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lテ覚mbre blanche SANEH SANGSUK


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lÊombre blanche TRADUIT DU THAI PAR MARCEL BARANG

© EDITIONS DU SEUIL pour l’édition française © SANEH SANGSUK pour l’édition originale Titre original : Ngao Si Kao, 1994

SANEH SANGSUK | L’OMBRE BLANCHE


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chant funèbre ‘Live? Our servants will do that for us—‘ Edmund Wilson, Axelʹs Castle

Il est une voix qui résonne dans mon crâne, résonne venue du lointain horizon jusque sous ma voûte crânienne, déferlant par-dessus les champs craquelés jonchés de fragments de ruines à lʹavant-plan de ma boîte crânienne. Cette voix est frêle rauque lancinante. Cette voix dit Tu dois le faire. Cette voix dit Lʹaube est encore loin, cʹest pourquoi tu dois le faire. Cette voix parfois sʹestompe, mais parfois elle est claire et devient de plus en plus nette au fil de la nuit. Car la nuit je ne dors pas. Car la nuit mon esprit est agité et confus. Car cʹest pendant la nuit que je suis le plus éveillé. Aussi ai-je décidé dʹavouer. Je nʹai pas le choix. Peut-être que tu ne comprends pas, mais si tu étais moi tu comprendrais. Il est indispensable que je le fasse. Cette voix parle sans arrêt, refuse de sʹeffacer. Le temps passe et passe encore et toujours toujours passe. Je ne sais que faire du temps. Le temps nous est mesuré. Je ne sais combien de temps il me reste encore à vivre en ce monde. Je suis faible. Jʹai déjà décidé de passer aux aveux. La nuit est tombée. Il fait déjà sombre. L’OMBRE BLANCHE | SANEH SANGSUK


4 La nuit est déjà là. Il fait sombre il fait froid il fait calme. Lʹobscurité et le silence sont tombés très vite, mais le froid est toujours là, plus ou moins vif, mais à présent très vif, et plus la nuit avance plus il va faire froid. Il est plus de huit heures déjà. Il nʹy a pas lʹélectricité et jʹai dû allumer la lampe. Ce nʹest pas comme à Bangkok. Ici, on est dans un village du Nord, isolé, à lʹécart de tout. La maison où je me trouve est une maison déserte proche du site de crémation et très loin des autres maisons du village. Cʹest une maison qui me convient tout à fait — cʹest du moins ainsi que je le ressens, je ne sais pourquoi. Une maison désolée toute en ruine, moi qui ai une vie désolée toute en ruine. Jʹai déjà décidé de passer aux aveux. Jʹai fini par coucher avec Kwan — Kwan, ta grande amie. Il y a seulement quatre heures de cela jʹai couché avec elle et puis je lʹai raccompagnée à pied jusquʹau village car cʹest là quʹelle avait laissé sa camionnette et je suis revenu ici et jʹai dormi et je viens juste de me réveiller. Jʹai dû dormir un peu plus de trois heures mais voici que je suis de nouveau éveillé, confronté à une nuit qui nʹen finit pas, une nuit sans sommeil, une nuit de peur et de tourment, une nuit pareille à toutes les nuits. Mais, malgré tout, la nuit est ce qui convient le mieux à quelquʹun comme moi — cʹest du moins ainsi que je le ressens, je ne sais pourquoi. Trois mois déjà que je nʹai rien fait de valable. Dans la journée je dors ; la nuit je suis couché les yeux grands ouverts dans lʹobscurité ou dans la chiche lumière de la lampe comme à présent SANEH SANGSUK | L’OMBRE BLANCHE


5 et, de jour comme de nuit, je ne fais rien de valable. Quel jour est-on aujourdʹhui ? Je sais seulement quʹon est fin février — le 26 ou le 27 février. La bise souffle fort et lʹair est glacé comme il est naturel la nuit en fin de saison froide. Et ceci est ma veillée mortuaire. Jʹai déjà décidé, Kangsadâne. Je te parle en tant que mort. Jʹai organisé mes propres funérailles tranquillement et simplement sans cérémonial. Je suis mort tranquillement et simplement sans cérémonial. Quelques rares personnes sont venues assister à mes funérailles. Tu es du nombre. Lʹatmosphère de mes obsèques est solitaire. Il nʹy a pas de rites religieux. Je nʹaurais pas dû coucher avec Kwan, je sais, mais jʹen avais envie. Je savais que si je couchais avec elle je serais triste égaré anxieux honteux — honteux parce que je ne suis pas un homme qui vaille quʹelle couche avec, honteux parce que je lui ai menti, honteux car à la vérité je ne lʹaime pas mais jʹai fait comme si et me suis bien comporté pour quʹelle accepte de coucher avec moi. Mais elle finira par apprendre la vérité et elle défaillira, elle sera désolée et déçue et un jour ou lʹautre une nuit ou lʹautre ou à un moment ou à un autre quand elle se rappellera cette histoire elle sera triste égarée anxieuse honteuse. Jʹai dormi longtemps malgré tout et je viens juste de me réveiller. Jʹaimerais que chacun de mes réveils soit comme lʹéveil du nouveau-né qui découvre le monde. Jʹaimerais que chaque réveil soit pour moi comme une nouvelle naissance, nʹayant rien fait auparavant que de dormir dans le L’OMBRE BLANCHE | SANEH SANGSUK


6 ventre de ma mère, lové dans la matrice de lʹignorance. Je ne voudrais pas me réveiller pour me retrouver confronté à toutes sortes de souvenirs qui rôdent dans lʹobscurité alentour comme une meute de loups lʹœil luisant babines retroussées grondant de malice délibérée. Je tʹaime. Bienvenue à mes obsèques. Et, tu vois, là, cʹest moi, mon cadavre plein dʹentrain feint, bavard dʹun entrain de commande. Je tʹaime. Cela fait bien longtemps que je pense toutes les nuits Cette nuit est ma dernière nuit. Mais alors même que ça fait bien longtemps que je pense ainsi, voilà quʹil a fallu que je couche avec Kwan. Et il se trouve que Kwan est quelquʹun de bien, une femme comme il faut, pas une aventurière du sexe. Je ne voudrais pas nuire aux gens bien. Si je nuis aux gens bien, je nʹen aurai que plus de mal à dormir. Elle est souvent venue me voir ici, mais elle mʹa dit que demain elle ne viendra pas. Elle mʹa dit quʹelle allait me laisser seul, me laisser à mes travaux dʹécriture. Tu te rends compte ? Elle ne se doute de rien. Elle espère encore que je vais écrire. Toi-même tu espères sans doute que je me livre à mes travaux dʹécriture. Laisse-moi te dire tout de suite que cʹest trop me demander. Tu mʹen veux sans doute de chercher les ennuis. Jʹai couché avec Kwan alors même que la mort dʹIttî est encore toute récente. Tu veux sans doute avoir des détails sur le suicide dʹIttî Pouwadone ? Mais ne parlons pas de cela — du moins pas maintenant ; peut-être en parlerons-nous par la suite ou peut-être que je garderai le secret et lʹemporterai avec SANEH SANGSUK | L’OMBRE BLANCHE


7 moi dans les flammes. Je nʹai pas violé Kwan, okay ? Je ne lʹai pas violée, nʹai recouru à aucun subterfuge. Cʹest elle qui sʹest offerte ; elle devait se sentir seule, jʹimagine. Moi je rentrais juste de Bangkok et jʹavais plein de choses à lui raconter, jʹavais plein de bouquins intéressants à lui prêter et plein de cassettes intéressantes à lui faire écouter. Aussi elle et moi on est devenus intimes très vite. À vrai dire, si tu lui avais dit que jʹétais ton amant, elle nʹaurait sans doute pas osé sʹapprocher de moi : elle sait se tenir à distance. Mais voilà que tu nʹas pas voulu le lui dire toi-même. Au contraire, tu lui as dit que toi et moi on nʹétait que des copains, quʹil nʹy avait rien de sérieux entre nous et, en plus, tu lui as expliqué que tu te faisais du souci pour moi parce que jʹavais reçu de rudes chocs psychologiques. Tu lui as demandé de prendre bien soin de moi. Cʹest bien ça, nʹest-ce pas ? Et quʹest-ce qui sʹest passé ? Par tempérament déjà, je suis quelquʹun de romantique. Alors — alors elle est devenue mienne, emballez cʹest pesé. Ça ne la gêne pas que je sois un plumitif sans le sou. Son salaire comme interprète à lʹUSAID est plus que confortable, au point quʹelle ne sait que faire de son argent. Ici, la ville est toute petite, il nʹy a ni cinémas ni théâtres ni pubs ni galeries marchandes comme à Bangkok. Cette maison déserte au milieu dʹun verger, elle lʹa achetée de ses propres deniers et lʹa laissée comme ça — à vrai dire seul le terrain lʹintéressait, mais cette maison hantée sʹy trouvait et elle ne sʹétait pas L’OMBRE BLANCHE | SANEH SANGSUK


8 encore décidée à la démolir. La cicatrice sur mon visage ne la dérange pas, elle. Mais toi, si : chaque fois que tu la vois, tu retiens ton souffle. Mais pas Kwan. Elle lʹa même embrassée. Elle mʹa même demandé comment jʹavais fait pour attraper une aussi vilaine blessure. Je lui ai dit quʹon nʹallait pas en parler — du moins pas maintenant ou alors peut-être que jʹen garderai le secret et lʹemporterai avec moi dans les flammes. Je ne lui ai pas dit que par le passé toi et moi étions amants, que nous avons fait lʹamour des milliers de fois. Je nʹai rien révélé de tout cela. Jʹai gardé le secret. Il nʹy a que toi et moi qui sachions que nous avons fait lʹamour des milliers de fois. Kwan mʹa demandé si jʹoserais me marier avec elle... vivre ensemble... sʹentraider dans le travail... Elle a une façon de sʹexprimer directe et innocente, mais avec une trace de fantasme aussi - le fantasme dʹune femme qui aime. Quand elle mʹa demandé ça, nous étions étendus nus sous la même couverture. Je nʹai pas osé dire non. Dire non aurait brisé le charme. Quitter cette maison déserte et aller vivre avec elle dans sa résidence... Elle allait rudement vite en besogne. Cʹest vraiment bien peu me connaître. Elle était à mille lieux de se douter que demain je la fuirai si ça me chante. Ne fais pas cette tête, mon amour. Reprends-toi, voyons. Ce sont mes obsèques, après tout, et tu es mon invitée dʹhonneur. Mais elle me connaît vraiment peu ; je pourrais presque dire quʹelle ne me connaît pas du tout. Elle pensait seulement que jʹétais quelquʹun de bizarre, doté dʹune santé SANEH SANGSUK | L’OMBRE BLANCHE


9 mentale hors du commun. Quelle conne ! Les femmes sont un sexe capital et complètement con. Lʹamour ne rend pas seulement aveugle : il couvre le visage de boutons. Faire lʹamour est un bon somnifère, mais lʹamour une fois fait engendre lassitude et tristesse. Cʹest magnifique, mais cʹest triste aussi. Ma mère as fait son apparition dans mes rêves voici plusieurs jours. Ma mère est morte il y a longtemps. Ça fait longtemps que je nʹavais pas rêvé dʹelle et, dans le rêve, elle me disait quʹelle serait désolée si je couchais avec Kwan bien quʹelle ne lʹait jamais connue. Ma mère ne me lʹa pas dit avec des mots. Elle sʹest exprimée par le silence : ma mère vient du cœur du silence. Elle sʹest contentée de me regarder dʹun regard hostile triste et haineux. Dans le rêve, ma mère tenait à la main une guirlande de jasmin blanc en provenance de lʹautre monde et elle me la tendait pour que je me la passe autour du cou, mais jʹai plongé mes yeux dans la profondeur de son regard et secoué la tête en signe de refus absolu, car je savais que recevoir la guirlande et me la passer autour du cou signifierait accepter de me donner la mort. Ma mère furieuse sʹen est allée silencieuse comme elle était venue. Ce rêve-là a hanté mon esprit un long moment et mʹa empêché de me rendormir. Jʹaimerais me rendormir rapidement et dormir jusquʹà lʹaube. Peut-être que cette nuit je vais me remettre aux somnifères. La nuit ici est effrayante. Pour moi, toutes les nuits sont déjà assez effrayantes où que ce soit, mais les nuits dans cette L’OMBRE BLANCHE | SANEH SANGSUK


10 maison déserte sont encore plus effrayantes. Un somnifère puissant est peut-être la meilleure échappatoire. Je déteste somnifères barbituriques analgésiques antiseptiques et tutti quanti. Je ne voudrais pas quʹils viennent sʹinsinuer dans ma vie. Mais la dernière fois que je suis allé en ville, jʹai raconté des bobards à un pharmacien pour quʹil me fournisse tous les somnifères dont jʹavais besoin. Drogues interdites... Sʹil mʹarrivait de mourir, surtout ne te mets pas en frais : brûle mon corps sans tralala, brûle ce cadavre que nulle parentèle jamais réclamer ne viendra. Voilà que je te cause encore des ennuis. Je sais que je te dégoûte tʹimportune te choque te fais pitié. Sʹil mʹarrive de te parler, ce ne sera jamais quʹen pensée. Il y a bien des choses que je voudrais te raconter voudrais tʹavouer voudrais tʹexpliquer — je ne peux plus mʹen aller désormais — et il y a encore bien dʹautres choses que je ne veux pas raconter ne veux pas avouer ne veux pas expliquer. Je ne peux plus partir désormais. La mort se meut tout autour de moi. Les particules de lʹangoisse flottent tout autour de moi. La vie émet une faible lueur comme la lampe dégueu dans ma boîte crânienne. Je tʹaime. Je sais que je tʹaime. Je sais que, dans lʹobscurité et le silence, la mort me fixe du regard — parfois la mort se déplace parfois la mort se tient coite parfois la mort se tapit parfois la mort hurle dans la solitude comme le Sphinx hurle à la mort dans le désert parfois la mort vole comme une nuée de papillons — mais la mort toujours me fixe sans jamais détourner le SANEH SANGSUK | L’OMBRE BLANCHE


11 regard. La vieille maison déserte seule au milieu dʹun verger depuis longtemps laissé à lʹabandon, cela fait plus de trois mois que jʹy vis seul, me fais la tambouille, lave mon linge, lis, écoute de la musique pure et écris, essaie de reprendre mes esprits, mʹefforce de bloquer le chemin à la manif qui vient exciter lʹanimal en moi — et voilà que jʹai couché avec Kwan, ton amie. Je ne sais pas depuis combien dʹannées vous vous connaissez. Je sais seulement que vous travaillez toutes les deux à lʹUSAID. Sauf que toi tu as fait ton trou au bureau central de Bangkok, alors que Kwan a été envoyée sur le terrain ici pour un petit projet dʹirrigation. Elle sert dʹinterprète à un vieil ingénieur américain, habite gratis dans lʹenceinte du projet une petite maison blanche à part qui sʹoffre pour tout spectacle un réservoir dʹeau. Tu tʹes figurée que, plus ça allait, plus je dégénérais, comme un chien de race à la rue rendu fou par lʹerrance. Aussi tu as contacté Kwan pour quʹelle me trouve une maison que je puisse louer et tu mʹas fourré dans le train qui mʹa conduit ici. Au terminus, Kwan mʹattendait. Elle est venue droit sur moi et mʹa salué comme si elle me connaissait depuis toujours. Tu lui avais sans doute expliqué en détail dans ta lettre que le mec à lʹair paumé triste instable et crasseux cʹétait moi avec ma balafre sur le visage facile à repérer. Elle mʹa accompagné à la maison de location, mais quand jʹai appris quʹelle avait une maison déserte au milieu dʹun verger tout aussi désert à une dizaine de kilomètres de la ville, jʹai pensé faire des L’OMBRE BLANCHE | SANEH SANGSUK


12 économies et lui ai demandé humblement quʹelle me permette, si elle nʹy voyait pas dʹinconvénient et si ça ne la dérangeait pas, de loger dans cette maison-là, et cʹest ainsi que je suis venu ici comme je le souhaitais. Le résultat, cʹest quʹà part lʹéconomie réalisée, jʹy ai trouvé lʹeffroi. Je ne tʹai jamais envoyé de lettre. Je me suis contenté de tʹécrire à maintes reprises dans ma tête. Peut-être que tu crois que je suis dans la maison de location en ville. Moi-même je nʹavais jamais imaginé que je viendrais habiter cette maison hantée. Mais si je suis venu loger ici, cʹest à cause de lʹhumeur romantique qui mʹa saisi tout à trac. Cette foutue baraque est effrayante et je ne peux pas y travailler, moi qui suis un piètre rimailleur, moi si franc avec moi-même, moi lʹexpert ès vagins tous calibres. Comment ? Mais cʹest elle qui mʹa laissé mʹy intéresser ! Lentement, par la bande, elle mʹa laissé mʹy intéresser. Alors, pardi, je mʹy suis intéressé. Cʹest que je ne suis pas de bois, moi. Pourquoi donc ? Dans la mesure où elle mʹa laissé mʹy intéresser, comme ça, tu voudrais que je lui tourne le dos et me tire au galop ? Ne sois pas en colère. Moi-même jʹai fait semblant de prendre ça comme ça, alors que jʹavais honte et que je me sentais en faute. Ittî vient juste de mourir. Ô femmes ! Femmes ! Femmes ! Femmes déjà mortes et femmes encore en vie ! Il mʹest même arrivé à plusieurs reprises dʹappeler Kwan Ittî. Je ne peux plus partir, Kangsadâne. Tout ce qui est arrivé, cʹest trop ! Je nʹarrête pas de faire tout ce qui est interdit. Coucher avec SANEH SANGSUK | L’OMBRE BLANCHE


13 Kwan est la dernière infraction en date. Et je ne peux plus partir à présent. Moi qui me rêvais spartiate obstiné et stoïcien sans égal, moi qui me rêvais capable de braver une pluie de météorites, me voici désormais las et léthargique. Jʹai pris dix ans dʹun coup. Je ne peux plus partir. Il est temps que je mette fin à cet état de dégénérescence continue. Mes cheveux sont une masse hirsute comme la mousse au fond dʹun réservoir dʹeau croupie. Ma barbe et ma moustache sont une masse hirsute comme la mousse au fond dʹun réservoir dʹeau croupie. Les rides de la mélancolie et de lʹanxiété sont des sillons profonds et nets au travers de mon front et au coin de mes yeux. La cicatrice qui sʹétire de mon œil gauche via ma pommette jusquʹà la mâchoire se voit de plus en plus nettement. Tu aurais du mal à me reconnaître. Den luimême a eu du mal à me reconnaître. La dernière fois que je lʹai rencontré, il a dit quʹil ne me reconnaissait pas. Quel fichu tête-à-tête que cette rencontre entre lui et moi — la rencontre dʹun poète manqué et dʹun guerrier estropié ! On ne sʹétait pas revus depuis des années, mais il nʹavait sans doute jamais pensé que je me serais laissé aller à ce point. Est-ce que tu te souviens encore de lui ? Tu ne lʹas jamais rencontré, mais je tʹai parlé de lui quelquefois. Quand je lʹai quitté, jʹétais un tout jeune homme, et peut-être espérait-il me trouver en meilleure condition — en tout cas, pas cette loque humaine. Mais lui-même est dans un état encore plus délabré. Den Tchâtiyâwane... Il est entré dans ma vie comme un rêve L’OMBRE BLANCHE | SANEH SANGSUK


14 et moi, tout au fond de mon subconscient, je voudrais quʹil sorte de ma vie comme un rêve également. Ça fait des années que jʹessaie de le chasser de mes pensées. Je me dis que jʹai bien des choses à superviser à surveiller à organiser. Je ne cesse de le chasser froidement mais il ne cesse de mʹattendre. Je suis son espoir ! Il ne sait pas que je ne vaux pas quʹon mʹattende. Je nʹai rien qui justifie lʹespoir de quiconque — un vaurien vil vicieux abominable, un salopard sans qualité qui ne mérite que des épithètes négatifs. Jʹai honte. Je ne veux pas le rencontrer. Je ne sais où me fourrer. Lui-même, qui a des tas de choses à me raconter, à me révéler, implore, menace, pour que je fasse ce quʹil veut. Ce quʹil veut, cʹest que je retourne à Preknâmdeng — Preknâmdeng, village maudit ! Preknâmdeng où je suis né. Il en parle comme si cʹétait la dernière volonté dʹun mourant. À le voir, je me sens comme contraint de rembourser une dette alors que je nʹai pas un rond. Et jʹai réellement une dette envers lui. Pas une dette dʹargent, mais une dette de reconnaissance. Énorme, qui plus est. Jʹai toujours évité de me souvenir de Preknâmdeng, et pourtant, Preknâmdeng, jʹen suis revenu pas plus tard quʹil y a huit jours, et cʹétait exactement comme je lʹavais toujours pensé : revenir à Preknâmdeng nʹa fait quʹaggraver les choses. Il ne se rendait pas compte quʹil me poussait dans le tourbillon de la folie. Il ne se rendait pas compte que retourner à Preknâmdeng mʹobligeait à me bourrer dʹanalgésiques dʹantibiotiques de somnifères et de SANEH SANGSUK | L’OMBRE BLANCHE


15 barbituriques plus que jamais. Même à présent, je nʹose ne serait-ce quʹimaginer comment il a bien pu passer ses jours et ses nuits depuis quʹil a perdu sa jambe. Je nʹose ne serait-ce quʹimaginer comment il a bravé la tornade de sentiments qui sʹest abattue sur lui à lʹimproviste. Moi-même jʹai bien des choses à lui demander, quand je suis assez libre pour ça, quand jʹai le moral à ça. Lʹexpérience de la guerre... Il mʹarrive parfois dʹêtre dʹhumeur à vouloir en savoir plus sur ces choses : le sang, la mort et le courage imbécile, la fierté et lʹhonneur débiles, le héros condamné à la chaise roulante, le héros qui doit réapprendre à marcher avec une jambe artificielle et des béquilles made in Thailand, la guerre quʹil a vécue et dont il est sorti... Sa vie est aux antipodes de la tienne et de la mienne. Il était mon tuteur dans le passé. Il est comme mon grand frère. Il a défriché la voie du futur pour moi. Cʹest un type bien, mais cʹest un bon dieu de militaire. Dans le champ de ses pensées, le champ de bataille domine toute autre scène, avec sang mort mines fosses piégées et sépultures sous linceul tricolore, avec ses amitiés masculines ses beuveries en quartier libre ses lieux de divertissement et leurs préposées aux services sexuels et ses rixes à tout casser. Aux antipodes de ta façon de vivre et de la mienne. Viêt-nam, Laos, la frontière du Sud... les scènes de méga-destruction lorsque Long Cheng a sauté, lorsquʹil a fallu évacuer la Plaine des Jarres... les bordels de Vientiane... les scènes de combats dans le champ de ses souvenirs... Il y a des L’OMBRE BLANCHE | SANEH SANGSUK


16 démons qui rôdent, les démons des hommes de guerre, Alexandre, César et Napoléon, Patton et MacArthur et Rommel. Ô soldats ! Soldats ! Soldats ! Moutons ! Moutons ! Moutons ! Ces choses-là sont aussi loin de moi que les étoiles au fin bout du ciel. Et à présent il est invalide. Il doit réapprendre à marcher avec une jambe artificielle et des béquilles made in Thailand. Du coup, je me sens comme un serpent lʹéchine écrabouillée par une bastonnade inopinée. Mieux vaut mourir que de vivre perdant. Il ferait mieux de mourir pour de bon. Il devrait mourir pour de bon. La femme quʹil aime lʹa abandonné. Il en est sans doute réduit à se masturber. Cʹest un personnage important dans ma vie. Il mʹest arrivé de penser quʹil devrait écrire. Il est militaire, mais il aime lire. On ne peut pas dire quʹil ait du goût en matière de littérature, mais il lit. Il lit pas mal. Mais il nʹest pas sûr que même ceux qui lisent beaucoup ou qui ont du goût pour la littérature écrivent bien. Toi aussi tu es un personnage important dans ma vie. Si je dis cela, cʹest parce que tu aimes lire des romans et que tu lis trop, ce qui te fait croire que tu es très futée, alors quʹen fait tu nʹes que quelquʹun vieux jeu et susceptible. Tu es quelquʹun de bien et de stupide. À présent, à présent que je suis allongé lové sur moi-même comme un vieux fœtus dans la maison déserte, toi qui te trouves dans ton luxueux appartement à Bangkok, la capitale mondiale de la libido, la Sodome des temps modernes, peut-être es-tu en train de tranquillement lire un roman. Cʹest là une façon SANEH SANGSUK | L’OMBRE BLANCHE


17 hautement civilisée de se reposer. Ou peut-être es-tu en train de lire des poèmes tout en te jurant secrètement quʹUn de ces jours moi aussi jʹen écrirai. Mais je tʹen prie ! Bienvenue à la dernière en date des poètes femelles de ce pays. Tu devrais écrire, tu sais. Moi jʹaimerais que tu écrives. Penser est le propre des dieux, écrire ou rêver dʹécrire est le propre des buffles crétins. Jʹai cessé dʹécrire. Je ne pense ni ne rêve plus faire œuvre écrite. Je me suis demandé des milliers de fois ce qui fait quʹon écrit bien et finalement jʹai la réponse : le sang et la folie et la vilenie et la mort — le sang épais et la folie jamais insipide et la vilenie la plus noire comme un tigre noir au cœur de la nuit, comme une nuée de corbeaux solitaires dans lʹabysse de lʹenfer, et la mort qui vous hante comme un démon que nul shaman ne saurait exorciser. Ce que je devrais faire, cʹest tuer quelquʹun ou me donner la mort. Selon la grammaire du réel, je devrais tuer quelquʹun ou me donner la mort. Mais ne parlons pas de Den Tchâtiyâwane, du moins pas maintenant. De sa jambe gauche il ne reste quʹun moignon. Sa jambe ne repoussera pas... Sa jambe à lui... Ce nʹest pas la jambe de nʹimporte qui ce nʹest pas ta jambe ce nʹest pas ma jambe : sa jambe à lui, qui ne repoussera pas. Et il attend que je revienne le voir. Et, au nom de la gratitude, je devrais retourner le voir. Au nom de la gratitude qui réclame en silence depuis toujours, je devrais vraiment retourner le voir. Et face à cette gratitude à la con, je nʹai que mes mains vides et mon L’OMBRE BLANCHE | SANEH SANGSUK


18 visage tordu de grimaces. Mes mains font un geste comme pour écarter la fumée qui mʹentre dans les yeux et je me contente de gémir des ouais ouais bon ben marmonnés. Les mots me manquent pour exprimer ma douleur. Mes gémissements ne retentissent que dans ma poitrine. Ce sont les gémissements de Prométhée observant un vol dʹaigles à travers le ciel. Je ne sais pas pourquoi je le ressens ainsi, pourtant je sens que cʹest lʹexpression qui convient. Je suis Prométhée. Je suis Prométhée à jamais enchaîné. Cʹest pourquoi nous ne parlerons pas des affaires de Den Tchâtiyâwane, du moins pas maintenant. Moi qui suis comme une araignée folle égarée dans les lambeaux de sa propre toile, comme la chrysalide dʹun démon occupé à tisser son propre suaire. Nous ne parlerons pas des affaires de Den, du moins pas maintenant, car sa jambe ne repoussera pas. Une jambe nʹest ni ongle ni poil de barbe ni cheveu. Ce nʹest pas ta jambe et ce nʹest pas ma jambe. Ici il fait sombre il fait froid il fait calme. Le filet dʹeau du torrent en contrebas a un babil léger et régulier, parfois couvert par les crissements dʹélytres des insectes et le crépitement râpeux des feuillages fouaillés par la bise. Une vache meugle quelque part dans le village au loin, et il y a un bruit bizarre qui sʹinterpose aussi. Ça ressemble au bruit de respiration de quelquʹun. De quelquʹun ou de quelque chose. Tu lʹentends ? La nuit est effrayante. Jʹai dit à Kwan que je nʹen menais pas large mais que cʹétait somme toute supportable. Je ne SANEH SANGSUK | L’OMBRE BLANCHE


19 voulais pas quʹelle rie de moi dans mon dos. Elle mʹa dit que je pouvais toujours aller habiter la maison de location quʹelle avait choisie pour moi au début ou aussi bien emménager dans sa maison du projet dʹirrigation. Je ne sais pas. Malgré tout, jʹaime vivre seul. Mais dis voir un peu. Si cʹétait toi, est-ce que tu oserais vivre ici seule ? Kwan mʹa dit quʹelle ne serait pas surprise si tout à coup je prenais mes cliques et mes claques parce que je serais tombé sur quelque chose de vraiment bizarre. Plusieurs villageois mʹont dit la même chose. Avant moi, un sorcier khmer demeurait ici. Le jour où je suis arrivé, Kwan sʹest contentée de me déposer dans le village, sans doute parce quʹelle ne me connaissait pas assez et aussi parce que, mʹa-t-elle dit, du travail lʹattendait au bureau. Cʹétait en fin dʹaprès-midi. Elle nʹétait pas très satisfaite : elle aurait bien voulu recevoir un étranger comme moi dans les formes. Elle a dit quʹil nʹy avait pas lʹélectricité. Elle a essayé de me dissuader en faisant valoir toutes sortes de raisons, mais je me suis contenté de lʹécouter sans rien dire. Le village ici nʹa quʹune trentaine de maisons, bâties à lʹécart les unes des autres. Le village lui-même est à environ trois kilomètres de la grandroute. Le chemin de latérite qui y conduit est rudement cahoteux. Il y a des troupeaux de vaches des murs de bambou tressé des cages à poules et des gens frustes comme dans les autres villages de nos campagnes. Dès le premier coup dʹœil le village mʹa plu, peut-être parce que jʹen avais marre de Bangkok, et jʹai eu plaisir à me L’OMBRE BLANCHE | SANEH SANGSUK


20 retrouver dans un milieu campagnard et agreste comme ça. Kwan a de lʹentregent. Tout le monde dans le village la connaît. Mais quand elle est repartie au volant de sa petite camionnette brimbalante et pétaradante, jʹai commencé à sentir à quel point jʹétais étranger aux lieux. Moi un mec cracra aux long cheveux cracra sac à dos cracra sur lʹépaule, quʹest-ce que je venais faire dans ce village ? Les villageois se sont montrés cordiaux, mais tous les chiens du village se sont mis à aboyer a capella. Dans la petite épicerie du village, quatre ou cinq quidams assis discutaient. Quand ils ont su que je venais loger ici, lʹun dʹeux mʹa dit avec lʹaccent du Nord de faire emplette dʹencens et de cierges avant de partir pour les offrir à lʹesprit du lieu en arrivant. Je me suis contenté de leur sourire. Ils ont souri à leur tour. À la sortie du village se trouve lʹabattoir, construit au plus simple : une toiture coiffant une aire cimentée, sans mur dʹaucun côté. Sʹen dégage une puissante odeur de sang. Cʹest là que travaille Monsieur Kôkât. Monsieur Kôkât est un homme ordinaire, mais son métier nʹest pas banal. Au-delà, la sente de terre et de sable se faufile entre touffes dʹherbe et bosquets et jʹai bientôt aperçu la maison dressée sinistre et grise parmi les arbres. Pas loin derrière la maison se trouve le site crématoire. Personne ne mʹa prévenu que cʹétait le site crématoire, je mʹen suis rendu compte par la suite. Cette maison est très vieille. Elle doit avoir pas loin de cent ans. Elle se trouve dans un verger de deux hectares et demi. Le précédent propriéSANEH SANGSUK | L’OMBRE BLANCHE


21 taire de la maison et du terrain nʹest autre que le chef du village. Kwan doit souvent se déplacer dans les environs et, comme elle sʹest bien entendue avec lui, il lui a vendu le terrain. Il lʹa vendu parce quʹil avait besoin dʹune certaine somme dʹargent. Il a beaucoup de propriétés. Garder celle-ci ne lui rapportait rien. Et parfois des gens comme le détenteur des sciences occultes dʹorigine khmère venaient lui demander la permission de sʹy installer gratis pro Méphisto. Et cʹest ici, mon amour, que jʹhabite, cʹest ici que mon âme est en convalescence. La maison mʹattend comme un animal sauvage attend sa proie. Jʹai lʹimpression que, même si je reste ici jusquʹà la fin de mes jours, je ne mʹy ferai jamais. Les motifs gravés dans les boiseries des fenêtres et des panneaux dʹaération sont bizarres ; ils rappellent le style Thaï Yaï. Le plancher élastique qui cède et tremble et grince au moindre pas ou même parfois sous les rafales du vent est en bois de teck. Les piliers aussi sont en teck. Sur un côté un mur a disparu, mais un pan de bambou tressé est venu le remplacer, grossièrement tenu en place par du fil de fer barbelé tout rouillé. Un précaire escalier en forme de N grimpe de guingois jusquʹà une absence de porte. La poussière recouvre tout. Des odeurs de moisi sʹexhalent et flottent partout — odeurs de toutes sortes de vieilleries, odeur des tuiles du toit blanches et dilapidées, rouille des chaînes de fer, vieilles tables bancales aux tiroirs pleins de poussière et de détritus, vieilles chaises boiteuses, feuilles mortes et bouts dʹécorL’OMBRE BLANCHE | SANEH SANGSUK


22 ce, antiques couvertures en loques, matelas à rayures dʹoù le kapok dégorge comme le pus dʹune plaie, odeur des toiles dʹaraignée qui pendouillent un peu partout, odeurs de crottes de chien, de pipi de chien... Jʹai beau nettoyer, ces odeurs demeurent tenaces. Pas moyen de les faire disparaître. Une fenêtre aussi large que mon bras est long est orientée vers le nord. Lʹautre, qui donne à lʹouest, permet de voir le crématoire et le pavillon mortuaire. La maison a deux étages. Au premier se trouvent la cuisine et la salle dʹeau ; au second, une seule pièce. Les deux fenêtres sont condamnées. La porte nʹa pas de battant. À part ça, la pièce a été laissée vide et nue. Cette pièce a quelque chose de secret même en plein jour, comme si elle était le cœur même de présages funestes, comme si cet endroit avait servi à commettre un meurtre. Je ne suis entré dans cette pièce que deux ou trois fois alors même quʹau début je pensais en faire ma chambre à coucher. Tout autour de la maison il nʹy a que des arbres de toutes tailles. Branches hardies et brindilles téméraires et même des cimes décolorées sʹinsinuent par les lézardes des murs. Sous le toit sʹaccroche un enchevêtrement dense de plantes grimpantes dont jʹignore le nom, certaines mortes, dʹautres encore vivaces. Un teck énorme a poussé contre le flanc est de la maison et quand, assis à ma table de travail, je regarde vers lʹextérieur, je vois son tronc et sa fourche immenses. On dirait un arbre du matin du monde. Le bas du tronc est ceint dʹune étoffe safran fané effilochée. Non loin se SANEH SANGSUK | L’OMBRE BLANCHE


23 dresse un petit autel des esprits bourré de figurines dʹhommes et dʹanimaux domestiques en argile et de restes de bâtonnets dʹencens et de cierges. Des pétales de fleurs sèches jonchent le tout comme autant de rêves brisés. Une partie de la frondaison de ce teck domine la maison comme pour la protéger des outrages des hommes. Mais en même temps elle contraint la maison à se tasser sur elle-même avec une force difficile à concevoir. Je sais depuis la première fois que jʹai pénétré dans le verger quʹà vrai dire cette maison déserte nʹest dépourvue que de présence humaine, car une meute de chiens errants lʹoccupent et se sont appropriés les deux étages. Ils y font leurs besoins, y mangent, dorment et sʹy accouplent en toute liberté. Jʹai rencontré certains dʹentre eux dès que jʹai pénétré dans le verger. Ils se sont mis à gronder, à retrousser leurs babines et à gratter le sol — pas vraiment accueillants, les bougres. Toutes les nuits ils sʹassemblent sous la maison, sur lʹescalier, sur la plateforme extérieure, et de conserve aboient et hurlent à la mort comme sʹils voulaient me mordre et me faire fuir. Mais les nuits où Monsieur Kôkât œuvre à ses basses besognes, ils sʹen vont sʹameuter au bord du cercle de lumière de la lampe-tempête, leurs regards fixés sur les trois ou quatre hommes qui dépècent les vaches et les équarrissent, avec lʹespoir de se mettre quelque chute de viande sous les crocs. Ils jappaient à mes basques tandis que je faisais le tour de ma nouvelle résidence. Jʹai trouvé quatre ou cinq bouteilles de tordL’OMBRE BLANCHE | SANEH SANGSUK


24 boyaux local au pied de lʹescalier, ainsi que douze livres de prière aux couvertures maculées et déchirées et trois amulettes aux cent huit ingrédients dans ce qui fut jadis un autel. Sur un côté de mur, griffonné au charbon de bois, un poème dit en substance : Ô le passé nous aime Nous tient nous chérit Trop vite nous fane Et bientôt nous occit. Je ne sais qui en est lʹauteur. Mais telle est ma demeure. Tel est lʹendroit où je me trouve en convalescence. Tel est lʹendroit où jʹai décidé dʹorganiser mes propres funérailles. Lʹatmosphère est saturée dʹeffroi et lʹeffroi en question ne cesse de croître jusquʹà exercer une pression énorme. La nuit je ne dors pas, tourmenté et agité seul dans lʹobscurité dans le calme dans le froid et parmi les bruits divers et effrayants. Nuit après nuit jʹattends lʹaube avec impatience et à certains moments de cette longue attente il mʹarrive de flipper. Dans la journée, il nʹy a rien à craindre. Ceci nʹest quʹune maison déserte ordinaire. Le cortège funèbre des villageois quʹil mʹa été donné de voir une fois nʹétait quʹun cortège funèbre ordinaire. Les gens dans le cortège étaient des gens ordinaires. Le novice ou le bonze je ne sais qui dédiait le mérite du défunt était un novice ou un bonze ordinaire. Le crématoire, lui, nʹétait pas ordinaire, fait de deux épaisses rangées de briques surmontées dʹune grille en fer assez large pour recevoir le cercueil. Une pile de bois à brûler a été placée sous le cercueil et allumée. Mais la fumée de la crémation était une fumée ordinaire. Lʹexpression désolée sur les visages des partiSANEH SANGSUK | L’OMBRE BLANCHE


25 cipants aux obsèques était une expression désolée ordinaire. Le teck dont les branches se frottent en craquetant contre le toit ici est aussi un teck ordinaire. Dans le courant de la journée ici il y a une atmosphère retirée et recueillie tout à fait plaisante. Quand tu regardes vers lʹextérieur tu ne vois que le vert des arbres. Papillons et libellules folâtrent et butinent les fleurs des gourdes et des héliotropes. À lʹextrémité nord du verger coule un torrent aux eaux de cristal. Je mʹy lave et y nage tous les jours. Le lit en est profond et le courant vif. Sur les deux rives je ne vois que le vert des taillis et des plantes grimpantes, loin de toute civilisation. Cela me donne lʹimpression dʹêtre le premier ou le dernier homme au monde. Je nage à contre-courant jusquʹà la limite de mes forces ou bien flotte et repose ma tête contre un rocher ou une racine, détournant le visage du soleil blond doux qui filtre moucheté à travers les feuillages. Il mʹest arrivé de rester ainsi allongé au point de quasiment mʹendormir, heureux et en sécurité, comme si je nʹavais jamais connu le moindre des cauchemars de la vie. Dans le verger il y a des touffes dʹherbe drues. Monsieur Kôkât vient y attacher ses vaches et les laisse paître. Il parcourt la campagne pour acheter le bétail quʹil abat au fil des jours. Les bêtes qui ne sont pas encore en état dʹêtre tuées, il doit les engraisser. Monsieur Kôkât est un homme taciturne, mais certains jours il parle avec moi. Certains jours je vais parler avec les vaches, parler avec elles avant quʹelles ne deviennent des carcasses. Je leur L’OMBRE BLANCHE | SANEH SANGSUK


26 coupe des branches hautes de palétuvier pour quʹelles les ruminent, leur caresse la tête, prends de leurs nouvelles à voix basse. Il y a de tout, des jeunes des vieilles des veaux et des génisses des bœufs dans la force de lʹâge des vaches si vieilles quʹon dirait quʹelles savent le sort qui les attend. Ce sont des vaches tristes. Leur tristesse se manifeste surtout dans leurs yeux. Elles sont étrangères les unes aux autres et chacune sʹefforce de faire la connaissance des autres mais que le vent change de direction et leur apporte lʹodeur de sang de lʹabattoir et elles sont prises de panique. Leurs longes se tendent à se rompre. Certaines beuglent même, désespérées et solitaires. Les jeunes veaux ne se rendent compte de rien. Ils continuent de brouter à grand bruit, de batifoler. Ils aiment taquiner les adultes. Ils les défient de leurs cornes pour sʹamuser. Si la vache réagit, le veau ne peut lui résister et doit se dégager. Certaines, bonnes pâtes, font semblant de perdre. Le jeune veau alors se rengorge et remet ça avec un bœuf, mais tandis quʹil le bute de ses cornes, le voici qui se dégage, fait le tour du bœuf par derrière et plonge sa tête dans la fourche des pattes arrière. Il oublie sans doute quʹil était en train de jouer avec sa mère. Quand il est fatigué ou quʹil a faim, sa mère a du lait à lui donner. Il comprend que le bœuf quʹil vient de défier de ses cornes a des pis. Ces veaux sont lʹinnocence même. Ils ne comprennent rien à rien. Quand ils voient les vaches prises de panique à lʹodeur du sang, ils sont perplexes, roulent leurs gros yeux en SANEH SANGSUK | L’OMBRE BLANCHE


27 tous sens et sont tout enfrissonnés. Dans la journée, je parle souvent à ces vaches, leur caresse la tête, leur caresse lʹentrecuisse, là où Monsieur Kôkât abattra de toutes ses forces sa masse qui pèse je ne sais combien de kilos. Mais je nʹen veux pas à Monsieur Kôkât. La mort est son métier, et les nuits où il abat du bétail sont des nuits que je passe sans avoir peur. En regardant vers lʹabattoir, je vois la lueur de la lampe-tempête, je vois Monsieur Kôkât et ses deux ou trois assistants qui sʹagitent dans ce cocon de lumière. Leurs voix parfois me parviennent affaiblies. Je ne me sens plus seul. Dans le silence et lʹobscurité, jʹentends le bruit mat de la masse qui sʹabat sur le crâne de la vache, parfois trois ou quatre fois quand il sʹagit dʹune belle bête qui refuse de mourir simplement. Jʹentends les sabots de la bête heurter le sol en ciment, parfois de façon répétée, prolongée. Il doit sʹagir dʹune forte bête qui refuse de mourir simplement, bien quʹelle se soit déjà effondrée sous les coups. Les nuits dʹabattage, je nʹai pas peur. Je ne me sens plus seul. Il tue la bête vers les trois heures du matin et lʹéquarrissage prend fin à lʹaube. Jʹattends quʹil soit trois heures du matin pour que je puisse ne plus me sentir seul. Les nuits dʹabattage, les chiens ne hurlent pas. Ils attendent quʹil soit lʹheure de faire cercle autour du rond de lumière de la lampe-tempête. Je nʹen veux pas à Monsieur Kôkât. Un matin, il mʹa même apporté une marmite de veau bouilli. Ça sentait fade et écœurant. Mais ce nʹétait peut-être que mon imagination. Une fois MonL’OMBRE BLANCHE | SANEH SANGSUK


28 sieur Kôkât parti, jʹai jeté les bouts de viande aux chiens. Je ne rêve jamais dʹIttî Pouwadone. Je ne peux la chasser de mes pensées, mais quand je dors je ne rêve jamais dʹelle. Et je ne rêve jamais de Nât. Je ne peux le chasser de mes pensées, mais quand je dors je ne rêve jamais de lui. Est-ce que tu te souviens encore de Nât Itsarâ, tu sais, cet ami à moi qui faisait des dessins à la commande dans la rue ? Et je ne rêve jamais de toi. Je ne peux te chasser de mes pensées, mais quand je dors je ne rêve jamais de toi. Pour moi, tu es une fleur blanche solitaire un cygne blanc solitaire une étoile blanche solitaire dans la nuit. Nâtayâ aussi était une étoile blanche solitaire dans la nuit, mais elle a explosé sʹest projetée en cendres hors du ciel a lentement douloureusement explosé et sʹest douloureusement lentement en une volée de cendres dissoute. Nâtayâ blanche étoile solitaire était une vierge blanche solitaire une déesse blanche solitaire mais elle a explosé et sʹest projetée en cendres hors du ciel. Tu ne connais pas Nâtayâ Pissoutworrakoune. Je ne tʹai jamais parlé de Nâtayâ. Et tu ne connais pas Dârét. Je ne tʹai jamais parlé de Dârét. Dârét est une déesse en plastique, une femme en plastique. Dârét Wèodjane… On dirait quʹelle a été synthétisée dans un labo quelque part. Depuis que je suis ici, je ne tʹai pas écrit une seule lettre. À vrai dire, je tʹai écrit, mais je nʹai rien terminé et nʹai rien envoyé. En revanche, tu mʹécris régulièrement, tu mʹenvoies des livres, tu mʹenvoies des cassettes, que tu adresses à Kwan et Kwan me les apporte. Tes lettres SANEH SANGSUK | L’OMBRE BLANCHE


29 et cadeaux font que Kwan doit venir me voir souvent. Elle doit garer sa camionnette dans le village et couper à travers fourrés et arbres pour venir jusquʹà moi, fouettant dʹune branche les touffes dʹherbe tout le long du chemin — elle a tellement peur des serpents. Elle conduit bien, cʹest impressionnant. Elle conduit vite et à lʹarraché. À moto, même chose — vite et à lʹarraché. Elle porte des jeans, une chemise à manches retroussées et des bottines. Mais ces derniers temps elle mʹapporte des fleurs — jʹentends, depuis quʹon est devenus proches. Mais on ne parle jamais dʹamour. Je suis trop braqué pour parler dʹamour et elle est trop embarrassée pour parler dʹamour, car elle a des façons plutôt garçonnes. Mais elle mʹa invité à vivre avec elle. Je nʹai rien dit. Je nʹaccepte ni ne refuse rien aux femmes dʹhumeur languide évanescente. Je la connais très peu. Elle me connaît très peu. Elle écoute et semble me comprendre quand je dis lentement prudemment que je ne suis venu ici que pour écrire des poèmes. Elle écoute et semble ne pas me comprendre quand je dis lentement prudemment quʹécrire des poèmes est un métier douloureux et quʹautant que je sache même le Bouddha, dans son cycle de réincarnations, ne sʹest jamais retrouvé poète. Il sʹest réincarné sous la forme dʹun éléphant dʹun oiseau dʹun tigre dʹune vache dʹun singe et même dʹun putain de varan, mais jamais dʹun poète. Kwan nʹest ni fleur blanche ni cycle blanc ni étoile blanche. Je ne sais toujours pas ce quʹelle est. Peut-être que cʹest seulement L’OMBRE BLANCHE | SANEH SANGSUK


30 lorsque je me serai séparé dʹelle que je saurai ce quʹelle est. Il mʹest arrivé de lui dire franchement que jʹai maintes fois décidé de mʹenfoncer dans la solitude et monologué longtemps avec le ciel les arbres les vaches les oiseaux. Elle a écouté et elle a dit quʹelle comprenait, tout en nʹen ayant pas lʹair. Elle ne sait pas que dans mon sac à dos il y a un couteau ensorcelé. Elle ne sait pas que tout mon être est surgi de la douleur. Elle nʹa pas la moindre idée que je suis un sauvage romantique. Elle me perçoit seulement comme un homme étrange. Elle ne sait pas que je fais mienne lʹidée de Nietzsche que tout écrit de valeur sʹécrit avec du sang. Je ne comprends pas les femmes et je nʹessaie pas de les comprendre. Je ne pense pas que Shakespeare comprenait les femmes quand il disait Ah ! femme, ton nom est inconstance ! Est-ce que jʹai essayé de te comprendre ? Est-ce que jʹai essayé de comprendre Ittî ? Je ne sais pas. Mais cette nuit je vais essayer, pourquoi pas ? Cʹest bon. Jʹai décidé : je vais essayer. Cʹest nécessaire. Si tu étais moi, tu saurais que cʹest nécessaire. Cette nuit le vent nʹest pas très fort. Le froid est devenu de plus en plus vif, si bien que ça fait plusieurs jours que je dois me réfugier auprès du feu une fois que je me suis baigné. Le crépuscule tombe brusquement et je ne peux plus rester longtemps dans lʹeau désormais. Quand je remonte à la maison, la première chose que je fais cʹest dʹallumer la lampe à carbure, le seul instrument ici qui donne de la lumière. Ses parois en verre sont noires de suie que je suis trop SANEH SANGSUK | L’OMBRE BLANCHE


31 paresseux pour essuyer. Sur lʹantique écritoire placée contre la fenêtre côté est se trouve la pile de mes poèmes manuscrits. Ce sont de vieux manuscrits tout moisis nés dʹune imagination salace. Je nʹai jamais travaillé suffisamment dur. Ça fait bien longtemps que je nʹai pas eu une idée neuve. La lueur de la lampe nʹest jamais assez forte. Elle ne donne quʹune faible clarté vacillante et souvent fait mine de sʹéteindre. Je ne peux pas écrire du tout quand le vent souffle fort. Jʹécris toujours bien quand le ciel est clair. Est-ce que tu vois là-bas ? Vers lʹouest au dessus des cimes lʹétoile du berger brille dʹun éclat pur et vers lʹest la lune se dégage de la barre sombre de la montagne. Cela fait des années que je dors dans la journée et consacre mes nuits au travail ou quʹà tout le moins je mʹendors toujours très tard, vers les trois heures quatre heures du matin. Parfois je mʹendors à lʹaube alors que les autres se réveillent, mais parfois je sors me promener. Les nuits sans rien faire sont un tourment pour moi. Ces temps-ci le froid mʹengourdit les mains. Dehors, la gaze blanche du brouillard sʹépaissit. Plus lʹheure avance et plus la rosée tombe drue et même le vent ne souffle plus, si bien que le froid devient mordant. Ici les gens dorment tôt. Sous la clarté de la lune, les maisons du village sont des ombres floues telles des bêtes antédiluviennes ramassées sur elles-mêmes endormies dans le brouillard frileux. Dʹune maison ou dʹune autre, tu aperçois la lueur tremblotante dʹune chandelle bientôt mouchée. Un chien soudain pousse un L’OMBRE BLANCHE | SANEH SANGSUK


32 long hurlement qui déchire le silence comme sʹil voyait des démons. Les lampes se sont éteintes dans le village. Jʹai tout à coup la chair de poule car le chien qui hurle est sur la plate-forme même. Tous les chiens ici considèrent que cette maison leur appartient. Toutes les nuits ils aboient et hurlent après moi et essaient de me mordre. Je ne réussirai jamais à mʹen faire des amis. Est-ce que tu vois mon ombre, Kangsadâne ? Une partie étirée sur le plancher, lʹautre projetée au plafond. Me voici à présent confronté à la nuit, confronté à moi-même, à tout ce qui arrive dans la vie. À lʹinstant même où je me suis réveillé jʹai pensé que jʹétais déjà mort. Mais en réalité pas encore. Il mʹarrive souvent de penser que je suis mort et cela fait longtemps que je pense ainsi. Des milliers des dizaines de milliers de fois. Je souhaite mourir, mais ce nʹest pas vraiment un souhait sincère. Est-ce que jʹexiste seulement ? Est-ce que je ne suis pas ma propre invention, de la même façon quʹun romancier invente ses personnages tirés de sa propre imagination ? Il est possible que je ne sois quʹune invention, un personnage monté de toutes pièces, et que je ne fasse que consigner mes impressions et mes pensées. Et quʹen est-il de mes impressions et de mes pensées ? À quel point sont-elles vraies ? Je ne sais pas. Parfois jʹoublie jusquʹà mon nom. On pourrait croire que je fais semblant, mais ce nʹest pas le cas. Cʹest plutôt affaire de dérive mentale. Je me réveille dans un climat de faiblesse et non encore libéré des effets nocifs de la somnolence. Peut-être que je dors SANEH SANGSUK | L’OMBRE BLANCHE


33 et ne fais que parler dans mon sommeil. En ce moment je ne suis peut-être éveillé que dans mon rêve et dans mon sommeil parle avec moi-même avec toi avec quiconque. Sommeil sommeil sommeil... Réveil réveil réveil... Mes propos deviennent des bruits las et dolents, précaires et obliques comme les traces de pas dʹun homme errant dans le désert sur le point de sʹeffondrer mort, bruits mêlés à des gémissements soupirs sanglots rugissements rires pour produire un monologue de fou le plus souvent sans signification juste une suite dʹexclamations marmonnées ah bon ouais ben bon sur tous les tons ah bon ouais ben bon dans lʹimagination. Mes propos deviennent des lettres en lambeaux déliquescentes faibles ténues obliques vacillantes qui flottent sur la page de lʹoisiveté qui sont proches et claires qui sont lointaines effacées plutôt irrégulières et qui finissent par disparaître. Je suis en train de penser en train de rêver en train de parler dans mon sommeil peut-être en train de mourir ou peut-être déjà mort ou peut-être rien de tout cela. Je suis en train de penser en train de rêver en train de parler dans mon sommeil peut-être en train de mourir ou peut-être déjà mort ou peut-être rien de tout cela. Je ne sais pas. Je me sens seulement très faible, physiquement et mentalement. Si je ne suis pas mort, je me donnerai la mort. Je préfèrerais mourir de ma belle mort plutôt que de ma main. Je ne veux même pas me demander si se donner la mort est un péché. Je ne m’inquiète plus de savoir si c’est lâcheté ou courage. Si L’OMBRE BLANCHE | SANEH SANGSUK


34 je ne me suis pas encore donné la mort c’est simplement que peu me chaut. Peu m’importe ne serait-ce que de chercher à savoir si cette réponse est sincère. Peu m’importe au point que je n’ai pas envie ne serait-ce que de lever le petit doigt pour prendre une cigarette étirer mes jambes pour soulager douleur et fatigue musculaires ou changer de posture ou même battre des paupières ou passer ma langue sur mes lèvres desséchées. Mais quoi qu’il en soit je suis toujours capable de sentir et de penser. Quand je dis que je me sens très faible physiquement et mentalement, je ne cherche pas à me faire plaindre. Tu me connais assez pour savoir que je ne suis pas du genre à cajoler. Je ne suis pas en train de quémander ta sympathie. Crois-tu donc que je suis en train de te cajoler ? Tête de linotte ! Crois-tu donc que je suis en train de quémander ta sympathie ? Tête de linotte ! J’ai dit que je me sentais très faible physiquement et mentalement parce que c’est la vérité. Il m’est arrivé de tourner de l’œil au comble de la douleur. Cette fois-là, j’avais reçu un coup de couteau et mon assaillant s’était enfui en courant. Je me suis effondré en me débattant. Une douleur immense m’a frappé de plein fouet et a irradié comme un feu d’artifice un jour de fête, a explosé et hop ! rideau. Presque comme la mort... J’ai perdu connaissance mais hop ! j’ai repris connaissance comme dans les films à l’envers. J’ai repris connaissance à l’hôpital. Mes nerfs olfactifs fonctionnaient toujours normalement car j’ai perçu une odeur de médicaments SANEH SANGSUK | L’OMBRE BLANCHE


35 ou peut-être devrais-je dire une odeur d’hôpital, une odeur tout à fait singulière que j’ai perçue aussitôt que j’ai repris connaissance, ce qui m’a fait penser par la suite que ce moment-là n’était pas le moment où j’avais été le plus proche de la mort. À ce moment-là mes nerfs optiques fonctionnaient normalement. Je voyais le plafond de la salle d’hôpital, blanc, voyais les murs de la salle, blancs, voyais l’infirmière de garde, de blanc vêtue. Elle était assise en train de lire un livre. Le livre n’était pas blanc. Mais je ne savais pas encore qui elle était et je ne savais pas que je me trouvais dans un hôpital, ne le savais toujours pas même quand j’ai vu la poche de sang suspendue d’un côté de mon lit. J’avais dû perdre beaucoup de sang et on me le remplaçait. Mais ce n’est que quand j’ai perçu l’odeur de médicaments que je me suis dit Tiens, tu es à l’hôpital. Quelqu’un a dû t’y conduire. Et je me suis rendormi sans plus me faire de souci car j’ai pensé que mes jours n’étaient plus en danger. À l’époque j’étais bien plus jeune et bien plus robuste que maintenant. J’étais en fin de première année de fac. J’ai manqué les cours pendant plusieurs jours. Quand je les ai repris, j’étais pâle comme un linge. Je devais encore marcher à pas comptés et me contenter de nourritures légères. Mais à présent j’ai quasiment oublié ce coup de couteau, même si j’ai toujours la cicatrice de la blessure, laquelle a été cousue avec soin. Je m’étais dit que c’était une expérience que je n’oublierais jamais et qu’elle resterait pour toujours gravée dans ma mémoire… J’ai L’OMBRE BLANCHE | SANEH SANGSUK


36 pris un coup de couteau à cause d’une fille — une jeune femme à qui j’avais accordé trop d’importance, alors qu’à vrai dire elle n’était qu’une fille extravagante et trop ambitieuse en quête d’excitation et de distractions idiotes au jour le jour. Après ce coup de couteau, elle a disparu de ma vie. Quand j’étais adolescent, j’avais un ami et nous étions très liés. Lui et moi avons mangé à la même assiette, dormi sous la même moustiquaire et fumé de l’herbe ensemble, mais finalement je ne l’ai plus jamais revu. Aucun de ceux qui le connaissaient ne l’a plus jamais revu. Le bruit a couru que la police lui avait fait la peau. C’était un gars formidable. Il avait des traits très efféminés qui faisaient rêver les filles. Un pretty boy certes, mais un gars formidable. Il a disparu sans laisser de trace. De même que le capitaine du Téwi Samout Nº 9 a disparu de ma vie. Ne doutant de rien à cet âge, je suis allé à l’embarcadère de pêche de Phuket et me suis fait embaucher comme membre de l’équipage de ce bateau. À l’époque, je venais de terminer le premier cycle et pensais ne plus jamais poursuivre mes études. Mais voilà que j’ai quitté le Téwi Samout Nº 9 sans faire mes adieux au capitaine. J’ai quitté le bateau en douce quand je me suis rendu compte que la saison chaude s’achevait et que les cours allaient reprendre. Comportement typique de tête brûlée. Je me souviens que le capitaine était un homme taciturne mais dans sa réserve je savais qu’il m’aimait. L’intérêt qu’il me portait était l’intérêt que porte un étranger adulte à un étranger adolescent. Il SANEH SANGSUK | L’OMBRE BLANCHE


37 m’avait un jour tiré d’un de ces tripots à marie-jeanne qui pullulent dans le quartier du port. Il était parti à ma recherche, avait fini par me trouver et m’avait de la tête fait signe de sortir. Il n’avait pas prononcé un mot. J’ai secoué la tête mollement comme quelqu’un qui émerge d’un rêve, la fumée du hasch me sortant par le nez et la bouche, et je suis sorti et l’ai suivi d’une démarche incertaine, triste pour moi-même plutôt que pris de remords. Sur l’embarcadère il n’y avait que lui et moi. La brise marine soufflait fort. Le ciel était constellé d’étoiles. Je ne disais rien mais me sentais vexé. Il est resté debout à me regarder tristement dégueuler dans la mer. Je me souviens que je me suis arrêté de marcher parce que ça tanguait, et j’ai dégueulé. Plié en deux j’ai dégueulé les biscuits sucrés qui vont avec le haschich et dont je m’étais empiffré, vomi les rêves soûls les rires soûls les palabres soûls du cercle des fumeurs. Il ne s’est pas approché pour m’aider ou me consoler mais est resté debout droit comme un poteau. Petit mais râblé, il était vêtu d’une chemise de prix et d’un pantalon de pêcheur bon marché. Le prix de sa chemise aurait sans doute couvert l’achat de dix pantalons. Et il allait pieds nus comme tous les pêcheurs. En mer il ressemblait à un animal marin. Ce n’est qu’à terre qu’il ressemblait à un être humain. C’est lui qui m’a appris l’usage des différents accessoires de pêche et comment en prendre soin. Mais voici qu’à présent je n’arrive pas à me souvenir de son nom. À vrai dire, ça fait longtemps que L’OMBRE BLANCHE | SANEH SANGSUK


38 je l’ai oublié, dès la première semaine ou le premier mois après que j’aie eu tourné le dos à la mer, et je sais pertinemment que je ne me le rappellerai jamais. Luimême a sans doute oublié mon nom. Il m’appelait Sacré Cabochard. Je suis de ceux qui ont disparu de sa vie comme il est de ceux qui ont disparu de ma vie. Même chose pour la fille qui m’a valu le coup de couteau. Elle est partie à la dérive. Elle et moi vivions ensemble. Nous avons couché ensemble tant et plus, mais pour finir on est parti chacun de son côté. C’était une jolie fille. J’aime les jolies filles jolies femmes. Plus elles sont belles plus elles sont secrètes et je n’ai de cesse que je ne perce leur secret à jour. Mais depuis que j’ai reçu un coup de couteau, parfois quand je regarde une femme je me mets à trembler de crainte irraisonnée. Mais ce n’est que dans certains cas, tu sais. Je redoute plutôt le couteau aiguisé et luisant de cette nuit-là. Non ! Pas ça ! ai-je hurlé dans ma poitrine et hurlé vraiment, de stupeur et de frénétique indécision, pris de pitié et d’inquiétude pour le détenteur du couteau qui me voulait du mal. On aurait dû s’entendre sans recourir à la violence. Mon hurlement ressemblait au hurlement d’un médium de podium qui entre en transe. J’aurais dû fuir en courant, mais pas du tout. J’étais stupéfait, désolé pour lui et pour moi. On n’aurait jamais dû en arriver là. J’avais une cigarette à la main à ce moment-là. Elle a dû m’échapper quand j’ai reçu le coup de couteau. Puis j’ai perdu connaissance. Juste avant de perdre connaissance, j’ai vu SANEH SANGSUK | L’OMBRE BLANCHE


39 tout trouble double triple. La nuit tombait à ce momentlà. Quand je suis revenu à moi, il faisait noir. Je n’avais aucune idée de l’heure qu’il était. Je savais seulement que ma blessure me faisait mal. Je savais seulement que ma vision était restaurée. Je l’ai su peu à peu et de façon confuse puis graduellement et plus assurée, mais la tête me tournait. Les yeux fermés je me suis senti mieux. Comme maintenant. Je ne veux plus rouvrir les yeux. J’ai mal et me sens fourbu. Mais je n’ai pas le tournis. Regarde : la lune a encore grimpé, disque rouge vif presque semblable au soleil à l’aube. Ce n’est pourtant pas la pleine lune, plutôt le deuxième ou le troisième jour de la lune décroissante. Cela doit être très chouette de mourir au clair de lune. Pour moi la mort n’est pas une affaire, mais il se trouve que je suis encore capable de choisir. Ça n’aide en rien que cette nuit la lune est belle. Je n’y suis pour rien. Le clair de lune entre par les fenêtres. Le clair de lune est formidable. Je devrais t’écrire une lettre. Je t’ai écrit plusieurs lettres que je n’ai pas terminées. Il y a bien d’autres lettres que je dois écrire, vingt, trente lettres peut-être, mais je ne les ai pas écrites. Parfois si, mais je ne les ai pas postées. Autant dire que je n’ai écrit à personne. Je ne suis pas prêt à contacter qui que ce soit. Comme le pacte avec la mort au bas duquel j’ai déjà apposé ma signature. Je suis à bout de forces. J’en ai trop marre. Voici des mois et des mois que je n’ai rien fait du tout et les dettes commencent à s’accumuler et à m’ensevelir comme si la Terre L’OMBRE BLANCHE | SANEH SANGSUK


40 m’aspirait pour peu à peu m’enfoncer dans la lave de l’enfer. Je sais comment me protéger en présence du mal, mais me protéger revient aussi à me provoquer. Ça fait trois bons mois que je m’abstenais de me faire plaisir en faisant quelque chose de mal. Aussi cet après-midi me suis-je adonné au mal une fois de plus, las à rendre l’âme. Kwan, chignon d’âme. Son nom est beau à en rêver la nuit. J’ai couché avec elle à cause de son nom. Il semble que la mort d’Ittî est la principale cause de ma faiblesse physique et mentale. Depuis qu’elle est morte, j’ai pensé que je n’avais plus la force de coucher avec une femme, mais je ne sais pas où j’ai trouvé le surcroît d’énergie que j’ai dépensé dans notre accouplement sauvage et torride. C’en est fini des blocages et des atermoiements. Elle m’apportait tes lettres. On s’est trouvé seuls ici dans la maison déserte dans le cocon du brouillard dans la fournaise insane du soleil. Je prends souvent des somnifères et des barbituriques et la mort hante mes pensées. Je me suis totalement mépris quand j’ai cru que la mort se trouvait à ma portée. Estimation totalement erronée de ma part. Je n’aurais pas dû coucher avec elle, non que j’aie peur de mourir, mais parce que je savais que ce n’était pas une chose à faire. Mais d’un autre côté, je voudrais mourir en train de faire l’amour. Mourir d’une crise cardiaque. Mourir de plaisir. Mais je ne suis pas mort, juste exténué triste éperdu et anxieux. J’ai voulu coucher avec elle parce que je savais que c’était interdit et que j’avais envie de SANEH SANGSUK | L’OMBRE BLANCHE


41 transgresser l’interdit. Je suis d’humeur provocante. Je voudrais braver les interdits encore et encore, à en maculer le ciel la lune et les étoiles. Commettre une noirceur à en endeuiller l’univers. Braver les interdits encore et encore. Peut-être qu’elle m’aime. Nous nous sommes rencontrés maintes fois et maintes fois parlés. Elle se méprend si elle croit que je suis un homme doux. De fait, je suis doux avec les femmes et d’autant plus doux avec celles avec lesquelles je veux coucher. Je sais leur tenir des propos exquis quand je veux. Je sais leur tenir des propos amusants quand je veux. Je suis capable de faire accroire que je possède à fond l’art de la conversation quand je veux. Je peux me faire passer pour un bon soupirant quand je veux. Nous sommes sortis nous promener dans les champs puis nous sommes revenus ici dans la maison déserte et tranquille. Il faisait froid que c’est peu de le dire. Elle s’est allongée sur mon lit parce que c’est le seul endroit qui soit à peu près propre. Ses paumes transpiraient d’émotion. Nous étions très loin du reste du monde. Nous étions véritablement en tête-à-tête. Elle a pris un livre et s’est mise à lire. Quant à moi, je fumais en silence à ma table de travail. Le soleil rasant du crépuscule passait à travers les lézardes des murs, blond pâle, diffus. Il m’est arrivé de me trouver dans la même pièce avec une femme sans que rien de sexuel ne s’en suive. Plusieurs femmes. Plusieurs fois. Allongée comme ça, tourmenté, mais parfois résigné : les nuits sans sexe une fois passées sont si belles. Seulement L’OMBRE BLANCHE | SANEH SANGSUK


42 copain-copine ou frère et sœur. Kwan devait avoir plus ou moins envie de coucher avec moi, mais c’était sans doute une humeur passagère. En toute justice, je n’aurais pas dû profiter de l’occasion. C’est vraiment ce que je pense, tu sais. Mais au dehors l’obscurité prenait corps en silence, le soleil disparaissait derrière la montagne. Dans la maison il n’y avait que la pâle clarté du crépuscule. Je l’ai regardée. Elle dormait ou à tout le moins avait les yeux fermés, le livre posé sur la poitrine, son corps étendu tout du long. Pourquoi ne se couchait-elle pas sur le côté ou avec une jambe repliée, vu qu’elle était encore jeune et belle ? Ne se rendait-elle pas compte que je n’étais pas dans mon état normal ? Les particules de folie furieuse dans mon cœur pouvaient fusionner en tornade à tout instant. Elle ne s’était donc pas doutée que ces trois derniers mois elle s’était promenée avec un fou ? qu’elle cultivait l’intimité d’un fou ? et qu’en ce moment elle était allongée sur le lit d’un fou dans une maison déserte où elle et lui se trouvaient seuls ? Au cours des trois mois écoulés ne s’était-elle jamais aperçue des signes de dérive et d’absence dans mes yeux ? Ne se posait-elle pas des questions sur mon attitude, sur mes propos ? Ou est-ce que je me tenais vraiment si bien en sa présence ? Sa poitrine est trop forte pour être vraiment belle. Elle sentait un mélange de sueur et de parfum. Son cœur battait fort. Je suis resté assis longtemps à écouter les battements de son cœur — si longtemps que j’en ai presque oublié quoi que ce soit SANEH SANGSUK | L’OMBRE BLANCHE


43 d’autre. Je lui ai même dit que son cœur battait trop fort, comme si c’était un fait qui invitait au soupçon. Et puis la partie s’est jouée. Ce fut du désir à l’état pur, une fois de plus dépourvu d’amour. Je pensais que j’étais sexuellement impuissant mais elle s’est chargée de me prouver le contraire. Je n’arrête pas de me dire que je souffre de ceci ou de cela. Comment déjà appelle-t-on ça en termes cliniques ? Je n’arrive pas à m’en souvenir. Je l’ai eu su mais pour l’instant je ne m’en souviens pas, peut-être même que je ne m’en souviendrai jamais. Tu sais, quand on a un petit quelque chose qui ne va pas et qu’on s’en fait une montagne ? Mais elle et moi on n’aurait pas dû coucher ensemble. Elle a pleuré. Moimême me suis senti en faute. C’est ton amie. Ittî vient à peine de mourir. Mon sentiment de culpabilité provient peut-être de ces deux faits-là. Tu as toujours essayé de me supporter depuis qu’on se connaît. Tu m’as toujours cherché des excuses. Tu es allée aux obsèques d’Ittî. Je n’y suis pas allé. Ses obsèques au Wat Tâttong. Des obsèques sur mesure. Tu y es allée quand tu aurais bien pu ne pas y aller. Je n’y suis pas allé alors que j’aurais dû y aller. J’était fin soûl du matin au soir depuis qu’elle était morte. J’avais téléphoné aux parents d’Ittî pour leur dire de venir chercher son corps et faire le nécessaire. J’ai fui. J’étais soûl. Je ne pouvais rien faire d’utile. Elle s’était donné la mort. Bière et somnifères. Du sang plein la bouche de la bave plein la bouche les doigts recroquevillés les bras et les jambes roides le corps tétanisé. Ses L’OMBRE BLANCHE | SANEH SANGSUK


44 parents le savent bien : je n’ai rien fait de mal. Ses obsèques furent lugubres. Qu’est-ce que tu aurais voulu que je fasse ? Des obsèques sur mesure et lugubres, il y en a des milliers chaque année dans Bangkok, d’un monastère l’autre. Les gens n’y font pas vraiment attention. À Bangkok, les gens ne s’intéressent qu’aux embouteillages, inquiets de ne pouvoir se déplacer aisément. Après la mort d’Ittî, j’ai décroché. Décroché longtemps. Sans but. À la dérive. C’est alors que tu m’as attrapé et fourré dans le train qui m’a conduit ici, que tu as demandé à Kwan de me trouver une maison à louer. Et en plus tu m’écris souvent, au moins une fois par semaine. Kwan a donc dû se charger de m’apporter tes lettres souvent. Parfois elle ne faisait que passer pour prendre de mes nouvelles par politesse avec sa brusquerie de garçon. Elle n’est qu’une femme qui se sent seule. Quant à moi, comme tu sais, je suis un beau salaud qui se sent seul, et on a commencé à se rapprocher. Elle s’est étonnée que j’aie été jadis interprète à l’USAID, même si ça n’a pas duré. Mais cela nous a beaucoup facilité la conversation et elle a ri souvent quand je me suis mis à lui expliquer les Américains. Elle a vraiment apprécié quand j’ai dit que les Américains étaient des humanistes en chambre et qu’ils se trompaient quand ils croyaient que, si Dieu existe, Dieu doit être Américain. J’ai ajouté que le rêve des Américains c’est de contrôler le monde entier par télécommande. Elle gare sa camionnette japonaise dans le village et de là vient me voir ici. Parfois elle marche, SANEH SANGSUK | L’OMBRE BLANCHE


45 parfois elle emprunte une bicyclette à un villageois et la pousse à travers les touffes d’herbe du verger, actionnant la sonnette et m’interpellant — Qu’est-ce que tu fais ? Habille-toi décemment pour une fois, tu veux ? Tu as de la visite féminine ! Parfois elle s’amuse à prendre l’accent du Nord, ce qui me fait lui trouver un charme fou. Il n’a pas fallu longtemps avant qu’elle vienne me voir presque tous les jours, le soir après le travail. Je m’y suis accoutumé au point que les jours où elle ne vient pas je me sens bizarrement désœuvré et comme à la dérive. Parfois quand elle sait qu’elle ne viendra pas en fin d’après-midi elle passe me voir dans la matinée juste pour me le dire. Je ne sais quasiment rien d’elle sinon qu’elle a une maison à Bangkok et qu’elle vient à peine de se remettre de sa rupture avec son jules voici environ un an, réfugiée du coït établie ici sans projet de retour à Bangkok dans un proche avenir. Trois mois de saison froide. Quatre-vingt-dix-sept, quatre-vingt-dix-huit jours qu’elle et moi nous nous connaissons, un temps assez long pour que nos relations amicales changent de tournure. Peutêtre à cause de la solitude et de l’éloignement, du ciel de la montagne de la jungle du torrent et du brouillard au crépuscule. Ce nouveau cadre de vie est si loin de tout ce qui faisait ma vie à Bangkok. Elle m’a invité à faire une longue balade et moi, pour lui être agréable, j’ai répondu D’accord. Elle a emprunté une moto à un villageois. Où veux-tu aller ? m’a-t-elle demandé. Voir la rivière, ai-je répondu. Ça fait longtemps que je ne me suis pas assis L’OMBRE BLANCHE | SANEH SANGSUK


46 au bord d’une rivière à regarder couler l’eau. Ça fait longtemps que je voulais dire à quelqu’un combien j’aime les rivières. Elle m’a dirigé jusqu’en bord d’eau vive sur sa moto qui fendait l’air glacé, elle assise à l’arrière pressée tout contre mon dos. Le froid de l’air m’a enrhumé. C’était le douzième mois lunaire, le mois des crues, et l’eau rasait les berges. À ce moment-là nous n’avions pas encore couché ensemble. Elle a une jolie peau claire, nette et charnue. Elle porte ses cheveux courts, ce qui agrandit son visage. À quoi pouvait bien penser son ex pour la laisser tomber ainsi ? La rivière n’était pas belle — rivière furieuse, rivière de mort. À l’époque je ne pensais pas encore vraiment à coucher avec elle. Du moins je n’avais pas encore fait de plans. J’étais distrait, tout à mes cogitations sur la mort. Je ne souhaitais que de rester tout seul pour m’enfoncer dans les profondeurs de moi-même. Le site de crémation est un bon endroit pour moi. Le site de crémation est l’endroit où avant peu j’entrerai me reposer, cadavre sans parentèle, cadavre sans nom. Le site de crémation — pas l’hôpital psychiatrique ou la prison. Pas du tout. Au fond de moi se meuvent des humeurs instables hors norme. Je suis capable de tuer. Elle ne le sait pas. Elle ne sait même pas que j’ai pensé tuer par le passé et que j’y pense encore aujourd’hui et continuerai de penser ainsi dans l’avenir. Je n’ai jamais tué mais j’aimerais tuer. J’aimerais savoir ce que ressent un meurtrier quand il tue. Mais je camoufle soigneusement cette pulsion. Tuer SANEH SANGSUK | L’OMBRE BLANCHE


47 me ferait trembler de peur, de la peur de tuer. Mais sous les vieux palétuviers au bord de la rivière, j’en suis venu à penser tout autrement. Une femme et moi… Au diable son passé ! Je me sentais jeune homme. Fleurs épanouies, ciel dégagé, air vif d’une après-midi de saison froide, et le vent venu de la rivière qui soufflette mon visage et encanaille mes cheveux. Et une femme, une vraie femme, pas une caricature de femme, une vraie femme, épanouie et lumineuse, bavarde et prompte à rire… Avec une femme comme ça une nouvelle vie doit être possible. Mort, suicide et maladies mentales doivent être bannis de la réflexion, mais après avoir contemplé la rivière un long moment, j’étais toujours morose et me suis remis à penser à la mort. Les traces de pas de la mort ne s’étaient point effacées de ma mémoire. La rivière n’était pas belle. Je ne sais pas, peut-être qu’on n’était pas au bon endroit. Nous nous trouvions à l’orée d’une plantation de longanes. Sur l’autre rive se côtoyaient un champ de maïs, un champ de tabac et un champ de sorgho, sans doute sous la supervision du Département du Développement Agricole, ainsi qu’un champ où poussaient de jeunes tamariniers à peine plus hauts qu’une personne. Au-delà, la rivière n’était pas belle. L’eau rasait les berges, coulait fort, vite et trouble, rouge brun. Vue de loin, sous la clarté de la lune ou à la lumière du crépuscule, peut-être aurait-elle meilleure allure. Mais je n’ai pas dit à Kwan de m’emmener voir la rivière ailleurs. Nous sommes restés debout ensemble L’OMBRE BLANCHE | SANEH SANGSUK


48 silencieux comme un couple d’amoureux. Je ne savais pas à quoi elle pensait, peut-être à son ancien petit ami. De là nous sommes allés en ville, une ville petite et paumée, avons fait halte dans une petite librairie et dans un café paumé. C’était un café moderne comme on en voit partout à Bangkok, sauf qu’il était désert et silencieux. Il y avait un choix de gâteaux délicieux. J’ai éprouvé du bonheur à me trouver assis dans le café comme ça, avec les bonnes odeurs de café et de pâtisserie, et le calme aussi. La cigarette avait bon goût. Dans un endroit comme ça, il m’est arrivé d’écrire des poèmes valables ou parfois d’avoir des idées valables pour de futurs écrits. Elle était assise jambes allongées confortablement adossée au siège et elle lisait ou parfois de la main se lissait les cheveux vers l’arrière. Sa pose était naturelle et séduisante. Sur la moto au retour, elle a continué de m’étreindre fortement, sa joue contre mon épaule. Ses cheveux raides de garçon perçaient le tissu de ma chemise et me picotaient la peau. J’ai failli délibérément culbuter la moto dans le fossé à plusieurs reprises ou tamponner les gros arbres en bord de route ou les camions et les charrettes de villageois qui venaient en sens inverse. Je ne veux pas être très heureux. Chaque fois que je suis très heureux j’ai envie de me suicider. On dirait qu’on m’a jeté un sort qui m’empêche d’être heureux. On dirait que le bonheur est quelque chose d’interdit pour moi. On dirait que je suis plus conscient que quiconque au monde que le bonheur est chose frêle. SANEH SANGSUK | L’OMBRE BLANCHE


49 Le soleil doré de la fin d’après-midi baignait rizières et vergers, maisons et cahutes, me baignait et la baignait, baignait l’asphalte de la route les poteaux électriques et les bornes kilométriques et les ponts et les cours d’eau, mais les rayons de soleil n’ont jamais rendu personne immortel, pas plus que le clair de lune, pas plus que la lumière crue des néons. Elle me serrait fort, en partie parce que je conduisais vite. Je n’aime pas rester assis ankylosé sur une selle de moto trop longtemps. J’en ai vite marre. Je voudrais tamponner quelque chose pour voir. Ou sauter d’un pont, qu’on en finisse. À quoi ça rime de rester assis souffrant de crampes à contrôler ceci faire attention à cela, les yeux les mains les pieds occupés en permanence ? Qu’un accident se produise ne serait pas plus mal. J’aimerais avoir un accident pour changer le cours des choses, ne serait-ce que pour savoir ce qui va changer et comment. Si ça se trouve, si j’ai décidé de coucher avec elle c’est peut-être uniquement pour voir comment la relation entre elle et moi allait changer et, si ça se trouve, si je décide de la laisser tomber ce sera peut-être uniquement pour savoir comment la relation entre elle et moi va changer. Elle a confiance en moi parce que je suis ton ami et sans doute qu’elle pense que je suis quelqu’un de bien comme toi. À vrai dire je ne veux pas créer davantage de problèmes. Il y en a bien assez comme ça. Mais avoir couché avec Kwan est la dernière complication en date. Imagine qu’elle veuille quelque chose de stupide comme le maL’OMBRE BLANCHE | SANEH SANGSUK


50 riage ou avoir un enfant ! Je ne suis pas fait pour passer ma vie avec quiconque, pas fait pour avoir des enfants. Je sais cela d’expérience. Je suis en banqueroute, en banqueroute morale. Il me sera sans doute très difficile de me guérir de cette maladie. Si j’y parviens, peut-être que j’arriverai à travailler un peu. C’est ce que j’espère. Un peu vaut mieux que rien. Mais je n’ai encore jamais rien fait de concret dans quelque domaine que ce soit et je prends l’argent que tu m’envoies tous les mois. Oh, j’en ai marre de devoir fuir une fois de plus. Il m’arrive de penser que je vais partir d’ici, fuir comme je l’ai déjà fait, errer sans but ici et là n’importe où coucher chez un copain ou chez un autre voyager en camionnette de transport public ou en train. Parfois voyager trop longtemps me fatigue et j’en sors tout courbatu, mais j’aime ça. Ou peut-être fuir dans une ivresse permanente jour après jour nuit après nuit. Tu as peur que je devienne fou. Tu m’a dit qu’en ce qui te concerne tu ne peux plus tolérer de me voir vivre ainsi, et quand j’ai accepté de venir ici comme tu le voulais, j’ai fait du gâchis ici aussi. Mes vieilles dettes restent impayées. Tu sais, sans compter ce que je te dois, c’est fabuleux le crédit qu’on me fait : tous créditeurs compris, c’est des dizaines de milliers de bahts que je dois, et je n’ai encore rien fait de mes dix doigts à part devenir de plus en plus fou au fur et à mesure que le temps passe. Kwan n’a pas de chance. C’est à cause de moi qu’Ittî est tombée en enfer et c’est la raison pour laquelle je suis tombé en enfer moi aussi. SANEH SANGSUK | L’OMBRE BLANCHE


51 Kwan est en train de tomber en enfer et c’est la raison pour laquelle je vais retomber en enfer moi aussi alors que j’étais en train de varapper vers la lumière. Pourquoi y a-t-il tellement de gens solitaires ? Le moindre fils de pute à Bangkok se sent seul et se cherche quelqu’un. C’est peut-être parce que j’ai joué au mec bien, doux, gentil (un rôle que tant d’autres tiennent bien mieux que moi) chaque fois que je l’ai rencontrée. Elle ne s’est donc pas doutée qu’elle s’accouplait avec une bête sauvage ? Qu’elle aille se faire voir ! Qu’elle aille se faire mettre ! Est-ce qu’elle sera de ces femmes qu’on tire par le licou jusqu’à la clinique pour se faire avorter ? Qu’elle aille se faire foutre ! La nuit avance. Peut-être que dix ou douze comprimés de somnifère vont faire mon affaire. Ceci est ma nuit. Bienvenue à ma dernière nuit. Et l’aube demain sera sans doute ma dernière aube. Je suis né à l’aube. C’est ce que ma mère m’a dit. Quand je suis né tout mon corps tout mon visage étaient couverts de poils gluants de sang. J’avais la bouche grande ouverte sur un rictus de canines et j’ai dit Je veux… J’ai faim… Non, je plaisante. Ce qui est vrai, c’est que je suis né à l’aube — une naissance romantique, l’aube d’un mois de juin, signe Gémeaux, le signe de l’accouplement. Grâce à l’expertise d’une sage-femme, quelqu’un comme moi a trouvé le moyen de naître en romantique, sur un tamis en bambou tressé, à la lumière d’une torche et d’une loupiote, un fin rideau de pluie alentour. L’endroit où je suis né est un village super, Preknâmdeng. Je ne cache pas que L’OMBRE BLANCHE | SANEH SANGSUK


52 je me souhaite une mort en beauté, sauf que si c’est possible je souhaite qu’elle ne soit pas trop affreuse car la vie est assez affreuse comme ça. Mais si je dois mourir de façon affreuse, peu importe, car je ne serai pas seul dans le Jardin élyséen vu qu’il y a des tas de gens qui meurent de façon affreuse chaque jour de l’année. Si seulement tu faisais un peu plus attention aux notices nécrologiques dans les journaux, tu verrais qu’il y a des morts affreuses tous les jours. Nous autres humains nous mourons tous les jours. Tout le monde meurt. Le droit à la mort est le droit imprescriptible de tout un chacun. Le Bouddha aussi est mort, pour avoir mangé du porc avarié, et avant de mourir il a dit, Ô mes disciples, ne commettez point d’imprudence. César a été poignardé et avant de mourir il a dit, Et tu Brutus. Beethoven cloué à son lit de gisant une nuit de tonnerre s’est brusquement dressé sur son séant, a pointé du doigt vers le ciel et est retombé, raide mort. On dit qu’avant de mourir le grand philosophe Voltaire avait perdu la raison au point de manger ses propres déjections. Encore heureux qu’il n’ait pas réclamé les déjections des autres ! Le grand penseur Schopenhauer était mort lorsque les gaz remontant de son estomac ont expulsé et fait choir son dentier au grand émoi des disciples assemblés autour du corps. Jésus est mort sur la croix. Étais-tu là aussi le jour où on l’a mis en croix ? Autant de morts de personnages augustes… Un jour tu mourras je mourrai. Un jour tout le monde sera mort de SANEH SANGSUK | L’OMBRE BLANCHE


53 la même façon qu’un jour dans le passé personne n’était encore né. Le monde d’avant l’humanité… Le monde d’après l’humanité… J’aimerais voir le monde d’avant que l’homme ne naisse et le monde d’après que l’espèce humaine aura disparue. Personne ne s’intéresse à cela sauf moi et quelques archéologues extraterrestres. Est-ce que je t’ai jamais dit que ma mère s’est suicidée ? Il me semble que non, ou si je l’ai fait je ne l’ai fait qu’en pensée. Je ne suis pas du tout impressionné lorsque quelqu’un me dit que sa mère s’est suicidée et que lui aussi s’apprête à se suicider. Mais je vous en prie, faites donc ! C’est la dernière issue de secours et elle est trop populaire. C’est comme les chansons : certaines chansons sont belles mais elles sont trop populaires, aussi elles deviennent déplorables plutôt qu’admirables. Le bon marché crée l’abondance, le bon marché devient l’ordinaire. Il en va de même pour le suicide. Il est fort possible que je choisisse de vivre. La vie est tellement bizarre. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de moimême et des autres ? Dans un temps donné dans un endroit donné c’est tout ce qu’il y a — la vie. Il y a moi et moi. Il y a moi et les autres. Je suis plutôt indifférent aux relations entre moi et moi. J’en ai pas grand-chose à cirer de mon moi. Je suis un tyran imprévisible vis-à-vis de moi. Je suis Ivan le Terrible vis-à-vis des autres. Aussi, j’essaie de les éviter. Mais on ne vit pas seul. C’est là un fait accablant. Dans ses relations avec les autres, on doit se contrôler beaucoup. L’aptitude à vivre avec les autres L’OMBRE BLANCHE | SANEH SANGSUK


54 passe pour être un critère d’excellence. C’est quelque chose qu’on doit apprendre. Les enseignements à ce sujet ne manquent pas, depuis la philosophie politique, la religion et les coutumes jusqu’aux manières de table. J’en ai marre d’être aussi lent à apprendre ces choses. J’aimerais être libre. J’aimerais être un des tout premiers homo sapiens du monde, me couvrir le corps de peaux de bête dépenaillées, manger de la viande crue, entouré d’une meute de chiens sales, et l’esprit libre. Mais à cause du défi que m’a lancé ma mère dans mon rêve j’ai décidé de coucher avec ton amie. Peut-être parce que je voulais blesser ma mère au vif. Chaque fois que tu m’as posé des questions sur ma mère, je les ai esquivées en détournant la conversation ou en gardant un silence obstiné. Ce qui t’a fait dire, N’en parlons plus si ça te dérange, on en parlera quand tu seras plus détendu. Mais je n’ai jamais été assez détendu pour te parler de ma mère. Ce que tu veux savoir va bien au-delà du cas de ma mère, mais je n’ai jamais été assez détendu pour te parler de mes parents et de mon enfance. J’ai rencontré mon père il y a huit jours à Preknâmdeng. Il a beaucoup vieilli, toujours plus taciturne, comme une tour de guet sombre et sans âge prise dans le lacis de lézardes de la décrépitude et l’haleine de son vide intérieur fourré de lichens et qui fait le bonheur des chats-huants et de cohortes de chauves-souris. Il semble que pour lui je ne suis qu’un homme failli entre tous les hommes faillis, failli comme lui jadis. Il s’est comporté avec moi avec SANEH SANGSUK | L’OMBRE BLANCHE


55 bénignité, m’a regardé avec pitié. Je voudrais qu’il meure, mais il est toujours en vie, une vie qu’il mène de la façon qu’il considère la meilleure la plus sûre la moins gênante pour les autres et la plus utile pour lui-même et pour autrui. Il est bonze. Un vieux bhikkhu. Il a trouvé la voie d’une existence paisible. Mais moi je continue de me frayer un passage dans le fouillis obsédant de la vie. Il ne sait rien de mes malheurs et je tiens à ce qu’il n’en sache rien non plus. Je n’ai aucune intention de me trouver mêlé à ses affaires à quelque croisée de chemin que ce soit. Je me suis contenté d’aller lui rendre visite en tant que vieille connaissance. Je suis retourné le voir parce que c’est ce que Den voulait. Il n’était pas en colère contre moi pour quelque raison que ce soit. De même que je n’étais plus en colère contre lui pour quelque raison que ce soit. Je le haïssais, mais la haine que j’avais pour lui a entièrement disparu avec le temps. Il m’a même encouragé avec force circonlocutions à prendre l’habit, mais tous les bonzes s’expriment ainsi, en particulier les vieux bonzes. Même quand ils savent qu’on n’en veut pas de leur camelote, ils ne peuvent s’empêcher de vous faire la montre, de vous tirer par la manche. J’aimerais qu’il meure de la même façon que j’aimerais mourir. Allez, vas-y, crève ! J’aimerais lui parler ainsi avec une autorité absolue. J’aimerais seulement savoir ce qui se passerait une fois qu’il serait mort. Si c’était un personnage dans l’histoire que j’écris, je le ferais mourir. Si ma mère était encore en vie à ce jour, L’OMBRE BLANCHE | SANEH SANGSUK


56 j’aimerais qu’elle meure. Par chance, ça fait longtemps qu’elle est morte. N’empêche que je n’arrête pas de la vouer à la mort. À mourir dans la mort. Je ne suis toujours pas remis de ma stupeur de l’avoir vue dans mon rêve. Je viens juste de voir mon père mais je ne rêve pas de lui. À supposer que ma mère est apparue dans mon rêve en tant que représentante de ma conscience, mon père ferait tout aussi bien l’affaire en l’occurrence. Il s’acquitterait de cette tâche-là de façon tout aussi satisfaisante. Je me demande si Kwan ne va pas tomber enceinte. Elle n’est pas dans la période sans danger. J’ai rencontré mon père. Ce qui signifie que je reviens de Preknâmdeng. Je t’ai parlé quelquefois de Preknâmdeng. Preknâmdeng, ce village maudit ! Preknâmdeng, mon village natal où je n’étais pas retourné depuis quatorze ou quinze ans. J’ai traîné mes burnes un peu partout, je suis allé au diable vauvert, mais je n’étais jamais retourné à Preknâmdeng jusqu’à il y a huit jours. À vrai dire, je devrais me trouver là-bas en ce moment, pas ici. C’est à Preknâmdeng que je devrais poursuivre ma convalescence spirituelle. Mais tu n’as pas besoin de savoir tout de suite pourquoi je n’ai pas pu rester là-bas. Ne parlons plus de Preknâmdeng, du moins pas maintenant. Je suis fatigué. Je suis trop déprimé. J’ai brûlé Preknâmdeng mille fois en pensée. Ses champs arides craquelés ses étendues de palmiers à sucre ses maisons et cahutes ses troupeaux de vaches faméliques sont partis mille fois en fumée dans mes pensées. J’ai froid. Ici il fait un froid SANEH SANGSUK | L’OMBRE BLANCHE


57 d’enfer. Je suis trop délicat pour tant de froidure. Je manque d’humour. Mon humour a dû se ratatiner. L’humour-rire comme l’humour-bide. Dans le temps, je n’arrêtais pas de te faire rire. À l’époque, on était encore tout feu tout flammes. À l’époque la vie était belle encore. On n’arrêtait pas de rire. En tout cas bien plus que maintenant. Je veux dire quand on a commencé à être proches l’un de l’autre, quand on était copains et qu’on a commencé à s’aimer, c’est-à-dire quand je n’avais pas encore pris l’habitude de vivre à contretemps, dormant le jour œuvrant la nuit. Tout compte fait, cette maison n’est pas si mal, surtout dans la journée. Mes occupations dans la journée sont des occupations ordinaires. Je me fais des plats simples ou mange des trucs tout préparés, fais la vaisselle au torrent. Je récure la bouilloire et la marmite à cuire le riz tous les jours avec du sable du bord du torrent. Tous les jours des poissons viennent manger les déchets — des poissonschats tigrés des gouramis des barbeaux et bien d’autres dont je ne sais pas le nom. Les barbeaux sont plus beaux que les autres. Ils ont une prédilection pour le persil et les germes de soja. Si je pêchais j’en attraperais plusieurs par jour. Persil et germes de soja. Le persil coupé menu, les germes de soja sans leur queue. Les libellules pullulent. Elles feraient de merveilleux appâts. As-tu jamais attrapé des libellules ? Tu dois te déplacer sans faire de bruit sur leur arrière et leur pincer la queue entre pouce et index et si tu leur replies la queue et L’OMBRE BLANCHE | SANEH SANGSUK


58 l’approche de leur bec, elle l’avalent goulûment et ce n’est que quand elles se rendent compte qu’elles sont en train de se dévorer vives qu’elles s’arrêtent. Ce sont des insectes féroces et beaux. Mais je n’attrape plus de libellules. Et je ne pêche plus non plus. Je n’ai même pas envie d’enlever les toiles d’araignées des plafonds, pas parce que j’ai la flemme mais parce que j’ai pitié des araignées. Sitôt que j’ai balayé ou presque, elles se remettent à tisser et bientôt l’endroit est aussi fouillis qu’avant. Laisser leur chance aux vies inférieures — c’est un principe que j’ai tiré de je ne sais plus quel bouquin. Que tous les bouquins tombent en enfer ! À vrai dire, je n’aime pas ces araignées. Elles sont grosses et répugnantes. En plus, elles sont venimeuses. Elles ont presque la taille de crabes de mangrove. Et leur chair est presque la même, sauf qu’elle est plus répugnante. Leurs toiles sont très belles, aussi belles qu’elles-mêmes sont répugnantes, et conçues comme un rêve d’architecte de première bourre, mais on dirait qu’elles sont toutes sur le même modèle. C’est là leur limite. On dit qu’araignée qui se bat les flancs est mauvais présage. Ça fait quel bruit, une araignée qui se bat les flancs ? Ici dans le calme de la nuit il y a des bruits étranges en permanence, mais pas celui d’une araignée qui se bat les flancs, laisse-moi te dire. En revanche, le cri du gecko te glace les sangs. Dans l’obscurité dans le calme dans la solitude le cri réitéré du gecko te glace les sangs comme le vagissement d’un enfant mort. Certaines nuits il retentit du creux SANEH SANGSUK | L’OMBRE BLANCHE


59 d’un arbre mort dans le verger certaines nuits sous le toit certaines nuits tout contre un des pieds même de mon lit. Ce cri me donne la chair de poule. Je fais du bruit pour faire fuir le gecko mais il n’a pas peur. En plus, il n’y en a pas qu’un. Quatre ou cinq ou sept ou huit qu’ils sont ! Je ne suis pas sûr. Parfois ils se collent aux montants des fenêtres. La nuit, j’allume la lampe et m’assois et lis ou écris. Des tas d’insectes viennent jouer autour de la lampe. Je ne sais pas quelles sortes, je ne sais pas d’où ils sortent. Les geckos viennent subrepticement attraper les insectes sans que je m’en rende compte. Quand je relève la tête je les vois qui me fixent de leurs coquards globuleux. J’avance la main vers le mur pour les chasser. Ils ouvrent le bec comme pour mordre. Mais je ne leur fais rien de plus et les laisse vaquer. J’aimerais quand même savoir jusqu’où ils vont s’approcher de moi, mais j’ai peur, quoi. Les geckos me font penser au surnaturel. Certaines nuits, dans le silence paisible et soutenu de la nuit, s’ils viennent crier tout près j’ai vraiment la frousse, au point que parfois je crie comme eux. N’oublie pas que je vis seul et très loin de tout. Gecko ! Gecko ! je crie, apeuré, et me rends compte que j’y prends un plaisir pervers. Le même cri, quatre ou cinq fois. Ma voix éraillée et chevrotante comme celle d’un gecko cacochyme pluricentenaire. Je me laisse tomber et m’étends sur le plancher. Je rampe sur le ventre dans l’obscurité. Je crie Gecko ! Gecko ! Je voyage jusqu’à l’intérieur des massifs de la démence si L’OMBRE BLANCHE | SANEH SANGSUK


60 beaux si enchanteurs. Parfois j’ai peur de ne pouvoir en sortir mais parfois je sens que je ne suis pas encore allé assez loin. Je n’ai plus de forces, je n’ai plus de motivations. Néanmoins, je ne me relève pas pour faire quelque chose, je veux dire me mettre à écrire. Mais coucher avec Kwan a fait que l’idée de suicide qui hante mes réflexions est devenue un faux-fuyant, et c’est impardonnable. Tu m’en veux sans doute. Tu te sens oppressée par moi. Ça ne fait pas six mois qu’Ittî est morte et je suis pour une bonne part responsable de sa mort. J’ai attrapé sa vie et l’ai draguée jusqu’en enfer et je l’ai balancée là-dedans sans pitié. À vrai dire, je devrais porter son deuil en ce moment. Je devrais m’habiller de noir pour le restant de ma vie. Mais je ne suis même pas aussi triste que je devrais l’être. Je me suis soûlé. J’ai étreint ma tristesse comme du lest pour m’enfoncer dans l’ivresse. Mais en ce qui te concerne, Ittî n’aurait jamais dû se suicider. Tu penses que toute vie est précieuse, même celle d’une courtisane ou d’une pute ou d’une tueuse. Tu penses comme ça parce que tu es une idéaliste qui manque d’expérience de la vie et que tu es quelqu’un de bien et de stupide. Mais en ce qui me concerne, elle n’aurait pas dû vivre ne serait-ce qu’un jour de plus. C’est bien qu’elle soit morte. À vrai dire, elle a mis trop de temps à mourir. Moi aussi je mets trop de temps à mourir. Vraiment trop. Ça fait des dizaines de fois que j’aurais dû mourir, aussi souvent que j’ai souhaité la mort de ma mère. Je devrais déjà être mort. Je SANEH SANGSUK | L’OMBRE BLANCHE


61 ne sers à rien en ce monde. Le monde continuera de tourner sans moi, le monde continuera d’aller à la dérive. Le monde n’en a rien à secouer. Je ne suis plus capable d’éviter la lame acérée de la vie. Ma faillite est totale et irrémédiable. Tu m’interdis de penser ainsi. Dans tes lettres tu m’interdis de penser ainsi. Dans tes lettres tu fais attention à ce que tu écris. La musique pure est un bon refuge, tu me dis. Dans tes lettres tu fais très attention à ce que tu écris. Tu as peur que je traite tes propos par le sarcasme et n’y voie que des consolations bon marché. Toi-même tu pensais ainsi. Toimême te servais de la musique pure comme d’un refuge. Pas besoin de me consoler. Nulle consolation n’est nécessaire. Je suis une chauve-souris. Est-ce que tu vois mes ailes ? Je suis une chauve-souris, animal qui adore la nuit. Je suis un chef d’orchestre démoniaque. Veux-tu écouter ma symphonie ? Je ne vais pas bêtement me donner la mort. Je voudrais me trouver un coin tranquille où écouter ma symphonie. J’en ai marre des mots et pourtant ma symphonie est composée de mots. TBOFI!TBOHTVL !

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