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lテ各mpailleur de rテェves NIKOM RAYAWA


lÊempailleur de rêves TRADUIT DU THAI PAR MARCEL BARANG

© EDITIONS DE L’AUBE pour l’édition française © NIKOM RAYAWA pour l’édition originale Titre original : Taling Soung Soung Nak, 1984


L’éléphant leva la patte pour permettre au cornac de grimper s’asseoir sur sa nuque. Tandis que l’homme s’installait, l’énorme animal cessa un instant de battre mollement des oreilles. La femme sur la plate-forme de la maison descendit les marches et, dressée sur la pointe de pieds, tendit au cornac un long morceau d’étoffe à petits carreaux plié en carré et du riz empaqueté dans une feuille de bananier. « Donne-moi aussi le coutelas, Madjane, » dit le cornac alors qu’elle se tournait pour remonter les marches. L’éléphant attrapa une branche de tamarinier audessus de sa tête, déclenchant une ondée de feuilles mortes. Madjane reparut, coutelas à la main. Le cornac le prit et se le passa à la ceinture, déplia l’étoffe et se l’enroula autour de la tête, puis encouragea la bête à passer de l’ombre au clair soleil matinal. Au bord de la berge surplombant la rivière, l’herbe était humide de rosée. Madjane marchait devant, deux paniers vides en balancier sur l’épaule. Le vent vif torsadait ses cheveux, rosissait ses pommettes. Elle changea sa palanche d’é-


paule et s’engagea à flanc de berge, sa silhouette bientôt grignotée par les reflets aveuglants qui dansaient sur l’eau. L’éléphant descendit la berge par une sente étroite, pataugea dans le courant puis se hissa sur la rive opposée, en retrait de laquelle se dressait un atelier de sculpture et de taxidermie. C’était un bâtiment en bois, léger et ouvert, coiffé d’un toit de tôle ondulée, la façade ombragée par la frondaison généreuse d’un énorme pin. Le cornac dirigea l’éléphant vers l’ombre de l’arbre. « De retour, Cam-ngaï ? demanda l’homme qui sculptait un bloc de bois devant l’atelier. Il déposa son maillet et son ciseau à bois et regarda le cornac descendre de sa monture. — Ça fait longtemps qu’on t’a pas vu. Ousque tu vas haler, cette fois ? — Ici même, » répondit Cam-ngaï tout en renouant d’un tournemain son pantalon à la taille. Il passa devant un gamin crasseux qui jouait là et alla s’asseoir sur le billot près de la porte. « Vrai ? T’as plus à aller en forêt, alors, » dit le sculpteur en se tournant vers l’énorme amas de grumes qui jonchaient l’esplanade à quatre ou cinq cents mètre de la rive. « Y en a beaucoup, tu sais. Tu vas les tirer jusqu’où ? — Jusqu’à la berge. » Devant l’air étonné du sculpteur, Cam-ngaï ajouta : « Il faut être prêt pour les faire flotter quand les pluies arriveront.


— Un camion ferait mieux l’affaire. — Les camions ne peuvent venir jusqu’ici, Boun Hâm. Tu ne sais donc pas que le pont sur les rapides s’est effondré ? » Cam-ngaï alla chercher les chaînes dans l’atelier et, les traînant à grand bruit, alla les attacher au harnais de l’éléphant. « T’as personne pour t’aider ? » demanda Boun Hâm. Tout occupé par les grosses chaînes, Cam-ngaï n’entendit pas. Boun Hâm l’observa un moment puis se remit à maillocher son ébauche. L’atelier, où plusieurs apprentis étaient penchés sur leur ouvrage, était un fatras de blocs de bois et de sculptures, achevées ou en cours d’exécution, représentant des cerfs, des tigres, des lièvres, et surtout des éléphants, hauts pour la plupart d’une vingtaine de centimètres ; mais quelques-uns atteignaient plus d’un mètre. Dans un coin, un enclos en bambou contenait toutes sortes d’animaux naturalisés. « Beaucoup de boulot ? demanda Cam-ngaï. — Tu parles ! On n’arrive pas à satisfaire la demande, répondit Boun Hâm en levant son maillet. Tu devrais venir nous donner un coup de main. » Cam-ngaï regarda en direction de la section de taxidermie. Il y vit un singe suspendu à une branche sèche, un aigle aux ailes déployées, un cerf prêt à bondir, ainsi que plusieurs mangoustes, serpents, civettes et porcsépics. Un jeune s’affairait sur une carcasse.


« Tu n’as pas l’air de manquer d’assistants. — Crois pas ça, dit Boun Hâm. Le Vieux est tous les jours sur notre dos. Il veut qu’on lui sculpte un grand éléphant. — Grand comment ? Grandeur nature ? — Plus grand que nature. Plus grand que le tien. — Qu’est-ce qu’il veut en faire ? Il a un acheteur ? — Non, je crois qu’il veut le garder. Il aurait bien acheté le tien, mais il en a assez d’attendre. — C’est ce qu’il t’a dit ? — Oui. Ça fait des années que tu y travailles. Quand est-ce qu’il sera prêt ? — Il est presque fini. Je l’ai mis de côté pour le moment. — Dépêche-toi de le terminer, comme ça tu pourras le vendre. Ça s’arrache en ce moment, t’en tireras un bon prix. » Comme Cam-ngaï ne disait mot, Boun Hâm poursuivit : « Dès que tu auras fini de haler, viens me donner un coup de main. Le Vieux a déjà mis le bois de côté, là-bas, regarde. » Boun Hâm désignait une énorme bille de teck près de la berge. Cam-ngaï la regarda puis secoua la tête. « Pourquoi pas ? dit Boun Hâm. Tu sais sculpter. — Pas question. » Une fois les chaînes ajustées, Cam-ngaï remonta sur la nuque de l’éléphant qui, la trompe en bataille, se mit à


barrir puissamment. Le gamin, qui s’était approché et le regardait avec de grands yeux, courut se réfugier derrière le tronc d’un pin. Cam-ngaï dirigea l’animal vers l’aire immense jonchée de billes. Les chaînes traînaient à terre, cliquetant au rythme lent de l’éléphant, et le cornac tanguait en mesure comme un fétu sur l’eau. L’éléphant s’arrêta devant la première grume. Camngaï descendit passer les chaînes dans le trou vrillé à un bout de la bille, puis remonta et fit avancer l’animal. La sangle de poitrail, large d’une trentaine de centimètres, se plaqua contre le cuir de la bête. Quand les chaînes se tendirent, il y eut un coup sourd et la grume se mit à rouler sur elle-même. La sangle lacérant ses chairs, l’éléphant tirait tête baissée jusqu’au ras du sol, la trompe dressée et enroulée sur elle-même. Sous le renflement de la peau couturée de cicatrices, les racines de ses défenses formaient comme deux étoiles blanches enchâssées dans l’impressionnante masse sombre de son corps. Sous l’effet de la traction puissante de l’animal, la grume brimbala sur le sol, y traçant un sillon, écrasant herbes et branchages, pulvérisant la terre tout du long jusqu’à la berge. Cam-ngaï regarda autour de lui, à la recherche du meilleur endroit où déposer la grume. Le cou tendu, il hésitait, si bien que l’éléphant finit par s’arrêter de luimême. Cam-ngaï se reprit. « Va pour ici, » dit-il en descendant pour décrocher les


chaînes, avant de repartir haler une autre grume. L’éléphant fit plusieurs allers et retours, traçant à chaque fois un sillon sec et irrégulier, jalonné çà et là de grosses bouses verdâtres et de traînées humides. Les empreintes rondes de ses pattes finissaient par se mêler. L’animal s’arc-boutait dans son harnais et l’homme ressentait le poids de la bille à l’arrière. Les sillons se chevauchaient, la terre s’effritait et une vapeur vacillante sourdait du sol dans la fournaise. L’éléphant agita la queue quand Cam-ngaï descendit détacher les chaînes, qu’il laissa tomber dans un fracas bref et discordant. Encore une et on se repose, se dit-il alors qu’il revenait une nouvelle fois de la berge. L’éléphant avançait de plus en plus lentement. La chemise de coutil bleu sombre que portait Cam-ngaï était trempée de sueur et lui collait au dos. Il pensait à une grande jarre d’eau fraîche et à l’ombre du pin. « T’en a déplacées combien ? lui demanda Boun Hâm, alors qu’ils finissaient de déjeuner devant l’atelier. Tu en mets un coup, on dirait. — Il faut bien, répondit Cam-ngaï, je dois finir avant la montée des eaux. — Combien de grumes il te faut ? — Toutes. — Ça va te prendre des jours et des jours. — Deux mois peut-être. — Dans quelques jours, l’eau aura monté. T’auras


jamais fini à temps ; tu devrais te faire aider par un autre éléphant. — Qui donc m’aiderait ? dit Cam-ngaï. Il y a trop à faire en forêt. Le Vieux ne le permettrait pas. — Tu crois que « Plaïcoute » va y arriver à lui tout seul ? Ses plaies ne sont même pas bien cicatrisées, dit Boun Hâm en regardant l’éléphant. Il a l’air bien mal en point. » L’éléphant écrasa de la patte une pousse de bananier, la saisit avec sa trompe et la porta à sa bouche. Cam-ngaï regarda sans rien dire les plaies autour des défenses. « Oui, soupira-t-il, il est mal en point. » Il se souvenait de Plaïssoute lorsqu’il avait encore ses défenses. Elles étaient blanches, drues, fuselées, joliment recourbées vers le haut. Quelques mois plus tôt, des voleurs les avaient sciées à ras de leurs racines, et il ne restait plus rien de sa beauté, ni de sa prestance. « Ils lui ont tout pris ; ils ont rien laissé, » disaient les gens attroupés autour de la bête le lendemain matin. Couvert de plaies et d’ecchymoses, l’éléphant était quasi méconnaissable. Il était encore sous l’effet de la dose excessive de somnifère que les voleurs lui avaient injectée. Sa trompe pendait, comme à bout de force. La scie avait coupé si ras qu’elle avait entamé la chair, formant des plaies déjà infectées d’où le sang avait coulé en longue traînées à présent coagulées. « C’est curieux, dit quelqu’un en se penchant sur les


plaies. L’entame est si nette qu’on dirait pas qu’ils se sont servis d’une scie ordinaire. » L’état de l’éléphant s’aggravait rapidement. Il refusait l’herbe et l’eau et restait debout sans réaction. Il remuait à peine la queue et les oreilles, sa trompe pendait inerte, ses yeux étaient vitreux. Des insectes s’agglutinaient autour de ses plaies, qui s’étaient mises à suppurer. Cam-ngaï fit bouillir une décoction d’herbes astringentes pour nettoyer les plaies, qu’il couvrit d’une poudre de liane, répétant l’opération jour après jour. À l’époque, il n’avait pas encore été réembauché par le Vieux comme cornac ; mais il n’habitait pas loin, connaissait et chérissait l’éléphant depuis sa plus tendre enfance, et il partageait sa souffrance et son abattement. C’est comme si on les lui avait coupées à lui, disaient d’un ton sarcastique les gens qui les voyaient. L’éléphant avait perdu son air majestueux. Son vrai nom était Soute Sa-ngâ, « Suprême Majesté », et son nom familier Plaïssoute, « Mâle Suprême ». Mais, depuis qu’on lui avait volé ses défenses, tout un chacun ne l’appelait plus que Plaïcoute, « Mâle Châtré ». « Quoi qu’il en soit, c’est notre boulot, faut continuer, dit Cam-ngaï à Boun Hâm avant de remonter sur l’éléphant pour se remettre à haler. On n’a pas le choix, tu crois pas ? » Le cuir épais de l’éléphant luisait au soleil, qui dardait ses rayons sur l’esplanade. Le cliquetis des chaînes se


mêlait au choc sourd des grumes qui écrasaient la terre. Plaïssoute tirait tête baissée, sans relâche, à sa façon calme et composée. Une à une, les grumes qui jonchaient l’esplanade allaient s’aligner au bord de la rive. Camngaï pressait l’éléphant du pied pour qu’il continue de rallier ses forces, mais son énergie se dissipait peu à peu et il finissait par se traîner avec peine, respirant bruyamment par la bouche, exténué. Cam-ngaï détacha les chaînes d’une grume et laissa l’éléphant se mettre à l’ombre du pin. « On continuera dans un moment, dit-il en déroulant l’étoffe qui le coiffait pour essuyer la sueur sur son visage. — T’en as bien halé vingt, non ? demanda Boun Hâm. — Aucune idée. — Tu l’es as pas comptées ? — À quoi bon, puisque je dois les déplacer toutes, » dit Cam-ngaï en se tâtant la taille comme s’il venait de se rappeler quelque chose. Il retira une gaffe du nœud de son pantalon et la tendit à Bh. « Je voudrais que tu me fasses un nouveau manche. » Boun Hâm examina le croc de métal et son onglet bien affûté tout en se passant la gaffe d’une main à l’autre. « Le manche s’est détaché et j’ai fini par le perdre, expliqua Cam-ngaï. — T’es sûr que tu l’as pas cassé en tapant sur Plaïcoute ? » dit Boun Hâm en souriant. Cam-ngaï pouffa de rire.


« Tu sais bien que j’en serais incapable. Ça fait longtemps que je l’ai. Je la tiens de mon père. » Boun Hâm regarda à nouveau l’éléphant, qui avait plongé sa trompe dans une grande jarre d’eau. « Il a l’air vraiment au bout du rouleau. Quel âge il a ? Trente-neuf, quarante ans ? » Il se tourna vers Cam-ngaï. « Dans ces eaux-là, non ? Il fait plus vieux que son âge. — C’est qu’il en a vu de dures, dit Cam-ngaï. Il ira mieux dans quelques temps. Il se dirigea vers l’éléphant et s’écria, à l’adresse de Boun Hâm : « Tu me refais ce manche, d’accord ? Je passerai le prendre tout à l’heure. » Mais quand il revint, le manche n’était pas prêt. Camngaï se reposa un moment puis se remit à l’ouvrage. Au passage suivant, il descendit de l’éléphant et Boun Hâm lui montra un morceau de teck qu’il avait grossièrement taillé aux dimensions d’un manche. « Il sera prêt demain, » dit-il. Le lendemain… Editions de l'Aube

Nikom Rayawa

l’empailleur de rêves | nikom rayawa  

Un homme, un éléphant, des billes de bois, la vie, la mort, la création artistique : un grand roman thaïlandais

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