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Joseph Vitta Passion de collection


© Somogy éditions d’art, Paris, 2014 © Ville d’Evian, 2014

Ouvrage réalisé sous la direction de Somogy éditions d’art Conception graphique : Élise Julienne Grosberg Fabrication : Michel Brousset, Béatrice Bourgerie, Mélanie Le Gros Contribution éditoriale : Renaud Bezombes Suivi éditorial : Frédérique Potier Recherche iconographique : Anne Tailleux

ISBN 978-2-7572-0779-6 Dépôt légal : février 2014 Imprimé en Italie (Union européenne)


Joseph Vitta Passion de collection

PALAIS LUMIÈRE Ville d'Évian


Remerciements Marc Francina, député-maire d’Évian Denis Ecuyer, adjoint au maire chargé de la culture à Évian William Saadé, conservateur en chef émérite du patrimoine, enseignant à l’université Louis-Lumière Lyon 2, commissaire général de l’exposition François Blanchetière, conservateur du patrimoine au musée Rodin, co-commissaire de l’exposition adressent toute leur gratitude aux prêteurs, responsables de collections publiques ou privées, sans qui cette exposition n’aurait pu avoir lieu : Anne Devroye-Stilz, conservateur en chef du patrimoine, directrice du musée des Beaux-Arts de Nice Alessandra Montanera, conservateur en chef, directrice du musée civique de Casale Monferrato Catherine Chevillot, conservateur en chef du patrimoine, directrice du musée Rodin Aline Magnien, conservateur en chef du patrimoine, responsable du service de la conservation du musée Rodin Jean-Luc Martinez, président-directeur du musée du Louvre Vincent Pomarède, conservateur général du patrimoine, directeur du département des Peintures du musée du Louvre Marie-Pierre Salé, conservateur en chef du patrimoine au département des Arts graphiques du musée du Louvre Dominique de Font-Réaulx, conservateur en chef du patrimoine, directrice du musée national Eugène Delacroix Catherine Adam-Sigas, chargée du développement culturel et scientifique au musée national Eugène Delacroix Sylvie Ramond, conservateur en chef du patrimoine, directrice du musée des Beaux-Arts de Lyon Stéphane Paccoud, conservateur en chef du patrimoine au musée des Beaux-Arts de Lyon Jean-Daniel Pariset, conservateur général, directeur de la Médiathèque de l’architecture et du patrimoine du ministère de la Culture Céline Paul, conservateur en chef du patrimoine, directrice du musée national Adrien-Dubouché à Limoges Amaury Lefébure, conservateur général du patrimoine, directeur du musée national des châteaux de Malmaison et de Bois-Préau Bruno Racine, président de la Bibliothèque nationale de France

Agnès Masson, conservateur général du patrimoine, directrice des archives de Paris LADAPT Lucile Audouy Galerie Elstir Michel Giraud, directeur de la galerie Michel Giraud, collectionneur Jean-François Dumoulin Denise Emery Jean Martel Jean-Michel Robert Yvonne Tan Bunzl Gérard Vanderf ainsi que ceux qui ont souhaité rester anonymes. Les commissaires tiennent également à remercier les personnes suivantes pour l’aide qu’elles ont apportée à la préparation de l’exposition et de son catalogue : Tout particulièrement Mathurin Maison pour ses travaux de recherches documentaires et pour l’inventaire de la collection Vitta, ainsi que Delphine Blondin Micheline Gutmann, de l’association GenAmi, dont les recherches généalogiques ont été particulièrement précieuses Anne Emery, Michèle Rosen, Alain Duhamel et Jean-François Dumoulin au Breuil Françoise Breuillaud-Sottas, historienne à Évian Christophe Dumont, adjoint de direction, Eva Garcia, formatrice, LADAPT à Évian Matthieu Fournier, commissaire-priseur, directeur associé chez Artcurial Jean-Christophe Darbon, chef de cabinet du général, hôtel du Gouverneur à Lyon Robert Haroutinian, chargé de conservation à la planothèque, Médiathèque de l’architecture et du patrimoine du ministère de la Culture Aline Damoiseau, chef du département de la valorisation à la direction des Archives de Paris Elvire Deforge, assistante spécialisée des bibliothèques et des musées, département de la valorisation aux Archives de Paris Sandra Boujot, Cécile Geoffroy-Oriente, Véronique Mattiussi et Hélène Pinet, service de la recherche, des archives, de la documentation et de la bibliothèque du musée Rodin Diane Tytgat, responsable de la régie des œuvres, service de la conservation du musée Rodin


Aurélie Peylhard, chargée d’études au musée Gustave Moreau, et Dominique Lobstein, historien d’art

Scénographie de l’exposition Frédéric Beauclair

Nadine Bovis-Aimar, responsable du service des archives anciennes aux archives municipales de Nice

Photographies Claude Almodovar Muriel Anssens, Ville de Nice Alain Basset, musée des Beaux-Arts de Lyon Josiane Boulon Stéphane Briolant, Artcurial AC Cooper (Colour) Ltd Fogg Art Museum Emmanuel Lattes Mirela Popa Studio Sebert – Artcurial Laurent Thareau, musée des Beaux-Arts de Nice Alexandre Van Battel

Marco Carassi, directeur des archives d’État de Turin Nathalie Sitko, Gaumont Pathé archives à Saint-Ouen Dolorès Bonéré, secrétaire générale de la société Thérabel à Paris Michel Kneubülher, historien à Lyon Pierre Gras, historien à Lyon Gérard Corneloud, historien à Lyon Ollivier Ramousse Serge Bromberg, directeur de Lobster Films à Paris Isabelle de Lannoy, à Londres Joost De Geest, à Alsemberg en Belgique Guy Gosselin, musicologue, professeur à l’université de Tours Cinzia Laccia, conservateur au musée civique de Casale Monferrato Marie-Hélène Lavallée, conservateur général du patrimoine, directrice du musée national Jean-Jacques Henner Carol Lynn Ward-Bamford, conservateur des collections d’instruments de musique à la Librairie du Congrès à Washington Auteurs des textes et des notices Catherine Adam-Sigas, chargée du développement culturel et scientifique au musée national Eugène Delacroix Valentina Barberis, musée civique de Casale Monferrato Réjane Bargiel, conservateur en chef du patrimoine au musée des Arts décoratifs Chantal Beauvalot, historienne de l’art François Blanchetière, conservateur du patrimoine au musée Rodin Étienne Blondeau, conservateur du patrimoine au musée national Adrien-Dubouché à Limoges Jean-Paul Bouillon, membre de l’Institut universitaire de France, professeur d’histoire de l’art contemporain à l’université Blaise-Pascal, Clermont-Ferrand Josiane Boulon, chargée d’études documentaires à la DRAC Rhône-Alpes Denise Emery Michel Giraud Alessandra Montanera, conservateur en chef au musée civique de Casale Monferrato Ollivier Ramousse William Saadé, conservateur en chef émérite du patrimoine, enseignant à l’université Louis-Lumière Lyon 2 Qinghua Yin, diplômée en histoire de l’art de l’Université centrale des nations à Pékin

Agences photographiques Bridgeman Art Library RMN Restauration des œuvres Olivier Omnès, Atelier Art et Objet à Paris Traductions A.D.T. International, Châteauneuf-les-Martigues Alessandra Simon-Silvestro, traductrice Cette exposition est réalisée avec le soutien des Amis du Palais Lumière et plus particulièrement celui de son président, Olivier Collin. Membres bienfaiteurs Olivier Collin Philippe Ducreux, Lunéa groupe Marie Vandelinden Rotary Club Évian-Thonon Amis de la Fondation Pierre Gianadda Membres de soutien Sophie Soullier , le Traiteur des Gourmets Monique De Stoutz Jean-Alexis Bouvier René Lehmann, agence Lehmann immobilier André Demann Noël Duvand Jacques Baud Marie-Laure Dupourque Bernard Fumex, notaire Marie-Claude Georget Françoise Tochon, SELARL A R T Véronique Nicole Jagstaidt Sébastien Weber


Préface

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Une fois n’est pas coutume, la Ville d’Évian rend hommage à un illustre Évianais à l’occasion de l’exposition « Joseph Vitta, passion de collection » qui se tient du 15 février au 1er juin 2014 au Palais Lumière. Joseph Vitta (1860-1942) fut une personnalité d’exception qui a marqué son époque en mettant sa fortune et son énergie exclusivement au service de l’art. Bien que son nom ait été oublié, y compris des spécialistes de l’histoire des collections, le baron Vitta fut un collectionneur important de la fin du xixe siècle et du début du xxe siècle. Il aurait réuni en deux décennies plus d’un millier d’objets aussi divers qu’hétéroclites. Son nom est aussi associé à certains de ses contemporains : Auguste Rodin, Félix Bracquemond, Alexandre Charpentier, Albert Besnard, Jules Chéret, autant d’artistes qu’il affectionnait. Ce projet d’exposition trouve son origine en raison de la présence à l’entrée d’Évian, au bord du lac, de la villa La Sapinière édifiée en 1892 par la famille Vitta. Construite par l’architecte Jean-Camille Formigé, cette demeure d’inspiration Renaissance renferme un exceptionnel ensemble décoratif. Cédée en 1947 à l’association L’ADAPT qui œuvre à la reconversion professionnelle des adultes handicapés, la villa a conservé ses décors d’origine que cette exposition donnera certainement l’occasion de redécouvrir. L’exposition « Joseph Vitta, passion de collection » présente un vaste et riche panorama artistique mêlant les époques, les styles et les disciplines artistiques, d’où émergent des noms aussi célèbres que Delacroix, Ingres, Rodin, Chéret, Bracquemond, Besnard, mais aussi Hokusai et Xu Yang. Cette exposition est également exceptionnelle de par ses prestigieuses collaborations, en particulier avec le Louvre, le musée Rodin, la Bibliothèque nationale de France, le musée national Eugène Delacroix, les musées des Beaux-arts de Lyon et de Nice, mais aussi le musée civique de Casale Monferrato en Italie, pour ne citer qu’eux, sans oublier les collectionneurs privés. Je me réjouis de ces nombreuses coopérations et je profite de ce moment pour remercier chaleureusement l’ensemble des prêteurs qui ont permis à ce projet de voir le jour. J’en profite pour [Je tiens à] saluer le travail d’investigation des deux commissaires d’exposition, François Blanchetière et William Saadé, qui avaient déjà signé en 2009 l’exposition « Rodin, les arts décoratifs » au Palais Lumière, ainsi que Denis Ecuyer, adjoint à la culture et aux expositions, pour son investissement. Je remercie enfin la Région Rhône-Alpes et le conseil général de la Haute-Savoie de leur soutien. Je suis persuadé que cette belle et grande exposition contribuera à donner ses lettres de noblesse au Palais Lumière. Marc Francina Maire d’Évian Député de la Haute-Savoie


Sommaire

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Remerciements Préface

Essais 15 18 32 42 52 66 84 94

À la recherche du baron Vitta William Saadé

Joseph Vitta, une vie au service de l’art Mathurin Maison et William Saadé

Les Vitta et Casale Monferrato Alessandra Montanera

Joseph Vitta, le collectionneur et ses résidences françaises Josiane Boulon Le baron Joseph Vitta et Delacroix Catherine Adam-Sigas

Vitta et Bracquemond, un moment d’art privilégié Jean-Paul Bouillon

Chez le baron Vitta, l’affichiste Jules Chéret devient décorateur Réjane Bargiel Vitta et Rodin François Blanchetière

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Le Voyage d’inspection de l’empereur Qianlong Qinghua Yin

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Catalogue Annexes

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Séjour en Bourbonnais Jean-François Dumoulin

Joseph et Malvina Vitta Marguerite Brun Chronologie


Essais


À la recherche du baron Vitta

William Saadé

« Le collectionneur peut apparaître comme un signe de l’ascension et de l’appartenance sociale… ou tout simplement comme une jouissance esthétique et sensuelle, une démarche intellectuelle – l’amateur devenant un connaisseur, ayant un rôle d’éducateur, refusant le temps qui passe, affirmant le désir d’éternité et le désir de rendre à l’art sa dimension spirituelle afin de supporter les changements apportés par la société industrielle1. »

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Dans le contexte des bouleversements sociétaux en Europe à la fin du xixe siècle et dans la première moitié du xxe siècle, l’étude de la personnalité du baron Joseph Vitta permet d’interroger les mutations majeures dans les domaines culturels et artistiques. Cette époque politiquement et socialement agitée – avec l’exacerbation des luttes sociales, la montée des tensions nationalistes qui vont conduire à la Première Guerre mondiale, la concurrence des puissances coloniales ou encore la révolution bolchevique – a vu se développer des processus d’hybridation et de transformation radicale des formes esthétiques. Les changements de paradigmes sociétaux se sont manifestés par les phénomènes d’accélération et d’intensification des échanges économiques et culturels. La domination des sociétés industrielles sur le reste du monde, atteignant alors son apogée paroxys-

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mique, a accéléré les transformations économiques, culturelles et artistiques achevant ainsi le mouvement de globalisation engagé depuis bientôt quatre siècles par l’Europe. Dans les décennies succédant au Second Empire, le champ artistique s’autonomise et l’on voit apparaître un véritable marché de l’art. Pour les classes aisées, « collectionner » devient alors une stratégie de distinction2, un marqueur social et une expression de la « modernité »3. Comme le rappelle Véronique Long, « Le monde des collectionneurs fonctionne comme un clan, dans un cadre privé autour de relations qui s’instaurent de personne à personne, des conversations à demi-mot sur ce qui se fait, sur ce qui se vend, (qui soutient qui), des relations chaotiques entre un artiste et son marchand et de la connaissance implicite du dessous des cartes. Il implique dans le même temps une logique d’exclusion4 ».


C’est dans ce contexte que l’histoire de la collection de Joseph Vitta prend corps. S’il n’est pas chose aisée de proposer une approche anthropologique de l’univers artistique, culturel et social d’un collectionneur, il n’en reste pas moins qu’elle nous permet de comprendre les processus de constitution d’un corpus d’œuvres à cette époque. Au-delà de l’histoire singulière de ce personnage, l’intérêt de cette démarche spécifique est aussi de questionner les modalités d’enrichissement des collections publiques en France. Bien que les services d’archives, les bibliothèques, les musées aient conservé des témoignages fragmentaires consignés dans des correspondances et dans des publications du vivant de Joseph Vitta ou post mortem, la difficulté est grande de reconstituer les différents épisodes de la vie de ce personnage mystérieux. Le dépouillement des documents conservés à Casale Monferrato, Lyon, Paris, Nice, Évian, au Breuil, a néanmoins révélé quelques indices. Par ailleurs, ses lettres à Rodin et à Bracquemond nous ont éclairé sur quelques traits de sa personnalité et sur l’esprit de sa collection. L’histoire des Vitta se comprend au travers des processus d’exclusion sociale et de recherche de reconnaissance par le milieu de l’aristocratie et de la grande bourgeoisie françaises. Originaire d’une famille de propriétaires terriens, de banquiers et de commerçants de confession juive d’Italie du Nord, Jonas Vitta s’installe à Lyon en 1846. Tenus à l’écart et parfois ostracisés par la « bonne société » lyonnaise et les milieux antisémites5, nationalistes et xénophobes du fait de leur appartenance à la religion juive et de leurs activités lucratives et spéculatives6, Jonas Vitta et son fils Joseph ont cherché à transcender les contingences du quotidien. En quête d’élévation intellectuelle, esthétique et spirituelle, ils se sont tournés avec passion vers le monde culturel et artistique tout en perpétuant une tradition italienne de soutien aux arts7. L’entrée de Joseph Vitta dans le cercle restreint du monde de l’art est avant tout liée à son père Jonas. Sa mort en juin 1892 constitue un événement marquant dans l’histoire de sa collection. En effet, à partir de ce moment, il investit de manière compulsive le monde de l’art, développant des relations de grande proximité avec quelques artistes parmi lesquels Rodin, Bracquemond, Chéret8… Par la suite, les relations que Joseph saura tisser

avec des personnages influents comme le banquier Jules Strauss, l’historien Raymond Kœchlin, le peintre Étienne Moreau-Nélaton et l’industriel Maurice Fenaille9 l’aideront à pénétrer ce circuit particulièrement hermétique des collectionneurs. La diversité de ses rencontres et son indépendance de jugement, rendues possibles par sa fortune considérable, ont orienté les principaux marqueurs de sa collection : une temporalité très courte entre 1892 et 1907 ; un éclectisme associant arts graphiques, arts décoratifs, arts asiatiques et objets de curiosité ; une éthique de la contemplation et de la discrétion ; la recherche de l’objet rare, unique et authentique ; une soif de reconnaissance par le prêt aux expositions, publications, donations aux musées, mécénat en faveur des artistes. Le monde de l’art lui devient particulièrement familier. Il navigue avec la plus grande aisance dans ce milieu, sa fortune lui confère le respect des institutions et l’intérêt des artistes. Son indépendance de pensée l’autorise à imprimer la marque de sa personnalité sur le contenu de sa collection. Il revendique son héritage culturel italien et la diversité des objets qu’il collecte n’est pas sans rappeler les memorabilia ou mirabilia des cabinets de curiosités de la Renaissance. Mais elle demeure étrangère à la furor accumulandi car elle est construite dans un souci de rationalité et de sérialité. Constituée en un peu moins de deux décennies, somme apparente d’éléments hétéroclites au service d’une contemplation narcissique, sa collection exprime une relation intime au monde par des objets en apparence insignifiants et transcendantale par des œuvres faisant appel à l’élévation métaphysique. Joseph revendique son statut d’homme libre, indépendant, avide d’un monde rêvé et idéalisé, hors des tourments qui l’environnent en s’identifiant progressivement aux objets de sa collection10. Collectionner n’a pas revêtu le même sens tout au long de la vie de Joseph Vitta. Si jusqu’en 1910 il était dans une frénésie d’acquisitions tant matérielles qu’intellectuelles, dans une quête de l’art pour l’art, le restant de sa vie fut consacré à la reconnaissance, tant par le milieu culturel que « grand bourgeois », de son expertise et de son bon goût artistique11. En effet, estimant que sa collection avait atteint un point de saturation, Joseph Vitta se lance dans une recherche de reconnaissance publique par de nombreux prêts à des expositions et des dons aux musées12.


Sur proposition de Maurice Denis, président de l’Association des Amis d’Eugène Delacroix, il obtient le statut de conservateur du musée13. Il développe des contacts avec le monde de la finance, en particulier avec les Rothschild et Pereire, et entretient une amitié sincère avec des ténors de la politique, notamment Clemenceau et Herriot, ainsi qu’avec des acteurs du monde de l’art14. Joseph Vitta a su s’imposer dans la haute société française et s’ouvrir ainsi les portes de la postérité. Par son désir d’adoubement social et par la construction spécifique de sa collection, Joseph Vitta donne à voir son désir d’inscription dans l’histoire, comme une revanche et une conjuration des injustices et humiliations subies par ses ancêtres et par lui-même. Après avoir assouvi en moins

1. Véronique Long, Mécènes des deux mondes. Les collectionneurs donateurs du Louvre et de l’Art Institute de Chicago, 1879-1940, Presses universitaires de Rennes, 2007, p. 29 sq. 2. Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Éditions de Minuit, 1979. 3. Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXe siècle. Le livre des passages, Paris, Cerf, 1989, p. 10. 4. Véronique Long, op. cit. 5. La France libre, 1898, page de titre. 6. Albert Laurent, Les Vitta (1820-1954), Lyon, Imprimerie Noirclerc et Fenetrier, 1966. 7. Albert Laurent, « Une grande famille juive de Lyon : les Vitta », Rive gauche, no 17, juin 1966 (fait référence à une correspondance avec Marguerite Brun. Les archives départementales du Rhône, de la Haute-Savoie, des Alpes-maritimes et les archives de Paris ne recèlent aucun document se référant à sa vie mondaine). 8. Voir les textes de François Blanchetière et de Jean-Paul Bouillon dans le catalogue.

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À L A R E C H E R C H E D U B A R O N V I T TA

de deux décennies ce désir compulsif pour les œuvres d’art, Joseph se détache progressivement de ses biens lors de trois ventes prestigieuses15 dans ce qui pourrait apparaître comme le projet d’un alchimiste en quête d’éternité. Mais Joseph tombe rapidement dans l’oubli, ignoré ou abandonné par tous ceux qui lui devaient tant. Cet oubli ne peut être compris que dans le contexte de sa disparition sous l’Occupation et le régime de Vichy. Joseph et Malvina Vitta n’eurent pas de descendants et l’absence d’archives familiales a renforcé le mystère autour de ce personnage. Joseph survivra cependant dans la mémoire de quelques habitants fidèles du Breuil, d’érudits, de chercheurs, de conservateurs, qui à l’hôtel du Gouverneur à Lyon, dans les musées, à la villa La Sapinière à Évian ont su entretenir le souvenir de cet homme d’exception.

9. Correspondance avec Bracquemond : INHA ; et avec Rodin : archives

du musée Rodin. 10. Voir les souvenirs de Marguerite Brun en annexe, « Joseph

et Malvina Vitta » ; A. Laurent, op cit. 11. Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Voyage en grande

bourgeoisie. Journal d’enquête, Paris, PUF, coll. « Sciences sociales et sociétés », 1997. 12 Musée du Louvre, musée des Beaux-Arts de Nice, musée Rodin, musée national Eugène Delacroix, musée des Beaux-Arts de Lyon, Museo Civico de Casale Monferrato (ces donations se succèdent en 1916, 1925, 1927, 1931, 1932, 1933, 1934 et 1935). 13. AMNED, CR Société des Amis d’Eugène Delacroix, assemblée générale ordinaire du 18 mai 1935 : « … Sur la proposition de son président, l’Assemblée ratifie la nomination de M. le baron Vitta, comme conservateur du musée Eugène Delacroix et lui vote des remerciements chaleureux pour les dons importants qu’il a faits à l’Atelier… » 14. Marguerite Brun, op. cit. ; Albert Laurent, op cit. 15. En 1924, 1926 et 1935.


Joseph Vitta

Une vie au service de l’art Mathurin Maison et William Saadé

J [Fig. 1] Villa La Sapinière, Évian : vue générale.

Joseph Vitta (1860-1942) est une personnalité d’exception qui a marqué son époque en mettant sa fortune et son énergie au service de l’art. Collectionneur, bibliophile, commanditaire d’œuvres d’art, donateur et mécène, son existence fut liée à la volonté de rassembler une collection prestigieuse, de contribuer à l’épanouissement des arts décoratifs et d’œuvrer à la postérité de ses artistes préférés ainsi qu’à la sienne propre. Il appartenait à une famille piémontaise de banquiers et de négociants en soie dotée d’une fortune considérable, dont une branche s’installa à Lyon en 1846 afin de développer les activités commerciales familiales entre la France et l’Italie1. Il fut lui-même étroitement associé aux affaires économiques et financières de son père Jonas (1820-1892) ainsi qu’à la constitution de sa collection d’œuvres d’art2. Après le décès de ce dernier, le 21 juin 1892, il n’aura de cesse de l’enrichir au cours de deux décennies, essentiellement entre 1892 et 1910. Pour des raisons encore inconnues, il se délesta progressivement de ses biens lors de trois ventes importantes en 1924, 1926 et 19353. Joseph fut aussi à l’origine de dons majeurs au Museo Civico de Casale Monferrato, ville proche de Turin d’où était originaire sa famille4, ainsi que dans les musées français : musée des Beaux-Arts de Lyon, musée du Louvre, musée national Eugène Delacroix, musée Rodin, musée des Beaux-Arts de Nice. Il fut enfin un mécène important lors de la souscription du Penseur de Rodin5 en 1904. Son oncle Emilio avait réuni une collection pour partie emblématique des goûts de la bourgeoisie de l’Italie du Risorgimento. Elle comprenait principalement des bustes

d’empereurs et de notables romains, des peintures et des sculptures occidentales du Moyen Âge au xixe siècle ainsi que des portraits des héros de l’indépendance italienne parmi lesquels le comte Cavour et Garibaldi6. D’après le général Albert Laurent, le père de Joseph fut aussi collectionneur. Il s’intéressait à la peinture et possédait plusieurs dessins de Delacroix, artiste qu’il affectionnait tout particulièrement. C’est probablement sous l’influence de son oncle et de son père que Joseph reçut son initiation artistique dans les salles de l’hôtel particulier de l’avenue de Noailles à Lyon, où il passa son enfance et une partie de sa vie d’adulte.

L’itinéraire de Casale à Évian La première mention de la famille Vitta à Casale Monferrato remonte à 1728, date à laquelle il est fait mention d’un marchand lainier du nom de Joseph-Benedict Vita7. Le grand-père de Joseph Vitta, Joseph-Raphaël, fut anobli8 par le roi Victor-Emmanuel II de Savoie en 1855 pour services rendus au royaume de Piémont-Sardaigne. Proche des idées libérales de la Révolution française puis de celles de l’Empire napoléonien, la famille Vitta a apporté un soutien enthousiaste à la dynastie piémontaise. Elle a participé financièrement à la réalisation des grands travaux d’aménagement du Pô, dans le but d’améliorer la navigation entre le nord de la Péninsule et l’Adriatique9. Le titre de baron reçu en 1855, transmissible aux héritiers mâles par ordre de primogéniture, est ensuite porté


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[Fig. 2] Hôtel du Gouverneur, Lyon : façade principale.

par trois autres membres de la famille : Jonas le père de Joseph, Joseph lui-même, enfin son frère Émile, qui est décédé en 195410. Après son installation à Lyon, Jonas s’est marié en 1859 avec Hélène Oppenheimer, issue d’une famille de banquiers parisiens apparentée aux Rothschild. Il entreprit la même année la construction d’un hôtel particulier, l’hôtel Vitta, actuellement hôtel du Gouverneur, confiée à l’architecte Jean-Marie-Anselme Lablatinière, qui fut achevé en 1862 11 (fig. 2 et 3). Bien que résidant à Lyon, Jonas entretint des liens permanents avec le milieu de la banque parisienne, principalement avec le groupe Pereire12. Joseph était l’aîné d’une fratrie de trois enfants. Il fut le seul à être associé aux affaires économiques et financières de son père13. Son frère Émile (1866-1954) dilapida rapidement l’héritage paternel et se consacra avec un certain dilettantisme à la littérature14. Sa sœur Fanny (1870-1952) connut un succès d’estime à l’Opéra de Lyon comme contralto et tenta une carrière de sculpteur15. Elle épousa le 18 septembre 1899 à Évian l’explorateur Édouard Foa avec qui elle eut deux enfants, Yvonne et Jean. À la mort de Jonas, Joseph est décrit dans les actes officiels comme banquier, mais il ne semble pas avoir exercé une longue carrière dans la finance16. Conscient d’appartenir à un milieu social élevé au-dessus du commun, il aspirait à une carrière diplomatique. Sa nationalité italienne, qu’il conserva jusqu’à sa mort, et son appartenance à la religion juive semblent avoir été des obstacles majeurs pour lui permettre d’exercer une carrière publique à une époque de conflits coloniaux exacerbés, entachée de plus par l’affaire Dreyfus et par un antisémitisme virulent17. Il compensa ces frustrations en s’investissant à corps perdu dans le monde de l’art et en entretenant des relations étroites et chaleureuses avec des artistes de son temps18. Son père, qui avait joué un rôle important dans son initiation artistique, avait sollicité Rodin pour le programme décoratif de la villa La Sapinière à Évian (fig. 1). Il avait acheté le terrain en 1891 afin de faire bâtir une résidence secondaire sur les bords du Léman facilement accessible depuis Lyon19. Il n’eut malheureusement pas le temps de mener ses projets à bien car il décéda brusquement le 21 juin 189220. Sa veuve, Hélène, hérita de la propriété, mais c’est Joseph qui assuma immédiatement la direction du programme.


À trente-deux ans, l’une de ses premières décisions fut de confirmer à Formigé son intention de mener à bien le chantier de la villa21. La coordination du programme ornemental revint rapidement à Félix Bracquemond, en charge de la conception et de la production de plusieurs œuvres. Jules Chéret, Albert Besnard, Alexandre Charpentier et Ernest Chaplet furent à leur tour sollicités. Les travaux d’aménagement intérieur s’échelonnèrent entre 1894 et  1896. Rodin n’intervint finalement que plus tard, en 1905, avec l’installation des jardinières et du tympan. Peu d’informations ont filtré sur la présence de Joseph à La Sapinière. Les archives de la ville d’Évian sont muettes, seule sa correspondance avec Rodin et Bracquemond fait mention de son implication décisive dans le chantier22. En 1901, au décès d’Hélène, Fanny hérita de la villa qu’elle légua, en 1946, à l’association pour handicapés Jean Foa en mémoire de son fils23.

De Delacroix à l’Asie En juillet 1893, un an après le décès de Jonas, Joseph s’installa à Paris avec sa mère au 51, avenue des ChampsÉlysées24. Hormis le chantier de La Sapinière, il consacra dès lors l’essentiel de son énergie à l’enrichissement rapide de sa collection. Figure d’un collectionneur compulsif et passionné, il désira très vite la reconnaissance des institutions et souhaita ardemment que son nom s’inscrive dans l’histoire. À l’instar des frères Goncourt, il rassembla des peintures, des sculptures, des dessins, des objets d’art témoignant d’un éclectisme au-delà de toute temporalité mais il sut aussi s’ouvrir à des formes artistiques contemporaines, tout particulièrement dans le domaine des arts décoratifs. Du vivant de son père, il avait déjà acquis, lors de la vente Haro du 31 mai 189225, l’Étude des mains de Boileau pour l’Apothéose d’Homère d’Ingres et le Portrait de Monsieur de Nogent peint à Rome en 1815. En juin 1892, il avait hérité d’un ensemble important de dessins de Delacroix qu’il enrichit significativement en 1898 par l’achat de La Mort de Sardanapale26. Une dizaine d’esquisses accompagnaient le tableau dont l’Étude de tête de lionne et l’Étude d’après la tête d’Amin-Bias. On ne peut pas ne pas faire de liens entre les acquisitions de Joseph et la passion de Jonas pour cet artiste.

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UNE VIE AU SERVICE DE L'ART

Les champs d’intérêt artistique de Joseph furent multiples. Il s’intéressa aux techniques picturales, principalement au pastel et à l’aquarelle, et orienta ses achats en constituant des ensembles cohérents et homogènes. Il privilégia les processus de création et les travaux préparatoires qui traduisent le plus fidèlement la pensée originelle de l’artiste et que l’on retrouve dans l’esquisse de La Bataille de Taillebourg de Delacroix27. Esprit cosmopolite, il possédait de nombreux livres précieux, des objets d’époque gothique et de la Renaissance, des peintures des xviie et xviiie siècles ainsi que de nombreux objets de curiosité témoignant de son ouverture d’esprit à la richesse des activités humaines et à la variété des champs artistiques. Sa collection d’Extrême-Orient, principalement du Japon et de la Chine, procédait d’un mouvement qui avait plus à voir avec un phénomène de mode que d’une démarche réellement fondée sur une recherche intellectuelle et scientifique. Au tournant du siècle, le marché de l’art asiatique était déjà florissant en Europe et les objets facilement accessibles. L’engouement pour le Japon s’était développé en France dès la seconde moitié du xixe  siècle autour de figures comme Émile Guimet et avec le mouvement du japonisme mis en vogue par Félix Bracquemond. La collection de Joseph, relativement tardive, comprenait cependant des œuvres d’une qualité exceptionnelle comme le Voyage d’inspection de l’empereur Qianlong dans le sud de la Chine, makemono réalisé entre 1750 et 1776 par Xu Yang, ou la Mangwa d’Hokusai.

[Fig. 3] Hôtel du Gouverneur, Lyon, monogramme JV.


La passion d’un collectionneur

[Fig. 4] Page intérieure cat. vente de 1924, grand retable tryptique.

Les achats de Joseph dans les ventes et auprès des marchands s’étendirent sur une période assez réduite, entre 1892 et 1906. Au-delà de cette période, il n’acheta que ponctuellement. Sa fortune lui assurait une grande indépendance, et il était relativement peu sensible aux phénomènes de mode. Ses acquisitions se succédèrent dès 1892 avec en particulier des œuvres de Delacroix, La Bataille de Taillebourg à la vente après décès de Haro28 en 1897 ; La Mort de Sardanapale en 1898 ; la Halte de cavaliers arabes près de Tanger et le Fantôme féminin effrayant un homme dans une loge de théâtre en 1899. Ses achats d’œuvres asiatiques se concentrèrent aussi sur une période assez courte, essentiellement entre la fin du xixe  siècle et les premières années du xxe  siècle. Il était présent lors de la vente Goncourt de 1897 où il se porta acquéreur d’estampes, dont un rarissime lot de cinquante petits dessins réalisés pour les gravures d’un ouvrage signé Katsushika Taito, pseudonyme utilisé par Hokusai dans les environs de l’année 1817. Il participa aux ventes orga-

nisées par le marchand d’art japonais Hayashi Tadamasa en 1902 et 1903 où il acquit quarante-neuf pièces, laques, estampes et sculptures. Il développa une véritable passion pour les œuvres contemporaines hors du champ de ses commandes. Sa présence lors des ventes aux enchères répondait plus vraisemblablement à des opportunités qu’à une réelle volonté de constituer des séries. Il agissait souvent par mimétisme au regard de collections prestigieuses de son temps, parmi lesquelles celles de Roger Marx, des Goncourt et d’Antonin Proust. Il fut ainsi présent à la vente après décès de ce dernier et acheta son buste par Rodin29. Les dernières acquisitions importantes qu’il fit eurent lieu en mai 1914, lors de la vente après décès d’Antony Roux avec l’Idylle Antony Roux et la Jeune Femme accroupie de Rodin. Joseph Vitta partageait les idées de Roger Marx sur les arts décoratifs, allant jusqu’à collectionner les mêmes objets. Il fréquentait régulièrement les ateliers de ses artistes favoris, entretenant des relations étroites avec Rodin et Bracquemond et développant une amitié sincère avec Chéret. Mais il resta radicalement hermétique aux tendances les plus novatrices de la modernité, Matisse le laissait indifférent30. Il ignora superbement le cubisme, le futurisme, le dadaïsme et le surréalisme.

Un commanditaire pour l’art contemporain Collectionneur, Joseph Vitta fut aussi un important commanditaire dont la réalisation majeure a été la villa La Sapinière à Évian. Son père fut à l’origine du projet de construction mais Joseph imprima sa marque sur l’ensemble du programme décoratif intérieur qui s’étendra de 1892 à  189631. Roger Marx rapprochera la salle de billard des appartements du xviiie siècle où « tout semblait calculé à souhait pour la distraction du regard et du plaisir de la vie32 ». Jean-Camille Formigé33, l’architecte de la villa, était déjà célèbre. Il venait de construire pour l’Exposition universelle de 1889 les pavillons des Beaux-Arts et celui des Arts libéraux34. Joseph lui accorda sa confiance totale pour la poursuite des travaux de La Sapinière dont le style italianisant contraste avec le programme artistique intérieur. Joseph joua


pleinement le rôle de superviseur « assumant l’autorité de celui qui répartit les rôles, discipline les concours. Il passe directeur de l’œuvre35 ». Des lettres témoignent de ses visites à l’atelier de Rodin. Son interventionnisme fut constant, il lui arrivait de s’y rendre en l’absence du sculpteur afin de contrôler l’avancement du travail pour les bas-reliefs des Saisons36. Hélène Vitta, veuve de Jonas, propriétaire de la villa, était très attentive à la progression du programme décoratif. Elle avait souhaité l’implication de Rodin dans la réalisation de sculptures pour le vestibule d’entrée et avait demandé à cet effet qu’un emplacement leur soit réservé37. Les œuvres de Rodin pour la villa La Sapinière ne seront commandées qu’en 1901 alors que la majeure partie du chantier et du mobilier était achevée. Rodin livra les deux tympans, L’Automne et le Printemps, L’Été et l’Hiver38, ainsi que deux jardinières illustrant Les Vendanges et La Moisson en 1905, soit quatre ans après le décès d’Hélène. La coordination du programme fut confiée à Bracquemond qui devint son « chef d’atelier39 ». La date de la rencontre entre les deux hommes reste incertaine, mais il est assuré que dès 1894 Bracquemond fut un acteur majeur du chantier de La Sapinière40. Personnalité hors du commun, graveur, artiste complet, maîtrisant de nombreuses techniques, directeur artistique pour Haviland et la manufacture de Limoges41, Bracquemond a incarné les ambitions artistiques de Joseph pour la villa, sa pensée et son action ont conféré aux lieux une remarquable unité. « Parmi le concours de talents, la voix de Bracquemond plana, prédominante42. » Bracquemond a supervisé le programme pour la salle de billard, dessiné les boiseries ainsi que la console. Il a réalisé une coupe et une lampe électrique en vermeil et cristal, spécialement exécutées pour être disposées sur la console devant le miroir, comme le montrent des héliogravures anciennes43. Les cent vingt et une lettres qui s’échelonnent entre 1894 et  191144 témoignent de sa proximité avec Joseph45. Il l’introduisit auprès de ses amis artistes : Gustave Moreau, Alexandre Charpentier, Alexandre Falguière, Charles Müller46. Cette relation privilégiée fut soulignée par Roger Marx qui qualifiait Bracquemond de « Charles Le Brun » de Vitta47. Dans la salle de billard, Jules Chéret réalisa un ensemble mural sur le thème du carnaval de Venise associant de

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nombreuses figures dansantes dans une farandole de couleurs, ainsi que quatre peintures monochromes des saisons sur les quatre portes. Le mobilier dessiné et créé par Alexandre Charpentier pour cette salle était inspiré d’un modèle présenté à la cinquième exposition de « L’Art dans tout » en 189948 : le billard, deux banquettes, le porte-queues surmonté d’une danseuse en bronze, une petite table à thé et un ensemble de fauteuils et chaises. Les serrures des portes furent fabriquées à partir d’un modèle de Bracquemond. Albert Besnard réalisa en 1897 trois œuvres49, encastrées dans les boiseries de la salle à manger : Le Jour, Les Fruits et Les Fleurs. Une autre peinture, datée de 1904, insérée dans le manteau de la cheminée à décor mosaïque, représente une femme entourée de deux enfants qui pourrait être Fanny Foa avec Yvonne et Jean.

[Fig. 5] Page intérieure cat. vente de 1926, Rembrandt van Ryn, Le Peseur d’or, gravure.


Charpentier produisit différentes œuvres pour leur logement situé au 51, avenue des Champs-Élysées, dont deux vitrines en ébène sculpté destinées à contenir des objets de la collection de Joseph et un piano en ébène réalisé conjointement avec Albert Besnard. Un motif d’orchidées court le long du clavier, identique à celui des deux vitrines en façade. Charpentier se chargea de la sculpture, Besnard orna la ceinture du piano de scènes musicales et à l’intérieur du couvercle d’une figure féminine50. Joseph fut aussi le commanditaire du miroir à main, réalisé pour sa mère autour de 1900, en or, émaux cloisonnés translucides et en ivoire pour le manche, actuellement au musée de Cleveland. Bracquemond dessina la pièce dans sa totalité mais la figure de la Vénus fut l’œuvre de Rodin dont il reste plusieurs études, les émaux ayant été réalisés par Riquet. La collaboration entre les deux artistes fut exemplaire, comme en témoignent plusieurs dédicaces où Rodin décrit Bracquemond comme son maître51. Bracquemond réalisa sur ce thème de la toilette quatre broches en émail translucide avec monture en or émaillé destinées probablement à Hélène. Après 1904, le temps des grandes commandes était passé. Joseph avait su mener à terme avec énergie et passion le programme d’une « villa moderne » pensée par son commanditaire, mis en œuvre par le talent de Félix Bracquemond et associant de fortes personnalités artistiques52. Le programme décoratif de La Sapinière se révéla finalement très hétéroclite : néo-Renaissance dans l’une des salles, Arts and Crafts dans la salle à manger, « néo-versaillais » dans la salle de billard avec une tendance Art nouveau pour le mobilier de Charpentier.

En quête d’une notoriété

[Fig. 6] Page intérieure cat. vente de 1926, Albrecht Dürer, Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse.

Joseph Vitta cessa de collectionner dans les années 1910, hormis quelques achats ponctuels. À cette époque, il rechercha une reconnaissance publique et fut régulièrement sollicité pour des prêts à de nombreuses expositions publiques et privées. Au Salon de la Société nationale des beaux-arts (SNBA) de 1898, il prêta trois peintures d’Albert Besnard destinées à La Sapinière53, puis deux œuvres destinées à la villa sur le stand de Falize pour l’Exposition universelle de


190054. En 1902, une exposition consacrée aux artistes ayant œuvré pour le baron fut organisée par la Société nationale des beaux-arts. Les objets étaient répartis en deux sections55 : l’une pour La Sapinière (en particulier la salle de billard), l’autre pour les commandes de la galerie de son appartement des Champs-Élysées. L’exposition était accompagnée de plusieurs publications, le catalogue lui-même56 et plusieurs articles destinés à la promotion du programme artistique de La Sapinière et des œuvres parisiennes. Roger Marx développa sa conception du rôle de mécène et l’importance des arts décoratifs. Il souligna le rôle joué par Joseph Vitta en faveur des arts décoratifs et de leur reconnaissance publique. Sa seconde notice, Essais de rénovation ornementale. Une villa moderne. La salle de billard57, était accompagnée d’un ensemble d’héliogravures conférant à l’ouvrage un caractère luxueux. Joseph finança lui-même cet ouvrage édité à deux cents exemplaires. Afin d’assurer une diffusion plus large, le texte parut également dans la Gazette des beaux-arts en mai 190258. La seconde exposition, organisée au Luxembourg en 190559, fut consacrée aux quatre sculptures commandées à Rodin pour le vestibule d’entrée de La Sapinière. Ce fut la première manifestation organisée pour le sculpteur dans un musée national60. Le catalogue faisait mention de Fanny Foa61 devenue propriétaire de La Sapinière depuis le décès de sa mère. La galerie Georges Petit sollicita Joseph pour une exposition sur Ingres avec l’Étude des mains de Boileau pour l’Apothéose d’Homère62, le Portrait de Monsieur Couder63 et le portrait de Madame Sandor-Cherubini64. Entre décembre 1907 et janvier 1908 ce fut la galerie Bernheim Jeune qui fit appel à lui pour une esquisse d’Édouard Manet65, le Portrait d’Olivier Pain. En 1909, du 15  avril au 30  juin, la Société nationale des beaux-arts organisa une rétrospective peu après la disparition de Charpentier66, lequel avait créé des objets exceptionnels pour La Sapinière, dont le piano et le mobilier de la salle de billard67. Le baron prêta deux vitrines aujourd’hui conservées au musée national Eugène Delacroix68. Il fit de même en  1907 et  1909 pour des objets créés pour La Sapinière lors des rétrospectives de Félix Bracquemond69. Les institutions publiques firent appel à lui lors de l’exposition Rodin, organisée pour l’ouverture de la nouvelle

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bibliothèque au Palais épiscopal de Lyon en 191270, avec quatorze dessins et gravures, parmi les deux cent vingtdeux exposés71. En 1922, pour l’exposition consacrée à Prud’hon72 au Petit Palais, il prêta l’Esquisse pour le portrait de l’impératrice Joséphine à la Malmaison et de nouveau en 193673 pour l’exposition « Gros, ses amis, ses élèves » avec l’Esquisse préparatoire pour le portrait équestre de M. D.***. C’est au Louvre, en 1930, dans le cadre de la commémoration du centenaire du romantisme, que sa contribution fut la plus importante. Le musée avait consacré une exposition à Eugène Delacroix avec trente-neuf œuvres74, parmi lesquelles Apollon vainqueur du serpent Python, huit aquarelles représentant des paysages, le Lion déchirant le corps d’un Arabe, Les Convulsionnaires de Tanger, deux pastels, une lithographie et vingt-quatre dessins dont une Feuille d’études de tête de lionne, et une copie de Rubens, Le Débarquement de Marie de Médicis. La même année, Joseph participa à Nice à une seconde exposition sur Delacroix avec les mêmes œuvres que celles du Louvre. En 1931, lors d’une exposition consacrée à Ingres au palais des Arts à Nice, il prêta le Portrait de Monsieur de Nogent, Le Vœu de Louis XIII, Le Martyre de saint Symphorien, La Vénus Anadyomène, Jupiter et Thétis et cinq œuvres de Delacroix. En 1934, il joua un rôle déterminant dans l’organisation d’une exposition consacrée aux arts d’Asie à Nice. Comme le précisait Georges Avril dans la préface du catalogue : « Réunion [d’œuvres d’art], on tient à le dire tout de suite, rendue possible seulement par l’intérêt agissant que porte au musée Jules Chéret le baron Vitta75. » Un ensemble éclectique d’une centaine d’œuvres de différentes époques provenaient de Chine, du Tibet, du Japon, de Thaïlande, du Vietnam, parmi lesquelles des peintures sur soie, le Portrait de Ma Cheou Tch’eng, vingt-cinq estampes japonaises dont quatre d’Hokusai, six livres de sa bibliothèque dont le Fougakou Hiak’kei.

Un désir de postérité En 1911, Joseph offrait à la ville de Lyon des œuvres d’Ingres, de Chéret et de Besnard. Peu de temps après, dans une lettre datée du 29 décembre 1911, la ville fit part de son intérêt pour L’Automne de Rodin qui ornait l’entrée de la galerie de son appartement des ChampsÉlysées et qui avait été exposé en 1905 au Luxembourg76.


[Fig. 7] Page intérieure cat. vente de 1926, Albert Besnard, La mort de Carbon de Castel-Jaloux, illustration pour Cyrano de Bergerac. [Fig. 8] Page intérieure cat. vente de 1926, Albert Besnard, Étude pour la scène dernière de Cyrano de Bergerac.

Sensible à cette démarche, Joseph fit réaliser à ses frais un second exemplaire et l’offrit au musée des Beaux-Arts. En 1916, le Museo Civico de Casale Monferrato reçut en donation des marbres antiques et un ensemble de peintures qui pourraient provenir de la collection de Jonas. En 1921, Joseph vendit au musée du Louvre la pièce maîtresse de sa collection, La Mort de Sardanapale de Delacroix, pour la somme de 800 000 francs77. Les amis du Louvre offrirent 50 000  francs, lui-même fit un don de 100 000 francs78 qu’il accompagna la même année d’un lot important de croquis et de dessins préparatoires pour le tableau, de deux dessins d’Ingres, l’un d’après David, Le Serment des Horace, le second étant une œuvre préparatoire pour L’Apothéose d’Homère. Par cette vente et par ces donations, il acquit enfin la reconnaissance officielle des institutions. À partir de 1924, il se dessaisit progressivement de sa collection au profit des musées. Il offrit au Louvre une esquisse de La Bataille de Taillebourg de Delacroix après

l’avoir retirée d’une vente, apprenant la veille de celleci que le Comité avait décidé de l’acheter. Ces dons ne se firent pas sans négociations car Joseph était un personnage assez autoritaire. Il émit des souhaits et parfois même des exigences difficilement négociables. Ainsi en 1927, six ans après l’acquisition par le Louvre de La Mort de Sardanapale, il demanda instamment à ce que le tableau reprenne sa position d’origine dans la salle des États. Cette demande provoqua des échanges de lettres entre le cabinet du ministre de l’Instruction publique, le directeur des Beaux-Arts et le directeur des Musées nationaux79. La ville de Nice fut la principale bénéficiaire de sa générosité et de celle de Maurice Fenaille. Le musée emménagea en 1925 à la villa Thompson et reçut plus de trois cents œuvres80 qui assurèrent définitivement la notoriété de Jules Chéret, non seulement comme affichiste mais surtout comme grand peintre décorateur81. Le 11 avril 1927, Joseph fit une seconde donation de deux cent un pas-


tels, dessins et pièces de mobilier de l’artiste. Le 7 janvier 1928 le musée Jules Chéret fut inauguré82. Joseph devint un acteur majeur de l’institution. Deux importantes donations suivirent en 1932 avec deux cents œuvres de Jules Chéret, puis en 1935 avec un ensemble de soixante-six œuvres asiatiques, principalement de Chine et du Japon. Là encore, il insista pour qu’une salle fût exclusivement consacrée, et ce pour une durée indéterminée, à la présentation d’objets de sa collection avec la mention « Collection du baron Vitta »83. Sa passion pour Delacroix, qui fut aussi celle de Jonas, le conduisit à soutenir l’Association des Amis d’Eugène Delacroix, dont il fut membre jusqu’à son décès en 194284. Il offrit à l’association des gravures et les deux vitrines en ébène réalisées par Charpentier. Lors de l’ouverture au public des collections, au début des années 1930, il paya régulièrement le loyer de l’immeuble85, participa à la création du musée et fut nommé conservateur.

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Joseph fut également un mécène de Rodin dont il était un grand admirateur. Outre les œuvres de sa collection et ses commandes à l’artiste pour la villa La Sapinière, il contribua activement à sa notoriété. Lors de la souscription pour l’acquisition du Penseur, à la suite du Salon de 1904, il apporta 2 000 francs sur les 15 000 francs nécessaires86. En 1931, il fit don de l’une de ses plus importantes commandes, L’Automne, bas-relief en pierre qui avait orné l’entrée de la galerie de son appartement des Champs-Élysées87.

[Fig. 9] Page intérieure cat. vente de 1926, Félicien Rops, Le Bassoniste.

La dispersion d’une collection

[Fig. 10]

La dispersion de sa collection lors de trois ventes publiques en 1924, 1926 et 1935 n’était pas sans relation avec son désir de laisser une trace dans l’histoire, mais il est probable que des difficultés financières le poussèrent aussi dans

Page intérieure cat. vente de 1926, Félicien Rops, La Jeune Fille au capuchon noir.


ouvraient les enchères, parmi lesquelles Les Convulsionnaires de Tanger. Les œuvres d’Ingres furent également dispersées, dont les différentes études préparatoires pour les grandes compositions, le Portrait de Monsieur de Nogent, trois œuvres de Manet, une de Millet et une de Prud’hon, sept œuvres de Rodin dont l’Idylle Antony Roux qui revint au musée Rodin. La plupart des lots furent vendus90. Cette vente consacra le retrait de Joseph du milieu de l’art (fig. 13).

La f in d’une passion

[Fig. 13] Couverture du cat. vente de 1935.

ce sens. Depuis la disparition de Jonas en 1892, la famille Vitta menait grand train, s’appuyant essentiellement sur ses revenus fonciers, actions et obligations diverses, en France et en Italie. Les dévaluations successives du franc, les conséquences économiques de la Première Guerre mondiale et la crise de 1929 rendirent ces ventes nécessaires. La vente du 27 juin 1924 à l’hôtel Drouot dura deux journées et mobilisa six experts. Accompagnée d’un catalogue, elle regroupait deux cent douze lots (fig.  4). La première partie de la vente comprenait des œuvres occidentales à l’exception de celles d’Extrême-Orient vendues le lendemain88. Une seconde vente de dessins et de gravures anciens et modernes eut lieu le 27 mai 1926, elle aussi accompagnée d’un catalogue89 (fig. 5 à 12). La troisième et dernière vente de 1935, moins importante en nombre d’objets que les deux précédentes, est mieux connue et documentée. Elle apparaît comme la dernière étape de la dispersion de sa collection, à l’exception de quelques objets qu’il avait souhaité conserver auprès de lui. Les dix-huit œuvres mises en vente étaient celles de ses artistes préférés. Trois œuvres d’Eugène Delacroix

Joseph partagea les dernières années de sa vie entre ses résidences de Nice et du Breuil. Il conserva encore quelques magnifiques objets parmi lesquels des œuvres de Prud’hon, le Portrait de Monsieur Couder d’Ingres, l’Esquisse préparatoire pour le Portrait équestre de M. D.***, un dessin de jeunes femmes, une Léda et le Cygne de Géricault, une Étude de tête de lionne, une aquarelle, Fantôme féminin effrayant un homme dans une loge de théâtre, et un pastel, Jeune femme à sa toilette, de Delacroix, une Danaé de Jean-François de Troy, une ceinture tissée à la garniture en argent doré, garni de plaquettes de nielle, une paire de plaquettes à décor de scène mythologique réalisée à l’atelier des Pénicaud au xvie  siècle. Il conserva également des œuvres de Félix Bracquemond dont un album comprenant de nombreux dessins et aquarelles d’Auguste Rodin, Femmes et Enfants et Faune et Enfants. Il ne lui restait que très peu d’objets asiatiques, la plupart ayant été donnés au musée des Beaux-Arts de Nice. Il passa la fin de sa vie au Breuil, village du département de l’Allier d’où était originaire son épouse Malvina, née Bléquette. Cette dernière resta toujours très liée à sa famille, en particulier à ses neveux et à ses nièces, dont Nina qui devint son héritière. Le quotidien avec Joseph était devenu difficile91. Vieillissant, ombrageux, il était coupé du milieu de la création dans lequel il avait toujours vécu. Il maintint cependant une activité épistolaire avec le conservateur du musée des Beaux-Arts de Nice92 et se lia d’amitié avec l’instituteur du Breuil complice de ses expériences astronomiques93 (fig. 14). Le général Albert Laurent, qui écrivit sa biographie en 1966, évoquait la lecture de Sénèque94 qui aurait élevé Joseph au-dessus des tourments du monde jusqu’à cette année 1939 où il fut foudroyé par une thrombose céré-


[Fig. 11] Page intérieure cat. vente de 1926, Théodore Géricault, Quatre hommes nus, deux études pour un Laocoon, Deux cavaliers. [Fig. 12] Page intérieure cat. vente de 1926, Édouard Manet, Pertuizet, le chasseur de lions.

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[Fig. 14] Villa Vitta, Le Breuil.

brale. Attaché à sa religion et à l’Italie de ses origines, il subit l’épreuve de la guerre et de la défaite comme un choc terrible. Isolé, délaissé par ceux qui avaient été ses amis, sous le coup de la loi d’exception du 4 octobre 1940 sur « les ressortissants étrangers de race juive », qui permettait l’internement immédiat des Juifs étrangers, il décéda au Breuil dans un relatif anonymat le 29 décembre 1942. Bien qu’il eût été un généreux donateur dont bénéficia l’État français, sa mort ne fut pas relatée. Il repose seul au Breuil face au caveau de la famille Bléquette où Malvina fut inhumée en 1948 (fig. 15). L’exposition au palais Lumière à Évian et le catalogue qui l’accompagne se veulent un hommage au collectionneur, au commanditaire, au donateur, au mécène et à l’homme cultivé et généreux.

1. Félix Benoît, Ces Lyonnais étranges…, Horvath, Lyon, 1984 ; général Albert Laurent, « Une grande famille juive de Lyon : les Vitta », Rive gauche, no 17, 1966, et Les Vitta (1820-1954), Lyon, Imprimerie Noirclerc et Fenetrier, 1966. Voir également les souvenirs de Marguerite Brun, « Joseph et Malvina Vitta », en annexe du catalogue. 2. Albert Laurent, Les Vitta…, op. cit. 3. AP : D43e3 46-56 et BNF 8o V36 2963. 4. ARMN, AMBAL, AMBAN, AMNED, AMCCM. 5. Voir le texte de François Blanchetière dans le catalogue. 6. Voir texte d’Alessandra Montanera dans le catalogue. 7. AMCCM. 8. Ibid. 9. Albert Laurent, Les Vitta…, op. cit., p. 5. 10. Ibid., p. 5. 11. Voir le texte de Josiane Boulon dans le catalogue. 12. Albert Laurent, Les Vitta…, op. cit., p. 6. 13. Ibid., p. 9 14. Ibid., p. 15 à 19. 15. Ibid., p. 9. 16. Bernard Poche, Dictionnaire bio-bibliographique des écrivains lyonnais (1880-1946), Lyon, 2007, p. 304. 17. AML, La France libre, 30 avril 1898. 18. Albert Laurent, Les Vitta…, op. cit., p. 6 et 20. 19. ADHS A7 à A14, cadastre de La Sapinière. 20. Albert Laurent, Les Vitta…, op. cit., p. 6. 21. AMR dossier Vitta, carte du 21 juin 1892. 22. AMR dossier Vitta, lettres du 11 septembre 1897, 22 septembre 1899. 23. Albert Laurent, Les Vitta…, op. cit., p. 22. 24. AP, 1893, Sommier des biens immeubles, 51 av des Champs-Élysées. 25. Fernand Lair-Dubreuil, Tableaux et dessins anciens et modernes, objets d’art, vente à l’hôtel Drouot à Paris les 27 et 28 juin 1924, Paris, Imprimerie Lahure, 1924, p. 38. 26. Voir le texte de Catherine Adam-Sigas dans le catalogue. 27. Ibid. 28. Fernand Lair-Dubreuil, op. cit., p. 29. 29. Alain Beausire, Hélène Pinet, Correspondance de Rodin, 1860-1917, 4 vol., Paris, Éditions du musée Rodin, 1985-1992, t. III, p. 126, lettre 163. 30. Marguerite Brun, op. cit. 31. François Blanchetière, « La Sapinière au rendez-vous des artistes », VMF, no 223, juillet 2008, p. 37. 32. Roger Marx, « La salle de billard d’une villa moderne », Gazette des beaux-arts, mai 1902, p. 60. 33. AMR, dossier Vitta, lettre de Formigé du 18 mai 1892. 34. François Blanchetière, op. cit., p. 37. 35. Roger Marx, « Une salle de billard et une galerie moderne », Art et décoration, Paris, juillet-décembre 1902, p. 1. 36. AMR, dossier Vitta, lettre du 9 octobre 1902. 37. AMR, dossier Vitta, lettre du 26 septembre 1899. 38. Jean-Paul Bouillon, Félix Bracquemond et les arts décoratifs. Du japonisme à l’Art nouveau, catalogue d’exposition (Limoges, musée national Adrien-Dubouché, 5 avril-4 juillet 2005), Paris, Éditions de la Réunion des musées nationaux, 2005. 39. Gabriel Weisberg, « Baron Vitta and Bracquemond, the Rodin Mirror », Bulletin of the Cleveland Museum of Art, Cleveland, novembre 1979, p. 304.


40. Jean-Paul Bouillon, « An Artistic Collaboration: Bracquemond and

Baron Vitta », Bulletin of the Cleveland Museum of Art, Cleveland, novembre 1979, p. 315. 41. Jean-Paul Bouillon, Félix Bracquemond et les arts décoratifs…, op. cit. 42. Roger Marx, « La salle de billard d’une villa moderne », op. cit., p. 60. 43. Ibid., p. 54. 44. Alain Lemée, Lettres autographes de la collection Félix Bracquemond, vente à l’hôtel Drouot à Paris le 16 et 17 novembre 1960, Paris, Édit. J. Vidal-Megret, 1960, p. 34. 45. INHA, lettres de Vitta à Bracquemond. 46. Jean-Paul Bouillon, « An Artistic Collaboration… », op. cit., p. 311. 47. Roger Marx, « Une salle de billard et une galerie moderne », op. cit., p. 8. 48. Madeleine Charpentier-Darcy, Alexandre Charpentier (18561909). Naturalisme et Art nouveau, Paris, musée d’Orsay/Nicolas Chaudun, 2008, p. 158. 49. L’Europe artiste, 14 mai 1899, Paris. 50. Musée des Beaux-Arts de Nice. 51. Jean-Paul Bouillon, Félix Bracquemond et les arts décoratifs…, op. cit., p. 192. 52. Roger Marx, « La salle de billard d’une villa moderne », op. cit., p. 54. 53. L’Europe artiste, op. cit. 54. Roger Marx, « La salle de billard d’une villa moderne », op. cit., p. 61. 55. Charles Hérissey, Salle de billard et galerie, catalogue du Salon de la Société nationale des beaux-arts, Paris, 1902, p. 1. 56. Ibid. 57. Roger Marx, Essais de rénovation ornementale. Une villa moderne. La salle de billard, Paris, Gazette des beaux-arts, 1902. 58. Roger Marx, « La salle de billard d’une villa moderne », op. cit., p. 54 à 63. 59. Léonce Bénédite, Une exposition d’œuvres d’Auguste Rodin au musée du Luxembourg, catalogue d’exposition (Paris, musée du Luxembourg, février-mars 1905), Paris, Librairie centrale des Beaux-Arts, 1905. 60. François Blanchetière (dir.), Rodin. Les arts décoratifs, catalogue d’exposition (Évian, palais Lumière, 2009, et Paris, musée Rodin, 2010), Paris, Éditions Alternatives, 2009, p. 80. 61. Léonce Bénédite, op. cit., p. 5. 62. Fernand Lair-Dubreuil, op. cit., p. 38. 63. François Tajan, Dessins anciens et du XIXe siècle, dont un ensemble d’œuvres provenant de l’ancienne collection du baron Joseph Vitta, vente à l’hôtel Dassault à Paris le 27 mars 2009, Paris, Artcurial, 2009. p. 10. 64. Fernand Lair-Dubreuil, op. cit., p. 30. 65. Étienne Ader, Tableaux modernes… Aquarelles, dessins, portrait par Ingres. Sculptures et céramiques par Rodin, vente à la galerie Jean Charpentier à Paris le 15 mars 1935, Paris, Éditions de la galerie Jean Charpentier, 1935, p. 19. 66. Madeleine Charpentier-Darcy, op. cit., p. 45. 67. Ibid. 68. Ibid. 69. Jean-Paul Bouillon, Félix Bracquemond et les arts décoratifs…, op. cit., p. 193. 70. Alain Beausire, Hélène Pinet, op. cit., t. III, lettre 260, p. 180. 71. Alain Beausire, Hélène Pinet, op. cit., t. III, lettre 260, p. 180.

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72. François Tajan, op. cit., p. 16. 73. Ibid., p. 18. 74. Reçus du baron Vitta lors du dépôt de ses œuvres au Louvre,

signé de la main d’Henri Vernes, AMN. 75. Georges Avril, Exposition d’œuvres d’art de la Chine et du Japon,

cat. exp. Nice, 5 mars au 5 avril 1934, p. 4. 76. Alain Beausire, Hélène Pinet, op. cit., t. III, lettre 163, p. 126. 77. ARMN, p. 6, 1921, 7 juillet. 78. ARMN, dossier Sardanapale. 79. ARMN, dossier Sardanapale. 80. Camille Mauclair, Catalogue des donations de Maurice Fenaille

et du baron Joseph Vitta, Nice, L’Éclaireur de Nice, 1928, p. 4. 81. Ibid., p. 5. 82. ARMN, Z 66, Nice, 7 janvier 1928, p. 6, minutes du discours d’inauguration du musée Jules Chéret par Henri Verne. 83. ARMN, 3 R 1/2 111. 84. AMNED, registre des membres des Amis d’Eugène Delacroix. Le baron Vitta y est décrit comme « membre à vie ». 85. AMNED, livre de comptes des années 1930.387. 86. Alain Beausire, Hélène Pinet, op. cit., t. II, lettres, p. 141. 87. AMR, procès-verbal du conseil d’administration du musée, 18 novembre 1931. 88. ADP, D43e3 46, minutes et dossier de la vente Vitta de 1924. 89. ADP, D43e3 56 et D42e3 157, minutes et dossier de la vente Vitta de 1926. 90. Gazette de l’hôtel Drouot, 16 mars 1935. 91. Marguerite Brun, op. cit. 92. Albert Laurent, Les Vitta…, op. cit., p. 13. 93. Marguerite Brun, op. cit. 94. Albert Laurent, Les Vitta…, op. cit., p. 13.

[Fig. 15] Le Breuil, tombes de Joseph Vitta et Malvina Vitta.


Les Vitta et Casale Monferrato Alessandra Montanera

L [Fig. 1] Palais Vitta, Casale Monferrato, salon d’honneur.

« Le baron Vitta afin de coopérer à la création d’un musée municipal […] a déclaré qu’il était disposé à léguer au futur musée en construction, le portrait en pied de Giuseppe Garibaldi, une huile de grande valeur historique et artistique du peintre Eleuterio Pagliano, ainsi que les portraits de Victor-Emmanuel II, de Camillo de Cavour, du général La Marmora et du ministre Rattazzi réalisés par le peintre Sala et ayant une valeur historique, afin qu’ils soient exposés dans une salle spéciale dénommée “salle du Risorgimento italien” », outre « tous les meilleurs tableaux et bustes qui ornent l’actuelle galerie du palais Vitta »1. Ce sont là toutes les informations, inévitablement trop synthétiques, qui ont été fournies lors de la réunion du conseil municipal du 27  juin 1916 à propos du contenu de la donation Vitta. Les tableaux et les bustes de marbre, auxquels ont également été ajoutées « les lettres autographes d’hommes célèbres de l’époque du Risorgimento italien qui figuraient parmi les papiers de la maison des Vitta », avaient donc vocation à rejoindre les collections municipales afin d’enrichir le patrimoine du musée qui, avec la bibliothèque, trouverait sa place à l’étage principal du palais Vitta, lequel fut acheté la même année par le Collegio Convitto Municipale Trevisio2. Cette transaction fut réalisée par l’entremise de la Banca Popolare di Novara, avec la contribution financière de Joseph Vitta3, qui avait fait fi des « inconvénients inhérents à de longs déplacements et des sacrifices financiers afin de doter la ville d’un palais précieux également au plan artistique4 ».

La splendeur passée de la cité piémontaise Le baron qui, « tout en vivant loin de la ville de ses ancêtres, […] dans un pays étranger garde un amour profond pour […] Casale et pour son pays5 », était au moment de ces événements un homme connu et estimé de l’autre côté des Alpes où il était né et avait grandi : c’était désormais un collectionneur affirmé, ami et mécène de nombreux artistes. Pour lui Casale restait un lieu de prédilection, lié à son enfance, où il avait eu l’occasion de revenir pour rendre visite à son oncle Emilio. Sa vie avait pris d’autres chemins, loin de la ville de Monferrato, qui avait accueilli dès le début du xviiie siècle ses ancêtres, des membres actifs de la communauté juive, et qui avait été témoin de leur fortune acquise dans le commerce de la soie et dans les activités bancaires, qui par la suite conduiraient sa famille à s’installer en France. La famille Vitta tenait le haut du pavé, dans une Casale qui, d’abord avec les Gonzague puis avec les Savoie, avait connu des heures de gloire, et dont la splendeur passée transparaît encore de nos jours dans l’architecture, les témoignages artistiques et l’urbanisme. Le palais Vitta, dans le centre-ville, ne faisait pas exception. Situé juste à côté du quartier juif, emplacement qui n’est certainement pas le fruit du hasard, mais jouissant d’une entrée sur la Via Trevigi, il se déployait sur une superficie considérable et comprenait deux cours et un jardin entouré de très hauts murs, lesquels sont aujourd’hui bien conservés sur leur emplacement d’origine. L’édifice


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offre un plan très irrégulier, quoique démenti par l’homogénéité de la façade extérieure, avec un grand développement sur l’arrière, qui occupait initialement l’intégralité d’un pâté de maisons. Acheté par Emilio Vitta à la fin du xviiie siècle, probablement en 1798, le palais, qui était la propriété de l’ancienne et puissante famille Natta, se présentait déjà à l’époque comme une demeure digne des Vitta. Les signes d’une restauration du xviiie  siècle sont visibles sur la longue façade, scandée par de hautes fenêtres que surmonte un fronton curviligne orné d’un motif de coquille stylisée, sur laquelle « le plâtre écaillé en plusieurs endroits laisse deviner les lignes des anciennes fenêtres cintrées obstruées », comme l’avait déjà noté Noemi Gabrielli en 19356. L’imposant portail d’entrée, dont la croisée en éventail en fer forgé porte le monogramme de Jonas Vitta, ouvre sur la cour principale, dont nous savons grâce au témoignage de Giuseppe De Conti7 qu’elle était à l’origine décorée en trompe l’œil pour donner un effet de fausses perspectives « avec des statues et des flèches de marbre […] une œuvre inestimable du prêtre milanais Alessandro de Alessandri, d’une très grande originalité en matière de perspective » ; fortement défraîchie au début du xxe siècle, celle-ci a aujourd’hui totalement disparu8. De Conti, dans la suite de sa description du palais, affirme que « l’escalier et le vestibule orné par davantage de statues de marbre ont été réalisés sur une idée du comte Magnocavalli », un architecte originaire de Casale à qui l’on doit de multiples restaurations et de nombreux projets de palais et d’églises dans la ville et sur le territoire de Monferrato. Toujours selon la même source locale, nous découvrons les noms d’autres artistes ayant contribué à la magnificence du palais : Fabrizio et Bernardino Galliari, des décorateurs piémontais connus, auxquels il est possible d’attribuer les fresques du grand escalier d’entrée, du salon d’honneur, de la galerie et de certaines salles donnant sur la Via Trevigi, qui sont aujourd’hui, malheureusement, lourdement restaurées. Y est également cité le « comte Alfieri », qui n’est autre que l’architecte Benedetto Alfieri, concepteur des « écuries situées en face de ce palais caractérisé par une structure de bon goût ». Une fois à l’étage principal, après avoir franchi le vestibule, le visiteur est accueilli dans un salon spacieux, doté d’un balcon pour l’orchestre, complètement décoré avec de fausses architectures afin de donner de la hauteur à la pièce

et de souligner la composition architectonique, en reprenant et en mettant en relief les niches de chaque fenêtre (fig. 1). Une intéressante collection d’armures, aujourd’hui encore conservée à son emplacement d’origine, crée un magnifique spectacle, ajoutant à la décoration des murs. Déjà dans cette salle, au niveau du passage conduisant à la longue galerie, quelques médaillons en fresque annoncent le thème de pièce suivante et représentent une série d’hommes et de femmes de l’Antiquité, de la mythologie, de l’histoire et de la littérature, à l’intérieur d’une frise qui court à la base de la voûte, avec une alternance de portraits de profil et de représentations en grisaille. Si tous ces éléments appartiennent au palais du xviiie siècle et datent donc de l’époque de la famille Natta, nous devons imaginer que les Vitta, devenus les nouveaux propriétaires des lieux, ont voulu conserver la structure et les décors existants, et n’intervenir que partiellement pour personnaliser certaines parties privées de leur demeure. On sait que la famille Vitta avait dans les salles adjacentes au salon d’honneur, dans l’aile du bâtiment jouxtant le ghetto, une synagogue destinée au culte privé, dont il reste sur un linteau l’inscription en hébreux « Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière » (Gen., III, 19). La pièce suivante, certainement à usage privé, est connue sous le nom de « salon vert » en raison de la couleur intense qui la caractérise. Elle est agrémentée de stucs dorés qui courent le long des murs latéraux – faisant fonction de fausses boiseries et de moulures – et s’élèvent dans la voûte en créant un entrelacs raffiné de feuilles, de roses, de coquillages et de fleurs, inspiré par la mode de l’époque, que l’on retrouve, à Casale Monferrato, avec une typologie similaire dans plusieurs autres palais contemporains9. En revanche, ce sont les pièces d’apparat, en particulier la galerie donnant sur le jardin et les salles côté Via Trevigi, rythmées par d’élégantes portes en bois doré et incrusté surmontées de linteaux peints, qui seront destinées à devenir un lieu consacré à l’exposition de la riche collection d’art de la famille10.

Une famille inf luente Avant d’entrer dans les détails et de tenter de retracer la provenance initiale de ce noyau artistique considérable qui ne saurait être attribué au seul mérite de la dernière géné-


ration des Vitta, il convient de présenter les grandes lignes de la généalogie de la famille, en essayant d’y voir un peu plus clair sur les époques et les rôles de ses membres, auxquels il est d’usage d’attribuer les mêmes prénoms. L’épopée des Vitta commence vraisemblablement avec Emilio (1756-1820), celui qui est à l’origine de l’achat du palais à la fin du xviiie siècle et du couvent de SainteClaire en 1806, par suite des « suppressions napoléoniennes », dans les murs duquel sera installée une filature pour la fabrication de la soie11. La famille a toujours eu un rôle important au sein de la communauté juive de Casale et a toujours été extrêmement respectée et connue dans la ville envers laquelle elle a constamment fait preuve d’un esprit philanthropique. Ne disait-on pas qu’« il n’y [avait] guère de citoyens [qui n’aient] point bénéficié d’un quelconque service de la famille Vitta »12 ? Rappelons, par exemple, que le nom de Giuseppe Raffaele (le fils d’Emilio et le grand-père de Joseph Vitta) est encore gravé sur une pierre de la synagogue avec cette inscription : « À la mémoire éternelle du baron Giuseppe Raffaele Vitta qui a permis de poser le dallage en marbre dans la synagogue et dans la colonnade en l’an 5583-1823 ». C’est encore de lui dont on se souvient comme « premier parmi les premiers dans les œuvres de bienfaisance » car chaque année il consacrait de l’argent et offrait des moyens de subsistance pour soutenir les pauvres et les activités des organismes de bienfaisance, les écoles publiques, comme l’avait fait avant lui son père Emilio et comme le feront par la suite ses enfants. « En suivant les traces de leur père et de leurs aïeux, ils apporteront leur pierre à l’héritage sentimental et affectif qui leur a été transmis en même temps qu’une immense fortune13. » Ce sera Joseph Vitta qui rompra définitivement ce lien profond et antique avec la ville dont était originaire sa famille, d’abord par une « cession » à l’Université israélite puis avec la vente du palais et la donation de la collection d’art à la ville. La donation à l’« honorable Université israélite de Casale » de certains « objets et mobilier sacrés dédiés au culte juif », qui provenaient de l’héritage de l’oncle Emilio, décédé à Casale en 1898, remonte à 1903 : ont ainsi été cédés « deux lampes en argent, une clé d’argent pour l’arche sainte, deux paires de montures en argent pour les bibles, quatre parures de soie colorée et blanches avec des bandeaux correspondants pour la Bible,

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[Fig. 2]

Portrait de Jonas Vitta, publié dans Angelo Cerrina, Come si celebra la festa dello Statuto a Lione, Lyon, 1905.


[Fig. 3] Peintre actif dans la région de Tarragone, Vierge en majesté avec l'Enfant Jésus, l'histoire de Marie et du Christ, tempera sur panneau, 1390-1410.

quatre rideaux dont un blanc pour l’arche sainte ainsi que les tapis et appuis pour la table de lecture de la Bible ». S’y ajoute « la propriété des bancs de la famille dans la synagogue de Casale » pour lesquels à l’origine les Vitta payaient une redevance au profit de l’Université israélite14. Pour en revenir à la généalogie familiale, il est possible d’établir que de l’union de Giuseppe Raffaele (décédé en 1855) et de Ventura Ghidiglia (décédée en 1837) sont nés quatre enfants : deux garçons, Jonas (1820-1892), père de Joseph (1860-1942), et Emilio (1813-1898), l’oncle dont il a hérité du palais (et des objets pour le culte juif mentionnés dans les lignes qui précèdent), et deux filles, Regina et Susanna. Jonas s’installera à Lyon vers le milieu du xixe siècle, afin d’y exercer ses activités de banquier et de marchand de soie. Il est décrit en 1869 comme l’un des plus anciens membres de la « colonie italienne de Lyon » qui « exerce avec un honneur scrupuleux le riche commerce de la soie, traite des affaires bancaires et jouit d’un riche patrimoine, hérité en grande partie de son père » au point d’être signalé comme « le plus riche des Italiens domiciliés en France »15(fig. 2). Là encore, en de nombreuses occasions, la générosité de Vitta se manifestera en faveur des « émigrés politiques italiens, qui s’étaient réfugiés en France en 1849 et 1859 », et des « grandes entreprises nationales. […] En fait, pendant la période du Risorgimento italien, il [Jonas] a contribué efficacement, grâce à ses relations dans la haute finance lyonnaise et parisienne, à placer avec succès des emprunts italiens en France ». Jonas, puis son fils en digne successeur de son père, sera aussi connu comme le plus grand bienfaiteur de la Société italienne de secours mutuel et de bienfaisance à Lyon, à laquelle il léguera par testament une somme considérable16. À Lyon, la famille Vitta17 résidait dans l’hôtel particulier qu’elle s’était fait construire tout spécialement par l’architecte lyonnais Jean-Marie-Anselme Lablatinière entre 1858 et 1862. Il s’agissait là encore d’une demeure à la hauteur du rôle des Vitta dans la société de l’époque, décrite comme « magnifique, meublée somptueusement par les ébénistes les plus célèbres, garnie initialement de toiles de Rembrandt et de Delacroix18 », et dont on se souvient aussi pour sa « merveilleuse galerie d’art aux tableaux de grande valeur19 ». Elle sera par la suite vendue à la ville de Lyon en 1913.


La donation au musée civique Après le décès de son père Jonas en 1892, Joseph, alors encore célibataire, déménagera pour vivre avec sa mère, Hélène Oppenheimer, à Paris dans un logement situé au 51, avenue des Champs-Élysées. Son oncle Emilio mourra en 1898, six ans après la disparition de son frère, léguant à son neveu le palais de Casale. Lyon et Casale ne sont plus alors pour le baron que les lieux de son enfance, liés à l’origine de sa famille, et les occasions d’y retourner se font de plus en plus rares. Il n’est point surprenant que la vente des deux palais soit survenue dans la même période : désormais inhabités, ne cristallisant plus aucun projet d’avenir et certainement coûteux à entretenir, il était de beaucoup préférable de s’en séparer définitivement. Pour décrire le contexte dans lequel Joseph « le fastueux mécène » eut la chance de grandir et de se former, il est possible de commencer ainsi : « Fut élevé certes dans un milieu pieux et éclairé, mais dans le plus grand luxe, en grand seigneur, au milieu d’une nombreuse domesticité. […] Mêlé aux mondes de la finance et des artistes, il suivit toute sa vie les traces de son père, dans ses affaires et dans ses goûts. Toute sa vie il pratiqua une charité discrète et efficace, avec un peu moins d’humanité peut-être que celle que le bon baron Jonas eût témoignée20. » Une vie confortable, dès l’enfance, au contact de l’élite culturelle de l’époque, permettra au baron de grandir dans un environnement stimulant, où il était habituel de fréquenter des artistes, des intellectuels et des écrivains. Si Géricault et Delacroix étaient les peintres favoris de Jonas son père, Joseph a entretenu une relation étroite avec Jules Chéret « l’ami de toute sa vie et on peut dire son peintre21 », mais aussi avec Félix Bracquemond et Auguste Rodin. Collectionneur infatigable, il accumulera au fil des ans un grand nombre d’œuvres d’art qu’il commencera à donner dans la première décennie du xxe siècle à des institutions publiques telles que le musée des Beaux-Arts de Lyon et le musée de Casale Monferrato. Suivront les ventes d’une partie des collections et les donations répétées au musée du Louvre, au musée national Eugène Delacroix et au musée des Beaux-Arts de Nice. Nous pouvons donc aussi suivre les déplacements et les changements de résidence du baron Vitta par rapport

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[Fig. 4] Maffeo Verona, Vierge en majesté couronnée par les anges et les saints patrons, huile sur soie, 1612.


aux donations qu’il a effectuées : avec la vente de l’hôtel particulier de Lyon et du palais de Casale, les musées des deux villes recevront les collections ou peut-être simplement une partie des collections qui étaient conservées dans les demeures de la famille. Dans le cas de Casale, une vingtaine d’années plus tard, en 1934, Joseph cédera encore au musée une œuvre de la plus haute qualité – la bannière de Maffeo Verona – conjointement à une deuxième vague de ventes et de donations provenant de sa collection personnelle. Le baron, qui s’était marié tardivement, n’avait pas d’héritier et peut-être, les années passant, avait-il commencé à réfléchir au devenir de ses collections personnelles, préférant les savoir dans des collections publiques plutôt que courir le risque d’une dispersion anonyme post mortem. Les œuvres données par Joseph en 1916 à la ville de Casale Monferrato faisaient partie du mobilier du palais dont il avait hérité au décès de son oncle Emilio22 : il s’agit des collections ayant appartenu à la famille, probablement déjà rassemblées dès le début du xixe siècle et profondément liées au territoire. Malheureusement, comme il arrive trop souvent, les documents attestant de la donation ne contiennent pas d’informations substantielles permettant de retracer la provenance et l’histoire de l’appropriation dans des collections des objets individuels23. Il existe quelques « nouvelles qui nous sont fournies par l’avocat Cav. Francesco Negri », publiées dans Il Monferrato en 191824, qui nous conduisent vers une cartographie de la collection. Pour la grande toile, aujourd’hui attribuée à Vincent Malo, représentant la Vierge en majesté avec l’Enfant Jésus sur ses genoux entourés de saint Sébastien, saint Paul, saint Pierre et saint Laurent, il a été émis l’hypothèse d’une origine locale, à savoir l’autel de Saint-Laurent dans la cathédrale de Casale, « d’où le tableau a été retiré au milieu du siècle dernier et remplacé par un autre », sans pour autant avoir trouvé des éléments concordants dans d’autres sources. Il est néanmoins intéressant de noter le lien supposé avec le territoire, comme une hypothèse qui pourrait être élargie à l’ensemble des peintures flamandes et aux bustes de marbre de l’époque romaine. Et l’abbé Lanzi, dans son histoire de la peinture italienne25, se souvient de la « riche collection de peintures du palais Natta » qui, selon l’historien local Giuseppe De Conti, comportait plusieurs œuvres flamandes

qui pourraient être passées dans les mains des Vitta avec l’achat du palais à la fin du xviiie siècle26 : ainsi se profile l’idée d’un possible transfert entre collections privées d’un important ensemble de tableaux déjà présents dans la région, imputable à un engouement de collectionneur pour les tendances les plus en vogue de l’époque27. De même, pour les bustes romains, il a été récemment avancé une intéressante hypothèse corroborée par des sources documentaires précises28, proposant une provenance illustre, celle des collections de la famille Gonzague, arrivées à Casale Monferrato en 1703 pour orner les salles du château, puis transférées à Turin après la cession des territoires de Monferrato à la Savoie. Les six marbres passés dans les collections des Vitta auraient peut-être été perdus lors de ce transfert et achetés par un membre de la famille, à un moment indéterminé, sur le marché des antiquités locales29. Il est certain que les Vitta étaient tenus au courant des découvertes et des œuvres disponibles dans la ville, car ils collectionnaient non seulement les œuvres d’art, mais aussi les monnaies : on connaît en fait l’existence, même s’il n’en reste aujourd’hui aucun vestige matériel, d’un petit trésor de « plusieurs centaines » de pièces de monnaie que le comte Vimercati-Sozzi a eu l’occasion d’examiner aux alentours de 1830, « dans la maison du baron Vitta », signalant que « deux d’entre elles lui avaient été données »30. Il serait intéressant de pouvoir proposer une origine locale pour les œuvres de Giuseppe Vermiglio, à savoir les deux fragments qui appartenaient à une grande toile représentant une Adoration des Bergers31, ainsi que pour le portrait d’Archimède et le miroir, mais aucun indice ne nous conduit sur cette voie et rien ne permet d’avancer la moindre hypothèse. En revanche, certains timbres sur le dos du grand retable de l’école espagnole, déjà signalés par Vittorio Viale à l’occasion de l’exposition « Gothique et Renaissance dans le Piémont » de 1939, prouvent que l’œuvre a transité par Milan en 1911 (fig. 3). Ce sont en fait des timbres d’importation, apposés par la douane de Milan, qui témoignent de l’arrivée et du passage sur le marché des antiquités de l’œuvre qui a vraisemblablement été achetée par Joseph en personne32. On en vient à se demander si un cheminement analogue n’a pas été suivi par la bannière de Maffeo Verona avec la Vierge en majesté couronnée par les anges et les saints patrons, tableau réalisé pour la Scuola di Santa


[Fig. 5] Eliseo Sala, Portrait d’Urbano Rattazzi, huile sur toile, vers 1860.

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Maria e Cristoforo dei Mercanti à la Madonna dell’Orto de Venise, donné avec « un sentiment exquis de civisme » au début de 1934, au musée de Casale33 (fig. 4). Il est intéressant de noter que dans les actes administratifs rédigés lors de la donation, une grande importance a été accordée aux portraits des protagonistes du Risorgimento, pour lesquels il avait été requis qu’ils soient exposés dans une salle prévue à cet effet. Nous savons que les cinq tableaux furent en partie achetés et réalisés à la demande expresse d’Emilio Vitta34 qui était un fervent admirateur de la politique philosémite du gouvernement de Savoie, poursuivie par Alfonso La Marmora et par Urbano Rattazzi, lesquels, dans le cadre de l’évolution de la ligne politique de la Savoie du milieu du xixe siècle, jouèrent un rôle important en faveur de l’émancipation des Juifs du Piémont35 (fig. 5). La collection des portraits du Risorgimento qu’Emilio Vitta ne manquait pas de montrer à quiconque entrait dans son palais, faisait office en quelque sorte de testament intellectuel et politique, rappelant fièrement qu’il avait lui aussi joué un rôle identique dans les événements politiques de la pré-unification qui avaient touché la communauté juive36. La collection Vitta, ensemble de grande valeur dans le cadre du patrimoine civique de Casale, est aussi un témoin de l’histoire d’une famille et de sa fortune, construite dans sa patrie et exportée au-delà des Alpes. Avec le baron Joseph, décédé sans héritiers directs en 1942, s’achève l’histoire des Vitta. Restent des œuvres d’art, témoins des passions et des goûts d’un homme qui a fait de l’art sa véritable raison de vivre. Grâce aux ventes et aux donations qu’il organisa, son immense collection revit aujourd’hui en

divers endroits du monde : ce sont là les dernières preuves de son immense générosité avant qu’il ne se retire dans l’isolement du Breuil, avec son épouse Malvina, originaire de cette région, et qu’il ne soit plus désormais qu’un spectateur triste et résigné des affaires politiques européennes, confronté à une menace d’expulsion. 1. Archives historiques de la ville de Casale Monferrato, délibération du conseil municipal, réunion du 27 juin 1916. 2. Le palais a abrité jusqu’à la fin des années 1970 la bibliothèque et le musée, avant d’accueillir des bureaux publics ; il appartient aujourd’hui encore au Collegio Convitto Municipale Trevisio. 3. Par convention, nous désignons Joseph Vitta sous son nom français, afin de le distinguer de son grand-père, Giuseppe Raffaele. 4. « Le palais des barons Vitta acquis par le Collegio Convitto Trevisio », L’Elettore, no 2, 1916. 5. Ibid. 6. Noemi Gabrielli, L’arte a Casale Monferrato dal XI al XVIII secolo, Turin, 1935, p. 25. 7. Giuseppe De Conti, Ritratto della città di Casale scritto dal casalese Canonico Giuseppe De Conti nell’anno 1794, Casale Monferrato, 1966, p. 42 ; Idro Grignoglio, Mosaico casalese, Casale Monferrato, 1980, p. 54-55. 8. Voir Noemi Gabrielli, op. cit., p. 96, note. 9. Giuseppe Dardanello (dir.), Disegnare l’ornato. Interni piemontesi di Sei e Settecento, Fondazione CRT, Turin, 2007, p. 232-233. 10. « Belles salles avec de riches décorations du XVIIIe siècle sur les portes », voir Vittorio Tornielli, Architetture di otto secoli del Monferrato, Casale Monferrato, 1967, p. 66-67. 11. Emilio Vitta avait reçu le titre de baron pour services rendus au roi Victor-Emmanuel de Savoie ; il participa en 1806 à l’Assemblée des notables et en 1807, à Paris, au Grand Sanhédrin. 12. L’Educatore israelita. Giornaletto di letture, VI, Vercelli, 1857, p. 58-61. 13. Ibid. 14. Archives de la communauté juive de Casale Monferrato, Cessione e affrancamenti dal Signor Vitta Barone Giuseppe Raffaele all’onorevole Università Israelitica di Casale, faldone no 259. 15. Michele Lessona, Volere è potere, Florence, 1869, p. 262-263.


16. Angelo Cerrina, Come si celebra la festa dello Statuto a Lione,

Lyon, 1905. 17. Jonas Vitta avait épousé Hélène Oppenheimer. Ils eurent quatre enfants, dont un mourut peu après sa naissance, Joseph, Émile et Fanny. 18. Général Albert Laurent, Les Vitta (1820-1954), Lyon, Noirclerc et Fenetrier, 1966, p. 4. 19. Angelo Cerrina, op. cit. 20. Albert Laurent, op. cit., p. 6. 21. Ibid. 22. Joseph a également hérité de la villa Mandoletta et d’un portefeuille considérable d’actions de la banque Vitta de Lyon. Voir Alessandra Guerrini, Germana Mazza (dir.), Il polittico spagnolo. Restauro di un dipinto del secolo XV, Casale Monferrato, 1996, p. 29. 23. Référence est également faite à Alessandra Guerrini et Germana Mazza (dir.), Le collezioni del Museo Civico. La Pinacoteca raddoppia. Catalogo delle nuove opere esposte, Savigliano, 2003, p. 130-156. 24. « Notizie artistiche casalesi », dans Il Monferrato, VII, no 26, 30 juin 1918. 25. Luigi Lanzi, Storia pittorica della Italia dal Risorgimento delle belle arti fin presso al fine del XVIII secolo, Milan, 1825, vol. IV, p. 402. 26. Giuseppe De Conti, op. cit., p. 42. Pour de plus amples informations, se reporter à la notice de l’œuvre d’Abraham Casembroot, Vue d’un port, cat. 4. 27. On se souvient de l’exemple célèbre de la collection de peintures flamandes du prince Eugène de Savoie-Soissons. Voir Carla Enrica Spantigati, Le raccolte del principe Eugenio condottiero e intellettuale. Collezionismo tra Vienna, Parigi e Torino nel primo Settecento, catalogue d’exposition (Turin, 5 avril-9 septembre 2012), Cinisello Balsamo, 2012. 28. Anna Maria Riccomini, « “La divina Galeria” : marmi antichi dalla Galleria di Cesare Gonzaga in Piemonte », Storia dell’arte, no 127, nouvelle série, septembre-décembre 2010, XLI, p. 11-27. 29. Pour de plus amples informations, se reporter aux notices du catalogue. Il existe aussi un récit de Giorgio Rivetta qui, dans Fatto storico della Città di Casale Monferrato (1809), affirme que les bustes auraient été découverts en 1720, lors des travaux de restauration du palais Sannazzaro. 30. « Ripostiglio a Casale Monferrato », dans Andrea Pautasso, Contributi alla documentazione della monetazione padana, Varese, 1970, p. 178-179.

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31. Se reporter à la notice de l’œuvre cat. 5 et 6. 32. Voir Alessandra Guerrini, Germana Mazza, Il polittico spagnolo…,

op. cit. 33. Archives historiques du musée civique de Casale Monferrato,

Stendardo di Matteo da Verona donato dal Barone Vitta al Comune, fasc. 17. Dans le fascicule, sont conservées quelques lettres autographes de Joseph Vitta par lesquelles il invite le maire de Casale à l’inauguration de « l’exposition chinoise et japonaise » (comportant des œuvres dont il est propriétaire) au musée Chéret de Nice. Il apparaît en outre que la bannière a été expédiée dans une caisse de Paris à Turin où elle a été dédouanée avant de poursuivre sa route vers Casale. Les opérations de conditionnement furent suivies par Vitta en personne dont les recommandations étaient que « cette relique, peinte sur une fine toile, ne devait pas être pliée ». Voir « Un gonfalone di Matteo da Verona donato al Municipio di Casale », Gazzetta del Popolo, 7 avril 1934. 34. Pour de plus amples informations, se reporter à la notice du Portrait de Camillo Benso, comte de Cavour, cat. 7. 35. Pietro Gallo, Roberto Viale, Ebrei di Casale, una storia importante, Villanova Monferrato, 2000, p. 66-67. 36. Le baron avait en effet fait partie d’une commission qui avait élaboré un document fondamental dont s’est inspiré Rattazzi, devenu ministre en 1857, pour l’établissement des lois relatives au fonctionnement de l’Université hébraïque. Voir Pietro Gallo, Roberto Viale, op. cit. REMERCIEMENTS Elena Varvelli, Fabrizio Scagliotti, Lia Carrer, Milena Zanellati (musée civique de Casale Monferrato) Adriana Gualdieri, Elisa Costanzo (bibliothèque civique de Casale Monferrato) Luigi Mantovani (archives historiques de la ville de Casale Monferrato) Giorgio Ottolenghi, Chiara Filocane (communauté juive de Casale Monferrato) Giorgio Ettore Careddu (surintendance des biens historiques, artistiques et ethno-anthropologiques du Piémont) Valentina Barberis (surintendance pour les biens archéologiques du Piémont) Federico Borgogni (restaurations Borgogni)


Joseph Vitta, le collectionneur

et ses résidences françaises Josiane Boulon

C

C’est dans un creuset familial fortuné et cultivé que s’est formé l’esprit de l’amateur d’art, du collectionneur, puis du mécène qu’est devenu Joseph Vitta. Jusqu’au décès de son père Jonas, en 1892, sa vie n’a été révélée que par des indices assez minces quant à l’ambiance familiale ou aux événements qui auraient pu l’influencer. Il faut donc interpréter avec prudence les modestes traces qui sont parvenues et s’appuyer sur ce qu’il est encore possible de voir, telles ses demeures.

L’hôtel particulier de l’avenue de Noailles, à Lyon Jonas Vitta avait toujours vécu dans de luxueux logements à Lyon comme dans sa jeunesse à Casale et sa fortune lui permit de conserver pour longtemps cet environnement particulièrement agréable à sa famille. Son premier domicile connu se trouvait sur la presqu’île, non loin de l’hôtel de ville, dans l’immeuble bourgeois construit pour la famille Tolozan par Delamonce1. Après son mariage le 29 janvier 1860 avec Hélène Oppenheimer, le couple s’installa dans un autre immeuble cossu du nouveau quartier des Brotteaux, au 5, cours Morand (actuel cours Franklin Roosevelt). C’est dans un appartement dont le confort est encore perceptible aujourd’hui que Joseph Vitta vit le jour, le 22 décembre 1860. Depuis mars 1859, date du dépôt de la demande d’alignement, Jonas faisait construire à moins de deux cents mètres plus au nord un élégant et vaste hôtel particulier dans lequel Joseph fera probable-

ment ses premiers pas2. Lorsqu’il décida de construire cet hôtel particulier au 38, de l’avenue de Noailles (actuelle avenue du Maréchal Foch), il fit appel à l’architecte lyonnais Jean-Marie-Anselme Lablatinière (1829-1891), un homme discret et besogneux comme son commanditaire qui choisit pour son chantier les meilleures prestations et les meilleurs matériaux. Le gros œuvre et les décors, soignés, furent commandés aux meilleurs artisans du moment. Si l’hôtel particulier est aujourd’hui encore le plus majestueux de Lyon, situé à l’une des adresses les plus prestigieuses à l’époque de sa construction, sa vocation était tout autant d’y créer un lieu de vie confortable. En 1859, les îlots d’habitation des Brotteaux avaient leur tracé définitif depuis une vingtaine d’années et cette configuration forme encore aujourd’hui le damier du 6e arrondissement de Lyon. Le développement urbain du quartier s’amorça grâce à des propriétaires fortunés ou des promoteurs qui construisirent depuis le cours Morand, l’avenue de Noailles et la place Louis XVI (actuelle place du Maréchal Lyautey). L’hôtel particulier occupe le cœur de son îlot ; premier bâtiment a y être construit, il est traversant. La demeure possède une vaste cour qui sépare le logis principal à l’est et les communs à l’ouest donnant sur le 29, rue Malesherbes ; ce bâtiment annexe à l’élégante couverture d’ardoise abritait le garage à calèches, les écuries, la sellerie, le fenil et le logement du palefrenier. À cette époque, des communs à usages distincts ne se retrouvaient que dans des châteaux ou dans des résidences à la campagne car, faute de place, même les propriétaires les plus fortunés de Lyon se résignaient à intégrer ces élé-


[Fig. 1] H么tel du Gouverneur, Lyon : galerie.

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[Fig. 2] Hôtel du Gouverneur, Lyon : entrée des communs rue Malesherbes.

ments en rez-de-chaussée de leurs immeubles souvent en partie arrière de la cour. Ici, les communs sont autonomes et l’hôtel semble être un petit château auquel il ne manque qu’un jardin ou un parc. Vu depuis la rue Malesherbes (fig. 2), ce bâtiment est ordinaire, tandis que sur cour, la toiture se divise en trois parties mansardées aux lucarnes rondes. La partie centrale, couronnée par des éléments décoratifs de serrurerie, possède une horloge centrale et les deux parties symétriques se courbent pour suivre la forme semi-circulaire du bâtiment. La teinte bleutée de la couverture d’ardoise tranche avec l’étage carré aux baies encadrées de pierre blanche et aux trumeaux de brique rose. Le rez-de-chaussée poursuit la galerie grâce à ses baies cintrées qui en conservent le rythme. Cette composition est faite pour être admirée par les occupants de l’hôtel particulier et par les invités de marque arrivant depuis le porche de l’entrée principale. Sa façade sur rue est fonctionnelle, sa façade sur cour est artistique. Sur la rue, le corps de logis de l’hôtel particulier s’élève sur quatre niveaux et se développe sur neuf travées. La façade donnant sur l’avenue de Noailles est sans ostentation mais elle est néanmoins entièrement réalisée en pierre de taille, pierre de Villebois pour le rez-de-chaussée et pierre dite « du Midi » pour les niveaux supérieurs jusqu’à l’encadrement des lucarnes. Pour les élévations, Lablatinière a pu utiliser cette pierre rose et ocre si fragile et si coûteuse à transporter, comme l’explique l’architecte René Dardel lors de la construction du palais du Commerce de Lyon. Cette façade est ornée de sculptures de pierre au moment où le ciment moulé, meilleur marché, commence à s’imposer dans les structures et les décors des immeubles, parfois pour les plus luxueux d’entre eux. Les huit mascarons encadrés de guirlandes sculptés sur la façade et qui surmontent les baies sont issus du répertoire néo-Renaissance reproduit dans les catalogues d’architecture. C’est également le cas de la menuiserie de la porte cochère surmontée des initiales et de la couronne de baronnie. La façade arrière, composée du même appareil, est rythmée par des avantcorps de part et d’autre des trois travées centrales au centre desquelles débouche l’entrée cochère. Le rose de la pierre est ici particulièrement intense, surtout au premier étage où se trouvent les pièces d’honneur du bâtiment. Répondant à la façade principale, les baies sont toutes encadrées de pilastres et surmontées par des masques sculptés ou


par des fleurs avec de part et d’autre de ce décor central des guirlandes. Des armoiries fantaisistes surmontent les baies doubles de la galerie alors que les initiales de Jonas et la couronne de baronnie surmontent les pilastres qui encadrent la baie de l’allée d’entrée (fig. 3). Les hôtels particuliers lyonnais avaient tous un volet de rapport, cela dans des proportions variables, les propriétaires les plus riches réduisant le nombre de ces logements comme c’est le cas ici. Les deux derniers étages étaient occupés par deux appartements locatifs desservis par une entrée distincte mais discrète située dans la travée sud. Elle menait dans une cage d’escalier également empruntée par les domestiques. Mais rien dans l’architecture ne les laisse deviner depuis l’extérieur. Le logis des Vitta occupait tout le rez-de-chaussée et le premier étage pour une surface totale d’environ 900 mètres car-

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rés et un sous-sol où se trouvaient les cuisines sur près de 480 mètres carrés. Le rez-de-chaussée sud au décor sobre était conçu comme pouvant être un logement à part entière avec ses chambres et son grand salon. Lié au reste de la demeure, il était vraisemblablement dédié aux enfants, Joseph et Fanny, restés longtemps chez leurs parents. Après avoir emprunté l’allée voûtée, les visiteurs pouvaient pénétrer dans l’un ou l’autre des rez-dechaussée. Celui du nord abrite le vestibule et l’escalier d’honneur. À l’exception du bureau de travail du baron et d’une bibliothèque se trouvant de part et d’autre de cet escalier, l’affectation des autres pièces reste incertaine. Elles sont petites, l’office se trouvant à l’extrémité nord, et devaient probablement avoir un usage fonctionnel pour le baron et son épouse. Des mosaïques colorées couvrent les paliers.

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[Fig. 3] Hôtel du Gouverneur, Lyon : logis sur cour.


[Fig. 4] Hôtel du Gouverneur, Lyon : escalier d’honneur. [Fig. 5] Hôtel du Gouverneur, Lyon : fumoir, pare-feu.

C’est au premier étage, où est conservée une grande partie du mobilier d’origine, que tout devient parfaitement lisible. Le visiteur s’y rend par l’escalier monumental en pierre de taille blanche, tournant à gauche à deux volées dans un style massif (fig. 4). Il reste agrémenté des banquettes d’origine au velours cramoisi et mène au palier supérieur qui dessert la salle à manger côté rue, la grande galerie avec vue sur cour et le fumoir également côté cour. Les portes d’entrée des pièces de réception sont surmontées des initiales de Jonas, de la couronne de baronnie. Les armes du couple devaient se trouver à plusieurs reprises dans les tapisseries qui couvraient la salle à manger et le grand salon. Les boiseries de la salle à manger ainsi que le buffet qui apparaît sur la seule photographie connue d’Hélène Vitta3 sont toujours en place. Une cheminée de marbre rouge, ressemblant à celui extrait en Languedoc, fait pendant au buffet. La grande galerie également aux tons rouges des tissus d’ameublement est de belle dimension, ce qui pouvait aisément permettre des représentations théâtrales ou des concerts. Cette galerie, orientée

nord-sud, donne à l’ouest avec une vue panoramique sur la cour et les communs à travers trois grandes baies doubles. Elle accueillait sur son mur est la collection de tableaux de Jonas (fig. 1). Le fumoir est encore garni de son cuir repoussé et de sa cheminée à horloge si caractéristique des grandes demeures bourgeoises de l’époque. Le plafond au motif central circulaire est bordé de la lettre «V ». Le lustre élégant et sobre donne un ton de modernité perceptible encore aujourd’hui. Un pare-feu conserve un pan de la tapisserie d’Aubusson qui couvrait le salon et son mobilier ; sont visibles les initiales de la baronne (fig. 5). L’accès au vaste salon peut se faire depuis la salle à manger ou par la grande galerie. Ses boiseries étaient à l’origine couvertes de feuilles d’or, la lustrerie en cristal et son mobilier dans le style Louis XV sont d’origine4. Les tables, consoles et sièges dorés pourraient avoir été fabriqués par l’entreprise Flachat de Lyon sans qu’aucune preuve formelle puisse étayer cette hypothèse (fig. 6). Le salon donne à l’est sur l’avenue et au sud dans la pièce de musique qui donne elle-même sur une chambre. Ces


deux pièces en enfilade sont équipées de cheminées blanches comme l’usage le voulait pour les appartements des dames. En face, reliés à ceux de la baronne, les appartements du baron aux cheminées en pierre sombre bénéficient de la vue intérieure sur la vaste cour. Un escalier relie les appartements du couple à ceux situés au rez-dechaussée. L’hôtel est un exemple particulièrement réussi et de grande qualité de l’architecture éclectique dont les modèles décoratifs sont puisés dans les catalogues d’architecture.

La villa La Sapinière, à Évian Jonas, homme discret et généreux, occupait aussi très bourgeoisement sa vie, à la mode des riches Lyonnais. Il avait ses habitudes dans la ville d’eaux d’Évian dès 18735 sans qu’il soit possible de déterminer s’il séjournait alors à l’hôtel ou s’il occupait déjà une résidence en location. Il connaissait très probablement le domaine du Pré Curieux

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et la maison Pétetin à la limite communale entre Publier et Évian, à l’entrée d’Évian sur la rue Impériale qui deviendra le boulevard Anna de Noailles. En 1890, de ces deux propriétés au bord du lac, Jonas fera l’acquisition de terrains qui serviront à construire sa résidence secondaire, La Sapinière. Si Joseph fit ses premiers pas à Lyon dans l’hôtel particulier familial, le jeune baron Joseph Vitta fit ses premières expériences comme commanditaire du programme architectural et décoratif de La Sapinière à partir de juin 1892, dans de bien tristes circonstances (fig. 7). En 1891, Jonas ouvrit le chantier de sa maison d’été et fit appel à l’architecte Jean-Camille Formigé (1845-1926) et à César ou Émile Pompée pour en dresser les plans6. Il fit également appel à Eugène Bühler (1822-1907) pour la conception du jardin7. Il commanda des prestations aux ateliers d’Ennemond Mora pour des mosaïques. Un rendez-vous avec Auguste Rodin était même prévu lors de la venue de Jonas à Paris8. Il s’agissait de choisir des scènes pour les bas-reliefs en terre cuite de la façade. La correspondance entre Formigé, les Vitta et Rodin prouve

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(Fig. 6] Hôtel du Gouverneur, Lyon : grand salon.


[Fig. 7] Villa La Sapinière, Évian : façade principale.

que l’architecte fut définitivement désigné comme maître d’œuvre9. En juin 1892, parti à Paris pour être témoin au mariage de son neveu, Jonas décéda brutalement. Joseph, resté très proche de ses parents, se substitua immédiatement à son père et endossa le rôle de maître d’ouvrage. Le gros œuvre est alors achevé et la décoration à peine choisie. La Sapinière, tout comme l’hôtel particulier de Lyon, ne possède pas d’ornement ostentatoire, rien de disproportionné. En revanche, le site, les matériaux et les prestations restent ceux réservés à une demeure luxueuse et raffinée. La villa s’élève sur trois niveaux divisés en cinq travées en façade principale et quatre travées en façade latérale. Le style est à la manière des villas florentines, le volume est carré, la forme des baies également, l’impression générale est massive mais élégante. Comme pour l’hôtel particulier de Lyon, la couleur joue un rôle important. En façade, le blanc de l’appareil du rez-de-chaussée et du deuxième étage est alterné par la brique rose utilisée pour couvrir les

trumeaux du premier étage. Les bas-reliefs en terre cuite, dans la même tonalité de rose, garnissent les trumeaux du troisième étage. Ces terres cuites représentent des nus féminins et probablement des muses. Ce décor subtil agrémenté de contours bleu pâle donne une touche de gaîté à l’ensemble. Pour les façades latérales, l’architecte joue sur les décrochés, la forme et le volume des baies, un usage abondant du bossage et du blanc favorisant alors un style général plus urbain et plus éclectique. Une tour lanterne implantée sur une façade latérale surmonte la toiture, comme celles de la villa Médicis à Rome, mais plus modestement. Le visiteur pénètre dans la maison en franchissant un petit porche à peine saillant encadré de deux colonnes et couvert par un petit balcon au gardecorps en fer forgé. La porte est surmontée des initiales de Jonas Vitta. Dans le hall d’entrée, le sol est en mosaïque et le plafond en voûte dallée en berceau semble reposer sur un entablement surmontant des pilastres. Les deux


tympans des portes principales accueillent des bas-reliefs représentant les Saisons, œuvres issues des ateliers de Rodin. De même, les deux jardinières disposées de part et d’autre de la porte sont couvertes de petits enfants sculptés mis en scène dans les Moissons et les Vendanges10. L’escalier d’honneur est bâti au centre du plan de la maison et permet d’accéder aux galeries des étages. Les sculptures sur les têtes de départ des rampes sont des réalisations en bronze de Georges Gardet (1863-1939) et représentent un rapace et un écureuil. Les garde-corps sont décorés par des balustres, les colonnes des galeries sont sculptées de motifs néo-Renaissance. Au centre du plafond, un puits de lumière met en évidence un vitrail dans le style Art nouveau représentant le ciel et des oiseaux. La date portée sur une colonne indique un achèvement de l’escalier en 1894. Les pièces du rez-de-chaussée ont été épargnées par le changement de destination des lieux. Au nord-ouest se trouve l’ancienne salle de réception décorée de boiseries et de marqueteries dans le style Arts and Crafts, elles recouvrent toute la pièce à l’exception de la partie supérieure des murs et des caissons du plafond qu’habille un papier peint panoramique doré aux motifs de végétaux, dans un style Art nouveau plus récent. Le manteau de la cheminée est daté de 1896, bien qu’il soit permis de penser que l’essentiel des décors avait dû être achevé avant. Les lustres de métal ouvragés supportent un verre au bleu acidulé (fig. 8). Trois médaillons de toiles marouflées représentent des thèmes champêtres. Il est encore possible d’imaginer la richesse des nuances de verts et de bleus tranchant sur les fonds dorés du bois et du papier peint bien qu’il aient été altérés par le temps. Dans l’ancienne salle à manger qui se trouve dans le prolongement du salon, restent en place les boiseries et le lustre en fer forgé. Dans un bandeau filant autour de la pièce, des motifs carrés en marqueterie représentent des oiseaux et des végétaux ; cette marqueterie se retrouve sur les poutres du plafond sous forme d’un fin feuillage et sur l’habillage de bois de la cheminée. La dernière pièce, au nord-est, est celle qui fut occupée par l’atelier de sculpture de Fanny Foa. Elle se distingue par la lumière qui y pénètre grâce aux vastes baies cintrées et par les éléments de serrurerie que l’on trouve également dans l’escalier de service. Sa rampe entièrement en fer forgé aux motifs de feuillages est remarquablement réalisée à partir des dessins de Formigé11.

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[Fig. 8] Villa La Sapinière, Évian : lustre de la salle de réception.


Mais la pièce la plus originale reste incontestablement la salle de billard décorée entièrement sous la houlette de Felix Bracquemond (fig. 9). Cette pièce blanche et ivoire fait éclater les couleurs vives employées par Jules Chéret dans ses représentations picturales festives. L’impression d’observer des danseurs et de joyeux fêtards au crépuscule en est d’autant plus intense. Les parties basses et les stucs du plafond sont couverts de végétaux finement réalisés et saillants qui envahissent le pourtour du grand miroir et se retrouvent dans le mobilier réalisé par Alexandre Charpentier. Ce dernier est également l’auteur des plaques de propreté des portes. L’ensemble a fait l’objet d’une luxueuse publication de Roger Marx, financée par le baron Vitta, en 190212. Grâce à Joseph, La Sapinière devint l’écrin d’œuvres exceptionnelles et abrite des réalisations plastiques issues de tous les styles artistiques de son époque.

Entre Paris, Le Breuil et Nice Le 30 mars 1901, la baronne Hélène Vitta, dont le buste sculpté surveille la terrasse de La Sapinière, décédait à son tour. La propriété d’Évian échut à Fanny. Joseph conserva l’hôtel particulier de Lyon jusqu’en 1913. À cette date, il l’échangea contre l’hôtel Varissan, plus modeste, situé à l’angle des rues Sala et Boissac, moyennant la prise en charge par la ville de Lyon d’un prêt qu’il avait contracté. Cet hôtel particulier construit par André de Boissac vers 1650 était devenu trop exigu pour le gouverneur militaire, désormais logé avenue de Noailles. Joseph se sépara ensuite de cette demeure qui sera détruite13. La vie de Joseph se déroulerait désormais entre Paris, Nice et Le Breuil. À Paris, le 51, avenue des ChampsÉlysées était alors un petit immeuble sur quatre niveaux et cinq travées étroites. Le rez-de-chaussée était occupé par le concessionnaire Secqueville-Hoyau14 et les étages

par des appartements. Curieusement, le troisième et dernier étage était le plus exubérant. Une seule et immense baie vitrée cintrée occupait tout l’espace, surmontée d’une sculpture allégorique et soulignée par un balcon filant sur tout le niveau. Les baies étaient richement décorées comme on peut le constater sur une photographie ancienne et dans un numéro de La Semaine des constructeurs de 188515. Le logement de Joseph ne peut être décrit, l’immeuble ayant été détruit. En 1908, Malvina Bléquette, sa compagne, fit construire au Breuil une villa dans un style néo-régionaliste où il résida régulièrement. Il semble que, le temps passant et Joseph n’ayant guère pris goût aux affaires depuis le décès de son père – il est désormais qualifié de « rentier » dans les actes de 1913 –, il ait dû observer une certaine prudence dans ses dépenses et limiter le prestige ou l’originalité de ses résidences. Il quitta le 51, avenue des Champs-Élysées en 1911, pour un appartement dans un immeuble bourgeois au 10, avenue Hoche à Paris et, en 1917, il acheta la villa Pâquerette à Nice. Les barons Jonas et Joseph Vitta ont transmis un patrimoine architectural et artistique remarquable. Jonas, en plus d’une immense fortune, d’un titre de baron, légua à son fils aîné une connaissance développée de l’art, la passion du bel ouvrage et très probablement la curiosité du chineur. À l’origine, Jonas fut plutôt un bâtisseur qui collectionna alors que son fils Joseph aura une appétence plus grande pour les objets que pour leurs écrins. Cependant, dans les deux demeures réalisées par les Vitta, se mêlent de façon équivalente la qualité intemporelle et une réalisation au goût du jour. L’hôtel particulier de Lyon est particulièrement représentatif du style éclectique de la seconde moitié du xixe siècle qui puisait ses décors dans les catalogues d’architecture si prisés de la haute bourgeoisie. La villa La Sapinière à Évian est une demeure qui au fur et à mesure de son aménagement se tourne vers des modes à la charnière du xxe siècle.


1. Au 18, place Tolozan, ancien quai Saint-Clair. 2. Josiane Boulon, L’Hôtel du baron Jonas Vitta (1859-1861),

mémoire de master II, université Lumière Lyon 2, 2010. 3. Reproduit dans l’ouvrage d’Albert Laurent, Les Vitta (1820-1954), Lyon, Imprimerie Noirclerc et Fenetrier, 1966. 4. Analyse de la correspondance entre la ville et le ministère de la Défense, consécutif à l’échange-vente de 1913 ; Josiane Boulon, op. cit. 5. Journal de Lyon, 2 septembre 1873. Collection numérisée BM de Lyon. 6. Josiane Boulon, op. cit. 7. Ibid. 8. Formigé organise une rencontre avec Rodin, comme en atteste

la correspondance conservée au musée Rodin. 9. Correspondance conservée au musée Rodin. Numérisation gracieusement transmise à la rédactrice. 10. Commande livrée en 1905. 11. Croquis conservés à Charenton-le-Pont, médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine, cote 13-519854/inv. 04r02154. 12. Roger Marx, Essais de rénovation ornementale. Une villa moderne. La salle de billard, Paris, Gazette des beaux-arts, 1902. 13. Une esquisse représentant cet hôtel particulier est conservée dans le fonds du musée Gadagne. 14. Alfred Secqueville et Gaston Hoyau forment la société automobile Secqueville & Hoyau en 1911 ; elle fermera en 1924. 15. Iconographie fournie par William Saadé.

[Fig. 9] Villa La Sapinière, Évian : salle de billard, grand miroir et décors de Chéret.

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Joseph Vitta. Passion de collection Extrait  

Catalogue publié pour l'exposition au Palais Lumière, Évian, du 15 février au 1er juin 2014

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