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L'Express du 15/09/2005 Francs-maçons Grand Orient, grand tourment par François Koch

La tempête continue dans la principale obédience française. Sur fond de querelle de pouvoir et d'affairisme Le nouveau grand maître du Grand Orient de France (GO) parviendra- t-il à sortir la première obédience française de sa profonde crise? Le 2 septembre, Jean-Michel Quillardet, avocat parisien de 52 ans, a pris le pouvoir avec une très courte majorité, au cours d'une assemblée générale représentant 1 100 loges et 47 000 francs-maçons. Cette tenue rituelle fut particulièrement houleuse: trois jours de diatribes et de mises en cause, toujours très nauséabondes. «Le convent de la honte», ose résumer Gérard Pappalardo, 55 ans, prédécesseur de Quillardet. L'Histoire retiendra que, l'année du centenaire de la loi de 1905 séparant les Eglises et l'Etat, les frères du GO se sont réunis sans aucun débat d'idées. Les luttes de pouvoir internes constituent-elles leur seule préoccupation? Les équipes dirigeantes valsent à un rythme effréné: le groupe mis en minorité le 1er avril dernier revient aux manettes.

Bien des frères jugent ce «mélange des genres» immoral et le font savoir dans des libelles électroniques Jean-Michel Quillardet ne cache pas en effet son amitié pour Philippe Guglielmi, 53 ans, et Bernard Brandmeyer, 60 ans. Ces deux anciens grands maîtres sont à la fois membres de la section socialiste de Romainville (Seine-SaintDenis) avec Elisabeth Guigou, et de la loge Intersection. Cet atelier parisien - fait rarissime - a été gravement critiqué pendant le convent afin d'atteindre Quillardet. Ses détracteurs, qui la surnomment méchamment «loge P 2», lui reprochent d'être un regroupement élitiste qui, grâce à un réseau d'influence, truste les postes de hauts dignitaires. A l'exception de Simon Giovannaï pendant quelques mois, depuis 1997, tous les grands maîtres du GO en sont issus et l'on y compte trois actuels et cinq anciens conseillers de l'ordre, l'exécutif de l'obédience. Plus grave, une feuille d'honoraires a circulé au convent, indiquant que trois avocats membres d'Intersection, dont Quillardet, se sont partagé 212 942 euros, entre 1998 et 2004, payés par le GO ou la Sogofim, sa filiale immobilière. «Hier, j'ai été bouleversé, ému, et je ne dirai pas l'émotion qui a été la mienne en privé, car j'ai eu le sentiment, tout à coup, que l'on mettait en cause ma probité», a réagi Jean-Michel Quillardet, pendant son discours d'installation, pour ne reconnaître qu'une «maladresse». «Que des avocats de la loge Intersection aient beaucoup travaillé pour le GO n'est en rien répréhensible», ajoute justement Guglielmi. Sauf que bien des frères jugent ce «mélange des genres» immoral. Et le font savoir dans des libelles électroniques à très large diffusion. «Cessons avec les rumeurs et les insinuations! s'est écrié Quillardet devant ses frères. S'il y a des infractions pénales, nous engagerons les poursuites judiciaires nécessaires; s'il y a lieu d'engager des procédures civiles, nous le ferons.» Pris au mot trois jours après son entrée en fonction, le nouveau grand maître a reçu un épineux dossier signé du frère Guy Worms, membre du directoire de la Sogofim. Pour ne pas être tenu pour co-responsable, ce contrôleur d'Etat a alerté le 30 août le procureur de la République de Paris de faits susceptibles d'être qualifiés d'escroquerie, d'abus de confiance et d'abus de bien social. Au cœur de cette rocambolesque affaire, un rapport de 62 pages sur l'absorption de la Sogofim par le GO, facturé 42 208 euros et surnommé «Fatéma-Tiberi», en référence au prénom de son auteur et aux célèbres écrits de l'épouse de l'ex-maire de Paris. Worms, comme Pappalardo, estime la prestation de Fatéma Ibrahim, une ex-clerc de notaire toulousaine de 39 ans, indigente, et son tarif, prohibitif. A l'opposé, l'avocat toulousain Jean-Paul Bouche, ancien premier grand maître adjoint, défend ce «rapport de qualité», qu'il présenta comme un travail d'avocat devant le conseil de l'ordre. Il invoque aussi le soutien d'Alain Bauer, ancien grand maître, démissionnaire du GO après avoir été très peu maçonniquement privé d'un droit de réponse devant le dernier convent. Sauf que Bauer considère le rapport FatémaTiberi comme surfacturé de près de moitié. Et que le GO a fait commettre un abus de bien social à la Sogofim en lui facturant la totalité des honoraires. Quillardet saura-t-il régler cette affaire, comme d'autres, en «homme libre et indépendant» qu'il prétend être? C'est que ce franc-maçon, le cœur à gauche, aura besoin de toute son énergie et d'une très forte dose de charisme afin que l'obédience sorte de deux ans de quasi-mutisme et relance son combat pour la laïcité, la liberté absolue de conscience et contre tous les intégrismes.


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