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Nepal

Le temps qui passe

Guy Cousteix - Karine Meckler


Guy Cousteix Alpiniste, conférencier, cinéaste réalisateur indépendant. Membre de la Société des Explorateurs Français. Des 8000 de l’Himalaya aux sommets de l’Alaska, des monastères du Tibet à ceux du Spiti, il rapporte, de sa quinzaine d’expéditions et ses soixante séjours en Himalaya, une trentaine de films et documentaires. ‘‘Népal Le temps qui passe’’ est son troisième ouvrage sur l’Himalaya.


Nepal Le temps qui passe

Guy Cousteix et Karine Meckler


1979. Imaginez, l’Himalaya est encore terre réservée. Les premières expéditions «non-nationales» débutent à peine. Ce sont des expéditions pour simples alpinistes pour la plupart, inconnus du grand public. C’est aussi le temps des premiers trekkings. Des marcheurs isolés, les cohortes organisées viendront après. Tout est à découvrir, le pays est tel qu’il était il y a des siècles et des siècles. Kathmandu et ses villes satellites ont le sixième de leur population actuelle. On marche au milieu de Kanthipath, les rares taxis se détournent. Ring Road le boulevard de ceinture est bordé sur tout son parcours par des rizières. Les centres religieux Pashupathinath, Swayambhunath, Bodhanath ne voient passer que quelques visiteurs étrangers. Thamel est un embryon de rue où les magasins sont rares. Printemps 1979. Deux expéditions sont sur place. L’une va au Dhaulagiri, l’autre à l’Annapurna. Elles ont pour but de descendre ces sommets à ski. Guy est de la première, je suis de la seconde. Fortunes diverses, drames pour les deux. Guy et moi deviendrons des aficionados du Népal. Chacun avec son regard, sa sensibilité, son ambition. Guy est cinéaste, membre de la Société des Explorateurs Français. Avec Guy, aujourd’hui, nous portons sur le Népal un regard un peu apitoyé, un regard un peu nostalgique, le regard de ceux qui l’ont vu vieillir. Mais aussi un regard plein d’espoir quand nous le voyons secouer ses vieilles structures politiques. Que sera demain le Népal ? Et nous, que serons-nous demain dans ce Népal en pleine mutation ? Juillet 2009 HENRI SIGAYRET


Tibet

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Do Pokhara Kali-Ga da n ki

Cho-Oyu u li

Nepalganj

Annapurna

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Inde

Everest

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Dhaulagiri

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Jomoson

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Lo-Manthang

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tre Brahmapou

Kathmandu Bakthapur

Kusum-Kanguru

Nepal


Sommaire Un verre de prudence, de modération ou d’aventure ? Adieu Eric, Jean-Louis, Pemba... La montagne, les amis, la vie... Balade Irlandaise Kusum Kanguru 2009, ou trente ans après... Népal d’hier et d’aujourd’hui Visite de la ville Patan Bakthapur Sites religieux importants autour de Kathmandu Au risque d’y perdre son latin Dakshinkali : offrandes et sacrifices Le premier riz Le mariage La mort Dolpo Fête du Yaourt Yersa Gombu Hidden valley… La vallée cachée Mustang Khampas En vue de Lo-Manthang Phuwa Un dernier retour sur le passé


Une chaleur à crever. Klaxons, gaz d’échappements, poussière et, des deux cotés de la rue, des tas d’ordures colonisés par des nuées de mouches. C’est notre premier contact avec le Népal et Kathmandu. Adossé au mur, Eric a réussi à s’endormir, les tongs posées dans une flaque visqueuse où bataillent des millions de bestioles nauséabondes. Jean-Louis gribouille des notes serrées dans un carnet ; sur sa tête un chapeau enfoncé d’où dépasse un nez déjà rougi par le soleil. Rien ne semble avoir de prise sur mes amis. Nous sommes arrivés ce matin. Partis de Chamonix sous la neige, la transition va s’opérer mais il faut un peu de temps. Du trottoir en face, un type me regarde depuis un moment. À tous les coups il va traverser et me demander, comme les autres, d’où je viens. L’inévitable avalanche de questions inquisitoriales. Il est 11h du matin, nous poireautons depuis deux heures. Pemba nous a collés là avec un « je reviens dans cinq minutes ». Je suis crevé, passablement désagréable. « Namasté Baba »... Voilà, il a traversé la rue. Planté devant moi, une assiette à la main, un petit seau de fer sur le bras, un bâton dans la main gauche, vêtu de haillons safran, le front barré de traits blancs... Rien à dire ! Il a de la gueule. - D’où viens-tu ? - De loin, plus loin que Delhi. Et j’anticipe : « j’ai deux fils, ma maison est au pied du Mont Blanc, je ne suis plus marié, je ne suis pas venu pour la Ganja, et je n’ai pas de dollars. » Ce que l’on peut avoir l’air con de répondre comme ça quand l’on n’est pas à sa place. Il sourit, se penche vers moi, triture dans son assiette, et repose sa question. - D’où viens tu ? Où vas-tu ? - Je viens de France, je vais sur une montagne. - Tu ne sais pas d’où tu viens, et tu ne sais pas où tu vas? Il rit, d’un bon rire communicatif, et, de l’index, m’applique quelque chose sur le front. Dans le fond de ma poche, je cherche quelque monnaie. De la main, il arrête mon geste. - Baba... ne t’égares pas, tu as une longue route à parcourir... détaches-toi, et reviens... un homme est si peu de chose. Jean-Louis a levé le nez de son carnet... le Sadhou lui pose à son tour le vermillon sur le front, puis à Eric, et, délicatement, ajoute quelques pétales de fleurs... « Laissez dormir votre ami, c’est un enfant... ». Un geste, un large sourire, et le flot mouvant du quartier de Thamel l’a déjà avalé, dissout. 8


Un verre de prudence, de modération ou d’aventure ? Vivre une vie aventureuse… voilà un terme plaisant ! Mais qu’est ce que l’aventure ? Nous avions entre 27 et 29 ans à l’époque. En 1979, gravir un ‘‘plus de 8 000’’ relevait encore d’un projet d’envergure. En ces premiers jours de mars, nous débarquions au Népal avec l’intention de gravir le Dhaulagiri, en réaliser la première descente à ski. Expédition dirigée comme une entreprise, par un skieur dit ‘‘de l’impossible’’. Dans le même temps, une autre expédition s’attaquait à l’Annapurna, avec le même objectif : skier à plus de 8 000m. L’on ne pouvait pas réellement parler de compétition mais quand même… Le but de ce récit n’est pas de décrire le déroulement de notre ascension. Il y a bien longtemps que j’ai fait le tour de ce genre d’aventure. Qu’avions nous à recueillir ? Une gloire qui ne concernait que notre propre égo ? La concrétisation de nos rêves d’alpinistes les plus fous ? Mais au retour, une chose était certaine : des dettes à la banque. Celles de l’automne précédent, consacré à gravir parois et couloirs de glace, du parc de Banff et Jasper, dans l’Ouest Canadien, n’étant pas encore épongées. Cette fois, nous nous attaquions avec un mélange d’excitation et de crainte, au redoutable Dhaulagiri I (8176m), plongeant ainsi dans cet univers inconnu que nous appelions l’aventure. Les semaines qui devaient suivre seraient déterminantes, mettant un terme aux interrogations que je ne cessais de me poser: « Quoi faire pour ne pas gaspiller cette existence ? ».

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Adieu Eric, Jean-Louis, Pemba... Mars 1979. L’expédition sur l’arête N-E du Dhaulagiri aurait pu réussir, malgré la mauvaise gestion du temps et des hommes. Le 11 mai, en compagnie d’Eric, nous installons un camp à 7600m. Epuisé par de longues semaines de portage en altitude, je cède à Jean-Louis ma place dans la tente arrimée en pleine pente. Eric en a dressé une seconde pour le reste de l’équipe à venir. Pour moi, le jeu est fini. Je n’irai pas au sommet, il ne me reste plus qu’à regagner le col N-E. Deux jours plus tard, la tempête frappe la montagne avec une force démentielle. Au col N-E, une partie de nos tentes est emportée. Près de deux mètres de neige sont tombés à la fin de la nuit. Pour ceux du dernier camp débute un enfer. Pendant deux jours, nous restons sans nouvelles ; la montagne croule sous les avalanches. Une première caravane de secours s’organise avec quatre Sherpas ; ils disparaissent dans la tranchée de neige fraîche qu’ils ouvrent. Seize heures plus tard, ils font la jonction avec les survivants... Vers minuit, nous retrouvons la caravane égarée sous le premier ressaut de l’arête. Malgré la fatigue nous ne pouvons pas ne pas poser de questions. « Où sont Eric, Jean-Louis, Pemba... » ? Aucune réponse cohérente... Pour l’un : « ils sont morts, là- haut... ». Un autre nous questionne... « Eric, il est redescendu ? Une avalanche a emporté le camp... » !?! Pemba aurait basculé dans le vide, arraché par le vent.. Face à tant d’incohérences nous avons posé des questions. Nous avons voulu en savoir plus... comme les familles de nos amis, qui à notre retour du Népal, nous interrogeront. Nous avions tous accepté la règle du jeu, ses risques, mais l’amitié a aussi sa règle... Un peu d’humanité pour les fils, sœurs, frères... A ce jour, les trois survivants du dernier camp sur le Dhaulagiri restent emmurés dans leurs silences.

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La montagne, les amis, la vie... Dans le cercle de mes compagnons montagnards, le fonctionnement était assez simple. En fait, j’avais rayé de mon vocabulaire l’expression ‘‘faire carrière’’, ayant la chance d’être un électron libre menant sa barque sans s’être contraint à une occupation professionnelle dévorante. Evidemment, un tel choix a un coût, qu’il faut payer cash : vie de famille, confort, avenir incertain... Envisager un jour une paisible retraite aurait probablement fait hurler de rire mes amis. Je n’ai aucun souvenir que nous eussions abordé ce genre de conversation. De ces amis, il en reste si peu… Grimper nous occupait six à sept mois de l’année. Le reste du temps, il fallait mettre les bouchées doubles. Un boulot, voire deux simultanément, pour joindre les deux bouts. L’argent ne fut jamais un barrage à nos projets. Nous pouvions réduire nos besoins au minimum, pourvu que nous puissions débarquer à Kathmandu le moment venu. A Chamonix, nous avions élu domicile au ‘‘National’’. Le bar était notre camp de base. Parfois l’humeur, ou la compagnie, nous entraînaient au ‘‘Choucas’’, deux cent mètres en aval. Nous colportions une image vaguement désordonnée. Les amis étaient sacrés, et notre passion pour la montagne frisait l’innocence. Pendant les périodes de mauvais temps, on nous retrouvait comme vendeurs, dans les magasins de sport, ou comme manutentionnaires pour décharger les camions de viandes venant de Rungis. Les nuits étaient turbulentes au ‘‘National’’, en compagnie de grimpeurs des quatre coins du monde. Un chahut où personne n’entendait personne ; pourtant de nouvelles cordées se liaient, élaboraient de nouvelles histoires à graver dans le granit. Si la météo ne laissait envisager aucune amélioration, la bière aidant, des bagarres mémorables éclataient avec nos amis anglais ou écossais, puisque nous les avions sous la main. Tout valsait... vaisselle, bouteilles, protagonistes, dans les escaliers. Une fois dégrisés, il ne nous restait plus qu’à régler la note, et prendre un bon savon par le patron, ce brave monsieur Simon. Le lendemain, le beau temps revenu, M. Simon respirait... Nous avions rejoint les couloirs et rochers de l’exceptionnel terrain de jeu du massif du Mont Blanc.

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