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« La Gazette des Jockeys Camouflés » est un tabloïd mensuel de littérature installé dans les marges de la collection « Les Jockeys Camouflés » publié par Bãzãr Édition. Parce que la poésie est inadmissible, le poème y tiendra une grande part avec des traductions inédites de poètes étrangers et des interventions d’auteurs contemporains.

TEDI LÓPEZ MILLS

DÉMOSTHÈNE AGRAFIOTIS

ÉRIC HOUSER

MONIQUE DEREGIBUS

LA GAZETTE DES JOCKEYS CAMOUFLÉS EST ÉDITÉE PAR BÃZÃR ÉDITION - WWW.BAZAREDITION.COM - RÉDACTION  : LILIANE GIRAUDON ET THOMAS DOUSTALY - CONCEPTION GRAPHIQUE  : MARC-ANTOINE SERRA - RELECTURE ET CORRECTIONS : JÉRÉMY ROBERT


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est un manuel de questions des corps disparus. il aborde roblème de la mémoire et de ». e?

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paru en 1982 aux Éditions de vre radicalement transgenre ue transformiste (y circulent me et femme, mort et vivant, candaleux, ce livre renvoie à comme à la passion érotique

no gisinger articule ces deux ative mais dans une fonction

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ANNIE ZADEK images ARNO GISINGER Nécessaire et urgent suivi de La Condition des soies ISBN : 978-2-9539327-2-0

20 euros

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06/03/13 09:48

JEAN-JACQUES VITON images LA ROCHEGAUSSEN Catwalk ISBN : 978-2-9539327-5-1

20 euros

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MORT DANS LA 2

Maintenant immobile dans la nuit, le señor Gordon était assis à la table de la salle à manger et écrivait dans son journal : aujourd’hui je me suis encore tailladé la peau avec Donna j’ai mis ma main dans la boue et j’ai rivé la pince à la racine bien dure et je l’ai tordue et je l’ai cassée et la racine a crié : c’est un mensonge, Gordon, pendant que je la tirais, tu n’es personne, vieux fou, vieil inutile, et je l’ai cognée jusqu’à la tuer, oui je suis encore quelqu’un, quand je sors le matin pour faire un tour au jardin les voisins et les petits enfants des voisins me saluent « bonjour, Gordon » et je les salue « bonjour, voisins et petits enfants des voisins » et je m’approche de la piscine qui est la piscine de tous où se trouve don Jaime, le jardinier, débroussaillant les poils de l’eau, et nous parlons comme des amis, puis il me ramène à la maison avec Donna Gordon traça la route sur la page, dessina un ovale et nota dessous « piscine » avec au-dessus un soleil énorme et sur le côté un bâton pour lui près d’un autre plus gros pour don Jaime. nous marchons sur cette ligne en faisant de petits pas sales sur l’herbe, muets parce que je n’ose pas raconter à don Jaime que je collectionne des souvenirs de piscines, numérotés, avec un nom, une photo ou un dessin, la piscine du désert, la piscine de la prairie, la piscine de la montagne, rectangulaires entre les feuilles sèches ou rondes quand la canicule s’approche en faisant des géométries dans l’air me touche par ricochet et que je pense élever un mur que j’ai vu plusieurs piscines pendant des années, mais aussi des trous sans piscines dans ma tête creusant avec le bruit un puits indistinct où s’enfonce la forme de mon visage, mais aujourd’hui je dois confesser autre chose je me suis énervé contre Donna et j’ai pleuré dans le jardin et elle m’a frotté les lèvres avec son torchon, elle sentait la graisse humide, la langue blanche, Donna me harcèle, où est l’argent, Gordon ? me dit-elle à voix basse, où l’as-tu caché ? quel argent, Donna ? elle rit et me fait du mal.

C’est lundi c’est vendredi c’est dimanche C’est la nuit, c’est l’après-midi, Écoute, Donna, comme je chante. Un doigt, c’est moi, un autre doigt, ce n’est pas moi. Un doigt, c’est toi, un autre doigt, ce n’est pas toi. Je coupe, Donna, ou je pince ? Et il lui posait la main sur la hanche, et puis sa main descendait seule jusqu’au bord de la culotte et puis se fourrait et marchait seule avec ses cinq doigts jusqu’aux poils et là s’arrêtait : laisse-moi, Gordon, lui disait Donna et la main s’enfonçait dans les poils et plantait un de ses longs doigts dans la fente, ce n’est pas moi, Donna, c’est ma main et Donna le repoussait et sortait en criant du lit. Je vais te ligoter cette main, Je vais te l’attacher au corps, pour voir si elle apprend.

Et c’est ainsi que commencèrent les nouvelles nuits de Gordon, la corde à la main droite d’abord, puis à la gauche, avec un tissu dans les poings fermés, pour ne pas te faire de mal, répétait Donna. C’est seulement un jeu, Gordon, mon animal, mon petit animal. Gordon lui souriait les mains tendues vers son front et se remit à chanter depuis le début à Donna sa chanson. 5 …

LUNDI

aujourd’hui j’ai sorti la poubelle, aujourd’hui j’ai pris deux pains avec de la confiture pour le petit-déjeuner, aujourd’hui je me suis lavé les dents, aujourd’hui je suis sorti au jardin et j’ai salué les voisins, aujourd’hui les petits enfants des voisins n’étaient pas là, aujourd’hui don Jaime n’était pas là, aujourd’hui j’ai beaucoup déjeuné, plus tard j’ai dîné.

Quand il plaça le point avec sa plume noire il sentit une présence par-dessus son épaule, il se retourna il n’y avait personne mais c’était quelqu’un. Gordon le savait, et ferma les yeux jusqu’à ce qu’il vît ce visage et lui demandât : qui es-tu ? Le visage aux dents pourries, le visage vieux, lui répondit : appelle-moi Anónimo. Et le lendemain le journal fut beaucoup mieux.

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C’est ainsi que commença la nouvelle vie du señor Gordon. Il ouvrait les yeux, Gordon, au lever du jour, Aujourd’ hui c’est hier c’est demain c’est avant-hier

Anónimo enseigna plusieurs choses à Gordon, par exemple, comment remplir avec plus de mots les vides entre « j’ai sorti la poubelle… je suis allé au jardin » (ou entre « j’ai beaucoup déjeuné… plus tard j’ai dîné »). Gordon commença à gribouiller :

TEDI LÓPEZ MILLS

Tedi López Mills est née à Mexico en 1959. Poète, essayiste et traductrice, elle a publié une dizaine de livres de poésie parmi lesquels on peut citer Cinco estaciones, Un lugar ajeno, Segunda Persona, Glosas, Muerte en la rúa Augusta ainsi qu’un essai, La Noche en blanco de Mallarmé, inédits en France. Paru en 2009 aux éditions Almadía, Muerte en la rúa Augusta est un poème narratif qui interroge de manière crue ce fil fragile qui nous maintient attaché au monde. C’est le journal d’un personnage, qui se cannibalise lui-même et narre sa propre mort alors qu’il tente de lutter contre le harcèlement de sa femme et de son meilleur ami. Le señor Gordon se dédouble, dialogue avec une voix intérieure, Anónimo. Les extraits de Mort dans la rua Augusta sont ici traduits par Sandra Raguenet.

je suis gordon l’idiot aujourd’hui j’ai mis la robe de chambre dégoûtante donna m’a crié ne sois pas un sale porc imbécile j’ai craché par terre c’est ça que tu veux ma bave femme stupide je l’ai poursuivie dans la maison en haut en bas j’ai tiré les cheveux à donna on a fini allongés par terre dans le salon je lui ai dit à l’oreille tu veux que je te la mette pas vrai puis j’ai pleuré sur le tapis donna m’a donné des coups de pieds comme à un chien elle m’a jeté de l’eau je l’ai imitée avec ses dents dehors donna a pleuré on s’est serrés dans les bras


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A RUA AUGUSTA …

je me suis rendu compte que donna corrompt mon argent puis je suis sorti dans le jardin.

19 … Demain, dit-on ou lui disent-ils, monsieur singe, enfant douceur, du gravier à la gratitude, de la pierre à la piété, y aura-t-il consolation ? Demain Anónimo me donnera ce qui m’appartient et moi je lui crierai depuis l’ herbe : croire quoi ou les paroles de qui, écorchant les paupières comme si en enlevant la peau on réparait le mal de tant de perplexité. Monsieur moi, enfant moi, ces lettres qui se rassemblent en mots ne sont pas les miennes, moi, Gordon, je connais seulement le silence d’un bureau sous une lumière indifférente, les comptes embrouillés avec un autre temps, dramatiquement, arbre aux mille feuilles, aux nombres fixes l’enfer est là, du moins aujourd’ hui. 25 … Ralph aime les corridas, toro, toro hurle-t-il debout agitant la serviette comme une cape tandis que Donna rit : oh, Ralph et Gordon se concentre sur le sang qui devrait jaillir en cet instant du cuir blessé, les cornes déjà gommées par la brume de l’essoufflement, sang pourpre, vil sang, toro, toro se dit-il à lui-même et il en a mal à une côte, il en a mal à un muscle, le sable le gratte, la sueur le salit et la bave de l’animal qu’il porte à l’intérieur parce que Ralph brandit la serviette et Donna l’adore. Je hais les corridas… Quoi ? Toi qu’est-ce que t’y connais, Gordon ? Rien, mais je les hais… Les taureaux morts pleins de poussières et de vent brûlant, les gens avec leurs chapeaux criant bravo… On dit Olé et c’est un art, Gordon, même Hemingway l’a écrit… Qui est Hemingway ? Tu vois bien ! Tu ne sais rien de rien… Et Ralph et Donna rient de plus belle ensemble. Gordon commence à s’incruster une pierre dans la tête. Il la piétine avec la pointe de sa chaussure, La pierre fait deux tours dans l’air et atterrit juste dans le trou de son œil gauche. Attention ! l’avertit Anónimo de très loin, mais il est déjà trop tard, l’œil ne voit que du noir, boue décalquant un rocher escarpé au bord des cils, pierre grise et silencieuse. Gordon ne trouve plus de mots.

Que dis-tu, Gordon ? TtttttRrrrrrrr Nouuuuuuu Quoi ? Tant de taureaux portent des tonnerres. Je ne comprends pas, Gordon… De quoi tu parles ? Des nœuds dans la gorge. Nymphes sur la corde. Tire, Ralph. Là est l’argent à la pointe la plus distante, tire, ou la nymphe se casse, se pend, tire jusqu’ à ce que tu sentes une douleur au bras, la nymphe nénuphar, nymphe rien me dépersonnant non Ralph, pas comme ça… De quoi parles-tu, Gordon ? Ce que je dis, Ralph, ce que je répète, Donna, l’argent part en fumée pas l’ habitude d’en vouloir, cette nuit je l’ai vu s’ habiller d’or et je lui ai craché à la figure son éclat : tu étais métal mat et regarde-toi maintenant : safran jaune, ananas, fleur de tigre… Que diable es-tu en train de dire ? Maintenant tais-toi, Gordon. Attends, Donna, il est en train de parler de l’argent (murmure Ralph avec un clin d’œil). Bien sûr, Gordon, tigre, Gordon, courageux, l’argent part en fumée, tu dis, où ? Allez, Gordon… Il part en fumée dans le pré, homme et oiseau, eau perdent quand la maison roule au bois tu comprends ? Oui, oui… Imagine, Gordon, le voyage… Gordon imagine, le voyage… Tu as lu le guide sur l’Espagne et le Portugal ? Pourquoi ensemble si ce sont deux pays séparés ? C’est ainsi qu’on vend les guides parfois, Gordon. Aussi, Ralph, toi avec moi tu t’assembles dans ma tête où je me raye avec un crayon, tu t’assembles, secouant les papiers au bord de moi où Anónimo efface les traces de quelque mer. L’argent est juste sur ce bord qui se dissipe quand on me peint toro, toro, avec le sang en cavale toi et Donna morts de rire, vous ne voudriez pas que je m’en aille sans vous conter l’ histoire de chaque pièce, de chaque billet ? T’en aller où, Gordon ? N’ importe où… Devinez où c’est ça. Et Gordon très lentement partit en laissant tomber sur le sol quelque chose comme un quadrupède sur le point de se casser. 33 maintenant que la cervelle n’est plus naturelle et que personne ne nous ouvre sa maison, ton jour est mon jour est ton jour si ultime à mes côtés avec le mien. De quoi parles-tu, Anónimo ? Qui es-tu ? Ce n’est rien, Gordon… J’ai dicté l’ histoire. Écoute et dis-moi si tu l’aimes :


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SENTINELLES, ÎLE DE CHYPRE, 2009-2013 On se rend sur le lieu… Des jeunes hommes et jeunes femmes travaillent consciencieusement. Je désire les filmer. Leurs gestes sont précis et précieux : accroupis sur le sol, ils grattent, entaillent, ouvrent, tamisent, fouillent, caressent la terre, à la recherche des restes de corps. Ce sera un long processus qui conduira à la reconstitution patiente du squelette d’un/e disparu/e. Plus tard le travail de reconnaissance du corps se poursuivra dans les laboratoires situés aux abords de l’aéroport désaffecté de Nicosie, sous protection de l’ONU. Et lorsque l’identité de la personne retrouvée ne fera plus aucun doute, on la restituera à sa famille qui pourra l’accueillir et lui offrir une sépulture décente… Afin que le lent travail de deuil s’amorce, toujours oui hélas oui, toujours la même histoire, et « on se repasse le plat de sang ». Ceux-là que je rencontre ce jour, en ce début de doux printemps 2011, ils travaillent coude à coude, repliés sur le sol, à rechercher pour les familles turques et grecques les restes enfouis des défunts. Une cinquantaine d’années s’est pourtant écoulée depuis. Ce faisant ils œuvrent pour la vie, ils œuvrent pour la paix simplement, pour la réunification de l’île…

MONIQUE DEREGIBUS Chacune des séries photographiques proposée par Monique Deregibus est consacrée à un territoire spécifique, tantôt proche (quartier de Valence-le-Haut, vallée du Rhône, Marseille), tantôt lointain (Nouveau-Mexique, Odessa, Sarajevo, Beyrouth, Nicosie, Las Vegas). Le détour par le livre (Tour de l’Europe, co-édition Drac Rhône-Alpes et école des beaux-arts de Valence, Hôtel Europa et I love you for ever Hiba, éditions Filigranes) semble une condition nécessaire à l’élaboration de ses différents projets. Monique

Jeunes archéologues turcs et grecs, tout juste sortis de l’université, ils participent, au sein du comité des Personnes disparues, à l’ouvrage sans doute le plus essentiel ces jours sur l’île : pour en finir avec la haine ravageante des temps passés, de la guerre, des violents conflits et des ripostes partagées… Quadrillant le sol avec rigueur, ils opèrent un lent et long travail de fourmi, corps souvent cassé en deux, genoux qui raclent, ça souffre aux articulations, répétition infinie du geste, qui coupe une racine, qui tamise, qui à l’aide d’une truelle et d’ une pelle met l’œil à l’épreuve du trésor, qui caresse doucement la poussière rouge à sa surface. Ce faisant, ils parlent, se racontent des futilités sans doute, en turc, en grec et en anglais… Les langues opèrent à elles seules le miracle fugitif. La tour de Babel semble ici vaciller sur sa base. (Monique Deregibus, Marseille 2013)

Deregibus tente dans ses récits photographiques de maintenir à vif une violence en représentation qui aurait pour équivalence intime l’acte même de la photographie. Les désordres de l’histoire se cristallisent dans les ruines qui parsèment nombre de ses photographies : elles deviennent l’ironique, mais surtout tragique support de « caprices » dont l’art fut un temps si friand. Ce genre, dont on se rappelle qu’il fut intimement lié à cette autre technique de reproduction que fut la gravure, laissait libre cours à une esthétique

de la reprise, voire du collage, qu’il s’agisse d’architectures en ruines, de paysages ou de personnages hybrides. La proximité avec les photographies de Monique Deregibus réside moins dans l’imaginaire débridé que ce genre autorisait que dans l’artificialité des constructions qu’il suppose. Monique Deregibus vit et travaille à Marseille, elle est professeur aux Beaux-Arts de Lyon. http://documentsdartistes.org/deregibus


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/ le temps fait le montage /

absolument intraduisible tellement que je ne trouve pas de chute à ce poème et que toute métaphore se retire me laissant seul au volant de la voiture rouge

poème pour Kim Kim est un prénom mixte signifiant or or est un métal (précieux) et une conjonction de coordination qui coordonne peut-être des images l’image d’une voiture rouge filant vers l’Italie ou déjà en Italie filant vers la Sicile ou déjà en Sicile filant vers une île (une toute petite île) à l’est à l’ouest ou bien au nord ou au sud (du sud) et l’image d’une grande fille blonde femme plutôt / jonge blonde vrouw / peut-être pas si grande (mais pas petite non plus) et au volant il y a un homme (— avec des lunettes ? — non sans lunettes) et qu’est-ce qu’il fait ? rien : il conduit il regarde devant il ne dit rien

Je suis né à Lyon un mercredi, le 21 novembre 1956 (source : iCal pour le jour, l’état civil pour la date). À la rubrique after work comme à l’agenda clubbing je ne trouve aucun événement particulier pour cette date. Ces mots, ces rubriques n’existaient pas alors. Après environ deux années au Vinatier (l’hôpital psychiatrique de Lyon où vivaient mes parents, mon père y faisant son internat), j’ai vécu le plus clair de l’enfance et de l’adolescence à Bourg-en-Bresse (capitale des meilleurs poulets du monde). À Lyon je suis retourné pour des études de droit après le Bac. Entre temps, j’avais déjà appris le piano (commencé à l’âge de 8 ans), connu l’inquiétude religieuse, l’inquiétude sexuelle, découvert le marteau sans maître (Boulez) et Pierrot lunaire (Schönberg), aimé Max Ernst et Balthus au musée Cantini (Marseille), écouté Così fan tutte à Aix-en-Provence, écrit un seul poème d’adolescence (Du pain et des olives, inédit), lu à travers Jouve, Ponge, Pound, Roche, etc. Et je m’étais travesti une ou deux fois (un jupon, du rouge à lèvres), devant la coiffeuse de ma mère. Mon dernier livre publié a pour titre Hello Ernest (Les Petits Matins, 2013, 264 pages, 12 euros). L’avant-propos a été écrit le jour de la saint Narcisse.

samedi soir sans Kim elle est aux Pays-Bas et moi je suis 5 seul à Paris (trop bête)

seul en buvant un Joséphine au Joséphine je pense à Kim 15 aux Pays-Bas (trop loin)

c’est une jolie scène comme un bonbon qu’on aimerait garder encore un peu dans sa bouche ce n’est presque plus l’été au participe passé c’est le mois tendre de septembre encore un peu

ÉRIC HOUSER

sans Kim

essaie d’écrire la poésie la plus mauvaise sous le soleil 10 : pas si facile (trop...)

et elle ? elle a les cheveux au vent elle pense elle regarde un peu le paysage très beau le ciel laiteux la mer d’un bleu : total

les images se superposent comme un tableau de Desgrandchamps : comme s’il manquait quelque chose ou bien quelqu’un on ne saurait dire de quoi il s’agit

Paris, 24 septembre 2013

du Calvados de la Chartreuse jaune ou bien verte ? entre les deux 20 mon coeur balance (trop pas) Kim je voudrais trop t’embrasser t’embrasser trop et te piquer 25 avec ma barbe (trop dur) ce serait la première fois que je t’embrasse au Joséphine 30 sans Joséphine (trop beau)

mais délaissant l’autostrade Kim est aussi une compagnie très aérienne avec ou sans (enfin il s’en faut cocktail maison d’une lettre) je ne tiens plus c’est à cause en place non du transport 35 non non non non sans doute (trop con) Kim n’est pas idéelle ni téléréelle n’est pas starlette Luxembourg elle ne pouponne pas sa petite merveille théoriser sur l’amour ni ne pleure sur son ancienne j’aimerais bien vie ni ne commence dans l’odeur à la pelle des feuilles à s’ennuyer à tourner en avec toi rond sage les genoux rapprochés

KIM SONG


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les genoux beaux et rapprochés les genoux comme un coquelicot blanc il me plairait de te prendre la main en te disant ma chérie cher coquelicot l’amour tyran… oiseau rebelle… caillou riant dans le soleil… comment un homme aime-t-il une femme ? par hasard c’est la contingence ma chérie au moment précis tête d’épingle où l’ancien amour le Temps lui a coupé les ailes (comme l’écrit le bel Adrian) ouvrant le geste de la retirer fillette l’épingle de ton jeu et une femme un homme ? c’est pareil un peu quoique tu sais je ne sais pas mais voisins sur ce banc près du bassin j’aime sentir nos êtres littoraux blanc sur blanc sable silencieux il s’ écoule entre les doigts — il est fait pour ça deux ouverts irrémédiablement distincts genoux connexes

nuit du premier octobre kilomètre

comme c’est écrit

après on passe aux choses sérieuses ma poupée jolie

ce n’est pas mortel comme maladie mais j’ai une boule dans la gorge petit Maillol sucre noir à la peau lisse mimosa pudica je t’aime la fermeté de ton dessin il faudrait voir les choses en plus grand en haute définition il me plaît d’apprendre élargir full screen que tes parents le champ ont 10 de moins que moi qui fais me dis-tu 10 de moins que moi on s’y perd un peu

come

je reviens vers toi Kim avec une chanson je l’écoute tout près de l’oreille et tes dents j’aimerais trop dans l’oreille les détailler me reliant par cette voix non mienne avec ma si chaude langue à ta propre oreille qui j’imagine fondrait en la porte doucement refermée l’entendant (le song) toujours la passe est un ce n’est pas moi qui dis ces mots bonheur : let’s slip away from this damn masquerade just take my hand and let me lead the way toi partie je photographie (…) so
let’s settle in and do what lovers do les mégots a wave of peacefulness that shoots right de Lucky avec through ton rouge à lèvres peut-être que je suis trop lyrique c’est que je pense à tes cheveux seule trace à tes chevilles de ton à tes escarpins noirs fleuris passage et que ce faisant une douce vague m’envahit me retourne m’assouplit

j’écris au kilomètre Cubana Café droit devant au format après doc intermède 2 ultra rapide le garçon s’est trompé au lieu d’un Havana Loco copiés collés au sabre à l’arrache rhum 3 ans Orangina rouge citron vert cher Maillol — d’un doigt depuis que je sais par ta bouche de la main a posé un basique mojito que faire son toefl à Cambridge plutôt gouleyant ma foi établissait le bilinguisme mais ici toutefois j’aimerais mêler ma langue à la tienne à cette terrasse à Londres pourquoi pas en décembre je ne lui en veux pas confirmation de ce que ma voix tu m’accompagnerais ? en pensée de toi ce n’est pas ça je ne dis pas non me dis-tu d’une promenade pedibus petite ceinture une histoire quant à la langue non assez probable mais pas encore tout à fait de fréquences elle est prise déjà sûre de désir si tu m’aimes un peu on prendra le train tout s’arrête je t’annonce Klee à la Tate tapi au bar j’attends l’éventuelle jouvencelle ça te dirait mon petit sucre ? délicieusement je ralentis le mouvement de la petite cuillère que j’attirerai par la taille (ne le prends pas mal dans la tasse pour lui susurrer je t’assure que je ne pense pas à mal) méditant nénuphar cheveux l’elevator pitch que je me dois de te dire lundi oreille on a le temps (c’est lundi que ça se joue) c’est jusqu’en mars on en reparle d’accord ? 45 secondes c’est le temps dont je dispose Havana… ? Loco Loco… ? pour le dire (pour te le dire) Havanita… ? bien bien prenez contact avec mon assistante au moment où les portes s’ouvriront de hark niveau - 1 full screen Kim ce sera le dernier song est-ce qu’on apprend jamais j’en doute ou t’embrasser enfin profond j’ai le béguin te l’écris en police plus petite (permets-moi d’en douter) sans un mot il n’y aura pas de petite ceinture enfin me désintoxiquer m’écris-tu dans la descente pas tu te vois donc comme toxique ? aujourd’hui ni ciel bleu au-dessus des voies c’est navrant ni herbes un peu décevant Maillol folles ni coquelicots de fait depuis ton mail sans appel (intermède) (je ne tenterai pas urgences et deadlines ta tête dans le guidon un pourvoi en cassation) le petit rituel que j’aimerais tant caresser baigner le filtre a cessé d’agir un verre de monbazillac glacé une chanson la construction certes (visage ovale Redon) était gracile (j’y ai cru pourtant) de Gregory Porter la construction s’est dégonglée dont tu me traduis en riant les paroles tu m’écris deux lignes me laissant seul à nouveau bien seul ce que tu craignais… mais bien me demandes-tu si je crois que ça se soigne ? : there’s no antibiotic against virus


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CRISE-AUTORITE. CRISes, CRIsES Gaphisme : Léonidas Oikonomou

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Poète et plasticien (peinture, photographie, performance, installations, intermédias). Démosthène Agrafiotis vit a Athènes. Il est l’auteur de plusieurs essais et articles scientifiques sur l’art, la science/technologie, la santé publique en tant que phénomènes socioculturels, la modernité). Il a fait plusieurs expositions de peinture, de photographie et de la poésie visuelle et

pris part à de nombreuses expositions collectives en Grèce et a l’étranger. Il a organisé et participé à plusieurs projets artistiques (publications, performances, multimédia, art postal, art alternatif, art action…). Il s’intéresse particulièrement aux conjonctions entre l’art, les nouvelles technologies et la technoscience. Il est l’éditeur et le directeur du bulletin d’art et d’amitié

Clinamen (1980-90), de la revue Clinamen (poésie, peinture, photographie), éditions Erato, 1991-94 et de nombreux livresobjets, livres d’artistes. Depuis 1996, Clinamen est centré sur la parution de livres d’artistes (vingt-quatre). Clinamen éléctronique depuis 2000. www.dagrafiotis.com


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LA GAZETTE DES JOCKEYS CAMOUFLÉS - N°12  

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