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- Janvier 2014 -

Hémisphères

HOLLANDE N°1

L’AFRIQUE GENDARME

DE


CENTRAFRIQUE

4

Deux guerres en moins de 12 mois : François Hollande est-il réellement le gendarme de l’Afrique ? A Bangui, la situation vire au chaos.

UKRAINE

12

Des manifestations agitent le pays depuis le mois de novembre, faisant vaciller le pouvoir. Retour sur les causes de cette presque-révolution.

EGYPTE

18

Sur fond d’attentats, les Egyptiens sont appelés aux urnes pour se prononcer sur leur nouvelle Constitution, très favorable aux militaires.

THAILANDE

24

La Première ministre Shinawatra est fortement contestée. Ses adversaires, les “chemise jaunes”, veulent retourner à un régime plus monarchique.

JAPON

30

La question de la souveraineté des îles Senkaku fait monter d’un cran les tensions entre le Japon et la Chine, guidés par un nationalisme exacerbé.

INSOLITE 34 Les applications pour smartphones sont parfois les miroirs des nations qui les créent. Tour du monde de ces “appli”.

ARABIE SAOUDITE

38

Pour lutter contre le chômage des jeunes, la monarchie renvoie ses travailleurs clandestins. Traqués, un million d’entre eux ont été expulsés en 2013.

RWANDA

42

Une nouvelle méthode de circoncision pourrait bien révolutionner la lutte contre le sida. Le Rwanda est le premier pays à l’appliquer à grande échelle.

CHINE 46 Le régime opère un tournant dans sa politique familiale. Celle de l’enfant unique touche à sa fin alors que le cas des “laissés derrière” devrait évoluer.

VENEZUELA 54 Devant la forte inflation qui frappe son pays, le président Maduro a lancé ce qu’il nomme une “guerre économique”. Sa cible : les “bourgeois”.

ECONOMIE

58

La Banque mondiale a lancé des “obligations-femmes”, un produit destiné à financer des entreprises gérées par des femmes dans les pays émérgents.

RETOUR SUR ...

62

Tchad, 1982-1990 : Hissène Habré a instauré une dictature qui fut l’une des plus sanglantes d’Afrique. Un rapport revient sur ces huit années de terreur. 2


Sommaire

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4


CENTRAFRIQUE

Hollande

GENDARME Malgré LUI

Le 6 décembre, la France a déclenché une intervention en Centrafrique, l’opération Sangaris. Il s’agit avant tout pour Paris de mettre fin au bain de sang et d’empêcher que la Centrafrique devienne une zone de non-droit. Mais les objectifs de François Hollande sont loin d’être atteints. L’ONU parle même de possible génocide.

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En envoyant des troupes en Centrafrique à la fin de l’année 2013, la France a décidé d’intervenir dans un pays où elle a peu d’intérêts économiques. Les objectifs de François Hollande sont doubles :  éviter un génocide et tout faire pour que le pays n’implose pas et devienne une zone de non-droit.

L

a France gendarme de l’Afrique ? Cette question, souvent lancée à la cantonade, a pris un nouvel écho depuis quelques années. En trois ans, la France a lancé quatre grandes opérations sur le sol africain : Libye et Côte d’Ivoire en 2011, Mali et Centrafrique en 2013. Elles ont mobilisé de forts moyens financiers et humains et illustrent l’intérêt que la France éprouve toujours pour le continent.

également à y investir à cause du manque d’infrastructures. L’Etat manque de moyens pour administrer un territoire plus grand que la France et la Belgique réunies. Cette absence de la puissance publique favorise par ailleurs le développement de bandes armées. « En raison du faible coût de l’uranium depuis Fukushima et de l’insécurité présente dans le pays depuis plusieurs mois, AREVA a annoncé, en septembre 2012, la suspension de l’exploitation minière de Bakouma en République CentraLes échanges commerciaux fricaine », peut-on lire sur le site du géant du nucléaire. entre Paris et Bangui sont très faibles Cette décision a été prise après l’attaque violente du site de Bakouma en juin 2012. Bien sûr, Paris cherche à préserver ses intérêts économi- Malgré les liens historiques évidents entre la France et son ques et énergétiques, mais la crise centrafricaine semble ancienne colonie, les relations commerciales sont donc prouver, à ceux qui en doutaient encore, que la France très restreintes. Moins d’une dizaine de sociétés françaisintervient parfois, aussi, sans qu’elle n’ait d’intérêt économ- es y sont implantées, principalement pour exploiter des ique évident. Car la Centrafrique est ressources naturelles. Total, Castel, et un nain commercial et économique Bolloré travaillent depuis des anMalgré les liens historiques évioù les entreprises françaises n’ont nées avec le pays. France Télécom dents entre la France et son ancienne pas de débouchés. Si le pays est s’y développe également depuis colonie, les relations commerciales très étendu, il ne compte que 4,65 2007. Au total, les échanges comsont très restreintes. Moins d’une millions d’habitants et figure parmi merciaux entre les deux pays ne dizaine de sociétés françaises y sont les dix nations les plus pauvres du représentent que 52 millions d’euros implantées, principalement pour exmonde. En 2012, son PIB par habannuels. Une goutte d’eau quand ploiter des ressources naturelles. itant n’était que de 446 $. 96 fois on sait que les relations commermoins qu’un Français. ciales avec l’Allemagne représentent Pas de marché donc. Les entreprises françaises rechignent plus de 159 milliards d’euros.

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CENTRAFRIQUE

POURQUOI La

France

S’est-elle

ENGAGÉE ? La Centrafrique vit de ses ressources agricoles et minières. Elle produit et exporte du tabac, des bananes, du coton, du bois et son sous-sol est riche en diamants. Mais d’un point de vu géostratégique, ces ressources n’ont qu’un intérêt limité. Même l’uranium, présent en trop faible quantité, ne représente un intérêt stratégique majeur. Rien ne semblait donc pousser donc la France à intervenir.

La crainte d’une nouvelle Somalie Si la France a lancé l’opération Sangaris, c’est presque à contrecœur. Elle était la seule nation capable d’intervenir rapidement et conséquemment en Centrafrique. Ancienne puissance coloniale, Paris dispose d’une excellente connaissance des problèmes politiques du pays. Sur place, elle disposait de 650 soldats et d’un état-major connaissant le terrain. Et d’autres contingents présents en Afrique de l’Ouest étaient capables de s’y déployer rapidement. La principale raison de l’intervention est humanitaire : éviter que la Centrafrique ne sombre dans le chaos le plus absolu et que les massacres ne se transforment en génocide. La France souhaite aussi éviter que la disparition de l’Etat centrafricain ne laisse place à une vaste zone de non-droit au cœur du continent. Les dirigeants français ont constaté à quel point l’émergence de telles zones peut déstabiliser une région, voire provoquer de nouveaux conflits. En Afrique, les cas du Nord-Mali et de la Somalie, où les idéologies extrémistes et les trafics prospèrent, servent d’exemple. Pour Paris, l’objectif est donc d’éviter un embrasement d’une région déjà très instable, gangrénée par de nombreux conflits locaux. La Centrafrique doit en effet composer avec des voisins

encombrants et des frontières d’une grande porosité. L’est du pays subit depuis des années les exactions d’un mouvement de rébellion ougandais, l’Armée de résistance du Seigneur (LRA), qui a causé la mort de plus de 100 000 personnes depuis 25 ans. Chassée d’Ouganda, cette milice s’est répandue dans la région et la Centrafrique en paye le prix. Bangui a également une frontière avec le SudSoudan, plongé depuis décembre dans une guerre civile entre différentes factions de l’armée. Autre voisin explosif : le Soudan, déstabilisé depuis des années par le conflit au Darfour. Sans oublier la République démocratique du Congo, probablement l’un des pays les plus dangereux et instables du monde... Enfin, la Centrafrique se trouve sur la ligne de démarcation entre musulmans et chrétiens d’Afrique : les premiers vivent au nord du pays, les seconds au sud. Or, leur antagonisme pose de plus en plus de problèmes sur le continent et se traduit par une montée des tensions. Preuve en est avec le développement des groupes extrémistes religieux ces dernières années. L’exemple le plus marquant est celui de l’organisation extrémiste musulmane Boko Haram. Née dans les années 2000 au Nigéria, elle s’inspire du mouvement des talibans afghans pour instaurer la charia dans un pays également partagé entre musulmans et chrétiens. François Hollande est-il marqué par le précédent rwandais ? Tout juste concède-t-il mi-janvier « avoir forcément à l’esprit ce qui s’était produit au Rwanda ». Alors jeune conseiller de François Mitterrand, il avait vu l’ancien président soutenir le pouvoir en place. Avec le résultat que l’on connaît : le massacre de 800 000 Rwandais, en majorité Tutsi, entre avril et juillet 1994. Maxime Thuillez 7


Forces militaires françaises en Afrique Mali 2500 militaires Actuellement présents sur le sol malien et poursuivent une mission de sécurisation visant à affaiblir durablement les groupes terroristes, tout en appuyant le transfert de la zone aux contingents relevant de la MINUSMA.

Sénégal 350 militaires Les éléments français au Sénégal sont essentiellement constitués de personnels en mission longue durée sur le territoire. Au total, ils représentent actuellement un effectif de 350 militaires, dont environ 260 permanents.

Côte d’Ivoire 450 militaires La force Licorne est déployée en Côte d’Ivoire depuis septembre 2002, pour assurer la sécurité des ressortissants français après une tentative de coup d’Etat.

Gabon 900 militaires Les forces françaises au Gabon constituent un réservoir de forces prépositionnées en Afrique. A ce titre, elles maintnent en alerte des moyens pour soutenir les opérations menées en Afrique de l'ouest et en Afrique centrale. De nombreux militaires sont partis rejoindre la Centrafrique pour l’opération Sangaris.

Base permanente Opération extérieure Source : Ministère de la Défense

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Tchad 950 militaires Le dispositif Épervier compte aujourd’hui près de 950 militaires, mis en place au Tchad en 1986 afin de contribuer au rétablissement de la paix du Tchad.

Djibouti 1900 militaires

Centrafrique 1600 militaires

1400 militaires sont permanents, appartenant à des unités pré-positionnées et tournantes qui constituent les forces de présence.

Depuis le 5 décembre 2014, l’opération Sangaris, a été lancée pour assurer la sécurité dans le pays, sous mandat de l’ONU.

Réunion 1900 militaires Les trois armées y sont représentées.

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L’intervention française en Centrafrique n’est pas parvenue à pacifier le pays. L’escalade de la violence entre chrétiens et musulmans a provoqué la mort de plus d’un millier de personnes depuis décembre. Le 16 janvier, l’un des responsables de l’ONU est allé jusqu’à évoquer un possible génocide.

L

a crise a tous les éléments que nous avons vus ailleurs dans des endroits comme le Rwanda et la Bosnie. Les éléments sont là pour un génocide, il n’y a pas de doute. » Un mois et demi après le début de l’opération Sangaris, John Ging dresse un tableau noir de la situation en Centrafrique. Ce haut responsable de l’ONU, directeur des opérations humanitaires de l’ONU, détaille l’« énorme tragédie »  centrafricaine par des chiffres éloquents  : 2,6 millions de personnes ont besoin d’une assistance humanitaire et 880 000 ont été déplacées. Rien qu’à Bangui, elles sont 510 000 à avoir dû quitter leur foyer. Soit près un habitant de la capitale sur deux.  

Un millier de morts en décembre

Le relatif optimisme des premiers jours de décembre a disparu. La veille de l’intervention française, le 5 décembre, le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian précisait les objectifs de Paris : « Il s’agit d’arrêter la catastrophe en République centrafricaine et de reconstruire un pays qui n’existe plus. » Le tout en six mois. Mais force est de constater que l’opération Sangaris - du nom d’un papillon rouge sang des forêts centrafricaines est pour l’instant un échec. Le conflit vire à l’affrontement confessionnel entre musulmans et chrétiens et les 1 600 sol10

dats français assistent à une escalade de la violence que rien ne semble pouvoir enrayer. Un rapport de Human Rights Watch (HRW) fait état de la mort d’environ un millier de personnes en décembre. L’ONG s’alarme du « grand risque de voir se multiplier les massacres «  Ça n’arrête pas. Hier sectaires ». encore, on a reçu un bébé de 2014 débute comme 2013 s’est achevée. Le six mois qui est décédé après jour du Nouvel An, avoir reçu une balle perdue. » Un membre de MSF. des échanges de tirs à Bangui font un mort et poussent des centaines de civils à fuir vers l’immense camp de déplacés situé près de l’aéroport de Bangui. Un membre de Médecins sans frontières confie son désarroi à l’AFP : «  Ça n’arrête pas. Hier encore, on a reçu un bébé de six mois qui est décédé après avoir reçu une balle perdue. »  

« Nous avons peut-être sous-estimé la haine entre communautés »

Les prémices de ce chaos apparaissent en mars 2013. La Séléka, une coalition de groupes armés hétéroclites majoritairement musulmans, renverse le président Bozizé et porte au pouvoir Michel Djotodia. L’heure est à la


CENTRAFRIQUE

Le

RÈGNE Du

CHAOS

« revanche » après des décennies passés dans l’ombre des ies, Gérard Araud, illustre la stupeur du Quai d’Orélites centrafricaines, chrétiennes. « La frustration des say : « Je pense que nous avons peut-être sous-estimé la communautés musulmanes en Centrafrique est le fruit haine et le ressentiment entre communautés. » d’années de marginalisation par les gouvernements successifs depuis l’indépendance du pays il y a plus de 50 Les scènes d’horreur s’accumulent ans, explique le sous-secrétaire d’Etat américain Jeffrey   Feltman.  Ainsi, alors que la communauté musulmane L’immuable incapacité du président Djotdodia à rétablir représente environ 20% de la population centrafricaine, l’ordre poussent François Hollande et Idriss Déby à le aucune fête musulmane n’est observée officiellement lâcher. Il quitte le pouvoir contre son gré le 10 janvier. par le pays. » Son successeur, Alexandre-Ferdinand Nguendet, nomLa revanche des Séléka arbore un visage sanglant : des vil- mé pour un intérim d’une dizaine de jours, annonce la fin lages peuplés de chrétiens sont brûlés et pillés. Leurs hab- de « la récréation », assurant que « le chaos est terminé ». itants sont massacrés, y compris les enfants. Soutenu par le Ses promesses sont vite brisées. Tchad d’Idriss Déby, Michel Djotodia se  Le 15 janvier, sept nouveaux cadavres montre incapable de tenir ses troupes jonchent les rues de la capitale, dont Aux crimes des « ex-Sélécelui d’un jeune d’une quinzaine d’anet la Séléka éclate en septembre. L’anka » répondent les massacres nées. A Bangui, les scènes d’horreur archie gagne le pays et les exactions des « anti-balaka ». Les mêmes s’accumulent : actes de cannibalisme, contre les populations civiles chrétiméthodes sont utilisées : une corps brûlés et découpés. En miennes se multiplient. cruauté inouïe à laquelle per- norité, les musulmans n’ont d’autre En réaction, des milices d’autodéfense sonne ne doit survivre. émergent, les « anti-balaka » - «  anchoix que de quitter Bangui. ti-machette » en sango. En plus de Malgré la gravité de la situation, civils chrétiens, elles sont composées de soldats des François Hollande continue à afficher une certaine confiex-Forces armées centrafricaines, vestiges du régime de ance. Lors de sa grande conférence de presse du 14 janvier, François Bozizé. C’est ainsi qu’aux crimes des «  ex-Sélé- il déclarait avoir « espoir que progressivement l’apaiseka » répondent les massacres des « anti-balaka ». Les ment revienne, le désarmement puisse se produire et la mêmes méthodes sont utilisées  : une cruauté inouïe à transition politique également ». Un « espoir » à mettre laquelle personne ne doit survivre. en perspective avec les craintes de génocide exprimées par Près d’un mois après le lancement de « Sangaris », une les Nations unies. phrase de l’ambassadeur français aux Nations unRaphaël Badache 11


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Ukraine

KIEV Pris

ENTRE

Deux

FEUX

Depuis le 24 novembre, des manifestants occupent la place Maïdan à Kiev. À l’origine, ils souhaitaient que l’Ukraine signe un accord d’association avec l’Union européenne. Un contrat brandi depuis des mois par le gouvernement comme l’avenir du pays mais annulé à la dernière minute. Car c’est avec la Russie que le chef d’Etat ukrainien Viktor Ianoukovitch a scellé un accord commercial. Aujourd’hui, la foule est clairsemée place Maïdan. La mobilisation s’essouffle mais ne s’éteint pas. Retour sur les origines d’une presque-révolution.

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L

e 21 novembre 2012 restera synonyme d’un camouflet cinglant pour l’Union européenne. A une semaine de la signature de l’accord d’association et de libre-échange entre Bruxelles et l’Ukraine, le président Viktor Ianoukovitch annonce renoncer au projet. Trois années de préparation sont réduites en cendres sous la pression de Vladimir Poutine. Au cours de l’été 2012, la Russie avait multiplié les contrôles douaniers sur les marchandises ukrainiennes et fait planer la menace de mesures de rétorsions en cas d’accord avec l’UE. Pour remplacer cet accord d’association, Ianoukovitch propose de créer une commission tripartite sur le commerce, incluant Moscou et Bruxelles.

22 novembre L’opposante Ioulia Timochenko, qui purge une peine de sept ans de prison pour abus de pouvoir, appelle à manifester contre cette décision. Son avocat publie une lettre où l’ancienne Première ministre compare la situation à un coup d’Etat.

24 novembre Des milliers de personnes se rassemblent à Kiev. Elles brandissent les drapeaux européen et ukrainien, mais aussi le rouge et noir de l’Armée insurrectionnelle d’Ukraine. Ce symbole de la lutte pour l’indépendance du pays est souvent repris par le parti ultranationaliste Svoboda, qui voit dans l’Union européenne un bouclier contre les velléités d’expansion russes.

29 novembre L’opposition demande la démission de Viktor Ianoukovitch. « Le rapprochement avec l’Union européenne correspond à une revendication profonde dans la mesure où Ianoukovitch n’a cessé de dire que l’UE était la perspective de l’Ukraine, explique Alexandra Goujon, maître de conférence à l’université de Bourgogne et spécialiste des États postsoviétiques. Ensuite, les revendications se sont élargies aux questions de politique intérieure . Les manifestants sont en effet convaincus qu’un futur rattachement à l’UE serait synonyme d’une modernisation du pays. »

En cas d’accord, l’Ukraine devait adhérer à un programme de réformes du FMI Viktor Ianoukovitch explique renoncer à l’accord d’association pour des raisons financières. L’aide de 610 millions d’euros offerte par Bruxelles est trop faible. Le nouveau ministre allemand des Affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier, l’a d’ailleurs reconnu : « Nous avons présenté une proposition d’aide financière et économique, loin de ce qui est nécessaire pour sauver l’Ukraine de la faillite et l’associer économiquement durablement à l’Europe. » En outre, cette proposition est conditionnée au respect d’un programme de réformes élaboré par le FMI, qui implique en particulier l’augmentation des prix de l’énergie pour la population, la dévaluation de la monnaie et le gel des salaires. Ces conditions auraient sûrement contribué à dégrader les conditions de vie de la population, ce qui apparaît très risqué pour un président qui briguera un second mandat en 2015. Selon la chercheuse Alexandra Goujon, « les réformes exigées par le FMI entraîneraient sans doute du chômage à l’est du pays, majoritairement pro-russe. A l’inverse, la Russie ne demande aucune réforme, seulement une loyauté politique. » Néanmoins, comme le soulignaient Thomas Guénolé et Katerina Ryzhakova Proshin sur Slate.fr, « il n’y a pas d’un côté des Ukrainiens de l’ouest qui seraient ouverts, démocrates, modernes, et pro-européens; et de l’autre, des Ukrainiens de l’est qui seraient bornés, partisans d’un régime autoritaire à la biélorusse, conservateurs et pro-russes ». Le rejet de l’intégration européenne parfois observé à l’est est dû avant tout à la crainte de voir s’effondrer une économie essentiellement industrielle. « L’industrie ukrainienne est très consommatrice d’énergie », rappelle Alexandra Goujon, ce qui rend les conditions du FMI très difficiles à accepter. 14


Ukraine 30 novembre Après une semaine de manifestations pacifiques, le mouvement est violemment réprimé. La tension monte d’un cran. Ioulia Timochenko appelle de sa cellule à rester dans la rue jusqu’à ce que le régime soit renversé.

2 décembre Les institutions du pays sont bloquées par les manifestants. Les autorités dénoncent un coup d’Etat. Le Premier ministre, Mikola Azarof, insinue que le mouvement est orchestré de l’étranger : « Nous voulons que nos partenaires ne pensent pas que tout leur est permis. » De son côté, Vladimir Poutine dénonce des manifestations « préparées de l’extérieur ».

“ L’Ukraine est un Etat à souveraineté limitée. ” (José Manuel Barroso)

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Pour Alexandra Goujon, comme au moment de la Révolution orange de 2004, on surestime l’influence étrangère sur les mouvements spontanés en Ukraine : « Le mythe de l’ONG américaine qui distribue des sandwichs aux manifestants, je n’y crois pas trop. Bien sûr il y a une influence étrangère, dans la mesure où il y a des Ukrainiens qui ont fait des études ailleurs en Allemagne par exemple. » Mais pour la chercheuse, « ces méthodes de protestation, d’occupation des lieux publics sont typiquement ukrainiennes », et s’inscrivent dans la « tradition contestataire » du pays. La situation soulève pourtant des enjeux géopolitiques réels. « L’Ukraine est prise en étau entre deux puissances régionales qui veulent l’associer », confirme-t-elle. D’un côté, l’Union européenne veut s’allier l’Ukraine mais n’est pas prête à l’intégrer. De l’autre, la Russie, qui parle volontiers de son « étranger proche », veut reconstituer une puissance régionale. Une perspective redoutée par les nationalistes, qui y voient un retour de l’Union soviétique.

“ Les manifestations en Ukraine sont préparées de l’extérieur. ” (Vladimir Poutine)

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Ukraine 2 et 3 décembre

29 décembre

Des militants du parti Svoboda renversent une statue de Lénine à Kiev. Une autre sculpture du chef de la Révolution russe de 1917 subit le même sort à Kotovsk, dans une région russophone et réputée acquise au pouvoir. L’acte n’est pas revendiqué.

50 000 personnes manifestent pour dénoncer l’agression de la journaliste d’opposition Tetiana Tchornovol. La jeune femme, mère de deux enfants, enquêtait sur les propriétés des hauts fonctionnaires. Elle a été violemment battue dans la nuit du 24 au 25 décembre. Dans le même temps, 5 000 opposants se rendent devant la résidence de campagne de Viktor Ianoukovitch.

17 décembre Viktor Ianoukovitch se rend à Moscou, officiellement pour renforcer le partenariat stratégique entre les deux pays. Au programme, entre autre, la levée de l’embargo russe sur les chocolats ukrainiens Roshen, déclarés impropres à la consommation par les services sanitaires russes en juillet. Les deux Etats signent finalement un accord de rapprochement économique. La Russie promet d’investir 15 milliards de dollars dans des titres du gouvernement ukrainien et de réduire d’un tiers le tarif de ses livraisons de 3 gaz à l’Ukraine - 268,50 dollars les 1000 m contre plus de 400 aujourd’hui. En Europe, José Manuel Barroso dénonce une mise sous tutelle de l’Ukraine et parle d’un Etat à « souveraineté limitée ».

24 décembre La Russie prête ses trois premiers milliards. Un premier versement salutaire pour l’économie ukrainienne, proche de la faillite, mais qui est loin d’être un cadeau de la part de Moscou : le crédit a une durée de deux ans et en 2015, à l’issue de l’échéance présidentielle, l’Ukraine devra rembourser sa dette. Quant à la ristourne sur le gaz, Vladimir Poutine a expliqué qu’elle était « provisoire » et qu’il faudrait bientôt passer à la « coopération ». Parallèlement, la mobilisation évolue. L’opposition a renoncé à la signature de l’accord d’association avec l’Europe et se concentre sur des revendications de politique intérieure. Ils veulent mettre fin à la corruption, au règne de l’oligarchie et à l’arbitraire de la police.

11 janvier Le passage à tabac par la police d’un des leaders de l’opposition, l’ancien ministre de l’Intérieur Iouri Loutsenko, déclenche une manifestation monstre dans le centre de Kiev.

Des leaders aux aspirations bien différentes Depuis la fin de l’année 2013, les initiatives citoyennes se multiplient : assistance juridique aux personnes victimes de violences policières, rondes de surveillance autour de la place, ravitaillement… Mais pour l’instant, les manifestants n’ont rien obtenu, si ce n’est la condamnation de responsables de la répression du 30 novembre. Un constat amer, qui peut s’expliquer par l’absence de leader fédérateur. Le mouvement réunit en effet trois grands partis aux aspirations très différentes. D’un côté, Batkivchtchina, « Patrie », le parti de Ioulia Timochenko ; de l’autre, le parti Oudar, « Coup de poing », dirigé par l’ex-champion de boxe Vitali Klitschko ; et au milieu de tout ça, de façon assez ironique pour un mouvement pro-européen, le parti ultranationaliste Svodoba, « Liberté ». Le slogan de ce dernier, « Gloire à l’Ukraine, gloire aux héros », a été adopté par les deux autres. « Avec Ioulia Timochenko en prison, il était difficile de trouver un leader qui puisse être concurrentiel pour le gouvernement », souligne la chercheuse Alexandra Goujon. La question est de savoir si les manifestants de la place Maïdan arriveront à transformer la mobilisation en une opposition politique pour les élections de mars 2015. Interrogée par Le Monde, la politologue Ioulia Shukan s’est montrée plutôt pessimiste à ce sujet : «  Une réflexion s’est engagée sur le fait de présenter un candidat unique à la présidentielle. Mais cette solution est difficile à mettre en œuvre en raison des divergences idéologiques très importantes entre les trois partis d’opposition ainsi que des ambitions personnelles de leurs chefs.  » Place Maïdan, quelques manifestants continuent pourtant d’y croire.

Margaux Leridon 17


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EGYPTE

Référendum Sous

HAUTE

TENSION Les 14 et 15 janvier, les Egyptiens sont appelés à se prononcer sur la ratification d’une nouvelle Constitution. Élaboré par une commission de cinquante membres après la destitution de Mohamed Morsi, le texte est très favorable aux militaires. « Opération illégale » pour les Frères musulmans, mais seul moyen d’obtenir la stabilité politique aux yeux de nombreux Egyptiens ; menace de sabotage du scrutin d’un côté, risque de fraude de l’autre… La nation égyptienne s’apprête à vivre un nouveau processus politique à haut risque.

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I

l s’agit d’une nouvelle étape dans la marche tourmentée de l’Egypte depuis la révolution de 2011. Pour la deuxième fois en trois ans, les Egyptiens sont appelés à voter pour une nouvelle Constitution. Le référendum aura lieu les 14 et 15 janvier. Il doit conforter le pouvoir du nouvel homme fort du pays, le général Adbel Fattah Al-Sissi, responsable de la destitution de l’ancien président Mohamed Morsi en juillet 2013. Le texte qui sera proposé aux Egyptiens présente de nombreuses similitudes avec la Constitution de 1971, en vigueur sous les régimes de Sadate et de Moubarak.

Moins de religion pour plus d’armée La première Constitution post-révolutionnaire, approuvée par 64% des Egyptiens en 2012, était le miroir d’un Parlement alors dominé par les Frères musulmans et les salafistes. « Elle ouvrait la voie à une islamisation du droit, explique Stéphane Lacroix, professeur à Sciences Po et spécialiste de l’Égypte. Avec celle de 2013, ce n’est plus le cas. » Les Frères musulmans sont exclus du débat politique depuis juillet 2013 et le contenu de la nouvelle Constitution s’en ressent. Preuve en est avec la suppression de l’article 219, qui permettait aux préceptes du droit musulman de devenir les sources du droit civil. « Il avait fait hurlé les libéraux », précise le chercheur. Dans la nouvelle Constitution, la charia n’est plus mentionnée qu’à titre symbolique. Pour satisfaire les salafistes - qui ont pris part à l’élaboration du texte -, le préambule prévoit toutefois qu’elle prenne une 20

portée juridique lorsqu’elle est sans ambiguïté. Mais « cela concerne essentiellement ce qui est mentionné dans le Coran », précise Stéphane Lacroix. Les autres sources du droit islamique (tradition, jurisprudence religieuse…) ne pourront pas être invoquées. Autre différence notable, l’autorité compétente pour trancher ces questions n’est plus Al Azhar, l’université islamique, mais la Cour constitutionnelle, plutôt libérale et « nommée par le pouvoir », précise « En matière de religion  la Gamal, journaliste différence avec la Constitution au Caire pour un en vigueur sous Moubarak est média anglophone. très cosmétique ». L’article 4 de la nouStéphane Lacroix, spécialiste de l’Egypte. velle Constitution précise simplement qu’Al Azhar est « la principale institution religieuse » d’Egypte. En matière de religion, « la différence avec la Constitution en vigueur sous Moubarak est très cosmétique », conclut Stéphane Lacroix. Sur le plan militaire, la Constitution de 2013 va même un peu plus loin puisque la nomination du ministre de la Défense doit se faire avec l’aval du Conseil des forces armées. « Dans toutes les démocraties du monde, c’est le gouvernement qui contrôle l’armée, en Egypte, on tente d’imposer le contraire », déplore le porte-parole des Frères musulmans, Tarek Al-Morsi. De plus, le détail du budget de l’armée reste hors du contrôle du Parlement, et les tribunaux militaires sont maintenus.  « Des tribunaux militaires vont continuer à juger le peuple,


EGYPTE

c’est une usurpation totale des droits de l’homme », poursuit Tarek Al-Morsi.

Des avancées sur les libertés publiques mais un « gouvernement civil » qui interroge   Si la Constitution est volontiers autoritaire, elle présente quelques avancées en matière de droits et libertés, comme la liberté de culte accordée aux juifs et aux coptes, la minorité chrétienne d’Egypte. Mais « la situation reste difficile pour les baha’is (une autre minorité religieuse, NDLR) et les chiites », tempère Gamal. La nouvelle loi fondamentale est aussi plus favorable aux femmes, explique Stéphane Lacroix : « Il y avait un débat entre les notions de complémentarité et d’égalité entre les hommes et les femmes, finalement, c’est la notion d’égalité, moins ambiguë, qui a été retenue. » Mais la vraie question, est de savoir si la Constitution sera appliquée. Rien ne garantit pour l’instant que « La Constitution donne le l’armée respectera droit de manifester. Pourtant, strictement la noule gouvernement militaire vient velle loi fondamende mettre en place plusieurs tale. « Par exemple, lois anti-manifestations. » souligne Gamal, la Gamal, journaliste égyptien. Constitution donne le droit de manifester. Pourtant, le gouvernement militaire vient de mettre en place plusieurs lois anti-manifestations. » Une anecdote est passée relativement inaperçue mais est

significative de la mainmise des militaires. Dans le texte qui a été voté, le préambule affirmait que « le pouvoir est civil », c’est-à-dire laïque et non militaire. Or, le texte a été modifié après le vote, et parle finalement de « gouvernement civil ». Selon Gamal, « c’est complètement contradictoire dans la mesure où la Constitution prévoit que des militaires puissent participer au gouvernement ».  

Une commission à la légitimité contestée

Pour Tarek Al-Morsi, la commission constitutionnelle a été nommée par « l’autorité du coup d’Etat. Nous avons toujours un président démocratiquement élu (Mohamed Morsi, NDLR) qui n’a pas terminé son mandat, c’est lui qui détient la légitimité démocratique. Les militaires ont voulu créer un texte pour eux. » Rédiger une Constitution démocratique à la suite d’un coup d’Etat semble en effet ambitieux. Mais les Egyptiens ne s’accordent pas sur le fait de considérer la destitution de Mohamed Morsi comme un coup d’Etat. Fait symptomatique, le titre de l’article Wikipedia consacré à l’événement a été modifié à de nombreuses reprises.  Les cinquante membres de la commission constitutionnelle ne comptaient que six  représentants de partis politiques, parmi lesquels deux islamistes dont un Frère musulman en rupture de ban. « Il est clair que ce n’est pas une Constitution qui émane de la population, mais une Constitution qui émane de l’Etat, explique Stéphane Lacroix. Parmi les membres de la commission, beaucoup de gens avaient déjà des responsabilités sous 21


Moubarak et chez les libéraux, il y avait des hommes comme Amr Moussa, qui sous Moubarak n’étaient pas des opposants très agressifs. »  

Les partis religieux interdits

Le Président égyptien par intérim, Adly Mansour, s’est adressé à ses détracteurs lorsqu’il a annoncé le référendum, le 14 décembre : « Je vous invite à avoir du courage, à renoncer à l’obstination et à l’entêtement - qui, nous le savons, a eu un coût pour la sécurité et les intérêts du peuple - à rejoindre la marche nationale et à arrêter de poursuivre un mirage et des illusions. » Mais pour Tarek Al-Morsi, « c’est un texte qui n’a pas de légitimité », et les Frères musulmans appellent à boycotter le référendum. Le 16 décembre, Hamza Al-Farawi, porte-parole de l’Alliance anti-coup d’Etat, dominée par les Frères musulmans, a affirmé rejeter « tout vote organisé sous le régime militaire ». Il accuse l’armée de censurer l’opposition : « Pourquoi n’y a-t-il pas une seule affiche appelant à voter non ? Lors du référendum de 2012, il y avait même des publicités à la télévision en faveur du non ! » Pour Gamal, « il est vrai que la couverture médiatique est favorable au oui, et en 2012, les médias privés appelaient effectivement à voter non. Mais cette situation n’est pas le fruit d’une pression du pouvoir ! Les chaînes satellitaires aujourd’hui sont plus royalistes que le roi, elles sont réellement pour la nouvelle Constitution. » Malgré cette apparente neutralité du pouvoir à l’égard des 22

médias, trois journalistes d’Al-Jazeera ont été arrêtés le 24 décembre au Caire. Dans un communiqué, le ministère public les accuse d’avoir diffusé des informaTrois journalistes tions pouvant porter d’Al-Jazeera ont été arrêtés le atteinte à la sécurité 24 décembre au Caire. Le nationale et d’appartministère public les accuse enir à un groupe terd’avoir diffusé des informaroriste. tions pouvant porter atteinte La répression à à la sécurité nationale et d’apl’égard des Frères partenir à un groupe terroriste. musulmans, dont certains cadres sont en prison, n’a cessé de s’intensifier à l’approche du scrutin. La nouvelle Constitution consacre d’ailleurs l’interdiction, jusqu’alors seulement législative, des partis religieux.

Un climat intérieur délétère

La vague de violence intervenue dans les derniers jours de l’année 2013 n’a rien fait pour favoriser l’organisation religieuse, accusée d’être à l’origine des troubles. Le 24 décembre, au quartier général de la police de Mansoura, à une centaine de kilomètres du Caire, un attentat à la voiture piégée a tué 15 personnes, dont 14 policiers. Deux jours plus tard, une explosion a blessé cinq civils dans un bus de la capitale et une autre bombe a été désamorcée. Dix-huit membres des Frères musulmans ont été arrêtés, et le mouvement a été déclaré « organisation terroriste ». « Les médias privés ont tous salué la décision, précise


EGYPTE

Gamal. Seul le mouvement révolutionnaire du 6 Avril a sorti un communiqué condamnant ce choix, tout en précisant ne pas soutenir pour autant la confrérie. » La situation a empiré le 3 janvier, lorsque des heurts entre manifestants pro-Morsi et policiers ont fait treize morts et des dizaines de blessés au Caire. Pour Gamal, ce regain de violence est aujourd’hui la principale préoccupation des Egyptiens : « Le référendum n’est pas le centre d’intérêt des gens, qui sont très inquiets au sujet de la sécurité intérieure. » Selon lui, il est clair que les récents attentats vont influencer le référendum  : « Soit Malgré les menaces des cela va amener les gens à souteFrères musulmans, l’issue du nir le nouveau pouvoir, soit ils scrutin ne fait guère de doute. vont avoir peur d’aller voter. » Depuis 1956, l’Egypte a organisé « Les conditions du vote vont 27 référendums, et le oui l’a touêtre très difficiles, confirme jours emporté.  Stéphane Lacroix, puisque les Frères ont d’ores et déjà annoncé qu’ils allaient tout faire pour que cela ne se fasse pas normalement. » Néanmoins, « la décision de manifester le jour du scrutin ne sera pas la seule décision de notre parti, tempère Tarek Al-Morsi, pour qui la résignation n’est pas de mise : « On a toutes les options pour lutter contre le coup d’Etat. Il est temps que l’armée retourne aux casernes. » Malgré les menaces des Frères musulmans, l’issue du scrutin ne fait guère de doute. Depuis 1956, l’Egypte a organisé 27 référendums, et le oui l’a toujours emporté.  Margaux Leridon 23


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THAILANDE

Le

Retour Du

ROI ? Permettre le retour au pays de l’ancien chef du gouvernement Thaksin Shinawatra, frère de l’actuelle Première ministre Yingluck Shinawatra : voilà l’objet de la loi d’amnistie qui a mis le feu aux poudres en Thaïlande en novembre. La tension n’est pas retombée depuis, loin de là. L’opposition, les « chemises jaunes », réclame la démission d’un gouvernement soi-disant fantoche qui serait dirigé par Thaksin depuis son exil à l’étranger. A une démocratie qu’ils jugent corrompue et instable, les manifestants préfèrent une monarchie puissante, incarnée par le roi Bhumibol.

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L

e coup est parti au début de mois novembre 2013. La Première ministre thaïlandaise, Yingluck Shinawatra, dépose une loi d’amnistie devant permettre notamment le retour au pays de son frère Thaksin, ancien Premier ministre renversé par un coup d’Etat militaire en 2006, exilé depuis à Dubaï. Le texte fait l’unanimité contre lui et des dizaines de milliers de personnes descendent dans la rue. Même le Sénat le rejette, ce qui ne calme pas pour autant les manifestants. Accusée d’être le pantin de Thaksin, Yingluck promet alors de nouvelles élections législatives le 2 février prochain. Mais rien n’y fait. La mobilisation perdure.

Une opposition royaliste et conservatrice L’opposition, les « chemises jaunes », est essentiellement composée des élites, des classes moyennes urbaines et des milieux d’affaires. Royalistes, les «  chemises jaunes  » se méfient du suffrage universel. Et pour cause : depuis 1998, elles ont perdu toutes les élections nationales face à leur ennemi juré, les « chemises rouges » du clan Shinawatra. Le leader des « chemises jaunes », Suthep Thaugsuban, ne cesse de le répéter : au-delà de la chute du gouvernement voire du départ de Yingluck Shinawatra, l’objectif est de modifier en profondeur les institutions thaïlandaises. Leur projet est de remplacer le gouvernement par un Conseil du peuple formé sur la base de corporations professionnelles puissantes dans les villes. Pas question d’élections car ce 26

Conseil serait nommé directement par le roi Bhumibol Adulyadej, ou Rama IX. Sa figure est restée forte dans le pays car depuis la fin de la monarchie absolue en 1932, le roi apparaît comme seul garant de la stabilité Ces 80 dernières années, le politique du pays. pays a connu une vingtaine de Ces 80 dernières ancoups d’Etat, réussis ou non, et nées, la Thaïlande a pas moins de dix-huit constituconnu une vingtaine tions. En comparaison, Bhumide coups d’Etat, dol règne depuis 1950. réussis ou non, et pas moins de dix-huit Constitutions. A l’inverse, Bhumibol règne depuis 1950. Il est d’ailleurs le plus ancien chef d’Etat en exercice au monde. Les manifestants lui ont rendu hommage en choisissant le jaune pour couleur, traditionnellement associé à la royauté en Thaïlande. Preuve de son autorité morale : le 4 décembre dernier, alors que l’opposition ne désarmait pas depuis trois semaines, les manifestants ont observé une trêve afin de respecter son anniversaire.  

Thaksin Shinawatra, symbole abhorré par les « chemises jaunes »

Bhumibol a cependant vu sa popularité s’effriter auprès d’une frange de la population depuis 2010. A cette époque, les « chemises rouges » sont dans l’opposition. Au printemps, elles descendent dans la rue et accusent le


THAILANDE

gouvernement de servir les élites royalistes. Elles demandent une meilleure représentation des classes populaires. La réaction du Parti démocrate au pouvoir - qui défile aujourd’hui avec les « chemises jaunes » - est sanglante : 91 personnes sont tuées et 1 900 blessées. Le pays est au bord de l’implosion et pour la première fois, des slogans anti-monarchiques se font entendre. Pour les royalistes, le responsable de cette situation est tout trouvé : l’ancien Premier ministre exilé Thaksin Shinawatra, qui financerait les manifestations depuis Dubaï. Bien qu’il provienne d’une famille riche, ils ne voient en lui qu’un parvenu, un politicien populiste corrompu qui n’existerait que par son immense fortune. Bâtie sur un empire informatique et téléphonique, elle est estimée à 1,7 milliard de dollars par le magazine Forbes. La politique de Thaksin Ses opposants aiment Shinawatra dans les très paurappeler que la Cour vres campagnes du nord-est suprême thaïlandaise s’est avérée efficace. Selon la l’a condamné en ocBanque mondiale, le revenu tobre 2008 à deux moyen d’un paysan de cette ans de prison par zone a grimpé de 46% sous le contumace pour une mandat de l’ancien Premier affaire de conflit d’inministre, entre 2001 et 2006. térêts. Deux mois plus tard, c’est son parti, le PPP, qui est reconnu coupable de fraude électorale aux législatives de 2007. Depuis, les accusations d’achat de

votes pleuvent sur les Shinawatra et leur nouveau parti, le Pheu Thai.

La Thaïlande coupée en deux     Ce portrait de Thaksin Shinawatra brossé par les « chemises jaunes » est cependant réducteur. Sa politique dans les campagnes très pauvres du nord-est s’est avérée efficace. Selon la Banque mondiale, le revenu moyen d’un paysan de cette zone a grimpé de 46% sous le mandat de l’ancien Premier ministre, entre 2001 et 2006. Sa recette : des subventions conséquentes dévolues au développement des villages déshérités permettant la quasi-gratuité des frais de santé. Le clan Shinawatra s’est ainsi assuré une base indéfectible et nombreuse. Sans être républicain, Thaksin entretient des relations tendues avec le roi Bhumibol. Les « chemises jaunes » l’accusent d’avoir affaibli la monarchie. Avec sa sœur - qu’il désigne comme « son clone » -, ils incarnent aux yeux des « chemises jaunes » toutes les tares de la démocratie à l’occidentale. Pour Eugénie Mérieau, doctorante à l’Institut national des langues et civilisations orientales, cette perception révèle l’existence d’un clivage entre les électeurs thaïlandais : « Celui-ci divise le pays en deux entre une Bangkok aisée, éduquée, moderne, occidentalisée, et des masses rurales paupérisées, sans éducation et traditionalistes. Les deux Thaïlande ne participeraient pas en termes équivalents à la produc27


tion de l’intérêt général », explique-t-elle dans un article paru en décembre 2013 sur le site du Monde. Selon la vision des citadins aisés, le choix électoral des ruraux se porterait sur des hommes malhonnêtes portés par une surenchère populiste tandis que les élites urbaines, plus éclairées, plus éduquées, parfois même issues d’universités étrangères ne désigneraient que des experts ultra-compétents et désintéressés. « Or, selon le principe du suffrage universel, les votes des masses rurales, plus nombreuses, l’emportent sur ceux des des autres », ajoute Eugènie Mérieau.

L’électorat des Shinawatra les juge trop respectueux de la monarchie Même parmi les partisans des Shinawatra, le roi apparaît comme un facteur de discorde. Pendant la campagne électorale de 2011, Yingluck avait voulu s’inscrire dans la droite lignée de son frère. Lors d’un discours dans le nord-est du pays, la Première ministre avait exhorté les foules dans ces termes : « Aimez la soeur comme vous aimez le frère ! » Si elle a bien repris le flambeau fraternel en augmentant le salaire minimum de 40% et en soutenant à bout de bras le marché du riz, sa base la trouve trop tiède à l’égard des institutions monarchiques. C’est l’article 112 du code pénal thaïlandais qui cristallise la rancoeur des

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THAILANDE « chemises rouges ». Celui-ci punit de 3 à 15 ans d’emprison- L’ethnologue Bernard Formoso, de l’Institut de recherche nement quiconque insulte ou critique trop vertement « le sur l’Asie du Sud-Est contemporaine, explique : « Le roi roi, la reine, le prince ou le régent du royaume ». a progressivement renforcé le potentiel économique, Quand Yingluck Shinawatra arrive au pouvoir, la sinon de la famille royale directement, au moins de la tendance est à sa révision voire à son abolition. Or, un an propriété de la couronne qui a pris des parts majoritaires après, en décembre 2012, les Thaïlandais apprennent que dans l’une des grandes banques nationales et dans l’une la Cour constitutionnelle a décidé de le maintenir. Une des principales entreprises de construction. Tout cela grosse désillusion pour les soutiens de la constitue une fortune considérable. PenPremière ministre. dant vingt à trente ans, le roi a usé de Âgé de quatre-vingts six ans Ce virage s’explique par le fait que le cet argent pour ses “œuvres”, c’estet en mauvaise santé, le souvegouvernement sent un besoin de à-dire qu’il détenait le monopole du rain est contraint depuis pludonner des gages et de policer ses développement rural, de l’aide aux sieurs années à la discrétion sur relations avec les royalistes. D’autant tribus du Nord ou aux campagnes. » la scène politique. Mais son capque ces derniers peuvent compter L’opposition Bhumibol/Shinawatra ital politique reste immense. sur le soutien de l’armée thaïlandaise. tourne donc à l’affrontement de deux Déjà responsables de la sanglante clientélismes dans les campagnes. répression contre les « chemises rouges » au printemps A l’échelle de l’Etat, leurs partisans respectifs préfèrent 2010, les militaires ont laissé les « chemises jaunes » occu- opposer deux systèmes politiques : les « chemises jaunes » per le ministère des Finances, le quartier général de la po- défendent une démocratie paternaliste centrée autour du lice et le siège de l’armée de terre le 29 novembre dernier. roi, ou au moins d’un conseil nommé par lui, alors que les   « chemises rouges » misent sur un régime parlementaire Un contexte de fin de règne également teinté de paternalisme.   Actuellement, le souverain n’est pas menacé par la crise qui Le contraste est frappant avec le silence presque total du secoue son pays. Depuis que le projet de loi d’amnistie a roi Bhumibol. Sa seule intervention notable dans le débat été abandonné, Thaksin Shinawatra ne peut plus rentrer se limite à un discours prononcé à la télévision le jour de au pays et Yingluck a décidé de ne pas l’affronter. son anniversaire, le 4 décembre. Le monarque a alors ap- Pour la monarchie, l’enjeu est ailleurs. Le roi Bhumibol pelé au consensus en demandant à chaque Thaïlandais n’est pas éternel et sa santé pose la question de sa succesd’«  assumer son rôle pour le bénéfice du pays, c’est-à- sion. A son décès, le trône reviendrait à son fils, Maha dire la stabilité et la sécurité du pays ». Vajiralongkorn. Problème : il est presque aussi impopuÂgé de 86 ans et en mauvaise santé, le souverain est con- laire auprès des « chemises jaunes » qu’auprès des « chetraint depuis plusieurs années à la discrétion sur la scène mises rouges ». politique. Mais son capital politique reste immense. Robin Verner

Bhumibol, un souverain populaire qui a su affirmer son autorité Né aux Etats-Unis en 1927, Bhumibol arrive en Thaïlande l’année suivante. Son cinquième anniversaire coïncide avec la chute de la monarchie absolue. Sa mère l’emmène alors en Suisse. En 1935, son frère aîné, le prince Ananda, est appelé sur le trône. Il meurt dans des circonstances troubles en 1946. Bhumibol lui succède sous le nom de Rama IX et rentre en Thaïlande en 1950. Il affirme son autorité en 1957, lorsqu’il soutient le coup d’Etat du général Sarit et déclare la loi martiale. Bouddhiste convaincu, le roi s’intéresse de près au développement rural de son pays et multiplie les déplacements à la rencontre des paysans. Au fil des années, il s’attire la sympathie, voire la vénération de ses sujets par ses nombreuses bonnes actions. Son aura atteint son apogée en 1992 lorsqu’il parvient à empêcher le pays de sombrer dans une guerre civile entre militaires et progressistes. Dans les années 2000, la fortune, les réseaux et la popularité du Premier ministre Thaksin Shinawatra auprès des paysans menacent le pouvoir du roi. Mais Shinawatra est renversé en 2006, l’année où Bhumibol fête le 60ème anniversaire de son règne. Plus ancien chef d’Etat en exercice, il serait également le plus riche. Selon le quotidien britannique The Independant, sa fortune est de 23 milliards d’euros.

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Japon

Les

Îles De

LA

DISCORDE La Chine et le Japon se livrent un combat diplomatique acharné pour s’attribuer 7 km² de terres en mer de Chine orientale. Ce conflit autour des îles Senkaku/Diaoyu, qui remonte à la guerre sino-japonaise de 1895, ravive les tensions entre les deux Etats.

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S

enkaku ou Diaoyu ? Aujourd’hui, ces cinq îles inhabitées de la mer de Chine appartiennent au Japon. Mais la Chine est bien décidée à ce que les Senkaku redeviennent Diaoyu, nom chinois de l’archipel. Le conflit autour de ces cailloux perdus de 7 kilomètres carrés envenime les relations diplomatiques entre les deux pays, déjà en froid.

Un conflit séculaire Pour comprendre cette nouvelle discorde, il faut remonter plus d’un siècle en arrière. En 1895, le Japon prend possession des îles à l’issue de la guerre sino-japonaise. L’empire du Soleil levant n’en gardera le contrôle qu’une cinquantaine d’années. Sa défaite lors de la Seconde Guerre mondiale l’amène à laisser les Etats-Unis administrer ces territoires. En 1972, Washington rétrocède les îles au Japon mais la Chine conteste l’accord, revendiquant sa souveraineté. Pékin estime que l’archipel fait partie intégrante de son territoire. Les dirigeants chinois se réfèrent notamment aux manuscrits de la dynastie Ming, écrits au XIVe siècle, qui le mentionnent sous le nom de Diaoyu. Autre argument avancé : le Japon, s’étant accaparé ces îles par la force, ne peut en être le souverain légitime. Les tensions autour des îles restent latentes des années durant. Et en 2012, un nouveau rebondissement crispe les relations entre la Chine et le Japon. Jusqu’alors propriété d’une riche famille japonaise, les îles Senkaku sont en 32

partie rachetées par le gouvernement nippon. Le 11 septembre, l’Etat acquiert trois des cinq îles de l’archipel. Montant de la transaction : environ 20 millions d’euEn novembre 2013, la criros. se éclate avec plus d’acuité Officiellement, il s’agit encore. Pékin annonce une d’empêcher le maire de nouvelle zone d’identification Tokyo, Shintaro Ishiaérienne de défense comhaara, d’en devenir proprenant les îles Senkaku. priétaire car cela risquerait de provoquer l’ire de Pékin. L’édile voulait en effet y développer des infrastructures, dont un casino. Un geste d’apaisement en somme de la part du gouvernement japonais. Problème : la Chine ne croit pas du tout à cette version. Elle pense plutôt que le Japon tente d’affirmer son autorité sur l’archipel. En réponse, Pékin présente à l’ONU un nouveau tracé de ses lignes territoriales, incluant cette fois les îles Senkaku.

Le premier ministre nippon défend l’idée d’un « Japon fort » Peu à peu, les relations entre les deux pays se normalisent. Mais, en novembre 2013, la crise éclate avec plus d’acuité encore. Pékin annonce une nouvelle zone d’identification aérienne de défense comprenant les îles Senkaku. Le passage dans cette zone implique que chaque pilote doit respecter des règles strictes, comme donner sa nationalité,


Japon

prévenir les autorités de son passage, ainsi que se tenir prêt à leur répondre par radio. Immédiatement, les Etats-Unis envoient deux bombardiers B-52 survoler la zone. Le nationalisme zélé du Premier ministre japonais Shinzo Abe exacerbe un peu plus la crise. Son mot d’ordre : le retour du « Japon fort ». En fin d’année, le Premier ministre se rend au mémorial Yasukuni, symbole du Japon impérialiste dédié à la mémoire des Japonais morts pour la patrie. Parmi eux, de nombreux criminels de guerre ayant participé aux exactions japonaises en Chine. Parallèlement, Abe explique vouloir revenir sur la Constitution imposée par les Américains. Profondément pacifiste, elle limite les capacités militaires du pays, comme en témoigne l’article 9 : « Aspirant sincèrement à une paix internationale fondée sur la justice et l’ordre, le peuple japonais renonce à Les fonds marins de l’arjamais à la guerre en chipel renfermeraient d’imtant que droit soumenses réserves de pétrole. verain de la nation, Entre 100 et 300 millions ainsi qu’à la menace de barils selon les expertises ou à l’usage de la force japonaises et chinoises. comme moyen de règlement des conflits internationaux. » L’article précise que « pour atteindre le but fixé au paragraphe précédent, il ne sera jamais maintenu de forces terrestres, navales et aériennes, ou autre potentiel de guerre. Le droit de belligérance de

l’Etat ne sera pas reconnu. » Pour les nationalistes, Shinzo Abe en tête, ce pacifisme n’est que naïveté ou irénisme, dans la mesure où la Chine réarme à une vitesse record.  

Les fonds marins de l’archipel renfermeraient d’immenses réserves de pétrole

Derrière les rivalités séculaires et le conflit territorial se cachent également des motivations géostratégiques plus prosaïques. Les fonds marins de l’archipel renfermeraient d’immenses réserves de pétrole. Entre 100 et 300 millions de barils selon les expertises japonaises et chinoises. Est-ce là le cœur du problème ? Certes, la question énergétique est une composante, sinon essentielle, du moins importante. Pour autant, aucun rapport n’évalue avec précision la quantité d’énergie fossile présente dans les eaux de la zone. Et c’est finalement la rivalité historique entre Chine et Japon qui sous-tend chaque nouvel épisode du feuilleton Senkaku. La Chine n’a jamais oublié les années d’occupation japonaise, tout comme le Japon a toujours refusé de faire son mea culpa pour ses conquêtes qu’il estime, aujourd’hui encore, légitimes. De leur côté, les Etats-Unis voient d’un bon œil l’affirmation des frontières maritimes japonaises. L’administration américaine, de plus en plus concentrée sur les affaires asiatiques, surveille attentivement les activités maritimes de Pékin. Maxime Thuillez et Constantin de Vergennes 33


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MONDE

TOUR DU

DES

MONDE

“APPLI” Près de deux milliards de smartphones dans le monde fin 2013, 250 millions vendus rien qu’au deuxième trimestre... De Paris à Santiago en passant par Séoul, les téléphones intelligents se sont intégrés à nos habitudes. Si le support et les fonctionnalités de bases sont les mêmes partout, les applications disponibles varient, elles, d’un pays à l’autre. Au delà de l’aspect amusant des appli folkloriques, certaines se font le miroir des sociétés qui les créent, reflet de leurs obsessions et de leurs névroses. Petit tour d’horizon de l’appli-store mondial.

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Etats-Unis Alors qu’environ 40% de la nourriture disponible est jetée (selon une étude publiée en 2009 dans la revue Plos One), l’appli Leftover Swap permet d’échanger ses restes avec ses voisins. Lancée en septembre, elle repose sur un système simple : on poste les photos de ses restes, et les intéressés se manifestent via l’appli. Un concept qui devrait plaire aux freegans, ces Américains qui s’opposent à la société de consommation en ne mangeant que de la nourriture gratuite.

Chili Pour les élections présidentielles de 2013, l’Université du développement de Santiago a lancé l’application Candidatos Chile 2013, permettant de découvrir les programmes des différents candidats. L’utilisateur pouvait sélectionner des thématiques (délinquance, économie, éducation, énergie), et recevait en temps réel des notifications l’informant des déclarations des candidats sur leurs sujets de prédilection.

Corée du Sud

En Corée du Sud, l’appli Ium est en passe de révolutionner le secteur de la rencontre en ligne. Tous les jours, à 12h30 précise, elle propose à son utilisateur un rendez-vous avec une personne sélectionnée par un algorithme, à prendre ou à laisser. La proposition expire au bout d’une demi-heure. Si l’on est tenté, on paie 2,30 euros pour dire « oui ». Si la personne proposée a elle aussi décidé de se lancer, les coordonnées sont échangées, et c’est parti ! 36

Japon

Le géant Fujitsu a lancé en 2012 Hada Memori, littéralement « Mémoire de la peau ». L’appli aide ses utilisateurs à surveiller l’évolution de leur peau et à repérer d’éventuelles anomalies. Après avoir pris son épiderme en photo avec son smartphone, l’appli nous livre son diagnostic. Elle propose aussi une sélection de produits de beauté adaptés à la peau de chacun. Succès garanti dans un pays qui représente le deuxième marché des cosmétiques au monde, derrière les Etats-Unis.


MONDE

Islande Dans ce pays peuplé d’à peine 320 000 habitants souvent lointainement liés par le sang, l’appli IslandigaApp permet d’éviter l’inceste involontaire. Les utilisateurs sont invités à cogner leurs téléphones l’un contre l’autre ; si leurs propriétaires sont de trop proches parents, les appareils émettent un signal d’alarme. L’appli a été réalisée dans le cadre d’un concours visant à renouveler l’usage de l’Islandiga Book, un livre qui trace les arbres généalogiques des Islandais depuis 1200 ans.

Tunisie Les matchs de football professionnels ont été interdits au public pour des raisons de sécurité, au grand dam des supporters. L’appli Mobilizing the 12th Man, qui connecte les smartphones à des haut-parleurs dans les stades, leur permet d’encourager leur équipe à distance. Ils déclenchent l’application, regardent le match à la télé, poussent tous les cris qu’ils veulent, et leurs hurlements de victoire (ou de désespoir) sont transmis en direct dans les stades.

Egypte Pour protéger les manifestants des arrestations arbitraires, le développeur Badr Moharam a créé l’application Byt2abad, signifiant « J’ai été arrêté  ». Si un utilisateur vient à être interpellé par la police, il peut envoyer en un clic un message informant une liste prédéfinie de contacts (avocat, famille...). Le texto est accompagné d’une géolocalisation qui permet de signaler l’endroit où il a été appréhendé.  

Allemagne La police a mis au point une application permettant de détecter des chansons néonazies interdites. Surnommée « Nazi Shazam » en référence à la célèbre appli de reconnaissance musicale, elle est pour l’instant utilisée uniquement en Saxe, l’un des Länder où le parti nationaliste d’extrême droite NPD réalise ses meilleures scores. Le hard-rock néonazi est une voie de recrutement importante pour les groupes extrémistes, et la multiplication des web-radios douteuses inquiète les autorités.

Liban A l’heure où la sécurité du pays est fragilisée par la crise syrienne, l’armée a lancé l’appli LAF Shield, qui permet à tous les Libanais de signaler des éléments suspects par le biais de photos, d’enregistrements ou de messages. Attaque à main armée, franchissement illégal de frontière et colis abandonnés sont communiqués en temps réel à l’armée par les habitants. L’appli fournit aussi à ses utilisateurs une carte indiquant les zones de danger et les numéros à appeler en cas d’urgence.

Chine Radio Netherlands Worlwide s’est associé à des cyber-activistes chinois pour lancer en octobre dernier FreeWeibo, une appli permettant d’accéder aux messages censurés de Weibo, l’équivalent chinois de Twitter. Le 28 novembre, l’application était retirée de l’App Store chinois par Apple, à la demande du gouvernement selon ses créateurs. Elle reste disponible dans d’autres pays, dont la France. 37


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ARABIE SAOUDITE

HARO LES

Sur

Immigrés

Désireuse de limiter le nombre de travailleurs étrangers sur son sol, l’Arabie Saoudite expulse massivement ses clandestins depuis le début du mois de novembre. Déjà près d’un million d’entre eux ont dû plier bagage. Le royaume, qui emploie des méthodes radicales, cherche à régler le problème d’un chômage galopant qui touche surtout les jeunes Saoudiens.

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L

a chasse aux clandestins repart de plus belle en Arabie Saoudite. Depuis le 4 novembre, la monarchie du roi Abdallah emploie la manière forte pour expulser ses immigrés illégaux, qui bénéficiaient jusque là d’une trêve de sept mois afin de régulariser leur situation ou quitter le pays. L’accalmie relative a laissé la place à une traque implacable. Menacés d’une peine de prison de deux ans et de 20 000 euros d’amende, les clandestins n’ont d’autre choix que de se terrer ou se rendre. Ceux qui optent pour la reddition sont alors entassés dans des centres de déportation, en attendant leur expulsion. Ils doivent laisser derrière eux tous leurs biens.

Un million de clandestins ont quitté l’Arabie Saoudite en 2013 Ces immigrés illégaux sont par ailleurs victimes de dérives de la part des forces de l’ordre saoudiennes qui tendent la société. Symbole de cette violence : le cas des Ethiopiens. Mi-novembre, Addis-Abeba déplorait la mort de trois d’entre eux à la suite d’une émeute. Début décembre, des Ethiopiens, rassemblés dans un centre de déportation dans l’ouest du royaume, trompaient la vigilance de leurs gardiens pour aller protester sur une autoroute. Le lendemain, nouvelle affaire : dans la région de Jeddah, trois Ethiopiens étaient agressés par des Saoudiens... Pour protéger ses ressortissants, le gouvernement éthiopien a lancé une grande opération de rapatriement. Au 40

8 décembre, ils étaient déjà 115 000 à avoir quitter l’Arabie Saoudite, selon le ministre éthiopien des Affaires étrangères Thédros Adhanoma. L’un de ces rapatriés a raconté son calvaire à l’AFP : « Quand j’ai été emmené à la police, j’avais 3.500 riyals (700 euros), j’ai finalement été conduit en prison, j’ai perdu mes bagages et tout mon argent a été pris par la police. Ils ont même pris mes chaussures. » La fermeté de la monSur les 28 millions d’habitarchie saoudienne peut surprendre car ants que compte le pays, 9 milelle a longtemps lions sont des immigrés. Ils compté sur sa main représenteraient près de 50  % de la population active. d’oeuvre étrangère. A tel point qu’aujourd’hui, sur les 28 millions d’habitants que compte le pays, 9 millions sont des immigrés. Selon les chiffres officiels du pays, ils représentent près de 50 % de la population active. Cette époque de bonne cohabitation entre l’Arabie Saoudite et ses migrants semble donc révolue. Si 4 millions ont été régularisés en 2013, près d’un million ont été contraints de quitter le pays. Beaucoup sont Indiens, Philippins, Pakistanais, Yéménites, et donc Ethiopiens.

Nationaliser l’emploi pour éviter une révolte Pour comprendre la volonté saoudienne de nationaliser sa main d’oeuvre, il faut remonter à la fin des années 1980. Et aller un peu plus au sud, à Oman. En 1987, le Sultanat


ARABIE SAOUDITE

interdit onze catégories d’emploi aux étrangers : agent de nationalisation des emplois : il fait adopter la « Nitaqat sécurité, chauffeur, conducteur de bus, pêcheur... Law », obligeant les entreprises de plus de 10 salariés à Séduit par l’initiative de son voisin, le roi Fahd décide de embaucher un quota fixe de Saoudiens. Sa date de mise favoriser les Saoudiens sur le marché du travail. En 1994, il en œuvre est donc fixée à 2013, le temps de mettre sur pied lance ainsi un programme de « saoudisation » de l’emploi. des équipes d’inspecteurs qui sillonneront le pays pour L’objectif affiché  : mettre en place des quotas de travail- contrôler les entreprises. leurs locaux au sein des entreprises privées. Mais l’échec est total. Les Saoudiens boudent le secteur privé car ils Des immigrés pris au piège de la « kafala » jugent les salaires insuffisants et s’estiment trop qualifiés. Par ailleurs, la jeunesse saoudienne éduquée est victime de Si certains migrants sont entrés illégalement ou restés sans l’archaïsme du système public d’enseignement : axé sur la autorisation après leur pèlerinage à La Mecque, d’autres théorie religieuse, il n’offre pas une formation adaptée aux sont victimes de la « kafala ». Ce système de tutorat obréalités du secteur privé. ligatoire - kafil signifie tuteur en arabe Le « Printemps arabe » bouleverse lie les visas de travail des étrangers Ce système de tutorat obligala donne. Le roi Abdallah comà leur employeur. Ce dernier doit prend que les problèmes sociaux toire (la kafala) lie les visas de tra- accorder sa permission pour que le furent un puissant moteur des vail des étrangers à leur employeur. travailleur puisse entrer en Arabie révoltes qui ont éclaté au Magh- Ce dernier doit accorder sa permis- Saoudite, changer d’emploi ou quitreb, au Moyen-Orient et dans le sion pour que le travailleur puisse ter le pays. Golfe persique. Or, l’échec de la entrer en Arabie Saoudite, changer Or, de nombreux immigrés vivent d’emploi ou quitter le pays. politique de Fahd a engendré une au sein du royaume depuis des anaugmentation inquiétante du taux nées voire des décennies. Ils ont souchômage - il serait aujourd’hui de 12,3 %, et bien plus élevé vent changé de travail et se retrouvent donc en situation chez les jeunes. Abdallah décide donc d’endiguer la cri- irrégulière. Leur seule porte de sortie : payer une fortune se sociale saoudienne afin de préserver la stabilité de son pour trouver un nouveau « parrain ». Des témoignages royaume. font état de sommes allant jusqu’à 20 000 riyals (3 900 euEn mars 2011, il étouffe un début de révolte en lançant un ros), bien loin des salaires misérables qui leur sont souvent plan d’aides colossal de 70 milliards d’euros. Et c’est donc versées. Raphaël Badache logiquement qu’en juin 2011, le monarque relance l’idée de 41


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RWANDA

SIDA

CHASSE Prépuces AUX

Que diriez-vous de vous faire circoncire sans subir d’opération chirurgicale, sans ressentir la moindre douleur et en seulement quelques minutes ? C’est aujourd’hui possible grâce à l’invention d’un mécanisme permettant une circoncision non chirurgicale, Prepex. Mais cette création d’une entreprise israélienne a surtout pour but de lutter contre la propagation du sida en Afrique. Preuve des espoirs placés dans ce projet : le Rwanda a lancé à la fin de l’année une campagne nationale de circoncision basée sur la méthode Prepex. Une première.

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Q

uel lien existe-t-il entre la circoncision et le virus du sida ? Si de nombreux moyens de prévention pour éviter la contamination existent, ONUSIDA et l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) ont déclaré que la circoncision masculine médicale volontaire est le procédé le plus efficace pour endiguer l’épidémie dans le cadre de rapports hétérosexuels. De nombreuses études dirigées par le programme commun des Nations Unies sur le VIH ont démontré que ce type de circoncision réduit d’environ 60% les risques de contamination. La solution est donc largement encouragée mais la mise en place de telles campagnes de circoncision se révèle difficile. Souvent, les produits de base né-

Les chiffres du sida En 2012, environ 35,5 millions de personnes vivaient avec le VIH et 1,6 million en sont décédées. Avec près d’un adulte sur 20 contaminé, l’Afrique subsaharienne est la plus touchée par l’épidémie : 69% des personnes ayant le sida vivent dans cette région. Depuis sa découverte, le Sida a fait 36 millions de morts.

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cessaires à l’opération viennent à manquer. Si l’on y ajoute le manque de personnel médical qualifié et le coût de tels programmes, les chances de succès sont bien minces.

Une circoncision rapide, sans écoulement de sang et sans douleur Il semblerait néanmoins qu’une petite révolution scientifique permette de contourner toutes ces difficultés. L’OMS vient de procéder à la préqualification d’un dispositif de circoncision non chirurgicale, baptisé Prepex. Elaboré par la start-up israélienne Circ. MedTech, ce dispositif est destiné aux hommes adultes vivant dans des régions à faible ressources. La procédure est simple Le port de Prepex n’occaet ne nécessite aucun sionne aucune gêne et n’a augeste chirurgical. Il cune incidence sur le quotidien s’agit de placer une des hommes qui y ont recours. bague à l’intérieur du prépuce sur laquelle viendra se superposer une bague élastique extérieure pendant sept jours. Ce faisant, la partie supérieure du prépuce sera privée de tout afflux de sang. Le prépuce est alors atrophié et peut être retiré simplement, sans écoulement de sang et sans douleur. Le tout en huit minutes. Même s’il est recommandé aux hommes qui ont recours à


RWANDA

cette technique de s’abstenir de tout rapport sexuel pendant six semaines, le port de Prepex n’occasionne aucune gêne et n’a aucune incidence sur leur quotidien. Les patients peuvent reprendre leur activité professionnelle le jour même. De plus, le procédé ne nécessite pas d’environnement stérile puisqu’il n’y aucun geste chirurgical à réaliser. Et le personnel infirmier est en mesure de se charger de cette circoncision après une formation d’une semaine. En 2011, une entreprise chinoise, Wuhu SNNDA Medical Treatment Appliance Technology Co. avait élaboré une autre technique de circoncision appelée Shang Ring, mais en raison du léger geste chirurgical que ce dispositif nécessitait, sa mise en œuvre était contraignante. Prepex répond donc le mieux à tous les défis qui conditionnent la lutte contre le virus du sida. Il a déjà fait l’objet de tests pilotes au Kenya, en Ouganda, au Zimbabwe, en Zambie, au Mozambique, en Afrique du Sud et au Botswana. Aujourd’hui, le Groupe consultatif technique de l’OMS recommande son utilisation.

Le Rwanda veut que 60% de sa population soit circoncise en 2015 Dans un pays comme le Rwanda, qui compte seulement 300 médecins pour 10 millions d’habitants, un tel dispositif

a tout de la solution miracle. Ainsi, à la fin de l’année 2013, le ministère de la Santé rwandais a lancé une campagne de circoncision nationale suivant la méthode Prepex. Une première dans le monde. L’objectif est que 60% des Rwandais soient circoncis d’ici à 2015. Dans un pays comme le Bien que la part Rwanda, qui compte seulement de sa population 300 médecins pour 10 millions contaminée par le de personnes, un tel dispositif a sida, à savoir 3,9%, tout de la solution miracle. en fasse l’un des pays de la région les plus épargnés par l’épidémie, cette campagne pourrait servir de modèle à bon nombre de ses pays voisins. Dans une interview donné au journal électronique Siliconwadi.fr, Tzameret Fuerst, co-fondatrice et présidente de Circ MedTech explique que l’entreprise « demeurera engagée à travailler avec les parties prenantes de la lutte contre le VIH dans le monde pour empêcher la propagation du sida. Avec Prepex, l’extension rapide de la circoncision masculine peut être une réalité pour l’Afrique. » Si les résultats sont conformes aux attentes, il s’agira d’envisager l’élargissement du dispositif Prepex aux enfants puisqu’il est pour l’instant réservé uniquement aux adultes. Malika Touddimte 45


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CHINE

LA

FIN

De

L’enfant

Unique L’Etat chinois revient sur une de ses mesures emblématiques : la politique de l’enfant unique. Instaurée en 1979, elle est devenue le symbole de la mainmise de l’Etat sur la société. Malgré des résultats positifs pour le pays, le contrôle des naissances a provoqué un vieillissement et une masculinisation de la population qui inquiètent le régime au plus au point.

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L

’Etat a décidé de donner un peu d’air à la société, en tout cas dans sa chambre à coucher. Depuis plus de 30 ans, la loi interdit aux Chinois d’avoir plus d’un enfant. C’est ce que l’on appelle la politique de l’enfant unique. Instaurée en 1979, elle vient d’être largement assouplie par la nouvelle administration. Désormais, tout couple dont l’un des membres est lui-même enfant unique, aura le droit d’avoir deux enfants. La « bureaucratie céleste » - surnom de l’administration du Parti - remet rarement en cause ses grandes orientations. On peut donc supposer que cette mesure n’est qu’une première entorse à la politique de l’enfant unique qui pourrait, à terme, être abandonnée. Si la nouvelle administration réforme la politique de l’enfant unique c’est parce que la démographie et l’économie chinoise ont profondément changé.

Démographie freinée, économie boostée... Lorsque Deng Xiao Ping, président de la République de l’époque, instaure cette politique, il souhaite d’abord limiter la croissance d’une population qui augmente dangereusement. En 1979, les dirigeants craignent une explosion démographique dans un pays qui compte déjà plus de 970 millions d’habitants. Deng Xiao Ping espère stabiliser la population autour d’1,2 milliard d’habitants dans les années 2000. La politique de l’enfant unique s’avère toutefois dif48

ficile à mettre en œuvre dans un pays aussi vaste et peuplé. L’Etat doit s’adapter aux réalités locales en instaurant une batterie d’exceptions. Dans les campagnes, où les enfants sont considérés comme une source de revenus, Pékin lâche du lest. Dès 1984, les ruraux se voient accordA l’heure du bilan, il est er des dérogations au impossible de nier l’efficacité cas où leur premier du contrôle des naissances, enfant est une fille. qui s’est profondément enQuant aux minorités raciné dans la société. ethniques - 11% de la population -, vivant généralement dans des régions frontalières et périphériques, elles en sont exemptées. Dans un mémoire consacré à la question, l’universitaire genevois Pascal Rocha Da Silva estime que seuls 36% des Chinois étaient réellement astreints à n’avoir qu’un enfant. Trop peu pour remplir les objectifs de Deng Xiao Ping : la Chine compte aujourd’hui 1,35 milliard d’habitants. Mais néanmoins suffisant pour freiner la croissance démographique chinoise. A l’heure du bilan, il est impossible de nier l’efficacité du contrôle des naissances, qui s’est profondément enraciné dans la société : « Un tiers des femmes de 15 à 64 ans n’auraient qu’un enfant », estime Michel Cartier, professeur à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). En menant cette politique, Deng Xiao Ping souhaitait


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également améliorer les conditions de vie de ses compatriotes. Il estimait que la régulation des naissances permettrait de relancer la croissance économique. Son objectif était d’atteindre un PIB par habitant compris entre 800 et 1000 dollars par an à l’aube du XXIe siècle. Il est aujourd’hui supérieur à 6 000 dollars, selon le FMI.

... Mais une population vieille et masculine Le remède n’est cependant pas meilleur que le mal. Avec le temps, la politique de l’enfant unique s’est transformée en menace pour la société chinoise. Elle a causé de graves déséquilibres démographiques. Tout d’abord, sa population vieillit. Selon les Nations unies, la part des personnes de 65 ans ou plus, qui était La part des personnes de de 7% en 2000, devrait 65 ans ou plus, qui était de atteindre 24% en 2050. 7% en 2000, devrait attein- La Chine compterait dre 24% en 2050. La Chine alors 330 millions de percompterait alors 330 mil- sonnes âgées. lions de personnes âgées. Autre problème : sa population se masculinise. Depuis 1980, il est né en Chine 38 millions de garçons de plus que de filles. Dans un pays où seul l’homme est susceptible de prendre en charge ses parents, de nombreuses Chinoises ont avorté lorsqu’elles attendaient une fille. La démographe Isabelle Attané explique qu’au moins 24

millions de Chinois se retrouveront mathématiquement célibataires.

Les Chinois ne veulent plus faire d’enfants Deng Xiao Ping et ses successeurs sont pris à leur propre jeu. Alors que le gouvernement tente de relancer la croissance démographique, les Chinois aspirent désormais à n’avoir qu’un seul enfant. Pour Yves Dolais, professeur de droit chinois à l’université d’Angers, « la hausse du niveau de vie a entraîné le rapprochement des vues des jeunes ménages chinois et des occidentaux ». La Chine s’urbanise à vive allure et il est compliqué d’avoir plus d’un enfant lorsqu’on vit en ville. Un sondage mené à Shanghaï en 2009 montrait que parmi « les couples éligibles » (à avoir un second enfant), 20% d’entre eux seulement se déclaraient prêts à avoir un autre enfant. Si la Chine ne remplit pas à nouveau ses maternités, elle sera vieille avant de s’être vue riche. Régler un tel problème implique une refonte complète de la politique démographique du pays. Autrement dit un reniement du discours que le Parti communiste a tenu pendant plus de trente ans. D’ici peu de temps, les Chinois pourraient donc bien assister à un spectacle étonnant : voir les anciens apôtres de la contraception prêcher les joies de la famille nombreuse. Maxime Thuillez et Robin Verner 49


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CHINE

61 Millions

“Laissés DE Derrière” On les appelle les « laissés derrière ». Aussi nombreux que la population française, ces enfants des campagnes chinoises ont été abandonnés par leurs parents, partis en ville pour trouver du travail sans pouvoir les emmener. En cause : un système de livret de famille qui ne donne pas les mêmes droits aux ruraux qu’aux citadins. Face au grondement de la société, le régime commence à le réformer.

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ls sont aujourd’hui 61 millions en Chine, selon un rapport de la Fédération nationale des femmes chinoises (FNFC), vitrine féministe du Parti communiste chinois. Les « laissés derrière », ces enfants des campagnes abandonnés par leurs parents partis travailler en ville, symbolisent les effets pervers de la politique familiale chinoise. S’ils sont juridiquement reconnus, le rapport de la FNFC affirme que leurs difficultés « ne sont toujours pas résolues, et que de nouveaux problèmes se posent chaque jour ». En cause notamment : les défaillances de l’éducation proposée par des parents de substitution parfois dépassés, ou encore la vulnérabilité de ces « laissés derrière ». Les faits divers les impliquant sont fréquents. En août dernier par exemple, un professeur a violé huit fillettes dont les parents travaillaient en ville.

Le « hukou », symbole d’une société duale L’exode rural chinois s’est accentué ces dernières années. En 2000, la Chine comptait 470 millions de citadins contre 690 millions en 2011, selon le Bureau national des statistiques. Cette émigration a débuté après l’ère Mao, quand la décollectivisation agricole a contraint les paysans sans terre à l’exil. Depuis, l’industrialisation et l’augmentation 52

constante des salaires en ville ont amplifié un phénomène que les autorités regardent avec bienveillance car les revenus des exilés permettent aux villages de vivre. Le revers de la médaille est que les parents sont souvent contraints de quitter leur village sans Le hukou ouvre l’accès aux leurs enfants. La logements sociaux, aux aides, cause : le hukou. aux transports et aux écoles. Ce livret de famille Mais il divise les Chinois en deux ouvre l’accès aux catégories : ruraux et urbains. logements soEn effet, pour bénéficier de ces ciaux, aux aides, prestations, le détenteur du huaux transports, kou doit vivre là où il est né. Auainsi qu’aux écoles. trement dit, un Chinois né à la Mais il divise les campagne ne pourra pas inscrire Chinois en deux son fils dans une école en ville. catégories : ruraux et urbains. En effet, pour bénéficier de ces prestations, le détenteur du hukou doit vivre là où il est né. Autrement dit, un Chinois né à la campagne ne pourra pas inscrire son fils dans une école en ville. Partir avec ses enfants revient donc à choisir entre deux mauvaises solutions : les déscolariser ou les inscrire dans


CHINE

l’une des écoles illégales fondées par les migrants euxmêmes. Celles-ci « ne peuvent pas délivrer de diplôme, ni d’équivalence, explique Chloé Froissart, du département des études chinoises de l’université Rennes 2. Elles sont par ailleurs régulièrement frappées d’interdiction et démolies sans que les autorités s’occupent de placer les enfants dans d’autres établissements scolaires. »

Désormais, les cadres locaux cessent d’encourager le départ des ruraux vers les villes en lançant des formations dans des usines à proximité du village. La consigne de l’Etat est claire : il faut développer l’intérieur des terres. Cette action pourrait bientôt se doubler d’un second volet. Selon Michel Cartier, professeur à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) et spécialiste de la population chinoise, « le gouvernement envisage de La mise en avant des « laissés derrière » modifier le hukou en accordant progressivement le hukou “non agricole” aux habitants des petites villes, puis L’opinion publique s’émeut de la situation de ces « laissés de localités de plus en plus grandes, à l’exception des derrière », aussi nombreux que la population française. très grandes villes. » Elle est aujourd’hui entendue par La situation économique du pays le régime. Sa voix officielle, le pousse d’ailleurs en ce sens. « Le gouvernement envisage de modQuotidien du Peuple, a dénonPour la première fois, la popuifier le hukou en accordant progressive- lation active chinoise a reculé en cé la séparation forcée des ces ment le hukou “non agricole” aux habit- 2012, passant de 940 à 937 milfamilles en laissant la parole à un ants des petites villes, puis de localités de lions. psychologue spécialiste de l’enplus en plus grandes. » fance. Il y affirmait que « plus En manque de bras, les entreMichel Cartier, spécialiste de la poplation chinoise. longtemps les parents restent prises ont donc tout intérêt à un travailler en ville, plus graves assouplissement de la loi qui leur sont les problèmes psychologiques de leurs enfants ». permettrait d’attirer plus facilement des employés ruraux. Et le rapport critique de la FNFC n’est autre qu’une ob- Une bonne raison pour faciliter les réunions de famille. servation sur l’état de la société. Robin Verner 53


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venezuela

MADURO

ENTRE

Guerre EN

Pour lutter contre l’inflation galopante qui touche le Venezuela, le président Nicolas Maduro a annoncé en novembre qu’il mènera une « guerre économique » contre ses ennemis « les bourgeois ». Dans le secteur de l’électroménager, le successeur de Hugo Chavez a envoyé l’armée occuper des magasins pour faire baisser les prix alors que des gérants d’entreprise ont été arrêtés. Bien que défaite aux dernières élections municipales, l’opposition vénézuélienne crie au fascisme.

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ux grands maux, les grands remèdes. Avec 54 % d’inflation sur l’année 2013, le Venezuela se retrouve dans une situation économique préoccupante. Le président Nicolas Maduro a décidé de frapper un grand coup : fustigeant un électroménager dont les prix ont augmenté selon lui de 1 000%, il lance début novembre, lors d’une allocution télévisée, une « guerre économique ». Cette déclaration est immédiatement suivie de faits, le chef de l’Etat annonçant, face caméra : « Je viens d’ordonner l’occupation par l’armée [des magasins d’électroménager] et la vente des produits au public et ce à un prix juste. Qu’il ne reste plus rien sur les étals. » 

La « bourgeoisie » en ligne de mire Les reportages réalisés par les médias sud-américains ou occidentaux montrent une forte affluence dans les différents magasins visés. Dans la chaîne d’électroménager Daka, il n’était pas rare de trouver des télévisions à 5 000 euros, alors même que l’enseigne les avait mises en vente aux alentours de 2 500 et achetée à moins de 500. Des télévisions donc, mais aussi des réfrigérateurs ou des lave-linge, vendus à moitié prix. Les soldats de la garde nationale dépêchés sur place permettent d’éviter les mouvements de foule. Les journaux vénézuéliens font remonter de cet épisode des avis contrastés. Pour les uns, cette offensive contre l’électroménager était nécessaire, car l’inflation devenait 56

intolérable. Pour les autres, il ne s’agit que d’un coup électoral en vue des municipales de décembre. La vérité est difficile à cerner, tant Nicolas Maduro brouille les pistes. Dans des discours télévisés durant parfois plusieurs heures, il récupère toute la rhétorique chaviste et continue de faire feu sur ceux qu’il considère comme les ennemis du peuple vénézuélien. Leur nom ? Les « bourgeois ». “Ces bourgeois sont des Pour lui, ce sont eux les voleurs, des antichrétiens. véritables responsables de Ils dépouillent le pauvre la crise des produits d’élecpour mieux s’enrichir.” troménager. La descripNicolas Maduro tion qu’il en fait est d’une rare violence : « Ces bourgeois sont des voleurs, des antichrétiens. Ils dépouillent le pauvre pour mieux s’enrichir. »

Une centaine de gérants d’entreprise arrêtés Hugo Chavez, le précédent dirigeant, avait déjà la bourgeoisie en ligne de mire. « Apatrides », « spéculateurs », « parasites », autant de termes récurrents désignant les gérants d’entreprise, financiers et membres de l’opposition accusés de ne pas avoir un « cœur vénézuélien », au point parfois d’être désignés comme des « impérialistes » - comprendre des agents de Washington. Maduro reste donc sur la même ligne marxiste et anti-impérialiste, cœur de l’héritage d’Hugo Chavez.


venezuela

Aussi, l’occupation des magasins s’est suivie d’arrestation de près d’une centaine de gérants d’entreprise. En décembre, il n’y avait plus qu’une vingtaine de personnes détenues. Elles sont accusées d’« accaparement » et d’« usure » et pourront être poursuivies pour ces chefs d’accusation.

Les élections municipales de décembre victorieuses pour Maduro Maduro, lui, ne quitte pas des yeux la guerre économique annoncée et s’est vu octroyer la possibilité de gouverner par décret pendant un an et de fixer ainsi des « prix justes » dans les secteurs de l’économie touchés par l’inflation. Henrique Capriles, leader de l’opposition, a fustigé les « fascistes corrompus du régime Maduro » et appellait à transformer les élections municipales de décembre en « plébiscite ». Le résultat a sonné comme un désaveu à son encontre car le parti de Maduro en est sorti vainqueur. L’occasion pour le président de demander « à l’oligarchie d’assumer sa responsabilité, de respecter la volonté du peuple vénézuélien et de s’en aller ».  Maduro a jusqu’aux législatives de fin 2015 pour libérer le Venezuela de son inflation galopante. Pour le moment, rien n’est dit sur l’arrêt de la guerre économique. Mais avec une opposition assommée par sa nouvelle défaite, le gouvernement chaviste peut continuer sereinement sa « lutte contre la bourgeoisie ». Constantin de Vergennes

8 novembre

Maduro ordonne l’occupation par l’armée des magasins Daka pour que l’enseigne baisse ses prix.

19 novembre

Le Parlement octroie des pouvoirs spéciaux à Maduro, lui permettant de gouverner par décret.

29 novembre

Arrestations d’une centaine de commerçants accusés d’« accaparement » et d’ « usure ».

8 décembre

Le PSUV (chaviste) remporte les municipales avec 49,2% des voix, contre 42,7% pour l’opposition.

18 décembre

Maduro prend l’initiative inhabituelle de recontrer certains de ses principaux opposants.

7 janvier Maduro annonce une augmentation du salaire minimum de 10% afin de faire face « aux perturbations de l’économie ».

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ECONOMIE

Banque

La

Mondiale MISE

Sur

LES

Femmes Un produit financier créé spécialement pour venir en aide aux femmes entrepreneurs dans les pays émergents : c’est l’idée de la Banque mondiale, qui a lancé en novembre dernier des « obligations-femmes ». Elles sont destinées à financer des entreprises gérées par des femmes.

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n tiers des entreprises dans le monde sont lancées par des femmes. Pourtant, seules 10% de ces entreprises ont accès au crédit bancaire. Ce constat a inspiré à la Banque mondiale une initiative novatrice. Depuis novembre 2013, l’institution financière émet des obligations spécifiquement destinées à financer des sociétés employant une majorité de femmes, où dans lesquelles elles disposent d’un cinquième des parts et exercent des postes de direction et d’encadrement. Ces produits financiers, d’une valeur totale de 165 millions de dollars, sont émis par une institution membre de la Banque dont les activités concernent exclusivement le secteur privé, l’IFC (International Finance Corporation). Classées triples A, les obligations ont été placées auprès d’investisseurs japonais. Leurs revenus seront canalisés vers des intermédiaires locaux dans différents pays. Ce sont ces intermédiaires financiers qui prêtent ensuite directement aux entrepreneuses, selon des critères d’attributions strictes.

Installer les femmes dans le secteur privé Pour Paul Seabright, professeur à la Toulouse School of Economics et auteur de Sexonomics, « les femmes sont souvent moins visibles que les hommes sur le marché du crédit ». De ce fait, poursuit-il, « il est fort probable 60

que certaines entreprises aient moins de reconnaissance qu’elles ne le méritent ; une activité qui invite les banques à s’intéresser aux activités gérées par les femmes est donc forcément une bonne chose ». Il ne s’agit pas seulement d’une exigence morale de parité, mais d’abord d’un souci d’efficacité économique : en passant à côté d’activiIl ne s’agit pas seulement tés potentiellement rentables menées d’une exigence morale de parité, par des femmes, mais d’abord d’un souci d’efles institutions fi- ficacité économique  : en pasnancières perdent sant à côté d’activités potentielde multiples occa- lement rentables menées par sions de créer de la des femmes, les institutions financières perdent de multiples valeur. occasions de créer de la valeur. En soi, le fait que la Banque mondiale se préoccupe de la situation des femmes n’a rien de révolutionnaire, cet enjeu est au cœur du travail de l’institution. Les « obligations-femmes » s’intègrent dans un programme plus large de l’IFC, Banking on Women, qui, depuis 2010, a déjà consacré 700 millions de dollars au financement de projets menés par des femmes. « Soutenir des opportunités pour les femmes dans le secteur privé est essentiel pour éradiquer la pauvreté et atteindre notre objectif de prospérité partagée », explique Alexandra Klöpfer,


ECONOMIE

chargée de communication à l’IFC. effet, quatre ans après l’institution de Washington, la BanEn revanche, le procédé employé est assez inhabituel. que africaine de développement à lancé son propre pro« Autrefois, la Banque mondiale maintenait une stricte gramme d’ « obligations vertes » en octobre dernier. En séparation entre son actif, c’est à dire les prêts qu’elle France, EDF a bouclé en novembre sa première émission accordait dans la cadre de son activité de lutte contre d’ « obligations vertes » pour un montant total de 1,4 milla pauvreté, et son passif, c’est à dire les obligations liard d’euros. Une somme sensiblement supérieure au 350 qu’elle lançait pour se financer, explique le professeur millions de dollars levés par la Banque mondiale en 2009. Seabright. Là, la Banque joue avec son passif en émettant des obligations qui sont en lien avec les objectifs La mise en oeuvre s’annonce délicate qu’elle poursuit. » Le procédé est similaire à celui des « obligations vertes », Si l’initiative de la Banque mondiale est enthousiasmante, lancées par l’IFC en 2009 pour permettre aux investisseurs sa mise en œuvre risque cependant d’être délicate. « À de soutenir des projets liés au changement climatique. chaque fois que l’on crée un programme avec une « Comme les obligations vertes, les obligations-femmes discrimination, on crée un risque », explique Paul Seasont configurées de façon à ce que les bright. En l’occurrence, le risque principal revenus soient mis de côté sur un est que des entrepreneurs déclarent Le risque principal est que compte séparé, utilisé pour investir des noms de femmes sur leurs comptes des entrepreneurs déclaruniquement dans des projets qui fapour pouvoir obtenir des crédits. « Le ent des noms de femmes sur vorisent l’accès au crédit pour les enfait que l’emprunteuse nominative leurs comptes pour pouvoir treprises gérées par les femmes dans soit une femme ne veut pas dire que obtenir des crédits. les marchés émergents », précise All’activité est réellement gérée par exandra Klöpfer.  une femme », précise-t-il. Un examen Les 165 millions de dollars alloués aux « obliga- très poussé des dossiers sera donc nécessaire pour éviter tions-femmes » peuvent sembler dérisoires au regard des les fraudes, et il faudra attendre les premiers résultats conobjectifs poursuivis, mais le précédent des « obligations crets de l’initiative pour se féliciter. vertes » laisse espérer que l’initiative fasse des petits. En Margaux Leridon 61


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RETOUR SUR... 1982-1990

TCHAD Hissène

HABRÉ, LE

Sanguinaire Human Rights Watch a publié le 3 décembre un rapport consacré aux multiples crimes commis sous l’ère de l’ancien président du Tchad Hissène Habré. « La Plaine des morts » se base sur des milliers de documents provenant de l’ancienne police politique du régime et sur près de 300 témoignages, aussi bien de victimes que d’anciens tortionnaires. Au pouvoir entre 1982 et 1990, Hissène Habré dirigea l’un des régimes les plus sanguinaires d’Afrique, qui aurait causé la mort de plus de 40 000 personnes. L’ancien despote est depuis juin 2013 entre les mains de la justice sénégalaise.

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uin 1982. Le Tchad est le théâtre d’un nouveau coup d’Etat. A sa tête, Hissène Habré, 40 ans, connu hors des frontières tchadiennes pour sa responsabilité dans l’enlèvement de plusieurs ressortissants européens et l’exécution d’un émissaire du gouvernement français, le commandant Galopin, en 1975. Renversé en décembre 1990, le régime Habré aurait causé la mort de plus de 40 000 personnes, selon une commission d’enquête créée par le gouvernement tchadien après sa chute.

que la France considèrent le Tchad comme un terrtoire militaire à contrôler coûte que coûte. Pendant que le régime du colonel Kadhafi soutient les mouvements armés rebelles du nord du pays, la France et les Etats-Unis font tout pour maintenir le pouvoir en place. C’est dans un tel contexte que Hissène Habré se fait connaître. En 1971, il rejoint le Front national de libération du Tchad (Frolinat), un mouvement rebelle du Nord considéré par la Libye comme le seul gouvernement légitime du Tchad. Habré en devient la grande figure avec GouCoups d’Etat, guerre civile kouni Oueddeï. Financés par Kadhafi, les deux hommes et influences étrangères combattent le régime en place et le monopole du pouvoir des Tchadiens du Sud. Mais la cohabitation ne dure pas : Lorsque Hissène Habré s’empare du pouvoir, le Tchad en 1976, Habré tourne le dos à Tripoli, quitte le Frolinat, est plongé dans le chaos. Les précédents gouvernements et prend le contrôle des Forces armées du Nord (FAN). se sont montrés incapables de mettre fin aux multiples Son projet est toujours de renverser le régime en place luttes armées - principalement des conflits inter-ethniques. mais sans l’aide d’une Libye qu’il juge trop intrusive. Le pays est coupé en deux, dans un cliA la fin des années 70, la tendance est mat de guerre civile permanente. au compromis au Tchad. Hissène La CIA approvisionne Habré en D’un côté, un Nord désertique Habré devient Premier ministre armes et lui fait parvenir des sommes en 1978 et l’année suivante, les facpeuplé de bergers musulmans considérables. C’est grâce à ce finance- tions du Nord et du Sud s’enten– d’où est originaire Habré. De ment que le 7 juin 1982, les troupes de dent sur la formation d’un goul’autre, un Sud fertile en voie de Hissène Habré prennent la capitale vernement d’union nationale de christianisation qui avait obtenu N’Djaména et chassent du pouvoir transition. Goukouni Oueddeï les faveurs de la colonisation Goukouni Oueddeï. française. Les bonnes relations est propulsé à la tête du Tchad ; entre les Français et les TchadiHabré devient son ministre de la ens du Sud ont permis à ces derniers d’obtenir les postes Défense. majeurs de l’administration de leur pays. Conséquence : la Très vite, la question libyenne provoque à nouveau de fracture ne cesse de s’amplifier entre un Nord délaissé par vives tensions entre les deux hommes. Hissène Habré les élites et un Sud de plus en plus riche. tente alors un coup d’Etat en s’appuyant sur ses FAN mais La situation est aggravée par l’intervention de nombreuses la Libye intervient pour protéger le régime de Oueddeï. puissances étrangères : les Etats-Unis souhaitent à tout 5 000 soldats libyens entrent au Tchad, par les airs et par la prix limiter l’influence de la Libye dans la région alors mer, obligeant Habré à prendre la fuite. Nous sommes en

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décembre 1980. Le putschiste s’exile au Soudan. Il y reçoit l’appui de l’administration Reagan, bien décidée à lutter contre l’influence grandissante de la Libye dans la région. La CIA approvisionne Habré en armes et lui fait parvenir des sommes considérables. C’est grâce à ce financement que le 7 juin 1982, les troupes de Hissène Habré prennent la capitale N’Djaména et chassent du pouvoir Goukouni Oueddeï.

La DDS, ou la naissance d’une police politique sans limite Sachant son pouvoir fragile, Hissène Habré se lance dans une répression féroce envers ceux qui ne le reconnaissent pas. Sa première cible est le sud du Tchad, en situation de quasi-autonomie. Dès l’été 1982, il envoie les FAN reprendre les principales villes de la région. Les soldats ont les mains libres. Ils multiplient les pillages et les exactions envers les civils. En réaction, une opposition armée s’organise dans le Sud : les CODOS. Parallèlement, Goukouni Oueddeï, en exil, fonde l’Armée nationale de libération, financée par la Libye. Habré prend peur. Il estime que les méthodes classiques de contrôle des populations - armée, police, renseignement  - ne suffiront pas à le protéger. Dès lors, en janvier 1983, il créé une police politique : la Direction de la documentation et de la sécurité (DDS). Au total, plus de mille agents sont chargés de surveiller et réprimer les « ennemis de la nation » par tous les moyens. C’est le règne des exécutions sommaires, de la confiscation des biens, des déportations et des disparitions forcées. Les agents de la DDS incarnent la justice : aucun procès n’est accordé aux personnes arrêtées. Les rafles et la délation se multiplient. La torture devient très vite une méthode de gouverne-

ment, organisée et codifiée. Des hommes sont formés par une commission spéciale à de multiples et cruelles techniques. En premier lieu, l’arbatachar. « Ils ont mis le courant électriElle consiste à que sur mon dos, ils l’ont passé attacher les deux devant les yeux... Des baïonnettes bras aux cheont été introduites dans le vagin de villes derrière le certaines femmes, moi j’ai reçu des dos de manière coups de matraque. » à faire bomber Fatime Sakine, commerçante arabe. la poitrine. Ce ligotage entraîne la paralysie – parfois définitive – des membres en bloquant la circulation des membres. Autre méthodes utilisées par les tortionnaires : le supplice des baguettes, l’ingurgitation forcée d’eau, les décharges électriques, la flagellation, l’extraction d’ongles... Parmi ces milliers de victimes, Fatime Sakine, une commerçante arabe suspectée d’apporter des explosifs en provenance du Cameroun, raconte son calvaire : « Ils me chicotaient (frappaient) encore et encore. J’ai eu des plaies sur le dos. Ils ont mis un masque électrique sur mes yeux pour me rendre aveugle. Ils ont mis le courant électrique sur mon dos, ils l’ont passé devant les yeux... Des baïonnettes ont été introduites dans le vagin de certaines femmes, moi j’ai reçu des coups de matraque.  »

Des détenus réduits à l’état animal A la torture s’ajoute une autre souffrance, permanente. Celle des conditions de détention. Depuis l’arrivée au pouvoir de Hissène Habré, les prisons sont spécialement aménagées pour les prisonniers politiques et les prisonniers de guerre, aussi bien à N’Djaména que sur le reste 65


du territoire tchadien. Symbole de celles-ci : « La Piscine ». Située à côté d’une agence américaine pour le développement international, elle était réservée aux loisirs des familles de militaires français durant la colonisation. Devenue un centre de tortures quotidiennes, la DDS l’incline afin que les prisonniers ne puissent pas se maintenir en équilibre, même précaire. C’est ainsi que s’entassent jusqu’à quatre-vingt-dix détenus dans dix cellules minuscules de 3 m2. La plus grande prison est celle des « Locaux », l’ancien mess des officiers français. Le quotidien des détenus y est terrible : une ration journalière de nourriture composée de cinq bouchées de riz et d’une sauce avariée, une «  cohabitation » avec des cadavres que les gardiens laissent sciemment pourrir et une chaleur pouvant atteindre 50 degrés. Parmi les différentes parties de cette prison, la cellule « C », ou « cellule de la mort », destinée aux personnes dont le régime se méfie le plus. En l’occurrence une centaine, regroupées dans 100 m2 sans jamais avoir le droit de sortir, de prendre l’air. Il n’y a ni fenêtre, ni sanitaire. « Au mois de mars, les murs étaient pleins de sueur et la respiration était impossible, explique l’infirmier major de la DDS Saria Asgnegué. Plusieurs prisonniers témoignent que les cadavres de leurs codétenus, abandonnés dans les cellules, étaient frais et servaient de coussins dans la chaleur intense. Il y avait beaucoup de problèmes d’asphyxie et de paralysies ; les détenus ne marchaient jamais. Ils étaient assis les jambes pliées.  »

« Monsieur le professeur, la responsabilité est collective » Dans sa folie meurtrière, le régime de Hissène Habré ne s’attaque pas seulement aux combattants armés. Si une personne part en rébellion, le régime s’en prend à toute sa famille, à toute sa communauté et parfois même à toute son ethnie. Le premier exemple est celui des Arabes tchadiens, 66

suspectés d’être des alliés naturels de la Libye. Victimes collatérales du conflit entre Habré et Oueddeï, ils sont arrêtés et torturés tout au long du régime du dictateur, dès 1982. Loin de s’arrêter à la traque des Arabes de son pays, Habré s’emploie à détruire toute ethnie contestant ou Dans sa folie meurtrière, suspecté de contester le régime de Hissène Habré son pouvoir. Y compris ne s’attaque pas seulement ses compagnons de aux combattants armés. Si lutte. Ainsi, les Hadune personne part en rébeljaraïs, qui l’ont pourlion, le régime s’en prend tant porté au pouvoir, à toute sa famille, à toute perdent la confiance sa communauté et parfois du despote à partir de même à toute son ethnie. 1984. Dans un premier temps, Habré les évince du pouvoir. Puis des leaders de l’ethnie meurent dans des circonstances troubles. L’escalade continue. Certains Hadjaraïs partent en rébellion. Habré fait alors arrêter les figures majeures. Elles sont sommairement exécutées. A partir de ce jour, tout Hadjaraï, y compris civil, est considéré comme ennemi du régime. A cette liste de potentiels « traitres » s’ajoutent les Zaghawas. Epine dorsale de l’armée de Hissène Habré, ils occupent des postes essentiels au sein de l’administration tchadienne. En 1989, le chef d’Etat-major, le ministre de l’Intérieur et le conseiller militaire du président, Idriss Déby – l’actuel président du Tchad – sont Zaghawas. En avril, inquiet de leur influence grandissante, Habré accuse les trois hommes de tentative de coup d’Etat. Seul Déby en sort vivant. Il gagne le Soudan, pays qui avait accueilli Habré dix ans plus tôt. A la différence de la répression contre les Hadjaraïs, les Zaghawas sont du jour au lendemain considérés comme des menaces à éliminer. Ils sont arrêtés quelle que soit leur classe sociale : responsables politiques,


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militaires, professeurs, fonctionnaires, chômeurs, bergers, étudiants, élèves... Cette persécution prend fin avec le coup d’Etat qui renverse Habré dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre 1990. Son responsable n’est autre que le Zaghawa Idriss Déby. Une scène symbolise la logique du régime Habré. Elle se passe dans la moiteur d’une geôle tchadienne. L’écrivain et universitaire Zakaria Fadoul Khidir, d’ethnie zaghawa, est arrêté car il est le parent d’un supposé putschiste d’avril 1989. Alors qu’il clame son innocence, la réponse de son bourreau est implacable : « Monsieur le professeur, la responsabilité est collective. » Si l’écrivain ne perd pas la vie, 135 membres de sa famille sont exécutés ou meurent en détention.

« Habré dépassait les limites de l’être humain » Habré ne se contente pas de « régner ». Il participe parfois aux séances de tortures, physiquement ou par l’intermédiaire d’un talkie-walkie. Idem pour son rôle de chef militaire  : pour certaines batailles, Habré se rend sur le terrain pour commander ses troupes et organiser la répression. Gali Gatta Ngothé fut l’un des conseillers de Hissène Habré. Tombé en disgrâce puis arrêté, il décrit son ancien patron comme un individu « très cynique », qui « dépassait les limites de l’être humain ». Selon lui, « il ne faut pas toucher à son pouvoir, ni à son armée, ni à son argent. Celui qui y touche est déjà mort ». L’ancien conseiller donne également des détails sur la psychologie de Habré : « Il voulait faire croire que l’individu n’est pas autonome du système. On veut que tu produises mais pas que tu aies une valeur intrinsèque. Si tu as l’autonomie, tu es un ennemi et l’ennemi doit être détruit. » Une logique qui a abouti à la mort et à la torture de dizaines de milliers d’ « ennemis ». Raphaël Badache

Habré dans l’attente de son procès Après son renversement par Idriss Déby, Hissène Habré fuit le Tchad et s’installe au Sénégal avec la complicité des Etats-Unis. Il faut attendre dix ans et le mois de janvier 2000 pour que l’association représentant les victimes du régime Habré porte plainte au Sénégal. L’ancien dictateur est alors inculpé pour « complicité de crimes contre l’humanité, actes de torture et de barbarie ». Si le juge d’instruction Kandji est dessaisi en raison de l’incompétence juridictionnelle des autorités judiciaires sénégalaises, Habré est placé en résidence surveillé. C’est la première fois qu’un ancien chef d’Etat africain est poursuivi par la justice du pays dans lequel il avait fui. Nouvelle arrestation en novembre 2005. S’appuyant sur le Convention internationale contre la torture, le juge belge Daniel Fransen délivre un mandat d’arrêt international à l’encontre de Habré. Il est placé en garde à vue mais une fois encore, la justice sénégalaise se déclare incompétente et le relâche. L’année suivante, l’Union africaine (UA) insiste pour que le Sénégal le juge « au nom de l’Afrique ». Malgré l’insistance de l’UA, le président sénégalais Abdoulaye Wade rechigne à le juger ou à l’extrader. Il faut attendre l’élection de Macky Sall en 2012 pour que la situation se décante. En décembre, l’Assemblée nationale du Sénégal crée des Chambres africaines extraordinaires. Le 30 juin 2013, Habré est arrêté et placé en détention provisoire. Son procès, qui doit se dérouler à Dakar et devrait être radiotélévisé, est espéré pour la fin de cette année ou début 2015. 67

Hémisphères  

Mensuel traitant de l'actualité internationale.

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