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une histoire vieille comme la pluie SANEH SANGSUK


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une histoire vieille comme la pluie TRADUIT DU THAI PAR MARCEL BARANG

© EDITIONS DU SEUIL pour l’édition française © SANEH SANGSUK pour l’édition originale Titre original : Jao Karakét, 2003

SANEH SANGSUK


3 De tout temps, le sort de l’homme est mystère

Cette nuit-là, il faisait un froid pénétrant dans le silence et la solitude comme toutes les nuits du début de la saison froide à Prek Nâm Deng. Un vent vif soufflait, pas encore en rafales féroces mais en flux incessants et soutenus, desséchants et furtifs, avant-coureurs de violence. Il y avait de la cruauté et de la malveillance cachées dans sa froidure et sa respiration paresseuse. Plus la nuit avançait et plus le souffle s’alanguissait mais plus le froid et la sècheresse augmentaient, se répandaient dans les particules du ciel et de la terre, des canaux, ruisseaux, marais et autres plans d’eau, et des vastes pans de rizières d’un vert sombre jaunissant qui semblaient générer leur propre lumière dans la clarté des étoiles et de la lune ; s’insinuaient partout dans les bosquets et les rangs altiers des palmiers à sucre et les demeures et les huttes de chaume et dans la respiration des animaux domestiques et des gens. C’était l’année où une forte inondation avait envahi les cours de toutes les maisons de Prek Nâm Deng, bien que le village tout entier fût bâti sur une butte, et l’eau d’un blanc trouble UNE HISTOIRE VIEILLE COMME LA PLUIE


4 ne se retirait que comme à regret. Les gens avaient expatrié leurs bœufs et leurs cochons vers des buttes plus hautes ; ils avaient attaché leur barque aux marches de leur seuil et en avaient profité pour se livrer à la pêche dans leur cour même et tous avaient pris en grand nombre toutes sortes de poissons qu’ils avaient fumé ou salé et mis à macérer dans une profusion de jarres petites et grandes. Mais bon nombre de rizières étaient ruinées. Le riz qui avait survécu se dressait sur ses tiges telles des lianes lubriques et quand il s’était mis à germer les épis ne portaient que des grains minuscules sans suc et même à présent il n’était point d’enfant de Prek Nâm Deng qui ait mangé de galettes de riz nouveau en dépit de ses supplications à sa mère ou à l’une ou l’autre grand-mère. D’instinct, les animaux des environs avaient pressenti les dégâts qu’entraînerait l’inondation. Les abeilles ne faisaient plus leurs nids qu’au faîte des grands arbres. Les tisserins ne faisaient plus leurs nids qu’au faîte des grands arbres. Les serpents et autres nuisibles, venimeux ou non, grouillaient sur le moindre môle, sur la moindre butte ou autour des plus grands arbres. Les fourmis rouges avaient poussé des ailes et, voletant tant bien que mal, elles avaient déménagé leurs nids jusqu’en des endroits que, selon elles, les eaux n’atteindraient pas. Et les gens de Prek Nâm Deng observaient le comportement de ces bêtes et s’en faisaient part et en faisaient part à leurs enfants et petitsenfants et ils savaient d’avance ce qui les attendait et les SANEH SANGSUK


5 difficultés auxquelles ils allaient se trouver confrontés. C’était une nuit de la fin décembre mil neuf cent soixante-sept. La fête du riz s’était passée dans un silence morne, apathique et navré comme pour des funérailles et le temps de la moisson n’était pas venu. Pour les gens de Prek Nâm Deng, c’était encore le temps du repos imposé. Tous étaient abattus, déçus et amers, tourmentés par toutes sortes de problèmes. S’adonner corps et âme aux semailles, il était clair à présent que ce serait quasiment une perte de temps. Seuls les enfants restaient pleins d’allant, mais certains d’entre eux étaient abattus, déçus et amers eux aussi quand ils entendaient leurs parents se plaindre de leur sort entre de longs silences ponctués de soupirs. C’était l’année où Tchatchaï Tchiaonoï était encore champion du monde des welters. C’était l’année où Sourapone Sombatdjareune vivait encore et composait et chantait tube sur tube. C’était l’année où Mit Tchaïbantchâ vivait encore et tenait la vedette dans des centaines de films. C’était l’année où les gens de Prek Nâm Deng parlaient encore de la visite en Thaïlande du Shah d’Iran et de la visite en Thaïlande de l’Empereur d’Éthiopie Haïlé Sélassié et de la visite officielle en Thaïlande de Lyndon B. Johnson, le président des États-Unis, dont ils avaient entendu parler à la radio. C’était l’année où les jeunes filles aisées s’habillaient et se coiffaient comme Pétcharâ Tchaowarâte, l’héroïne des films dont Mit était le héros, et c’était l’année où les jeunes gens n’en avaient que pour le twist UNE HISTOIRE VIEILLE COMME LA PLUIE


6 et le watusi et les jeunes gens de Prek Nâm Deng étaient eux aussi familiers de ces danses grâce au passage d’une troupe de baladins. C’était l’année où les pièces radiophoniques du groupe Kèofâ étaient au sommet de leur popularité et diffusaient Le Don du ciel et La Vénus des champs et La Perle du bidonville, dont les gens de Prek Nâm Deng n’auraient manqué un épisode pour rien au monde. C’était l’année où le roman à l’eau de rose Bâne Saï Tong (La Maison des Sables d’Or) était encore à la mode et sa suite Podjamâne Sawangwong était encore à la mode et Tang Saï Pliao (La Voie solitaire) était encore à la mode et faisait de Kor Surangkanang l’auteur le plus populaire de Thaïlande, et qui resterait encore longtemps à la mode, même si l’humoriste Naï Ramkane en viendrait à suggérer perfidement que « Si j’étais elle, je réunirais ces trois romans en un seul sous un nouveau titre, Podjamâne et Sawangwong sur la voie solitaire derrière la maison des sables d’or ». C’était l’année où le fils unique de M. Krâm Krishnagupta, le propriétaire d’un grand troupeau de bovins et chef de village de Prek Nâm Deng, s’apprêtait à aller poursuivre ses études à la ville, opportunité que n’avaient pas les autres enfants de Prek Nâm Deng du même âge, qui presque tous avaient arrêté leur scolarité après deux ans de primaire. C’était l’année où Mme l’institutrice et grande âme Prayong Sîssane-ampaï continuait d’enseigner à l’école primaire de la pagode de Prek Nâm Deng et continuait d’entretenir espoirs et rêves grandioses pour l’avenir de ses SANEH SANGSUK


7 élèves, afin qu’une fois grands ils aient des cœurs limpides et purs tout comme elle et entretiennent espoirs et rêves grandioses tout comme elle et jamais ne deviennent des êtres désespérés, quelles que soient l’ampleur et la fréquence des désillusions qu’ils auraient à connaître. C’était l’année où le révérend père Tiane Tammapanyo, l’abbé de la pagode de Prek Nâm Deng, allait sur ses quatre-vingt-treize ans dont soixante-treize dans les ordres mais, bien que décrépit et tourmenté par l’asthme et la phlébite, était assez robuste pour se rendre presque tous les jours au village afin de collecter les offrandes de nourriture, un aller-retour de près de sept kilomètres, en compagnie du Safran, son taureau, qui le suivait comme un toutou et qui mangeait tout ce que le révérend père recevait au cours de sa tournée, pas seulement la canne à sucre, les bananes pastèques mandarines et autres fruits mûrs, mais encore le riz au curry ou au poisson sec salé ou les sucreries, à la seule condition que ce soit le révérend père qui le nourrisse, car il n’acceptait rien d’une autre main humaine ; grièvement blessé lors d’une course, il allait finir à l’abattoir quand le révérend père avait demandé qu’on lui fasse offrande de sa vie et avait entrepris de le soigner au point qu’il avait recouvré l’essentiel de ses forces et le révérend père était le seul homme qu’il aimait et en qui il avait confiance, si bien qu’il le suivait partout où il pouvait. C’était trois ans avant que Mme Tchomanât Bounleu, l’épouse de fait de M. Krâm Krishnagupta, se pende, ce qui eut pour effet UNE HISTOIRE VIEILLE COMME LA PLUIE


8 de faire perdre la raison à son époux de fait, qui prit la fuite et disparut pendant douze ans. C’était cinq ans avant que la Prè Antchane, la fille de M. Poute Antchane, se fasse la belle aux basques d’un crooner de province itinérant et soit ballottée de çà de là par le vent du destin et, comme tant de ces naïves jeunes filles de la glèbe qui vont vivre la vie de la ville, se trouve rejetée et finisse dans la boue de la prostitution. C’était six ans avant que le Pane Nérapoussî, le fils de M. Pè et Mme Samriang Nérapoussî, se fasse novice à l’occasion de la crémation de sa grand-mère (Mme Pine Nérapoussî) et reste dans l’habit au point de devenir abbé de la pagode de Prek Nâm Deng à la suite du révérend père Tiane. C’était huit ans avant que le Praï Patchanaï quitte Prek Nâm Deng pour se faire ouvrier agricole et trouve à s’employer dans la canne à sucre dans le district de Kuiburi de la province de Prachuap Khirikhan et devienne un terroriste et meure par balle une nuit de la saison chaude dans un village de ce même district alors qu’il faisait de l’endoctrinement de masse à la lumière d’une lampe-tempête et de torches de résine dans la fournaise et la torpeur d’une absence de vent, les deux mains étreignant la poussière, le visage et le corps couverts de sang et de sueur, de la bave aux coins des lèvres, l’haleine chargée du musc d’un méchant tabac fumé roulé dans un morceau de palme, ses vêtements noir cendré tout élimés, maculés et pleins d’accrocs, ses nu-pieds découpés dans un bout de pneu, vêtements et SANEH SANGSUK


9 corps exhalant une odeur de suint et de sueur rance accumulée. C’était un communiste d’éducation sommaire resté fidèle à l’idéal communiste pur et dur jusqu’en son dernier souffle exhalé alors qu’il tentait de rassembler ses forces pour crier « Vive le Parti communiste de Thaïlande ! », mourant sans avoir la moindre idée que la balle qui venait de perforer son ventre et de lui briser la colonne vertébrale provenait d’un M16 entre les mains du Wan-roung Théptaro, son ami intime, né la même année que lui, avec qui il avait batifolé nu dans l’eau et joué à la toupie, lutté au corps à corps et échangé des horions quand ils se détestaient pour mieux se rabibocher plus grands amis que jamais, allant ensemble du village à l’école de la pagode le matin et rentrant ensemble le soir et dans la journée allant parfois chaparder des œufs de poule sous les cellules des bonzes ce qui leur avait valu une rouste lorsque le révérend père les avait pris la main dans le nid et quand ils étaient en troisième année de primaire ils avaient reçu chacun trois coups de règle de Mme l’institutrice Prayong parce que ni l’un ni l’autre ne savait comment prononcer le mot « oun-hapoum » (température) – mourant sans avoir la moindre idée qu’il mourait de la main du Wan-roung Théptaro, lequel, après la quatrième année de primaire, avait rejoint ses parents dans les champs tout en faisant de la boxe thaïe à ses moments perdus sous le nom de ring Wan-roung Sor Damneunkassém et il s’était même produit sur des rings prestigieux tels que Lumphini et UNE HISTOIRE VIEILLE COMME LA PLUIE


10 Ratchadamnern mais il n’était pas destiné à faire carrière dans la boxe car il n’avait pas su se contraindre par manque de rigueur et par manque de rigueur s’était laissé entraîner à faire partie du corps des volontaires de l’armée qui l’avait affecté dans la « zone rose » du district de Kuiburi, si bien que pour finir il avait eu l’occasion de tuer son meilleur ami comme dans le pire roman de quat’ sous et de bramer comme un gosse quand il a su qui sa balle avait atteint avant de se dominer et de se dire et de dire à ses camarades volontaires qu’il n’avait fait que son devoir et qu’il avait agi par idéalisme lui aussi, pour protéger nation, religion et roi, et il continua de parler ainsi même avec le révérend père Tiane quand il vint lui rendre visite en permission et lui dit, « Il fallait que je le tue, le Praï, pasqu’il fallait que je protège la nation, la religion et le roi. J’ai fait que mon devoir et j’ai rien à me reprocher », ce sur quoi le révérend père Tiane, qui était âgé alors de cent un ans dont quatre-vingt-un carêmes et qui, souffrant, était alité, se dressa sur son séant comme sous l’effet d’une décharge électrique et, brandissant sa fameuse canne, de toutes ses forces en frappa le Wan-roung sur la bouche, lequel Wan-roung se retrouva avec deux incisives supérieures cassées et du sang plein la bouche, et ce violent accès de colère eut aussi pour effet que le révérend père en devint plus souffrant et ne se releva plus et mourut cinq ans plus tard, le vingt-huit février mil neuf cent quatre-vingt, et sa mort eut des effets funestes sur le SANEH SANGSUK


11 Safran, son taureau, qui sans tenir compte des convenances s’était couché devant sa cellule sans vouloir en bouger dès le moment où le révérend père Tiane s’était alité, ne comprenant pas pourquoi le révérend père ne sortait pas faire sa tournée comme avant et ne le nourrissait pas comme avant et ne chahutait pas avec lui comme avant, ne bavardait pas avec lui comme avant, ne comprenant pas pourquoi le révérend père restait allongé jour et nuit, si bien qu’il se contentait de rester allongé et de regarder le révérend père de ses grands yeux tristes et de pousser des beuglements rauques de bête esseulée, incapable de se faire à l’idée qu’il ne verrait plus jamais le révérend père, et quand le corps du révérend père Tiane fut mis en bière et placé pour les derniers rites dans le pavillon mortuaire, il le suivit et se coucha devant le cercueil pour continuer de veiller le révérend père, restant allongé léthargique devant le cercueil, bousant là, pissant là, et les bonzes et novices eurent beau faire il ne voulut pas partir et devint un vieux taureau étique aux côtes saillantes, aux yeux larmoyant en permanence, ses longues cornes torses tombant l’une après l’autre, sa crinière desséchée et broussailleuse aux crins agglutinés et, quinze jours après la mort du révérend père Tiane, il le suivit ad patres. C’était douze ans avant que M. Krâm Krishnagupta revienne à Prek Nâm Deng en bonze modeste et composé après un pèlerinage qui avait fait de lui un expert en méditation spirituelle et entreprenne de UNE HISTOIRE VIEILLE COMME LA PLUIE


12 construire un centre de méditation à la pagode de Prek Nâm Deng et d’enseigner la pratique de la méditation spirituelle selon la méthode qu’il disait être celle du révérend père Mane Pouripatto, refusant de prendre en compte le malheur des villageois dû à la misère, refusant de faire des suggestions quant aux occupations des villageois, alors que lorsqu’il était laïc il avait creusé des réservoirs pour l’élevage de poissons et élevé cochons et volaille et agrandi sa rizière et planté toutes sortes de plantes et était le propriétaire d’un énorme troupeau de bovins du terroir, autant de réussites qui avaient assuré sa position sociale et sa richesse, un notable de province au sens propre du terme, refusant de parler de tout ce qui avait trait à la marche du monde, affirmant que ce n’était point là façon de mettre fin au malheur et ne faisant que presser tout un chacun directement ou indirectement de s’essayer à pratiquer la religion, tout en sachant parfaitement que les gens de Prek Nâm Deng étaient des paysans ruinés au bord de la famine, le fils de pute. C’était dix-huit ans avant que le fils unique de M. Krâm Krishnagupta revienne à Prek Nâm Deng une nouvelle fois en jeune homme malchanceux et sans le sou, tignasse, barbe et moustache en broussaille, les yeux injectés et vitreux, pour s’apercevoir que Prek Nâm Deng était un village en voie de désertification et que la pagode de Prek Nâm Deng était en voie de désertification et que la mer qui jadis se trouvait très loin vers l’est s’était beaucoup rapprochée et que le sol de Prek Nâm SANEH SANGSUK


13 Deng, profondément crevassé, s’enfonçait et était strié de plaques de sel dont l’éclat au soleil faisait mal aux yeux et que les rizières étaient ensablées et en friche et que le suéda maritime rampant du rivage gagnait sur les terres et que les gens de Prek Nâm Deng qui restaient vendaient presque tous leurs propriétés à des capitalistes de la ville ou d’autres provinces ou même de Bangkok et que ces capitalistes avaient chacun leur projet pour faire des terres de Prek Nâm Deng des stations balnéaires chics le long du rivage boueux ou des fermes de pisciculture avec de mignonnes petites « huts » polychromes aux formes controuvées pareilles à des maisons de poupée ou des fermes d’élevage de crevettes géantes tigrées ou des terrains de golf ou même le site de condominiums colossaux, transformant radicalement l’horizon familier du Prek Nâm Deng de toujours, et que les troupeaux de bovins avaient entièrement disparu et que le nombre des palmiers jadis partout présents en bouquets denses et luxuriants avait beaucoup diminué et qu’il n’en restait plus beaucoup et que ceux qui restaient étaient des palmiers à sucre étêtés qui ressemblaient aux piliers noirs de la honte, et le jeune homme qui était devenu un étranger dans sa terre natale fit demi-tour pour fuir les doléances des gens de Prek Nâm Deng, refusant de s’y établir à demeure, disant qu’il retournait à Bangkok, disant que sa nature le poussait à pourchasser ses rêves et ses chimères, disant qu’il avait à faire œuvre littéraire, disant qu’il ne pouvait pas rester avec UNE HISTOIRE VIEILLE COMME LA PLUIE


14 les gens de Prek Nâm Deng confrontés au dernier acte de la tragédie, disant que le rôle de héros dans le sauvetage de Prek Nâm Deng ne lui convenait pas et devrait revenir à d’autres, et après avoir trois jours et trois nuits durant fait le tour du village et du terroir où il était né et avait grandi, tel le fantôme d’un mort de mort violente, il s’en fut de Prek Nâm Deng sans laisser de traces tout comme il en était parti la première fois, le fils de pute. Mais en cette nuit de froid pénétrant, tous les enfants de Prek Nâm Deng étaient encore là au complet, le Tchoup, le Tchit, le Praï, le Peuak, la Kloï, le Wan-roung, la Wanrèm et la Rouang et la Prè et le fils unique de M. Krâm Krishnagupta, assis ou couchés sur la natte en peau de vache doublée d’une épaisseur de chaume, chacun accoutré de vieux vêtements chauds dont certains étaient trop courts et étriqués car ils les portaient depuis plusieurs saisons froides et que ça pousse vite, un enfant, et dont certains étaient trop longs et trop lâches car c’étaient les chemises ou les pantalons de leurs parents ou de leurs aînés. Les membres des enfants commençaient à blêmir, à enfler et à se craqueler à cause du froid et leurs lèvres gonflaient et gerçaient aussi. Tous avaient le même problème, à savoir que le froid leur donnait envie de faire pipi souvent et les filles devaient relever leur jupe ou baisser leur froc pour s’asseoir à croupetons et pisser, ce qui leur faisait dire entre elles à voix basse qu’elles avaient le derrière foutrement gelé et la chatte foutrement gelée itou ; quant aux garçons, ils faisaient SANEH SANGSUK


15 glisser la fermeture-éclair de leur braguette et pissaient debout et comme ils se dépêchaient pour se rajuster, il arrivait souvent que par négligence ils se coincent la quéquette dans la fermeture-éclair, ce qui leur faisait venir les larmes aux yeux et ils comparaient leur expérience en la matière sur un ton et avec des mines horrifiés et se promettaient les uns les autres qu’à partir de dorénavant ils se la rangeraient en prenant leur temps. Certains de ces gosses portaient des casquettes à rabats mous, certains s’entouraient la tête d’un pan de coton à carreaux, certains s’entouraient la tête d’une couverture rembourrée et certains s’entouraient la tête du capuchon de leur tricot, mais sous ces divers couvre-chefs les yeux de tous pétillaient de vie. Les enfants se réunissaient ainsi autour du brasier chaque nuit car ils étaient venus qui avec son père qui avec son oncle qui avec son grand frère. Les adultes se réunissaient ainsi tous les soirs dès que le travail des champs était terminé sur le terre-plein sous le tamarinier devant la hutte attenante aux étables du grand troupeau de M. Krâm Krishnagupta. Ces adultes étaient tous des hommes, presque tous d’un âge avancé, avec seulement quelques-uns encore jeunes, et aucune femme. Tous les soirs ils faisaient un énorme brasier et se donnaient la réplique à propos de tout et de rien comme s’ils imitaient quelque pièce de théâtre alors que de fait c’étaient plutôt les pièces de théâtre qui les imitaient. C’étaient tous des paysans aimables, accommodants et naïfs. Dans un village loin de tout comme UNE HISTOIRE VIEILLE COMME LA PLUIE


16 Prek Nâm Deng, les occasions de se distraire étaient limitées. Divertissements et jeux divers tels que mélos traditionnels, drames dansés du sud, films en plein air ou théâtre d’ombres, il n’en passait par là que tous les trente-six du mois, aussi s’assemblaient-ils ici et trouvaient-ils plaisir à bavarder tranquillement et à écouter tranquillement. Il n’y avait pas de boissons alcoolisées, et surtout pas les nuits où le révérend père Tiane se joignait à eux. Ils buvaient seulement du jus de coing du Bengale ou une infusion de fleur de balata rouge ou de jasmin chinois. Ces réunions vespérales commençaient après que les pluies avaient quitté le ciel et prenaient fin dès que les épis de riz jaunissaient assez pour être moissonnés. Maintes fois ils restaient ainsi jusqu’à l’aube et le révérend père Tiane restait jusqu’à l’aube et en profitait pour prendre là sa première collation du jour. Ils ne faisaient pas montre d’une grande vivacité comparés aux enfants qui, en de telles occasions, mettaient à profit le brasier pour faire cuire des œufs de poule ou des champignons de chaume ou griller du taro, des patates douces ou des épis de maïs. Ils étaient toujours en quête de trucs à faire cuire ou griller. Même en ces nuits de dèche, ils se débrouillaient pour trouver des bananes sauvages qu’ils faisaient griller et se partageaient. Ils trouvaient toujours de tout, même de la canne à sucre ou de jeunes cocos ou des pousses de bambou. En ces nuits sans espoir, ces gosses s’arrangeaient toujours pour gauler des cosses de tamarin qu’ils SANEH SANGSUK


17 faisaient rôtir et dont ils croquaient les graines à belles dents et une fois qu’ils avaient mangé ils s’allongeaient les uns contre les autres tels une portée de chiots et une fois qu’ils s’étaient houspillés et chamaillés un bon coup certains s’endormaient sans bruit et sans bouger mais il y en avait aussi qui restaient assis en silence ou allongés en silence à écouter les adultes parler entre eux et le vent froid continuait de souffler, tout paraissait abandonné et désolé et le village semblait fragile dans l’immense vide environnant, semblait une chose dénuée de sens, dénuée de substance, une entreprise en sursis provisoire, et cette existence des gens et des choses qu’ils avaient bâties semblait totalement dépourvue de nécessité pour le ciel comme pour la terre. Cela faisait un bon bout de temps que le révérend père Tiane se taisait cette nuit-là. À demi allongé sur une natte en fibre de pandanus, l’oreille collée à un tout petit poste de radio, il écoutait l’émission littéraire de la Radiodiffusion de Thaïlande. Une femme lisait Le Vainqueur des dix directions de Yâkorp pendant une heure chaque soir et il l’écoutait religieusement. Il suivait l’émission depuis l’époque où elle diffusait Les Trois Royaumes et Koune Tchâng Koune Pène et Koune Suek. Il prenait un plaisir un peu honteux à écouter une femme qui, à en juger par sa voix mélodieuse, devait être jeune et jolie lui faire la lecture et il avait l’impression qu’elle lisait rien que pour lui. Cela faisait partie de sa routine UNE HISTOIRE VIEILLE COMME LA PLUIE


18 vespérale et y manquer le mettait de mauvaise humeur. Il réglait le volume tout bas. Certaines nuits, il parlait avec les villageois de ce qu’il entendait à la radio. L’émission terminée, le plus souvent il changeait de chaîne pour écouter Wouti Wéloudjane qui animait l’émission « Nouvelles du terroir » et parfois il parlait avec les villageois des nouvelles qu’il entendait à la radio. Son poste de radio était tout petit et fonctionnait à l’aide d’une pile toute petite et diffusait des émissions en langue étrangère et qui plus est était pourvu d’une antenne, ce que les gens de Prek Nâm Deng n’avaient jamais vu, et il avait beau être bonze il n’en était pas moins fasciné par le verbe musclé de Yâkorp et il ne cachait nullement l’admiration qu’il portait aux chanteurs folks tels que Porn Pirom et Sourapone Sombatdjareune et il avait beau être bonze, quand Pone Kingpét ou Tchatchaï Tchiaonoï boxaient et que leur match était retransmis à la radio, il écoutait de toutes ses oreilles et y allait de ses vivats qui procédaient d’un fort sentiment patriotique, écoutait avec son Safran qu’il rouait d’uppercuts fulgurants sur l’encolure, la croupe ou le flanc, le Safran étant sensé personnifier l’adversaire étranger de Pone ou de Tchatchaï, mais le Safran, stoïque, ne bronchait pas et restait allongé sans bouger, le regard vague, rotant et ruminant d’abondance. Le révérend père Tiane était un bonze qui ne prêtait guère attention à la dignité de sa charge. Les gens de Prek Nâm Deng étaient habitués à le voir marcher ou courir SANEH SANGSUK


19 dans les champs autour de la pagode, torse nu, sa robe de bain enroulée sur sa tête, aidant les garçons avec leurs cerfs-volants mâles ou femelles ou assis au milieu d’un cercle de garçons faisant à ces garçons une distribution de toupies ou assis au milieu d’un cercle de filles apprenant à ces filles à faire des travaux faciles de vannerie en se servant de fines lamelles de bambou ou de nervures de jeune cocotier ou de jeune palmier à sucre. Ses connaissances en la matière étaient limitées. Il enseignait seulement comment tresser des paniers, des poissons-lunes et des balles de sepak-takroh, mais il était heureux de le faire. Pour les gens sérieux, c’était un conteur de balivernes et un bonze qui ne respectait pas l’interdiction d’affabuler, mais pour les enfants il était un puits de contes merveilleux. La plupart des gens ne lui tenaient pas rigueur de ses petits manquements. C’était un bonze bougon mais généreux. À Prek Nâm Deng il pouvait traiter tout un chacun de tous les noms et s’il était en colère contre quelqu’un il le frappait de sa fameuse canne. Il y avait toujours des bulbuls pour faire leur nid sur le prunier flanquant sa cellule. Il y avait toujours des merles-pies pour faire leur nid sur les branches du jacquier au-dessus de la fenêtre de sa cellule, lançant leurs trilles mélodieux à toute heure. Il y avait toujours des ménates qui venaient en bande manger les fruits mûrs du tamarinier qui poussait devant sa cellule. Écureuils et musaraignes dans le bosquet de bambou le long du canal bordant la pagode UNE HISTOIRE VIEILLE COMME LA PLUIE


20 ne s’enfuyaient pas quand ils le voyaient mais au contraire le hélaient à cor et à cri. À la saison des crues il devait faire sa tournée d’aumônes à bord d’une petite barque qu’il pagayait le long des voies d’eau en coupant au plus court. Dans sa barque il convoyait tous les coqs nains de la pagode, bariolés et tonitruants, et il épandait du riz cuit qu’il recevait en aumône au fond de la barque pour ces coqs nains et les bandes d’oiseaux sauvages en bord de jungle profitaient de l’aubaine pour venir se nourrir aussi. Quand il trouvait un lapin pris dans un collet de villageois, il le libérait tout bonnement ; quand il trouvait un gros poisson tête de serpent pris dans une nasse en osier, il le libérait tout bonnement, et il se faisait un devoir d’aller trouver le propriétaire pour avouer son forfait en disant, « Dis donc mon petit, ton lapin je l’ai libéré, tu sais ; il me faisait pitié » ou en disant, « Dis donc mon petit, ton poisson je l’ai libéré, tu sais ; il me faisait pitié ». Quand il trouvait un jeune animal séparé de ses parents, quel que soit l’animal, il le prenait pour l’élever et si ce jeune animal venait à mourir, il était tout malheureux et tout triste. Quand il voyait un paysan faire travailler son bœuf ou son buffle ou sa vache un jour saint il le tançait d’importance. Et tout cela faisait que tout le monde l’aimait et le respectait. Il n’avait jamais dit à personne qu’à force d’écouter l’émission littéraire radiodiffusée l’idée lui était venue de faire œuvre à son tour et il passait son temps libre dont il avait à revendre à mettre par écrit de nombreux épiSANEH SANGSUK


21 sodes de sa vie dont certains avaient pris fin et d’autres restaient en suspens, mais quand il se relisait il trouvait tout cela absurde et superficiel, sans style et sans saveur et invraisemblable alors même que tout était vrai et il en était vexé et se sentait en faute et il se mettait alors à réciter des prières longuement, confus de s’être mêlé de « ce qui ne regarde pas les bonzes », confus à l’idée que si d’aventure le Bouddha réincarné apprenait ce qu’il avait fait, il le réprimanderait, mais une fois passé le temps de la mauvaise conscience, il se disait qu’il aimerait bien se remettre à écrire ou à raconter les histoires qui peuplaient sa tête pour en faire profiter les autres. Les gens sérieux qui ne faisaient jamais rien à la légère ne s’intéressaient guère à ses histoires et pensaient tous que ce n’étaient là que ratiocinations de vieil homme, mais les enfants de Prek Nâm Deng étaient toujours intéressés par ce qu’il racontait. À présent il avait quatrevingt-treize ans et il était dans les ordres depuis soixante-treize ans et quoique dans l’ensemble il fût costaud et en bonne santé et montrât à tout un chacun que c’était bien le cas, il ne voulait dire à personne que ces quatre ou cinq dernières années sa vue perçante avait beaucoup baissé et que sa langue commençait à ne plus trouver de goût à ce qu’il mangeait, que parfois il n’entendait plus très bien et que quand il discutait avec quelqu’un il lisait sur ses lèvres plus qu’il n’entendait ce qui se disait, qu’il arrivait souvent qu’il ait de la difficulté à respirer, en particulier les nuits où il faisait UNE HISTOIRE VIEILLE COMME LA PLUIE


22 très froid, qu’il n’avait plus de force dans les bras ni les jambes et que la tête lui tournait, en particulier les jours où il faisait très chaud, que ses os lui faisaient mal du fait de l’arthrite et qu’il devait prendre sur lui pour ne pas grogner chaque fois qu’il se mettait debout ou s’asseyait et que son mal aux os semblait s’aggraver chaque fois qu’il mangeait du canard ou du poulet ou des légumes du genre dolique, sesbania et autres graines et il se contentait de se dire que c’était sa punition pour rester en vie en ce monde trop longtemps et il ne se faisait pas d’illusion : il savait bien qu’il aimait trop le monde, qu’il était trop laïc, trop attaché à la vie, il voulait continuer de participer un tant soit peu à la marche du monde, et après mûre réflexion il avait abouti à la conclusion claire et nette que la chose la plus triste qui soit pour lui, c’était que le monde continuerait d’exister quand lui ne serait plus et il était plein de regret à l’idée qu’en début de saison froide l’an prochain il ne serait peut-être plus du cercle de conversation autour du feu. À présent, il avait éteint la radio et il se tenait assis jambes croisées, sirotant du jus de coing du Bengale et ajustant son habit plus étroitement autour de sa tête. Cette nuit-là il n’avait pas encore raconté une seule de ses histoires, que ce soient des histoires drôles dont certaines n’étaient guère courtoises ou des histoires étonnantes pleines de recours aux formules magiques et de miracles de toutes sortes ou des histoires mélancoliques ou des histoires terrifiantes ou des anecdotes de SANEH SANGSUK


23 l’époque où il allait en pèlerinage en Inde pour visiter les quatre sites sacrés et « pour voir de près ces terres qu’en des temps reculés notre Seigneur et Maître avait foulées », ce qui avait été un pèlerinage authentique, une errance solitaire par monts et par jungle et de grotte en clairière observant scrupuleusement toutes les règles du pèlerinage sacré édictées par le Bouddha vingt-cinq siècles plus tôt, un voyage dont l’aller-retour avait pris quinze ans et dont le cours avait été sans cesse interrompu par la découverte d’une grotte ou d’une communauté de bonzes ou d’un temple ou de quelque endroit sûr et quiet propice à la méditation, passant la saison des pluies dans quelque monastère abandonné ou de longs mois dans quelque cimetière de jungle, s’écartant du droit chemin maintes fois, maintes fois s’égarant, apprenant la langue des Karens, des Mons, des Khas, des Was, des Khmus et les sabirs locaux des Birmans et des Indiens, toutes sortes de langues mais pas une seule de façon approfondie, juste assez pour donner la réplique, juste assez pour des conversations sommaires en cours de route – D’où venez-vous ? Où allez-vous ? Avez-vous mangé ? Y a-t-il des communautés ou des temples bouddhistes par ici ? – allant droit devant en direction du couchant et de la frontière birmane et de là droit devant en direction du nord et de l’Inde, et il s’était contenté de garder pour lui sa tristesse en constatant qu’en terre natale du bouddhisme il y avait vraiment très peu de bouddhistes, que de l’arbre immense sous lequel le UNE HISTOIRE VIEILLE COMME LA PLUIE


24 Bouddha avait connu l’Illumination il ne restait que des pousses de la quatrième génération qui n’avaient rien de spectaculaire, que la Nairanjana à présent n’était plus qu’un mince filet d’eau dans un chenal étroit, petit, sale, tout plein de ronces et de mauvaises herbes où vaches et boucs cherchaient pâture en troupeaux et où les villageois du cru qui n’étaient pas bouddhistes déféquaient, que le mont Krishnagupta n’était nullement une chaîne de montagne dont les pics se perdaient dans les nues mais un mont pas très haut et entièrement chauve, et il avait constaté que presque tous les pèlerins venus visiter les quatre sites sacrés étaient des Birmans et des Ceylanais et qu’il n’y avait quasiment pas de Thaïs, bonzes ou laïcs, parmi eux, et tout cela le rendait triste et lui faisait mal. Les gens de Prek Nâm Deng pensaient qu’il était mort et ils organisaient tous les ans une cérémonie pour le repos de son âme lors du Jour de l’An thaï et quand il était rentré de son long pèlerinage il leur avait fallu un bon bout de temps pour se faire à l’idée que ce bonze de grande taille et baraqué, aux grands pieds patauds couverts de plaies vieilles ou vives, cet homme revêtu d’une défroque en loques qui sentait le bouc, cet homme aux grands yeux noirs apeurés, tristes et flottants, n’était autre que lui. Prek Nâm Deng lors de son retour de pèlerinage avait tellement changé qu’il ne le reconnaissait quasiment plus. La forêt vierge avait disparu au profit de concessions forestières ; les cours d’eau dont il se souvenait étaient plus profonds et plus larges SANEH SANGSUK


25 qu’avant et on avait creusé quantité de canaux latéraux ; ce qui jadis était jungle avait été parcellisé et défriché en autant de champs et de rizières ; et les gens, tant ceux qui étaient là depuis toujours que les réfugiés plus récents, n’étaient plus des chasseurs comme avant mais des cultivateurs. Il n’avait pas été témoin de la destruction de la jungle, comme il aimait à dire, mais c’était bien lui le dernier témoin qui pouvait certifier que jadis Prek Nâm Deng était pris dans un étau de jungle, qu’en ces temps-là les communautés humaines étaient choses factices, que la production humaine, à savoir champs et rizières, étaient chose factice. Quand il racontait une histoire, on aurait dit qu’il s’adressait aux enfants uniquement, car il voulait voir le sourire des enfants, l’effroi des enfants et l’émerveillement des enfants, alors qu’il ne prêtait guère attention aux adultes. C’était là un comportement dont il n’avait pas conscience. Il savait bien que ces adultes étaient trop léthargiques, trop mesquins, trop contusionnés, trop désespérés et navrés « au point que l’enveloppe de leur cœur est insensible, épaisse et dure comme la plante de pieds qui ont trop marché », et il semblait qu’il n’y avait que les enfants qui l’écoutaient avec attention. La Prè Antchane, la fille de M. Poute Antchane, une enfant de dix ans aux grands yeux et aux cheveux emmêlés d’un noir roux de dévitaminée et avec une cicatrice bistre au bord de l’œil gauche, qui avait une écriture étonnamment belle, lisait couramment et était meilleure en calcul que n’importe lequel des enUNE HISTOIRE VIEILLE COMME LA PLUIE


26 fants de son âge et était toujours première de sa classe, avait discrètement reçu pour instruction de la part de Mme l’institutrice Prayong Sîssane-ampaï de coucher par écrit toutes les histoires que le révérend père Tiane racontait. La Prè avait la plume facile et elle notait même des choses que l’institutrice ne lui avait pas demandées, telles que l’apparition d’arcs-en-ciel, notant le jour, l’heure et l’endroit où elle en voyait un, sa durée et même ce qu’elle faisait alors, avec qui elle était ou si elle était seule et quels arbres étaient en fleurs et quels oiseaux chantaient, rédigeait ce que racontait le révérend père Tiane et ses notes sur les arcs-en-ciel (que l’institutrice finit par découvrir) et lisait ses compositions chaque après-midi à l’école pendant le cours de thaï. Les gosses de Prek Nâm Deng avaient déjà entendu le révérend père Tiane leur raconter comment lors de son pèlerinage il s’était trouvé face à une harde d’éléphants sauvages et se souvenaient encore que le révérend père Tiane leur avait dit qu’à l’époque il avait seulement vingt-cinq ans et n’était dans les ordres que depuis cinq carêmes et que c’était peu après sa période d’apprentissage du pèlerinage et qu’il n’avait plus de bonze plus âgé pour le guider ou le conseiller et il s’était réveillé dans le calme et la paix d’une nuit de la saison chaude dans la jungle des contreforts ouest de la chaîne de montagne Tanaosri parce qu’il entendait un fracas d’arbres brisés et la rumeur d’un tremblement de terre SANEH SANGSUK


27 provoqué par les pattes d’une harde d’une trentaine d’éléphants se dirigeant vers le grand arbre à la frondaison vaste et fournie au pied duquel il avait planté son ombrelle, et la harde éparse était en train d’entourer sa minuscule ombrelle solitaire, trompes dardées, oreilles largement déployées, martelant le sol de leurs pattes antérieures et lançant des barrissements assourdissants comme d’intenses coups de clairon qui se répondaient les uns les autres, menaçants, furieux, malveillants, terrifiants, pour l’écarter de leur passage, mais il a refusé de bouger, d’étendre le bras pour rassembler ses affaires et détaler, car ç’aurait été contrevenir à la loi pèlerine, et il s’est contenté de rester à genoux tremblant comme une feuille, essayant de penser à toutes les prières dont il pouvait se rappeler et essayant de les prononcer toutes à la fois, terrifié à en perdre la tête, sachant qu’il allait perdre la raison à force de terreur, laquelle déferlait soudain telle une crue de jungle, sauf qu’il continuait de s’obstiner, refusait de fuir, de reculer ne serait-ce que d’un pouce. La jungle n’était que clair de lune et quiétude angoissante et tous les recoins de forêt vierge en cet endroit étaient pleins de dangers et de mystères et hantés par des êtres vivants naturels étranges ainsi que par des êtres surnaturels, mais à ce moment-là il n’y avait que les barrissements de la harde d’éléphants sauvages qui peu à peu étrécissaient leur cercle et se rapprochaient. Dans l’étalage de puissance de leur encerclement, il y avait à la fois de la hargne, de la UNE HISTOIRE VIEILLE COMME LA PLUIE


28 fureur, de la suspicion, de l’incertitude et de la curiosité à tout d’un coup tomber sur un humain au crâne rasé, enveloppé dans un tissu couleur jus de jaque, agenouillé, visible en ombre floue sous un dais minuscule de tissu jus de jaque ridiculement frêle et plein d’accrocs et de traces de rapiéçage, apparaissant en intrus dans leur domaine et faisant obstacle à leur quête incessante de nourriture, et tous de se mettre à tournicoter autour de cette ombrelle, avec des sons bizarres émis par leur bouche et leur trompe comme s’ils se concertaient, se défiaient ou se mettaient en garde les uns les autres. Tous ceux qui formaient le cercle rapproché autour de l’ombrelle étaient des éléphants géants, mâles aussi bien que femelles, hauts de neuf ou dix coudées, magnifiques autant que minables et terrifiants comme des blocs de granite ambulants, à l’épaisse peau ridée et sèche couverte des symboles d’une algèbre bizarre, aux pattes énormes comme des piliers, et ceux qui en avaient dardant des défenses blanches courbées vers le haut, et il s’efforçait encore de penser confusément au sein de son tremblement même, de penser combien il était extraordinaire que cette harde soit dirigée par une vieille femelle au formidable corps noir de fantôme, d’un âge canonique difficile à estimer, oreilles déployées, trompe dressée fouettant l’air telle une créature d’un autre monde. Les autres éléphants de la harde observaient la vieille meneuse, la suivaient de l’œil et dressaient l’oreille pour savoir ce qu’elle allait faire dans la situation où ils se SANEH SANGSUK


29 trouvaient – reculer ou s’enfuir ou écraser l’obstacle. Les autres éléphants étaient tous ses enfants ou ses petitsenfants ou ses arrière-petits-enfants. Elle n’était autre que la reine douairière qui recevait autant d’amour que de respect mâtiné de crainte du fait de son intelligence et de son immense et riche expérience. Ce qu’elle avait de plus que tous les autres éléphants c’était cette qualité qu’elle tenait de son prestige accumulé, même si sa patte arrière droite était maculée de boue à présent sèche et grumeleuse et le bout de sa trompe couturé de griffures d’épines, même si l’eau dans sa panse glougloutait et si, comme toujours en temps de crise, lui échappaient de longs pets modulés comme le chuintement d’une viole à deux crins. Sa suprématie n’en était en rien compromise. Elle-même était grevée de douleurs et de soucis de toutes sortes, lourde de souvenirs tristes de son partenaire à présent disparu, mort peut-être d’une chute en ravin ou tué pour son ivoire ou capturé par des humains pour être domestiqué ou peut-être était-ce un vieux mâle qui sachant sa fin prochaine s’était détourné de la harde pour gagner quelque havre secret et vivre en solitaire le temps qui lui restait, savourer en solitaire le temps qui lui restait, préférant la fierté à la compassion pour affronter la mort, si bien que certains éléphants mâles, enfants ou petits-enfants de la douairière, une fois devenus adultes se comportaient comme des fortes têtes, des délinquants en puissance qui aimaient se quereller et trichaient et faisaient tout au mépris de la parentèle, et UNE HISTOIRE VIEILLE COMME LA PLUIE


30 de quelque façon qu’elle s’y prît elle n’était pas parvenue à les reformer, bien au contraire ils lui en avaient voulu et s’étaient séparés de la harde pour faire bande à part et depuis lors n’étaient jamais revenus ne serait-ce que pour une simple visite et elle ne les avait jamais plus revus ni n’avait eu de nouvelles d’eux. Certes, c’étaient de bons mâles, puissants et vaillants, ils avaient un rôle important à jouer en tant que protecteurs de la harde, mais leur comportement en toute occasion était proprement intolérable ; même si son amour était infini, il y avait des limites à sa patience ; elle ne pouvait plus leur pardonner désormais, et le souvenir de ces défections faisait qu’elle avait beaucoup de mal à s’endormir et qu’elle faisait des cauchemars, et parfois parlait dans son sommeil et un éléphant ou un autre la consolait, de la même façon que sa progéniture console une vieille grand-mère, « Oublie papa, ne t’inquiète donc pas, c’était son sort et on n’y peut rien » ou bien « Oublie pépé, mémé, son âme est en paix » ou bien « Pourquoi te faire du mauvais sang pour ton fils aîné ? Une mauvaise graine pareille, il savait fort bien que ce qu’il faisait n’était pas correct, mais il l’a fait quand même » – et le révérend père Tiane observait la vieille éléphante au point que son âme se dissolvait pour ne faire qu’une avec son âme à elle, conscient de son amour et de sa bienveillance, faisant sien ses souvenirs amers, comprenant toutes ses vicissitudes, et tout ce qu’il pouvait faire c’était prier pour elle, partager avec elle le mérite de ces SANEH SANGSUK


31 prières et lui dire mentalement, « Avant peu tu seras au bout de tes peines et tu renaîtras femme et quelles que soient les circonstances je suis sûr que tu seras une femme exceptionnelle, une héroïne », mais voici qu’il voit la vieille éléphante relever sa trompe plus haut encore, ses oreilles s’écarter davantage et dans l’instant elle lance un cri suraigu qu’aussitôt les autres éléphants reprennent en écho comme autant d’annonces de désastre imminent, et un frisson glacé parcourt la colonne vertébrale du jeune bonze pèlerin et il sent la sueur sur ses sourcils rasés pénétrer dans ses yeux irrités et il psalmodie Pouttang saranang katchami Tammang saranang katchami Sangkang saranang katchami∗ spasmodiquement et demande pardon d’avoir dérangé ces animaux préhistoriques si intelligents, majestueux et porteurs du mystère miraculeux de l’âme de la harde, pour ensuite exprimer sa résignation au sort qui l’attend, essayant de communiquer avec cette harde d’éléphants sauvages à l’aide du langage fruste de l’homme tout à fait inapte à exprimer la sincérité, « Si vous avez jamais éprouvé du ressentiment envers moi dans une vie antérieure, faites de moi ce que bon vous semble, je ne tiens point à la vie et vous prie seulement de me pardonner. Je ne fais que me rendre en pèlerinage sur les traces de notre Seigneur qui a vécu au pays du laurier-rose et qui a énoncé la doctrine sublime de Pouttang saranang ∗

Pâli. « Le Bouddha est mon refuge, Le Dharma est mon refuge, La Sangha est mon refuge. »

UNE HISTOIRE VIEILLE COMME LA PLUIE


32 katchami ». Prières et propos se mêlaient confusément, parfois passant ses lèvres en éructations incohérentes et parfois résonnant seulement à l’intérieur de son crâne ; au fin fond de la terreur et du désespoir il était résigné à l’inévitable, et dans la profondeur de son désespoir il confessait à son auditoire sans rien celer qu’il était égaré au point d’entendre les pattes de la harde se rapprocher plus encore, les barrissements perçants se rapprocher plus encore, et il voyait une trompe grande et fripée qui se déplaçait en tous sens et sous tous les angles, plus prodigieuse encore qu’une main humaine, s’enrouler autour de son ombrelle si frêle et l’arracher et la projeter au loin avec hargne et cette même trompe se transformer en main de la Mort et se refermer sur lui et le projeter très haut dans les airs et son corps retomberait mais avant de toucher terre serait embroché par une longue défense effilée ou alors s’écraserait au sol et ne ferait que gésir là souffle coupé sans pouvoir crier avant qu’une patte énorme comme un poteau se soulève et retombe sur son visage ou sur sa poitrine ou sur son ventre et quelle que soit la façon dont il mourrait ce serait quelque chose de triste et de dommage et de douloureux pareillement, car il ne ferait que regarder son corps laminé et sans vie et se dire Allons, allons, la mort ce n’est que ça ; allons, allons, ce n’est donc que cela le secret suprême de la mort, regarder son corps inanimé avec les yeux d’un papillon blanc et se dire cela avec l’âme d’un papillon blanc dans l’idiome d’un papillon blanc que seuls les SANEH SANGSUK


33 papillons blancs comprennent, ayant basculé dans le subconscient douloureux et chagrin d’un papillon blanc, il serait mort et sans savoir comment renaîtrait aussitôt en papillon blanc, son âme dans l’instant s’incarnant en ce papillon blanc, lequel après avoir voleté un moment au-dessus de son corps disloqué se dirigerait vers l’ouest qui était la direction qu’il entendait suivre et un jour ou l’autre se tournerait vers le nord, volant droit vers le pays du laurier-rose, la patrie du Bouddha qui était son objectif, avec toujours la même obstination, refusant toujours la défaite, même s’il n’était qu’un frêle papillon blanc, se disant seulement que son âme devrait s’incarner en des milliers, des dizaines de milliers, des centaines de milliers de papillons blancs chemin faisant et il était prêt à agir ainsi ne serait-ce que pour avoir l’occasion de voir l’arbre du Bouddha et la Nairanjana et le mont Krishnagupta et le parc des biches de Sarnath, l’endroit du premier prêche, et aussi longtemps qu’il n’aurait pas atteint sa destination peut-être devrait-il s’incarner dans le corps d’une biche ou dans le corps d’un oiseau ou dans le corps d’un serpent, le corps d’un tigre, et si ce n’était pas nécessaire il se contenterait de s’incarner en papillon. Et ce n’est qu’au bout d’un long moment, après plusieurs inspirations et expirations, qu’il finit par se rendre compte que, ma foi, il n’était pas encore mort, son cœur battait sourdement, il haletait tant bien que mal, sa chair était toujours tiède et ses membres intacts et il était toujours agenouillé sur son étole d’hiver UNE HISTOIRE VIEILLE COMME LA PLUIE


34 pliée qui lui servait d’oreiller. Tournant la tête vers le nord, et pas encore remis de sa terreur mais tout tremblant, il cessa de psalmodier, cessa de s’exprimer à voix haute comme dans le silence de sa tête et changea de posture pour s’asseoir à l’aise une jambe repliée en contact avec le sol et regarda à travers les accrocs de l’ombrelle et vit trompes et défenses et pattes et panses et pattes postérieures et queues des éléphants de cette harde – la queue qui est une des deux choses les plus préjudiciables à la majesté et à la puissance de l’éléphant, l’autre étant ses yeux – défiler de part et d’autre de lui comme dans un rêve et il vit encore et encore ces trompes et défenses et pattes et panses et pattes postérieures et queues se déplacer placidement, quelque chose de gigantesque et de surpuissant qui faisait de lui un être puîné, absolument dénué de nocivité, absolument dénué d’aptitude à agir, absolument dénué de la moindre prestance, et il entendait le sol trembler doucement comme s’il était devenu liquide, entendait les branches casser sous la traction torse des trompes, entendait l’eau gargouiller dans les panses, entendait crotter et pisser sans complexe, entendait les ramures d’un grand arbre osciller violemment parce qu’un éléphant se frottait contre le tronc pour soulager quelque démangeaison. Ils étaient en train de s’éloigner tout bonnement. Ainsi en avait décidé à l’ultime seconde la vieille éléphante meneuse de la harde. Si ça se trouve, elle avait déjà rencontré un bonze pèlerin et s’était soudain avisée SANEH SANGSUK


35 que ce bipède à deux mains qui se mouvait en aplomb de la terre ferme enrobé de jaune ton sur ton ou de jus de jaque ton sur ton et au crâne chauve luisant ne présentait en fait aucun danger, et elle avait fait signe à sa harde de poursuivre sa marche sans le molester et c’était là un ordre que tous les éléphants se devaient d’exécuter absolument. Le troupeau de spectres surgi de la jungle profonde sous la direction de la vieille femelle suscitait une peur panique, une appréhension excessive, mais en même temps le respect et un déconcertant sentiment de beauté. La famille de cette aïeule rassemblant quatre générations était en train de s’éloigner de lui sans le tuer et il était assis à la regarder s’en aller et sa respiration redevenait profonde au fur et à mesure et il éprouvait de la tendresse et de la compassion, leur souhaitant bonne chance, heureux pour eux qu’ils aient choisi de ne pas commettre de péché, heureux pour luimême de s’aviser enfin qu’il était toujours en vie et pour autant qu’il était en vie pouvait espérer, rêver et croire en la noblesse des obligations de ce monde, mais il manqua s’évanouir de stupeur quand soudain une trompe se faufila telle un serpent à travers un accroc de l’ombrelle. Cette trompe à tâtons palpa et flaira son visage, son cou, sa poitrine comme si elle les inspectait et puis cessa de s’intéresser à lui, souleva la main de bananes sauvages mûres qu’il avait posée à côté de son bol à offrande et de son filtre à eau et d’un geste preste s’en empara. C’était la petite trompe d’un éléphanteau UNE HISTOIRE VIEILLE COMME LA PLUIE


36 d’âge polisson et curieux qui s’attardait à l’arrière de la harde, ne pensait qu’à manger et s’amuser tant en rêve qu’en réalité, se prenait pour le centre du monde, ne pensait jamais au bien et au mal, ne pensait jamais à ce qu’il convenait et ne convenait pas de faire et comme n’importe quel enfant était tout à fait inconscient des dangers en tous genres. Avançant la tête hors de l’ombrelle, il vit l’éléphanteau tout occupé à attraper avec sa trompe les bananes mûres qui à présent jonchaient le sol pour les porter à sa bouche, glouton, ravi, heureux. Une éléphante se trouvait près de lui et l’observait avec une bienveillance mâtinée d’irritation. De sa trompe elle lui frappa doucement le dos en un simulacre de punition. Comme toutes les mères qui aiment leurs enfants et leur passent leurs caprices, elle ne le frappa pas fort au point de lui faire mal, car l’aïeule en sa sagesse avait décidé de laisser le pèlerin tranquille et les autres aînés de la harde avaient approuvé et étaient intervenus pour qu’aucun éléphant ne le dérange, si bien que la mère éléphante devait punir son enfant pour que ça lui serve de leçon. Non loin d’eux se tenait une autre femelle, qui couvait mère et fils d’un regard désapprobateur. Assurément cette éléphante était la seconde mère qui avait pris soin de la vraie et lui avait tenu compagnie dans ses derniers mois de grossesse et quand elle avait mis bas, et cette seconde mère était très impliquée dans l’éducation de l’éléphanteau et dans sa protection. Elle avait presque autant de droits sur lui SANEH SANGSUK


37 que sa vraie mère et elle était toujours prête à les exercer, tant pour offrir une récompense que pour infliger une punition. Pour cette raison, l’éléphanteau grandissait en recevant à peu près autant d’amour de l’une et l’autre mères (à tout le moins était-ce le cas aussi longtemps que la jungle était partout et que les éléphants étaient toujours en mesure de vivre à leur guise et de se comporter socialement de façon naturelle) et la seconde mère se comporterait en tout comme la première si celle-ci venait à mourir ou devait pour une raison ou une autre se séparer de la harde. Près des deux éléphantes, fermant la marche, il y avait un éléphant dans la force de l’âge, colossal, noir de jais, qui observait l’incident d’un œil dur et attendait avec impatience et qui, n’y tenant plus, fonça sur l’éléphanteau et lui flanqua un maître coup de trompe sur l’arrière-train. L’éléphanteau eut juste le temps de faire trompe basse sur une autre banane avant de se carapater à la suite de la harde et l’éléphant se tourna alors vers les deux femelles et leur administra à chacune un coup de trompe, et quand il vit que l’éléphanteau se trouvait hors de danger au sein de la harde, cet éléphant chargé d’assurer l’arrière du convoi finit par se détendre. Les autres seniors à leur tour flanquèrent des coups de trompe à l’éléphanteau et aux deux femelles parce qu’ils avaient ralenti la marche de la harde et parce que ne pas s’assurer que le petit demeure au milieu du groupe était un comportement dangereux, irresponsable et répréhensible : un éléphanteau qui UNE HISTOIRE VIEILLE COMME LA PLUIE


38 s’écarterait de la harde pourrait aisément devenir la proie d’un tigre ; un éléphanteau qui s’écarterait de la harde pendant la baignade dans un marigot ou pendant la traversée d’un cours d’eau pourrait aisément devenir la proie d’un crocodile. Et le révérend père Tiane suivit d’un œil bienveillant la harde d’éléphants jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans la jungle illuminée par le clair de lune. Les enfants de Prek Nâm Deng se rappelaient tous de cette histoire et dans les nuits de solitude désolée comme cette nuit-là, chacun d’eux voulait l’entendre ou d’autres du même genre encore et encore. Certains aimaient… L’auteur, sur la couverture de la réédition (2007) en thaï de son magnum opus de 1994, L’Ombre blanche

Éditions du Seuil, 2004 SANEH SANGSUK


une histoire vieille comme... | saneh sangsuk