur de géologie à l’université de Savoie (PRES GrenobleUniversité). Il contribue régulièrement à des publications de recherche dans des revues scientifiques spécialisées.

émoigner de quarante ans de pratique bibliographique (au sens le plus large) dans une discipline scientifique expérimentale et d’observation (en l’occurrence la géologie) revient, comme pour beaucoup d’autres disciplines, à balayer l’énorme évolution (voire « révolution ») qui sépare les deux étapes extrêmes citées en titre. C’est aussi admettre qu’à partir d’une certaine époque on a diminué, voire cessé totalement ses fréquentations de la familière bibliothèque universitaire (BU), édifice central – au sens propre et au sens figuré – du campus. L’augmentation des résultats disponibles, d’une part, et l’accélération de la diffusion/récupération de ces derniers, d’autre part, caractérisent ces dernières décennies, l’évolution de cette recherche bibliographique étant parallèle et indissociable de celle de la discipline elle-même. Ces tendances auraient pu figurer en bonne place, à titre d’exemple, dans l’ouvrage Accélération récemment publié par le sociologue allemand Hartmut Rosa 1. Revenons sur quelques étapes principales.

Au début des années soixante-dix Passer du statut d’étudiant à celui d’apprenti chercheur, c’est le privilège de découvrir toute une partie inconnue de sa bibliothèque universitaire : passer de l’étage des livres et manuels à celui des revues scientifiques. Pour le champ disciplinaire évoqué ici (les 1.  Hartmut Rosa, Accélération : une critique sociale du temps, Éd. La Découverte, Paris, 2010.

géosciences), les données graphiques (cartes, diagrammes, panoramas explicatifs dessinés avec une grande précision comme l’exemple en page suivante), et photographiques (terrain, cristaux, fossiles, microscopies) sont aussi importantes en volume que les textes ; de ce fait, la consultation des revues imprimées est essentielle. Les photocopies sont alors à faire avec parcimonie et la qualité de reproduction des photos est médiocre. L’on se constitue alors, petit à petit, une précieuse microbibliothèque personnelle faite de tirés à part sortis, eux, des imprimeries. Les premiers que l’on archive sont offerts (souvent dédicacés) par les tuteurs et les autres membres du laboratoire, et chacun se fabrique sa petite carte de visite bilingue spéciale pour solliciter l’envoi de tirés à part auprès des chercheurs étrangers ; l’arrivée d’une grosse enveloppe cartonnée couverte de timbres d’un pays lointain est un événement. L’essentiel des revues est alors édité par des sociétés savantes. Peu ciblées à l’intérieur de notre discipline, ces revues (bulletins) vont se spécialiser et, partant, se multiplier, en liaison avec la création de sociétés spécialisées, ellemême liées aux nouveaux objets de recherche et/ou à des nouvelles techniques analytiques. On peut citer à titre d’exemple les revues internationales Meteorites et Radiocarbon, la seconde étant consacrée exclusivement aux travaux de datation par la méthode du carbone 14 ; on est loin de The Journal of the Geological Society ou du Bulletin de la Société géologique de France avec leur éventail de publications, large à la fois sur le plan méthodologique et sur le plan géographique. Pour com-

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Illustration extraite du mémoire de doctorat de 3e cycle de Bernard Mercier de Lépinay, 1981. © Département de géotectonique de l’université Pierre et Marie Curie et département des sciences de la terre de l’université de Savoie.

paraison, l’éditeur Elsevier propose actuellement, sur son site Sciences Direct, environ 375 titres de revues uniquement dans le domaine des sciences de la terre et des planètes ; on est loin des quelques dizaines de bulletins des sociétés savantes du même domaine dans les années cinquante. Des raisons de tous ordres peuvent être invoquées pour cette « explosion », auxquelles il faut ajouter l’évolution même de notre champ disciplinaire, passé en un demi-siècle du très naturaliste aux confins de la physique et de la chimie.

Printemps 2007 Le bruit court qu’il y a eu de l’eau liquide et des lacs sur la planète Mars. Quoi de plus simple pour chercher des informations sur ces recherches que de connecter son ordinateur portable (par wi-fi dans le hall d’un aéroport !) au site internet de la Nasa 2 et découvrir quasiment en direct les photographies prises par le véhicule télécommandé Opportunity. S’agissant des publications, la démarche est identique : consultation des sites des principaux éditeurs avec des abonnements en ligne, consultation des sites internet des collègues qui mettent à disposition, sur la Toile, leurs articles et mémoires. Durant les congrès et séminaires nationaux ou internationaux, la circulation des clés USB d’un ordinateur portable à un

2.  National Aeronautics and Space Administration.

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autre constitue l’essentiel de la transmission entre collègues. L’influence des moyens informatiques et télématiques se fait sentir également par la publication directement en ligne ; certaines revues ne paraissent plus du tout sous forme imprimée, mais sont exclusivement consultables par voie électronique. Enfin, comme beaucoup de collègues, l’auteur de ces lignes a choisi un petit nombre de revues (les plus proches de ses propres recherches) et demandé à être averti, par un courriel – alerte – signalant la parution d’un nouveau numéro. Entretemps, une autre évolution s’est produite : celle du livre spécialisé. Entièrement rédigé par un auteur, ou un petit nombre d’auteurs, il a, dans un premier temps, fait place à des ouvrages regroupant, sous un chapeau commun, des contributions de différents auteurs (les readings). Puis cette démarche a été relayée (ce qui constitue la tendance actuelle) par la réalisation de special issues par beaucoup de revues. Ces numéros spéciaux, un peu plus consistants que les bulletins habituels, font pour la plupart suite à un congrès spécialisé sur un thème précis. Imprimés, et parfois acquis indépendamment d’un abonnement à la revue impliquée, ils sont en bonne place sur les étagères et constituent une première approche bibliographique appréciable pour les jeunes stagiaires et doctorants débutants. Si l’on regarde la situation actuelle du service commun de la documentation (SCD) de l’université de taille moyenne où exerce l’auteur de ces lignes, elle reflète le compromis, diffi-

cile, entre l’imprimé et l’électronique (données stockées localement et possibilités d’accès à la Toile). S’agissant de la recherche, le choix a été fait d’investir une part importante du budget dans l’accès en ligne de grandes sociétés d’édition ; ces décisions sont parfois douloureuses car elles concernent plus le domaine des sciences et techniques que les domaines arts-lettres-langues et sciences humaines. En parallèle, et indépendamment de notre SCD, le CNRS 3, auquel sont rattachées nos unités mixtes de recherche (UMR), finance l’accès en ligne (Biblioplanet, Inist, notamment) à d’autres regroupements de revues (soient indépendantes issues de sociétés scientifiques, soient produites par des compagnies privées d’édition autres que les majors). Également pour les aspects « recherche », s’ajoute, dans notre champ disciplinaire, l’accès aux sites de grands organismes d’exploration/recherche tels que la Nasa ou ceux de services d’observation/prévision tels que la National Oceanographic and Atmospheric Administration. Citons, proche de nous, l’Ifremer 4 et le réseau Sismalp 5 de surveillance sismologique. Pour ces aspects, le rôle de notre SCD peut être un référencement organisé de tous ces sites (catalogue d’URL). Ces différents organismes mettent souvent à disposition des documents pédagogiques, voire de véritables cours en ligne. Concernant l’aspect « enseignement » s’ajoutent de nombreux sites qui lui sont uniquement et directement dédiés. Citons, dans notre domaine, « Planète Terre 6 », réalisé par l’ENS de Lyon. En matière d’enseignement, les attentes de l’enseignant-chercheur vis-à-vis du SCD se sont rapprochées de celles de l’étudiant : dépôt ou téléchargement de cours et de documents de synthèse (niveau licence ou master, grand public), aide à une recherche en ligne ciblée pour éviter les pièges d’une interrogation tous azimuts. Peut-être une évolution vers une plus forte interactivité entre l’enseignant et l’apprenant ?  Octobre 2010

3.  Centre national de la recherche scientifique. 4.  Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer. 5.  Réseau sismologique des Alpes. 6.  www.planet-terre.ens-lyon.fr


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Variations sur le lecteur de bibliothèque Histoire naturelle

William Marx Université Paris Ouest Nanterre La Défense william.marx@u-paris10.fr William Marx est professeur de littérature comparée à l’université Paris Ouest Nanterre La Défense (Paris 10), membre de l’Institut universitaire de France et, depuis 2007, membre élu du conseil d’administration de la Bibliothèque nationale de France en tant que représentant des lecteurs. Il a publié de nombreux ouvrages sur la littérature, dont L’Adieu à la littérature en 2005 et Vie du lettré en 2009 (aux Éditions de Minuit) qui a obtenu le prix Montyon de l’Académie française en 2010.

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Les bibliothèques ne contiennent pas seulement des livres : dans l’écosystème à quoi on les peut légitimement comparer, pour parler un langage à la mode (ne reculons devant rien, pas même devant les diktats de l’air du temps, pour défendre ces lieux profondément intempestifs), elles hébergent aussi des lecteurs, qui sont leurs hôtes naturels, venus dévorer ces mêmes livres qu’elles enclosent. Hôtes et non point parasites, comme l’ont cru pendant longtemps, derrière la vitre de leur humeur grincheuse, certains préposés à la conservation des précieuses collections. L’écosystème de la bibliothèque, à la différence des univers biologiques, a en effet ceci de remarquable qu’un livre lu et consommé n’est pas perdu pour le lecteur suivant. Bien au contraire : plus un ouvrage est lu, plus il gagne de chances d’être relu, car un autre lecteur viendra vérifier ce que le précédent a cru comprendre du livre et en a écrit, au fin fond d’une note perdue au bas d’une page. Au bout d’un certain temps, plus ou moins long (cela se mesure parfois en siècles), une lecture a vocation à en susciter une deuxième, puis une troisième, et ainsi de suite. Une fois ouvert, un volume court le risque de ne se refermer jamais, nourriture perpétuelle, corne d’abondance offerte à l’intelligence et à la sensibilité – ou à la simple curiosité. Ici, consommation égale résurrection. Les bibliothèques contiennent donc des lecteurs, qui en ont fait leur lieu de vie et s’y attachent comme une huître perlière dont la perle serait un livre en gestation. Ouvrez un livre : vous verrez un lecteur penché par-dessus. Ouvrez un lecteur : vous verrez un autre livre

– en puissance, celui-là. Un livre produit un lecteur, qui produit un livre, qui produit un autre lecteur, etc. Tels sont les cycles de poupées russes selon lesquels s’organisent l’existence et la survie d’une bibliothèque. Prenons garde d’en rompre la continuité et de bouleverser un écosystème si fragile.

Ode Les bibliothèques organisent l’espace et le temps de leurs lecteurs. La carte du monde en est pour moi parsemée, petits drapeaux d’un noir d’encre plantés çà et là sur la surface du globe comme autant de lieux de recueillement, de savoir, de travail ouverts à la fuite, refuges du voyageur harassé – mes vraies maisons. La carte de ma vie n’est guère différente, jalonnée d’étapes diversement décisives en des bibliothèques d’une infinie variété, de l’établissement de quartier à la grande et vénérable institution : Bibliothèque de jeunesse du quartier Sainte-Anne, à Marseille, où je passais d’entières après-midis en compagnie des fées, des tritons et des sorcières, Bibliothèque municipale de la même ville, perdue derrière la gare Saint-Charles, abri des mercredis de bachotage, Bibliothèque de l’École normale supérieure, où grec et latin voudraient bien occuper autant de place que les littératures modernes, Bibliothèque de la Sorbonne, aux collections immenses préservées des regards par des cerbères redoutables et un système désuet de bulletins, Bibliothèque Sainte-Geneviève, aux trésors ignorés des potaches simplement venus travailler leurs récitations,


Variations sur le lecteur de bibliothèque :

Le rat de bibliothèque, par Carl Spitzweg (1808 – 1885), peinture (huile sur toile) exposée au musée Georg Schäfer de Schweinfurt (Allemagne). © The Yorck Project: 10.000 Meisterwerke der Malerei. DVD-ROM, 2002. Distribué par DIRECTMEDIA Publishing GmbH

Bibliothèque de l’université Brown, à Providence, où, comme sur tous les campus américains, l’on dort le jour et veille la nuit, Bibliothèque de l’université Fordham, à New York, qui se cherche au milieu des voyous une âme néogo­ thique, Bibliothèque publique de New York, qui propose à tous si libéralement ses merveilles, sans acception de personne, Bibliothèque du Lycée naval, à Brest, offrant aux marins en herbe aventures de corsaires et périples à ­foison, Salle Labrouste de la Bibliothèque nationale, si pleine alors, si vide à présent : mode et paillettes sont enfin parvenues à remplacer tes livres, Salle des manuscrits, et son jeu alambiqué de plaques vertes, orange et bleues, Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, où flânent au milieu de leurs objets fétiches les fantômes des écrivains, Bibliothèque de la rue Mouffetard, où tant de romans oubliés, encombrant les rayons dans l’attente de leur lecteur, exhibent la vanité du genre, Bibliothèque de l’université de Kyoto, si précieuse pour l’historien avec son classement de livres par ordre d’arrivée, repos ultime des collections de mes prédécesseurs, Bibliothèque nationale de France, caprice du souverain, triomphe de l’utopie, rêve éveillé, cauchemar des jambes, Bibliothèque du Congrès, à Washington, monumentale, somptueuse et déserte, British Library de Londres, le plus laid bâtiment du monde, informe et sans prétention, et pourtant si commode, Bibliothèque de Harvard, communiquant généreusement ses fonds à ses correspondants lointains, Bibliothèque universitaire de Nanterre, forteresse des années 1970, Bibliothèque d’All Souls, splendidement lumineuse dans la nuit d’Oxford, Bibliothèque municipale de Bergame, où Le Tasse s’enivre de l’air d’une des plus belles places d’Italie,

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Vous voilà toutes revenues à ma mémoire, dans l’odeur des vieux papiers et le dédale de vos rayonnages. À vous toutes, salut ! Vous êtes encore là, parmi nous, mais l’inquiétude me ronge : Combien d’entre vous perdront leur nom pour devenir de clinquantes médiathèques, des centres culturels, des espaces d’exposition ?

Pamphlet Il semble souvent que le livre ne suffise plus à justifier l’existence d’une bibliothèque. Il faut à celle-ci, pour préserver son avenir, diversifier ses activités, devenir un espace d’animation culturelle, proposer des expositions, des spectacles, accueillir des manifestations de toute sorte, s’ouvrir au plus large public et à la jeunesse en particulier. Comment s’opposer à un tel programme, et pourquoi même le ferait-on ? Voudrait-on restreindre l’accès de ces lieux à des privilégiés de l’éducation et de la culture ? Serait-ce cela, la démocratie ? Si les expositions de manuscrits n’attirent plus personne, montrons de la bande dessinée, affichons des photographies de vedettes, projetons des films à grand spectacle, diffusons des chansons, parlons de tout sauf de ce qui, précisément, est au cœur de la bibliothèque : le livre. Dans la politique actuelle de ces institutions, le livre n’est plus seulement l’oublié : il est l’ennemi – ou presque. Le conservateur le sait bien : organiser sa politique autour du papier imprimé serait la grande erreur, la faute fatale. S’il veut plaire au pouvoir, il lui faut du chiffre ; il doit produire des statistiques convaincantes. Les autorités veulent du retour sur investissement : il faut attirer du monde – moins de lecteurs que d’électeurs, puisque le livre est le grand épouvantail des foules. Exit l’épouvantail, donc. Désherbons dans les grandes largeurs. ­Transformons les salles de lecture en espaces de détente et de relaxation. Mettons des écrans partout, avec de gros casques bien rembourrés. Enlevons les tables et les chaises. Installons des sofas et des poufs. Offrons boissons et friandises.

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Il fut un temps où l’idéal d’une librairie était de se présenter comme une bibliothèque. Maintenant, l’idéal d’une bibliothèque, c’est la grande surface culturelle et le cinéma multiplexe. Le divertissement (entertainment) triomphe enfin de la haute culture.

Anecdote Il est d’autant plus difficile de résister à cette élimination progressive des lecteurs que le mouvement ne vient pas des philistins à proprement parler, mais de gens merveilleusement intentionnés à l’égard des bibliothèques. Méfiez-vous toujours de ceux qui vous veulent du bien ! Deux anecdotes à ce sujet, liées à mes fonctions de représentant des lecteurs au conseil d’administration de la Bibliothèque nationale de France. Un jour, un reponsable de la BnF s’étonne auprès de moi que si peu de lecteurs viennent visiter les expositions organisées dans les murs mêmes de la bibliothèque, alors qu’ils peuvent y accéder gratuitement sans aucune restriction. J’admets que c’est bien dommage, étant donné la valeur des expositions de la BnF, mais j’éprouve le plus grand mal à faire comprendre les raisons de ce désintérêt apparent. Si mes confrères lecteurs ne vont pas aux expositions, ce n’est pas qu’ils les dédaignent. S’ils avaient le temps, ils iraient les visiter, et plutôt deux fois qu’une. Le problème, c’est qu’ils ne l’ont pas : ils ne vont pas à la bibliothèque pour s’amuser et se divertir, mais pour lire et travailler, et ils consacrent à cette activité en elle-même assez légitime tout le temps qu’ils peuvent lui consacrer, pas une minute de moins. Aussi, quand ils quittent les salles de lecture, n’ont-ils tout simplement pas la possibilité de passer dans les salles d’exposition, au grand dam de la direction de la BnF : il leur faut à présent courir à d’autres obligations. Être un lecteur – et un lecteur lettré, dans une bibliothèque de recherche – est une activité à temps plein, une vocation sans garde-fous, une profession à part entière : les universitaires vont le matin à la bibliothèque comme les scientifiques à leur laboratoire, ni plus ni moins, animés autant

par le sens du devoir à accomplir que par l’excitation du travail de la journée et des découvertes qui les attendent peut-être. Le plus étonnant, dans cette histoire, est qu’il soit si difficile de faire comprendre aux responsables d’une bibliothèque que lire des livres est une occupation suffisante pour ­justifier l’existence de leur établissement.

Autre anecdote Seconde anecdote. On engage de grands travaux sur le site de la rue de Richelieu 1. C’est une excellente nouvelle puisque, depuis l’ouverture du site François-Mitterrand, les bâtiments historiques de la BnF étaient tombés en quasi-déshérence. Au cœur de la capitale, avec ses filets de protection chargés de prévenir la chute des pierres, Richelieu faisait tache : il était temps de s’en occuper. Je m’en félicite, bien entendu. Mais j’apprends par la même occasion que ces travaux sont censés ouvrir plus largement les collections spécialisées au grand public et à la jeunesse. L’un des plus beaux endroits du bâtiment, la salle Ovale, devrait même être réservé à cet usage et transformé en salle pédagogique. Tant mieux. Mais je m’interroge : n’y aurait-il pas d’autres manières d’utiliser cette salle, plus en conformité avec les missions premières de l’établissement, à savoir la conservation de documents spécialisés et la recherche ? On me répond que l’ouverture de la bibliothèque à un large public est en démocratie une nécessité. Comment en disconvenir ? Pourtant, j’aurais tendance à formuler la chose un peu autrement : ce qui en démocratie est une nécessité, ce n’est pas que la bibliothèque soit ouverte à un large public, mais qu’elle1.  L’auteur fait ici allusion au grand chantier de rénovation du quadrilatère Richelieu engagé sous la direction de l’architecte Bruno Gaudin en 2010, et dont la fin est prévue pour 2017. À terme, le quadrilatère rénové abritera également les bibliothèques de l’Institut national d’histoire de l’art (INHA) et de l’École nationale des Chartes. Voir sur le site de la BnF : www.bnf.fr/fr/la_bnf/ renovation_richelieu/a.pourquoi_renovation_ Richelieu.html


Variations sur le lecteur de bibliothèque :

même soit d’utilité publique. Et cette utilité publique emprunte bien des voies, apparemment détournées et cependant bien réelles : la conservation des documents permet la recherche, qui elle-même permet une meilleure compréhension de la signification et de l’importance de ce patrimoine, et ce sont les résultats de cette recherche qui, plus ou moins directement et au bout d’un temps plus ou moins long, se diffusent dans le public par l’enseignement, par les médias, par les livres eux-mêmes, c’est-à-dire par d’autres bibliothèques, et offrent à la nation, voire à l’humanité entière, les moyens de se connaître mieux en prenant plus claire conscience d’elle-même, de ce qu’elle a été, de ce qu’elle est et de ce qu’elle pourrait être. Voilà la véritable utilité publique et démocratique d’une bibliothèque de recherche. Maintenant, cela n’interdit pas d’organiser dans cette bibliothèque des actions pédagogiques destinées à un public plus large que celui des chercheurs et, en particulier, à la jeunesse. Bien au contraire. Mais il n’empêche que cette mission-là sera toujours seconde par rapport à celle qui fonde l’existence même de l’institution. Il faut donc s’assurer au préalable que l’ajout de cette nouvelle mission ne nuira pas à celles qui préexistent, dans un monde où, nous le savons chaque jour un peu mieux, hélas, les moyens financiers, matériels et humains alloués à un établissement, fût-il le plus prestigieux, sont limités. C’est là tout l’enjeu de l’attribution de la salle Ovale à de telles activités pédagogiques.

Science politique Plus fondamentalement encore, on peut se demander si, derrière cette multiplication des missions de la BnF, il n’y a pas un message caché : aujourd’hui, la recherche ne serait plus un enjeu démocratique suffisant pour justifier la dépense publique. Si l’État investit dans la rénovation d’un établissement de ce genre, ce ne saurait être au bénéfice des seuls chercheurs. Les effets des travaux doivent être visibles largement, et tant pis si les enjeux à courte échéance empiètent sur ceux de plus long terme.

Encore une fois, faut-il le préciser, mes interrogations visent moins à mettre en cause tel ou tel projet particulier qu’à pointer un risque général de dérive dans la gestion des bibliothèques. Il ne faudrait pas non plus jeter sur l’histoire de ces institutions un regard trop angélique : depuis ­qu’elles existent, les grandes bibliothèques ont toujours été des lieux marqués par l’idéologie et la politique. Célébration de l’évergète à Alexandrie et à Pergame, affirmation du pouvoir républicain ou impérial à Rome, de la toutepuissance de la religion dans l’Europe médiévale, de l’autorité royale en France, une bibliothèque n’est jamais neutre : elle sert des intérêts à court terme. Et l’on peut se féliciter finalement que ces lieux de savoir comptent encore pour le politique. Il importe toutefois de rappeler sans cesse les principes fondamentaux de ces institutions. Que l’on veuille faire de ces espaces voués à la recherche et à la science des lieux de vie : fort bien. Mais encore ne faut-il pas inverser les priorités : les savants et les chercheurs sont les premiers à faire vivre une bibliothèque ; celle-ci devient naturellement un lieu de vie quand elle est fréquentée par une communauté de lecteurs qui y est accueillie dans de bonnes conditions. Le livre crée par lui-même une animation suffisante. Mais aujourd’hui on a parfois l’impression que les responsables font passer le lieu de vie avant le lieu du livre. Fausses craintes ? Espérons-le. On notera néanmoins qu’une telle évolution est déjà bien avancée dans les musées, par quoi le mouvement a commencé depuis longtemps. Plutôt que d’y exposer le plus intégralement possible les collections permanentes, on y organise des coups médiatiques, sous la forme d’événements ponctuels pimentés de mises en scène à grand spectacle : tout musée se gère maintenant comme une agence de communication, devenu la simple antichambre de sa boutique et de son café-restaurant. Si l’on souhaite éviter ce même sort aux bibliothèques, la vigilance s’impose.

Post-scriptum J’ai parlé jusqu’à maintenant du lecteur de bibliothèque. Or, relisant le courrier qui me demandait le présent texte, je m’aperçois que la novlangue bibliothéconomique ne connaît plus de lecteurs, mais des usagers. Je m’interroge : aurai-je, moi aussi, à me « délectoriser » ?  Octobre 2010

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El último lector

D Gilles Heuré gillesheure@orange.fr Grand reporter à Télérama, Gilles Heuré a publié aux éditions de La Découverte sa thèse sur Gustave Hervé en 1995 (Gustave Hervé, itinéraire d’un provocateur) et un livre d’entretiens avec Alain Corbin en 2000 (Historien du sensible). Il a aussi publié aux éditions Viviane Hamy un livre sur Léon Werth, L’insoumis, Léon Werth 1878-1955 (2006), et un roman, L’homme de cinq heures (2009). Enfin, il a assuré en 2010 l’édition des romans de Joseph Kessel chez Gallimard.

ans le très beau roman de l’auteur mexicain David Toscana, intitulé El último lector *, le personnage principal est un bibliothécaire. Il vit et travaille dans le petit village d’Icamole, frappé par la sécheresse et perdu au nord du pays. Un fait divers tragique survient : la mort d’une petite fille. Mais la véritable énigme est le bibliothécaire, Lucio, qui poursuit inlassablement sa mission. Il entend tout sur la littérature et les livres. Le jour de l’inauguration de la bibliothèque, les villageois ne manifestent aucun intérêt pour ce lieu étrange qui prétend les accueillir : « les romans ne racontent que des choses qui n’existent pas, des mensonges » dit un homme. Lucio s’en défend, mais l’homme lui rétorque : « Si j’approche ma main du feu et que je me brûle, je me brûle. Si je prends un coup de couteau, je saigne. Si je bois de la tequila, je me soûle, mais un livre, ça ne fait rien, à moins qu’on me le jette à la figure ! » Rien n’entamera pourtant la détermination de notre bibliothécaire : ni la suppression des subventions gouvernementales, ni la faible, très faible fréquentation de son domaine qui devient, par la force des choses, privé. Son village souffre du manque d’eau, mais lui persiste à clamer que « les livres sont d’autant plus indispensables là où personne ne lit ». C’est un roman : admettons donc que c’est un mensonge et que les livres ne sont pas indispensables, que les bibliothèques doivent fermer quand de moins en moins de monde les fréquente. Mais le livre de David Toscana contient une autre histoire. Le bibliothécaire Lucio ne sort quasiment plus de son établissement, persuadé que toutes les réponses aux questions qui peuvent agiter les habitants du vil1

*  David Toscana, El último lector, traduit de l’espagnol (Mexique) par François-Michel Durazzo, éditions Zulma, 2009. (Illustration de couverture ci-contre. Merci aux éditions Zulma.)

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lage se trouvent dans les livres. Il lui suffit, pense-t-il, de chercher dans les histoires, de comprendre pourquoi et comment les milliers de personnages qui dorment dans les livres de sa bibliothèque publique ou privée aiment, tuent, se mentent, se rencontrent, s’observent. Donc de passer sa vie à lire sans s’occuper de ce qui est ailleurs que dans les livres. On pourra penser que cette dernière manie vaut pour les bibliothèques personnelles, celle de Proust qui regarde avec nostalgie ses livres d’enfant, celle de Hermann Hesse dont la couverture du livre La bibliothèque universelle, publié par José Corti, représente l’auteur allemand en costume, debout, lisant un livre, accoudé à un des rayons de sa bibliothèque. Mais ce serait occulter le passage, le vrai passage qui consiste à pénétrer dans un lieu public, la bibliothèque, pour y chercher ce que l’on est sûr de trouver ou y trouver ce que l’on ne cherchait pas.

La bibliothèque comme refuge ? La bibliothèque comme refuge ? Plus encore. Un immense amoureux des livres, Walter Benjamin, voyageur curieux puis émigré itinérant pourchassé par l’avancée des troupes nazies dans toute l’Europe, trouva dans les années trente quelques heures de bonheur à la Bibliothèque nationale de la rue Richelieu. Il y passait ses journées, lisant, écrivant, entouré des millions de livres, lui qui n’a jamais pu transporter sa propre bibliothèque. Mais cherchons la difficulté : point de BnF, point de grandes bibliothèques, et optons pour un petit établissement municipal. Retour à la case départ en somme avec, au dos de la carte de ce jeu de l’oie imaginaire, cet avertissement : « Vous êtes dans une ville inconnue, vous êtes dans la bibliothèque municipale. » L’aventure m’est arrivée


El último lector :

un été, il y deux ans. J’étais aux Açores, dans l’île principale de l’archipel, São Miguel, et dans sa capitale, Ponta Delgada. Dans cette ville au taux d’humidité battant tous les records, et dont les maisons colorées évoquent une architecture tropicale, j’ai cherché la bibliothèque municipale. Je la voulais vieille, presque abandonnée, masure proche de l’écroulement, hérissée de plantes grimpantes et recluse au fond d’une rue en hauteur. Je m’imaginais des murs blancs, des étagères rongées d’humidité et même, pourquoi pas, je me voyais enjambant quelques lé-

zards endormis au soleil, intrigués par un visiteur inattendu. C’était un rêve, presque une image de roman, donc un mensonge. La bibliothèque était en réalité ultramoderne, pimpante voisine d’une vieille église baroque. En longeant un grand couloir puis en gravissant un escalier, on accédait à la salle de lecture. Dans une vitrine, trônaient quelques exemplaires originaux de la revue Orfeu, de Pessoa. Dans la salle, où travaillaient quelques étudiants, j’ai longé les rayonnages, sans quête précise. C’est dans cette errance que l’esprit vagabonde avec plus de liberté.

Je ne me suis pas occupé du classement : peu importe, puisque je suis le visiteur sans but précis. Mes yeux passaient de Minhas Memórias de Salazar, par Marcelo Caetano (sûrement un grand moment d’hagiographie démocratique) à Hegel : Estética aux éditions Guimarães Editores – Lisboa. Mais je tombais aussi, dans le rayon Filosofia, sur Léon Robin : La pensée grecque et les origines de l’esprit scientifique, collection « Évolution de l’humanité », Albin Michel. Mieux encore : Maurice Block, Dictionnaire général de la politique, tome II, Paris, O. Lorenz, libraire-éditeur, 1874. Avec cette cote : SL 32 (038) B 61 d. Je me suis demandé comment diable ce livre avait pu atterrir dans cette bibliothèque perdue au milieu de l’Atlantique. Mais il n’y a pas de hasard : dans cette île où les grands navigateurs avaient fait escale, il était normal qu’en ouvrant le gros volume, je tombe sur un article de Jacques de Boisjoslin sur la Renaissance. La reliure en cuir noir semblait narguer le temps et adresser un défi à un livre situé plus loin qui traitait du World’s Mass Media. Nous y voilà ! Un quotidien, en libre accès lui aussi, contenait un article sur les nouvelles technologies et je songeais à ces livres que les Japonais lisent sur leur téléphone portable. L’article de ce Jacques de Boisjoslin ne serait certainement pas lisible sur un petit écran. Qu’y ferait-il d’ailleurs, lui cet ancêtre « publiciste », comme on disait à l’époque ? Et comment la Renaissance parviendrait-elle à se glisser entre les cristaux liquides, sauf à admettre que les grands navigateurs du xve siècle auraient su trouver le passage reliant leur époque à la nôtre ?

Les nomenclatures énigmatiques Dans cette histoire, le hasard n’a pas sa place car, bien qu’en vacances, je devais justement me documenter sur la Renaissance. Par un acte dont je laisse aux spécialistes le soin de définir s’il a été commandé par un quelconque cheminement inconscient, j’ai donc dû chercher, presque à mon insu, un ouvrage sur cette période que je trouvais finalement, bien

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que ne le cherchant pas réellement, et en ­français de surcroît. La bibliothèque municipale de Ponta Delgada me rappelait donc ce grand principe : malgré les cotes mystérieuses, les nomenclatures énigmatiques, les chiffres de monsieur Melvil Dewey, on vient dans une bibliothèque pour trouver ce qu’on ne cherche pas mais qu’on sait répondre à un désir. Règle de vie, règle de lecture, règle de l’otium dont pouvaient jouir les hommes du xixe siècle. Et de penser à Jean Jaurès qui, chaque jour, arpentait la bibliothèque de l’Assemblée nationale, pendant une heure, maraudant dans les rayons et prenant un livre au hasard, sans doute pour oublier les répliques de Maurice Barrès qu’il avait affronté quelques minutes auparavant. Gérard Genette écrit dans Bardabrac : « Je mis jadis plus d’un an à trouver l’entrée de la bibliothèque de la rue d’Ulm, et plusieurs heures la sortie de celle de la Sorbonne, plus labyrinthique que de raison. Depuis, je rêve parfois que je marche dans une rue de Paris dont les façades haussmanniennes se transforment peu à peu en rayons de livres superposés et alignés à l’infini, chaque étage devenant un rayon, chaque fenêtre un dos de livre. Je cherche une adresse, et ne trouve qu’une cote – celle, vide, d’un ouvrage manquant à sa place, et je me réveille en sursaut devant son “fantôme”. Ce cauchemar est injuste, car le plaisir propre à la bibliothèque est précisément d’y trouver ce qu’on n’y cherchait pas, et vice versa. »

Le lieu du plaisir gratuit Ainsi, la bibliothèque publique serait bien, aussi, le lieu du plaisir gratuit, dégagé de toute forme d’injonction, exonéré de toute obligation, lieu de l’affranchissement : y venir pour lire ce qu’on y cherche mais également y flâner pour fouiller, tomber sur un livre d’aventures, une bande dessinée, un vieux Jules Verne, un récent Jean Rouaud, un éternel Melville, un Gracq au balcon, un inattendu Graham Greene, un surprenant Larousse ménager illustré, et pourquoi pas un livre d’heures aux somptueuses enluminures de Jean Fouquet (ne devrait-il pas être en réserve ?), cet artiste dont parle Marcel Proust qui lui-même avait quel-

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que difficulté à se familiariser avec le « téléphonage » et qui n’aurait donc pas lu sur un téléphone portable. L’œil aviserait-il un dictionnaire des synonymes du xixe siècle ? Retenons cette hypothèse. À l’entrée no 728 d’une édition de 1823 (Garnery, librairie, rue du Pot-de-fer, no 14), correspondant à « Littérature, érudition, savoir, science, doctrine », on lit : « La littérature fait les gens lettrés ; l’érudition fait les gens de lettres ; le savoir fait les doctes ; la science fait les savants ; la doctrine fait les gens instruits. » L’entrée no 729, correspondant à « livre », n’évoque que la monnaie, stipulant que « livre » et « franc » ne sont plus « aujourd’hui synonymes ». Imaginons des lecteurs tombant sur la définition proposée par l’entrée no 728 : un jeune étudiant haussant alors les épaules devant de telles formulations bien académiques, une retraitée (les femmes lisent plus que les hommes) s’amusant de telles inepties, elle qui n’a pas de diplômes mais qui est bien plus instruite que certains diplômés. L’étudiant se demandera si l’érudition peut aider à séduire les filles, la retraitée s’interrogera sur cet étudiant qui lit en face d’elle et qui hausse les épaules. Car nos deux exemples fréquentent la bibliothèque municipale, ils ont leur carte, leurs habitudes, et n’omettent pas de lever les yeux sur leur vis-à-vis puisque « les gens instruits » ne doivent pas considérer que la lecture évacue la vraie vie. Insidieusement – nos deux exemples en sont les heureuses victimes – les tables et les rayonnages projettent un univers, exhalent un parfum de papier, celui friable des années quarante ou celui, glacé, d’aujourd’hui. Rien n’interdit de penser que la lumière des quelques écrans vienne compléter celle des lampes. Nos deux lecteurs se sentent tour à tour exaltés, enfouis, un peu abrutis même si la lecture dure trop longtemps. Ils sortiront de la bibliothèque, municipale, intercommunale ou médiathèque avec un sentiment de liberté dont ils comprendront qu’il leur a été conféré par ces moments passés dans cet espace préservé. Ont-ils lu des mensonges parce qu’ils ont lu des romans ? Croient-ils que toute réponse est dans les livres comme le pensait le bibliothécaire mexicain, personnage de roman, donc personnage fictif ?

Songent-ils aux baleines des Açores en lisant Tabucchi, au débat sur les retraites auquel a participé Jean Jaurès en 1910, au suicide de Walter Benjamin en 1940 à Port-Bou ? Parions qu’ils ont échappé à ce « monstre délicat », celui qui hante les vies quotidiennes, cet « Ennui » dont parle Baudelaire dans ces Fleurs du mal que je lis et dont l’étiquette à moitié effacée sur le dos laisse apparaître le chiffre, incomplet, « 08 ». Je n’ose imaginer que mon arrièregrand-père, bibliothécaire lui-même à Sens, ait oublié de le rendre après emprunt…  Septembre 2010


La bibliothèque de Babel existe, je l’ai visitée

U Stéphanie Benson stephb124@sfr.fr Stéphanie Benson a publié son premier roman, Une chauve-souris dans le grenier, en 1995 aux éditions l’Atalante. Elle a publié depuis de nombreux romans, mais aussi des nouvelles noires, fantastiques ou de science-fiction pour des anthologies, des quotidiens et des magazines, de la poésie pour accompagner le travail de deux photographes, ainsi que des pièces de théâtre, dont des pièces radiophoniques pour France Inter et France Culture.

n écrivain, nul ne s’en étonnera, passe beaucoup de temps à la bibliothèque. J’écris ici « à la bibliothèque » et non pas « dans des bibliothèques » en pensant, bien sûr, à celle de Borgès, tout en voulant la dépasser, car l’argument de cet article sera d’opposer le systématique (j’aurais pu écrire l’obsessionnel) au divers, le modèle à l’infini des variations, l’unique au multiple qui devient la somme de ses variations et ainsi unique et multiple en même temps. Suis-je claire ? Sans doute pas. À la suite de Borgès (mais loin de son systématisme) je postule la bibliothèque conçue comme le monde ; somme de tous les mondes possibles. Le monde ici, tangible, « notre » terre, « notre » univers, « notre » système solaire (l’ordre de grandeur n’est peutêtre pas ici respecté, tant mieux, cela nourrit d’autant plus mon argument) et les autres, ceux qu’on ne peut ni voir ni mesurer, issus de notre imagination humaine. Ainsi la bibliothèque que je fréquente est morcelée, éclatée dans le temps et dans l’espace, réunie uniquement dans mon esprit comme somme totale de tous ces lieux divers qui font partie de mon identité de lecteur et, plus récemment, d’écrivain. Il y a les bibliothèques de mon enfance, tout d’abord, celle que l’on fréquentait tous les samedis matin, après les courses en ville, celle dans laquelle j’ai eu droit à la reconnaissance des années qui passaient en gagnant accès, dès mes 12 ans, aux salles jusqu’alors interdites des livres pour adultes. Finis les abrégés, les compactés, les Dickens sans les passages descriptifs et allusions sexuelles. C’est d’abord la bibliothèque qui a reconnu à mon esprit en devenir le droit au monde des grands, aux vocabulaires insoupçonnés et interrogations philosophiques (et est-ce vraiment un hasard que ce

soit à la même époque que je rejette la religion, l’histoire du Dieu créateur ?) ouvrant sur tant d’autres mondes encore. En parallèle à cette bibliothèque municipale, il y a celle de mes parents, mélange de passages obligatoires et de miroirs dans lesquels je vois reflétés ceux qui m’ont mise au monde et aux livres. Puis celle de ma tante, comme dans les films, panneaux de bois et fauteuils de cuir y compris. Celle du collège, havre de paix dans ce monde éducationnel et chaotique où l’on peut s’extraire, le temps d’une pause déjeuner, de la réalité, pour voyager sous la mer, au centre de la terre, dans des galaxies lointaines et la terre du milieu. Puis arrivent les premières bibliothèques universitaires, sommes de savoir, lieux de travail où s’accumulent sur les opulentes tables les cailloux du Petit Poucet de nos chemins de re­ cherche. Puis les bibliothèques associatives, petites et nombrilistes, dans lesquelles on fait le tour du petit monde lisible en quelques mois (pour se rabattre vite sur les coffres ouverts des bouquinistes des marchés où l’échange de livres s’opère avec échange d’argent, où l’on peut soudain décider de garder ou de rendre contre remboursement la précieuse porte vers l’ailleurs), et dans lesquelles nos suggestions d’achats sont systématiquement ignorées. Les premières pièces de ma bibliothèque de Babel personnelle sont des salles de lecture (l’université exceptée, mais si peu), où l’on s’attarde ou pas, où l’on butine, goûtant brièvement au plaisir plus riche à venir. Mais la bibliothèque n’a pas donné toutes ses possibilités, et mon passage de l’autre côté du miroir de l’écriture dévoile soudain un monde jusqu’alors inimaginé, une superposition de bibliothèques et de livres : l’existant et le possible.

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S’asseoir sur la frontière

Une nation de lecteurs ?

Écrire dans une bibliothèque, c’est s’asseoir sur la frontière. Derrière, le monde connu, accessible, abordable. Devant, l’inconnu. On a beau avoir fait un plan, on ne sait pas ce que le texte va devenir. Au hasard d’un titre aperçu, derrière, dans un rayon, tout peut bousculer. On sort le livre, l’ouvre, lit quelques lignes, et le livre en devenir, devant, est transformé à jamais. C’est là que se situe la bibliothèque de Babel, entre l’existant et le possible, entre la superposition des bibliothèques de la réalité et l’incommensurable possible du livre en cours qui, une fois complété, viendra rejoindre ses collègues, prendra sa place de l’autre côté de la frontière. La bibliothèque de Babel, c’est tout simplement le monde de la littérature. Celle du passé, couchée déjà sur manuscrit ou imprimée sur papier, numérisée pour internet, téléchargeable ou consultable sur écran, et celle à venir qui, pour l’heure, attend de l’autre côté de la frontière sous forme de projet, d’idée, de désir dans l’esprit de celui qui s’attellera un jour à trouver les mots. Ce sont les mots qui traversent la frontière entre possible et réalité, qui s’attachent à la feuille ou au document informatique, qui s’imposent, majestueusement ou timidement, au modeste écrivant. C’est sans doute pour cela surtout – même si je n’y pense que maintenant – que j’aime animer des ateliers d’écriture en bibliothèque, sentir le bourdonnement des mots possibles entourer le groupe pour se poser sur telle ou telle feuille, tel ou tel écran, transiter par l’imagination de tel ou telle participant(e). Oui, la bibliothèque de Babel existe, non pas uniquement hexagonale (mais c’est un possible comme un autre), avec ou sans puits d’aération et balustrades basses. Les étagères peuvent être au nombre de vingt ou plus ou moins, de cinq par côté ou pas, peu importe. Ce qui importe, c’est que la bibliothèque n’est pas seulement là pour figurer l’infini, elle est l’infini, elle est l’infini de la littérature, et nous sommes tous, ainsi, infinis avec elle.  Octobre 2010

Marie-Françoise Cachin

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La lecture en Angleterre (1815-1945) Collection Papiers 272 pages. Format 15 x 23 cm. ISBN 978-2-910227-79-1.  35 € Cet ouvrage est le premier rédigé en français sur l’histoire contemporaine de la lecture en Gran­ de-Bretagne. L’étude présentée ici comble donc un manque en faisant apparaître l’importance de la lecture en Angleterre de la période victo­ rienne à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Sont ici analysés, grâce à une présentation chro­ nologique, les modalités de l’alphabétisation de la population, l’émergence de nouveaux lecto­ rats, le rôle des cabinets de lecture, la création de bibliothèques publiques, les pratiques et les modes de lecture spécifiques de ce pays. Leur évolution au fil des décennies est mise en re­ gard du contexte politique, économique et social.Comme Bibliothèque publique et Public Library, ­d’Anne-Marie Bertrand, publié dans la même collection, Une nation de lecteurs ? La lecture en Angleterre (1815-1945) contribue à la réflexion sur les fondements de la lecture pri­ vée et publique. Au-delà de l’identification de spécificités anglaises à l’intérieur du monde anglophone, cette étude contribue à enrichir l’analyse comparée des représentations de l’imaginaire collectif occidental autour de la lecture.

Qu’est-ce que rechercher de l’information ? Nicole Boubée et André Tricot Collection Papiers Série Usages des documents 286 pages. Format 15 x 23 cm. ISBN 978-2-910227-83-8.  39 € Rechercher de l’information dans les bases de données, sur le Web ou même à l’intérieur d’un document, est devenu une activité extrê­ mement commune pour les individus dans la « société de l’information ». Autrefois mise en œuvre par des spécialistes, par des profession­ nels ayant suivi une formation (les documenta­ listes, les bibliothécaires), elle est aujourd’hui à la portée des honnêtes gens, de la jeune élève, de l’adolescent, de l’étudiante, de l’adulte ou de la personne âgée, que ce soit dans le cadre académique, professionnel, culturel ou de loisir. Comment font-ils ? Quelles sont leurs démar­ ches, leurs difficultés ? Pourquoi procèdent-ils de la sorte ?

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Bibliothécaire de soi-même « Pourtant je sais que les livres sont faits pour unir les hommes par-delà la mort et nous défendre contre l’ennemi le plus implacable de toute vie, l’oubli. » Stefan Zweig (Le bouquiniste Mendel)

I Jacques Bonnet Jacques.bonnet33@orange.fr Éditeur, traducteur, Jacques Bonnet a publié de nombreux ouvrages, comme Lorenzo Lotto (Adam Biro, 1997), À l’enseigne de l’amitié (Liana Levi, 2003) et, plus récemment, Des bibliothèques pleines de fantômes (Denoël, 2008), Quelques Historiettes ou petit éloge de l’anecdotes en littérature (Denoël, 2010).

l me faut d’emblée avouer l’incongruité de ma présence dans ces pages. À première vue, il ne peut s’agir que d’une confusion. Rien dans ma modeste bibliographie, ni dans une maintenant lointaine carrière d’éditeur ne justifie cette invitation à disserter sur « la bibliothèque vue par ses usagers ». À une exception toutefois : la publication, il y a deux ans de cela, d’un petit ouvrage imprudemment intitulé Des bibliothèques pleines de fantômes 1. De là sans doute un enchaînement d’équivoques. À l’ambiguïté du terme « bibliothèque », qui couvre tant de réalités différentes, et à l’emploi du mot « fantôme » emprunté au vocabulaire technique des bibliothèques publiques, se sont peut-être rajoutés les effets pernicieux du désormais célèbre, et néanmoins improbable, « principe de Stumm 2 » ? Ma présence dans cette livraison du BBF n’est-elle due qu’à une erreur commise sur ce qui était en fait un hommage aux bibliothèques privées ? Ou bien un bibliothécaire qui l’aurait lu, outrepassant ainsi les limites fixées par le principe en question, a-t-il agi en toute connaissance de cause ? À seconde vue, inviter un apologiste de la bibliothèque personnelle

1.  Éditions Denoël, 2008. 2.  Rappelons, pour les rares à l’ignorer encore, qu’il s’agit de celui énoncé par le bibliothécaire de la Bibliothèque impériale de Cacanie en réponse au général Stumm von Bordwehr étonné de le voir s’y retrouver dans les trois millions et demi de volumes l’environnant : « Mon général ! Vous voulez savoir comment je puis connaître chacun de ces livres ? Rien ne m’empêche de vous le dire : c’est parce que je n’en lis aucun » (Robert Musil, L’homme sans qualités, traduit de l’allemand par Philippe Jaccottet, éditions du Seuil, 1969, t. I, p. 553).

dans les allées solennelles des bibliothèques institutionnelles est moins déplacé qu’il n’y paraît. Les bibliothèques publiques n’ont-elles pas, bien souvent, pour origine des collections privées (celle de Charles V pour ne prendre qu’un exemple), s’étant par la suite enrichies d’autres bibliothèques particulières (celle de Richelieu ou la collection de manuscrits de Colbert) ? Elles peuvent aussi être nées de l’ambition personnelle de leur concepteur comme Ptolémée Ier à Alexandrie, Aby Warburg ou Jacques Doucet. Ces bibliothèques ne se sont ouvertes qu’il y a deux siècles, en parallèle avec les musées, à un public non plus choisi mais anonyme. S’ensuivirent les multiples institutions créées ex nihilo aux xixe et xxe siècles en accompagnement de la démocratisation de l’enseignement et de l’accès à la culture. Dans un chassé-croisé intéressant, certains ayant originellement profité de ces bibliothèques publiques se sont par la suite efforcés de les reconstituer à domicile. Comme si avoir tous les livres à disposition dans un lieu déterminé n’était pas suffisant et comme s’il fallait vivre parmi eux ! À défaut de pouvoir s’installer dans une bibliothèque universelle, il faut en organiser une chez soi (Borgès à l’inverse est passé de la bibliothèque paternelle à celle, nationale, de Buenos Aires). Les concepts de bibliothèques publiques et privées sont, en fait, moins opposés que complémentaires. D’autant que les deux sortes de bibliothèque sont incontournables à qui vit de livres. Ayant grandi dans une bibliothèque familiale, le besoin se fait sentir d’aller voir ailleurs afin d’en repousser les limites et de déterminer son propre champ. Être né dans

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une famille sans livres, puis s’être converti, amène forcément à fréquenter les institutions d’accès public avant que, par une opération mystérieuse, ces lectures n’aboutissent au besoin d’en posséder certains (notons là une différence essentielle avec les musées dont la visite ne peut aboutir, si l’on exclut le vol, qu’à l’achat de reproductions ou à l’envie d’acquérir d’autres œuvres que celles vues).

Quelques images lointaines de bibliothèques… Pour ma part, des limbes de ma mémoire livresque remontent quelques images lointaines et flottantes de bibliothèques scolaires ou municipales, puis universitaires. Et, plus précises car plus marquantes, de la bibliothèque Méjanes lorsqu’elle se trouvait encore dans les bâtiments de l’hôtel de ville d’Aix-en-Provence (la collection était d’une grande richesse et le personnel municipal d’une extrême bizarrerie : on y plaçait ceux dont on ne savait que faire ailleurs !). Puis la Bibliothèque nationale de la rue Richelieu et les mois de bonheur à y travailler dans les années soixantedix, et cette décision révélatrice d’une certaine époque : confronté à un problème d’encombrement des photocopieuses, on n’en augmenta pas le nombre, mais on quadrupla le tarif de la photocopie du jour au lendemain ! Ensuite, les bibliothèques universitaires américaines aux horaires nocturnes surprenants pour un Français, de même que le libre accès aux rayons de livres qui fera par la suite le succès de la Bibliothèque publique d’information. Et aussi un état d’esprit différent : il suffisait, même étranger de passage, de se présenter pour y être admis. Plus tard, la bibliothèque Doucet, une autre sorte de paradis mais aux horaires incompatibles avec l’état de salarié (de manière générale, on n’imagine pas en France que l’on puisse se livrer à des recherches si l’on n’a pas un statut de chercheur !).

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Reconstituer chez soi une bibliothèque publique Le vrai mystère est donc le passage de la bibliothèque publique à sa propre collection. Pourquoi l’envie d’acquérir et de garder certains livres disponibles ailleurs ? J’exclus comme n’étant pas mon sujet la bibliophilie ou la collectionnite particulière, pour lesquelles l’objet livre l’emporte, jusqu’à l’annuler, sur sa lecture. Et dans ce domaine, mystérieux comme tout ce qui relève du désir (Walter Benjamin parle justement de la « relation fort énigmatique envers la possession 3 »), ce qui me concerne le plus : la reconstitution à son usage propre d’une sorte de bibliothèque publique. Lorsque les volumes rassemblés chez soi se comptent par dizaines de milliers, il n’est plus seulement question de posséder les livres que l’on préfère. Le dessein inconscient est autre. Il s’agit, d’une certaine manière, de reconstituer les bibliothèques globales que l’on a fréquentées. Et par la force des choses, et à moins d’avoir les moyens d’être assisté, de se transformer en bibliothécaire de soimême. Se posent dans ce cas-là un certain nombre de problèmes partagés avec les responsables de bibliothèques institutionnelles. Ainsi du rangement – comment éviter les enfilades de rayonnages ? – et du classement qui, à usage strictement personnel, sera forcément un mixte d’organisation et de choix plus subjectifs (Benjamin évoque « une tension dialectique entre les pôles de l’ordre et du désordre »). Mais aucune nécessité d’obéir aux principes établis par Melvil Dewey (et qu’en est-t-il de l’éventuelle bibliothèque personnelle du bibliothécaire de profession : continue-il à employer chez lui la méthode qui régit sa journée de travail ou au contraire compense-t-il par une liberté classificatoire inspirée ? Cela mériterait étude). Le bibliothécaire public a pour mission de pouvoir changer d’affectation ou disparaître brutalement sans

que l’activité – à condition que les règles deweyennes aient été strictement observées – ne soit en rien perturbée ou interrompue. Je renvoie pour la liste des classements personnels possibles au petit ouvrage ci-dessus évoqué, mais répète qu’il s’agit presque toujours de méthodes hybrides comportant un nombre plus ou moins grand d’exceptions. Totalement livré à sa propre subjectivité, et dépendant d’un espace non spécifiquement prévu à cet effet, le bibliothécaire privé a pour seul souci de s’y retrouver (ou de s’y perdre si c’est dans sa nature) et peut faire fi de toute autre rationalité que la sienne. Avant de ranger et de classer, tout bibliothécaire, qu’il soit public ou privé, pratique une politique d’acquisition. Dans tous les cas, celle-ci dépend du budget disponible, de la mission de la bibliothèque publique en question ou des inclinations et centres d’intérêt du bibliomane. Mais il n’y suffit pas. Lorsque l’on s’est laissé envahir par une quarantaine de milliers d’ouvrages, il s’agit d’autre chose que de ses propres goûts et de ses envies de lire ou de relire un jour (40 000 ouvrages accumulés en une quarantaine d’années représentent un millier de lectures par an, ce qui est humainement possible mais à la condition d’en faire son activité exclusive !). La masse des acquisitions dépasse donc inéluctablement la capacité physique du lecteur même frénétique. Il peut par contre en prendre connaissance, et d’ailleurs l’interlocuteur du général von Stumm précise que « le secret de tout bon bibliothécaire est de ne jamais lire, de toute la littérature qui lui est confiée, que les titres et la table des matières 4 ». Ajoutons qu’un bon feuilletage est utile à la qualité du nécessaire tri à effectuer (d’un côté les livres à lire dans l’immédiat, de l’autre ceux à ranger en vue d’une éventuelle consultation future). Curieusement, nombre de ces livres négligés sur le moment trouvent leur raison d’être avec le temps qui passe.

3.  Cette citation de Walter Benjamin, comme la suivante, est tirée de Je déballe ma bibliothèque. Une pratique de la collection, traduit de l’allemand par Philippe Ivernel, Rivages, 2000.

4.  Ibid.


Bibliothécaire de soi-même :

Des acquisitions insolites Interviennent donc les goûts et les centres d’intérêts du bibliomane, mais de manière parfois insolite. Ainsi, il m’arrive de continuer à acquérir les ouvrages liés à un domaine m’ayant occupé il y a fort longtemps et sur lequel je ne reviendrai sans doute pas. Ces acquisitions semblent alors n’avoir d’autre dessein qu’esthétique : la bonne tenue dépourvue de toute utilité immédiate d’un secteur particulier constituant la spécificité (connue de moi seul) de mes collections. Il s’agit d’ouvrages que, par changement d’intérêt et manque de temps, je ne lirai sans doute jamais. Ainsi, par exemple et pour être moins abstrait, je continue à acquérir tout ce qui paraît de, ou sur, Robert Musil, le mithriacisme, la fin des Valois ou Lorenzo Lotto, sujets dont je me suis occupé un jour, par unique préoccupation de voir conserver à ces secteurs de ma bibliothèque le niveau de complétude qu’ils ont connu à une époque. Mais il y a d’autres étrangetés : le bibliothécaire privé, comme le responsable d’une bibliothèque publique, peut ressentir la nécessité de pallier certaines faiblesses de sa bibliothèque ou de ses propres connaissances (pour le dire différemment : on peut acquérir des ouvrages parce que traitant d’un domaine familier mais aussi par curiosité car ignorant tout du sujet). Chaque bibliothèque a ses faiblesses de même que les connaissances de tout lecteur même assidu, et le besoin peut advenir d’y remédier sans intérêt direct (ainsi ayant récemment constaté mon ignorance totale de la littérature bulgare alors que j’ai quelques connaissances des différentes autres littératures slaves, je m’y suis attelé non sans esprit de système !). Enfin, comme pour toute bibliothèque publique, la mienne comporte une importante section « usuels » que je continue d’enrichir alors même que l’usuel universel qu’est Google devrait l’avoir privée d’une grande partie de son intérêt ; en fait, je reste sensible à l’aspect réconfortant de la proximité matérielle d’encyclopédies et dictionnaires spécialisés en tout genre. Comme les bibliothécaires publics, j’ai vis-à-vis de mes collections

une obligation de conservation et d’entretien, et veille à les protéger de la poussière, de l’humidité et des rongeurs papivores. Non assujetti à leur inaliénabilité, j’ai tout de même du mal à pratiquer le désherbage régulier qu’elles réclameraient ; il faudrait agir selon un critère non pas d’absence de mouvements mais de médiocrité de certains ouvrages, et de leur inutilité probable. Mon inertie provient d’une répugnance à gaspiller l’énergie que réclamerait une campagne d’élimination. En revanche, le catalogage des bibliothèques privées est l’exception, alors qu’il est la règle dans le public où les contraintes de conservation, de pérennité des collections et d’accès à tous, le rendent inévitable. Une autre raison de cette divergence tient à ce que la quantité de références à venir est inscrite dans le devenir de toute bibliothèque institutionnelle alors que le bibliomane ne découvre souvent qu’avec le temps les conséquences de ce qui, au départ, pouvait n’être qu’une innocente fantaisie. Au moment où le catalogue deviendrait secourable, il est trop tard et la tâche semble disproportionnée et inutile à quelqu’un ayant constitué sa collection pièce à pièce au long des décennies.

De la difficulté de prêter… Mais la principale différence avec une bibliothèque publique est que la bibliothèque personnelle n’est pas tenue au prêt ou à la consultation. De manière générale, le don apparaît comme préférable. À peine plus coûteux, il épargne un grand nombre de difficultés : à qui prêter ou pas ? Sur quels critères en décider ? Une fois l’ouvrage emprunté, faut-il imprudemment faire confiance à la mémoire ou garder, de manière pouvant être blessante (par définition le livre est emprunté par une personne de connaissance dont on paraît ainsi se méfier), une trace écrite de l’opération ? Et ensuite, en cas d’ouvrages non retournés (l’emprunteur peut fort bien, sans nulle intention coupable, l’avoir simplement oublié), comment le réclamer sans vexer un ami de bonne foi et

souvent de longue date ? S’ajoute dans mon cas le fait de ne lire qu’un crayon à la main. Les livres de ma bibliothèque sont ainsi truffés de soulignages, notes dans les marges, réflexions d’intérêt douteux (pas toujours en rapport avec l’ouvrage en question !) sur les pages non imprimées de fin de volume, le tout conférant au prêt un caractère indiscret, voire impudique. Ou alors il me faudrait vérifier chaque page, et en effacer toute inscription, parfois à l’encre ! Cette manie de lire un crayon ou un stylo à la main a contribué (de même que l’habitude de le faire dans de nombreuses positions autres qu’assis à une table !) à l’accroissement de ma bibliothèque personnelle : dans une bibliothèque publique, je crains toujours de céder au réflexe du griffonnage. Enfin, ultime divergence publicprivé : les bibliothèques personnelles de consommation courante survivent rarement à la disparition de leur possesseur-créateur. Ce sont des entreprises profondément égocentriques et donc difficilement transmissibles, qui occupent un espace constituant très rapidement, aux yeux des héritiers, un insupportable gaspillage, et de fait un inutile embarras. Sans parler des rancœurs familiales ayant pu s’accumuler au cours des années sur ces centaines de mètres de rayonnages désormais sans défense. La plupart des bibliothèques privées finissent donc avec leur initiateur. Leur contenu, bradé à des bouquinistes plus compétents que les héritiers dépassés, est alors dispersé sur de nouveaux murs plus hospitaliers. Et il en est bien ainsi. 

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Rumination des livres et des bibliothèques Un et plusieurs

Jacques Jouet j.jouet@wanadoo.fr Artiste prolifique et éclectique, Jacques Jouet est à la fois poète, romancier, nouvelliste, dramaturge et essayiste. En 1978, il découvre l’OuLiPo – Ouvroir de littérature potentielle – fondé par François Le Lionnais et Raymond Queneau et en devient membre en 1983. Il a notamment contribué à de nombreux volumes de La bibliothèque oulipienne publiés aux éditions Seghers et Le Castor astral. Il a récemment publié Bodo (roman, P.O.L, 2009) et L’Histoire poème (P.O.L, 2010).

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On connaît l’histoire du vendeur de livres au porte-à-porte qui s’entend répondre par le sollicité : « Non, merci, j’en ai déjà un. » La réponse est prudente et se défend de tous les risques : encombrement, poids (les livres sont des meubles, les déménageurs le savent), illisibilité, difficulté d’avoir à choisir parmi les titres d’un catalogue. Elle n’est pas invraisemblable. Si la réponse existe, ce livre, quel est-il, celui qui se suffit d’être le seul et exclut tous les autres ? Il aura pu être Germinal ou Les Misérables, la Bible, ou le Missel quotidien des fidèles ; tel livre d’hygiène et de santé populaires ; le Dictionnaire de la langue française d’Émile Littré ; une encyclopédie illustrée ; le livre de l’île déserte, qu’on voudrait pouvoir relire inépuisablement ou dont tous les autres ne sont que des corrélats ; le livre chargé de livres. À l’autre bout, quelques centaines ou milliers de livres, dans une bibliothèque privée. Quelques centaines de milliers de livres dans une grosse bibliothèque publique. Un livre est imprimé en plusieurs exemplaires. Parmi d’autres signes, celui-ci veut dire qu’on n’est pas seul au monde. Qui a lu tous les livres n’a pas lu tous les exemplaires de tous les livres. Personne ne le lui demande. Il ne se le demande pas lui-même. Lire tous les exemplaires d’un livre unique à fort tirage, ce pourrait être une belle monomanie. Il est unanimement reçu que, dans la très grande majorité des cas, tous les exemplaires d’une même édition sont identiques. On en est tellement sûr que personne n’est payé pour le vérifier systématiquement. On se contente de ponctions. Il y a parfois des accidents : un cahier manque, ou se redouble ; un coin de page est re-

plié. Dans une bibliothèque, il n’y a pas habituellement plusieurs exemplaires d’un même ouvrage, sauf si la bibliothèque prête au grand public et que ce titre est très demandé. Parfois, dans les usuels, on trouve deux exemplaires du même. On peut espérer, un quart de seconde, que c’est un livre en deux volumes, qui n’en serait que plus complet. Les rituels de la dédicace ou de l’ex-libris sont là pour tempérer cette indifférenciation des multiples. Aujourd’hui, sur la deuxième de couverture d’un livre, j’ai sous les yeux l’ex-libris de Paul Desjardins : un bois gravé figurant, sous un chapiteau et une ogive, cinq femmes dont l’une porte une lampe à huile qui éclaire… quoi ? Au-dessous, un deuxième ex-libris, celui de l’abbaye de Royaumont, un blason. Dans un autre livre, l’ex-libris d’Henry Goüin, avec la tour bien solitaire de l’abbatiale abattue. Un jour, j’étais enfant, sur la route nationale 7, un poids lourd versa, et déversa sur le macadam une cargaison de catalogues Manufrance. J’en récupérai un stock. Il y en avait tant, que j’eus bientôt toute licence de ne pas les respecter : coloriages, découpages, écritures empruntées, dont je remplis une valise, pas même gêné par le problème du recto verso, qui oblige habituellement à choisir entre deux images. Bientôt, les exemplaires dépiautés n’étaient plus identiques. Les livres sont sédentaires. François Caradec a expliqué que, pour leur sécurité, il ne fallait absolument pas que leur maître déménage. On peut songer, en revanche, que, parfaits en cela que plusieurs, les livres sont doués d’ubiquité, hormis ceux à tirage unique, qui sont des monstres. Un livre est chez Montaigne, et le même peut être chez La Boétie. Au téléphone,


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les deux amis se renvoient mutuellement à telle ou telle page. D’emblée, sur les rayons d’une bibliothèque, un œil avisé voit des livres différents, là où un œil peu lecteur aime les dos réitérés semblables des collections mortes. Celui-ci voit la culture comme d’autres voient la nature ; celui-là voit des textes distincts comme d’autres herborisent pour marquer des différences. Je n’aime pas les polars exilés dans les chiottes, avec les chaussures ; je n’aime pas les « Pléiade » rangés ensemble, avec leur préservatif rhodoïd et leur boîte en carton (protection de la protection de la protection). J’aime les livres au dos cassé. J’aime les bibliothèques d’apparence anarchique, couleurs, formats, collections mêlés, qui se plient à des exigences complexes, à un désordre d’ordre personnel. J’ai appris à aimer les livres qui circulent, passent de main en main, s’égarent et s’appellent revenez ! Montaigne se divertit et zappe sans scrupules : « Si ce livre me fâche, j’en prends un autre ; et ne m’y adonne qu’aux heures où l’ennui de rien faire commence à me saisir » (Essais, II, 10). On ne s’étonne pas que Pascal le morigène. Pour tant de lecteurs irresponsables, il faut des bibliothécaires rigoureux, du moins au sein des bibliothèques dont les portes sont ouvertes à tous. Car il n’y a que deux grandes façons de ranger les livres : pour soi, et ce ne peut être, alors, strictement que pour soi – à la rigueur un couple ; pour les autres, et l’on cherche alors à ce que ce soit pour tous les autres, autrement dit le public.

Silence et solitude Que dit Montaigne, encore ? À propos de sa librairie : « J’essaye à m’en rendre la domination pure, et à soustraire ce seul coin à la communauté et conjugale, et filiale, et civile » (Essais, III, 3). La bibliothèque, c’est l’utopie, c’est-à-dire nulle part, c’est-à-dire la Pologne du Père Ubu. C’est extraordinaire comme les utopistes pré-jacobins ont ceci de commun que le lieu parfait (en cela que nulle part) commence par exclure les emmerdeurs. « Cy n’entrez pas, hypocrites, bigots […] Cy entrez, vous,

et bien soyez venus  /  Et parvenus tous nobles chevaliers. […] » dit la pancarte de Thélème. « Il me les faut trier sur le volet… » dit encore Montaigne à propos des hommes qu’il pratique. On voit que ces utopies brillent d’abord par un beau réalisme défensif. Un soir, je suis au restaurant. Je dîne seul. Je lis à table. Le vendeur de fleurs, qui propose des fleurs à la ronde, ne me propose pas de fleurs. Début mai 1999, à la une du Figaro Magazine, je relève : « Enquête sur une nouvelle tendance, Vivre seul et heureux. » Un homme est couché dans l’herbe et les pâquerettes, un chapeau sur les yeux, un livre ouvert, collection Folio, titre invisible, mais retourné, posé en triangle sur son estomac. La lecture est une activité solitaire. Depuis qu’elle sait être muette, la lecture n’est plus que rarement liée à l’échange de bouche à oreille. La planche de sapin soutenant quelques livres est la continuation de ma vieille robe de chambre, comme ne dit pas exactement Diderot. Un matin, je fais ce rêve : je lis un livre blanc, et, au fur et à mesure que je balaye les lignes imaginaires qui sont empilées sur les pages, le texte paraît. L’un des mirages de la lecture est que, dans le secret de sa propre conscience illusionniste, le lecteur croit écrire le livre en le lisant, de même que le spectateur de théâtre ou de cinéma croit que sa perception invente, croit que ce qu’il voit n’a pas été construit et répété, croit à la génération immédiate de ce qu’il voit et entend. Quand je lis la naissance de Bartle­booth, je ne peux pas croire que sa mort est déjà rédigée. Je sais bien que sa mort est déjà rédigée, mais je ne le crois pas, de même que je ne crois guère à ma propre mort, dont je ne doute pourtant pas. « L’effectuation de l’œuvre (une lecture) » dit Michel de Certeau, cité par Roger Chartier dans Culture écrite et société, Paris, 1996. La lecture est une activité solitaire. Si cette affirmation est juste, c’est à partir d’elle, peut-être, qu’on veut absolument considérer que l’écriture est une activité solitaire. Lecteur, je ne peux être en phase avec l’auteur que dans ce même combat de solitude. Le livre est le pont. L’auteur a

été seul. L’auteur ne peut pas avoir été plusieurs. Maintenant, c’est mon tour. L’auteur et le lecteur ne se rencontrent pas. Le pont ne peut supporter, à la fois, qu’un des deux. De nuit, l’auteur dépose le paquet au pied d’un arbre ; au petit matin, le lecteur vient chercher le paquet. Cela se fait secrètement. Cela se fait furtivement. Chose curieuse, lorsque les pouvoirs publics sauvent à grands frais pour des raisons de scrupules patrimoniaux un lieu impossible du genre abbaye à moitié en ruines à cent lieues d’une rue commerçante ou du moindre bistrot agréable, la première idée qui vient à l’esprit est la suivante : on va y mettre un écrivain, lui donner à manger, la douche et le blanchir, on va fermer la porte derrière lui, et il va pondre. Quand il aura fini, il tirera dans le ciel une fusée de détresse (mais victorieuse !) et on viendra le libérer en photocopiant son œuvre comme si c’était le Saint-Sacrement, en lui demandant expressément de mentionner, au moment de la publication, que ce chef d’œuf-œuvre n’aurait pas pu être écrit sans le pouvoir fécondant de la fondation machin. Je caricature et crache dans la soupe, car j’écris ceci à l’abbaye de Royaumont. Or, l’écriture est un phénomène essentiellement non solitaire, et ce, pas uniquement au nom de l’intertextualité, du remploi et de la traduction généralisés qui constituent une bonne part de la composition littéraire. Les poètes sont en tournée. Ils chantent dans des assemblées. Ils sont au milieu des gens, par exemple à la cour, dans des institutions républicaines ou dans des fondations privées. Ils chantent dans les fêtes. Ils participent à des concours. Ils se livrent à des joutes avec d’autres poètes. Ils lisent à des foules. Ils improvisent. Ils écrivent un poème d’amour à un lectorat dans un premier temps aussi privilégié que peu nombreux. Les auteurs dramatiques réunissent des comédiens. Ils louent un théâtre. Ils achètent des bougies, empruntent des lampes à quartz. Ils restent des jours et des jours avec les comédiens pour répéter, pour récrire, ressasser jusqu’à la nausée, avant la rénovation magistrale de la « première ». Parfois ils jouent eux-mêmes.

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Les essayistes font des conférences et Bossuet des sermons. Ils répondent à des commandes. On dira que je parle, là, de moments de lecture (publique !) plus que de moments d’écriture. Mais, précisément, écrire va jusque-là, quand écrire ne se contente pas du seul débouché de la librairie. Au fond, ce sont les romanciers qui sont assez solitaires. C’est la faute à Flaubert, ce jeune vieil ours magnifiquement appliqué. Mais, dans le même temps, Dickens lit en tournée devant des foules. Il lit pendant des heures. Il a recomposé des versions orales, resserrées, de ses romans. Il faut faire attention que l’exil de Victor Hugo à Guernesey, captif sur une île réelle, lui était imposé. Et si Mallarmé a réellement voulu se retrancher, captif sur une île intérieure choisie, je préfère me souvenir qu’il n’a pas réussi à y trouver le temps et l’énergie de finir son grand œuvre. Un jour, dans une bibliothèque, j’ai entendu le dialogue suivant. Un lecteur dit, déprimé : « Je n’ai jamais réussi à terminer un roman de Kafka ! » Un autre lui répond : « Mais rassurezvous, lui non plus ! » Entre nous, Kafka aurait dû embaucher. Toujours cette image de grand écarté qui nous colle à la peau. Hugo, Flaubert, Mallarmé… et voilà l’image de solitude essentielle, qui colle à la peau de celles ou de ceux qui exercent la littérature et tend à devenir un brevet d’authenticité ! Mais ce brevet est falsifiable. Aujourd’hui, je sais que c’est la folie qui retranche, pas la poésie. Et la folie est d’abord une détresse. Une détresse n’est pas enviable. Des folies, des détresses, il en faut, et des emblématiques, pour empêcher bien d’autres de s’actualiser. Hölderlin fou garde-fou. Artaud fou garde-fou. Il y a la légende opposée, écrire dans les cafés, c’est le profil sartrien en France, le partage de la conversation, de l’alcool et de la fumée, la nécessité du monde et des autres. Écrire, claire pratique. Qui l’accomplit, intégralement, se mêle à la foule. Une légende en vaut une autre. Aujourd’hui, j’écris dans la bibliothèque de la Fondation Royaumont. Je suis seul. Satisfaction technique, rien de plus, qui alterne efficacement avec

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une pratique plutôt sociale de mon métier d’auteur. J’ai la clef de la porte d’entrée. Par principe, je ne referme pas derrière moi, mais parfois si. J’ai les clefs, je veux dire les clefs des vitrines sans vitres, j’ai le passe de toutes les armoires. Je suis embauché pour être là et pour dire mon mot des bibliothèques. Cette bibliothèque est d’origine composite, bibliothèque personnelle de la famille Goüin, bibliothèque personnelle de Paul Desjardins, cette dernière ayant été à usage public à l’occasion des rencontres de Pontivy. Elle n’a pas été dispersée. Elle n’a pas été non plus vraiment continuée. Elle s’est arrêtée aux années soixante. Il y a plus d’un mètre de Proust, mais je n’arrive pas à trouver la deuxième partie de Du côté de chez Swann, négligence ou vol d’un emprunteur… Les livres de littérature plus récents sont dans le bureau de la bibliothécaire. Mais c’est une bibliothèque vivante puisque j’y trouve d’abord ce que je ne cherche pas. Je suis entré pour la première fois dans cette bibliothèque en août 1978 : je m’étais inscrit comme participant à un stage de littérature oulipienne dirigé par Paul Fournel, Georges Perec et Jacques Roubaud, avec la collaboration de Martine Fournel (relaxation) et de Daniel Zerki (lecture, diction de textes). Pendant une semaine, à une douzaine d’apprentis entraînés par nos maîtres, ensemble à la même table, nous brassons des textes à contrainte. Autour, il y a ces livres et chacun va y piocher, qui un renseignement de dictionnaire, qui un incipit, qui une phrase classique à laquelle il va faire subir les pires outrages. Le texte vivant est pris entre les murs couverts de livres d’une bibliothèque et la corbeille à papier. De l’une à l’autre, c’est une eau agitée, qui s’appelle l’écriture en cours. S’il y a là quelque chose de mettable en commun, c’est à cause d’une politique de la forme. Nous ne partons pas de nos secrets, mais d’axiomes formels communs. Au passage, nous entrevoyons quelques secrets. Juin 1998, vingt ans après, je retrouve cette salle pour participer à un séminaire de traduction collective de poésie contemporaine. En jeu, cette fois, des poèmes du Mexicain José Emilio Pacheco, qui est présent et re-

garde ses poèmes, et entend ses poèmes, comme ils seront bientôt naturalisés Français. Chacun des poètes présents suggère une solution de traduction, quand il le souhaite. Rémy Hourcade lit aux autres la version provisoirement définitive, dont il a été le scribe. Claude Esteban y mettra plus tard la dernière main. Traduire n’est pas nécessairement une activité solitaire. Dans quelques mois, il y aura un livre à lire. La lecture solitaire est un luxe auquel atteignent ceux qui ont eu la chance que lecture leur eut été faite, par père et mère ou frère et sœur, par professeur ou par amour. De ses « trois commerces » préférés, Montaigne apprécie que celui des livres le repose des fatigues des deux autres (l’amitié et les femmes) « qui sont fortuits et dépendants d’autrui » mais, dit-il encore, le commerce des livres « a ses incommodités, et bien pesantes ; l’âme s’y exerce, mais le corps, duquel je n’ai non plus oublié le soin, demeure ce pendant sans action, s’atterre et s’attriste » (Essais, III, 3). Au contraire, qu’on lise à quelqu’un, et le corps peut décoller, peut s’égayer. Le poème ne communique pas. Il s’adresse.

Abstraction virtuelle Dans la bibliothèque de Royaumont, il y a un ordinateur. L’ordinateur est un gros livre, un gros livre gros de beaucoup de livres, en virtualité documentaire (machine bibliothèque) comme en virtualité productive (machine littérature ou machine musique : aujourd’hui, François Narboni y travaille). Autour de l’ordinateur, le vieux livre, le livre sans images, sans fioritures, d’une typographie claire et si finement étudiée qu’elle en est invisible. Ni plus ni moins que devant l’écran, nous restons ainsi fasciné, hypnotisé, actif, les yeux dans les non-yeux d’un objet doué d’une abstraction folle. Quelques signes conventionnels et arbitraires judicieusement disposés, et nul doute qu’il y a là une bataille de Waterloo (je dis bien une bataille de Waterloo et non la bataille de Waterloo) ou encore les palabres sous


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les murs de Narbonne avant qu’Aymerillot la prenne. Chaque paladin a sa barbe inconfondable, comme sous Proust sont différenciés les trois monocles, celui de monsieur de SaintCandé, celui de monsieur de Palancy et celui du marquis de Forestelle, sans compter, quatrième mousquetaire, celui d’un écrivain qui rôde et qui « obserrrrve ». Un jour, ma femme était en voyage loin, et avant de partir elle m’avait promis que, de ce loin, elle m’enverrait un baiser. On sonna à ma porte, et c’était une messagère de sa part, qui m’embrassa généreusement à pleine bouche, en me précisant que, oui, ce baiser, c’était de la part de ma femme. Je proteste : « Mais qu’est-ce qui me le prouve ? Vous n’avez pas… je ne sais pas, une bague à elle, un signe indiscutable pour l’attester ? » Elle enleva sa robe en disant : « Est-ce que ces sous-vêtements ne sont pas à elle ? Est-ce qu’elle ne me les a pas confiés en prévision de vos doutes ? Elle m’avait assuré que vous les reconnaîtriez les yeux fermés, rien qu’au toucher. » Je ne comprends pas la ténacité avec laquelle on voudrait que le virtuel soit une nouveauté démoniaque inventée par l’informatique. Je ne comprends pas qu’on veuille absolument nous y tenir pour non préparé. Quelle idée étroitement minérale du réel cette crainte trahit-elle ? Car enfin, cela fait des siècles que lorsqu’un être humain en voyage veut envoyer un baiser à son amour, cela fait des siècles qu’il a ­renoncé à embaucher une factrice pour que celle-ci aille lui donner vraiment un baiser sur la bouche ou davantage.

Déclasser repenser On ne range pas tout en haut sur les rayonnages un livre sur les nains. Ça, c’est la règle. Un jour, j’avais la clef de chez une amie qui était partie au loin, je devais arroser les plantes et m’assurer que le grand fils ne se nourrisse pas exclusivement de chips et de coca-cola pendant huit jours. Chez cette amie, il y avait à peu près quatre mille volumes, à peu près classés par ordre alphabétique. Je décidai, non pas de reclasser cette bibliothèque, mais de

la rendre plus anonyme. Aux livres je fis, littéralement, tourner le dos, c’està-dire qu’ils furent bientôt visibles, à la même place, toujours debout, mais visibles par leur tranche. Et je fis tout mon possible pour être présent le jour où cette amie rentrerait chez elle. Son incrédulité est l’un des plus beaux spectacles que j’ai vus de ma vie. Ces moments où quelqu’un a l’air de croire à un miracle, à un des « travaux d’Hercule », et au silence d’une bibliothèque mise au secret, passablement blanche et mutique, grosse de quatre mille exemplaires de ce livre blanc qui tue, qu’Umberto Eco a volé aux Mille et une nuits. Les dommages perpétrés par cette grosse farce n’étaient pas irréversibles. Plus radicale fut la dame aux « Que sais-je ? » qui a brillamment illustré le vandalisme du déclassement et dont je joins ici l’histoire, en guise d’intermède.

Histoire de la dame qui transvidait les « Que sais-je ? » Il y a beaucoup d’histoires de bibliothèque dans la vie d’une bibliothèque publique. Il y a l’histoire du Tambour de Günther Grass, auquel manquait un cahier tout entier aux deux tiers du volume, tare dont les bibliothécaires ne furent avisés par un lecteur qu’à la douzième sortie du livre. Il y a l’histoire de l’emprunteur de « Pléiades » dont l’obsession rituelle était de feuilleter ses chéris des mêmes doigts avec lesquels il mangeait des frites, fasciné par la qualité du papier bible que venait tacher en halos le gras du saindoux, découvrant ainsi tout un univers dans du papier huilé. Il y a l’histoire du lecteur qui avait tenu – et perdu – le pari de feuilleter le Larousse médical, sans sauter une page ni manquer de s’appesantir sur chacune des illustrations, et sans vomir ! Il y a encore beaucoup d’autres histoires, mais je voudrais m’arrêter sur l’histoire de la dame qui remplissait les « Que sais-je ? » d’un contenu frelaté, avec une conscience et une dextérité dignes d’éloges. L’histoire m’a été racontée par une amie bibliothécaire. Voici les faits :

Un lecteur qui, un vendredi soir, avait emprunté le « Que sais-je ? » n o  1548, Les sels, par Rougeot et ­Elkaïm (un livre de chimie), revint le samedi dès l’ouverture pour rendre le « Que sais-je ? » dont seule la couverture était irrécusable, les cahiers intérieurs n’étant autre chose que 128 pages d’un roman de Max du Veuzit, assez joliment intitulé : Châtelaine d’un jour. Après que la raison, une seconde ébranlée, eut conduit à innocenter le prestigieux éditeur, il fallut bien procéder à une petite enquête dont l’étape initiale consistait à effectuer quelques ponctions dans le corps de bibliothèque qui rassemblait le tout des connaissances. Comme il était prévisible, le no 1925, La psychosociologie de l’espace, ne contenait pas autre chose qu’un paquet de pages de l’ouvrage Trente ans de diplomatie française en Allemagne, Louis XIV et l’Électeur de Mayence, Éditions d’histoire et d’art, Plon, 1 956 ; le no 1029, Hegel et l’hégélianisme, parlait d’une bizarre enquête du fameux détective Nero Wolfe, dont on ne saurait jamais le début ni la fin. Je pourrais dresser ainsi la liste de soixante-trois « Que sais-je ? » objets d’un détournement de contenu. Le travail de reliure était effectué très soigneusement : le coupable devait à l’évidence disposer d’un matériel de coupe et utilisait une colle de reliure bien supérieure en qualité à celle de mon édition de 20 000 Lieues sous les mers en livre de poche. On ne fut pas long à découvrir le coupable puisque à chaque prêt le numéro de lecteur est inscrit sur la carte du livre. Lorsqu’il répondit à la convocation de la bibliothécaire, celle-ci vit entrer dans son bureau une petite bonne femme genre Carmen Cru en moins négligé (si les amateurs de bandes dessinées voient ce que je veux dire, pour les autres : silhouette voûtée, look cabas fatigué avec des poireaux qui dépassent.) La dame ne dit mot, ne se défendit pas, ne baissa pas les yeux, accepta sans sourciller les remontrances qui, du coup, manquaient un peu de conviction : –  Vous vous rendez compte, si tout le monde faisait comme vous ?

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Elle partit avec l’absolution que méritait l’excentricité de son geste. On ne lui retira pas sa carte de lectrice, mais jamais elle ne remit les pieds dans la bibliothèque. Cette histoire me laissa longtemps insatisfait. Je n’arrivais pas à comprendre les mobiles de cette femme. Décréter la folie douce m’était insuffisant ; le vol pur et simple, quoique non sans panache puisqu’il se déguisait en échange, me semblait à exclure. Jusqu’au jour où la seule vérité probable m’éclata au visage à partir d’un problème et de sa résolution : où la lectrice déraisonnable prenait-elle les morceaux d’ouvrages qu’elle mettait en place dans les reliures ? Chez elle, dans sa propre bibliothèque ? Dans les rebuts à 10 francs des soldeurs ?… J’aimais d’autant moins ces hypothèses que – ce fut bientôt ma conviction –il y en avait une meilleure. La dame prenait évidemment les livres dans la bibliothèque elle-même, dont elle avait entrepris une sorte de rotation infinie des substances, saisie par l’idée que les produits de l’art et du savoir sont perpétuellement à déclasser, de la même façon que Borges entend renouveler L’imitation de JésusChrist en l’attribuant à Joyce ou à Céline. Ce jour-là, Madame, vous avez mérité les plus prestigieuses palmes, au bénéfice de l’indépassable idéalité de votre bibliothèque, idéalité si définitivement compromise par le massicot et la colle de reliure. Je voulus vérifier mon hypothèse et dis à mon amie que si elle regardait de près le « Que sais-je ? » no 1548, Les sels, contenant Châtelaine d’un jour, elle ne pourrait manquer de trouver le cachet de la bibliothèque à l’une ou l’autre page des cahiers déplacés ; que si elle examinait Châtelaine d’un jour à la cote r/veu, elle trouverait naturellement, à l’intérieur, la matière… peut-être pas du « Que sais-je ? » en question, ce qui serait trop simple, mais… je ne sais pas, moi, deux chapitres d’un livre sur Marcel Duchamp, à cause bien entendu du marchand de sel. Un peu sèchement, mon amie me répondit deux choses : 1. Il n’y avait pas de cachet dans Châtelaine d’un jour, qui par conséquent ne provenait pas de son fonds.

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2. Châtelaine d’un jour n’était pas au fichier dudit fonds. Mais comme sa voix tremblait d’une légère angoisse, à l’idée de ce à quoi elle avait échappé, j’en suis venu à la conclusion formelle qu’elle ne me disait pas la vérité. Paul Braffort, de l’OuLiPo, a beaucoup œuvré pour le reclassement raisonnable des bibliothèques. Il a proposé de classer les livres par éléments cruciaux des titres en constituant des sous-bibliothèques : la bibliothèque familiale (Le père Goriot, Le château de ma mère, Les sœurs Rondoli, La fille du capitaine, Le parrain, La marraine du sel, Les mariés de la tour Eiffel, etc.) ; la bibliothèque calendaire (Contes du lundi, Mardi, Samedi soir dimanche matin, Dimanche m’attend, La semaine sainte, Un mois à la campagne, L’année de l’éveil, etc.) ; la bibliothèque juridique (L’avocat vénitien [Goldoni], Le procès, La loi, Le livre des juges, Le condamné à mort, Le dernier jour d’un condamné, etc.) ; la bibliothèque ordonnée (Temps zéro, L’écluse no 1, Deux ans de vacances, Les trois mousquetaires, Les quatre vents de l’esprit, Cinq semaines en ballon, L’assassin habite au 21, « 53 jours », 62 – maquette à monter, Les cinq cents millions de la bégum, Cent mille milliards de poèmes, etc.), etc. (Voir La bibliothèque oulipienne, nos 43 et 71.) J’aime l’idée de ces coupes latérales, qui font se côtoyer des espèces très différentes, comme en ville ou dans le pré. Ces rassemblements ne se font pas au hasard, même très exactement au contraire. Mais les voisinages qu’ils autorisent sont potentiellement explosifs. Autre intérêt non négligeable, ce type de classement peut déterminer des cases vides, lesquelles fonctionnent alors comme des incitations à les remplir. Je sais que certaines œuvres littéraires récentes ne contiennent un nombre dans leur titre que pour enrichir la bibliothèque ordonnée de Paul Braffort, c’est-à-dire par amitié. Par ailleurs, ces « bibliothèques univers » peuvent être, pour les lecteurs, d’excellents (parce qu’incongrus) guides d’acquisition et de lecture. Une autre possibilité cousine est le poème-bibliothèque, par exemple celui-ci, dont j’emprunte la matrice à Baudelaire :

Recueillements poétiques d’Alphonse de Lamartine Sois sage, ô ma Douleur de Marguerite Duras, et tiens-toi plus Jours tranquilles à Clichy d’Henry Miller. Tu réclamais le Samedi soir, dimanche matin d’Alan Sillitoe ; il descend ; le voici : Une atmosphère Jude l’obscur de Thomas Hardy enveloppe La ville dont le prince est un enfant de Montherlant, Aux uns portant La guerre et la paix de Tolstoi, aux Tête des autres de Marcel Aymé le souci. Pendant que des Soins mortels de Leonard Goldberg la multitude vile Sous le fouet des Plaisirs et les jours de Marcel Proust, ce bourreau La belle dame sans merci d’Alain Chartier, Va cueillir des remords dans La fête de Roger Vailland servile, Ma Douleur de Marguerite Duras, donne-moi La main enchantée de Gérard de Nerval ; viens par ici, Loin de Rueil de Raymond Queneau d’eux. Vois se pencher les défuntes Années d’apprentissage de Wilhelm Meister de Goethe, Sur les Balcons en forêt de Julien Gracq du Ciel et du Monde d’Albert le Grand, en Robes blanches de Vladimir Doudintsev surannées ; Surgir du Fond du problème de Graham Greene des Eaux profondes de Patricia Highsmith le Regret souriant ; Le soleil des loups d’André Pieyre de Mandiargues moribond s’endormir sous une Arche en toc d’Abe Kôbô, Et, comme un long Linceul n’a pas de poches de Horace Mac Coy traînant au Voyage en Orient de Jacques Lacarrière, Entends, ma chère, entends la douce Nuit du Rose Hôtel de Maurice Fourré qui marche ! Ces quelques livres sont évidemment à lire dans l’ordre du poème. Bon gré mal gré, le lecteur devra impérativement relire, quand le poème le lui demande, La douleur de Marguerite Duras.


Rumination des livres et des bibliothèques :

Règlement intérieur J’ai sous les yeux le règlement intérieur d’une grande bibliothèque publique. Car contre le vandale on légifère préventivement. Écrire les interdits est toujours une situation paradoxale : le texte de loi doit parler des vices, les décrire, faute de quoi il n’aurait aucune légitimité à punir les contrevenants, et si la loi est incomplète, il y aura vide juridique. Mais en décrivant les vices, on peut donner des idées aux innocents qui en manquent. Alors ? Les rédacteurs des lois et codes tombent d’accord sur une sorte de mediocris lex, qu’ils croient valoir pour tous, à mi-chemin d’une mollis lex qui conviendrait mieux aux citoyens timides et d’une dura lex qui serait plus impressionnante aux yeux les plus indécrottablement anarchistes. Je donnerai ici les versions mollis et dura lex de ce règlement, sachant que la version mediocris n’est pas bien difficile à déduire.

Mollis lex Il est plutôt déconseillé : 1. de présenter nonchalamment un livre ouvert à une fenêtre de la bibliothèque de sorte qu’il puisse être lu par quelqu’un qui se trouve à l’extérieur ; Tout particulier qui ne suivrait pas ce conseil s’exposerait à un petit sermon. 2. Dans la bibliothèque, il est plutôt déconseillé de grignoter ou de siroter ; 3. de fumoter ; 4. de somnoler ; 5. de faire mine d’approcher du sol le moindre bout de papier ayant une vague ressemblance avec un document marqué Bibliothèque X au tampon, d’une encre un peu pâlichonne ; 6. de frôler d’une fesse fatiguée toute espèce de mobilier local ; 7. de déposer, même délicatement, au sol des pellicules du cuir chevelu, un pépin de raisin, des confettis ; 8. de fixer des yeux trop longtemps les usagers du sexe opposé, de retenir des bribes de conversations qui ne vous regardent pas, de poser des questions indiscrètes, de donner des conseils déplacés à propos d’un bouton de pardessus mal placé, à moins

que la sous-direction ait laissé entendre qu’elle n’y voyait aucun inconvénient majeur ; 9. d’incommoder son prochain en marmonnant dans sa barbe, en chuchotant. Il est plutôt déconseillé d’émettre des infrasons ; 10. de montrer à son prochain sa collection de timbres-poste, de lui demander s’il n’aurait pas un franc ou deux ; 11. de chercher à négocier, à vanter son dernier livre de poèmes publié à compte d’auteur, de tenter de convaincre tel ou tel de voter pour telle liste et pas telle autre dans les élections prud’homales partielles ; 12. de laisser des traces de semelles sur une plinthe ou d’ongles sur un coin de table, de laisser une empreinte digitale sur un microfilm ; 13. de sautiller, de marcher à clochepied, de jouer à la marelle ; 14. de, ne serait-ce que jeter un coup d’œil en direction des périmètres dévolus au personnel permanent de la bibliothèque ; 15. de stationner avec des sacs de plus d’un litre, des ceintures banane ou des poudriers. Les alphabètes ne sont pas censés ignorer ces remarques ou se montrer trop nonchalants à les suivre, notamment quand on les leur rappelle gentiment, pas pour les embêter, hein, mais simplement pour sauvegarder autant que possible les modestes collections qui appartiennent à tous, alors si on vous demande ce que vous avez dans vos poches, répondez sincèrement que vous n’avez rien à déclarer et on vous croira, et tout ira bien.

Dura lex Il est formellement prohibé : 1. d’extraire des salles de lecture par palettes entières des cargaisons d’encyclopédies et d’œuvres complètes constituant le trésor de la bibliothèque ; Tout citoyen contrevenant sera écartelé par quatre chevaux sur le parvis. 2. Dans la bibliothèque, il est formellement prohibé de manger des cochons de lait, des gâteaux d’anniversaire ou de mettre en perce des barriques ;

3. d’allumer des feux avec son mégot ; 4. de ronfler comme un incendie ; 5. de jeter violemment au sol des ouvrages quels qu’ils soient, avant de les compisser ou de les piétiner ; 6. de peser de tout son poids sur toute espèce de mobilier pour le fatiguer avant son heure ; 7. de joncher le sol de ses ordures personnelles, peaux de saucisson, coquilles d’huîtres, sparadraps usagés, etc. ; 8. de se livrer à des grands reportages, à des sondages d’opinions, à des tentatives de harcèlement sexuel, sans que la direction générale et le ministère de tutelle aient donné leur autorisation écrite ; 9. de se livrer volontairement à des manœuvres tendant à empêcher de travailler les lecteurs avec lesquels on pourrait se trouver en concurrence au moment des concours ; 10. d’ouvrir son grand imperméable pour exhiber ou éventuellement tenter de négocier des images à caractère pornographique, de jouer au p ­ ickpocket, de se livrer au racket ; 11. de pratiquer la prostitution, de haranguer les foules en jurant comme un charretier, de traîner dans la boue certains lecteurs ou de les faire chanter ; 12. de taguer, de peindre des fresques, de graver les meubles avec son laguiole, de déféquer dans les « ­Pléiades » ; 13. de faire du roller, de la luge, du ski sur les escalators, de bâtir un igloo avec les livres consacrés à la montagne ; 14. de pénétrer nuitamment au cœur même des endroits stratégiques de la bibliothèque avec des bidons d’essence, des cagoules et des talkies-walkies ; 15. de faire entrer des camionnettes, des semi-remorques, des cargos remplis de containers. Pour cela, le reste de la planète est à la disposition du public tout autour de la bibliothèque. Les alphabètes ne peuvent en aucun cas se dérober aux injures, ni se défendre des coups (même mortels) qui leur seraient portés par le ­personnel hors de lui, pour la bonne cause.

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Extrait du cahier de suggestions de la bibliothèque universitaire de Bron. (Merci à Lydie Ducolomb de nous avoir transmis ce document.)

Imperfection fatale Je suis toujours dans la bibliothèque de Royaumont, en 2010 cette fois. Ai-je dit que le lieu était monumental avec ses voûtes médiévales qui datent du xixe siècle ? Il y a un parquet à chevrons et des grandes tables pour s’étaler. Il y a un fauteuil profond pour la relecture. J’ai dit que j’y trouvais ce que je ne cherche pas. Je cherche un dictionnaire de rimes et je trouve, en trois gros volumes, Les supercheries littéraires dévoilées, Galeries des écrivains français de toute l’Europe qui se sont déguisés sous des anagrammes, des astéronymes, des cryptonymes, des initialismes, des noms littéraires, des pseudonymes facétieux ou bizarres, etc. par Joseph-Marie Quérard, seconde édition, considérablement augmentée par MM. Gustave Brunet et Pierre Jannet, Paris, s.d. [la première édition était de 1847]. Encore un livre plein de livres. Je trouve le Théâtre complet de Georges Feydeau, et j’en suis ravi, car cela va me permettre de lire enfin L’Hôtel du libre échange, dont Jacques

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Bens a parlé en termes alléchants. Par contre, je ne trouve pas un Mallarmé un peu complet qui me permettrait de vérifier un remploi déformé que j’ai commis un peu plus haut. Je trouve cinq gros volumes de Négociations diplomatiques avec la Toscane, Paris, 1872, mais pas la nouvelle traduction de Don Quichotte. Et je trouve, parfois, ce que je cherche : un enseignement pointu sur la façon de creuser les puits de mines dans un terrain aquifère, dans un Dictionnaire encyclopédique et biographique de l’industrie et des arts industriels, 1887. Comme toute collection, la bibliothèque est toujours peu ou prou une vanité. La prétention d’universalité ne quitte jamais bien longtemps la conscience (ou l’inconscience) de ses décideurs. Alors, on fait des bibliographies, des bibliothèques de bibliothèques, des bibliothèques de bibliothèques de bibliothèques. Et là encore le monde virtuel, immatériel est le nôtre depuis des lustres. Diastole de la plus grande bibliothèque du monde, la plus totale possible ; systole filtrante d’une bibliothèque

réduite à des dimensions personnelles, le livre unique par lequel nous commencions cet essai, les cent cinquante livres de l’abbé Faria dans Le comte de Monte Cristo, « qui représentent sinon le résumé complet des connaissances humaines, du moins tout ce qu’il est utile à un homme de savoir », les livres pairs du docteur Faustroll pour Alfred Jarry ou encore l’utopie roubaldo-perecquienne qui consiste à limiter la bibliothèque à un nombre constant d’items, l’acquisition d’un nouveau volume devant automatiquement correspondre au débarras d’un autre (voir Georges Perec, « De l’art et la manière de ranger ses livres », in Penser classer, Paris, 1985, le texte est de 1978). C’est un souvenir du Platon de La république, république dans laquelle le nombre de citoyens demeurerait constant, naissances et décès devant s’équilibrer. L’article « Bibliomanie » de l’Encyclopédie de Diderot, D’Alembert et alii n’est pas tendre avec la conservation des livres : « Tant de gens médiocres, tant de sots même ont écrit, que l’on peut en général regarder une grande collection de livres, dans quelque genre que ce soit,


Rumination des livres et des bibliothèques :

comme un recueil de mémoires pour servir à l’histoire de l’aveuglement & de la folie des hommes ; & on pourrait mettre au-dessus de toutes les grandes bibliothèques cette inscription philosophique : Les petites maisons de l’esprit humain. » L’Encyclopédie plaide, donc, pour un amour modéré des livres, éclairé par la philosophie. « J’ai ouï dire à un des plus beaux esprits de ce siècle, qu’il était parvenu à se faire, par un moyen assez singulier, une bibliothèque très choisie, assez nombreuse, & qui pourtant n’occupe pas beaucoup de place. S’il achète, par exemple, un ouvrage en douze volumes, où il n’y ait que six pages qui méritent d’être lues, il sépare ces six pages du reste, & jette l’ouvrage au feu. Cette manière de former une bibliothèque m’accommoderait assez. » C’est à peu près la façon que Joseph Joubert adoptera, si l’on en croit Chateaubriand dans les Mémoires d’outre-tombe II, 1 : « Quand il lisait, il déchirait de ses livres les feuilles qui lui déplaisaient, ayant, de la sorte, une bibliothèque à son usage, composée d’ouvrages évidés, renfermés dans des couvertures trop larges. » Cette façon partiale, engagée, pleine de conviction dans les Lumières générales et les siennes propres, ne fait pas la part de l’erreur possible, qui pousserait plutôt à tout garder parce qu’on ne sait pas totalement à quoi demain donnera du prix. Ou plutôt la part est faite, dans l’Encyclopédie, quand on pèse les deux demi-colonnes de l’entrée « bibliomanie » avec les presque vingt-cinq colonnes de l’entrée « bibliothèque ». Bonne accumulation et bon débarras. J’ai toujours aimé acquérir des livres, mais je me soigne. Et les moments de débarras sont une libération, à la mesure de la liberté qu’il y a dans le droit d’acquisition. Et pourtant, les débarras, quelque raisonnés qu’ils puissent paraître, sont irresponsables, il y a toujours un moment de regret. Un jour, j’ai donné l’édition courante de Morale élémentaire de Raymond Queneau pour ne pas doubler avec le volume Poésie de la Pléiade, mais les poèmes de la première partie, dans la Pléiade, portent des appels de notes (chiffres ou lettres) qui en défigurent l’aspect visuel déterminant. J’ai encore, à l’heure qu’il est, chez moi, des livres dans ma cave, et pas

seulement de mes invendus. Je manque de courage pour me les rendre à nouveau disponibles. Je les critique un par un pour savoir ce que je vais en faire, et cela prend beaucoup de temps. Ce qui est sûr, c’est que la quantité de livres que je possédais (autour de six mille) devenait un obstacle à ma volonté d’en fabriquer de nouveaux. Elle me rendait insuffisamment mobile, physiquement et intellectuellement. Je repense au conseil de François Caradec. Déménager permet pourtant de revoir tous ses livres un à un, de les déclasser, de les repenser, de les remettre tant soit peu en mouvement, les remettre en circulation, par don de livres, par vente de livres ou par destruction. Et voilà que sur ce mot de destruction se termine la construction d’un petit autre.  Octobre 2010

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bbf : Dossiers 2011 no 1   Valorisation et production des savoirs en bibliothèque Le lien entre la bibliothèque, le savoir et l’activité de recherche scientifique est fort et ancien. Les bibliothèques ont toujours non seulement accompagné l’effort des chercheurs (c’est leur mission), mais aussi tenté de le valoriser. Elles se sont muées, elles aussi, en productrices de savoirs. L’évolution numérique démultiplie ces potentialités : valorisation des thèses, valorisation plus généralement de la production scientifique, mais aussi nouvelles perspectives de la bibliothèque comme producteur de savoirs dessinent offres et ambitions riches et hétérogènes. Parution : janvier 2011

no 2   Politique(s) et bibliothèques Institutions essentiellement publiques, les bibliothèques sont de fait des « objets politiques », dont les missions et le fonctionnement sont conditionnés par les instances représentatives de la République. Quels sont ces rapports ? D’où viennent-ils ? Comment évoluent-ils ? Élus et professionnels mêlent leurs témoignages et leurs réflexions. Parution : mars 2011

no 3   Le droit contre les bibliothèques La facilité avec laquelle peuvent être copiés et diffusés à l’identique les fichiers numériques (textes, images, sons…) a sécrété chez les acteurs de la production des biens culturels une méfiance, voire une panique, qui se sont incarnées dans une offensive juridique tous azimuts de grande ampleur. Ce mouvement aboutit aujourd’hui, parfois involontairement (car les bibliothèques sont les grandes oubliées de ces reconfigurations), à rendre impossibles certains usages licites dans l’univers analogique, menaçant, plus que la révolution numérique elle-même, le rôle et les fonctions traditionnelles des bibliothèques, et au-delà la circulation des savoirs. Jusqu’à la contreproductivité ? Avec quelles menaces pour la création ? Pour les libertés fondamentales ? Sur la base de quelle vision des usages de l’écrit ? Parution : mai 2011

no 4   Archives, bibliothèques, musées : confluences Archives, bibliothèques, musées, documentation : vers la fusion ? Les collections, leurs descriptions, les lieux, leurs usages, les services, les pratiques, les usagers, les contraintes, tout ou presque semble inviter à une convergence plus ou moins rapide, plus ou moins volontaire, plus ou moins convaincante, de ces mondes hier si spécifiques : vérités et mensonges de cet état réel et supposé des lieux. Parution : juin 2011

no 5   Métamorphoses de la lecture La question de l’avenir du livre a donné lieu ces dernières années à quantité de rapports centrés sur les métamorphoses pressenties de l’objet ou les évolutions à venir de sa chaîne de production, de distribution, de diffusion. Force est de constater qu’aucune de ces analyses n’a emporté une complète adhésion. Peut-être parce qu’avant d’aborder les questions de support, de format, ou d’économie du livre, il convient de s’interroger sur les métamorphoses de la lecture à l’ère du numérique. En croisant les points de vue de divers professionnels du livre (éditeurs, libraires, bibliothécaires, historiens et sociologues de la lecture), sans oublier bien sûr ceux des lecteurs, on fait ici l’hypothèse que ce sont les usages en marche, ou pressentis, ou simplement possibles du livre qui pourraient le mieux bien dessiner les contours de son avenir (sous réserves). Parution : octobre 2011

no 6   L’avenir des bibliothèques : vues d’ailleurs Le projet est simple, si sa réalisation peut être complexe : puiser le temps d’un dossier et dans l’actualité le meilleur des revues bibliothéconomiques étrangères. De quoi parlent nos collègues ? Quels sont leurs enjeux, leurs enthousiasmes, leurs craintes, leurs espoirs ? Croient-ils à la disparition prochaine des bibliothèques – ou non ? Parution : novembre 2011

Les propositions de contributions sont à adresser au rédacteur en chef, à l’adresse suivante : yves.desrichard@enssib.fr


La bibliothèque vue par ses usagers, même 4 – Épilogue


La bibliothèque vue par ses usagers, même

« Le problème des bibliothèques »

P Gilles Rettel gilles@rettel.com Auteur de nombreux articles dans les revues professionnelles, formateur en bibliothèque, chargé d’enseignement en université, professeur à l’École supérieure de réalisation audiovisuelle de Rennes, Gilles Rettel est entre autres président de l’Omnibus, salle de concert de musiques actuelles à Saint-Malo. Il a été compositeur et guitariste des groupes Marquis de Sade et Marc Seberg, enseignant en sciences physiques et mathématiques. Il anime le blog : http://blog.formations-musique.com

*  Le titre est « inspiré » par un article de Paul Valéry, « Le problème des musées » in Pièces sur l’art, La Pléiade, Œuvres II, page 1290 et suivantes.

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etite précaution scripturale préliminaire : ayant accepté d’être « convoqué » par le rédacteur en chef du BBF, Yves Desrichard, je vais donc dire « je », parler de mon expérience, de mon ressenti qui ne pourront pas être extrapolés comme généralité, et le ton sera plutôt inhabituel pour cette docte revue.

Pourquoi je ne vais pas dans les médiathèques ! Tout commence par un billet, publié en mai 2010 sur mon blog, titré : « Pourquoi je ne vais pas dans les médiathèques 1 ! », dont je reprends quelques éléments ici, mais une grande partie du ci-dessous article n’est pas sur le blog et inversement. Lors d’une récente formation, un stagiaire me posa la question suivante : « Mais M. Rettel, allez-vous dans les médiathèques ? » Le responsable s’est depuis dénoncé, qu’il en soit remercié ou maudit jusqu’à la septième génération, c’est au choix. En tout cas, je fus bien obligé de reconnaître que non. À part les formations que j’y dispense. Non, je ne vais jamais dans les médiathèques ! Aujourd’hui, les raisons en sont simples et elles sont multiples : 1.  Je n’en ai matériellement pas le temps (il suffirait de vouloir). 2. J’ai la chance de pouvoir m’acheter (m’offrir ?) les livres, les CD ou les DVD dont j’ai envie ou besoin pour me distraire (rarement) ou travailler (souvent). Bref, j’ai assez pour m’acheter plus de « produits culturels » que je ne pourrai jamais en lire, en écouter, en regarder dans toute ma vie. 1.  http://blog.formations-musique.com/index. php?post/2010/05/17/Pourquoi-je-ne-vais-pasdans-les-m%C3%A9diath%C3%A8ques-!

Encore un autre problème de temps. Cela met, d’ailleurs, en évidence un paradoxe de notre époque car, en parallèle, j’ai probablement écouté les Variations Goldberg plus que Bach luimême. 3. Je pourrais me rendre dans une bibliothèque pour une recherche précise d’informations, découvrir de nouvelles œuvres, accéder à des œuvres non disponibles ou simplement échanger. Il se trouve que les recherches que j’effectue pour mes formations sont assez pointues et souvent en langue anglaise. C’est presque essentiellement Internet que j’utilise pour démarrer mes recherches. S’il s’agit de documents indisponibles, internet est là aussi une source d’une incommensurable richesse, tout en restant chez moi. Il n’a jamais été aussi simple de trouver la perle rare en occasion. Je donne quelques exemples sur mon blog. Aujourd’hui, je n’ai donc pas vraiment de raisons pour me rendre dans une bibliothèque. Il n’en a pas toujours été ainsi. Dans les années quatre-vingt, ma situation personnelle était différente, et j’avais tenté de fréquenter de façon régulière des bibliothèques. Sans succès. Alors pourquoi ? Je n’ai pas pu répondre immédiatement au stagiaire. C’est pendant la bénéfique pause de cette formation que la réponse m’est apparue et elle est terrible. Le lieu « bibliothèque » ne m’inspire pas. Mon exemple personnel n’est certainement pas généralisable mais il n’est pas possible, non plus, de l’occulter. Le public d’une bibliothèque n’est pas monolithique, il est constitué de la somme d’usagers tous singuliers. Manifestement, cette notion d’inspiration a fait mouche pour les lecteurs du blog. Elle traduisait de façon synthétique


« Le problème des bibliothèques »

­ ifférentes réactions possibles vis-à-vis d des bibliothèques.

Inspiration Ayant œuvré dans l’artistique (quelques albums de musique en tant que compositeur/artiste-interprète à mon actif quand même), cette idée d’inspiration est pour moi essentielle. Ça me parle, ça résonne en moi, ça m’inspire, sinon ça ne m’intéresse pas. Ce principe est également applicable, pour le musicien que j’étais, au choix d’un instrument ou d’un effet ; ils doivent immédiatement donner des idées. Si ce n’est pas le cas, c’est qu’ils ne sont pas inspirants. Ce n’est pas une question de qualité, de polyvalence, de prix, juste d’inspiration. Cette notion est évidemment difficile à exprimer de façon objective, elle est en grande partie liée à la subjectivité d’un individu, à son histoire, à sa sensibilité, à sa culture et à l’interaction qui s’établit avec l’œuvre, l’objet, le lieu, etc. L’inspiration est surtout un ressenti global permettant une prise de décision rapide : j’aime, je n’aime pas, j’ai envie, je n’ai pas envie. Comment un individu prend-il une décision ? C’est le sujet d’un livre passionnant, L’erreur de Descartes, d’Antonio R. Damasio 2 – pour le coup très inspirant  – qui formule l’hypothèse qu’il n’est pas possible de séparer la raison et les émotions dans une prise de décision. L’idée d’inspiration va plutôt dans ce sens.

« Seuls contre tant d’art » Quels sont alors, pour moi, les côtés non inspirants des bibliothèques ? Globalement et pour simplifier à l’extrême – car j’ai bien conscience qu’il faudrait plus d’espace pour développer ce point – ce qui me gêne fondamentalement, ce sont leurs côtés intimidants. Je prendrai simplement un aspect : la présentation des collections ou du fonds, mais il y en a d’autres (l’organisation des lieux par exemple). Quoi de plus intimidant et glaçant, en

2.  Antonio-R. Damasio, L’erreur de Descartes, Odile Jacob poches, 2010.

effet, que ces empilages de livres sur étagères quasiment à perte de vue qui s’accompagnent d’un rangement vertical sur la tranche. Effet de masse saisissant qui prend la tête, pour utiliser une expression un peu triviale, mais qui dit bien ce qu’elle veut dire. Courtcircuit cognitif. Comment ne pas se sentir écrasé, seul et perdu ? « Seuls contre tant d’art » disait Paul Valéry 3. Par où entamer sa visite si on n’est pas venu dans un but précis ? Oh, bien sûr, il y a toujours dans chaque bibliothèque une mise en avant de nouveautés, des coups de cœur, une exposition qui met en valeur une partie du fonds mais globalement le problème reste entier. Il existe d’ailleurs un véritable paradoxe entre l’existence d’une telle richesse et diversité concentrées en un lieu et le fait que vous vous sachiez dans l’impossibilité totale de vous approprier par votre seule présence cette richesse pourtant à portée de main. C’est incroyablement frustrant. Dans Matrix (le film)4, l’appropriation est plus rapide mais totalement impossible, c’est du « cinéma ». Les librairies/disquaires marchands sont sujets aux mêmes problématiques, mais la présentation est, chez eux, en partie différente : il y a plus de présentation en frontal. Sinon la sanction est immédiate : il y a moins d’achat. Pour les mêmes raisons, je ne déteste rien moins que de parcourir manuellement une rangée de vingt ou trente CD alignés les uns derrière les autres sous prétexte qu’ils sont en promotion, j’en fais l’expérience presque à chaque visite. Ce que j’aime dans une librairie ou chez un disquaire, c’est flâner. Ne pas avoir de but précis autre que celui de passer de table en table ; regarder les couvertures qui sont en frontal, feuilleter les livres, lire les quatrièmes de couverture, toucher le papier, sentir l’encre. Pourtant tout n’est pas accessible sur les tables et le choix est très orienté commercialement (prescription). Mais je constate que je ressors rarement sans quelques ouvrages : achats non prémédités. J’ai

3.  « Le problème des musées », op. cit. 4.  Film de Larry et Andy Wachowski (1999) avec Keanu Reeves, Laurence Fishburne, Carrie-Anne Moss.

donc été inspiré. Une sérendipité 5 encadrée en quelque sorte. Je remarque d’ailleurs que je fais plus de découvertes dans une librairie moyenne (mais de talent) que dans une grande Fnac. Retour de l’effet de masse probablement. Dans un monde où le discours dominant est l’efficacité objectivable, la flânerie est sans doute un moment privilégié pour relier des éléments en mémoire à partir de sensations, justement parce que l’attention n’est pas accaparée par un sujet particulier. C’est un moment de construction de soi. Il faut l’organiser. On pourrait rétorquer, avec raison, qu’internet peut aussi avoir ce côté intimidant. Que la possibilité d’accéder à des contenus beaucoup plus vastes qu’à ceux d’une médiathèque devrait donner une sensation de vertige encore plus importante. C’est exact, mais il n’existe pas d’effet de masse physique car tout se déroule à travers la petite fenêtre de l’ordinateur. D’un point de vue psychologique, l’effet est totalement différent. La sérendipité est moins encadrée, elle s’apparente parfois sur le web à de la flânerie. Mais attention au temps qui défile et à la dispersion ! Plutôt que de reprendre l’exemple de mon blog, j’ai essayé de trouver sur le web des photos illustrant mon point de vue 6. Mon choix s’est porté sur deux lieux tout à fait différents présents au Musée du quai Branly, non destinés, il est vrai, au même public : la bibliothèque de recherche et d’étude et le salon de lecture Jacques Ker­chache. Dans la bibliothèque de recherche, tous les caractères « non inspirants » sont présents : vastes collections visibles sur des mètres et des mètres linéaires, espace imposant et intimidant 5.  « La sérendipité est le fait de réaliser une découverte inattendue au cours d’une recherche dirigée initialement vers un objet différent de cette découverte. […] Ce concept « sérendipité » est, en français, un néologisme créé par calque de l’anglais à partir du mot « serendipity ». Ce terme a été introduit en 1754 par Horace Walpole pour désigner des découvertes inattendues, faites grâce au hasard et à l’intelligence. » (extrait de Wikipédia). 6.  De nombreuses photos sont disponibles (en cherchant) sur le site : www.quaibranly.fr Il existe aussi un compte Flickr : www.flickr. com/photos/musee-du-quai-branly/471159011/

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La bibliothèque vue par ses usagers, même

par son volume. Mais on ne vient pas dans une bibliothèque de recherche et d’étude pour flâner. Il y a donc une cohérence.

Médiathèque d’étude et de recherche. © Musée du quai Branly

Situation tout à fait différente dans le salon de lecture Jacques Kerchache que j’ai physiquement visité. Je livre des éléments de mémoire, il est possible que mes souvenirs ne soient pas tout à fait exacts par rapport à la réalité physique, mais je serai tenté d’écrire qu’à l’instant où je m’exprime, ce que j’en ai conservé est plus important que la réalité puisque c’est ma représentation dans mon cerveau, c’est donc une construction sur ce que j’ai ressenti. Les dimensions du salon sont restreintes par rapport à celles d’une grande bibliothèque. L’espace principal est organisé autour d’une grande table de lecture en bois. Le fonds présenté est limité. Les livres sont disposés sur des étagères en bois de hauteur limitée ne proposant jamais plus de 60 cm de linéaire. Pas d’effet intimidant. Les lumières, l’organisation du salon, le bois contribuent à un effet cosy qui donne envie de prendre un livre et de s’asseoir, ce que j’ai fait. Pour conclure, ce qui ne m’inspire pas dans les bibliothèques, c’est une certaine organisation du lieu, de l’espace, et de présentation des collections. Globalement, les réactions sur le blog et également au travers d’échanges hors internet m’ont conforté dans cette disposition. Qu’on ne se méprenne pas, mes propos sont une déclaration d’amour contrariée. J’adore l’idée de bibliothèque, j’aime moins le lieu.

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De nouveaux « lieux concentrateurs » « Nos trésors nous accablent, et nous étourdissent. La nécessité de les concentrer dans une demeure en exaspère l’effet stupéfiant et triste 7. » Paul Valéry posait des mots sur un aspect qui, me semble-t-il, est absolument essentiel et qui est en partie responsable de ce qui précède : les lieux concentrateurs. Dans le monde d’avant internet, la diffusion des œuvres culturelles se faisait par l’intermédiaire d’un support physique. On comprend immédiatement que pour les diffuser, en faciliter l’accès au plus grand nombre, des lieux que je qualifierais de « concentrateurs » sont nécessaires. Des lieux où sont réunies, classées, empilées, stockées un très grand nombre d’œuvres de l’esprit dans un volume restreint d’où la concentration et l’aspect intimidant évoqué ci-dessus. Dans le monde marchand, il s’agit des disquaires, des libraires. Dans le monde du service public, ce sont les bibliothèques, les médiathèques. Il faut le dire clairement : ce monde-là est révolu. Un monde où il fallait concentrer physiquement des supports matériels dédiés pour faciliter l’accès aux œuvres de l’esprit n’a plus de raison d’être. Ce monde s’évanouit sous nos yeux. C’est la principale cause de la disparition des magasins de disques de type classique et de la mutation actuelle des bibliothèques. La numérisation et la mise en réseau rendent obsolète cette nécessité de lieux concentrateurs physiques accessibles au public. La mission d’accès par le prêt en passant par des médiathèques est globalement terminée parce qu’à terme (court ou moyen) tout sera accessible par internet (ubiquité des œuvres). Pour prendre l’exemple particulier de la musique, c’est la perte d’adhérence entre le phonogramme et le support dédié (le CD) qui rend le phonogramme extrêmement volatil, d’où ma proposition du terme « soniel 8 » pour le nommer. Les lieux concentrateurs ont-ils disparu ? Non, ils se sont déplacés. Pour 7.  « Le problème des musées », op. cit. 8.  http://blog.formations-musique.com/index. php?post/2009/01/24/35-soniels-ventes-enhausse

rendre accessibles les œuvres au plus grand nombre, il doit encore exister des lieux concentrateurs, mais ce ne sont plus les mêmes. C’est un point essentiel pour comprendre que les médiathèques ont perdu une de leurs spécificités : le monopole de l’accès des œuvres de l’esprit dans le service public. Les nouveaux lieux concentrateurs sont virtuels dans l’usage mais ils s’appuient sur une infrastructure bien physique. La dématérialisation est un mythe. Ces nouveaux lieux concentrateurs s’appellent : Gallica, Archive, Google, Amazon, Apple, Deezer, etc. Les sites web ne sont que les fenêtres qui permettent d’accéder aux contenus physiquement stockés sur des machines dans des datas centers. Répétons-le, la dématérialisation n’existe pas. L’accès aux œuvres de l’esprit sur internet passera-t-il uniquement par des lieux concentrateurs du monde marchand ? C’est bien l’idée suivie par Google, Amazon et consorts. Serat-il ensuite relayé en médiathèque par des prestataires du type Bibliomédias, Starzik, Naxos, etc. ? C’est un des enjeux majeurs actuels. Il existe des alternatives qui s’écartent de ce schéma : Automazic, extranet de la Cité de la musique, etc. Que reste-t-il aux médiathèques si le monopole de l’accès est terminé dans le service public ? Il reste, en fait, l’essentiel qui apparaît peut-être plus clairement aujourd’hui : la connaissance. C’est le sujet d’un livre de Lionel Naccache paru récemment : Perdons-nous connaissance ? En voici une phrase : « On comprend ainsi pourquoi et comment notre attention s’est progressivement focalisée sur les objets du savoir plutôt que sur la condition du sujet qui se livre à l’exercice de la connaissance 9. » Transposée dans le monde des bibliothèques, on peut l’exprimer par la focalisation sur le prêt physique d’objets matérialisant des œuvres de l’esprit plus que sur leur appropriation par l’usager. Les nouvelles conditions imposées par la numérisation et par le réseau internet pourraient donc être une chance pour les bibliothèques. La

9.  Lionel Naccache, Perdons-nous connaissance ?, Odile Jacob, 2010.


Salon de lecture Jacques Kerchache. © Musée du quai Branly – Photo : Antonin Borgeaud

quête de l’accès à l’information étant globalement terminée, il s’agit de s’occuper de la connaissance. C’està-dire de l’accompagnement vers les œuvres et ce que l’usager va en faire, comment un individu s’approprie des œuvres auxquelles il a accès pour se construire.

Vers une bibliothèque inspirante Accompagner l’usager dans son accès aux œuvres ? C’est pour les bibliothèques l’enjeu de la médiation. C’est pour l’usager méditer, digérer, ruminer les œuvres, les faire siennes au risque d’ailleurs de se mettre en danger (c’est la thèse de Lionel Naccache). Proust parlait de la lecture comme d’une impulsion vers la vie spirituelle 10, c’est cela qu’il faut sus­ citer. Dans un article, désormais fameux, Nicholas Carr demandait : « Estce que Google nous rend idiot 11 ? » Il a depuis étoffé sa réflexion 12. Il constate la modification de son fonctionnement cognitif comme conséquence de son utilisation intensive d’internet : il n’arrive plus à se concentrer pour de 10.  Marcel Proust, Sur la lecture, La Bibliothèque électronique du Québec http://beq.ebooksgratuits.com/vents/Proust_ Sur_la_lecture.pdf 11.  www.framablog.org/index.php/post/2008/ 12/07/est-ce-que-google-nous-rend-idiot 12.  L’article original : www.wired.com/ magazine/2010/05/ff_nicholas_carr/all/1 Traduit : www.internetactu.net/2010/09/03/ pdlt-ce-quinternet-apprend-a-nos-cerveaux/

longues lectures. « […] Il semble que le net érode ma capacité de concentration et de réflexion. » Il va plus loin, il parle de régression cognitive en utilisant la métaphore de l’évolution de l’humanité : « Nous passons du stade de cultivateurs de la connaissance personnelle à celui de chasseur/cueilleur dans la forêt des données. » L’enjeu essentiel est sans doute là. L’accès aux œuvres n’est pas la culture. Voici un autre aspect : notre cerveau ne peut emmagasiner toutes les informations qui lui parviennent sans arrêt ; il filtre. C’est son fonctionnement normal, mais, aujourd’hui, nous sommes saturés d’informations, sollicités, assaillis de façon permanente comme jamais dans l’histoire de l’humanité. Une façon de nous défendre est de remonter le seuil de perception de nos sens. C’est une protection. La vie ne serait tout simplement plus tenable sans cela. Le risque est de ne plus pouvoir sortir de cet état. Développer notre sensibilité, c’est-à-dire la capacité à discriminer des niveaux faibles et pouvoir passer d’une modalité (protection, moins de sensibilité) à l’autre (moins de protection, plus de sensibilité) sont également des enjeux actuels (voir mes articles sur la compression dynamique audio)13. En fait, les bibliothécaires connaissent déjà une des solutions possibles proposées à ces défis ; c’est la bibliothèque qualifiée de « troisième

13.  http://blog.formations-musique.com/ index.php?post/2009/04/02/49-sommaire-de-lhistoire-de-la-compression-dynamique-audio

lieu 14 » : une bibliothèque non plus seulement lieu concentrateur mais lieu de vie. Un des reproches récurrents adressés aux bibliothèques troisième lieu est que, si elles sont lieu de vie, elles seront bruyantes, à l’opposé du modèle actuel français. En fait, ce n’est pas contradictoire. Cette nouvelle bibliothèque pourrait proposer plusieurs types d’espaces : un espace d’échanges, de vie, comme un café, donc bruyant (sons inorganisés) ; un espace de lecture, donc silencieux (pas de son) ; un espace sonorisé, sur une exposition par exemple (sons organisés). On voit que, par la simple circulation entre ces trois types d’espaces, l’usager sans s’en rendre compte serait appelé à faire fonctionner son audition sur plusieurs modalités, donc à être plus sensible. Dans ce contexte, flâner c’est un peu respirer. Globalement, le rapport aux œuvres en bibliothèque doit être une expérience unique. La bibliothèque, c’est ce qu’on ne peut pas faire sur le web. Les bibliothèques troisième lieu ne disent pas autre chose. « L’usager est appréhendé comme un client dont il s’agit de gagner les faveurs, en lui procurant des “moments forts” » rappelle Mathilde Servet en parlant des Discovery Center anglais 15. Le pire serait de vouloir entrer en concurrence avec internet. En tant qu’individu, un équilibre est à trouver entre les informations (parfois artistiques) qui nous parviennent et ce que l’on en fait. Cela a toujours été le cas, mais les technologies actuelles modifient les conditions de cet équilibre, d’autant que d’un point de vue social nous ne sommes pas égaux devant ces bouleversements. La bibliothèque doit être un lieu privilégié pour ce rééquilibrage en éveillant la curiosité, en augmentant la sensibilité et en étant inspirante. 

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14.  Mathilde Servet, Les bibliothèques troisième lieu, 2009, mémoire de fin d’étude du diplôme de conservateur, Enssib : www.enssib.fr/ bibliotheque-numerique/notice-21206 15.  Article de Mathilde Servet, « Les bibliothèques troisième lieu », BBF, 2010, no 4, p. 57-63.

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S’asseoir, braconner, se courber : le vocabulaire des corps à la médiathèque. Sommes-nous prêts à un désordre tranquille ?


S’asseoir, braconner, se courber : le vocabulaire des corps à la médiathèque Sommes-nous prêts à un désordre tranquille ?

L Céline Leclaire Médiathèque de Roubaix cleclaire@ville-roubaix.fr Après avoir participé à la réalisation de la médiathèque Voyelles à CharlevilleMézières en tant que responsable des fonds patrimoniaux, Céline Leclaire, agrégée de lettres classiques et conservateur des bibliothèques, est aujourd’hui chargée de la politique documentaire et du pôle adultes de la médiathèque de Roubaix. Elle a aussi exercé diverses missions à la bibliothèque municipale de Valenciennes et à la Drac Nord – Pas-de-Calais.

es bibliothèques se disent volontiers « en mouvement », mais rarement au sens propre. Au contraire, en tant que lieux physiques, elles établissent un système de normes en matière de comportements, de postures. Quelle marge de liberté les usagers, voire les bibliothécaires eux-mêmes, ont-ils pour introduire des gestes nouveaux, pour sortir de la notion d’interdit, de l’immobilité, de la contrainte ? Quels sont les enjeux de l’introduction du corps dans la réflexion professionnelle ? Il suffit de le voir s’engouffrer au beau milieu d’une étagère pour s’interroger. Que se passe-t-il ? De manière inopinée, la compagnie du chorégraphe Didier Théron a investi les lieux cet après-midi pour représenter Nous autres, sa « performance pour une médiathèque 1 ». Nous sommes au Rize, à Villeurbanne. Les usagers s’arrêtent, ni tout à fait acteurs, ni tout à fait spectateurs : « C’est des extraterrestres ! », entend-on. Les enfants sont les premiers à inventer de nouvelles façons de communiquer avec ces envahisseurs impasNous autres par la compagnie Didier Théron. sibles, tandis que les adultes, interpellés Médiathèque du Rize, à Villeurbanne – 19 septembre 2009. par cette mise en abyme d’une visite à la Photo : C.L. bibliothèque, commencent à s’observer les uns les autres : mon voisin va-t-il se mettre lui aussi à déambuler contre nature ? Certains usagers, au contraire, poursuivent leur lecture comme si de rien n’était. C’est qu’il n’est pas évident de rencontrer soudain le désordre à la médiathèque… Que révèle cette approche artistique qui inverse le haut et le bas, le lourd et le léger, qui investit des espaces dérobés, qui transforme des postures classiques en

1.  www.didiertheron.com

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pantomime et laisse s’échapper des émotions dans ce lieu de retenue et d’intériorité ? Qu’est-ce qui permet de passer d’une bibliothèque qui cadre les gestes et les postures à une bibliothèque qui se laisse façonner par la danse ?

Le corps, un élément problématique et un enjeu actuel La thématique du corps est à la mode. En octobre 2009, les Rendez-vous de l’histoire de Blois lui étaient consacrés 2. Leur programme, qui sollicitait autant l’histoire culturelle que l’histoire sociale ou politique, suggérait la richesse et la complexité du sujet : le corps est placé sous le signe d’une pluralité problématique et peut être abordé par le biais de l’éducation, de la communication, des jeux de pouvoir et de domination, des sens, ou encore de la construction des imaginaires et des représentations mentales. Autant d’entrées inhabituelles pour envisager le monde des bibliothèques… Si on les passe en revue rapidement, on s’aperçoit que dans les discours et les études sur les bibliothèques, c’est souvent en lien avec le thème de l’imaginaire que le corps apparaît 3. De même, on ressent un certain hiatus entre la place donnée au corps de manière générale dans la société occidentale et celle qu’il occupe, très physiquement, dans les bibliothèques. Alors que la société actuelle est marquée par un paradigme médicosportif reposant sur le soin et le modelage du corps 4, alors qu’elle recherche le confort et l’aisance, que les postures évoluent 5, que le rôle du corps dans l’appréhension et la compréhension du monde est mis en avant, que même les développeurs de jeux vidéo conçoivent des jeux où le score s’élève avec le nombre de pas parcourus, il faut bien reconnaître que les bibliothèques, en France, sont un lieu ­d’ordre, de maîtrise de soi, qu’elles renvoient à des postures de travail classiques et peu variées, et semblent encore frileuses quand il s’agit de donner un rôle aux corps, malgré le confort qu’on y trouve.

Ce que la bibliothèque fait aux corps : de quoi les professionnels sont-ils prisonniers ? En dépit de tous les textes admirables sur sa proximité avec le corps humain, le livre – objet fondateur de la bibliothèque, doté d’un « dos », de nerfs, couvert de peau – est désincarné. Il est fait de matière vivante, mais pas de chair. 2.  www.rdv-histoire.com 3.  En février dernier, la Bibliothèque nationale de France ouvrait un séminaire de doctorat consacré à ces imaginaires par une séance sur la bibliothèque et l’inconscient abordant les thèmes du corps et de l’Éros sous un angle interdisciplinaire : www.bnf.fr/fr/professionnels/autres_ journees_professionnelles/a.imaginaires_bibliotheques.html 4.  Ce paradigme est bien décrit par Isabelle Queval dans Le corps aujourd’hui, Gallimard, 2008, Folio essais no 503. 5.  Voir l’ouvrage de François Bellanger et Gérard Laizé : Confort(s). La génération vautrée, 2005, téléchargeable gratuitement à l’adresse suivante : www.via.fr/telechargement/Catalogues/CONFORTS.pdf

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Il renvoie donc chez les bibliothécaires, et sans doute aussi chez les usagers, à un espace mental, à quelque chose d’intellectuel, voire de spirituel ou même de sensible, plus que de véritablement charnel. On établit dans la bibliothèque physique des classements, des rangements, une organisation, qui se veulent plus proches de la raison que de la vie (avec tout l’imprévisible que le terme suppose). Au nom d’un souci de fonctionnalisme auquel le discours des fournisseurs de mobilier eux-mêmes les invite, les professionnels créent des espaces pour des activités, des usages, plus que pour des personnes ou des êtres humains. Cela se ressent à travers ce qui étonne lors des visites de bibliothèques étrangères, mais surtout à la lecture des règlements et guides d’usagers : à quelques exceptions près 6, le corps y est pour ainsi dire nié, absent, tout comme il l’est dans les catalogues de mobilier. Et ce n’est pas qu’une question de droits. Que voit-on dans toutes ces brochures ? L’important n’est pas la réponse, mais la question elle-même. Par ailleurs, la dimension prescriptrice du travail du bibliothécaire se lit à travers la spatialisation des documents : c’est souvent le livre qui, par sa présence sur une table basse, par la proximité des rayonnages et des fauteuils, sert d’intermédiaire dans l’invitation faite de s’installer. Le confort, dès lors, cesse d’apparaître comme gratuit. De surcroît, il ne semble associé qu’à un certain type de documents. C’est ainsi que les espaces « musique » apparaissent comme le parent pauvre du confort : bornes d’écoute debout, absence de chaises ou de fauteuils, etc. Et ce n’est pas le fait des seules bibliothèques : dans telle grande enseigne de vente de produits culturels, l’étage des livres propose quelques sièges alors qu’on n’en trouve aucun à l’étage des CD ou DVD. De plus, la mise en scène des gestes autour du document est souvent révélatrice de l’utilisation que les bibliothèques invitent à en faire : pour visionner un film ou un documentaire, les unes proposent des canapés, les autres un mobilier plus sommaire (chaise et table dotée d’une tablette téléscopique permettant d’écrire). Cela concerne également les rayonnages, dont l’usage semble purement utilitaire et pragmatique en France et n’invite les corps qu’au passage : en effet, il y a rarement un moyen de s’asseoir au fil de la consultation, contrairement à ce qu’on observe à Rotterdam, par exemple. Ainsi, le mobilier placé dans les bibliothèques publiques peut sembler avoir une identité usurpée, voire décalée : la table basse près des fauteuils de cette salle des périodiques est détournée de son usage domestique traditionnel – pas d’apéritif ni de boissons ici. De même, les canapés, qui se sont développés dans les salons et salles à manger avec l’apparition de la télévision, regardent dans le vide à la bibliothèque. Cette usagère assidue d’une bibliothèque française, invitée à commenter l’image du fauteuil-tapis de la bibliothèque de Rotterdam, le conçoit comme un complément thématique des livres proposés sur les langues et 6.  Et qui se font d’ailleurs de plus en plus nombreuses : Guide de la saison 2009-2010 des bibliothèques de Strasbourg ville et communauté urbaine, Nouveau guide de l’usager de la bibliothèque municipale de Lyon… L’autre exception majeure à souligner est celle des secteurs jeunesse et mériterait un nouvel article.


L’espace des partitions et l’espace littérature-histoire à la médiathèque publique centrale de Rotterdam – 29 août 2009. Photos : C.L.

la culture perses. À ses yeux, le mobilier est pour ainsi dire intégré à la collection. L’ordre domine, tout comme l’uniformité des postures, et le paradoxe c’est que la bibliothèque modifiée par le flux et par l’informatique ne remet pas fondamentalement en cause le renoncement au corps appelé par la bibliothèque traditionnelle d’étude : les ordinateurs s’alignent en un confort dont seul le choix des couleurs atténue l’uniformité et la sévérité, et l’usager a moins que jamais besoin de ­bouger. Tout cela n’aurait que peu d’impact si les postures en elles-mêmes n’avaient une charge sémantique forte, bien mise en valeur par Hubert Godard, spécialiste de la danse 7 : « La posture érigée […] contient déjà des éléments psychologiques, expressifs, avant même toute intentionnalité de mouvement ou d’expression. Le rapport avec le poids, c’est-àdire avec la gravité, contient déjà une humeur, un projet sur le monde. » À cette charge peut s’ajouter le poids de l’histoire. Par exemple, la posture assise possède une histoire que rappellent Gérard Laizé et François Bellanger 8 : longtemps, le siège a été associé à l’autorité comme le suggèrent les expressions « Saint-Siège » et « asseoir son autorité », et selon sa condition, on ne s’asseyait pas sur les mêmes types de 7.  Hubert Godard, « Le geste et sa perception » in Isabelle Ginot et Marcelle Michel, La danse au xxe siècle, Larousse, 2008, p. 235-241. 8.  François Bellanger et Gérard Laizé, op. cit.

sièges, lesquels étaient alors davantage faits pour être beaux que pour être confortables. Tout comme les bibliothécaires, les usagers qui ont assimilé la règle peuvent donc aussi être prisonniers. Ils sont parfois même les premiers garants de l’ordre, et le corps n’a pour eux que peu d’importance, comme en témoigne le rêve de cette usagère : « Qu’on m’enferme dans la bibliothèque pour un week-end avec quelques bouteilles d’eau minérale. » Aux yeux de beaucoup d’entre eux, et en particulier des adultes accompagnant des enfants, une posture décontractée n’est pas gratuite, mais justifiée par l’usage d’un document. Il arrive souvent qu’une mère, en voyant son enfant vautré sur un coussin lui dise d’aller prendre un livre : « ce n’est pas un tapis de gym, c’est un tapis de lecture », « on ne joue pas, on lit », « tu vas te faire gronder ». La présence du coussin s’explique par la présence des livres. Par conséquent, aux yeux de ces mères, qui font preuve d’une intériorisation de la norme, on ne peut s’installer confortablement sans justifier sa position par la lecture. Ces recommandations sévères ne sont pas toujours légitimes au regard de ce qu’autorisent les bibliothécaires eux-mêmes. Cela permet sans doute de comprendre pourquoi certaines initiatives des bibliothécaires restent comme lettre morte. En effet, une observation attentive montre que l’usage des mobiliers qui offrent précisément des possibilités plurielles de manipulation est en général très sage : par

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Fauteuil Trioli et chien Puppy (design Eero Aarnio). Médiathèque du Rize, à Villeurbanne – 19 septembre 2009. Photos : C.L.

e­ xemple, l’observation de l’usage du fauteuil Trioli des secteurs jeunesse (qu’on peut soit renverser horizontalement pour en faire une petite balançoire, soit retourner pour en changer la hauteur d’assise) a révélé que dans certaines bibliothèques, il est rarement manipulé, même quand c’est autorisé. Les enfants se contentent de s’asseoir dessus, tel qu’il est. Est-ce dû au respect de l’ordre, au poids du fauteuil ? De même, à la médiathèque du Rize à Villeurbanne, les enfants qui entrent se précipitent souvent vers le gros chien en plastique près de la banque d’accueil. Les parents les rappellent à l’ordre (« c’est interdit ») alors que les bibliothécaires autorisent tout à fait cet usage. Pour ce qui est du multimédia, le plaisir de la recherche, l’urgence d’une quête et la captivation qu’elle entraîne chez l’usager rendent souvent vains les choix des bibliothécaires : ordinateurs à consultation debout censés limiter l’usage et faciliter la rotation des usagers, ordinateurs de différentes hauteurs censés permettre aux publics de trouver celui qui leur convient le mieux… Enfin, on peut s’interroger sur le degré de mobilité des étagères montées sur roulettes qui fascinent tant les Français dans les bibliothèques étrangères.

Le choix de la danse Le congrès de l’Association des bibliothécaires de France de 2009, prenant acte du hiatus développé ici, avait démontré tout l’intérêt d’un dialogue interprofessionnel avec designers et architectes et d’une interrogation autour de notions comme l’intimité. Le numéro 47-48 de la revue BIBLIOthèque(s) en propose une synthèse très riche 9.

9.  Dossier « Intimités », BIBLIOthèque(s), décembre 2009, no 47-48.

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Sur le terrain, on assiste à des expériences, comme autant d’échos aux interprétations musicales, dansées, voire gustatives, qui se développent dans les musées. Les chorégraphes sont en effet de plus en plus nombreux à écrire pour les bibliothèques : Didier Théron à Montpellier, Annick Charlot à Lyon 10, Georges Appaix à Marseille 11. Et leurs créations s’exportent : en 2010, Sextet mouvementé pour salle de lecture est créé à Marseille avant d’aller « faire circuler les mots et agiter le silence » à Strasbourg. Le « bal des lecteurs » annuel de la médiathèque publique de Rotterdam a été plusieurs fois évoqué dans la presse professionnelle. La réduction à un bal de ce qui est en réalité une grande fête du livre – la Lezersfeest –, comprenant aussi des dédicaces ou des conférences, signifie que ­quelque chose se joue entre la bibliothèque et la danse qui n’est pas évident. Les danseurs professionnels ne s’inscrivent pas dans une logique de prescription-réception, ils introduisent un nouveau rapport au document et font participer bibliothécaires et usagers à un mouvement commun. Leurs évolutions dans l’espace invitent les bibliothécaires à réfléchir à leurs propres pratiques. Qu’elle soit le fait des usagers ou de professionnels, qu’elle nécessite la métamorphose de la bibliothèque ou qu’elle s’y introduise sans bruit, comment la danse permet-elle de revisiter les repères habituels ? Elle permet d’abord d’introduire une approche du lieu par le biais du corps, mais surtout de l’émotion, et la bibliothèque devient un espace particulier qui favorise la réunion entre l’intime et la sphère publique. Comme l’explique Hubert Godard, non seulement le mouvement de l’autre a un impact sur le mouvement de celui qui regarde, mais notre état affectif et nos postures sont étroitement liés : « Le mou-

10.  www.compagnie-acte.fr 11.  http://laliseuse.org


S’asseoir, braconner, se courber : le vocabulaire des corps à la médiathèque :

vement de l’autre met en jeu l’expérience propre du mouvement de l’observateur : l’information visuelle génère, chez le spectateur, une expérience kinesthésique (sensation interne des mouvements de son propre corps) immédiate […]. Le visible et le kinesthésique étant totalement indissociables, la production du sens lors d’un événement visuel ne saurait laisser intact l’état de corps de l’observateur : ce que je vois produit ce que je ressens, et réciproquement mon état corporel travaille à mon insu l’interpr��tation de ce que je vois 12. » À travers cette interaction particulière des usagers les uns avec les autres, la danse permet de dépasser la juxtaposition d’espaces privatisés tout en préservant l’individualité de chacun. Et le passage par l’émotion facilite le mélange des publics vers lequel tendent les professionnels. En choisissant les contacts, le poids des corps et le travail au sol comme matière première de sa réflexion, le danseur contemporain suscite également une interrogation sur les règles établies, laquelle oblige les bibliothécaires à remettre en cause leurs habitudes, à rechercher le fondement et la légitimité de ces règles : renvoient-elles à des normes de sécurité, à des normes de comportements sociaux, à des habitudes dont on ne connaît plus très bien ni l’origine ni la nécessité ? La danse est enfin un art éphémère Le danseur permet un jeu autour de la frontière, réelle ou mentale, qui distingue les espaces des qui échappe un instant à la maîtrise des bibliothécaires de ceux des usagers. Nous autres par la compagnie Didier Théron. bibliothécaires : non seulement ils cesMédiathèque du Rize, à Villeurbanne – 19 septembre 2009. Photo : C.L. sent de jouer le rôle de médiateur lors des expériences dansées, mais la danse les oblige à prendre conscience que la bibliothèque doit laisser une place à l’instantané et qu’il y Relecture de problématiques actuelles a des formes de culture qu’elle ne fixe pas, qu’elle ne reà travers le prisme du corporel tient pas. Le bibliothécaire, en accueillant ces expériences dansées, accepte de créer de l’émotion, et donc de ne pas Si les corps peuvent se déplacer selon d’autres modes être capable de mesurer l’impact sur le public de ce qu’il dans la bibliothèque, peut-être que les objets aussi ! Ainsi, lui propose. En cela, le bibliothécaire est lui-même proche les petits « puppies » de la médiathèque du Rize se déplade l’artiste, du danseur : Didier Théron explique qu’on ne cent-ils très régulièrement sous l’effet des jeunes usagers, mesure jamais le niveau d’agression, d’émotion. En faisant voire des bibliothécaires eux-mêmes. D’une visite à une appel à la danse, le bibliothécaire introduit donc dans l’esautre, l’usager constatera qu’ils ne sont plus au même enpace physique un désarroi similaire à celui qu’on pourrait droit. Peut-être imaginera-t-il une vie nocturne – et magiéprouver, dans un monde virtuel, face à l’incommensuraque – de la bibliothèque ? Là encore, mais par des moyens bilité, au foisonnement et à l’indomptabilité d’internet. Par plus simples, la bibliothèque sollicite l’imaginaire et se là, il peut devenir lui-même facteur de la très bergsonienne montre capable d’une esthétique de la surprise modeste création continue d’imprévisibles nouveautés, et repenser et quotidienne, d’une animation au sens le plus fort du cet espace de sociabilité qu’est la bibliothèque. terme. Cette démarche enrichit l’accueil qu’elle offre et, par un retour d’expérience, laisse entrevoir pour les bibliothécaires eux-mêmes – et par ricochet pour les usagers – la possibilité d’adopter eux aussi une mobilité, voire un ­comportement physique différents. Plus gravement, le bi12.  Hubert Godard, « Le geste et sa perception », op. cit.

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bliothécaire sera peut-être plus à même d’accueillir un SDF ou des amoureux un peu trop démonstratifs, c’est-à-dire de faire face à des situations où c’est le corps qui est mis en avant et qui sert d’interface avant la pensée, dans un lieu où c’est habituellement le contraire qui se produit. Ici peut être abordée la question de l’introduction de supports nouveaux à la bibliothèque : paradoxalement, cette civilisation de l’esprit et de la dématérialisation qui est la nôtre semble ouvrir encore plus de possibilités à l’enrichissement d’une approche sensorielle, corporelle, physique de la bibliothèque. En effet, s’il est vrai qu’au sein de l’institution, la présence des documents exerce une influence sur les postures, et les postures proposées sur la perception des documents, les nouveaux médias invitent à la nuance, dans la mesure où, abstraction faite de tout cadre institutionnel, ils sensibilisent, stimulent, activent le corps qui les reçoit tout en développant de nouvelles capacités. Pour un bibliothécaire, avoir conscience de la multiplicité des façons de s’asseoir en elle-même ne suffit donc pas : encore faut-il comprendre les liens, eux aussi multiples, entre un même outil multimédia et les différentes gestuelles qu’il peut supposer, à partir d’une position assise qui n’est plus exclusive. L’introduction des jeux vidéo en est un exemple, et le passage par la danse permet de mieux en saisir la difficulté : comme dans le cas des performances dansées, si le bibliothécaire reste du côté de l’immobilité, de la position assise, l’équilibre des postures habituelles est rompu et le personnel peut être dérouté, se sentir dépossédé. Les jeux vidéo en général, et surtout ceux qui supposent du mouvement, introduisent une position du corps nouvelle, inhabituelle dans une bibliothèque. Cela bouleverse l’ordre positionnel qui s’était établi entre les usagers et les bibliothécaires, mais aussi entre les usagers eux-mêmes.

Deux enjeux particuliers Le premier enjeu de cette approche de la bibliothèque par le corps est celui du passage d’un espace pensé à un espace vécu. L’espace pensé, c’est l’espace véhiculé par les catalogues de mobilier ou par toute représentation déshumanisée de la bibliothèque physique. Si la bibliothèque est un lieu vécu, et non plus seulement pensé, les bibliothécaires peuvent prendre conscience des conséquences de leurs gestes et propositions en matière de postures, du langage global de leur bibliothèque, indépendamment de tout discours écrit. Quel est actuellement ce langage non écrit que véhiculent les lieux et quelles sont ses conséquences ? Par ailleurs, si, en pensant cet espace, les bibliothécaires oublient qu’il est un espace vécu, qui doit le penser à leur place ou avec eux ? Laissons-nous à nos bibliothèques la possibilité d’être autre chose qu’un espace pensé par les bibliothécaires ? Le second enjeu qu’il convient de mettre en avant dans le cadre étroit de cet article est celui du dialogue des cultures professionnelles dans les espaces culturels mutualisés. Xavier de la Selle, responsable du Rize, souligne bien que si la bibliothèque ressortit d’un ensemble de normes, il en va de même pour les établissements qui l’entourent,

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et que leur capacité à réagir face à ce qui a été codé par l’autre est cruciale quand ils décident de se rassembler au sein d’un même équipement 13. Le Rize regroupe une médiathèque, des archives, un espace d’exposition, un café. Dans les espaces communs en particulier, et notamment à l’accueil, chaque membre du personnel doit conjuguer sa propre culture professionnelle (qui suppose des habitudes en matière d’accueil, de recommandations, de médiation) et la volonté de tenir au public un discours homogène. Le risque, c’est qu’une série de normes prenne le pas sur les autres, et que le public touché par l’équipement soit celui qui accepte ces normes-là. Là encore, le regard du danseur, nouveau et décalé, s’avère décisif pour mettre en évidence ces différences.

En conclusion S’il est important de connaître le regard porté par les usagers sur la bibliothèque, il est donc tout aussi important d’être capable de les regarder évoluer, de saisir à travers leurs postures s’ils se sentent légitimes ou non dans le lieu, si la bibliothèque leur est familière ou non. Il est enrichissant de laisser parler les usagers particuliers que sont les danseurs. Ils nous apprennent comment la bibliothèque peut à la fois donner des repères et faire bouger les individus, proposer quelque chose de fixe, d’organisé et donc de rassurant, et quelque chose de mobile, à construire soi-même. Les enjeux d’une telle réflexion sont multiples : ils concernent la capacité des bibliothécaires à tenir compte des besoins des différents types de publics et à intégrer des supports toujours nouveaux, mais aussi la contribution de la bibliothèque à l’émancipation des individus, et la mobilisation des financements publics pour la réalisation d’un tel épanouissement. Ils concernent enfin l’image de la bibliothèque, son attractivité au sein d’une offre plus large, sa permanence comme lieu physique. Et c’est ainsi que s’achève l’abécédaire : par la valse, le yoga, les zigzags. 

Septembre 2010

13.  Sur le Rize, voir l’article de Xavier de la Selle, « Quand bibliothèque et archives font mémoire commune : l’expérience du Rize à Villeurbanne », BBF, 2010, no 3, p. 46-49.


La bibliothèque verte : le développement durable au quotidien Yves Desrichard

Les résidences d’écrivains en Grande Région : journée d’étude au Centre Pompidou Metz Évelyne Herenguel

Journées Abes Yves Desrichard

Les territoires des bibliothèques : journée d’étude annuelle de l’ADBGV Yves Desrichard

Les instruments d’organisation des connaissances à l’ère du web sémantique Céline Brun-Picard

Les bibliothèques à l’heure du numérique Yves Desrichard

Optimiser l’observation et l’évaluation des bibliothèques Marie-Pascale Bonnal

Les guides de voyage : un patrimoine et un objet d’étude Yves Desrichard

Estivales 2010 Sébastien Dalmon

Rencontres européennes du patrimoine : la numérisation du patrimoine écrit Guillaume Fau


La bibliothèque verte : le développement durable au quotidien

I

l pouvait y avoir quelque ironie à consa­ crer (le 4 mai dernier) une journée aux bibliothèques et au développement durable à la Cité du design de SaintÉtienne, tout récemment inaugurée. Celles et ceux qui considèrent le design comme un ensemble de techniques pour rendre de plus en plus beaux des objets de plus en plus inutiles purent y voir comme un écho de la tentation oxymo­ ristique contenue, pour les sceptiques, dans la proposition même du « dévelop­ pement durable ». C’est à Alain Caraco, directeur du service commun de la documentation de l’université de Savoie, auteur d’un article fondateur dans ce même Bulletin sur ces mêmes sujets 1, que revint le soin de rap­ peler les origines de l’expression, issue du rapport Bruntland, publié en 1987, et qui contenait pour la première fois l’ex­ pression « sustainable development ». On en connaît les prémices : au rythme ac­ tuel de « croissance » (économique, tech­ nique – humaine, intellectuelle, c’est plus douteux), il faudrait plusieurs planètes comme la Terre pour pourvoir à notre ef­ frénée consommation. Le développement sans limites est un suicide, il faut raison­ ner en termes de « besoins » et de « li­ mitations », en s’appuyant sur les piliers économique, social, environnemental, de gouvernance. Le développement durable est-il, s’interrogea Alain Caraco, un « nonsujet pour les bibliothèques » ? Celles-ci, en effet, quoique avec retard, ont largement bénéficié, en France, de la croissance des « trente glorieuses ». Sont-elles prêtes à évoluer ? Il y a, en tout cas, beaucoup à faire : l’impact environnemental des bâti­ ments, la gestion raisonnée des « achats et des déchets » (une seule et même chose pour Alain Caraco), etc., obligent à « une nouvelle façon d’envisager l’avenir »  : « on peut faire mieux même sans faire 1.  Alain Caraco, « Les bibliothèques à l’heure du développement durable », BBF, 2008, no 3, p. 75-83.

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plus » – de toute façon, les contraintes économiques de plus en plus pesantes vont nous y obliger. À l’issue de la présentation de la Cité, de sa médiathèque et de sa « ma­ tériauthèque » (hélas pas encore acces­ sible), Pascale Bonniel-Chalier, consul­ tante, s’interrogea sur l’« Agenda 21 de la culture 2 », qui se propose d’associer culture et développement durable, en référence au fameux Agenda 21 adopté à Rio, lors du Sommet de la Terre, en 1992. Cet agenda s’appuie lui aussi, comme son inspirateur mais en s’adaptant aux préoccupations culturelles, sur quatre « piliers », les « 4  D »  : diversité culturelle, dialogue interculturel, démocratie, droits humains. Pour Pascale Bonniel-Chalier, il s’agit d’« un document de convergence entre la culture et le développement durable », une appréhension globale de la question, à la hauteur des défis à relever, et un ensemble d’actions pour la mise en œuvre desquelles les bibliothèques ont toute leur place, elles qui, après tout, avec la « propriété collective des livres », œuvrent déjà dans l’économie raisonnée des biens : mission de service public et sens de la responsabilité sont deux axes forts, dans la ligne des travaux d’Hans Jonas. L’intervenante prit ensuite l’exem­ ple de l’action en matière de développe­ ment durable de deux grands organismes culturels, dont l’opéra de Lyon, introdui­ sant lors une certaine confusion entre le développement durable culturel – qui n’a pas pour vocation première de préférer les verres en verre aux gobelets en plasti­ que – et le développement durable « tout court ».

2.  www.agenda21culture.net

Le poids des petits gestes dans le développement durable Non sans humour, avec pragma­ tisme, et un prosaïsme parfois bienvenu, Élisabeth Gilibert présenta l’action en la matière du département hôte de la jour­ née, à savoir la Loire. La problématique des « petits gestes » y fut évoquée, qui servit en quelque sorte de fil rouge à la journée : qu’est-ce que cela peut changer que moi, je pense à fermer l’eau pendant que je me brosse les dents ? Beaucoup, dirent, avec une unanimité successive, les orateurs. On peut rester perplexe : évoquer avec Alain Caraco « l’exemplarité des gens qui ont un peu de pouvoir » passe­ rait pour démagogique. S’interroger sur le poids des lobbies routiers, de l’élevage intensif, de la publicité, etc., pour naïf ou cynique, c’est selon. Pour autant, même les incrédules ne resteront pas insensi­ bles à ce constat spontané de Mme Gili­ bert : « Certains cherchent des problèmes, d’autres des solutions. » Comme c’est vrai ! Et pas seulement dans le développement durable, est-il besoin de le préciser ? Enfin, Catherine Herbertz, directrice de la médiathèque de La Ricamarie, traita du sujet proprement dit, « bibliothèques et développement durable », prônant par exemple « la décroissance de l’équipement des documents », incitant à donner ou à vendre plutôt qu’à jeter les documents obsolètes, avant que de soulever le débat autour de la « préférence de proximité », fer de lance du développement durable, mais juridiquement peu défendable pour ce qui est, par exemple, des marchés de fourni­ ture de documents : comme Alain Caraco (qui apporta à la journée sa connaissance large et précise du dossier) l’indiqua défi­ nitivement : « Le livre ne pousse pas chez le libraire. » Même le livre bio ? C’est ce même Alain Caraco qui clôtura la journée : on ne fait pas de développement durable tout seul, il


s’agit d’« une façon de voir et de penser le monde », qui implique un renversement complet du « système de valeurs » actuel­ lement en cours (et qui, à vrai dire, n’a jamais eu l’air d’aussi bien se porter) : le temps et l’argent ; le temps, c’est de l’ar­ gent. Avant que de soulever un dernier lièvre que, hélas (le temps, justement…) il ne put rattraper : et le numérique dans tout cela ? Pourquoi ne s’interroge-t-on pas sur le bilan écologique désastreux de

ces appareils dévoreurs d’énergie, démo­ dés avant même que d’être commercia­ lisés, qui nous envahissent, nous indivi­ dus, nous professionnels ? Écrans plats, tablettes électroniques, plastiques et métaux lourds, recyclage coûteux ou im­ possible ? Que pas un des intervenants, pourtant aguerris, ne pensa à poser même la question montre bien l’aura idéologique dont bénéficie la machinerie informatique : certes, on abat les forêts

pour imprimer les livres. Mais on peut facilement recycler le papier. Dans un an, combien du million d’iPad (paraît-il) déjà vendus aux États-Unis seront jetés à la benne, avant que de rejoindre les poubel­ les technologiques du tiers-monde ? Le temps du e-développement durable sem­ ble encore loin. 

Yves Desrichard yves.desrichard@enssib.fr

Les résidences d’écrivains en Grande Région Journée d’étude au Centre Pompidou Metz

L

a journée d’étude du 27 mai 2010, intitulée « Les résidences d’écrivains en Grande Région 1 : un autre rap­ port à l’écrit et au territoire », était orga­ nisée au Centre Pompidou Metz avec le soutien de la direction régionale des affai­ res culturelles (Drac) et du Centre régio­ nal du livre. Cette journée était le résul­ tat de la convergence de deux projets complémentaires : un projet de politique culturelle en région Lorraine 2 et un projet de valorisation à l’échelle transfrontalière des résidences d’écrivains implantées en Grande Région 3.

1.  La Grande Région réunit la Lorraine (France), le Luxembourg, la Sarre et la Rhénanie-Palatinat (Allemagne), la Wallonie (Belgique). 2.  En 2007, à la demande du conseil régional et de la Drac, un diagnostic a été réalisé sur les politiques du livre en Lorraine. Et les propositions élaborées par Martine Blanc-Montmayeur insistaient sur la nécessité pour la région de s’engager dans un programme de résidences d’écrivains et de traducteurs sur le territoire lorrain. 3.  Le 22 avril 2009 à Edenkoben, lors de la première réunion consacrée au livre par l’Espace culturel de la Grande Région, cette orientation s’est imposée au vu de la richesse et du nombre des expériences en cours.

Elle était l’occasion de préciser l’ins­ cription territoriale des résidences d’écri­ vains, à la différence des autres résiden­ ces d’artistes plutôt conçues comme des aides à la production, qui impliquent souvent une seule structure et des conte­ nus culturels généralement déterritoriali­ sés. En effet, les résidences d’écrivains, qui réunissent des opérateurs culturels locaux très divers autour d’un même pro­ jet de création, proposent un nouveau rapport à l’écrit et au territoire. Elles of­ frent ainsi une chance de questionner la place du livre dans un territoire donné, de rencontrer de nouveaux publics et d’interroger le rôle de l’écrit dans notre rapport à l’espace, à l’intime et à l’alté­ rité. Par ailleurs, elles permettent de sou­ tenir budgétairement la création littéraire, car les écrivains sont restés les « parents pauvres » de l’économie culturelle. Cependant, avant de mettre l’accent sur les expériences de la Grande Région, Thierry Grognet 4 a resitué les évolu­ tions et caractéristiques des résidences d’auteurs à l’échelle nationale. Son in­ troduction a signalé le foisonnement des

modèles, une grande variété des lieux d’hébergement, des modalités d’organi­ sation, des modes de restitution auprès du public et des procédures pour la sé­ lection des auteurs. Son étude met également en évi­ dence le caractère expérimental des pro­ cédures, avec ses malentendus et ses méconnaissances qui nécessiteront des clarifications et des préconisations. En effet, entre les demandes des collectivités publiques qui souhaitent favoriser la créa­ tion contemporaine, faire de d’éducation artistique et culturelle ou encore valori­ ser la mémoire collective des territoires, et les attentes des auteurs, pas toujours préparés aux multiples interventions pu­ bliques demandées, des questions se po­ sent. Les animateurs de trois tables rondes ont ensuite questionné l’ensemble des partenaires de la chaîne du livre sur les modalités d’accueil en résidence – struc­ ture unique ou réseau de lieux dédiés au livre –, sur les éventuelles spécificités de la création littéraire en résidence et sur les formes de rencontres interactives avec les publics.

4.  Chargé de mission auprès du ministre sur les résidences d’auteurs (une centaine) en France métropolitaine.

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Structure unique ou réseau de lieux dédiés à l’écrit ? Dans les Vosges, la résidence « La pensée sauvage 5 » accueille un auteur par an, qui entre dans la ligne éditoriale de la résidence, à savoir changer de genre littéraire. Olivier Dautrey élabore alors une convention avec l’auteur sur les bases des critères du Centre national du livre, sans commande particulière, et lui propose un cadre différent, un espace « isolé » hors du temps, favorable à la concentration et au travail d’écriture. La résidence du Château de Pont d’Oye 6 en Belgique accueille quant à elle neuf auteurs, l’été, pour trois semai­ nes, dans un château du xviiie siècle à la portée romanesque incontestable. Les auteurs doivent avoir déjà publié au moins un ouvrage et avoir un projet d’écriture « en panne ». Ils sont sélection­ nés par un jury composé de personnali­ tés du monde littéraire qui cautionnent la qualité de la résidence. À la différence de l’exemple précédent, les auteurs n’ont pas de salaire pendant ce laps de temps, alors que la rémunération est la question centrale de la problématique des résiden­ ces. En revanche, des conditions moins monacales favorisent la convivialité entre les auteurs et la rencontre avec le public en fin de séjour. À Forbach, lieux de résidence et d’écriture ne se superposent plus. L’écri­ ture naît de la rencontre directe avec d’anciens mineurs ou indirecte avec les témoignages collectés 7. Le projet d’hommage aux mineurs maghrébins des houillères, porté par les collectivités publiques et une association, réunit de nombreux partenaires comme l’univer­ sité Paul Verlaine de Metz, les centres sociaux, un musée, une bibliothèque… L’auteur en résidence, Jean-Paul Wenzel, a la charge de restituer, sous une forme romanesque, le travail de collecte auprès de la population locale. De nombreu­ ses interventions publiques ont été pro­ grammées dans différents lieux, culturels ou non, emblématiques du territoire. L’édition d’un coffret littéraire et docu­

5.  Voir le site de la maison des écrivains et les fiches résidences : www.m-e-l.fr 6.  www.residenceauteurspontdoye.com 7.  Deux cents heures d’entretien ont été collectées auprès d’une centaine de personnes anciens mineurs ou cadres des houillères en France, Algérie et Maroc.

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mentaire doit clore le travail. L’écrivain devient ici un passeur de mémoire qui participe non seulement de l’animation culturelle d’un territoire mais aussi de sa cohésion sociale.

Quelles sont les spécificités de la création littéraire en résidence ? Pour l’ensemble des auteurs et quel que soit le projet d’écriture, projet per­ sonnel ou commande publique, la rési­ dence apporte les contraintes nécessaires et indispensables à la production d’écrits. Comme l’a dit Jacques Jouet – écrivain bien connu pour ses prestations dans l’émission Les papous dans la tête –, l’ins­ piration mobilise quatre « endroits » : le désir d’écrire, la langue, les livres des autres et le monde. La résidence est une situation idéale de « déplacement » qui stimule les actes de lecture et d’écriture, riche de rencontres et de défis, propices à renouveler l’inspiration. Les résidences sont aussi, comme le montre le travail de Lambert Schlechter avec « Escales des lettres » dans le Pasde-Calais, des temps d’échanges littérai­ res entre écrivains sur une thématique commune et un temps de rencontres inédites et inoubliables avec les publics autour d’un texte à restituer. Elles sont également l’occasion d’expérimenter de nouvelles formes d’interventions publi­ ques. Pour la médiathèque de Bar-le-Duc par exemple, l’accueil de Thierry L­ efebvre, écrivain en résidence, a enclenché une nouvelle logique partenariale autour de l’écriture en direction des publics dits dif­ ficiles. Toutes les rencontres ont été fruc­ tueuses et productrices d’écrits. Autre exemple, à l’université de Metz, l’accueil de Jacques Jouet en résidence est l’occasion de faire entrer la pratique de l’écriture dans l’université française à l’égal de ce qui se pratique déjà aux États-Unis ou au Québec. Mais les enjeux de cette résidence ne sont pas seulement institutionnels. Ils sont également péda­ gogiques, avec l’objectif de conduire les étudiants vers d’autres lectures et de les aider à comprendre comment fonctionne la pratique scripturale. Il s’agit pour l’université de réhabiliter l’imaginaire et d’aider les étudiants à conceptualiser la notion d’œuvre à travers une rencontre avec un écrivain. Pour l’association Kalame et l’uni­ versité de Metz, la pratique d’ateliers

d’écriture est également un maillon de la chaîne du livre. La résidence place en effet le public au cœur du processus d’écriture, où, sous conduite d’experts (écrivains et médiateurs), les publics peuvent renouer avec la lecture et l’écri­ ture par un biais ludique, sans jugement, dans le respect de l’individu. Comme si le triptyque écrivain, médiateur et public garantissait la démocratisation culturelle de l’écrit. Les résidences permettent enfin la création d’une dynamique autour d’un équipement culturel dans une logique de réseau entre les établissements culturels, éducatifs et sociaux, les libraires et les éditeurs. Cependant, la Grande Région, riche de ses trois langues, le français, l’allemand et le luxembourgeois, vou­ drait maintenant élargir la notoriété na­ tionale de ses auteurs. Outre le soutien à la création littéraire, elle envisage donc des aides à la diffusion des œuvres, à la traduction, mais aussi la mise en réseau des acteurs du livre et l’identification des porteurs de projets-résidences de son ter­ ritoire transfrontalier. En ouverture de la manifestation nationale « À vous de lire ! », la journée s’est terminée par la lecture des textes de Mathias Enard, Jacques Jouet, Lambert Schlechter et Jean-Paul Wenzel écrits en résidence dans la Grande Région. 

Évelyne Herenguel herenguel.e@cg55.fr


Journées Abes

C

omme le nota Raymond Bérard, directeur, en introduction, les jour­ nées de l’Agence bibliographique de l’enseignement supérieur (Abes) ont enregistré, les 26 et 27 mai derniers, une participation record, malgré la présence quasi concomitante du congrès de l’As­ sociation des bibliothécaires de France. Preuve que, au-delà de leur but premier – rendre compte à la communauté des utilisateurs de l’actualité annuelle de l’Abes –, ces journées ont su trouver un autre public. Preuve aussi, pour les esprits chagrins, que les clivages entre lecture publique et lecture universitaire (pour faire vite) perdurent, même si associations et institutions s’efforcent, chacune à leur façon, de les combattre. Il n’y avait pas, cette année comme les précédentes, de thématique précise aux journées, mais le déroulé était sem­ blable, qui mêlait présentations en am­ phithéâtre et tutoriels plus spécialisés, « rendus d’activités » propres à l’Abes et prospectives plus larges, françaises et surtout étrangères, points de vue tou­ jours bienvenus sur le « vu de l’étranger » qui, dans le monde des bibliothèques comme dans bien d’autres, manque sou­ vent aux professionnels français.

Se déconnecter ? Ainsi, c’est à Klauss Ceynowa, di­ recteur général adjoint de la bibliothè­ que d’État de Bavière, qu’était confiée la conférence inaugurale, « Les bibliothè­ ques à l’ère du numérique : problèmes et perspectives ». Le propos était parfois convenu, qui rappelait que, pour les « di­ gital natives », le recours à la bibliothè­ que n’avait plus rien d’évident, et qu’il fallait s’attendre bientôt (en 2013, fut-il indiqué) à ce que le téléphone mobile (ou ce qui en tient lieu) permette de manière majoritaire d’accéder au web. Les conclu­ sions, pour les bibliothèques en recher­ che de survie, semblent évidentes : il faut s’adapter au « work-flow » de l’utilisateur, être là où il est, présent dans les outils qu’il utilise, puisque les bibliothèques ne seront bientôt que « nothing more than computer with sofas and coffee » – ce qui, on le conçoit, n’a rien de réjouissant. Alain Cavalier, directeur de la bibliothè­ que de Sciences-Po, en réaction à l’inter­

vention, parla d’une « hésitation à devenir invisible », sentiment qu’on peut d’autant plus partager que, dans une conclusion quelque peu paradoxale, Klauss Ceynowa évoqua la future posture à la mode : « se déconnecter », éteindre son téléphone, ne pas consulter son courriel – vivre tout simplement ? À vrai dire, les autres intervenants étrangers semblèrent parfois en retrait de prestations dont on avait la souve­ nance. Ce fut tout particulièrement le cas de Jay Jordan, président-directeur général d’OCLC (Online Computer Library Cen­ ter), qui honora de sa présence ces jour­ nées, prouvant bien par là l’importance qu’OCLC accorde au « marché » français, et à l’Abes. Sa présentation, « Les biblio­ thèques sur un nuage », fut surtout l’oc­ casion de rappeler que, avec 72 000 bi­ bliothèques partenaires dans 171 pays, OCLC est l’acteur majeur du paysage bibliothéconomique mondial. Pour Jay Jordan aussi, il faut ramener les usagers vers les services des bibliothèques, en étant présent sur leurs téléphones por­ tables (pour résumer grossièrement la chose). Nous montrant fièrement son iPad (alors non encore disponible sur notre bonne vieille terre française), puis son Kindle, puis son téléphone portable, avant de nous indiquer qu’il avait, aussi, un ordinateur portable dans sa sacoche, il nous laissa quelque peu rêveur et sur l’impact écologique de la chose et, sur­ tout, sur le caractère véritablement prati­ que de cette civilisation « mobile » si ha­ bilement prônée. Surtout, on aurait aimé qu’il évoque, au moins succinctement, les changements politiques spectaculai­ res d’OCLC ces derniers temps, l’aban­ don quasi total de la commercialisation des bases de données, des sources de texte intégral, et ce qu’on peut percevoir comme un recentrage sur les fonctions et produits de base, catalogues et catalo­ gage, Worldcat et Open Worldcat. Il n’en fut rien, et la question ne fut pas posée.

Un parfum de recentrage Kristin Olofsson, de la Bibliothèque nationale de Suède, présenta le réseau Libris 1, fort semblable à celui mis en place autour du Sudoc ; et Marta Seljak le réseau Cobiss 2, qui regroupe l’ensemble des pays de l’ex-Yougoslavie, à l’exception notable de la Croatie. Sur des journées parfois bien sages, et bien techniques, un frisson d’histoire et de stupeur passa, qui raviva horreurs, scandales et atrocités, et laissa songeur sur la capacité des en­ nemis d’hier, malgré tout, de collaborer, unis lors dans la gestion de bases biblio­ graphiques qui présentent la particularité d’être largement utilisées aux fins d’éva­ luation des chercheurs et des politiques de recherche. La présentation trop com­ plexe de Marta Seljak permit malgré tout de comprendre qu’il s’agissait là d’une bibliométrie presque strictement ortho­ doxe, dont on voit mal qu’elle puisse être transposée en France, et dont on doute que l’Abes puisse en assurer la gestion, sans même parler d’en avoir l’envie. Pour le dire plus nettement, flottait en fait au cœur de ces journées, et Jay Jordan était en cela au cœur du sujet, comme un parfum de recentrage autour de la mission fondamentale de l’Abes, dont, et en large part grâce à Raymond Bérard, elle a su depuis quelques an­ nées s’émanciper, et avec quelle effica­ cité. Non, cette année, il était avant tout question de catalogue, et de catalogage. Mais comment une activité aussi « déva­ lorisée » pouvait-elle justifier d’un retour en grâce ? Par le biais du « web séman­ tique », dernière avancée informatique, dont Yann Nicolas, de l’Abes, avec sa clarté et son charisme habituels, nous entretint. Avec le web sémantique, « le web devient une collection de bases de données », et la richesse du contenu de nos catalogues, sans parler de leur cohérence, ont un atout, à la condition de favoriser la dissémination de ces informations, en­ core une fois là où elles seront utiles. Le « sésame » de l’opération a un nom, RDF, pour Resource Description Framework, « modélisation universelle » qu’il s’agit de substituer à nos bons vieux

1.  http://libris.kb.se 2.  www.cobiss.si/

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formats Marc 3. Même s’il ne la reprit pas lors de sa présentation, on relèvera une phrase significative dans la présentation par Yann Nicolas de son intervention 4 : « Pour le dire vite, le web sémantique est la revanche des métadonnées sur l’utopie du Full Text [texte intégral aurait été pré­ férable…] ». Ainsi donc, Google serait une utopie ? Le raccourci est caricatural, on le conçoit, il n’a valeur que de provoca­ tion. Mais il amène de fait et avec raison, comme le propos de Yann Nicolas, à se méfier des avancées autoproclamées, comme le web 2.0, dont pas un des inter­ venants, pourtant aguerris, ne crut bon cette année de parler. Qu’en sera-t-il du web sémantique ? Rendez-vous dans un an, l’aune des modes informatiques.

Une affaire de bibliothécaires En tout cas, comme le nota aussi Yann Nicolas, tout cela est « une affaire de bibliothécaires », et Gordon Dunsire, de

3.  Machine Readable Cataloging. 4.  L’occasion de saluer le remarquable travail de préparation fait par l’Abes en amont et en aval de ses journées, la richesse et l’intérêt des documents proposés, tant sous forme papier que, bien sûr, par l’intermédiaire du site web.

l’université de Strathclyde en Écosse, et Philippe Le Pape, résolument d’ailleurs, densifièrent le propos dans deux inter­ ventions successives et complémentai­ res qui, faux hasard du calendrier, furent les dernières de ces journées. Le premier parla d’Unimarc et de RDA (Resource Description and Access). Mais qu’est-ce que RDA ? En gros, un ensemble révolu­ tionnaire de normes de catalogage, qui prend en compte et le fait que, désor­ mais, la quasi-totalité des catalogues de bibliothèques sont informatisés, et le fait que, notamment sous l’égide de l’Ifla 5, des modélisations ont été proposées pour les données bibliographiques et d’autorité, sans que les normes, voire les formats, en rendent compte pour l’ins­ tant de manière efficiente. Ce sera le cas, c’est sans doute le cas quand vous lirez ces lignes, de RDA qui, comme le nota Philippe Le Pape sur la question d’une participante, présente d’ores et déjà l’intéressante et double particularité de n’être disponible qu’en ligne, et de ma­ nière payante. Ledit Philippe Le Pape, qui sait avec humour manipuler des foules à vrai dire

5.  International Federation of Library Associations and Institutions (Fédération internationale des associations de bibliothécaires et d’institutions). www.ifla.org

déjà acquises, enfonça le clou virtuel en rappelant que « c’est une affaire sérieuse », que « les métadonnées, on en aura besoin » et qu’« il ne faut pas abandonner les métadonnées 6 ». Faut-il parier sur l’avène­ ment de RDA, destiné à supplanter les ISBD et les normes françaises ? Ce serait « un grand changement culturel ». Le mot sembla un peu fort, mais le contexte s’y prêtait. Il permit en tout cas de conclure ces journées sur un frisson d’incertitude, mais aussi dans la douce quiétude d’une connivence retrouvée avec les « fonda­ mentaux » de la profession qui, une fois les délices des retrouvailles dissipées, ne manqua pas de laisser l’auteur de ces lignes perplexe et, il faut l’écrire, vague­ ment honteux.  Yves Desrichard

yves.desrichard@enssib.fr

6.  Citant en cela, et pour cette dernière, Emmanuelle Bermès et son indispensable blog (www.figoblog.org).

Les territoires des bibliothèques Journée d’étude annuelle de l’adbgv

L

a journée d’étude annuelle de l’ADBGV (Association des directeurs des bibliothèques municipales et intercommunales des grandes villes de France), le 8 juin 2010, avait cette année pour thème : « Les territoires des biblio­ thèques ». La magnifique médiathèque centrale Émile Zola, construite par Paul Chemetov, était le lieu idéal pour l’ac­ cueillir. En effet, la ville de Montpellier, le réseau de lecture publique de la com­ munauté d’agglomération, le projet « Pierres vives » que porte, entre autres, la direction départementale du livre et de la lecture de l’Hérault, étaient autant d’occasions vivantes et concrètes de rap­

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peler, comme s’y essaya Gilles Gudin de Vallerin, directeur du réseau des média­ thèques de Montpellier-Agglomération et hôte du jour, que la notion de territoire est fort large, incluant certes les territoi­ res physiques, mais aussi géographiques, virtuels, etc. Comme le plaça joliment en exergue Nicole Bigas, vice-présidente de la communauté d’agglomération, délé­ guée à la culture et aux enseignements artistiques, « c’est par l’ailleurs de territoires inconnus que l’on arrive à se ­connaître 1 ».

1.  Phrase dont l’auteur a échappé, à sa honte, au rédacteur de ces lignes.

Des territoires résolument virtuels Ce sont, résolument, les territoires virtuels, ceux des « réseaux sociaux », que choisit d’empoigner en ouverture Frank Queyraud, responsable du dépar­ tement multimédia et informatique de la médiathèque de Saint-Raphaël. Mem­ bre du groupe des « bibliothèques hybri­ des » de l’Association des bibliothécaires de France 2, blogueur devant l’éternel (ou ce qui en tient lieu) avec « La mé­

2.  www.abf.asso.fr


moire de Silence 3 », Frank Queyraud est de ces professionnels qui croient que le numérique est indispensable « pour que le lien continue à vivre » dans un monde désormais marqué par la « prédominance du flux ». S’interrogeant sur les « raisons mystérieuses » qui poussent « un usager à venir dans une médiathèque », il appelle, pour que ces raisons perdurent, la trans­ formation de la bibliothèque en « pulsar », « cône d’émission et non plus lien central, omniscient », invitant les biblio­ thécaires, pardon les « médiateurs », à se transformer en « propulseurs », invite qui, on s’en doute, provoqua dans la salle et pour le reste de la journée des mouve­ ments divers. Brocardant au passage le « modèle fermé et payant » du « couple » Apple + Amazon, il l’opposa à Google, ce qui sembla à vrai dire angélique et pour le moins prématuré. Quelques en­ volées rapides sur le « semantic web » ou « web 3.0 » – qui nous pousse à remiser d’ores et déjà le web 2.0 et, même, le web – semblèrent moins pertinentes que cette conviction rappelée que, quel que soit l’outil et son pouvoir de séduction, il faut, avant tout, penser son usage en terme de projets. Même Facebook ? Oui, même Facebook, « territoire d’observation en direct de nos publics », par lequel on peut « provoquer leur parole » – étant bien entendu que « la liberté, c’est le lien 4 ». Céline Ménéghin s’intéressa à des territoires dont la conquête semble pro­ fitable aux bibliothèques, même si elle n’est pas toujours comprise de nom­ bre de professionnels. Les jeux vidéo, puisqu’il s’agit d’eux, concernent en effet 99 % des jeunes de 12 à 17 ans, dont il est notoire (et d’autres intervenants le rappelèrent) qu’ils désertent en masse les bibliothèques. Pour Céline Ménéghin, qui a consacré au sujet et son mémoire d’Enssib 5 et un article dans cette même revue 6, « repenser la bibliothèque est une nécessité ». Dès lors, il faut « proposer l’accès à tous les supports culturels sans préjugés ». C’est peut-être et justement sur cette notion de « culturel » que pourraient porter nombre de perplexités, mais la force de conviction de l’intervenante em­

3.  http://memoire2silence.wordpress.com 4.  Thierry Crouzet dans « L’alternative nomade », mars 2010, publié sur publie.net. http://blog.tcrouzet.com/alternative-nomade 5.  Consultable dans la bibliothèque numérique de l’Enssib : www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/ document-2102 6.  Céline Ménéghin, « Des jeux vidéo à la bibliothèque », BBF, 2010, no 3, p. 56-60.

porta vraisemblablement l’adhésion des participants, qui ne réagirent pas même quand, en guise de boutade conclusive (ou de cri du cœur), elle asséna qu’« un très bon jeu est aussi passionnant qu’un bon roman ». Le débat qui suivit, consacré à « quels métiers pour les bibliothèques ? », à vrai dire quelque peu malmené par la défec­ tion tardive de deux (sur trois) des inter­ venants prévus, tourna, en tant que débat, un peu court, mais nous valut, en quel­ ques minutes chacune, trois pénétrantes et diverses interventions – les unes et les autres sans le secours, la béquille, parfois l’alibi, de la « présentation PowerPoint », ce qui, à vrai dire et curieusement, leur donna une force supplémentaire.

Le troisième lieu ? Pierre Franqueville, directeur de l’agence ABCD Culture, soulignant que la profession semble en ce moment en perte de repères devant les stagnations ou les désertions des magnifiques bâ­ timents construits jusqu’au début du xxie siècle, appela à « changer de focale », et à prendre acte d’une nouvelle façon, pour les usagers, de s’approprier les éta­ blissements, nouvelle façon qui, à vrai dire, n’a plus grand-chose à voir avec la notion traditionnelle de « bibliothèque », mais plutôt avec celle de « lieux où la rencontre entre le collectif et l’intime est l’essentiel ». Travaillant avec son agence à la reconfiguration de bibliothèques impor­ tantes (Bibliothèque publique d’informa­ tion, Bibliothèque nationale de France) et à la construction d’établissements plus modestes comme à Thionville 7, il mit en avant le concept fort à la mode de la bibliothèque comme « troisième lieu », entre le domicile et le travail 8. Noëlla du Plessis, directrice de la bi­ bliothèque de Caen, résuma avec préci­ sion les « attendus » du rôle du bibliothé­ caire, (re) devenu indispensable dans des établissements où il faut « mettre en avant l’usager » et, donc, son interlocuteur. Ce rôle, ou plutôt ces rôles, évoluent à l’ère numérique, à l’ère où le service devient l’enjeu primordial. Mais, avec franchise et pour s’en tenir à une expérience locale 7.  Pierre Franqueville, « À Thionville, une belle opportunité née d’un accident de parcours », BBF, 2010, no 4, p. 66. 8.  Mathilde Servet, « Les bibliothèques troisième lieu : une nouvelle génération d’établissements culturels », BBF, 2010, no 4, p. 57-63.

sans doute facilement transposable, elle nota que « l’accompagnement des personnels est notre enjeu, car il y a beaucoup de travail » – formule apaisée qu’on pourra traduire plus brutalement : le monde des « on a toujours fait comme ça » est révolu, et les personnels devront faire avec leur « inquiétude phénoménale », évoluer, se transformer ou disparaître 9. Sans doute hébété par ces sombres perspectives, on regrette qu’Erick Surget, directeur de la médiathèque de Niort et du secteur communautaire, n’ait pas cru bon de développer son esquisse de (si l’on a bien compris) « déploration du numérique » – pour rester poli – qui, dans la forme, avait beaucoup de Michel Galabru (en beaucoup plus jeune évidemment), mais qui manquait de fond, même si elle avait sa part de panache, de courage et de références lettrées.

La plus grande bibliothèque de lecture publique du monde Intervenant étranger du jour, Peter Borchardt, directeur du centre d’études berlinoises de la bibliothèque centrale et régionale de Berlin, ne fut à vrai dire guère rassurant, alors que les bibliothè­ ques allemandes, leurs moyens, leurs services, leurs publics, sont souvent posés en exemple et enviés par les biblio­ thécaires français. Les coupes financiè­ res considérables entraînent désormais des fermetures nombreuses d’établisse­ ments 10 et, pour les plus « chanceuses », des réductions des budgets d’acquisition, de postes, etc. Ce qui n’empêche pas les bibliothèques allemandes de rester « en mouvement », comme M. Borchardt s’ap­ pliqua tranquillement à le montrer, repre­ nant à vrai dire des problématiques pas si éloignées des nôtres : « La bibliothèque comme lieu de séjour », une variante du « troisième lieu », le développement tous azimuts d’une offre de formation variée, voire hétéroclite, et surtout le prêt de documents électroniques, dont l’acquisi­ tion est fortement centralisée en Allema­ gne. Un simple exemple de l’importance des mutations en cours : 250 000 prêts virtuels de documents en 2009 dans la

9.  Propos qui n’engagent que l’auteur de ces lignes, et non l’intervenante. 10.  Funèbrement « célébrées » ici : www.bibliothekssterben.de

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seule bibliothèque dont s’occupe Peter Borchardt. Y a-t-il encore de l’espoir pour « les scouts dans la jungle de l’information et des logiciels » ? Oui, si l’on en juge par le « scoop » dont Peter Borchardt gratifia l’assistance, la confirmation du projet de « la plus grande bibliothèque de lecture publique du monde » (plus de 60 000 m2 !), entièrement financé par la ville de Berlin, ville surendettée mais qui n’hésite pas à parier sur l’avenir – un avenir qui, donc, passe par les bibliothèques.

Nulle part ailleurs Nous étions lors loin des territoires actuels des bibliothèques, auxquels nous ramena, avec une attention scrupuleuse, Mélanie Villenet Hamel, directrice de la bibliothèque départementale de prêt de

l’Hérault, qui détailla minutieusement les enjeux territoriaux des bibliothèques du département, et notamment les conver­ gences et les divergences entre le réseau départemental et les réseaux, de plus en plus puissants, de mieux en mieux orga­ nisés, mis en place dans les communau­ tés de communes ou les communautés d’agglomération, dont le département de l’Hérault offre quelques exemples plus que contrastés. Enfin, avec sa verve et son aisance habituelles, Alain Caraco, directeur du service commun de la documentation de l’université de Savoie, s’essaya à démêler les spécificités et les convergences des trois types d’établissement dans lesquels il a exercé (ce qui est plutôt rare dans la profession) : bibliothèque municipale, bi­ bliothèque départementale, bibliothèque universitaire. Posant d’emblée que le dis­ tinguo fondamental est entre le « monde

académique » et le « monde territorial », il marqua quelques différences liées à la plus ou moins grande liberté d’exer­ cice des chefs d’établissement dans ces deux « mondes », notant qu’aujourd’hui (il n’en a pas toujours été ainsi) ce sont plutôt les bibliothèques universitaires qui sont les mieux loties, avant d’ajouter sa propre note pessimiste à une journée qui, à vrai dire, n’en manquait déjà pas : les années glorieuses d’expansion sont der­ rière nous, il faudra désormais apprendre à gérer la « contraction des bibliothèques », comme une sorte de frugalité heureuse, si tant est que, dans le monde du web, on aura encore besoin de nous. Il était dit que l’espoir serait, ce jour-là comme en d’autres circonstances plus lointai­ nes, venu de Berlin – mais de nulle part ailleurs.  Yves Desrichard

yves.desrichard@enssib.fr

Les instruments d’organisation des connaissances à l’ère du web sémantique

C’

est dans une salle comble de l’université Jean Moulin Lyon 3 qu’a eu lieu, le 8 juin 2010, l’après-midi thématique d’Isko-France intitulée « Les instruments d’organisation des connaissances à l’ère du web séman­ tique ». Un titre pour le moins trompeur, car la rencontre ne s’est pas arrêtée à cette seule question : la succession des présentations a conduit l’assistance vers une réflexion finalement moins portée sur le web sémantique et ses standards que sur les procédés et pratiques d’adjonc­ tion de sens aux documents et informa­ tions, et plus globalement sur la manière dont l’information fait sens 1. L’objectif des travaux défendus au titre du web sémantique, rappelons-le, est 1.  Les quatre interventions ont été denses. L’association Isko-France a pris soin de publier les diapositives utilisées par les intervenants sur son site web : www.isko-france.asso.fr

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de rendre le contenu du web à la fois lisi­ ble par les humains et exploitable par les machines, afin de proposer de nouveaux services ou d’améliorer certains services existants, tels que, par exemple, donner accès au web caché, faciliter la recherche d’information ou l’agrégation de données dans un portail d’entreprise… L’ensemble de la démarche repose sur des données structurées ou semi-structurées et repré­ sentées dans un formalisme permettant leur manipulation par les machines : les métadonnées.

Le web sémantique dans les bibliothèques Qu’en est-il dans la pratique ? Cathe­ rine Morel-Pair (Inist-CNRS) a d’abord rappelé qu’actuellement, les standards de métadonnées foisonnent. L’enjeu premier est donc de travailler à l’inter­opérabilité

des métadonnées pour « libérer les don­ nées » des différents silos dans lesquels elles sont conservées, et ainsi de facili­ ter leur recherche, leur utilisation et leur (re)publication, tout en veillant à leur pérennisation, c’est-à-dire, notamment, en pensant à fournir des métadonnées ­d’ordre technique liées aux ressources mises en ligne. Dans l’intervention suivante, Muriel Foulonneau (Centre de recherche Henri Tudor, Luxembourg) a énoncé différentes difficultés inhérentes à la mise en œuvre des projets dits de « web sémantique » par les bibliothèques. À l’heure du web sémantique, quelles données décrire, et comment les décrire ? Précisons de prime abord que la communauté travaillant sur le web sé­ mantique distingue les « ressources in­ formationnelles », des « ressources non informationnelles ». Plusieurs types de données peuvent être déclarés « ressour­


ces » : le document, un paragraphe de ce document, l’auteur, une personnalité, le concept, etc. Chaque ressource informa­ tionnelle est identifiée via un URI 2, qui correspond, approximativement, à un identifiant unique permettant de localiser la ressource sur le web. Cette opération d’identification incombe d’ailleurs à qui­ conque publie sur le web (c’est l’essence même du projet DBpedia)3. Le nombre important de fournisseurs de métadonnées pose une première classe de problèmes, bien connue, mais non encore résolue : l’homonymie des termes utilisés. Faut-il adopter une solu­ tion de type « thésaurus », qui consiste (pour aller vite) à distinguer descripteurs et non descripteurs ? Comment procéder dans le cas où deux concepts équivalents sont utilisés, c’est-à-dire comment, tech­ niquement, procéder au rapprochement de ces deux concepts ? Muriel Foulon­ neau a rappelé qu’il est possible d’ajouter a posteriori une équivalence entre deux concepts (« owl.same as »), et de procé­ der ainsi à la « fusion des graphes ». Des dérives existent cependant, qui consistent à utiliser ce procédé à outrance, à fins d’inférence : deux termes ne sont au final jamais vraiment tout à fait équivalents. La méthode de fusion de graphes et la pluralité des fournisseurs de métadon­ nées peuvent aussi conduire à des énon­ cés de propriétés contradictoires pour un même objet, entraînant des problèmes de cohérence. La question se pose alors de la qualité des métadonnées. Les bi­ bliothèques ne peuvent-elles pas en être les garantes ? La seconde classe de problèmes est liée à la préexistence de systèmes d’or­ ganisation des connaissances, construits hors web sémantique. Dans quelle me­ sure les vedettes matières (par exem­ ple) peuvent-elles être utilisées pour le web sémantique ? Comment rendre une terminologie « sémantique » ? Faut-il la « skosifier » (à la manière de ce qui a été entrepris pour la bibliothèque numérique européenne), c’est-à-dire s’appuyer sur le langage « SKOS » développé sous l’égide du W3C ? La question demeure ouverte.

2.  Uniform Resource Identifier. 3.  http://dbpedia.org

Folksonomies et thésaurus Patrick Dugué, de l’entreprise GB Concept (éditrice du logiciel docu­ mentaire Alexandrie), a argumenté l’idée selon laquelle les deux systèmes d’orga­ nisation des connaissances ne sont pas concurrents, et qu’ils peuvent même se compléter. En effet, un bref retour sur l’histoire de la documentation permet de constater que l’opposition des techniques est vaine : le développement de la recher­ che en full-text n’a pas conduit à l’extinc­ tion des thésaurus, ni même à la fin de l’indexation « humaine », en particulier dans les structures documentaires les plus spécialisées. Du côté des profession­ nels de l’information, choisir d’utiliser telle ou telle technique d’indexation relè­ verait dès lors d’une question à se poser localement. Tout dépendrait du projet do­ cumentaire bâti autour des attentes des usagers. Voilà qui replace les profession­ nels de l’information au cœur des évolu­ tions en cours. Certes, mais les questions posées dans l’assistance ont également permis de soulever l’idée que tout n’est peut-être pas « si » simple. Le « projet documen­ taire » devrait-il uniquement être élaboré en fonction des attentes et des usages ? Par exemple, une logique exclusivement centrée – pour l’usage – sur l’agrégation d’informations hébergées par ailleurs ne pourrait-elle pas conduire à négliger la « pérennité » (C. Morel-Pair) des infor­ mations ? Voilà, en effet, une question fondamentale : si les discours sur le web sémantique nous conduisent à imaginer que les bibliothèques et centres de docu­ mentation sont des maillons d’une vaste chaîne documentaire, le risque est pré­ sent de sous-estimer les enjeux de l’inter­ dépendance de chacun des maillons, au prétexte des bienfaits de la coopération avec la « société de l’information ». Le dernier exposé, plus théorique, nous a invités à nous interroger sur la manière dont nous construisons le sens de l’information. L’ensemble de la dé­ monstration de Sylvie Leleu-Merviel (uni­ versité de Valenciennes) repose sur le constat d’un paradoxe : les scientifiques reconnaissent que le sens et l’informa­ tion sont deux notions fortement imbri­ quées. Pourtant, au cours de l’analyse, l’habitude subsiste de les « dé-corréler ». Il existe donc, dans les milieux scientifi­ ques – et au-delà –, une grande difficulté à appréhender l’information en n’éludant pas la question du sens. Comment la ré­

soudre ? En s’appuyant sur l’approche diaphorique de Luciano Floridi et sur l’approche par patterns de Marcia Bates, Sylvie Leleu-Merviel parvient d’abord à montrer que l’information est non une donnée, mais le fruit d’un processus de filtrage des données lui-même défini par des savoirs, des expériences antérieures, une perspective propre, des éléments culturels, etc. L’apport spécifique de Syl­ vie Leleu-Merviel est alors de s’appuyer sur une étude de « monstres visuels » pour développer l’idée que ce sont les relations (les « lictions ») élaborées par l’individu qui construisent l’information. Cette première réponse appelle nécessai­ rement toute une batterie de questions, dont la première – déjà largement débat­ tue – est celle de savoir si l’information relève d’un construit individuel ou social. Ce à quoi Sylvie Leleu-Merviel répond en convoquant François Rastier : la signifi­ cation n’est pas altérée par le contexte. Au contraire, le sens est premier. C’est sur la base de ces sens, tous différents, que la signification devient partagée, par un procès de légitimation de la connais­ sance.  Céline Brun-Picard

celine.brunpicard@orange.fr

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Les bibliothèques à l’heure du numérique

E

ncore ! C’est le vocable le plus spon­ tané que pouvait suggérer l’annonce, par le groupe Paris de l’Association des bibliothécaires de France (avec la participation du groupe Île-de-France), d’une journée (le 14 juin dernier) consa­ crée aux « bibliothèques à l’heure du numérique », dans l’un des auditoriums (toujours aussi sinistres) du site François Mitterrand de la Bibliothèque nationale de France (BnF).

Un thème rebattu ? De fait, Aline Girard, directrice du département de la coopération de la BnF, rappela en introduction qu’il s’agissait là d’un « thème dont on pourrait dire qu’il est rebattu », mais qu’il est, pour autant, in­ dispensable de le traiter, encore et encore donc, puisque, au numérique, on attribue dans nos établissements maux et bien­ faits, dans une transcendance profes­ sionnelle partagée entre enthousiasmes et inquiétudes – la journée se chargeant à vrai dire essentiellement des premiers, ce qui sembla roboratif mais, au bout du compte, peut-être un peu limité. Cécile Touitou, chef de projet public et démarche qualité à la BnF, posa en premier lieu les termes quantitatifs de la tendance, et ils sont impressionnants : les deux tiers de la population française disposent d’un ordinateur à domicile, et plus de 63 % d’un accès à internet, dont une part toujours plus large d’usagers en haut débit. Ces chiffres masquent un « fossé numérique » qui demeure, et que (c’est évident) les bibliothèques peuvent, pour ce qui les concerne, contribuer à combler notamment auprès des retrai­ tés, des non diplômés, des personnes aux revenus modestes. S’appuyant sur la dernière enquête sur les pratiques socio­ culturelles des Français 1, elle en rappela quelques lignes de force : stagnation, 1.  Olivier Donnat, Les pratiques culturelles des Français à l’ère numérique : enquête 2008, Paris, La Découverte/Ministère de la Culture et de la Communication, 2009, 280 p. Critique parue dans le BBF, 2010, no 3, p. 98-99.

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pour la première fois, de la durée de vi­ sionnage de la télévision, multiplication des « nouveaux écrans », qui brouillent les frontières habituelles entre activités culturelles et de loisirs, baisse du nom­ bre de gros lecteurs (antérieure à l’avè­ nement du numérique, etc.). Avant de s’interroger sur la possibilité, à l’heure du numérique, de mesurer. À vrai dire, cette interrogation, on pourrait déjà l’avoir sur les mesures si savantes d’audimat et sur le quasi-monopole d’une société qu’on ne nommera pas, mais aussi sur l’inter­ vention suivante. En effet, Julien Barbier, chef de pro­ jet Performance et contrôle de gestion, délégation à la stratégie et à la recherche à la BnF, présenta une étude sur le livre numérique et sur sa notoriété qui laissa plus que perplexe tant dans ses objectifs que dans ses méthodes, et tant dans ses résultats que dans leur interprétation. Les échantillons utilisés semblaient si microscopiques parfois, les questions tellement biaisées, le présupposé même proche du contresens – comment mesu­ rer la notoriété d’un produit qui n’existe pas encore, au moment de l’enquête, et sans qu’on définisse vraiment ce qu’il s’agit précisément d’évaluer – qu’on hé­ site à tirer partie d’une des conclusions les plus claires du sondage : pour la majorité des personnes interrogées, la lecture numérique est moins pratique, moins ludique, moins confortable que la lecture sur écran. Jean-Pierre Sakoun, de la société Sa­ voir-Sphère, présenta ensuite, avec beau­ coup de clarté, la « deuxième bibliothè­ que » (qu’on accolerait bien volontiers, pour garder l’espoir, au Deuxième souffle 2 de Jean-Pierre Melville) ; le concept est à mi-chemin de celui de « bibliothèque troisième lieu 3 » et de « bibliothèque hy­ bride », qui combine les avantages de la bibliothèque en tant que lieu physique, « réseau central, mode de civilisation », et le « levier technologique » que consti­ tuent les collections et les services nu­ 2.  Film de 1966, avec Lino Ventura. 3.  Mathilde Servet, « Les bibliothèques troisième lieu », BBF, 2010, no 4, p. 57-63.

mériques. Dans ce monde, il faut que les bibliothécaires « animent, proposent, interpellent ». S’ils remettent en cause leurs pratiques traditionnelles, s’ils se transfor­ ment en « médiateurs numériques », cela marche, comme le prouve (entre autres) l’exemple de la bibliothèque publique de Brème, sur lequel Jean-Pierre Sakoun s’appuya pour montrer que l’individua­ lisme, la dépolitisation, la désaffection pour la valeur travail, l’exigence de satis­ faction immédiate des besoins, peuvent être efficacement combattus (mais on était un peu déprimé quand même).

La stratégie du restaurant À cette notion de médiation numéri­ que, Lionel Maurel, coordinateur scien­ tifique Gallica à la BnF, apporta des ex­ tensions qui prouvèrent que, dans cette supposée vénérable maison qu’est la BnF, les innovations les plus contemporaines ont plus que leur place. Rappelant que Facebook a détrôné Google, en termes de flux d’audience, quelque part au début de l’année 2010, il déclara qu’on passait dé­ sormais du référencement automatique au référencement social, des réseaux so­ ciaux aux médias sociaux. Dès lors, la bi­ bliothèque a le choix des stratégies : celle des restaurants, où il faut venir, consulter la carte, choisir et commander, avant que d’être servi. Ou une autre (la bonne, on l’aura compris) qui consiste à proposer les services et les collections de la biblio­ thèque « là où le public passe », Facebook, Flickr, Wikisources, etc. Ensuite, c’est l’usager qui devient l’agent dissémina­ teur de vos collections (« les contenus avant tout »). Dans le monde normal, on appelle ça le bouche-à-oreille mais, visiblement, nous sommes lors dans un autre monde, celui de « l’avènement du temps réel » : autant dire que, au moment où paraîtra cette chronique, il sera déjà bien tard, sinon trop tard. Dans l’après-midi, Graham Bulpitt, directeur des services de bibliothèques de l’université de Kingston, et Suzanne Jou­ guelet, inspectrice générale honoraire des bibliothèques, auteur d’un rapport sur le


sujet 4, présentèrent le concept de « lear­ ning centers », si à la mode aujourd’hui dans les bibliothèques universitaires françaises que même la ministre de la Recherche et de l’Enseignement supé­ rieur les a évoqués dans sa dernière dé­ claration sur le sujet (c’est dire). Graham Bulpitt, dans un magnifique français dont il éprouva pourtant (c’est ça, la politesse anglo-saxonne) le besoin de s’excuser, indiqua que ce qui caractérise avant tout les « learning centers », c’est « l’attention portée à l’apprentissage » : à l’apprentis­ sage traditionnel, magistral, dirigé, on substitue un apprentissage par projets, pour lequel un lieu de ressources docu­ mentaires, qui n’est plus forcément une bibliothèque, est indispensable, essentiel. Dans cet environnement flexible, intégré, les fonctions du personnel sont élargies au-delà des compétences documentaires traditionnelles, « pour servir les besoins de chaque étudiant individuellement ». Suzanne Jouguelet compléta ce point de vue en le nuançant, rappelant que les « learning centers » existants sont avant tout adossés à des filières profes­ sionnelles, et indiquant que, le mot « ap­ prentissage » étant en français plus que connoté, il fallait, pour bien comprendre, lui préférer la forme anglaise, « process of learning », de fait d’acception bien plus large. La question des horaires d’ouver­ ture, si politisée, est un moyen, et non une fin. Des locaux attractifs, accessibles, le rôle central de l’évaluation, sont autant d’éléments qui contribuent à la réussite et du concept et de ses applications. L’un et les autres sont-ils envisageables en France ? L’avenir, qui n’est à l’ère numéri­ que qu’à quelques pas du passé, nous le dira bien vite.

L’effarement technologique À ces sages et constructifs exposés, Eppo van Nispen tot Sevenaer, directeur de la DOK (la bibliothèque publique de Delft) apporta un contrepoint en forme de contre-programmation, dans la tor­ 4.  Suzanne Jouguelet, « Les learning centres, un modèle international de bibliothèque intégrée à l’enseignement et à la recherche », Paris, ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Rapport no 2009-022, décembre 2009, 58 p. Le rapport est accessible dans la bibliothèque numérique de l’Enssib : www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/notice-48085 Critique du rapport parue dans le BBF, 2010, no 2, p. 101-102.

peur naissante du (redoutable) milieu d’après-midi. La bibliothèque, ce ne de­ vrait être que du plaisir ; la collection, c’est le public. Ceux et celles qui avaient déjà eu la chance d’assister à un show d’Eppo (Eppo’s show) ne furent ni déçus, ni surpris. On laisse aux autres le temps de se remettre, mais on se permettra une infime perplexité : est-ce si enthousias­ mant que cela de voir une jeune demoi­ selle de deux ans et demi en train de ma­ nipuler un iPad aussi bien, voire mieux, qu’un conservateur de bibliothèque aguerri ? Notez bien que je n’écris pas cela par jalousie, plutôt dans une forme vague d’effarement technologique. Enfin, il revint à Florence CouvreurNeu la redoutable tâche, non seulement de succéder à Eppo, mais encore de clore les interventions de la journée, ce dont elle s’acquitta fort courageusement. Res­ ponsable des services multimédias de la médiathèque de l’Astrolabe, elle présenta les « services innovants » de son établis­ sement, ainsi de Cyberlab, service de création et d’initiation numérique, ainsi de Kiosque, qui propose l’accès à des ressources en ligne, et de Declic, outil d’autoformation. « Dans la mesure du possible, on aide tous les gens qui nous le demandent », indiqua-t-elle, proposant un intéressant rebond à la « philosophie » des « learning centers », puis déclinant pieusement la présence de la bibliothè­ que sur Twitter, iPhone, Facebook, un peu comme une liste de courses que l’on coche, pour être sûr de ne rien avoir oublié. Et cette évocation fut, au fond, le grand paradoxe de la journée, qui devra alimenter la seconde part du diptyque, consacrée à l’évolution des métiers. Twitter, Facebook, Google, Flickr, Deezer, iPhone, YouTube, Dailymotion et toutes ces sortes de choses sont autant d’outils technologiques auxquels il est de bon ton, aujourd’hui, de faire référence et ré­ vérence, réseaux de partages et d’échan­ ges globaux et généralistes, si largement automatisés qu’ils peuvent sans souci gérer des millions, des centaines de mil­ lions d’utilisateurs. Mais, ô joie de la complexité humaine, ces mêmes utilisa­ teurs (étudiants, personnes en détresse sociale) ont besoin d’une relation person­ nalisée, d’échanges « au-delà de l’auto­ matisé » : comment y répondre ? 

Yves Desrichard yves.desrichard@enssib.fr

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Optimiser l’observation et l’évaluation des bibliothèques

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ls n’étaient pas trop de trois pour l’or­ ganisation, le 15 juin dernier, d’un sémi­ naire au centre Georges Pompidou autour de cette question : « Quelles col­ laborations pour optimiser l’observation et l’évaluation de la bibliothèque publi­ que ? ». La fédération interrégionale du livre et de la lecture (Fill), le service du livre et de la lecture du ministère de la Culture et de la Communication (SLL) et la Bibliothèque publique d’information : trois fées bienveillantes pour une journée riche et variée qui, à défaut d’apporter beaucoup de réponses, proposa éclaira­ ges, réflexions et points de vue divers et roboratifs *. 1

Finalités de l’évaluation Dans son propos introductif, Do­ minique Arot, inspecteur général des bibliothèques, rappela que les finalités de l’évaluation sont étroitement liées à l’origine des demandes. Elles sont ainsi différentes pour l’État, qui utilise les ré­ sultats pour le contrôle technique et la comparaison internationale, pour les collectivités territoriales et les conseils d’université, pour lesquels il s’agit d’une aide à la décision budgétaire. La compa­ raison des moyens devient la norme en lieu et place d’objectifs et argumentaires construits. Dominique Arot évoqua aussi ce que certains pourraient considérer comme des « dérives » de l’évaluation. Le classement des bibliothèques, effec­ tué pour une revue hebdomadaire bien connue, est parfois mal ressenti car les critères d’évaluation ne sont pas élaborés avec les associations professionnelles. Dans son exposé sur « Les normes internationales ISO 2789 et ISO 11620 », Pierre-Yves Renard, responsable de la bibliothèque de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), président de la commission Afnor CG46/CN8 « Évaluation des résul­ tats », pointa les paradoxes de la norma­

*  Les interventions audio sont disponibles sur le site de la Fill : www.fill.fr

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lisation, qui demande temps, consen­ sus et recul, alors que les bibliothèques – dans une vision optimiste – évoluent vite, dans des directions différentes, par­ fois de façon expérimentale. « Quelles histoires nos chiffres vont-ils raconter ? Si l’on s’en tient au stock de livres, c’est un entrepôt ! […] À quoi sert une norme ? À définir ce que l’on va compter… » Cette définition serait plus que bienvenue pour établir ce qu’est une bibliothèque, tant l’incerti­ tude sur le corpus est grande, entre les 4 400 bibliothèques publiques recensées par le ministère de la Culture et de la Communication, les 14 000 (?) établisse­ ments recensés par la Société française des intérêts des auteurs de l’écrit… et les 17 000 de l’Association des directeurs de bibliothèques départementales de prêt (ADBDP).

De passionnantes tables rondes Cette passionnante intervention sur un sujet pourtant aride fut suivie d’une table ronde sur la collecte des données : Iegor Groudiev, responsable de l’observa­ toire de la lecture publique du SLL, syn­ thétisa les travaux du groupe évaluation de l’ADBDP en rappelant les enjeux de l’exercice : rénover le questionnaire d’en­ quête du ministère de la Culture et de la Communication à destination des biblio­ thèques municipales et des bibliothèques départementales, étendre son périmètre pour une meilleure prise en compte des réseaux existants, et repenser entière­ ment son exploitation. La restitution des informations via la création d’un site in­ ternet spécifique, en coopération avec la BPI, proposera une cartographie inte­ ractive et multipliera les possibilités de comparaisons et de récupération de don­ nées… Laëtitia Bontan, directrice de la BDP de l’Aisne et responsable du groupe évaluation de l’ADBDP, détailla ensuite l’application du nouveau questionnaire, en test dans son département, et les mo­ dalités d’organisation de la collecte des données par secteurs géographiques. Éli­ sabeth Meller-Liron, chef du service de la

création, du développement culturel et de la formation à la direction régionale des affaires culturelles (Drac) d’Aquitaine, rendit compte de l’influence de la mise en place de la révision générale des po­ litiques publiques (RGPP) dans le posi­ tionnement des Drac. Elle releva le retard des bibliothèques, par rapport aux autres équipements culturels, dans l’adoption d’outils d’évaluation, qu’elle impute à la faiblesse des données disponibles et à la désaffection de certains profession­ nels en ce domaine. Léonor de Nussac, directrice de l’Agence régionale du livre Provence-Côté d’Azur apporta le témoi­ gnage d’un travail étroit avec les BDP et de l’utilisation de la base RIC (réseau d’information culturelle) gérée par la Cité de la musique à Paris, outil formidable de croisement d’informations. Deux tables rondes tout aussi pas­ sionnantes se partagèrent l’après-midi, l’une consacrée à l’exploitation des don­ nées par les professionnels de la lecture publique, l’autre à l’exploitation de ces mêmes données par les tutelles publi­ ques et les partenaires privés. Enfin, avec sa pertinence sarcastique habituelle, Dominique Lahary, vice-prési­ dent de l’Association des bibliothécaires de France (ABF) rappela que si les biblio­ thécaires savent très bien communiquer entre eux, un large travail reste à faire pour communiquer avec les autres, et notamment les « décideurs » et le grand public. À l’heure du « story telling », il convient pour lui de dépasser l’indicateur du nombre d’inscrits, jusque-là large­ ment utilisé, puisqu’il est en baisse. En quelque sorte, au lieu de compter les usa­ gers, on va désormais compter les usa­ ges, comme la bibliothèque départemen­ tale du Val-d’Oise s’y essaie. Supports et méthodes de restitution furent ensuite disséqués, non sans humour, proposant une conclusion goûteuse et faussement folâtre à une journée dense, qui conforte la Fill comme interlocuteur matière de lecture publique. 

Marie-Pascale Bonnal mpbonnal@cg23.fr


Les guides de voyage : un patrimoine et un objet d’étude

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rganiser, dans les locaux de l’École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques, l’Enssib, une journée d’étude (le 17 juin dernier) consacrée aux « guides de voyage » pouvait sem­ bler à première vue assez exogène dans un monde où il n’est plus question que du numérique (et de ses petites contra­ riétés). Réunis à l’instigation d’Évelyne Cohen, les très nombreux intervenants de la journée surent pour autant prouver que le thème, loin de sembler singulièrement réducteur, permettait tout au contraire d’explorer des pistes variées, foisonnan­ tes, et finalement plus qu’adéquates aux préoccupations du jour. La forme de la journée ressembla plus, il est vrai, à un séminaire qu’à une journée d’étude, tant on devinait que l’ensemble des participants partageait avec la presque vingtaine d’intervenants des compétences communes sur les su­ jets abordés. Ce n’était pas, pour autant, le cas du rédacteur en chef du Bulletin des bibliothèques de France, réduit lors à pico­ rer un peu au hasard pour amener à ses propres réflexions les interventions les plus pointues.

Une perception paysagère à éclipses Parmi celles-ci, on peut relever celle de Marie-Vic Ozou-Marignier, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, qui nous amena à nous interroger sur la question même du voyage, et combien la façon de l’envi­ sager était étroitement contingente des progrès techniques comme des modes de perception de l’espace dans un temps donné. « Arrêts et regards », le guide de voyage est une « perception paysagère à éclipses » qui privilégie les lieux pouvant être atteints aux dépens de ceux qui res­ tent inaccessibles. Ainsi, au temps de l’expansion ferroviaire triomphante, on met en avant les lieux disposant d’un ré­ seau ferré, à une époque où l’automobile n’est pas encore ce projet d’expansion universelle qu’elle est devenue.

On le comprit vite, le guide de voyage en dit plus sur qui regarde que sur ce qui est regardé. Ainsi, Bernard Toulier, conservateur général du patrimoine à la direction générale des patrimoines, montra bien, à propos de « Guides de voyage, villégiature et patrimoine », que les guides sont producteurs d’images qui reconstruisent la vision de la ville de vil­ légiature, et qu’ils représentent l’espace de ceux qui les lisent autant que celui de ceux qui les décrivent, ces derniers le faisant non sans arrière-pensées, pour aboutir à une « représentation fabriquée de la ville », au risque du stéréotype. Ainsi, notamment pour les besoins des clas­ ses aisées de la population, on invente la Côte d’Azur, la Côte d’Émeraude, comme image identitaire et support publicitaire : le « coefficient de propagande » devient l’appui des sources de références menta­ les et idéologiques, et l’esprit vagabonde, pour substituer aux lieux physiques les lieux virtuels à la mode qui, eux aussi, as­ soient et leur notoriété et leur puissance sur des perceptions fabriquées de toutes pièces… De numérique, il fut ici comme ailleurs beaucoup question, puisque, « patrimoine et objet d’étude », le guide de voyage est étudié à l’aide des outils informatiques les plus avancés, dans une société où des corpus énormes de cartographie numérique sont disponi­ bles (Google Maps évidemment) et cela même si nombre d’intervenants regret­ tèrent un manque de cartographes – on croyait pourtant avoir un institut tout ex­ près dédié à cette tâche.

Des données nombreuses et hétérogènes Ainsi, William Martinez, chercheur, proposa l’étude d’un corpus de guides suivant une perspective statistique, puis­ que « l’aspect mathématique des mots est le moins important dans l’analyse statistique ». Et, dans sa présentation de la lexicométrie, discipline récente, il y avait plus que des accents de la bibliométrie, et de ces outils d’analyse presque comp­

table du langage. L’ensemble laissa plu­ tôt perplexe – complexe et parfois même compliqué –, qui n’oubliait pas que « la statistique aborde le texte sans la moindre notion linguistique », comme, serait-on tenté de dire, n’importe quel ordinateur. Mais l’intervention avait au moins le mé­ rite de rappeler – on l’a déjà évoqué – que les mots ont un pouvoir, qu’il faut savoir disséquer. C’est à un exercice un peu compa­ rable que Bernard Toulier, déjà évoqué, invita l’auditoire, en présentant les aléas de constitution d’une base de données sur « guide et patrimoine���». Les données à recueillir sont nombreuses et hétérogè­ nes, et bien au-delà de ce que, dans nos professions, on entend classiquement par « données ». Ici, il faut pouvoir saisir les schémas de représentation des espa­ ces territoriaux et urbains donnés à lire par la représentation des guides, prendre en compte une démarche géo-historique, ainsi que le contexte d’observation du rédacteur du guide. Les spécialités loca­ les, les espaces, les lieux d’hébergement et de restauration, etc., autant d’entrées sous forme d’inventaire presque poétique pour tenter de comprendre lesdits sché­ mas : « Tout reste à faire pour le passage de l’itinéraire au territoire. » Google bien sûr, et son fort controversé projet « Street view », fut évoqué. Plus tôt, Joanne Vajda, enseignante associée TPCAU *, avait montré qu’un « guide est une œuvre d’intérêt général », qui croise de multiples approches, géo­ graphique, architecturale, historique, lin­ guistique… La perception des lieux évo­ lue au fil des éditions d’un même guide sur un même territoire, et le discours véhiculé par les guides n’est jamais neu­ tre, qui est étroitement lié à l’évolution des problématiques urbaines (ainsi de la prise en compte des sites industriels, auparavant omis des guides de voyage). Et de signaler la mise en place, pour l’analyse d’un corpus numérisé de plus de 12 000 pages provenant d’une dizaine 1

*  Théorie et pratique de la conception architecturale et urbaine.

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de guides, tout à la fois d’une base biblio­ graphique traditionnelle et d’une base « topothématique », fort excitante ma foi dans ses intentions… Et les bibliothèques dans tout cela ? À vrai dire, il en fut peu question, si ce n’est, de la part des participants, pour regretter parfois le peu de fiabilité de certains signalements bibliographiques,

et l’incapacité lors de constituer des corpus d’étude stabilisés. Mais, en fait, nous étions au-delà des bibliothèques, et pourtant tout proches, dans une quête qui anime aussi bien les chercheurs du domaine que les professionnels. Ce souci de cartographier, de répertorier, d’inven­ torier, ce besoin d’appréhender le monde chaotique, foisonnant, irréductible, dans

lequel nous vivons, en ordonnancements variés, le désir d’élaborer typologies et re­ présentations, classements et exclusions, ne l’avons-nous pas en partage ? C’est ce qu’on pouvait esquisser à l’issue de cette copieuse et passionnante journée. 

Yves Desrichard yves.desrichard@enssib.fr

Estivales 2010

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es 5 et 6 juillet derniers, s’est tenue à Villeurbanne, à l’École nationale des sciences de l’information et des bibliothèques (Enssib), la troisième édi­ tion des Estivales. Elle s’est intéressée cette année aux relations des conserva­ teurs avec la recherche, à la question de la modernité des bibliothèques et à la réforme de la formation des conserva­ teurs de bibliothèque.

Le conservateur et la recherche Lors de la première journée, Évelyne Cohen, professeure en histoire et an­ thropologie culturelles (Enssib), a animé une première table ronde intitulée « Le conservateur et la recherche, dans l’exercice du métier », en présence de Dominique Arot (Inspection générale des bibliothèques, IGB), Raphaëlle Bats (service commun de la documentation, SCD, de Lyon 1), Alain Carou (Bibliothè­ que nationale de France, BnF), Cristina Ion (BnF) et Delphine Queyreux-Sbai (bibliothèque municipale de Reims). Le rôle de médiateurs de la recherche que jouent les conservateurs a été souligné (interventions en amont de la recherche par la valorisation des collections…). La recherche ne s’effectue pas uniquement sur les fonds, mais aussi sur les publics, en sociologie, en gestion, et en sciences de l’information (et des bibliothèques !) Néanmoins, pour les différents interve­ nants, la recherche se fait le plus souvent en dehors du temps de travail effectif, particulièrement pour les conservateurs engagés dans une thèse de doctorat dont

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le sujet n’est pas forcément en lien avec leurs activités professionnelles. La seconde table ronde, animée par Élisabeth Noël (Enssib), s’est penchée sur la place de la recherche dans la for­ mation des conservateurs, avec Évelyne Cohen (Enssib), Rémi Mathis (SCD Paris 5), Nathalie Mezureux (École d’ar­ chitecture de Lyon) et Christophe Ca­ tanèse (Enssib). Ont été abordés tour à tour : l’historique de la place de la re­ cherche dans la formation à l’Enssib, les différentes formes qu’elle peut prendre (recherches doctorales ; histoire du livre et des bibliothèques ; sciences de l’infor­ mation, gestion et management des bi­ bliothèques, sociologie des publics…), et les évolutions envisageables : Christophe Catanèse a ainsi présenté les réflexions d’un groupe de travail sur l’évolution de la formation de conservateur. À titre de comparaison, Nathalie Mezureux a pré­ senté un éclairage instructif sur la place de la recherche en école d’architecture. Cette première demi-journée s’est achevée par une conférence très stimu­ lante de Christian Jacob (directeur d’étu­ des à l’École des hautes études en scien­ ces sociales). Plaidant pour un plus grand rapprochement entre bibliothécaires et chercheurs, il a présenté le deuxième tome très attendu des Lieux de savoir, qui doit paraître à l’automne 2010 chez Albin Michel. L’ouvrage, s’inscrivant comme le premier tome dans une démarche pluri­ disciplinaire, internationale et ouverte à toutes les périodes de l’histoire et toutes les aires géographiques, mettra l’accent sur l’étude des pratiques savantes dans leur matérialité, impliquant notamment des corps, des gestes, des objets et des

savoir-faire, dans une démarche d’an­ thropologie historique.

Revisiter la modernité La matinée du 6 juillet a été occupée par une table ronde animée par Thierry Ermakoff (Enssib) sur le thème « Revisi­ ter la modernité ». Pierre Carbone (IGB) a synthétisé les évolutions en cours dans le monde des bibliothèques, tant univer­ sitaires que publiques, concernant à la fois les collections (développement des supports numériques…), les publics, l’en­ vironnement institutionnel, les lieux et les services (physiques mais aussi virtuels), les compétences (médiation, formation, gestion de bases de données…), le tout dans un contexte de diversification de plus en plus importante. Mathilde Servet (BnF) a présenté ensuite une communi­ cation sur la bibliothèque comme « troi­ sième lieu * », intégrant les approches du marketing, une parenté revendiquée avec l’univers marchand (inspiration des shopping centers, shop in shop model), l’insertion de divers services et lieux de convivialité, (ab)usant de nouvelles ap­ pellations (idea stores, learning centers…) ou de devises conquérantes (« être la bi­ bliothèque la plus moderne du monde »), privilégiant l’expérience, la communica­ tion, le branding, le renouveau de la sé­ mantique architecturale, le design pop ou le loisir. 1

*  Mathilde Servet, « Les bibliothèques troisième lieu », BBF, 2010, no 4, p. 57-63


Élisabeth Noël (Enssib) a livré ses impressions de visite du Rolex Learning Center de l’École polytechnique fédérale de Lausanne, ses photos montrant un es­ pace très grand et très vide, sans limites marquées, où l’on peine parfois à trouver des lecteurs et des livres. Christophe Evans (Enssib – Bibliothè­ que publique d’information) a ensuite analysé les vrais publics des bibliothè­ ques et leurs attentes, qui sont en fait très variées (traditionnelles ou plus mo­ dernes) et souvent contradictoires. Son étude a différencié trois types d’usagers : les adultes en bibliothèques municipales (BM), les jeunes (11-18 ans) en BM, et les étudiants en bibliothèques universitaires et en BM. Anne-Marie Bertrand a proposé, enfin, de déconstruire la modernité des bibliothèques. Elle a d’abord montré que le modèle de bibliothèque publique est en voie d’obsolescence, décalé par rap­ port aux attentes et aux évolutions cultu­ relles et sociales. Le concept de moder­ nité apparaît justement comme la pierre de touche de toute évolution depuis au moins cinquante ans. Cette modernité

devient même parfois asphyxiante, une sorte de fuite en avant, dévalorisant tout ce qui est ancien comme « archaïque » et valorisant le culte du dernier venu et de l’innovant. Il n’en demeure pas moins que les bibliothèques ont sérieusement besoin de modernité, dans des domaines aussi variés que l’offre documentaire (sous des formes renouvelées, plus virtuelles), l’accueil et l’hospitalité (avec le projet po­ litique d’égalité d’accès à la culture), ou la communication (aidée d’un marketing plaidant pour l’utilité sociale des biblio­ thèques).

La réforme de la formation des conservateurs L’après-midi du 6 juillet a porté sur la réforme en chantier des conserva­ teurs de bibliothèque. La directrice de l’Enssib, Anne-Marie Bertrand, a d’abord présenté l’ensemble de l’offre de forma­ tion de l’école, intégrant plusieurs mas­

ters, la formation continue et un projet de formation à distance. Christophe Catanèse, responsable de la formation initiale des conservateurs, s’est focalisé ensuite sur le cœur du sujet, présentant l’offre actuelle et un projet élaboré dans le cadre d’un groupe de travail intégrant différents professionnels. Ces interven­ tions ont donné lieu à un riche dialogue. L’accueil du public par rapport aux évolu­ tions annoncées a été favorable, notam­ ment autour du nécessaire besoin de personnaliser davantage les parcours, les conservateurs stagiaires et promus ayant des compétences et des aspirations hé­ térogènes. Exercice difficile, mais stimu­ lant, rendu encore plus nécessaire par les mutations actuelles et les nouveaux enjeux au sein de notre environnement professionnel. Ainsi, les Estivales de l’Enssib sont en passe de devenir un rendez-vous privi­ légié pour réfléchir ensemble à ces évolu­ tions, et l’on ne peut que s’en réjouir. 

Sébastien Dalmon sebastien.dalmon@univ-paris1.fr

Rencontres européennes du patrimoine La numérisation du patrimoine écrit

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e 31 mars dernier, l’Institut natio­ nal du patrimoine accueillait les Rencontres européennes du patri­ moine, sur le thème de la numérisation du patrimoine écrit. De nombreux projets de numérisation ont été présentés, ainsi que l’expérience des partenaires dans le domaine du livre et des archives.

Plusieurs exemples européens Amedeo Quondam (Université La Sa­ pienza, Rome) a présenté tout d’abord un projet de constitution de bibliothèque numérique des incunables italiens en lan­

gue vulgaire élaboré par l’université de Rome et dont la mise en ligne est prévue pour la fin 2012. Le « Royal Manuscripts Project », pré­ senté ensuite par Joanna Fronska, a été lancé par la British Library en collabora­ tion avec le Courtauld Institute of Art de l’université de Londres, en octobre 2008. Ce projet porte sur les manuscrits de l’an­ cienne bibliothèque royale anglaise issue du don effectué par George II au British Museum en 1757. Le projet de numérisation de la librai­ rie des ducs de Bourgogne porte, quant à lui, sur le noyau historique de la collec­ tion royale de Belgique, soit 280 manus­ crits. Les partenaires de la Bibliothèque

royale de Belgique incluent entre autres la Bibliothèque nationale de France (BnF), la British Library, les bibliothèques de Vienne, de La Haye… Comme l’a rap­ pelé Bernard Bousmanne, de la Biblio­ thèque royale de Belgique, le projet vise la numérisation intégrale du corpus, soit 45 000 images environ. L’accès au corpus numérisé se fera par Belgica, Gallica et Europeana. La numérisation des manuscrits suis­ ses a abouti à l’ouverture d’un portail de manuscrits en ligne 1 en 2006, dénommé e-codices. Il présente les fonds des bi­

1.  www.e-codices.ch

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bliothèques de l’abbaye de Saint-Gall, de la Bourgeoisie de Berne, de l’université de Bâle, de l’abbaye d’Einsiedeln, de Ge­ nève, de la Fondation Bodmer, et bien d’autres (Zürich, Schaffhausen…) Au total, 7 200 manuscrits médiévaux ont vocation à figurer dans e-codices. L’International Dunhuang Project, présenté par Alastair Morrison, de la Bri­ tish Library de Londres, est un projet col­ laboratif international né en 1994 et qui vise à rendre accessibles sur internet les images de tous les manuscrits, objets, peintures, tissus… provenant de la grotte de Dunhuang (Chine occidentale) et d’autres sites archéologiques de la route de la soie.

L’expérience des partenaires Le projet scientifique de numérisa­ tion des Archives nationales des docu­ ments et des fonds médiévaux, détaillé par Bruno Galland, est en cours d’élabo­ ration. Il privilégie la numérisation et la mise en ligne de fonds d’archives acces­ sibles depuis leur instrument de recher­ che, et non plus simplement de pièces isolées. Aujourd’hui, les registres de Phi­ lippe Auguste commencent à être mis en ligne. Parallèlement, une valorisation de ces fonds intervient, comme ce fut le cas en 2007 avec l’exposition « Trésor des chartes des rois de France : la lettre et l’image, de saint Louis à Charles VII ». En 2005, un partenariat entre les bi­ bliothèques de l’université Johns Hop­ kins et le département des Manuscrits de la BnF a été mis en place pour numé­ riser les 250 manuscrits du Roman de la Rose qui sont répartis entre plusieurs lieux de conservation. Grâce au généreux concours de la Fondation Mellon, ce pro­ jet collaboratif a débouché sur la numéri­ sation intégrale des manuscrits 2. Le site illustre la collaboration entre universitai­ res et bibliothécaires. Depuis septem­ bre 2008, la fréquentation du site s’élève à 32 125 visiteurs, dont 27 % de « récidi­ vistes ». Hélène Say, des archives départe­ mentales (AD) de Meurthe-et-Moselle, et Hélène Schneider, de l’université Nancy 2, ont présenté le projet de numé­ risation des Archives de Lorraine. Un pro­ jet né de la rencontre de deux initiatives concomitantes : établir un instrument de

2.  Accessible sur le site www.romandelarose.org

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recherche pour la collection de Lorraine (collection des Provinces) ; reconstituer virtuellement le corpus des archives du­ cales médiévales de Lorraine, à l’univer­ sité de Nancy 2. Le projet comprend deux volets chronologiques : des origines à 1508, et de 1509 à 1737. Pour le premier volet, les lettres pa­ tentes de René II (1473 – 1508) ont servi d’expérience initiale : les onze registres, d’abord décrits en traitement de texte, ont fait l’objet d’une base de données ba­ lisée en EAD (Encoded Archival Descrip­ tion – description archivistique encodée) en coopération avec les AD de Meurtheet-Moselle. Guillaume Fau (département des Manuscrits, BnF), Christelle Quillet (bi­ bliothèque municipale de Rouen), et Em­ manuelle Toulet (Bibliothèque historique de la Ville de Paris, BHVP) ont présenté le projet Flaubert, qui prévoit la numé­ risation des manuscrits de l’auteur. À la BnF, le projet ANR Optima a permis la numérisation intégrale et la mise en ligne sur Gallica de l’ensemble du fonds Flaubert du département des Manuscrits. Ces images sont également accessibles à partir des notices du catalogue BnF archi­ ves et manuscrits 3. À la BHVP, le projet porte sur la trentaine de carnets de notes et de voyages de Flaubert ainsi que sur le manuscrit mis en ligne de L’éducation sentimentale. Le site castellanie.net a pour voca­ tion de mettre à disposition du public la documentation comptable locale des États de Savoie, actuellement répartie dans plusieurs dépôts d’archives. Le site donne déjà accès aux comptes de châtel­ lenies du xiiie siècle conservés aux AD de Savoie et aux AD de la Côte-d’Or. Les comptes mis en ligne ont été numérisés par les services des AD de Savoie. Ils ont, pour certains d’entre eux, fait l’objet d’une analyse et d’une trans­ cription. Le site, mis en place par Mar­ jorie Burghart (EHESS, Lyon), offre plu­ sieurs modalités d’accès aux comptes : par le nom des châtellenies ou les an­ nées documentées. Ce projet a été rendu possible grâce à une étroite collaboration entre les AD de Savoie, de Côte-d’Or et de l’Ain et les institutions de recherche de Chambéry et de Lyon. De 2003 à 2007, il a bénéficié du soutien du CNRS. Depuis 2006, il est l’un des axes de recherche soutenus par la Région Rhône-Alpes.

3.  http://archivesetmanuscrits.bnf.fr/

De la numérisation à la valorisation Sylviane Messerli (Fondation Martin Bodmer, Genève) a présenté la collec­ tion « Sources », coéditée par les Presses universitaires de France et la Fondation Bodmer, qui publie quatre fac-similés sur support papier par an dont les titres sont choisis parmi les ouvrages conservés à la Fondation Bodmer et dans la collection du bibliophile genevois Jean Bonna. Cha­ que fac-similé est introduit par un préfa­ cier qui apporte une mise en perspective scientifique (Marc Fumaroli, Michel Zinc, Jacqueline Cerquiglini-Toulet…). La col­ lection 2010 comprendra des incunables, un manuscrit d’Olivier de La Marche, une vie de Bouddha et des autographes de Borgès. La démarche obéit à une appro­ che clairement bibliophilique, revendique la sélection et la fidélisation du public à l’époque du tout numérique. Françoise Juhel (responsable des édi­ tions multimédias à la BnF), quant à elle, a replacé son travail dans le contexte de la numérisation considérée comme enjeu de médiation. Les éditions multimédias de la BnF développent les axes suivants : donner des repères pour une histoire des représentations (Livres de parole, Torah, Bible, Coran) ; approcher les grandes œu­ vres de la littérature (Émile Zola…) ; édu­ quer le regard (Fouquet ou le Moyen Âge en images). Les réalisations incluent des expositions virtuelles, des conférences en ligne, des bases de données, un guide de recherche pour le jeune public, une ani­ mation de réseaux (ateliers d’écriture en ligne). Thierry Claerr (service du livre et de la lecture, direction générale des mé­ dias et des industries culturelles) a, enfin, décrit le contexte national et rappelé la di­ versité, la richesse et la dispersion du pa­ trimoine en France. Il a évoqué le travail mené en collaboration avec l’Institut de recherche et d’histoire des textes (IRHT), les réalisations comme Mandragore, par exemple. Aujourd’hui, il s’agit d’augmen­ ter les ressources disponibles en ligne, en travaillant en partenariat. Selon lui, la question patrimoine du xxe siècle est également à considérer. 

Guillaume Fau guillaume.fau@bnf.fr


Thierry Crouzet L’alternative nomade : sortir du consumérisme avec joie Franck Queyraud

Alain Jacquesson Google Livres et le futur des bibliothèques numériques Hervé Le Crosnier

Jean-Noël Jeanneney Quand Google défie l’Europe : plaidoyer pour un sursaut Bruno Racine Google et le nouveau monde Jack Kessler

Ibironke Lawal Library and Information Science Research in the 21st Century: A Guide for Practising Librarians and Students Joachim Schöpfel

Frédéric Martel Mainstream : enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde Yves Desrichard

Une ambition partagée ? La coopération entre le ministère de la Culture et les collectivités territoriales, 1959-2009 Sous la direction de Philippe Poirrier et René Rizzardo Héloïse Courty

Bibliothèques d’architecture Sous la direction de Olga Medvedkova Michel Melot

Les bibliothèques d’artistes (xxe-xxie siècles) Sous la direction de Françoise Levaillant, Dario Gamboni et Jean-Roch Bouiller Michel Melot

Manifeste du droit à être dans la Lune Centre de créations pour l’enfance François Rouyer-Gayette

Mettre en œuvre un service de questions-réponses en ligne Sous la direction de Claire Nguyen Véronique Mesguish

Le patrimoine est-il fréquentable ? Accès, gestion, interprétation Sous la direction de Claire Giraud-Labalte, Jean-René Morice, Philippe Violier Xavier de la Selle

Paul Otlet. Fondateur du Mundaneum (1868-1944). Architecte du savoir, Artisan de paix Sous la direction de Jacques Gillen François Rouyer-Gayette

Technologies de l’information et intelligences collectives Sous la direction de Brigitte Juanals et Jean-Max Noyer Olivier Le Deuff


Thierry Crouzet L’alternative nomade : sortir du consumérisme avec joie

www.Publie.net éditeur, 2010, 410 p. Coll. Voix critiques ISBN 978-2-8145-0313-7 : 5,99 € Formats : PDF, eBook-ePub, eBook Mobipocket, Liseuses en ligne

Rester en mouvement On lit, en exergue de ce livre « numérique », accessible sur le site publie.net 1 : « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. » Le célèbre fragment d’Héraclite illustre à merveille le principe des livres de Thierry Crouzet : celui d’un texte en perpétuel mouvement. La recension qui suit est celle de la version 3.5, intégrant les remarques faites par les lecteurs des versions précédentes et suscitées par l’auteur sur son blog « Le peuple des connecteurs 2 ». L’alternative nomade, sous-titrée lors de sa première version « sortir du consumérisme avec joie », est dorénavant sous-titrée dans la nouvelle version « vers la complexité numérique ». Le texte né sur les réseaux a dorénavant une version papier (chez lulu.com)3. Mais laquelle, de version ? Car, entre-temps, L’alternative nomade nouvelle version s’est divisée en deux sur le principe cellulaire pour donner un second opus : Propulseurs dans le flux. Sans le savoir, Thierry Crouzet ne nous facilite pas la tâche pour renseigner la zone 2 de l’ISBD ou le champ 205 d’Unimarc ! Vous avez dû mal à suivre ? Normal, le livre que vous vous devez de lire, chers collègues, évoque la révolution de l’écrit et de la transmission de la parole depuis l’invention du web et de ce que tout cela change pour tous en général et pour nos métiers en particulier.

1.  Coopérative d’auteurs pour la littérature numérique : www.publie.net 2.  Le blog de Thierry Crouzet, « Le peuple des connecteurs »  : http://blog.tcrouzet.com/ 3.  www.lulu.com/fr/index.php

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À la fois projet politique individuel et libertaire et méthode de vie, cette alternative nomade nous propose – avec une grande force de conviction – de nous arracher au néant matérialiste et consumériste actuel pour inventer un nouveau nomadisme en voyageant dans l’écosystème de cette nouvelle terra incognita qu’est le Flux : « Cet espace autant informationnel qu’émotionnel où nous nous lions et nous relions constamment. » Le Flux a toujours existé : jadis, avec les différents supports de transmission de la culture ; aujourd’hui, grâce au web.

Une nouvelle économie du lien Thierry Crouzet analyse autant les aspects positifs de ce que le web peut avoir de meilleur pour partager – il préfère le terme « propulser » – des informations (sur blogs, micro-blogging, réseaux sociaux) et conteste par ailleurs le pouvoir de certains (YouTube, Dailymotion, Google…) qui utilisent cyniquement cette envie de partage des individus pour mieux les contraindre à leurs services. L’alternative, ici, consiste à intégrer le mode nomade dans nos têtes : ne pas nécessairement nous fixer ad vitam aeternam sur un outil qui souhaite nous lier définitivement à lui en connaissant tout de nos intimités. Il convient alors de faire interagir nos paroles, nos passions et nos actes, grâce à une foule d’intermédiaires nouveaux : « Le Flux pulse constamment nos interactions. » Résistance et alternative sont les deux mots phares et joyeux de ce livre.

Vers des bibliothécaires propulseurs ? Résumons rapidement, s’il est possible de résumer ce livre touffu où l’on rencontre allégrement : Bruce Chatwin et les aborigènes du Chant des pistes, Teilhard de Chardin et sa noosphère, le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi et ses expériences optimales, ou encore Tim Berners-Lee, l’inventeur du web avec Robert Cailliau. Avant le web, le contenu était « consommé » dans des lieux dédiés : librairies, kiosques de journaux, télévision, musée, théâtre ou… bibliothèques, créé par des figures reconnues (écrivains, musiciens, journalistes…) et mis en valeur par des professionnels bien identifiés (bibliothécaires, par exemple). Avec le web, la profusion des contenus règne et perturbe nos modes d’appropriation et de consommation du savoir. L’information est devenue

un fluide qui s’écoule perpétuellement. Horreur ! Réjouissons-nous, nous dit Thierry Crouzet. Aux traditionnels professionnels de la recommandation se sont ajoutés les propulseurs ! Qui sont ces propulseurs ? NOUS ! Qui propageons vers nos « amis » – via les réseaux sociaux mais pas seulement – des informations que nous trouvons importantes. Une nouvelle variante du bouche à oreille (le buzz ?) qui se moque parfois des traditionnels médiateurs. Lors de la révolte iranienne de juin 2009, Twitter, le site de micro-blogging, a relayé les messages des opposants au régime iranien en l’absence – forcée – des journalistes. Une véritable économie des liens dans toutes ses acceptions – pas seulement hypertextes – est née. Nous sommes passés de l’ère de la rareté de l’information à l’âge de l’Abondance. L’auteur va parfois un peu loin : il considère dorénavant inutile de différencier, par exemple, le producteur d’information de celui qui propulse. Le propulseur est autant l’auteur d’un contenu que celui qui en parle ou le commente. N’empêche, la lecture de cette alternative nomade, si elle est parfois déstabilisante pour nos professions, est souvent très enthousiasmante. Sûr que vous partirez rapidement en quête du Chant des pistes de Chatwin pour le lire ou le relire. Rien que pour cela, l’alternative nomade aura réussi son pari : celui de propulser autrement ! Franck Queyraud F.Queyraud@bm-saintraphael.fr


Stanford ou de Harvard, sans parler du témoignage de première main de Hubert Villard, directeur de la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne (Suisse).

Les métadonnées, les droits d’auteur et l’économie du livre

Alain Jacquesson Google Livres et le futur des bibliothèques numériques

Paris, Éd. du Cercle de la librairie, 2010, 223 p., 24 cm Coll. Bibliothèques ISBN 978-2-7654-0980-9 : 36 €

«Q

ui aurait pu penser avant le 14 décembre 2004 que le futur des bibliothèques ne pourrait éviter de passer par le 1545 Charleston Road à Mountain View ? » (p. 165). C’est pour nous guider pas à pas dans la construction des bibliothèques numériques et des multiples avatars du livre numérisé qu’Alain Jacquesson a écrit ce livre très complet, informé et précis. Le fil conducteur en est le géant du web, parce que « Google Livres est un projet qui a été conçu dès le départ sur un mode industriel » (p. 194). Il ne se contente pas de décrire le projet de Google, mais fait un tour d’horizon de la situation des bibliothèques numériques, des controverses allumées par ce projet, des diverses forces et faiblesses des programmes en cours.

La stratégie Google Tous les bibliothécaires connaissent le projet de Google de numériser les fonds des principales bibliothèques du monde et se souviennent des polémiques, initiées en décembre 2004 par Jean-Noël Jeanneney, puis relancées en 2009, suite au choix de la bibliothèque municipale de Lyon d’intégrer le projet Google Livres et aux hésitations de la BnF. Cet ouvrage va largement au-delà de l’écume des choses, et pose en chemin des jalons pour réfléchir à la place du livre et des bibliothèques dans le grand chantier de la numérisation du savoir. Dans une première partie, nous suivons pas à pas la démarche de Google pour convaincre les premières bibliothèques de se joindre à son projet. Nous avons l’impression de suivre les négociateurs de Google et leur culte du secret dans les bibliothèques du Michigan, de

Chemin faisant, l’auteur nous introduit aux méthodes du moteur de recherche de Google, aux techniques de numérisation et d’océrisation. Suit un descriptif des usages possibles de Google Livres, montrant les avantages de son interface, mais aussi les limites des descriptions catalographiques des documents, voire les copies abîmées. Mais le plus intéressant porte sur trois aspects largement développés : les controverses autour du projet de Google ; le subtil passage de Google entre les divers métiers de la chaîne du livre, tissant des alliances avec OCLC (Online Computer Library Center) sur le versant des bibliothèques et devenant par ailleurs un libraire majeur pour le livre numérique du domaine public ; et enfin un panorama complet des autres projets de bibliothèques numériques, soulignant la diversité des approches et finalement l’existence de nombreuses solutions pour contrer le monopole de Google. Chacun ici se souvient du soulèvement de Jean-Noël Jeanneney, alors président de la Bibliothèque nationale de France, à l’annonce du projet de Google, et des polémiques qui s’en sont suivies. Dans ce débat, la question du découpage du livre en pages a occupé une place très importante. Ce découpage revient à remplacer la structure séquentielle du livre comme support d’un savoir qui se construit dans l’argumentation par l’accès direct aux pages mentionnant tel ou tel terme, dispersant ainsi les raisonnements. La première approche nécessite une indexation et une classification fine des ouvrages, car la recherche passe alors principalement par les métadonnées. La seconde est utile à l’intérieur d’un ouvrage, remplaçant l’index, et pour le croisement de termes rares, convoquant des objets et non des idées, ou bien très spécifiques. C’est dans la recherche de termes dans un large corpus que Google excelle, alors que le travail des bibliothèques porte principalement sur la définition d’un contexte grâce aux métadonnées. Le catalogue Worldcat * d’OCLC, nourri par les bibliothèques du monde entier, reste la référence pour le catalogage descriptif. Si bien qu’une alliance Google-OCLC 1

prend un sens technique très fort… qui est cependant contrarié par l’approche commerciale de Google. Car, fort de millions d’ouvrages, dont une large partie appartient au domaine public, Google peut se lancer dans le secteur plus lucratif de l’édition de livres numériques, et dans leur vente, soit directe, soit par l’accrochage de publicités, couvrant ainsi les autres métiers de la chaîne du livre. Alain Jacquesson explique l’ensemble de ce processus, ses avantages comme ses effets sur l’économie du livre. Cette construction monopolistique de Google Livres se focalise particulièrement autour de la question des droits d’auteur. Par sa stratégie de opt-out (un éditeur ou auteur mécontent peut retirer ses livres, par opposition à la règle opt-in qui demande un accord préalable), Google vampirise en réalité toute la production, y compris les « œuvres orphelines » (dont on ne peut aisément retrouver les auteurs). De multiples procès ont eu lieu, dans de nombreux pays. Aux États-Unis, un accord collectif a été trouvé entre Google, l’Association des éditeurs et la Guilde des auteurs. Celui-ci sanctionnait le pouvoir de Google, qui allait gérer l’identifiant unique des livres, et assumer son nouveau rôle économique en reversant les revenus de la publicité aux auteurs. Cet accord rendait finalement impossible toute concurrence, ce qui a conduit la Cour suprême à le réfuter. Tous les détails des procès et des enjeux figurent avec une grande précision dans le livre.

La place des bibliothèques On a souvent souligné combien la concurrence dans la construction de bibliothèques numériques est une question géopolitique et linguistique. C’est pourquoi on suivra avec intérêt l’état de l’art des nombreux projets de bibliothèques numériques, avec leurs spécificités. En filigrane, dans cette étude des bibliothèques numériques majeures, se dessinent les objectifs et les méthodes qui devraient permettre à chaque bibliothèque d’apporter sa pierre à la numérisation raisonnée, contextualisée et documentée de l’ensemble des documents disponibles. Un ouvrage indispensable pour tous les bibliothécaires qui veulent construire des bibliothèques numériques et réfléchir à la part respective du commerce, de l’industrialisation, de la responsabilité à long terme (préservation) et d’un accès diversifié (métadonnées et index de mots) aux connaissances qui gisent dans les livres. Hervé Le Crosnier herve@info.unicaen.fr

*  www.worldcat.org

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Jean-Noël Jeanneney Quand Google défie l’Europe : plaidoyer pour un sursaut

Paris, Mille et une nuits, 2010, 219 p., 19 cm Coll. Essais ISBN 978-2-75550-568-9 : 14,90 €

Bruno Racine Google et le nouveau monde

Paris, Plon, 2010, 149 p., 22 cm Coll. Tribune libre ISBN 978-2-259-21203-8 : 14 €

L

es deux livres recensés ici 1 représentent bien les réactions, autour du monde, à ce phénomène qu’on appelle « Google ». Leurs auteurs, qui ont tous deux dirigé la Bibliothèque nationale de France 2, soulèvent en effet des questions qui recoupent celles auxquelles sont aujourd’hui confrontées les bibliothèques partout dans le monde.

Une position d’historien J.-N. Jeanneney a lancé l’offensive en 2005 en publiant un article passionné dans Le Monde. Son livre offre une mise à jour utile de ses arguments au grand nombre d’entre nous qui avaient été fascinés, voire « choqués, choqués », par cette première explosion. Les positions qu’il a exprimées en 2005 sont détaillées et approfondies. On

1.  Article traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Robatel. 2.  Bruno Racine a succédé à Jean-Noël Jeanneney en 2007 à la présidence de la BnF.

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perçoit ici une certaine fierté culturelle non dénuée d’hybris – présent des deux côtés de l’Atlantique – ainsi qu’une allusion au « défi américain » de JeanJacques Servan-Schreiber en 1967. Jeanneney s’efforce d’établir sa crédibilité, ce qui est primordial étant donné l’ignorance qui caractérise une grande partie des dénonciations actuelles de Google. Il pense cependant avec rigueur et profondeur les implications de nos nouvelles techniques numériques. Ce qui l’inquiète, c’est que les techniques qui se diffusent aujourd’hui si massivement nous sont presque exclusivement apportées par « les Américains » [en français dans le texte], et plus précisément par une entreprise commerciale florissante dont les jeunes dirigeants sont mus par la recherche du profit. Cette inquiétude est partagée par d’autres observateurs, notamment en Chine. Les réactions de Jeanneney sont un indicateur de tendance – et un cri d’alarme que les critiques les plus sévères comparent au « chant du canari dans la mine 3 ». Si elles ignorent cet avertissement français, d’autres nations pourraient bien s’apercevoir un jour que l’interprétation de leur révolution fondatrice, à laquelle elles étaient attachées, n’a plus cours sur Google. Pour illustrer le risque de voir triompher une vision américanisée de la culture française, Jeanneney prend ainsi l’exemple du « Mouron rouge écrasant Quatre-vingt-treize, la guillotine occultant les droits de l’homme et les intuitions fulgurantes de la Convention ». L’auteur tient visiblement à ce que son livre soit constructif. La solution réside pour lui dans la compétition, et il explique pourquoi l’Europe, l’Inde, la Chine, le monde arabe et l’Afrique doivent développer leurs propres techniques pour répondre aux problèmes qui ne sont aujourd’hui traités que par Google. Il consacre en outre une partie de l’ouvrage à une série de questions cruciales : « Quelle structure ? Quel budget ? » Partout dans le monde, le contexte très particulier dans lequel Google s’est développé, à savoir la culture de la Silicon Valley, est soit totalement méconnu, soit au contraire idéalisé. Jeanneney rappelle à quel point cette culture est idiosyncrasique et coûteuse : la concurrence et les pratiques de « capital risque » qui la caractérisent

3.  Les mineurs emportaient autrefois un canari dans la mine afin de détecter la présence de gaz dangereux : tant que le canari chantait, ils savaient qu’ils pouvaient avancer. Sa mort donnait le signal d’une évacuation immédiate.

sont en effet impraticables, voire illégales, dans d’autres pays. Enfin, le livre s’attache à l’essor de deux phénomènes mondiaux qui connaissent aujourd’hui des transformations extrêmement rapides, le numérique et l’internet : à l’instar des chercheurs en sciences sociales qui étudient aujourd’hui l’âge des incunables de la fin du xve siècle, on se penchera un jour sur l’âge des incunables de la première ère numérique, et cet ouvrage représentera alors une source importante pour étudier le début du xxie siècle.

Une position de négociateur Bruno Racine poursuit l’attaque mais en la ramenant à la forme du dialogue. Qu’elle soit présidée par J.-N. Jeanneney, ou par B. Racine, la BnF n’a jamais réagi contre Google à la manière d’autres acteurs (la Chine, par exemple, a choisi l’interdiction pure et simple). Mais les plus responsables des Français ne sont pas dans l’opposition, ils sont des critiques amicaux. Dans son livre, Bruno Racine explique comment la BnF a élaboré sa position. Il commence par replacer la question dans son contexte, évoquant Gutenberg, les livres numériques, la conservation pérenne, la révolution Google, le rôle des éditeurs et le spectre du monopole. Il considère les solutions européennes, puis les stratégies globales auxquelles devraient réfléchir tous les autres acteurs, et notamment la Chine. La solution consiste selon lui à agir par le biais de critiques constructives et non à se figer dans l’opposition, conformément au conseil de Confucius selon lequel mieux vaut canaliser la rivière que tenter de lui faire barrage. En tant qu’auteur et vétéran, Racine est en mesure d’apporter une contribution qui éclaire les enjeux du débat au lieu de les envenimer. Les discussions sur Google telles qu’elles se déroulent des deux côtés de l’Atlantique et, de façon très insuffisante, en Chine, rappellent souvent l’histoire de l’aveugle décrivant l’éléphant, ce qui n’est pas surprenant étant donné l’expertise requise dans une très grande variété de disciplines (droit, politique, finance, ingéniérie, mathématiques, marketing…) pour se repérer dans une arène d’applications globalisées qui demeure largement en chantier. Il est non seulement difficile de mettre de l’ordre dans ce chaos mais aussi de trouver des acteurs qualifiés pour s’exprimer. Racine et Jeanneney peuvent toutefois prétendre à ce titre. Ces deux anciens combattants sont parfois en désaccord, ce qui n’a rien d’étonnant étant


donné l’ampleur et la complexité du développement culturel qu’ils considèrent. Comme l’a fait remarquer Steve Case, le dirigeant d’AOL, « il y a de la place pour tout le monde ». Plusieurs siècles se sont écoulés avant qu’on ne prenne conscience de l’impact qu’avait eu l’invention de l’imprimerie. Il faudra sans doute attendre longtemps pour que nous commencions à comprendre pleinement les effets de la révolution numérique. Mieux vaut donc écouter les critiques bienveillants.

donc pas étonnant d’y retrouver les éternels problèmes de l’hybris, de la démocratie, de l’envie et du savoir… Nous avons besoin de bons penseurs et de bons écrivains pour faire apparaître ces continuités et nous aider à les penser : J.-N. Jeanneney et B. Racine en font partie. Jack Kessler kessler@well.com

Deux visions d’experts sur une situation complexe Jeanneney et Racine écrivent bien. Les deux livres sont courts et se lisent facilement, constituant ainsi un antidote rafraîchissant au jargon hightech caractérisant souvent ce genre d’ouvrage. Ils intéresseront aussi bien les bibliothécaires que les auteurs ou les citoyens du net, les lecteurs inquiets que les fervents adeptes de l’âge numérique. Il y a des différences de style entre le « cri du cœur » [en français dans le texte] de Jeanneney et le « catalogue raisonné » [en français dans le texte] de Racine, ce qui rend leur lecture successive d’autant plus agréable. La lecture de ces deux livres permet d’obtenir une vision contrasée du débat Google bien plus enrichissante que les habituels commentaires bornés. La promesse de Google de transformer l’information et notre rapport à cette dernière ne peut plus être ignorée. L’entreprise Google et les dispositifs qui l’accompagnent aujourd’hui ou qui naîtront demain produiront des effets irréversibles. Ce qui caractérise une découverte, c’est justement qu’elle ne peut être défaite. Mais cela n’empêche pas les cultures et les sociétés de proposer des modèles différents pour faire face à ces découvertes : certains de ces modèles font preuve d’une résistance trop rigide, d’autres cèdent trop facilement. Dans tous les cas, on voit apparaître des discussions et des désaccords, on entend un grand nombre d’inepties et on laisse trop souvent dans l’ombre un nombre encore plus important d’idées intéressantes. Et, bien sûr, toutes les solutions envisagées peuvent donner lieu à des interprétations excessives. Comme Rousseau, Shakespeare et d’autres auteurs ayant vénéré la promesse américaine d’un « Nouveau Monde » ont fini par le découvrir, ce monde n’est en fait pas si « nouveau ». Au-delà de la vitrine attrayante de nouveautés qu’il nous présente, c’est toujours le même monde ancien, toujours la même humanité, et il n’est

capables d’assumer le défi d’une recherche sur le terrain ?

Formation, recherche et activité professionnelle Les quarante premières pages du livre sont consacrées à la formation des professionnels de la bibliothèque. L’auteur insiste sur les programmes de recherche et les compétences scientifiques à développer. Comment intégrer théorie et pratique dans l’enseignement des écoles et des filières universitaires (master) ? Selon Ibironke Lawal, développer de nouveaux produits et services d’information nécessite une approche conceptuelle et empirique. Comment faciliter la production d’un savoir théorique du métier via une recherche empirique ?

Préparer un projet de recherche

Ibironke Lawal Library and Information Science Research in the 21st Century: A Guide for Practising Librarians and Students Oxford, Chandos, 2009, 212 p., 24 cm Coll. Chandos Information Professional Series ISBN 978-1-8433-4372-1 : 60 €

Un titre trompeur Le titre est trompeur. Il ne s’agit pas d’une introduction aux sciences de l’information et de la bibliothéconomie du xxie siècle. Le livre n’a pas de prétention théorique, il ne s’adresse pas aux chercheurs mais à un public de professionnels exerçant une activité scientifique ou pédagogique. Ibironke Lawal, bibliothécaire et professeur associé à l’université de Richmond, Virginia, a écrit ce livre pour les bibliothécaires impliqués dans des projets de recherche, de publication ou d’enseignement. Il s’agit d’un ouvrage issu du terrain pour la pratique, avec des idées, des conseils, des propositions. C’est en même temps un plaidoyer en faveur de la recherche appliquée et des projets de recherche et de développement au sein de la documentation et de la bibliothèque. La question de départ : comment développer la recherche appliquée dans notre domaine ? Comment former les futurs professionnels pour les rendre

Dans les cinquante pages suivantes, Ibironke Lawal développe les principes de base d’un projet scientifique dans le domaine de la bibliothéconomie. Comment transformer un intérêt ou une question en sujet de recherche ? Comment formuler une hypothèse, faire un état de l’art, préparer un plan expérimental, mettre en place un focus group ? De nombreux passages sont réservés aux questions éthiques (respect de la personne et de sa vie privée, confidentialité, anonymat, etc.) et aux méthodes qualitatives. Quatre chapitres abordent des questions concrètes sur la collecte et l’analyse des données, sur la collaboration au sein d’un projet, et sur la rédaction et la publication d’un article ou d’un rapport de recherche. Comment préparer un échantillon représentatif ? Comment exploiter les résultats d’une enquête qualitative ? Comment fonctionner dans une équipe mixte, avec des chercheurs en sciences de l’information ? Comment préparer un manuscrit ? Et comment trouver une revue pour son article ? Tout cela est abordé d’une manière pragmatique et compréhensible, avec beaucoup de pédagogie. Les explications sont claires et précises. Une bibliographie riche, un glossaire et un index complètent le texte.

Nouvelle donne pour les professionnels de l’information Pour être clair : ce nouveau livre ne remplacera pas la littérature spécialisée sur les enquêtes, les statistiques, la

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gestion des projets de recherche, etc.1 Il est impossible de décrire le processus scientifique dans sa globalité et en détail en 200 pages. Le mérite d’Ibironke Lawal est d’avoir tenté – et réussi – une synthèse des questions qui se posent au professionnel qui se lance dans la recherche scientifique. Et aussi d’avoir mis l’accent sur un point essentiel : que cette aventure scientifique, aujourd’hui, fait de plus en plus souvent partie intégrante des métiers de l’information et qu’il est donc nécessaire, pour les bibliothécaires, d’acquérir les notions de base pour participer à un projet de recherche. Les faits sont là : dans les filières universitaires de master en sciences de l’information et de la documentation, les parcours métiers et recherche fusionnent. L’Enssib (École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques), par exemple, invite à un colloque sur le dialogue entre bibliothèques et sciences de l’information 2. Ce livre arrive donc au bon moment. On peut le lire comme un guide ou un manuel 3, une sorte de parcours pour une propédeutique dans nos domaines, ou alors on pourra s’en inspirer, ou encore mettre en question sa propre pratique scientifique. Dans tous les cas de figure, on le lira avec profit et on y retournera. De plus, l’anglais est assez facile à lire, et on ne connaît pas de livre français récent du même genre. Joachim Schöpfel joachim.schopfel@univ-lille3.fr

1.  Signalons à cette occasion la sortie de la 2e édition complètement révisée de l’excellent manuel sur les enquêtes, Peter V. Marsden et James D. Wright, Handbook of Survey Research, Emerald Group Publishing Limited, Bingley (UK), 2010. 2.  Colloque co-organisé par l’Enssib en novembre 2010 : « Bibliothèques et sciences de l’information : quel dialogue ? » dans le cadre des vingt-troisièmes entretiens du Centre Jacques Cartier. www.enssib.fr/jacques-cartier 3.  En parallèle par exemple à Jean-Michel Salaün et Claude Arsenault, Introduction aux sciences de l’information, La Découverte, coll. « Grands repères manuels », 2010.

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Une enquête rigoureuse, une approche empathique

Frédéric Martel Mainstream : enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde

Paris, Flammarion, 2010, 460 p., 24 cm ISBN 978-2-0812-3617-2 : 22,50 €

Que font « les peuples quand ils ne travaillent pas » ? Il aurait été difficile d’envisager que le mot mainstream ne soit pas d’origine américaine, comme il est obligeamment précisé sur la quatrième de couverture de l’ouvrage de Frédéric Martel, sous-titré « enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde ». Comme précisé plus avant, la « culture mainstream » concerne donc tout à la fois ce qui est populaire et ce qui est dominant, brossant là une antinomie qui va servir de carburant, ou de fil conducteur, à cette gigantesque enquête, dont il faut dès l’abord saluer le sérieux, la rigueur, l’amplitude. Frédéric Martel aura passé cinq années à recueillir, dans plus de 30 pays, les témoignages de plus de 1 200 personnes – « dans toutes les capitales de l’entertainment », est-il précisé. Dans quel but ? « S’intéresse [r] à ce que font les peuples quand ils ne travaillent pas. » Explorer les lieux où se développent les contenus (et les contenants) de la mondialisation des « industries culturelles », même si le terme semble, à l’auteur, un oxymore ; s’interroger sur les stratégies des différents acteurs de cette « culture de marché », et les replacer dans le contexte plus large du nouveau capitalisme contemporain ; analyser les rapports de force que recouvrent les véritables guerres menées pour la conquête du « soft power », « l’arithmétique de l’art et de l’argent, le dialogue des contenus et des réseaux, la question du modèle économique et de la création de masse ».

Plutôt qu’une enquête de sources et de statistiques (qu’il a aussi menée), Frédéric Martel préfère nous proposer une sorte d’enquête « d’hommes » (et de femmes bien sûr), de lieux, d’ambiances, de sentiments personnels. Le discours n’est pas sociologique ou, s’il l’est, c’est celui d’un « sociologue embarqué », auquel on montre ce que l’on veut bien montrer, auquel on dit ce que l’on veut bien dire, mais qui n’est pas dupe, et qui replace toujours propos et démonstrations dans une disposition plus large et plus sûre, recoupant les déclarations de ses interlocuteurs avec les témoignages d’autres (leurs rivaux éventuellement), avec les données disponibles, bref privilégiant une approche empathique mais documentée à un regard trop raisonné. Cette méthodologie, au choix, séduira ou exaspérera. Celles et ceux qui adorent tableaux et considérations neutralisées passeront leur chemin *. Les adeptes du « nouveau journalisme » y trouveront plus que leur compte et, à vrai dire, on se rangera d’emblée dans cette seconde catégorie. Car l’enquête est passionnante, qui brasse continents et ambiances, croyances et valeurs, luttes économiques et aperçus prosaïques, et qui permet à chaque lecteur de se faire sa propre opinion, de mieux comprendre. Puisque bibliothécaire nous sommes, il nous faut aussi être « ce qui meut » nos usagers, fans de séries américaines, adeptes du manga, dévoreurs de « feuilletons du ramadan » (à découvrir dans l’ouvrage) ou, plus simplement, lecteurs assidus des livres de Dan Brown. Impossible de résumer les quatre cents pages denses de l’ouvrage sans trahir les intentions de l’auteur, mais on peut s’essayer à résumer quelques ressentis personnels les faits et gestes ici rapportés. 1

Le leadership des États-Unis Tout d’abord, la place avérée des ÉtatsUnis comme « leader incontesté » du monde des loisirs et de l’entertainment. Les films et les séries télévisées bien sûr, mais aussi les formats de programmes, les modes de production, voire le système de valeurs que, consciemment ou non, ils véhiculent, sont le seul

*  Ou s’intéresseront d’emblée au site web de l’auteur, qui regroupe notes, index, lexique, « tableaux et données quantitatives complémentaires sur la plupart des secteurs des industries créatives »  : www.fredericmartel.com


produit réellement universel de la mondialisation culturelle (pour adopter une formule que, sans doute, l’auteur renierait). Frédéric Martel montre que ce leadership, le mot s’impose, n’est plus bâti sur un système quasi tayloriste comme le Hollywood des studios des années quarante, mais au contraire sur l’intrication extraordinairement complexe de myriades de sociétés, d’intérêts, de pratiques et d’usages divergents, parfois contradictoires, souvent concurrentiels, mais qui assurent, justement, cette domination. Un modèle qu’on trouve singulièrement éloigné de celui qui prévaut dans les industries informatiques, dont les contenus et les contenants sont maîtrisés par un petit nombre de sociétés qu’il n’est pas besoin de mentionner ici.

et le temps numérique ». C’est un euphémisme : elle n’est plus en phase, et ce souci interroge, on s’en doute, nos collections, notre offre de services, nos pratiques – nos valeurs. On est plus perplexe, en revanche, pour expliquer ce déclin, sur ce que Frédéric Martel qualifie de « disparition de sa [de l’Europe] culture commune »  : une telle chose a-t-elle jamais existé ? Peut-être dans l’Europe de Voltaire. Certainement pas dans celle de l’Union européenne. D’ailleurs, l’auteur enfonce involontairement le clou en citant, comme « exceptions », Luc Besson et Pedro Almodóvar, dont on voit mal en quoi ils relèveraient d’une « culture européenne ».

Aux marges du modèle

La lecture de Mainstream s’impose à tout « acteur culturel » (mais oui, moi et surtout vous). Elle est indispensable, roborative, stimulante, désespérante. Elle a l’immense, le prodigieux mérite de nous délivrer de nos arguties franco-françaises, au mieux européano-européennes. On n’en sort pas forcément plus optimiste, et certains passages donneraient plutôt envie de quitter le « Vieux Continent » pour des contrées plus confiantes et plus dynamiques. Mais ce livre nous donne à voir la diversité du monde, sa diversité culturelle et humaine, qu’on croyait pourtant égarée dans les limbes, justement, du mainstream : c’est sa plus grande force. Yves Desrichard

Ensuite, et à notre sentiment, l’impossibilité qu’auront les industries culturelles des autres pays explorés dans Mainstream à battre en brèche, sinon sur les marges, ce modèle et cette suprématie. Comment imaginer que « les contenus du ramadan » puissent s’imposer au monde, alors que les acteurs culturels du monde arabe, dans les industries musicales et surtout dans la télévision, ont essentiellement élaboré (nous dit l’auteur) une « stratégie antioccidentale », qui se doit d’être conforme à un ensemble de pratiques religieuses certes beaucoup plus diverses, beaucoup plus contrastées, beaucoup plus complexes qu’on peut parfois les décrire, mais enfin qui ne peuvent pas « plaire à tout le monde » sans perdre au passage ce qui en fait la spécificité. Les mêmes réticences et les mêmes scepticismes valent pour l’Inde, et son industrie cinématographique si particulière que, là encore, on voit mal qu’elle puisse s’imposer au-delà de niches, ou pour le Japon, « pays en voie de submersion », qui impose certes ses mangas et ses dessins animés – mais quoi d’autre ?

Le Vieux Continent L’Europe enfin. Si vous voulez (vraiment) être déprimé, lisez les pages 436 à 440 de l’ouvrage, qui vous expliqueront sans fioritures que l’Europe n’a pas su s’imposer dans un environnement culturellement de plus en plus concurrentiel, que sa démographie est vieillissante (sauf nous) et, surtout, « que la définition européenne de la culture, historique et patrimoniale, élitiste souvent, anti-mainstream aussi, n’est plus forcément en phase avec le temps de la mondialisation

Une lecture indispensable

yves.desrichard@enssib.fr

Une ambition partagée ? La coopération entre le ministère de la Culture et les collectivités territoriales, 1959-2009 Sous la direction de Philippe Poirrier et René Rizzardo Publié par le Comité d’histoire du ministère de la Culture Paris, La Documentation française, 2009, 256 p., 24 cm Coll. Travaux et documents ISBN 978-2-11-097541-6 : 30 €

Des témoignages, des analyses Le ministère de la Culture vient de souffler ses cinquante bougies. On aurait pu s’attendre à ce que le Comité d’histoire, qui lui est rattaché, célèbre cet anniversaire en publiant une rétrospective de ses grandes réalisations. Au lieu de cela, il a donné, pourrait-on dire, un coup de barre à gauche, en choisissant de mettre en lumière sa collaboration avec les collectivités territoriales au cours du demi-siècle écoulé. Cet ouvrage historique montre que l’ambition partagée de démocratiser et moderniser la culture n’a pas seulement consisté à construire de nombreux équipements culturels, mais qu’elle s’est également illustrée en rapprochant la décision politique du lieu d’action grâce à une coopération entre les différents niveaux d’action publique. L’ouvrage s’ouvre sur trois longs articles qui présentent les aspects historiques de cette coopération. La parole est ensuite donnée aux acteurs de cette collaboration. En deux temps, une vingtaine d’élus et de responsables des collectivités territoriales, puis une vingtaine de responsables de l’État rapportent une ou plusieurs expériences qu’ils ont menées en partenariat. Enfin, nous plongeons au cœur des particularismes historiques de chacune des disciplines au travers de dix articles signés par des spécialistes de chaque secteur (Anne-Marie Bertrand, par exemple, pour le livre et la lecture publique).

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De l’État tutélaire à l’État partenaire… Les auteurs de cet ouvrage défendent l’idée que les politiques culturelles ont commencé à se territorialiser très tôt – sans en être conscientes. Avec l’appropriation de l’institution culturelle par un public localisé lors de la participation financière du théâtre de la Comédie par la ville de Lyon sous l’impulsion de Roger Planchon en 1952, cette logique gagne, au cours des décennies suivantes, les autres secteurs de la culture (création des Maisons de la culture en 1961, des Fonds d’intervention culturelle en 1971 et des chartes culturelles en 1974). Si la décentralisation (lois de 19821983) ne transfère quasiment pas de compétences culturelles aux collectivités, elle impulse néanmoins un nouvel état d’esprit, un nouveau mode d’action publique qu’elle a permis et encouragé, et elle fait de la culture un attribut nécessaire de la puissance publique et de la légitimité de tout aspirant ou détenteur du pouvoir politique à quelque niveau qu’il se situe. L’interventionnisme culturel de l’État est amplifié au cours des « années Lang * », mais pour jouer un rôle d’initiateur, de conseiller, donner une légitimité intellectuelle et susciter l’émulation. L’essentiel des relations entre l’État et les collectivités sont désormais contractuelles. Dans les années 1990, le rapport de force se renverse et le système se polarise sur les villes, qui en viennent à dépenser deux fois plus pour la culture que le ministère – les dépenses de l’État étant dans le même temps absorbées, de manière très significative, par les grandes institutions parisiennes.

de son rôle ? Ne doit-on pas craindre une disparité nationale contraire à l’ambition républicaine d’égalité du territoire, et un manque de moyens pour faire vivre l’ensemble des disciplines si l’État n’est plus là pour réguler ?

La culture pour chacun des acteurs politiques ? On le comprend en lisant cet ouvrage, le mouvement de territorialisation des politiques culturelles est aujourd’hui très accompli. La culture s’est imposée comme un élément incontournable des politiques publiques, les élus ayant perçu qu’elle relève, dit Pierre Moulinier, du monde du symbole et de l’identité, et ceux-ci ne se partagent pas. C’est vrai également parce qu’elle rend les territoires attractifs et qu’elle participe de la cohésion sociale. Portées par l’émulation ministérielle, les collectivités se sont saisies des politiques culturelles avec volontarisme, et chaque strate du mille-feuille institutionnel revendique désormais sa participation à cet élément intégré comme indissociable de toute action politique.

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… à l’État absent ? L’effacement de l’État s’accentue avec la déconcentration (loi du 6 février 1992 relative à l’administration territoriale de la République). Ce sont les directions régionales des affaires culturelles (Drac) et non plus le ministère directement qui deviennent les interlocutrices privilégiées des collectivités. Cela ressort nettement dans la perception des contributeurs des deuxième et troisième parties. Le ministère est de plus en plus absent des collaborations et certaines ne se font plus qu’entre collectivités. Ce constat suscite des inquiétudes : quel partenariat, quelle visibilité de l’État et

*  Jack Lang, ministre de la Culture et de la Communication, de 1981 à 1986, puis de 1988 à 1993.

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Un bel effort d’intelligibilité Le Comité d’histoire du ministère de la Culture publie là un ouvrage foisonnant et en résonance avec l’actualité. On sort de cette lecture d’abord ébloui par la diversité et le nombre des projets accomplis ; elle est stimulante, également, du fait de l’enthousiasme qui transparaît dans les témoignages des acteurs des politiques culturelles du demi-siècle écoulé. Il appert que le rôle de telle ou telle personnalité a été aussi déterminant qu’un développement raisonné des politiques depuis le ministère. Nous avons au final le sentiment de mieux comprendre comment se font les politiques publiques – comment naît la décision –, de mieux cerner les différents paramètres qui interfèrent et les spécificités propres de chaque domaine. Il nous fait apparaître enfin la complexité d’une réforme des financements de la culture, et à quel point il est violent qu’elle soit décidée par l’État seul. Si le système des financements croisés peut être remis en cause, il faudrait, avant de le démanteler, comme le suggère Abraham Bengio, dialoguer : le temps est peut-être enfin venu de l’invention de nouvelles formes de dialogue – post-œdipiennes ? – entre l’État et les collectivités.

Bibliothèques d’architecture Sous la direction de Olga Medvedkova

Paris, INHA ; Alain Baudry et Cie, 2009, 314 p., 24 cm Coll. La République européenne des lettres, La République européenne des arts ISBN 978-2-35755-006-3 : 55 €

L’architecture et le livre Les bibliothèques d’architecture, qui ont fait l’objet des journées d’études à l’Institut national d’histoire de l’art (INHA) en janvier 2005, ici publiées, présentent l’intérêt particulier, parmi les bibliothèques spécialisées, d’embrasser un vaste registre de domaines. L’architecte, en effet, est d’un côté un maçon, de l’autre un philosophe ou un idéologue. C’est un homme de terrain devenu, au fil des siècles, un intellectuel, souvent avide de lecture, comme le rappelle dans son introduction l’organisatrice de ces journées, Olga Medvedkova. Par ailleurs, l’architecture et le livre ont toujours été cousins, le livre étant souvent comparé à un petit monument, et l’édifice, à un grand livre. Presque tous les articles de ce savant ouvrage révèlent la diversité des champs des bibliothèques d’architecture, allant des traités techniques de géométrie et de stéréotomie aux histoires des styles, aux théories de l’art et souvent aux théologies et philosophies. Cet encyclopédisme ressort aussi de la synthèse effectuée par Claude Mignot sur les architectes français du xviie siècle, à une époque où le métier d’architecte n’est pas codifié et se dégage de celui du « maître-maçon ». Claude Mignot en fait une brève typologie, d’où il reconstitue la « bibliothèque idéale », qui est au fond le portrait rêvé de l’architecte humaniste. Nous pouvons le vérifier à l’heure où s’est ouverte au palais de Chaillot, dans la nouvelle Cité de l’architecture 1, une

Héloïse Courty heloise.courty@enssib.fr

1.  www.citechaillot.fr


vaste bibliothèque publique (entièrement en accès libre) destinée aux étudiants, aux architectes, aux entrepreneurs et aux maîtres d’ouvrage. Constituer une bibliothèque utile pour l’architecture conduisait à nourrir les rayonnages d’ouvrages autant sur la résistance des matériaux que sur la législation des sols, mais aussi avec un riche secteur d’urbanisme, de paysagisme, de sociologie : bref, l’architecture tient à tout et un architecte n’est pas seulement un bon technicien ni même un brillant artiste, mais, avant tout, un lettré.

L’architecte bibliophile On rencontre ces lettrés dans chacune des dix-neuf interventions de ce riche recueil, avec une orientation vers la Russie, dûe sans doute à l’organisatrice qui a beaucoup publié dans ce domaine, dont une étude sur la bibliothèque de Pierre-le-Grand. Elle nous fait ici mieux connaître l’étonnant Charles Cameron, architecte anglais au service de Catherine II, laquelle disait : « Je raffole des livres d’architecture ; toute ma chambre en est pleine, et je n’en ai jamais assez », et regrettait que Piranèse n’ait publié que quinze volumes. Il édifia pour elle une galerie-bibliothèque à Tsarskoe Selo, dont Mme Medvedkova nous raconte ici l’histoire. John Soane, autre architecte passionné de lecture, fait l’objet d’une étude de Nicholas Savage d’autant plus intéressante que sa bibliothèque a été conservée intacte au cœur de Londres et peut aujourd’hui être visitée dans son lieu d’origine, la plus belle et la plus vaste salle de sa maison de Lincoln’s Inn Field 2. John Soane poussait la bibliophilie jusqu’à rechercher les livres ayant appartenu à des personnages célèbres ou qu’il admirait et dont il possédait ainsi plusieurs exemplaires, ce que les collectionneurs ne font que rarement. Riches aussi bien en littérature qu’en histoire, ses livres n’étaient pas pour lui qu’une source de connaissance, mais « une incomparable démonstration de leur puissance pour stimuler l’imagination » (p. 166). On signalera, parmi toutes les communications dont chacune mériterait d’être citée, celle concernant les différentes bibliothèques d’Hippolyte Destailleurs, puisqu’une partie de ses précieux recueils de dessins fut acquis par la Bibliothèque nationale de France en 1889 et est conservée au département des Estampes. L’auteur, Wolfgang Cillessen, qui a déjà consacré d’autres 2.  www.soane.org

travaux aux différentes bibliothèques constituées par Destailleurs, nous explique bien aussi les usages qu’un tel architecte pouvait faire de ses vastes collections : inspirer sa création bien sûr, mais aussi entretenir ses relations avec ses clients, ses collègues, artisans et fournisseurs, et nourrir des recherches et des publications savantes, puisque Destailleurs, nous dit-on, ouvrait sa bibliothèque à ses collègues et à des historiens de l’art (p. 294).

Panorama des bibliothèques d’architecture Les architectes ne sont pas les seuls à constituer des bibliothèques d’architecture. Les commanditaires aussi en avaient besoin, dont l’exemple est donné ici par la bibliothèque d’architecture des Jésuites à Anvers, la plus grande des Pays-Bas (aujourd’hui déposée à la bibliothèque royale de Bruxelles)3, étudiée par Ria Fabri et Piet Lombaerde. Des sujets nouveaux y sont abordés comme l’étude de la lumière, dont on sait qu’elle passionnait les Jésuites férus d’images, l’optique, l’astronomie, la mécanique et les mesures du temps. On constate aussi que c’est dans cette bibliothèque religieuse que l’on trouve un grand choix d’ouvrages sur les fortifications. D’autres types de bibliothèques sont analysés au fil de ce recueil, comme la bibliothèque de la Société des architectes de Nantes, aujourd’hui au service régional de l’Inventaire (article de Gilles Bienvenu) qui montre d’autres préoccupations, plus administratives et corporatives. Gerald Beasley nous raconte aussi les origines et l’essor des bibliothèques dites « institutionnelles » en GrandeBretagne et aux États-Unis, soit trois des plus importantes bibliothèques d’architecture : The Royal Institute of British Architects 4 (RIBA), fondée à Londres en 1834, The Architecture Department Library of the Massachusetts Institute of Technology 5 (MIT) fondée en 1868, et l’Avery Architectural Library de l’Université de Columbia 6 à New York, fondée en 1890, sur laquelle s’alignent encore de nos jours les bibliothèques d’architecture qui se veulent les plus performantes. Tant aux Pays-Bas (article de Dirck Van de Vijver) qu’en Russie (article d’Inga Lander), la connaissance de ces bibliothèques s’enrichit de patientes

recherches dans leurs anciens catalogues – s’ils subsistent –, plus souvent dans les catalogues de ventes, ou encore, comme le montre Jean-Philippe Garric, dans les listes de souscripteurs publiées parfois dans le livre même. Ces études nous renseignent non seulement sur la curiosité des architectes mais aussi sur l’histoire de la diffusion des idées : de l’Italie antique (imbattable au palmarès des bibliothèques classiques) à la France, à l’Angleterre, puis à l’Allemagne : « La continuation d’un tel travail pour la période postérieure mettra en évidence le poids croissant des ouvrages allemands » écrit D. Van de Vijver pour les bibliothèques de l’actuelle Belgique avant 1830.

En attendant une étude comparative des bibliothèques d’architecture Cet ouvrage prend la forme d’une suite de monographies, même si l’ouvrage est séparé en une partie intitulée « Synthèses » et une seconde « Personalia ». En plus de l’introduction générale qui tisse les liens entre l’architecte, l’architecture et l’ordre du discours, on aurait aimé que soient tirées des leçons d’ensemble sur les contenus, les classements et l’architecture même de ces bibliothèques, que le lecteur doit glaner dans chacune des contributions. Une conclusion manque, sous forme d’une table ronde des participants par exemple, qui auraient eu sans doute beaucoup d’informations à s’échanger ou de questions à se poser. Il reste à faire l’étude comparative des bibliothèques d’architecture : le sujet s’y prête, les matériaux sont là. Michel Melot melotm@wanadoo.fr

3.  www.kbr.be/accueil_fr.html 4.  www.architecture.com 5.  http://architecture.mit.edu 6.  www.columbia.edu/cu/lweb/indiv/avery

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Les bibliothèques d’artistes (xxe-xxie siècles) Sous la direction de Françoise Levaillant, Dario Gamboni et Jean-Roch Bouiller Paris, Presses universitaires de Paris-Sorbonne, 2010, 556 p., 22 cm ISBN 978-2-84050-646-1 : 32 €

I

ssu des journées d’études conduites à l’Institut national d’histoire de l’art (INHA) et à la bibliothèque Kandinsky du Musée national d’art moderne du 9 au 12 mars 2006, ce copieux volume, qui réunit 28 articles, embrasse largement le sujet annoncé. Au-delà des analyses historiques et des approches monographiques des rapports qu’une vingtaine d’artistes peintres ou plasticiens ont entretenus avec les livres, la lecture et les bibliothèques, on y trouvera une réflexion plus large sur les usages du livre par les artistes, à la fois motif iconographique, environnement intellectuel, stimulant de l’imaginaire et même matériau. Les bibliothécaires seront particulièrement intéressés par les expériences de Mariana Castillo Deball, qui raconte, dans un dialogue avec Dario Gamboni, comment elle prend la bibliothèque publique comme cadre de ses interventions, invitant les lecteurs à glisser des messages dans les livres ou en « volant » elle-même 947 mots aux livres rangés sur les rayonnages de la bibliothèque du Jan Van Eyck Institute of Arts de Maastricht. Le bibliothécaire, dit-elle, « a aimé mon projet… jusqu’au moment où il a réalisé que j’avais réellement effacé des mots dans des centaines de livres ».

Dans la tête, dans l’atelier, dans l’œuvre… le livre habite l’artiste L’introduction de Françoise Levaillant s’attache à montrer une sorte de consubstantialité des artistes avec le matériel livresque, contenu et contenant faisant partie intégrante de l’atmosphère qu’il respire et qui imprègnent son œuvre tantôt de façon manifeste et même figurative (le livre est un des motifs récurrents de la peinture, peut-être aussi à cause de ses vertus formelles propres),

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tantôt de manière subtile en inspirant telle ou telle manière qui, au-delà de l’iconographie, sera du domaine non plus de l’iconographie mais de l’iconologie. Chaque artiste a ses livres dans la tête dès qu’il prend le pinceau, même s’il le réfute comme Dubuffet qui prétendait ne jamais lire, par une posture antiintellectuelle dont il faisait profession, ou encore le passionnant article de Laurence Madeline sur Picasso « que personne n’a jamais vu lire » et qui, pourtant, était submergé par les livres (ne serait-ce que ceux qu’on écrivait sur lui !) et, en fait, lisait beaucoup, mais uniquement la nuit et sans en faire état. Cette révélation rend son personnage encore plus troublant : l’homme d’atelier, en perpétuelle création, toujours la main à la pâte, se double de son ombre silencieuse, pétrie de lectures. L’ensemble du livre répond donc bien à la question posée d’emblée par Françoise Levaillant : « Quelle sorte de livre un artiste lit-il et apprécie-t-il ? » Mais il y a autant de réponses que d’articles dans cet ouvrage, toutes différentes et toutes intéressantes. Le colloque de l’INHA aurait pu durer aussi longtemps que l’art lui-même, et finir par un dictionnaire. Il n’en est rien. Aussi l’étude approfondie de Martine Poulain, « Livres et la lecture dans la peinture au xxe siècle, entre propos esthétique et valeurs sociales » est-elle la bienvenue au seuil d’un ouvrage aussi divers. Il confirme l’omniprésence du livre dans l’atelier du peintre et son rapport d’intimité avec l’artiste. Symétriquement, la conclusion des trois organisateurs reprend leur parti pris de considérer le livre non seulement comme un ferment mais aussi comme un objet, pour reprendre la célèbre formule d’Henri-Jean Martin. Cette approche matérielle et intellectuelle s’avère la bonne lorsqu’il s’agit de traiter de l’usage que des artistes peuvent faire du livre.

Quelle bibliothèque pour les artistes ? Certains articles de cet ouvrage concernent plus particulièrement le rapport aux bibliothèques, et notamment l’intéressante réflexion de Juliette Jestaz, conservateur de la bibliothèque de l’École nationale supérieure des beaux-arts, bien placée pour poser la question : « Les artistes ont-ils besoin de bibliothèques autres que la leur ? » Sa réponse est nuancée, montrant que la bibliothèque conçue au xixe siècle comme un réservoir de modèles académiques, pour « inciter les élèves à créer dans les limites de la reproduction » (p. 146), ne pouvait plus de nos jours jouer ce rôle et devait au contraire permettre aux artistes de

trouver ailleurs des sources d’inspiration, constatant que « la fenêtre ouverte sur la société contemporaine reste étroite ». La question de la « médiathèque » offrant aux élèves d’autres médias reste pendante. La contribution de Patrick Absalon sur les artistes à la bibliothèque centrale du Muséum d’histoire naturelle n’est pas moins riche d’enseignements. On apprend alors l’usage intensif que les artistes ont fait de telles bibliothèques de sciences naturelles. On comprend aussi que les musées et bibliothèques scientifiques sont autant des outils pour les savants, que des caisses de résonance pour les artistes, comme elles le sont pour des enfants qui y découvrent souvent leur vocation. Là encore, la bibliothèque est passée du répertoire de modèles, où les peintres et sculpteurs animaliers appliqués venaient copier les espèces naturelles, au monde imaginaire que dégage ce genre de documents, et aussi à la « fenêtre ouverte » sur le monde des idées mais surtout sur le monde des formes dont les artistes ont en permanence besoin. L’approche matérielle du livre par des artistes est aussi illustrée par la belle étude d’Ada Ackerman sur les croquis que Sergei Eisenstein a ébauchés pour sa propre bibliothèque. Il s’agit du meuble cette fois, et ce n’est pas indifférent, car sur les esquisses des rayonnages apparaissent les rubriques et la classification qu’il voulait adopter, et, à côté, sont indiquées les œuvres qu’il voulait accrocher au mur, dont, par exemple, les « poires » de Daumier, artiste dont il était passionné et dont il s’inspira, côtoyant les estampes japonaises de Sharaku.

Le livre est-il soluble dans le virtuel ? Pour l’historien du livre, ce rapport complexe peut être abordé comme le fait Dario Gamboni à propos d’Odilon Redon, en distinguant la bibliothèque réelle de la bibliothèque virtuelle que nous avons tous, analogue au « musée imaginaire » qu’André Malraux tenta d’appliquer à la littérature dans L’homme précaire *. La connaissance de la bibliothèque virtuelle des artistes est une des clés grâce à laquelle l’historien de l’art peut pénétrer dans leur œuvre. Une façon originale de poser la question en historien et non en philosophe, est de s’interroger, comme le fait Laurent Ferry à propos de la bibliothèque de Wyndham 1

*  L’homme précaire et la littérature, publié en 1977 aux éditions Gallimard.


Lewis, sur « les livres qui devraient y être et qui n’y sont pas ». Le fait de poser cette question conduit l’auteur à une enquête quasi policière des manques (volontaires ou fortuits ?) qui appelle des réponses.

De l’objet-livre au livre-objet ? On trouvera dans ce recueil matière à réflexion sur l’abandon des représentations du livre au xxe siècle, à l’époque où le livre, absent des toiles et des statues, se fait lui-même objet de création par les « livres d’artistes ». On aura sans doute de plus en plus de mal à trouver le livre dans l’atelier des artistes du xxie siècle, comme on a du mal à y trouver la peinture elle-même. L’historien de l’art devra alors chercher les sources virtuelles des œuvres virtuelles. Michel Melot melotm@wanadoo.fr

les arts plastiques et la poésie, afin de développer leur imaginaire. Au fil d’une cinquantaine d’années, le Centre, tout en élargissant ses missions de développement et de diffusion culturelle, s’est également engagé dans la production artistique (commande d’œuvres, construction d’expositions, accueil d’artistes en résidence) ainsi que dans l’édition par le biais, entre autres, de la revue trimestrielle Dans la lune 2. Cette atypique publication de poésie contemporaine pour les jeunes, non pas de 7 à 77 ans comme une collection bien connue de bande dessinée, mais de 5 à 117 ans, propose de faire dialoguer poètes et artistes plasticiens, en un jeu stimulant d’images et de mots, laissant à chaque lecteur toute liberté pour s’attarder, feuilleter ou abandonner cet objet de tous les possibles. L’effet en est même garanti à cent pour cent puisqu’il est « décarêmélisé » !!!

Une vingtaine d’inédits : poèmes, photos, dessins, textes, interrogation philosophique

Manifeste du droit à être dans la Lune Centre de créations pour l’enfance

Tinqueux, Centre de Créations pour l’Enfance, 2010, 191 p., 22 cm Hors série de la revue Dans la Lune ISSN 1772-3558 : 19 €

Explorer les arts plastiques et la poésie Le Centre culturel de créations pour l’enfance de Tinqueux 1 (Marne) effectue depuis de nombreuses années des actions de sensibilisation à l’éducation artistique et culturelle auprès des enfants de 3 à 12 ans. Il leur propose, grâce à des ateliers, expositions, rencontres avec des créateurs, de découvrir et d’explorer 1.  www.danslalune.org

Pour fêter son demi-siècle passé et imaginer peut-être celui à venir, le Centre de créations pour l’enfance a souhaité réunir autour d’un « manifeste 3 » une vingtaine d’artistes : auteurs, poètes, photographes, illustrateurs, plasticiens pour célébrer et revendiquer un droit à être dans la lune dans une société qui a érigé la performance et la productivité en modèle absolu de réussite. Ainsi, des écrivains venus d’horizons variés comme Valérie Rouzeau 4, poète et auteure de chansons pour le groupe Indochine, Patrick Dubost 5 mais aussi Jean Miniac ou Fabienne Swiatly 6 ; des « faiseurs d’images » comme Katy Couprie 7, Paul Cox, Anne Herbauts 8, ou bien Fanette Mellier 9, se sont emparés de l’expression « être dans la lune » et se sont amusés à l’interpréter et à la recréer dans leur propre univers. En introduction de ce hors-série de la revue, les initiateurs de ce projet

2.  www.danslalune.org/editions/introduction.html 3.  Le genre « manifeste » correspond à l’idée de cette publication selon Michel Fréard, directeur du centre « parce qu’il est tout à la fois un programme, une prise de position, une ambition et une équipe », se référant à la définition qu’en avait faite en 1918 le fondateur du mouvement Dada, Tristan Tzara. 4.  Valérie Rouzeau est aussi la rédactrice en chef de la revue Dans la Lune. 5.  http://patrick.dubost.free.fr 6.  www.latracebleue.net 7.  http://katy-couprie.pagesperso-orange.fr 8.  www.ricochet-jeunes.org/illustrateurs/initiale/H/ auteur/900-anne-herbauts 9.  www.fanettemellier.com

ont demandé à Fabrice Bourlez 10, universitaire, un texte fondateur comme pour donner une caution scientifique à ce qui pourrait ressembler à une pochade artistique. S’appuyant sur quatre expressions couramment usitées : « Demander la lune ? », « Objective lune », « Voyage au bout de la lune », « Décrocher la lune », le philosophe se meut dans une langue qui tangue entre définitions scientifiques (Mircea Eliade, Friedrich Nietzsche, etc.) et propositions poétiques (Georges Méliès, Charles Trenet, etc.) pour nous rappeler à « notre insouciance enfantine » et à notre devoir « d’apnée de la raison marchande » afin que nous parvienne le « souffle libérateur » de la lune. Et c’est bien ce message qui a été entendu par les auteurs de ce manifeste qui ont fait preuve d’une grande liberté de création pour composer ces vingthuit quarts de lune. Tout à la fois nostalgiques, étranges, poétiques, drôles, convenues et loufoques, ces pastilles artistiques sont autant de points de rencontres et de fuite entre nos entrailles et notre inconscient étoilé. Alors, point n’est besoin de tout lire, de tout comprendre. Prenons la proposition pour ce qu’elle est : juste un voyage et plus précisément des voyages. Laissons ce livre rose aux couleurs changeantes comme nos humeurs nous porter dans un autre calendrier : celui de la pleine lune et de ses orages, de la lune gibbeuse à la douce lumière d’argent, de la lune rousse d’après Pâques qui fait roussir la vie alors naissante. Ouvrage de partage, de rencontres, d’émotions et de silence, le Manifeste du droit à être dans la Lune porte en lui la beauté de l’homme comme un petit bonheur-du-jour qu’on oublierait sur le quai de la gare du Boréal-Express 11 afin qu’il poursuive son chemin : libre. François Rouyer-Gayette francois.rouyer-gayette@culture.gouv.fr

10.  www.nonfiction.fr/fiche-perso-115-fabrice_ bourlez.htm 11.  Boréal-Express, album de Chris Van Allsburg ; traduit de l’américain par Isabelle Reinharez aux éditions L’École des loisirs.

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Mettre en œuvre un service de questions-réponses en ligne Sous la direction de Claire Nguyen Villeurbanne, Presses de l’Enssib, 2010, 210 p., 21 cm Coll. La boîte à outils ISBN 978-2-910227-82-1 : 22 €

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et ouvrage collectif paru dans la collection « La boîte à outils » des Presses de l’Enssib constitue un véritable manuel pratique retraçant toutes les étapes de mise en place d’un service de questions-réponses en ligne, depuis la construction du projet, la politique de services, l’organisation à mettre en place, jusqu’à son évaluation. Mais c’est aussi un guide de bonnes pratiques qui permettra de s’inspirer d’expériences menées dans des bibliothèques de toute nature, en France ou à l’étranger. En effet, de nombreux services de questions-réponses en ligne ont été développés ou sont en cours d’élaboration, alors que parallèlement on constate depuis plusieurs années une diminution des services de références bibliographiques sur place ou reference desk. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’ouvrage s’intitule « services de questions-réponses en ligne » et non « service de références virtuel ». Claire Nguyen l’explique dans l’introduction : « D’une part, nous avons voulu élargir la notion de référence, souvent restreinte au renseignement bibliographique, et l’inscrire dans la tradition anglo-saxonne, plus générale. D’autre part, nous avons voulu apparenter ces services aux autres services “questions-réponses” proposés sur le web n’émanant pas nécessairement des bibliothèques, et qui font partie du paysage habituel des internautes. »

façon très concrète et détaillée les différentes règles et étapes. Le retour d’expérience de Caroline Bruley (SCD Lyon 1) autour du lancement du service de Renseignement en ligne (REL) vient illustrer le propos. Lyon est également à l’honneur avec Bertrand Calenge qui, à travers l’exemple du Guichet du Savoir à la bibliothèque municipale de Lyon, explique comment valoriser le service de questions-réponses et l’intégrer aux autres services de la bibliothèque. Nicolas Alarcon s’appuie entre autres sur l’exemple du réseau Ubib pour évoquer la promotion du service. L’environnement de l’outil doit être intuitif et agréable pour l’utilisateur : Jean-Charles Houpier dresse un panorama des différentes possibilités d’intégration, depuis le site web jusqu’à l’application pour smartphone.

Le savoir-répondre et l’organisation des équipes Répondre, oui mais comment ? Il faut construire le savoir-répondre et établir des critères (Marie-Françoise Defosse), offrir une base de connaissances comme à la Bibliothèque publique d’information (Marie Montano), et bien entendu respecter le cadre juridique des questions et réponses (Anna Svenbro). Le choix du logiciel est également un élément important, et Hélène Tardif propose une grille d’évaluation des différentes fonctionnalités, ainsi qu’un tableau comparatif des principaux prestataires. Il s’agit également de s’organiser au mieux pour assurer la plus grande qualité de service. De nombreux exemples de partenariats et réseaux illustrent ces nouvelles formes de travail collaboratif : par exemple, le réseau Ubib dans l’Ouest de la France (Nadine Kiker), ou bien le service Rue des Facs et son architecture en pétales thématiques déployé dans les bibliothèques universitaires franciliennes (François Michaud). En interne, il faudra prévoir des formations, acquérir de nouvelles compétences recensées par Sandrine Lebastard et Tù-Tâm Nguyên. Des services existants peuvent se regrouper en réseau autour d’une politique de services commune, c’est le cas du Si@ de (Service d’informations à la demande) présenté par Isabelle Copin (Bibliothèque nationale de France).

Construire un projet de service et le promouvoir

Des services devenus indispensables

Quels que soient les objectifs et la nature de la bibliothèque, la phase de construction du projet est primordiale. Jean-Philippe Accart en présente de

De nombreux services généralistes ou spécialisés ont vu le jour ces dernières années en France : le Guichet du Savoir (BM Lyon),

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Sindbad (BnF), BiblioSésame (BPI et plusieurs bibliothèques publiques), la Bibliothèque interuniversitaire de médecine (BIUM), sans oublier le service Questions ? Réponses ! développé par l’Enssib pour les professionnels des bibliothèques. Ces exemples variés illustrent ainsi la diversité des approches, des savoir-faire et des logiciels mis en œuvre. Mais on constate également à la lecture de l’ouvrage de nombreux points communs, d’un service à l’autre, notamment en ce qui concerne les limites posées à la profondeur des réponses pouvant être apportées à certaines questions, en particulier dans le domaine médical. On voit ainsi comment les services de questions-réponses en ligne s’inscrivent dans l’environnement quotidien des bibliothèques, mais aussi dans de nouvelles formes de médiation issues du web 2.0. Au-delà de la valorisation, voire de la « dissémination » des collections, le bibliothécaire voit ainsi renforcé son rôle d’expert, tant dans l’accès à l’information que dans la sélection et la validation des contenus. Les services de Q/R en ligne offrent également l’opportunité de mutualiser les moyens et les compétences des bibliothécaires. Comme le souligne Claire Nguyen, « le saut collaboratif permet le bond qualitatif ». En 200 pages à la fois claires et denses, cet ouvrage très pratique et concret sera indispensable aux professionnels désirant mettre en place un service de Q/R en ligne, en bibliothèque universitaire comme en bibliothèque publique. Loin d’être un simple effet de mode, ces services font désormais partie du paysage des bibliothèques et vont continuer à gagner en maturité et notoriété. Véronique Mesguich veronique.mesguich@devinci.fr


Le patrimoine est-il fréquentable ? Accès, gestion, interprétation Sous la direction de Claire Giraud-Labalte, Jean-René Morice, Philippe Violier Angers, Presses de l’Université d’Angers, 2009, 361 p., 25 cm ISBN 978-2-915751-27-7 : 25 €

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université d’Angers et l’Université catholique de l’Ouest (UCO) ont organisé en 2006 une université d’été consacrée à la question de la fréquentation du patrimoine, dans le contexte de la dynamique engagée depuis 2000, date de l’inscription par l’Unesco du site de la vallée de la Loire au patrimoine mondial de l’humanité. Portée par la Mission Val-de-Loire (syndicat mixte interrégional créé en 2002), la politique de développement de ce label vise à favoriser l’appropriation populaire de l’inscription et du développement d’un fort « sentiment d’appartenance », ainsi que « l’attractivité touristique » d’un « territoire d’exception en recherche d’excellence ».

Des exemples de médiation en France et à l’étranger Il faut ainsi saluer la démarche scientifique qui a présidé à ces rencontres, qui permet de dépasser les stricts objectifs de marketing territorial pour proposer une réflexion élargie, dont les trois axes problématiques sont énoncés d’entrée de jeu par Philippe Violier : le paradoxe patrimonial qui voit s’opposer l’ambition de l’ouverture au plus grand nombre et le malthusianisme de la conservation (auquel l’auteur répond d’emblée en affirmant que l’oubli est un ennemi du patrimoine pire que l’usure) ; la question de l’organisation de la fréquentation (l’accessibilité matérielle et la gestion des flux de visiteurs) ; enfin, l’accessibilité cognitive (la capacité à comprendre le sens du patrimoine visité).

Ces trois grandes séries de questions sont abordées par quelque vingtquatre communications, portant souvent sur des exemples locaux, de l’Ouest et du Val de Loire, mais pas seulement. Les intervenants abordent des lieux géographiquement très variés : Angleterre, Italie (Calabre), Maroc, Brésil, Canada (parcs nationaux cardinaux), Grèce ou Roumanie. La diversité des objets patrimoniaux offre un panorama très complet, sans doute un peu disparate, tant il est difficile de comparer les paysages, les écomusées, le patrimoine urbain, les parcs nationaux, l’archéologie ou les collections scientifiques des universités.

des expériences qui y sont présentées font de cet ouvrage une bonne contribution au débat patrimonial. Xavier de la Selle xavier.delaselle@mairie-villeurbanne.fr

La concurrence et la complémentarité des usages Centrale dans cette publication, la question des conflits d’usages entre tourisme et patrimoine est abordée de manière particulièrement éclairante par le cas des parcs nationaux canadiens, où la forte « culturisation » de la nature et des paysages ont conduit les services de médiation à établir un discours sur les sites pour construire un sens : le lieu existe autant pour lui-même que pour l’histoire qu’il intègre, à la fois histoire de la terre (géologie et géomorphologie), du milieu (biologie animale et végétale) et des hommes. Le recours aux technologies numériques constitue un autre thème fort : les exemples présentés (Chenonceaux, Fontevraud) montrent le touriste à la fois « acteur et coproducteur de sa visite ». Les rapports entre le patrimoine et l’art contemporain sont également évoqués, notamment du point de vue des résultats de fréquentation. On notera une remarque intéressante : le clivage artificiel entre les œuvres du passé et la création contemporaine est souvent nourri par la difficulté de cohabitation entre des milieux professionnels. Plusieurs interventions abordent les sujets plus professionnels des parcours de visites à différencier ou des approches du marketing appliquées à la fréquentation touristique du patrimoine. Les questions posées en introduction sont souvent abordées dans chaque contribution. Par exemple, la communication de Laurence Gillot sur l’accès virtuel au patrimoine archéologique, située dans la troisième partie (« Les clés pour comprendre le patrimoine »), traite la réalité augmentée comme moyen de concilier en même temps ouverture de l’accès et protection. Au total, si on peut regretter le caractère inégal et parfois éclectique de l’ensemble de ces actes, la richesse et la diversité

Paul Otlet. Fondateur du Mundaneum (1868 -1944). Architecte du savoir, Artisan de paix Coordonné par Jacques Gillen Bruxelles, Les Impressions Nouvelles, 2010, 205 p., 21 cm Coll. Hors Collection ISBN 978-2-87449-095-8 : 17 €

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aventure belge de Paul Otlet touche aussi bien à l’histoire du livre et des bibliothèques qu’à celle des institutions internationales du début du xxe siècle, de l’utopie, du mouvement pacifiste mais aussi de la pensée comme de l’urbanisme moderne. Les Impressions nouvelles avaient déjà publié en 2006 une biographie « attachante 1 », sous la plume de Françoise Levie, de ce pionnier du classement, du repérage, de l’indexation. Nous devons à Paul Otlet, entre autres : la création de l’Office international de bibliographie (OIB), la Classification décimale universelle (CDU)2, avec l’aide de son ami Henri La Fontaine, mais aussi l’Office international de bibliographie sociologique, l’Institut bibliographique, le Répertoire iconographique universel, etc.

Un homme d’un autre temps Fils d’un industriel belge, Édouard Otlet, qui fit sa fortune grâce au développement des transports en construisant des voies ferrées et des tramways, Paul, lui,

1.  Cf. la recension d’Yves Alix in BBF, 2007, no 2. 2.  Première édition 1905. http://fr.wikipedia.org/ wiki/Classification_d%C3%A9cimale_universelle

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étudia le droit, avec pour objectif d’aider son père à gérer ses entreprises, sans pour autant arriver à les faire prospérer. Voulant comprendre et organiser le désordre conceptuel qu’il ressentait autour de lui, Paul Otlet n’aura d’autre but que de mettre au point un moyen systématique de recension des points de vue, écrits, expériences, thèses, théories afin d’en constituer un ensemble cohérent, organisé et accessible à tous dans une perspective positive et multilinguistique – « l’unique livre, le livre universel ». Ainsi, son chemin sera tout tracé et ses rencontres, de La Fontaine au Corbusier, scelleront ce qui fera le sens de sa vie : la construction d’une société idéale basée sur une utopie (totalitaire) de paix mondialiste. Ce rêve le conduira à mettre en œuvre le Mundaneum, sorte de centre documentaire affranchi de toutes les frontières, qu’elles soient nationales, techniques ou économiques, et à imaginer le Palais mondial et la Cité mondiale. Mais les rêves n’ont qu’un temps et ceux-ci se fracasseront à l’aube des grandes fractures historiques que seront la Première puis la Seconde Guerre mondiale. De tout cela, reste une douce rêverie, une volonté de penser, créer et organiser le monde comme un espace de liens entre des savoirs, des continents et des hommes, dans une perspective intemporelle, tout en portant, chevillée au corps, une vision positive des intentions humaines. Le vingtième siècle sonnera le glas de cette image de l’homme dont Jules Verne aurait été le précurseur et H.G. Wells un des visionnaires.

Rêver à l’impossible rêve Aujourd’hui, le Mundaneum est un centre d’archives ouvert au public, à Mons (Belgique), qui regroupe, outre les archives des fondateurs, des fonds divers liés au féminisme, à l’anarchisme, au pacifisme, mais aussi une salle d’exposition dont la scénographie a été réalisée par Benoît Peeters et François Schuiten, ce dernier (et l’on comprend pourquoi) signant la couverture de cet essai. Rassemblant douze contributions coordonnées par Warden Boyd Raynard 3 qui en signe aussi l’introduction, cet ouvrage se veut être un éclairage « des divers aspects de la vie et de l’œuvre de Paul Otlet ». Rien n’est négligé, de l’analyse de l’environnement de

3.  Professeur émérite de la Graduate School of Library and Information Systems, Technology and Management de l’université de la Nouvelle-Galles du Sud, à Sydney.

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sa vie avec le remarquable article de Stéphanie Manfroid 4, en passant par une description méticuleuse des sciences sociales en Belgique, comme du développement des techniques de documentation photographique dans un contexte international. Sylvie Fayet-Scribe s’est intéressée, quant à elle, aux relations qui unissaient le général Hippolyte Sébert 5, qui animait le réseau français de la bibliographie et de documentation, à Paul Otlet. L’organisation et la représentation des connaissances, véritable passion d’Otlet, la presse, la muséographie avec l’aventure que constitua le Musée international, la philosophie et le pacifisme se trouvent présentés et analysés au travers de ces articles, comme autant de pièces d’un puzzle d’une étrange complexité et qui donne le vertige. Il y a quelque chose du savant fou, à la Tardi, de l’entreprise impossible, dans cet univers dont on perçoit l’aspect visionnaire grâce aux quelques illustrations présentes dans l’ouvrage et dont Charles Van den Heuvel 6 fait l’analyse.

Le pays de l’envol C’est peut-être tout cela qui fascine, qui intrigue et qui fait le grand intérêt de cet ouvrage collectif. On y retrouve tout à la fois les rêves les plus fous, de l’entreprise impossible à l’utopie au service d’un projet collectif comme une impérieuse nécessité de s’échapper du plat pays. Paul Otlet est rempli de cet envol, de ce besoin de dépassement, de cette universalité propre à son temps, à son pays. Alors, comment peut-on ne pas être séduit par un homme qui, bien avant l’heure, avait eu l’intuition conceptuelle d’internet en imaginant « des télescopes électriques, permettant de lire de chez soi des livres exposés dans la salle “teleg” des grandes bibliothèques, aux pages demandées d’avance. Ce sera le livre téléphone » ? François Rouyer-Gayette francois.rouyer-gayette@culture.gouv.fr

4.  Archiviste au Mundaneum. 5.  Militaire de carrière, Hippolyte Sébert (1839 – 1930) fut un scientifique reconnu qui se passionna pour la photographie, la documentation et l’espéranto dont il a un temps présidé la fédération française. 6.  Chercheur au Virtual Knowledge Studio for the Humanities and Social Sciences (KNAW), de l’Académie royale néerlandaise des arts et des sciences. Disponible sur : http://virtualknowledgestudio.nl

Technologies de l’information et intelligences collectives Sous la direction de Brigitte Juanals et Jean-Max Noyer

Paris, Hermès-Lavoisier, 2010, 280 p., 24 cm Coll. Systèmes d’information et organisations documentaires ISBN 978-2-7462-2361-5 : 69 €

Un ouvrage collectif ambitieux et de niveau recherche Ce livre rassemble les contributions de plusieurs auteurs dignes d’intérêt qui viennent éclairer les mutations actuelles des technologies du numérique. L’ouvrage est une entreprise collective de haut niveau, qui nécessite souvent des connaissances préalables et une réflexion, voire une pratique, déjà affirmées. Les contributeurs sont pour la plupart chercheurs. L’ouvrage conviendra à toute personne et étudiant désireux d’aborder la question de l’évolution des objets techniques et des potentialités offertes par le numérique pour le développement des intelligences collectives. Le choix a été fait ici de mettre au pluriel le concept développé notamment par Pierre Lévy, qui est d’ailleurs l’un des auteurs. Le projet est ambitieux, et sa lecture peut être parfois complexe. L’ouvrage se subdivise en huit chapitres, comme autant d’essais, écrits par un ou deux auteurs.

De l’émergence de technologies intellectuelles… Brigitte Juanals et Jean-Max Noyer, qui ont dirigé cet ouvrage et l’introduisent, nous font rentrer dans le vif du sujet par un long premier chapitre clef sur l’émergence de nouvelles technologies intellectuelles. Ce chapitre constitue une somme de réflexions et de références indispensables à quiconque souhaite


s’informer de l’évolution de ces domaines et des réflexions scientifiques.

… au nouveau modèle de l’individuation… Bernard Stiegler revient ensuite sur les images et les vidéos en décrivant ses expérimentations, notamment au sein de l’Institut de recherche et d’innovation* (IRI) – avec le logiciel « Ligne de temps » par exemple –, et en développant ses concepts habituels, particulièrement opérants. Il rappelle l’importance des réseaux, qui permettent l’échange et le développement individuel (individuation) comme nouveaux modèles devant remplacer ceux issus du monde des industries de services et de la publicité. Pierre Lévy développe son projet de langage sémantique adapté aux environnements numériques. Une entreprise parfois complexe et encore théorique, mais qui ne peut que susciter des réflexions et inciter à des expérimentations.

Isabelle Garron à propos des parcours de lecture et de navigation dans les environnements numériques. Une prise en compte démontrée également par William Turner dans le cas des « objets à intelligence incorporée » qui peuvent enregistrer et analyser les usages, notamment dans les pratiques télévisuelles. La réflexion finale de Gabriel Gallezot et de Jean-Max Noyer sur les dispositifs de production numérique de la recherche interpellera particulièrement ceux qui s’intéressent à la production scientifique. L’intérêt de cet ouvrage est bien de montrer l’importance de la technique comme condition des intelligences collectives. La complexité des applications à l’œuvre et les enjeux sociopolitiques et économiques rappellent la nécessité pour l’individu de préserver son autonomie notamment intellectuelle pour prendre part en toute indépendance à la mise en place d’intelligences collectives efficientes et créatives. Olivier Le Deuff oledeuff@gmail.com

… et aux techniques d’apprentissage François Bourdoncle rappelle l’intérêt de développer des applications qui permettent une interopérabilité entre les données, et surtout de prendre en compte l’usager pour développer une « intelligence collective d’usage » basée sur des approches bottom up. Il s’agit selon lui de mixer deux approches entre des corpus de données normalisées et des techniques d’apprentissage automatique utilisées notamment dans la traduction. Cette prise en compte du contexte rejoint les remarques de Manuel Zacklad sur les ontologies du web sémantique aux références parfois trop strictes, qui préfère évoquer un « web socio-sémantique ».

La place de l’usager La prise en compte de l’usager au sein des dispositifs est fréquemment soulignée, en rappelant l’importance d’une réelle autonomie de ce dernier dans ses choix, ce que montrent particulièrement Jean-Luc Minel et

*  En 2006, le Centre Pompidou, sous l’impulsion du philosophe Bernard Stiegler, a créé en son sein l’Institut de recherche et d’innovation pour anticiper les mutations de l’offre et de la consommation culturelle permises par les nouvelles technologies numériques : www.iri.centrepompidou.fr/outils/lignes-de-temps/

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résumés des articles La BU vue par les étudiants Laurence Jung

Une question sur un forum d’étudiants portant sur la toute nouvelle bibliothèque d’un campus (« Que pensez-vous de l’ambiance de travail à BU ? ») est le point de départ d’un débat très éclairant sur la façon dont les étudiants perçoivent leur bibliothèque. De nombreux aspects sont abordés : le bruit, la tolérance envers les autres, les usages légitimes et illégitimes, le regard porté sur certains étudiants et sur les interventions d’une responsable de la bibliothèque.

La première fois, c’était comment ? Philippe Galanopoulos

Cinq usagers se remémorent leur première visite à la Bibliothèque publique d’information (BPI). Ils nous parlent d’eux, de leurs principaux centres d’intérêt et de leur manière d’être en bibliothèque. À travers ces courts entretiens, ce sont des points de vue différents sur une même bibliothèque qui sont ainsi confrontés.

Les usagers ont la parole Diane Roussignol

Lors d’une enquête sur les facteurs de réussite des bibliothèques publiques, le conseil général du Val-d’Oise a souhaité compléter les données statistiques par des entretiens avec des usagers. Les personnes interrogées s’expriment sur leurs raisons de fréquenter la bibliothèque et sur leurs usages sur place. Ainsi, une mère de famille curieuse, un père de famille bédéphile, un habitué retraité et un étudiant amateur de magazines parlent de leurs habitudes de lecture dans et en dehors de la bibliothèque tout en faisant part de leur point de vue sur l’établissement qu’ils fréquentent.

Voyages en BM

Mouloud Akkouche La trajectoire d’un usager des bibliothèques publiques, de l’enfance à aujourd’hui : autodidacte, il fréquente assidûment la bibliothèque municipale de Montreuil-sous-Bois, « copropriétaire d’une BM unique dans la commune… Ma première patrie fut cette bibliothèque » ; le contact permanent des livres, le passage difficile de l’adolescence, puis le « boulot d’auteur », toujours accompagné des bibliothèques. « Aujourd’hui, je ne ressemble pas à mes gosses. À cause ou grâce à ces livres empruntés chaque semaine, j’ai quitté une classe sociale… sans jamais en trouver une autre de rechange. »

Comment je vais en bibliothèque : notes de recherche (1985-2010) Antoine de Baecque

De sa première carte de la Bibliothèque nationale obtenue en 1985 jusqu’à ses plus récentes recherches à l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine, l’auteur, chercheur, biographe, offre ses impressions des établissements fréquentés, de leurs modes d’accès et de classement. Ses méthodes de recherche évoluent au fil des progrès techniques et des projets, entre l’ivresse de la maîtrise du savoir et la faiblesse de ses outils face à la multitude des documents et des pistes d’interprétation.

La bibliothèque du géologue : du « tiré à part » à l’alerte internet automatique Christian Beck

L’auteur relate brièvement l’évolution – sur les quarante dernières années – de sa façon de procéder à des recherches bibliographiques. Il prend l’exemple de sa

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discipline (les géosciences) à la fois naturaliste et tournée vers la physique et la chimie, où les données peuvent avoir des sources et des supports très variés.

Variations sur le lecteur de bibliothèque William Marx

L’importance qu’ont ou que devraient avoir les lecteurs dans l’existence des bibliothèques publiques n’a d’égale que la place qu’occupent ces bibliothèques dans la vie de ces mêmes lecteurs. Développée de façon libre, cette thèse s’agrémente du récit de quelques expériences personnelles et de propos critiques et inquiets sur les mutations en cours dans les bibliothèques : y aura-t-il demain encore des lecteurs dans les bibliothèques ? Verra-t-on le triomphe des « usagers » ?

El último lector Gilles Heuré

Dans le roman de l’auteur mexicain David Toscana, intitulé El ùltimo lector, un personnage de bibliothécaire pense que toutes les réponses sont dans les livres. Dès lors, on peut utiliser la bibliothèque comme un refuge, ainsi à la bibliothèque de Punta Delgada, dans l’archipel des Açores, « ultramoderne, pimpante voisine d’une vieille église baroque ». Les « nomenclatures énigmatiques » ne préviennent pas la fréquentation assidue de la bibliothèque, « lieu du plaisir gratuit, dégagé de toute forme d’injonction, exonéré de toute obligation, lieu de l’affranchissement ».

La bibliothèque de Babel existe, je l’ai visitée Stéphanie Benson

Un écrivain, nul ne s’en étonnera, passe beaucoup de temps à la bibliothèque. À la suite de Borgès (mais loin de son « systématisme ») je postule la bibliothèque conçue comme le monde ; somme de tous les mondes possibles. Écrire dans une bibliothèque, c’est s’asseoir sur la frontière. Derrière, le monde connu, accessible, abordable. Devant, l’inconnu. C’est là que se situe la bibliothèque de Babel, entre l’existant et le possible, entre la superposition des bibliothèques de la réalité et l’incommensurable possible du livre en cours qui, une fois complété, viendra rejoindre ses collègues, prendra sa place de l’autre côté de la frontière.

Bibliothécaire de soi-même Jacques Bonnet

Les bibliothèques publiques ont souvent pour origine des collections privées. Mais la fréquentation de ces bibliothèques n’empêche pas, accompagne même, le goût pour constituer sa bibliothèque privée, « la reconstitution à son usage propre d’une sorte de bibliothèque publique ». La gestion de ces bibliothèques privées se heurte aux mêmes problèmes que les bibliothèques institutionnelles, comme le classement, le rangement, mais aussi la politique d’acquisition, même si le caractère privé de sa bibliothèque autorise de nombreuses licences au propriétaire des livres, « bibliothécaire de soi-même ». L’obligation de conservation et d’entretien est évidente, si celle de désherbage, désormais largement pratiqué dans les bibliothèques publiques, l’est moins – tout comme le catalogage, et a fortiori le prêt.

Rumination des livres et des bibliothèques Jacques Jouet

C’est à la bibliothèque de la Fondation Royaumont, où l’auteur a eu son premier contact avec l’OuLiPo en 1978, lors d’un stage d’écriture dirigé par Paul Fournel, Georges Perec et Jacques Roubaud que Jacques Jouet, au détour d’anecdotes, de citations et d’inventions oulipiennes comme celle du poème-bibliothèque, interroge avec humour le cycle vertueux ou vicieux qui va de la production des


livres et de la création littéraire à la constitution de collections et l’accumulation des livres dont l’enceinte de la bibliothèque est le symbole. Pensée à la fois comme berceau et tombeau de l’écriture, de l’écrivain et du livre, la bibliothèque est envisagée dans son aptitude à classer, déclasser, ranger ou déranger l’ordre du savoir.

Le problème des bibliothèques Gilles Rettel

Où l’auteur, à partir d’une question apparemment anodine, est amené à s’interroger sur son non-usage des bibliothèques et ce qui pourrait le conduire à y retourner dans un environnement d’accès aux œuvres de l’esprit éminemment défavorable aux susdites bibliothèques : il aimerait y être inspiré.

S’asseoir, braconner, se courber : le vocabulaire des corps à la médiathèque. Sommes-nous prêts à un désordre tranquille ? Céline Leclaire

Lire ce lieu particulier à travers le prisme du corporel, c’est se demander quel impact les gestes et postures qui sont en usage à la médiathèque peuvent avoir sur le ressenti de l’usager, sur la perception des documents et du service rendu. À travers ce langage non écrit, quel discours les bibliothécaires, voire les usagers eux-mêmes, véhiculent-ils sur la façon dont ils conçoivent la bibliothèque et sur la façon dont ils l’ouvrent au monde qui l’entoure ? À l’heure où la question du corps gagne du terrain dans nos sociétés occidentales, un détour par la danse et par l’émotion permet de porter un regard nouveau sur la bibliothèque.

abstracts How students see university libraries

Laurence Jung A question on a university internet forum about what students think about the work atmosphere in the brand new campus library provides the starting point for a highly revealing discussion of how students see their university libraries. The article covers a number of points, from noise levels, tolerance of others, and legitimate versus more unorthodox uses, to how certain students are perceived and what the students themselves think of the librarians and how they interact with readers.

Tell us about your first time

Philippe Galanopoulos Five readers recall their first visit to the Bibliothèque publique d’information (BPI) in Paris. They tell the author about themselves, their principal interests, and how they behave in the library. The short interviews reveal an intriguing variety of different attitudes to the same library service.

Encouraging readers to share their points of view

Diane Roussignol As part of a survey of the factors contributing to the success of public libraries, the local authorities in the Val-d’Oise département carried out interviews with readers to complement the statistical data. The respondents talked about their reasons for visiting libraries and how they use them. They included a stay-athome mother who loved learning, a father with a fondness for comics, a pensioner who was a regular visitor, and a student who enjoyed reading magazines. All of them talked about their reading practices, both at the library and in general, while sharing their point of view on their own local library.

Travels in my local library

Mouloud Akkouche The story of one devoted reader and the local libraries he has frequented from childhood on. Mouloud Akkouche is a self-taught regular reader at the public library in Montreuil-sous-Bois, “with part-shares in the town’s only library… which became my first homeland”. He describes the constant presence of books throughout his childhood, the difficulty of keeping up the reading habit as a teenager, then his adulthood as “a jobbing author”, in which libraries still play a vital role. “Today, I’m nothing like my own children. Because of –or thanks to– the books that I borrowed every week, I moved out of my social class… but never found one to move into.”

How I use libraries: Research notes, 1985-2010

Antoine de Baecque From his very first Bibliothèque nationale reader’s card in 1985 to his recent research at the Institut Mémoires de l’édition contemporaine, the biographer

Antoine de Baecque describes his impressions of the libraries he has used over the years, looking particularly at their access policies and cataloguing practices. His own research methods have changed considerably over the years, in line with technology and his own projects, and he finds himself caught between the intoxicating possibilities of accessing the world’s knowledge and the paucity of his own tools faced with ever-proliferating sources of information.

The geologist’s library: from offprints to online update alerts

Christian Beck The author gives a brief account of his forty years’ experience of bibliographical research as a professional geologist. He draws on his own field, at the juncture of earth science, physics, and chemistry, which all offer very different approaches to sources and documentation in terms of data provision.

Variations on readers in libraries

William Marx The significance readers have –or should have– in the management of public libraries is equal only to the importance of libraries in the lives of their readers. William Marx’s argument, developed freely in the present article, draws on a number of individual experiences, while at the same time expressing his doubts and worries over the changes in library practice currently underway. Will there still be readers in libraries tomorrow? Or will they all have become “customers” and “clients”?

El último lector

Gilles Heuré The Mexican author David Toscana’s novel El ùltimo lector features a librarian who believes that the answer to everything is to be found in a book. Libraries can be a refuge, like the library of Punta Delgada in the Azores, “the spruce, ultra-modern neighbour to an old baroque church”. “Enigmatic names” do not stop people from becoming regular readers, since libraries are “places for pure pleasure, free from all forms of obligation, exonerated from all duty: they are true sites of emancipation”.

The Library of Babel really exists, I’ve been there!

Stéphanie Benson It’s no surprise that writers spend a lot of time at the library. In line with Borges, but without his systematism, I argue that libraries can be understood as worlds in their own right, as the sum of all possible worlds. Writing in a library is like straddling a frontier. Behind you is the known, familiar, accessible world; in front, the unknown. This is where the Library of Babel lies, between what exists now and what is possible –between the superimposition of real libraries and the incommensurable possibilities offered by the book in progress, which, once

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completed, will join its comrades, taking up its place on the other side of the frontier.

Being your own librarian

Jacques Bonnet Many public libraries began as private collections. Being a regular public library user never stopped anyone building up their own library –rather the opposite, in fact. Jacques Bonnet calls this “recreating a sort of public library for your own private use”. Managing such private libraries raises the same challenges as institutional libraries: sorting, shelving, and defining an acquisitions policy, although the fact that the library is private allows the owner much greater leeway in acting as his own librarian. It is clear that such “private librarians” must conserve and maintain their collections, although other roles, such as weeding (now a common practice in public libraries), cataloguing, and lending are less significant in a private setting.

Ruminations on books and libraries

Jacques Jouet Jacques Jouet first came into contact with OuLiPo at the Fondation Royaumont library in 1978, when he attended a writing course run by Paul Fournel, Georges Perec, and Jacques Roubaud. He now draws on anecdotes, quotations, and OuLiPo-style inventions such as the poem-library to give a witty account of the virtuous –or vicious– circle that goes from book production and literary creation

to building up collections and accumulating books, symbolised by the encircling library walls. Jacques Jouet thinks of libraries as both the cradle and grave of writing, writers, and books, and describes them in terms of their aptitude not only for sorting the order of knowledge, but also undermining it.

The trouble with libraries

Gilles Rettel The author starts out with an apparently innocuous question that leads him to wonder why he never uses libraries, and what could make him return to them in a world in which ready access to works of creation puts libraries at a considerable disadvantage, since he would like to be inspired in and by libraries.

Sitting and bending: the terminology of the body in multimedia libraries. Are we prepared for calm disorder?

Céline Leclaire Looking at libraries from the angle of the human body means asking what impact the bodily movements and positions encountered in multimedia libraries have on readers’ emotional experience, the way they look at the material on offer, and the service as a whole. What does this unwritten language tell us about how librarians and readers see the library and how it is opened up to the world outside? At a time when issues to do with the human body are becoming increasingly prominent in Western society, a study of dance and emotion sheds intriguing new light on libraries.

zusammenfassungen Die UB aus der Sicht der Studenten Laurence Jung

Eine Frage in einem Studentenforum, die sich auf die ganz neue Bibliothek eines Campus bezieht („Was halten Sie von der Arbeitsatmosphäre in der UB?“) ist der Ausgangspunkt einer sehr aufklärenden Debatte über die Art und Weise, wie die Studenten ihre Bibliothek wahrnehmen. Es werden zahlreiche Aspekte angesprochen: Lärm, Toleranz den anderen gegenüber, legitime und illegitime Gewohnheiten, der auf gewisse Studenten und auf die Interventionen eines Bibliotheksverantwortlichen gerichtete Blick.

Wie war es, das erste Mal? Philippe Galanopoulos

Fünf Benutzer erinnern sich an ihren ersten Besuch in der Bibliothèque publique d’information (BPI). Sie erzählen uns von sich, von ihren Hauptinteressen und ihrer Verhaltensweise in der Bibliothek. Anhand dieser kurzen Gespräche werden so unterschiedliche Sichtweisen einer selben Bibliothek gegenübergestellt.

Die Benutzer haben das Wort Diane Roussignol

Anlässlich einer Untersuchung über die Erfolgsfaktoren der öffentlichen Bibliotheken wünschte der Conseil général du Val-d’Oise die statistischen Daten um Gespräche mit Benutzern zu ergänzen. Die befragten Personen äußern sich über ihre Gründe, die Bibliothek regelmäßig zu besuchen und über ihr Verhalten vor Ort. So sprechen eine neugierige Mutter, ein comicliebender Vater, ein pensionierter Stammgast und ein studentischer Zeitschriftenliebhaber über ihre Lesegewohnheiten in und außerhalb der Bibliothek, indem sie ihre Meinung zur der von ihnen besuchten Einrichtung mitteilen.

Reisen in der Stadtbibliothek Mouloud Akkouche

Der Werdegang eines Benutzers öffentlicher Bibliotheken von der Kindheit bis heute: als Autodidakt besucht er gewissenhaft die Stadtbibliothek Montreuil-

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sous-Bois, „Mitbesitzer einer einmaligen Stadtbibliothek in der Gemeinde... Meine erste Heimat war diese Bibliothek“; der permanente Kontakt mit den Büchern, der schwierige Übergang zum Jugendalter, dann der „Autorenjob“, immer noch von Bibliotheken begleitet. „Heute gleiche ich nicht meinen Kindern. Wegen oder dank dieser jede Woche ausgeliehenen Bücher habe ich eine soziale Klasse verlassen ... ohne jemals eine andere als Ersatz zu finden.“

Wie ich in die Bibliothek gehe: Recherchenotizen (19852010)

Antoine de Baecque Angefangen bei seinem ersten 1985 erhaltenen Leserausweis der Nationalbibliothek bis hin zu seinen jüngsten Recherchen am Institut Mémoires de l’édition contemporaine liefert der Autor, Forscher, Biograf, seine Eindrücke der besuchten Einrichtungen, ihrer Zugangs- und Aufstellungsarten. Seine Recherchemethoden entwickeln sich im Laufe der technischen Fortschritte und Projekte zwischen dem Rausch der Beherrschung des Wissens und der Schwäche dieser Hilfsmittel gegenüber der Vielzahl von Dokumenten und Interpretationsansätzen weiter.

Die Bibliothek des Geologen: vom „Sonderdruck“ zum automatischen Internet Alert-Dienst

Christian Beck Der Autor schildert kurz die Weiterentwicklung seiner –über die letzten vierzig Jahre– Art und Weise, bibliografische Recherchen durchzuführen. Er nimmt das Beispiel seines Wissensgebietes (die Geowissenschaften), gleichzeitig naturalistisch und an Physik und Chemie orientiert, wo die Daten sehr unterschiedliche Quellen und Datenträger haben können.

Variationen über den Leser der Bibliothek

William Marx Die Bedeutung, die die Leser bei der Existenz der öffentlichen Bibliotheken haben oder haben sollten ist nur mit dem Platz, den diese Bibliotheken im Leben genau dieser Leser einnehmen, zu vergleichen. Diese frei entwickelte  These wird mit dem Bericht einiger persönlicher Erfahrungen und kritischen


und beunruhigenden Äußerungen über die in den Bibliotheken stattfindenden Veränderungen ausgeschmückt: Wird es morgen noch Leser in den Bibliotheken geben? Wird man den Triumph der „Benutzer“ sehen?

von nun an in den öffentlichen Bibliotheken weitgehend vorgenommen, ist dies –wie auch die Katalogisierung– weniger, und erst recht die Ausleihe.

Nachgrübeln über Bücher und Bibliotheken

El último lector

Gilles Heuré Im Roman des mexikanischen Schriftstellers David Toscana, der den Titel El ùltimo lector trägt, denkt eine Bibliothekarsfigur, dass sich alle Antworten in den Büchern befinden. Infolgedessen kann man die Bibliothek als eine Zufluchtsstätte benutzen, so auch die Bibliothek von Punta Delgada im Archipel der Azoren, „ultramodern, schicke Nachbarin einer alten Barockkirche“. Die „rätselhaften Nomenklaturen“ verhindern die eifrige Benutzung der Bibliothek nicht, „Ort des kostenlosen Vergnügens, frei von jeglicher Form von Anweisung, frei von jeglicher Verpflichtung, Ort der Befreiung“.

Die Bibliothek von Babel existiert, ich habe sie besucht

Stéphanie Benson Ein Schriftsteller, niemanden wundert es, verbringt viel Zeit in der Bibliothek. Nach Borges (aber weit entfernt von seinem „Systematismus“) postuliere ich die Bibliothek als die Welt verstanden; Summe aller möglichen Welten. In einer Bibliothek schreiben, das bedeutet, sich auf die Grenze setzen. Dahinter, die bekannte Welt, erreichbar, zugänglich. Davor, das Unbekannte. Dort befindet sich die Bibliothek von Babel, zwischen dem Existierenden und dem Möglichen, zwischen der Überlagerung der Bibliotheken der Realität und dem unermesslichen Möglichen des Buches in Erarbeitung, das, wenn es schließlich fertig gestellt ist, seine Kollegen treffen wird, seinen Platz auf der anderen Seite der Grenze einnehmen wird.

Sein eigener Bibliothekar

Jacques Bonnet Die öffentlichen Bibliotheken sind oft aus Privatsammlungen entstanden. Der Besuch dieser Bibliotheken unterbindet jedoch nicht die Vorliebe für den Aufbau seiner Privatbibliothek, „die Rekonstitution einer Art öffentlichen Bibliothek zum eigenen Gebrauch“, sondern geht sogar damit einher. Die Verwaltung dieser Privatbibliotheken ist mit den selben Problemen wie die institutionellen Bibliotheken, wie Klassifikation, Aufstellung, aber auch Anschaffungspolitik konfrontiert, obwohl der private Charakter seiner Bibliothek den Besitzer der Bücher, „den eigenen Bibliothekar“, zu zahlreichen Lizenzen berechtigt. Die Verpflichtung zur Konservierung und zur Pflege ist selbstverständlich, doch jene der Aussonderung,

Jacques Jouet Es war in der Bibliothek der Stiftung Royaumont, in der der Autor seinen ersten Kontakt mit OuLiPo hatte, in der 1978 während eines von Paul Fournel, Georges Perec und Jacques Roubaud geleiteten Schreiblehrgangs Jacques Jouet im Laufe von oulipotischen Anekdoten, Zitaten und Erfindungen, wie jene der GedichtBibliothek, mit Humor den Engels- oder Teufelskreis, der von der Buchproduktion und dem literarischen Schaffen hin zum Aufbau von Sammlungen und zur Ansammlung von Büchern, deren Symbol das Innere der Bibliothek ist, hinterfragt. Die Bibliothek, gleichzeitig für die Wiege und das Grab der Schrift, des Schriftstellers und des Buches gehalten, wird in ihrer Fähigkeit, die Ordnung des Wissens zu klassifizieren, zu deklassieren, zu ordnen oder durcheinanderzubringen, betrachtet.

Das Problem der Bibliotheken

Gilles Rettel Wo der Autor, ausgehend von einer scheinbar unverfänglichen Frage, dazu gebracht wird, sich Fragen über seine Nicht-Benutzung von Bibliotheken zu stellen und was ihn dazu bewegen könnte, dorthin zurückzukehren in einem Umfeld des Zugangs zu den geistigen Werken, das die den oben genannten Bibliotheken außerordentlich benachteiligt: er würde gerne dazu inspiriert werden.

Sich setzen, wildern, sich biegen: die Körpersprache der Mediathek. Sind wir bereit zu einem stillen Durcheinander?

Céline Leclaire Diesen besonderen Ort durch das körperliche Prisma zu verstehen, heißt, sich zu fragen, welchen Einfluss die in der Mediathek angewandten Gesten und Haltungen auf das Empfinden des Benutzers, auf die Wahrnehmung der Medien und den erwiesenen Dienst haben können. Welchen Diskurs übertragen die Bibliothekare ja sogar die Benutzer selbst durch diese ungeschriebene Sprache auf die Art und Weise, wie sie die Bibliothek begreifen und die Art und Weise, wie sie sie der Welt, die sie umgibt, öffnen? In einer Zeit, in der die Frage des Körpers in unseren westlichen Gesellschaften an Boden gewinnt, ermöglicht ein Umweg über den Tanz und über die Emotion, einen neuen Blick auf die Bibliothek zu werfen.

resúmenes La BU vista por los estudiantes

Laurence Jung Una pregunta sobre el foro de estudiantes que se refiere a la flamante biblioteca de un campus (“¿Qué piensa del ambiente de trabajo en la BU?”) es el punto de partida de un debate muy esclarecedor sobre la forma en que los estudiantes perciben a su biblioteca. Se abordan numerosos aspectos : el ruido, la tolerancia hacia los otros, los usos legítimos e ilegítimos, la mirada fijada en ciertos estudiantes y en las intervenciones de una responsable de la biblioteca.

La primera vez, ¿cómo era?

Philippe Galanopoulos Cinco usuarios se rememoran de su primera visita a la Biblioteca pública de información (BPI). Nos hablan de ellos, de sus principales centros de interés y de su manera de ser en biblioteca. A través de estas cortas entrevistas, se han confrontado de esta manera puntos de vista diferentes sobre una misma biblioteca.

Los usuarios tienen la palabra

Diane Roussignol Luego de una encuesta sobre los factores de éxito de las bibliotecas públicas, el consejo general de Val-d’Oise deseó completar los datos estadísticos mediante entrevistas con los usuarios. Las personas interrogadas se expresan sobre sus razones por las que frecuentan la biblioteca y sobre sus usos in situ. De esta manera, una madre de familia curiosa, un padre de familia comícsfilo, un jubilado habitual y un estudiante aficionado de revistas hablan de sus costumbres de lectura en y fuera de la biblioteca dando al mismo tiempo parte de su punto de vista sobre el establecimiento que ellos frecuentan.

Viajes en BM

Mouloud Akkouche La trayectoria de un usuario de las bibliotecas públicas, de la infancia al día de hoy: autodidacta, frecuenta asiduamente la biblioteca municipal de Montreuilsous-Bois, “copropietario de una BM única en la comuna... Mi primera patria fue esta biblioteca”; el contacto permanente de los libros, el paso difícil de la

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adolescencia, luego el “trabajo de autor”, siempre acompañado de las bibliotecas. “Hoy en día, yo no me parezco a mis críos. A causa o gracias a estos libros emprestados cada semana, he salido de una clase social... sin jamás encontrar clase otra de repuesto.”

Cómo voy a la biblioteca: notas de investigación (1985-2010)

Antoine de Baecque Desde su primera tarjeta de la Biblioteca nacional obtenida en 1985 hasta sus más recientes investigaciones en el Instituto Memorias de l’edición contemporánea, el autor, investigador, biógrafo, ofrece sus impresiones de los establecimientos frecuentados, de sus modos de acceso y de clasificación. Sus métodos de investigación evolucionan al ritmo de los progresos técnicos y de los proyectos, entre la embriaguez del dominio del saber y la debilidad de sus herramientas frente a la multitud de documentos y pistas de interpretación.

La biblioteca del geólogo : del “guión aparte” a la alerta internet automática

Christian Beck El autor relata brevemente la evolución – en los últimos cuarenta años – de su manera de proceder en investigaciones bibliográficas. Toma el ejemplo de su disciplina (las geociencias) a la vez naturalista y volcada hacia la física y la química, donde los datos pueden tener fuentes y soportes muy variados.

Variaciones sobre el lector de biblioteca

William Marx La importancia que tienen o que deberían tener los lectores en la existencia de las bibliotecas públicas sólo se puede igualarse al lugar que ocupan estas bobliotecas en la vida de estos mismos lectores. Desarrollada de forma libre, esta tesis se adereza del relato de algunas experiencias personales y de propósitos críticos e inquietos sobre las mutaciones en curso en las bibliotecas : ¿Habrá aún mañana lectores en las bibliotecas? ¿Se verá el triunfo de los “usuarios”?

El último lector

Gilles Heuré En la novela del autor mejicano David Toscana, intitulado El último lector, un personaje de bibliotecario piensa que todas las respuestas están en los libros. Entonces, se puede utilizar la biblioteca como un refugio, así en la biblioteca de Punta Delgada, en el archipiélago de las Azores, “ultramoderna, despampanante vecina de una vieja iglesia barroca”. Las “nomenclaturas enigmáticas” no previenen la frecuentación asídua de la biblioteca, “lugar del placer gratuito, despejado de toda forma de orden terminante, exonerada de toda obligación, lugar del franqueo”.

La biblioteca de Babel existe, yo la he visitado

Stéphanie Benson Un escritor, nadie se sorprendera de ello, pasa mucho tiempo en la biblioteca. Después de Borges (pero lejos de su “sistematismo”) yo postulo la biblioteca concebida como el mundo; suma de todos los mundos posibles. Escribir en una biblioteca, es sentarse en la frontera. Detrás, el mundo conocido, accesible, abordable. Delante, lo desconocido. Es ahí que se sitúa la biblioteca de Babel, entre lo existente y lo posible, entre la superposición de las bibliotecas de la realidad y el inconmensurable posible del libro en curso que, una vez completado, vendrá a unirse a sus colegas, tomará su lugar al otro lado de la frontera.

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Bibliotecario de si mismo

Jacques Bonnet Las bibliotecas públicas tienen a menudo por origen colecciones privadas. Pero la frecuentación de estas bibliotecas no impide, e incluso acompaña, el gusto para constituir su biblioteca privada, “la reconstitución en su uso propio de una suerte de biblioteca pública”. La gestión de estas bibliotecas privadas choca con los mismos problemas que las bibliotecas institucionales, como la clasificación, el ordenamiento, pero también con la política de adquisición, incluso si el carácter privado de su biblioteca autoriza numerosas licencias al propietario de los libros, “bibliotecario de si mismo”. La obligación de conservación y mantenimiento es obvia, y si la de deshierbaje, de ahora en adelante ampliamente practicada en las bibliotecas públicas, lo es menos – así como el catalogaje, y a fortiori el préstamo.

Rumia de los libros y de las bibliotecas

Jacques Jouet Fue en la biblioteca de la fundación Royaumont, donde el autor tuvo su primer contacto con el OuLiPo en 1978, luego de una práctica de escritura dirigida por Paul Fournel, Georges Perec y Jacques Roubaud que Jacques Jouet, a rodeo de anécdotas, de citas e invenciones oulipianas como la del poema-biblioteca, inter­roga con humor el ciclo virtuoso o vicioso que va de la producción de los libros y de la creación literaria a la constitución de colecciones y a la acumulación de libros en la que el recinto de la biblioteca es el símbolo. Pensada a la vez como cuna y tumba de la escritura, del escritor y del libro, la biblioteca es contemplada en su aptitud a clasificar, desclasificar, ordenar o molestar el orden del saber.

El problema de las bibliotecas

Gilles Rettel Donde el autor, a partir de una cuestión aparentemente anodina, es llevado a interrogarse sobre su no uso de las bibliotecas y lo que podría conducirlo a volver a ella en un entorno de acceso a las obras del espíritu eminentemente desfavorable a dichas bibliotecas : le gustaría inspirarse ahí.

Sentarse, cazar furtivamente, encorbarse: el vocabulario de los cuerpos en la mediateca. ¿Estamos listos para un desorden tranquilo?

Céline Leclaire Leer este lugar particular a través del prisma de lo corporal, es preguntarse qué impacto los gestos y posturas que están en uso en la mediateca pueden tener sobre lo que siente el usuario, sobre la percepción de los documentos y del servicio dado. A través de este lenguaje no escrito, ¿qué discurso los bibliotecarios, comprendidos los usuarios mismos, vehiculan sobre la forma en que conciben la biblioteca y sobre la manera en que la abren al mundo que la rodea? En el momento donde la cuestión del cuerpo gana terreno en nuestras sociedades occidentales, un desvio mediante el baile y la emoción permite tener una mirada nueva sobre la biblioteca.


BULLETIN DES BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2010 / Numéro

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BULLETIN DES Dossier BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2011 / Numéro

La bibliothèque vue par ses usagers, même BULLETIN DES 1BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2011 / Numéro – Verbatims La BU vue par les étudiants Laurence Jung

première fois, c’était comment ? » BULLETIN DES « La BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2011 / Numéro Philippe Galanopoulos

Les usagers ont la parole Diane Roussignol

BULLETIN DES BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2011 / Numéro

2 – Rites de passage Voyages en BM Mouloud Akkouche

BULLETIN DES Comment BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2011 / Numéro je vais en bibliothèque : notes de recherche (1985-2010) Antoine de Baecque

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La bibliothèque du géologue : du tiré à part à l’alerte internet automatique Christian Beck

BULLETIN DES BIBLIOTHÈQUES DE FRANCE / 2011 / Numéro

3 – Maturités Variations sur le lecteur de bibliothèque William Marx

El último lector Gilles Heuré

La bibliothèque de Babel existe, je l’ai visitée Stéphanie Benson

Bibliothécaire de soi-même Jacques Bonnet

Rumination des livres et des bibliothèques Jacques Jouet

4 – Épilogue « Le problème des bibliothèques » Gilles Rettel

À propos S’asseoir, braconner, se courber : le vocabulaire des corps à la médiathèque. Sommes-nous prêts à un désordre tranquille ? Céline Leclaire


La bibliothèque vue par ses usagers, même