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FACULTÉ DES LETTRES DÉPARTEMENT D’INFORMATION ET DE COMMUNICATION

LE TRAITEMENT DE L’ACTUALITÉ INTERNATIONALE DANS LA PRESSE ÉCRITE QUÉBÉCOISE : TENDANCES ET ENJEUX DE LA SECTION « MONDE » AU JOURNAL LA PRESSE DE MONTRÉAL

BAPTISTE BARBE


 
 ESSAI PRÉSENTÉ POUR L’OBTENTION DU GRADE DE MAÎTRE ÈS ARTS (M.A.) EN COMMUNICATION PUBLIQUE – JOURNALISME INTERNATIONAL

UNIVERSITÉ LAVAL AVRIL 2012 © Baptiste Barbe


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Table des matières Introduction………………………………………..……...…...... 1 I. La presse écrite québécoise……………………..........….....… 6 1. Un saut dans l’histoire...…………………………………….………....… 6 a. Historique général………………..………..…………………………...…….. 6 b. La Presse……………………….………………………………………...…... 7

2. Aujourd’hui……….…………………………………........……….…….. 9

II. Presse de référence et caractéristiques d’une section internationale………....….…………….....… 12 1. La presse de qualité…………………………………………………….. 12 2. Deux caractéristiques de la section internationale……………………... 17 a. La dépendance aux dépêches d’agence………………………………………… 18 b. Les correspondants, une garantie sur le terrain……………………………..….. 19

3. L’international à La Presse aux XIXe et XXe siècles…..………...…….. 22

III. Collecte d’informations et analyse : la section « Monde » de La Presse aujourd’hui………..... 25 1. Le contenu des pages internationales..…………………………………. 28 a. Observations générales…………..…...…………..………………………….…. 28 b. Mise en page diversifiée………………………………..……………..………... 29 c. Sujets politiques, de société… ou plus décalés…………………............……… 36 d. Et sur le Web ? ………………...…………………………….…….....……...… 43


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2. La section internationale vue de l’intérieur………………… …...…...... 45 …...

a. Les années 2000, un tournant……………….………..………………………..... 45 b. Une journée-type à la section internationale..…………………………..………. 47 c. Le choix des sujets……………………………….……….….………….…...…. 50 d. Un « laboratoire »…………………………….….…………….....…...………… 52 e. Sur Internet…...………..………………………………………………………... 56 f. Vers quelle direction ?.........................................................….…………...……...58

Conclusion…………………………………………….……….. 61 Bibliographie………………………………….……………….. 64 Annexes…………………………………………….…….…….. 68 - Annexe I : Un exemple de texte en « capsules »...…………….….……………68 - Annexe II : Deux montages-photos sur le conflit syrien…….…..……...…….. 69 - Annexe III : Un exemple de sujet plus décalé…………….…….…………….. 71 - Annexe IV : Un exemple de chronique d’Agnès Gruda…….…..…………...... 72


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Introduction Dans l’imaginaire journalistique, l’information internationale a toujours bénéficié d’un statut particulier. Jean-Paul Marthoz souligne que « le journalisme international est l’une des formes les plus prestigieuses et les plus exigeantes des métiers de l’information. Guerres, coups d’État, attentats, catastrophes naturelles, élections, scandales : très souvent les "nouvelles d’ailleurs" s’imposent en tête du menu de l’actualité, déplaçant par leur caractère dramatique les événements de proximité » (2008 : 8). Rien que sur l’année 2011, nous pouvons remplir chaque catégorie énoncée ci-dessus : guerre en Afghanistan, bouleversements politiques dans les pays arabes, attentats en Norvège, tsunami au Japon, élection présidentielle en Argentine, scandale DSK (Dominique Strauss-Kahn), etc. Au premier abord, l’actualité internationale est omniprésente dans les médias. Dans un monde globalisé, cela semble inévitable. Même s’il n’est pas question ici d’étudier spécifiquement les thèmes qui font la une de l’actualité internationale, on remarque que ces événements ponctuels, parfois sensationnalistes, occupent une place importante du traitement des nouvelles planétaires. Pourtant, en Amérique du Nord, plusieurs ouvrages ont pointé au fil des décennies une faiblesse dans ce domaine, comme le rappelait Mylène Paradis : Le premier constat auquel en arrivent la plupart des études traitant de l’information internationale concerne le peu d’espace tenu par ce secteur d’information. Plusieurs auteurs s’accordent en effet pour dire que l’information internationale dans les journaux nord-américains occupe souvent une place secondaire. Hachten, dans un ouvrage intitulé The World news prism, mentionne qu’au début des années 80, les médias en Amérique du Nord accordaient environ 11 % de leur espace aux informations étrangères tandis que cette proportion était de 37,5 % en Europe de l’Est et de 23,6 % en Europe de l’Ouest (1993 : 5). Le premier argument avancé pour expliquer cette situation a souvent été le manque d’intérêt du public pour l’information internationale. Jean-Paul Marthoz a réuni plusieurs travaux de recherche américains : Selon une étude du Pew Research Center for the People and the Press publiée en 1997, 4 % de la population mondiale américaine (près de 10 millions de personnes diplômées de l’enseignement supérieur) sont "bien


2 informées sur le monde". […] Le reste de la population américaine lit des journaux régionaux qui ne consacrent qu’un maigre espace à l’actualité internationale et regarde des journaux télévisés locaux qui habituellement n’accordent que quelques secondes aux nouvelles de l’étranger (2008 : 26). Du point de vue médiatique et du style journalistique, le voisin étatsunien est l’exemple le plus proche de la presse du Québec. Les deux cas présentent des similarités inhérentes au journalisme nord-américain. Plusieurs indicateurs montrent des analogies entre le traitement de l’actualité internationale au Québec et aux États-Unis. Gaëlle Lussiaà-Berdou notait « une tendance répandue dans les médias américains qui repose sur la croyance générale que le public ne s’intéresse pas à (ou n’achète pas) l’information internationale » (2003 : 156). La journaliste Chantal Lemieux ajoute : En 1980, Paul-André Comeau, ancien correspondant de Radio-Canada et professeur à l’École nationale d’administration publique, qualifiait ainsi l’information internationale de "parent pauvre", indiquant notamment que l’information internationale occupait une place secondaire dans les bulletins de nouvelles au Québec. Ainsi, on a longtemps pointé du doigt les médias québécois pour la faiblesse de leur couverture des nouvelles étrangères (2003 : 124). Depuis 2005, la firme privée de recherche Influence Communication publie des bilans du contenu de l’information dans la presse québécoise. Bien que ces travaux aient été remis en question dans le passé1, puis défendus par la firme2, ils mettent en lumière une

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Frédérick Bastien, professeur au Département d’information et communication de l’Université Laval, mettait en doute en 2008 la méthodologie utilisée par Influence Communication pour ses données, et notamment sur le « poids médias » : « Le site d’Influence Communication n’est pas beaucoup plus transparent à ce chapitre. On y indique que "le poids médias représente la proportion de l’espace qu’ont occupé les principales nouvelles en comparaison avec la totalité des nouvelles qui ont été rapportées dans les journaux, à la radio et à la télévision au Québec" pendant une période de temps donnée. Pas de référence à Internet. Plus bas, on mentionne que la firme "offre la surveillance et l'agrégation exhaustives des journaux, de la radio, de la télévision et de plus de 7 000 sites Internet d'information". Donc, les sites web sont-ils inclus ou non ? » 2

En réponse à M. Bastien, le président d’Influence Communication répondait notamment : « Le poids médias est un indice quantitatif qui permet de mesurer la place qu'un individu ou une nouvelle occupe dans un marché donné. Il ne tient pas compte de la valeur des arguments ni du ton de la couverture. Afin d'évaluer le poids médias […], Influence Communication collige toutes les mentions dans l'ensemble des quotidiens du Québec et d'une majorité de journaux hebdomadaires, des émissions d'information et d'affaires publiques, ainsi que de certaines émissions de variétés à la radio et à la télévision. […] Une valeur est donnée à chaque mention ou texte dans chacun des médias en fonction du lectorat, du tirage et des cotes d'écoute. L'importance de chaque item médiatique (article, reportage, etc.) est ensuite pondérée en fonction de sa taille (longueur, durée), de son emplacement dans le média (par exemple: page A1 ou


3 tendance quant à la place de l’information internationale dans les médias québécois. D’après Influence Communication, entre 2001 et 2011, les nouvelles du monde représentaient ainsi 1,8 % des informations des médias au Québec. L’organisme relevait une augmentation significative de cette proportion en 2010 et 2011 (respectivement 8,1 % et 8,4 %). Ces deux années ont été marquées par des événements planétaires d’envergure (séisme en Haïti, tsunami au Japon et catastrophe nucléaire à Fukushima, révolutions arabes, etc.). Ainsi, selon le palmarès québécois des nouvelles internationales de 2011 publié par Influence Communication, le dixième anniversaire des commémorations du 11-Septembre, le séisme et le tsunami au Japon, la crise politique en Égypte, la mort d’Oussama Ben Laden et les troubles politiques en Tunisie arrivaient aux cinq premières places. Au début de l’année, le directeur de la firme privée Jean-Philippe Dumas indiquait que les premiers mois de 2012 auguraient un retour à une couverture plus faible : Même si l’année est encore jeune, Influence Communication note une importante baisse d’intérêt des médias québécois pour l’information internationale. Comparativement à 2011, le thème de l’information internationale accuse un retard de 77 %. Ce type de nouvelles occupe présentement 1,9 % du contenu québécois. […] Le fossé est cependant immense entre la moyenne canadienne et la nôtre. Depuis le début de l’année, nous accordons près de 4 fois moins de place à l’information internationale qu’ailleurs au Canada. La moyenne mondiale est quant à elle 6 fois plus élevée que celle du Québec. Ce sentiment d’un manque d’intérêt pour la nouvelle internationale revient régulièrement chez les professionnels québécois de l’information. Au printemps 2011, dans le magazine Trente, le journaliste Jean-Frédéric Légaré-Tremblay parlait de « sortir l’information québécoise du provincialisme » : Aujourd’hui, j’entends dire que les Québécois sont ouverts sur le monde. Soit. Sauf que les médias qui font dans la nouvelle quotidienne, ceux qui ont le rôle crucial et fondamental d’informer les Québécois sur ce qui se passe sur la planète au jour le jour, ne le sont absolument pas. […] La couverture internationale au Québec sort subitement de son hibernation lorsque surviennent des catastrophes humaines ou naturelles à l’étranger, ou encore lors de grands événements sportifs. Sinon, hormis peut-être D8, début de bulletin de nouvelles ou fin de bulletin de nouvelles, etc.) et enfin de son format ou traitement (reportage complet, partiel, mention simple, photo, etc.). »


4 l’élection d’un Barack Obama, rien. Nothing. Nada. Nichts. Enfin, presque… […] L’information internationale au Québec accapare en moyenne depuis une dizaine d’années un famélique 0,61 % de l’espace médiatique. Dans le reste du Canada, la part oscille entre 6 et 10 % selon les années et, dans le monde, des données recensées dans 160 pays indiquent que la moyenne tourne bon an mal an autour de 10 %. Dans Le Devoir, Stéphane Baillargeon revenait en 2010 sur la réduction dans quatre journaux britanniques de 40 % de la couverture de l’actualité internationale en 30 ans, et portait un regard très critique sur la situation québécoise : « Les médias du Québec, eux, n'ont jamais été ouverts sur le monde de toute manière, mondialisation ou pas... ». Plus loin dans l’article, il poursuivait : En plus, les rares nouvelles de l'étranger sont rarement produites par de non moins rares correspondants, essentiellement rattachés à Radio-Canada. […] Il faut un fait divers extraordinaire ou une catastrophe aux proportions bibliques pour déplacer quelques reporters d'ici, des mineurs enterrés vivants, un tsunami, un tremblement de terre. Au Devoir, la petite section internationale ne voyage presque jamais. Les périples étrangers sont réservés aux pages touristiques et culturelles, aussi bien dire aux invitations tous frais payés. Au Québec, la presse nationale francophone se résume à trois publications : Le Devoir, La Presse, Le Journal de Montréal/Québec. De celles-ci, La Presse propose un contenu régulièrement plus diversifié. Récemment, Louis Cornellier3 écrivait : Sa couverture maison de la scène internationale […] est assurément la meilleure au Québec. Seulement en 2004, par exemple, elle a envoyé des reporters au Mali, en Haïti, en Irak, en Palestine, aux Pays-Bas, en Moldavie, en Grèce et en Chine. Elle a, aussi, des correspondants permanents en France et aux États-Unis. […] Contrairement au Journal de Montréal, plutôt chiche à cet égard, elle met donc souvent ses immenses moyens au service d’une information de qualité (2005 : 100). Pour des raisons économiques (Le Devoir) ou de politique de lectorat (Le Journal de Montréal/Québec), les pages internationales de ces deux journaux se limitent majoritairement à des dépêches d’agence. Il faut noter que Le Devoir publie parfois des textes produits par sa rédaction, essentiellement des analyses ou des articles de pigistes.

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Journaliste, écrivain et professeur de littérature québécois


5 Cet essai a pour objectif de réaliser une étude de cas sur les pages internationales de La Presse. Nous partons du principe que ce quotidien offre une section « Monde » plus audacieuse que ses concurrents papier. Ainsi, quelle importance est donnée au secteur international à La Presse en 2012 ? Les responsables du journal lui accordent-il une place particulière ? Si oui, à quel point cela se vérifie-t-il concrètement ? Comment les pages « Monde » sont-elles pensées et réalisées ? Qui participe à leur production dans le journal ? Peut-on mesurer l’effectif ? Comment est-il articulé ? Pour situer notre sujet, nous reviendrons sur l’histoire de la presse écrite au Québec, ainsi que sa situation actuelle. Nous nous intéresserons en particulier au quotidien La Presse, fondé à la fin du XIXe siècle, et sur l’évolution de sa section internationale. Puis nous étudierons des écrits sur le thème du traitement de l’information internationale, plus précisément dans les médias canadiens. Il s’agira de mettre en avant quelques problématiques en rapport à notre sujet. De ce fait, nous parlerons d’abord du travail du chercheur américain John C. Merrill sur la « presse de référence » et les quality papers, qui revient notamment sur l’importance des pages internationales. À ce sujet, nous discuterons des analyses effectuées dans les années 2000 sur Le Devoir et le Globe and Mail. La section internationale d’un média présente quelques particularités. Ainsi, nous nous arrêterons sur la dépendance aux agences de presse et nous aborderons les rôles du correspondant à l’étranger et de l’envoyé spécial. La dernière partie de cet essai sera constituée de notre étude de cas, divisée en deux sections. Premièrement, il s’agira d’analyser le contenu des pages « Monde » de La Presse. Nous montrerons quels types d’articles et de sujets s’y trouvent. L’objectif ne sera pas d’en dresser une liste exhaustive, mais de faire ressortir les grandes dynamiques, à l’aide de quelques éditions publiées en 2011 et au début de l’année 2012. Deuxièmement, une série d’entrevues réalisées avec les acteurs des pages internationales permettra d’obtenir un point de vue de l’intérieur de la section. Du directeur de l’information au chef de section, en passant par les journalistes basés à Montréal et à l’étranger, le but est de donner un aperçu complet de l’élaboration de ces pages, grâce au croisement de témoignages, de points de vue et d’expériences. Enfin, il s’agira de mettre en lumière la vision du quotidien pour ces pages et la direction choisie pour les prochaines années.


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I. La presse écrite québécoise Les débuts de la presse imprimée québécoise remontent à l’époque française. Puis le journalisme écrit a suivi les tendances émergeant siècle après siècle.

1. Un saut dans l’histoire a. Historique général Au Québec, la presse écrite est liée à l’histoire de la province et du Canada. À l’époque française, celle de la Nouvelle-France, la liberté de la presse n’existe pas. Toute publication est proscrite, comme d’autres formes d’expression. Seuls les communiqués officiels du gouverneur sont autorisés (Bélisle et Lapierre, 2003 : 1). Le 21 juin 1764, un an après la cession du Canada au Royaume de Grande-Bretagne par le roi français Louis XIV, est publié le premier numéro de The Quebec Gazette – La Gazette de Québec, un hebdomadaire bilingue (Godin, 1981 :10). Au cours des XVIIIe et XIXe siècles, les premières publications québécoises suivent le courant de la presse européenne, notamment française. Elles sont considérées comme des journaux d’opinion, qui prennent explicitement parti sur des sujets politiques et sociaux. Le virage de l’opinion à l’information s’effectue dans les premières années du XXe siècle. « Le "nouveau journalisme" laisse de côté les dissertations savantes de la presse d’opinion. On découvre la nouvelle, le fait brut. Dorénavant, ce seront les cataclysmes en Indonésie, les crimes sanglants, les feuilletons, le sport et le carnet mondain qui auront priorité sur l’opinion et le commentaire » (Godin, 1981 : 37-38). C’est l’époque des grands tirages, dopés par l’urbanisation et l’engouement des lecteurs. Le Québec suit la tendance européenne et américaine. La presse commerciale et populaire, et tout ce qui en découle (concurrence, publicité, etc.) naît alors que la population du Québec s’évalue à deux millions d’habitants. Pour Pierre Godin, sept années situées entre la fin des années 1950 et 60 symbolisent l’apogée de la presse : « Les années 1958-1965 sont des années de vaches grasses pour les journalistes québécois. Il n’est pas exagéré de parler d’un âge d’or. À la disette de


7 nouvelles des années duplessistes4 [Maurice Duplessis fut un Premier ministre conservateur de 1936 à 1939, puis de 1944 à 1959] correspond, pendant quelque temps, une surabondance – certains diront un excès – d’information » (1981 : 107). Les années 1960-70-80 sont aussi l’époque des concentrations médiatiques modernes et des conflits. « Les années 70 auront été des années de tumulte pour la presse écrite québécoise [ …] : grèves et lock-out fréquents [ …] ; des quotidiens bien établis et assurés de leur éternité qui ferment boutique [ …] ; des tirages qui fondent ou stagnent chez les uns, mais grimpent en flèche chez les autres ; une précarité financière qui se généralise dans une industrie qui était pourtant, jadis, une source d’enrichissement pour les grandes familles » (Godin, 1981 : 207). Ces événements deviennent courants et les inquiétudes n’ont pas disparu au début des années 2000, comme le rappelait le journaliste Jean-Pierre Le Blanc dans une contribution pour le Centre de ressources en éducation aux médias : « Dans deux mémoires présentés en février 2001 sur le sujet, la Fédération professionnelle des journalistes et le Conseil de presse du Québec se sont penchés sur la concentration de la propriété des organes d’information [ …]. Au bas mot, 96 % du marché francophone de la presse écrite quotidienne est contrôlé par deux propriétaires (Quebecor et Gesca). La part de l’esprit critique n’est-elle pas menacée devant cet état de faits ? » (2003 : 12). s

b. La Presse Succédant au journal Nouveau Monde (Godin, 1981 : 27), le quotidien La Presse est fondé le 20 octobre 1884 par William-Edmond Blumhart. Deux ans plus tard, Trefflé Berthiaume en devient le propriétaire. La jeune publication connaît un « succès spectaculaire » autour de 1900 (Godin, 1981 : 44). C’est, avec le Montreal Star, le quotidien le plus lu. Jean de Bonville explique qu’ « en vingt ans, soit de 1890 à 1910, elle [La Presse] passe de quelque 20 000 exemplaires à près de 100 000. [ …] La plupart des journaux voient, eux aussi, leur tirage augmenter rapidement, mais moins que La Presse qui domine vraiment son époque » (dans Godin, 1981 : 53).

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Pour plusieurs observateurs, la Révolution tranquille qui s’est déroulée au Québec dans les années 1960, caractérisée par une désolidarisation de la population de l’Église, fut le résultat d’une contestation sociale contre le gouvernement.


8 À la fin des années 50, pendant la Révolution tranquille, Pierre Godin souligne que La Presse est un des fers de lance de l’indépendance médiatique vis-à-vis du gouvernement : Le mouvement d’ouverture commence au quotidien La Presse, en octobre 1958. Quinze jours de grève et les choses ne seront plus jamais les mêmes pour les journalistes de ce journal ni à vrai dire, pour l’ensemble de la profession. Tout libéral qu’il soit – et qui ne l’est pas à cette époque ? – Jean-Louis Gagnon5 aspire au journalisme non partisan. […] [Il] transforme le journal du tout au tout. Son premier objectif est de faire de La Presse le grand quotidien national du Canada français (1981 : 108). Gérard Pelletier succède à Jean-Louis Gagnon, démissionnaire, en 1961. Six ans plus tard, La Presse devient la propriété de Paul Desmarais6. Dans les années 1970, lui et son partenaire économique Jacques Francœur détiennent 42 % du tirage de la presse quotidienne du Québec (Godin : 151). Ces décennies sont le théâtre de plusieurs conflits internes, notamment entre les journalistes et la direction, comme le lock-out de 197172. La crise s’implante et le tirage diminue7. Mais au-delà des conflits, Mylène Paradis rappelle que le « quotidien omnibus de Montréal s’est doté au fil des ans d’une crédibilité qui lui assure une vaste clientèle. […] Pour la période […] 1970-1990, La Presse s’est tenue aux alentours des 200 000 exemplaires tirés chaque jour » (1993 : 28).

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Alors qu’il est encore éditorialiste à la radio CKAC, il est appelé comme médiateur pour régler le conflit à La Presse. Fort de son succès, il est nommé dans la foulée rédacteur en chef du quotidien (Godin, 1981 : 108). 6

« 1967 : juillet : c’est l’effervescence d’Expo 67. Suite à l’adoption par l’Assemblée nationale du projet de loi 282 précisant la situation de la propriété du journal, la corporation de valeurs TransCanada, l’une des nombreuses composantes de Power Corporation du financier Paul Desmarais achète La Presse pour un montant approximatif de 15 à 17 millions de dollars. Le quotidien avait été la propriété de la famille Berthiaume pendant 78 ans » (Bélisle et Lapierre, 2003 : 37). 7

L’éditeur adjoint de La Presse Jean Sisto témoigne en 1980 que « les tirages ont vacillé à la suite des trois conflits de travail que son journal a connus en quinze ans. […] "Pour la semaine du 5 janvier 1980 qui n’est pas une très bonne semaine, on a tiré à 177 000 exemplaires en semaine et à 262 000 le samedi. Quand on est tombé en grève en octobre 1977, donc voilà plus de deux ans, le tirage était à peu près de 205 000 en semaine et de 310 000 le samedi" » (Godin, 1981 : 229).


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2. Aujourd’hui En 2012, on dénombre au Québec treize quotidiens auxquels il faudrait ajouter Le Droit à Ottawa (Ontario), principalement lu par une population québécoise : Six sont publiés à Montréal : Le Journal de Montréal (depuis 1964) et La Presse (1884) ont le tirage le plus élevé au Québec; Le Devoir (1910), The Gazette (1778); et les deux derniers-nés, Métro et Montréal Métropolitain [24 Heures aujourd’hui]. Deux sont publiés à Québec : Le Soleil (1896) et Le Journal de Québec (1967); Gatineau-Ottawa : Le Droit (1913); Deux à Sherbrooke : La Tribune (1910) et The Record (1897); Trois-Rivières : Le Nouvelliste (1920); Chicoutimi : Le Quotidien (1973); Granby : La Voix de l’Est (1935), (Bélisle et Lapierre : 4). La Presse appartient à Gesca, elle-même filiale du groupe Power Corporation : En 1999, Power manifestait l’intention d'accroître ses activités dans les nouveaux médias. Cyberpresse inc., devint peu après une filiale de Gesca et créa cyberpresse.ca. Le site permet un accès en ligne à l’information de La Presse, Le Soleil, Le Droit, La Tribune, Le Nouvelliste, Le Quotidien et La Voix de l’Est. Avant que Gesca n’acquière ces quotidiens, ceux-ci étaient membres du réseau Probec, un regroupement destiné aux annonceurs souhaitant rejoindre une audience nationale dans le marché francophone du Canada. cyberpresse.ca diffuse en temps réel, 24 heures sur 24, des informations d’intérêt local, régional, national et international, (Bélisle et Lapierre, 2003 : 14). Comme une grande majorité des journaux dans le monde, les tirages des quotidiens québécois sont en baisse dans l’ensemble. Le Centre d’études sur les médias notait que depuis 2005, le tirage des quotidiens de la province avait diminué de 10 %, poussant notamment La Presse à cesser en juin 2009 la publication de son édition dominicale (2011 : 1)8. Cette baisse des tirages est deux fois moins importante que dans le reste du Canada à la même période. La Presse est le premier quotidien québécois en termes de diffusion et le deuxième dans l’ensemble du Canada derrière le Globe and Mail. Selon les chiffres dévoilés par l’Audit Bureau of Circulation Canada en septembre 2011, le quotidien montréalais tirait à 204 948 exemplaires payés en moyenne (263 888 le samedi), contre 306 985 pour son 8

- « La presse quotidienne », Centre d’études sur les médias. Mise à jour : août 2011. [En ligne] www.cem.ulaval.ca/pdf/pressequotidienne.pdf (consultée le 19 mars 2012).


10 homologue ontarien (370 180). Deuxième au Québec, Le Devoir vend en moyenne 29 812 exemplaires par jour (48 228). Infopresse, le portail du marketing, de la publicité et des communications, indique que les tirages des deux quotidiens montréalais sont en progrès par rapport à 2010 : + 3,2 % pour La Presse et + 4,7 % pour Le Devoir. Dans sa note de la même année, le Centre d’études sur les médias annonce que Montréal compte 165 000 lecteurs de plus en 2011 par rapport à 2001, grâce en particulier à l’émergence des gratuits, très populaires chez les 18-34 ans, tout comme le quotidien payant Le Journal de Montréal (2011 : 4-5). En 2011 et 2012, les dirigeants de La Presse se sont félicités de la hausse des tirages et des distinctions reçues de divers organismes. En avril 2011, le vice-président à l’information et directeur-adjoint Éric Trottier commentait l’augmentation du lectorat : Les données fournies par NADbank [banque de données sur l'audience des quotidiens] démontrent que le lectorat hebdomadaire de La Presse a progressé de 8 % comparativement à l'année 2009, ce qui représente 63 600 lecteurs de plus chaque semaine, pour un grand total de 834 200 lecteurs. Par ailleurs, le rayonnement combiné de La Presse et de Cyberpresse dépasse désormais le million de lecteurs dans le marché de Montréal uniquement. […] Selon les données de comScore, le site a connu la plus importante hausse de fréquentation de tous les sites d'information de premier plan au Canada entre janvier 2010 et janvier 2011 avec une hausse de plus de 30 %. Par ailleurs, les résultats de comScore de février 2011 révèlent que le site a également fracassé son record d'affluence en février dernier en atteignant un nouveau sommet historique de 2,4 millions de visiteurs uniques. Cela fait de Cyberpresse le site numéro un en information au Québec et au Canada francophone. Un an plus tard, au début du printemps 2012, Éric Trottier se félicitait de nouveau de la progression du lectorat. Le dernier rapport NADbank confirme une hausse en semaine (38 200 lecteurs supplémentaires dont 21 100 âgés entre 18 et 34 ans) et le samedi (4 700) : « La Presse se distingue dans son marché grâce à la plus importante croissance du lectorat en semaine des quotidiens francophones payants. En effet, les données démontrent que le lectorat de La Presse a progressé de 11 % en semaine, comparativement à l’année 2010. » Dans un manuel, Louis Cornellier définissait La Presse comme le « quotidien qui suscite, chez ses lecteurs, le plus grand attachement. […] Comment l’expliquer ? Par plusieurs raisons. La Presse, d’abord, est le plus polyvalent de tous les quotidiens


11 québécois. Le Journal de Montréal, en politique, a des faiblesses. Le Devoir, en sports, n’est pas riche. La Presse, elle, ne néglige aucun domaine » (2005 : 98-99). Les années 2000 ont été synonymes de plusieurs changements en matière de graphisme pour le quotidien montréalais (mise en page, cahiers, logo, etc.). La Presse a été distinguée à plusieurs reprises au cours de ce début de XXIe siècle, comme le souligne dans un autre article Éric Trottier : Au cours des 8 dernières années, La Presse a remporté 23 prix au prestigieux Concours canadien de journalisme […] Cette semaine [du 21 au 26 février 2011], nous avons appris que La Presse a obtenu le 7e rang en 2010 au concours de la Society for News Design —tout juste derrière le New York Times. C'est la quatrième fois en cinq ans que La Presse se classe dans le top 10 de ce concours auquel participent les meilleurs journaux du monde, et qui est considéré comme la remise des "Oscars" du graphisme journalistique.


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II.

Presse de référence et caractéristiques d’une section internationale

Au Québec, Le Devoir et La Presse se positionnent comme deux quotidiens influents de la province. Le Globe and Mail joue ce rôle à l’échelle du Canada. Les trois se veulent comme des publications « de qualité ». Nous verrons d’ailleurs que pour La Presse, un changement stratégique vers cet objectif s’est opéré en 2000, avec l’arrivée du nouvel éditeur Guy Crevier. Si aucune recherche n’a été réalisée dans ce domaine pour La Presse, quelques éléments comparables ont été observés chez les deux autres journaux. Les pages « Monde » d’un journal peuvent ainsi être un indice de qualité.

1. La presse de qualité Le chercheur américain John C. Merrill est reconnu comme le grand spécialiste de la notion de « presse de référence ». Il s’intéresse à ce sujet depuis plus de cinquante ans. D’après lui, la « presse de référence » à travers le monde représente une catégorie restreinte de publications : Ces quotidiens de référence accordent une place prépondérante à l’actualité internationale et à la culture avec un grand “c”, adoptent un ton sérieux et une écriture sophistiquée, exercent une influence sur les leaders d’opinion et servent d’exemples aux journalistes professionnels. Leur couverture met clairement l’accent sur certains secteurs : la politique, les affaires étrangères, l’économie et les finances, les sciences, les arts et la littérature. Par ailleurs, la mise en page de ces journaux (typographie, illustrations, graphiques, etc.) vise à mettre en valeur le sérieux et la rigueur des contenus » (2000 : 12). De son côté, Jean-Paul Marthoz parle d’une « élite mondiale » dont l’influence s’étend sur une région, voire sur toute la planète : « Certains médias bénéficient ainsi d’un réel pouvoir et exercent un authentique magistère sur l’ensemble de la profession. […] Leurs analyses et leurs éditoriaux servent souvent de sources d’information et d’inspiration pour les autres médias qui disposent de moins de moyens pour couvrir le monde » (2008 : 50). M. Marthoz précise : La couverture internationale est un élément important des journaux nationaux qui cherchent à renforcer leur image de publication de référence et de qualité. Elle peut couvrir de trois à cinq pages, voire davantage, du quotidien et l’équipe internationale peut représenter de 10 à 15 % du personnel de rédaction. Certains journaux traduisent également


13 l’importance qu’ils accordent à l’actualité internationale en plaçant celle-ci en ouverture, dans les premières pages de leur premier cahier. […] La presse populaire nationale se distingue par le peu d’espace consacré à l’actualité internationale, mais aussi par la nature des informations sélectionnées. L’accent est placé sur la proximité (présence des ressortissants parmi les victimes d’un attentat, liens de l’actualité avec des personnalités connues), le caractère spectaculaire, anecdotique, insolite ou « exotique » de l’information (2008 : 89). Dans le cadre d’un séminaire de management culturel de la Chaire de gestion des arts Carmelle et Rémi-Marcoux de HEC Montréal intitulé « La presse écrite au Canada », les auteurs Claudine Auger et Laurent Lapierre écrivent : L’influence des quality papers est étendue ; ce sont des journaux qui rayonnent souvent hors-frontières. L’information y est approfondie, rationnelle, diversifiée et elle rejoint les leaders d’opinion et les intellectuels. Nécessitant un environnement économique solide et un taux d’alphabétisation élevé de la population, on les retrouve surtout dans les pays industrialisés. Les journaux de référence répertoriés dans les bibliothèques appartiennent à ce groupe restreint. […] Toutefois, ce segment de la presse écrite des pays industrialisés s’essouffle depuis le début des années 1980 : érosion du lectorat, manque d’intérêt des jeunes, des femmes, etc. La presse écrite réagit alors par des tentatives telles que la diminution de la pagination ou le licenciement de journalistes, mais ces mesures se révèlent insuffisantes. En 1999, Merrill plaçait donc en première position du classement des meilleurs quotidiens le New York Times devant le Neue Zürcher Zeitung (Suisse) et le Washington Post. Le premier quotidien francophone, Le Monde (France), apparaissait à la sixième place. Pour réaliser ce classement, sur lequel le chercheur américain reconnaît une part de subjectivité, Merrill a établi en 1999 une série de douze critères précis9, le premier de tous étant la qualité des nouvelles internationales.

9

« Voyons maintenant les critères invoqués par les répondants de 1999 pour définir cette notion de quotidien de référence. L’analyse des questionnaires permet ainsi d’établir une série de caractéristiques précises, dans l’ordre : 1. des informations internationales de grande qualité ; 2. une totale liberté éditoriale ; 3. un traitement rigoureux en matière politique et économique ; 4. une couverture solide au plan national et régional ; 5. des positions éditoriales fermes ; 6. une large part accordée à l’information scientifique, culturelle et artistique ; 7. une mise en page sobre et claire ; 8. peu d’illustrations et un grand soin porté à la qualité de la langue ; 9. un minimum de contenus “spectaculaires” ; 10. de nombreux textes explicatifs en profondeur ; 11. un leadership en matière de réforme sociale et de coopération internationale (notamment à intention éducative) ; 12. un courrier du lecteur abondant et de grande qualité » (Merrill, 2000 : 13).


14 Pour lui, la « presse de référence » occupe un statut particulier au sein des médias imprimés. « Merrill précise que ces titres prestigieux, compte tenu de la position institutionnellement et symboliquement dominante qu’ils occupent au sein des champs médiatiques nationaux, exercent une influence majeure dans les milieux politiques, économiques et intellectuels... tout en ayant à assumer une responsabilité sociale, notamment auprès des citoyens soucieux des questions ayant trait aux droits de la personne et à la démocratie » (Watine, 2000 : 30). Dans cet article publié dans les Cahiers du journalisme en juin 2000 , Thierry Watine pose la question suivante : « Le Devoir est-il encore un journal de référence ? ». Pour émettre des pistes, il a notamment interviewé en 1999 les journalistes du quotidien afin de recueillir leur position sur cette idée : « Sur un total de 41 entrevues, 21 répondants estiment ainsi que Le Devoir n’est plus aujourd’hui un journal de référence, 7 répondants pensent exactement le contraire alors que 13 répondants se disent partagés sur le sujet. Les plus négatifs à l’endroit du journal sont les anciens journalistes (15 sur 21) alors que les plus positifs sont surtout les journalistes aujourd’hui en poste (6 sur 7) » (Watine, 2000 : 37). Certains journalistes jugeaient ainsi que le journal avait perdu sa qualité de référent dans son traitement de l’actualité internationale. Pour ceux-là, Le Devoir « présente des faiblesses graves dans certains domaines de couverture, notamment l’international » (Watine, 2000 : 39). On peut ainsi lire quelques citations des interrogés qui justifient leur avis10. Un autre point relevé par ces professionnels est le manque de moyens économiques de l’entreprise. Clairement, le journal « n’a pas les moyens de ses ambitions, ce qui l’oblige à faire des compromis sur la qualité » (Watine, 2000 : 40). Thierry Watine donne alors sa conclusion à la question intitiale de l’article :

10

• « Des fois, la comparaison [avec Le Monde] est cruelle. C’est vrai qu’on publie des textes d’eux. Dans le journal, y en a pas un qui arrive à la cheville de cet article-là, le jour où il est publié celui du Monde » (entrevue 2). • « Au Québec et au Devoir, je trouve qu’on voit petit des fois [...] L’exemple de la guerre du Kosovo est un bel exemple. Je trouve qu’on en a fait une couverture lamentable. N’importe quelle bibitte constitutionnelle, chicane, passe avant cela » (entrevue 7). • [À propos des articles achetés à Libération et au Monde] : « Je regrette que nous ayons besoin de deux béquilles de luxe » (entrevue 39) (Watine, 2000 : 39).


15 De prime abord, Le Devoir répond aux grands principes qui fondent selon Merrill la presse de référence : 1. le journal a la prétention d’assumer une réelle responsabilité sociale au sein de la société québécoise ; 2. sa philosophie éditoriale vise à la promotion et à la défense de la démocratie et des droits de la personne ; 3. son écriture est de qualité et son apparence des plus soignées ; 4. il accorde une place importante à l’international, la politique, l’économie, les arts et la culture; 5. il continue d’être lu par les intellectuels, les universitaires et les décideurs du Québec auprès desquels il exerce une influence certaine. Cela étant, Le Devoir ne figure pas au palmarès – même élargi – des meilleurs journaux au monde établi par Merrill (contrairement au Globe and Mail). Par ailleurs, l’évolution du Devoir au cours de la dernière décennie, notamment depuis son “relookage” de 1993, ne permet pas de dire "hors de tout doute" que la priorité est systématiquement donnée à l’information plutôt qu’au divertissement (2000 : 43). S

En conclusion, John C. Merrill ajoute une dimension supplémentaire à l’expression « presse de référence » : Il semble donc que la liberté de presse constitue aujourd’hui l’une des conditions sine qua non à l’existence d’une presse de référence. Mais ce n’est sans doute pas une condition suffisante à elle seule. Il suffirait d’étudier l’ensemble des journaux des pays dits « libres »... pour se rendre compte jusqu’à quel point on cherche parfois à faire passer pour du journalisme ce qui ne le mérite absolument pas ! La stabilité économique constitue peut-être un facteur plus important que tout le reste. Les meilleurs journaux doivent en effet attirer les meilleurs journalistes, faire preuve de la plus grande audace sur le plan du traitement de l’actualité internationale, posséder les meilleurs équipements sur le plan technologique, etc. Mais selon ma propre expérience des grands journaux internationaux à travers le monde, je pense que tout dépend d’abord du facteur humain, c’est-à-dire de la volonté – ou non – des dirigeants des entreprises de presse, quels qu’ils soient, de faire du bon journalisme (2000 : 14). En 1996, Florian Sauvageau publie un texte intitulé « Le Devoir et l’avenir des quality papers » dans l’ouvrage Le Devoir : un journal indépendant (1910-1995). Il revient sur ces quotidiens d’élite dont le contenu tranche avec le reste de la presse écrite. M. Sauvageau souligne que les quality papers consacrent une part plus ou moins prépondérante à l’actualité internationale, mais se distinguent les uns des autres par les moyens dont ils disposent : nombre de correspondants, dépendance aux dépêches d’agence, etc (1996 : 334). Face au déclin des journaux de qualité et globalement de l’ensemble de la presse écrite (baisse et vieillissement du lectorat, concurrence de la


16 télévision, difficultés économiques, etc.), Florian Sauvageau se montre même pessimiste : « La presse de qualité a-t-elle un avenir ? » (1996 : 339). Ainsi, un journal comme Le Devoir a toujours dû, et doit encore aujourd’hui offrir à ses lecteurs une information internationale de qualité, uniquement sur la base du fil d’agence ou de quelques collaborations de l’étranger. Face à ce défi, le quotidien montréalais a gardé une légitimité grâce à la sélection de ses nouvelles internationales, et la pertinence de ses textes éditoriaux ou d’analyse. Journaliste dès les années 50-60 au Devoir, Jean-Marc Léger se souvient de l’intérêt porté par le journal à l’information internationale avant une baisse d’intensité à partir des années 1970 : « Il y eut entre 1957-1958 en gros et 1965-1966 une sorte d’âge d’or pour l’information internationale au Québec : nos quotidiens et les autres médias rivalisaient dans l’expression de leur intérêt, tant par la place faite à l’information étrangère que par l’abondance des éditoriaux et autres commentaires qui y étaient consacrés » (1996 : 303). Un autre quotidien canadien offre une information internationale de qualité faisant de lui, selon Merrill, un membre de la catégorie des quality papers. Il s’agit du Globe and Mail, dont le siège se situe à Toronto (Ontario), et qui fêtera ses 170 années d’existence en 2013. Gabrielle Lussiaà-Berdou rappelait en 2003 que le journal comptait « dans ses rangs huit correspondants à l’étranger répartis entre Moscou, Pékin, Londres, Tel Aviv, Washington et New York. Ce sont trois bureaux de plus qu’en 1980. Pourtant, depuis 1990, on en a fermé sept. À cette équipe s’ajoutent quatre journalistes au pupitre international qui deviennent envoyés spéciaux outre-mer au gré des crises, catastrophes et autres sommets internationaux » (2003 : 138). Toutefois, l’auteure relève que le quotidien s’est dirigé entre les années 1980 et 2000 vers une diminution des informations internationales, malgré une présence plus soutenue en une : Un décompte du nombre de nouvelles internationales publiées dans le premier cahier du journal montre qu’en 2002, on en retrouve 46 % de moins qu’en 1980 (326 nouvelles pour le mois de septembre 1980 contre 176 en septembre 2002). Cette diminution s’est évidemment faite de façon progressive : en 1990, les nouvelles internationales avaient déjà perdu 13 % de leur importance par rapport à 1980 (284 nouvelles en septembre) (Lussiaà-Berdou, 2003 : 140).


17 De plus, Gabrielle Lussiaà-Berdou note qu’avec la fondation du concurrent régional National Post en 1998, le Globe and Mail a modifié sa stratégie : La politique éditoriale a soudainement accordé plus d’importance et de budget aux faits divers, aux scandales et aux nouvelles nationales. À en croire Enn Randsepp, le contenu du Globe and Mail aurait alors subi une sorte de nivellement par le bas. « L’arrivée du National Post a forcé le Globe and Mail à abaisser ses critères de qualité. Ils ont ajouté du potinage et du human interest et le journal est devenu moins intelligent. » […] Le responsable des pages internationales a lui aussi pris conscience des changements apportés, tout en admettant qu’il n’est pas certain que sans ces correctifs, le Globe aurait aussi bien survécu à la situation. « Le Post est beaucoup plus axé sur le sensationnel. Il est plus intéressé par le scandale. Alors nous avons dû en faire plus dans cette direction. Ils consacrent beaucoup d’efforts aux sujets nationaux, pas aux sujets internationaux. Alors nous avons dirigé nos ressources vers les sujets nationaux. Ça été une réaction de business à une situation de compétition. Sur ce marché, nous sommes les leaders qu’on essaie de doubler. » Même son de cloche parmi les journalistes des pages internationales. Paul Knox constate entre autres une importance accrue accordée aux stars hollywoodiennes et autres personnalités hautement médiatiques » (2003 : 146). Malgré cette évolution, le Globe and Mail conserve au Canada un statut lui permettant de se revendiquer comme un journal de référence pour le lectorat anglophone du pays.

2. Deux caractéristiques de la section internationale L’attention portée à la section « Monde » joue un rôle prépondérant au sein de la « presse de référence ». Au Québec, l’organisation de la section internationale d’un quotidien national se présente comme suit. Généralement, un chef de division en est le responsable. Mais le type d’effectif ainsi que le nombre de journalistes mandatés pour ces pages distinguent ces journaux. Pour la plupart des publications, les journalistes en charge travaillent depuis le Québec. Le Devoir et surtout La Presse se démarquent avec des collaborateurs installés à l’étranger. Les journalistes de bureau de cette section sont généralement des rédacteurs, des analystes ou des chroniqueurs. À ces catégories, il faut ajouter les journalistes au pupitre. Leur rôle prend une importance particulière dans une section où les dépêches d’agence composent en moyenne la moitié, voire la totalité des pages.


18 La fonction de pupitre est souvent définie comme un travail de l’ombre. Dans le magazine Trente, la journaliste Laurence Clavel précise le mandat : Qu’on l’appelle chef de pupitre ou pupitreur, son rôle, essentiellement le même peu importe le média, consiste, entre autres, à trier et hiérarchiser l’information fournie par les rédacteurs, tout en s’assurant de sa pertinence. […] « Une fois l’article écrit, il n’y a que 50 % du travail qui est fait, souligne Diane Précourt, journaliste-pupitreuse depuis plus de 20 ans et responsable de la section thématique au journal Le Devoir. Contrairement à ce que plusieurs croient, le pupitreur ne fait pas que de la mise en page, poursuit-elle. Il vérifie aussi le contenu des articles, apporte des corrections, crée les titres. » La titraille figure ainsi parmi les fonctions d’un pupitreur, tout comme la réorganisation et la suppression de paragraphes si nécessaire. Comparativement aux autres sections d’un journal, la rubrique internationale est plus dépendante des dépêches d’agence et nécessite, dans le cas des journaux de qualité, un réseau de correspondants à l’étranger.

a. La dépendance aux dépêches d’agence Trois agences de presse bénéficient d’une renommée mondiale : Associated Press, Reuters et l’Agence France-Presse. « L’actualité internationale est le terrain de prédilection des agences de presse. Elles collectent l’information, la trient, la traitent et la façonnent afin de servir l’ensemble des médias ou des institutions qui sont abonnés à leurs services » (Marthoz, 2008 : 51). En 2003, Camille Laville a analysé « le traitement de l’actualité internationale : avenir… et mirages de l’information planétaire ». Elle revient sur la mutation continue du champ de l’information jusqu’à sa globalisation dans les dernières décennies. Elle pointe également le danger d’une uniformisation de l’information due à la création de « conglomérats médiatiques » où un groupe économique est propriétaire de plusieurs entreprises tous supports confondus (presse, radio, télévision, etc.). Au Québec, citons l’exemple de Quebecor. Camille Laville signale : Les trois agences d’information les plus importantes chargées de recueillir l’information sur un plan mondial (Associated Press, Reuters et l’Agence France Presse) sont toutes situées dans des pays occidentaux : « Only such major news agencies and global news-gathering organizations do indeed


19 have the organization and resources, the worldwide distribution and reactive capability, to actually be first. The practical consequence is that the three majors world news agencies, the major American, British and French news-gathering organizations, have a quasi-monopoly in providing prime definitions of breaking news in the world periphery ». Ce sont ces agences et ces conglomérats qui décident si un événement va devenir une information internationale ou pas. L’information internationale est donc définie en grande partie à travers les critères des pays dominants. Or, ce qui est une information internationale pour les pays développés ne l’est pas nécessairement pour les pays en voie de développement. Les médias produisant une information internationale à partir de critères différents de ceux développés par les firmes et les agences occidentales sont encore peu nombreux : "There are only very few major non-Western medias software producers, which might provide a different perspective on the world (Laville, 2003 : 35).

En 2003, la journaliste à TVA Chantal Lemieux soulignait que les dépêches d’agence étaient incontournables pour les médias québécois : Selon Paul-André Comeau, ce sont les principales agences de presse (Reuters, Associated Press et l’Agence France Presse) – en concurrence sur le marché occidental – qui alimentent dans une proportion d’au moins 90 % les journalistes québécois pour ce qui est de la matière brute internationale. En clair, le Québec se trouverait dans une situation de dépendance plus ou moins totale à l’égard des grandes agences de presse occidentales (2003 : 127-128). L’avis est partagé par Mylène Paradis : « Au Canada, les entreprises de presse qui disposent de correspondants postés sur le globe sont plutôt rares. Les médias doivent donc s’en remettre aux agences de presse pour remplir leurs pages internationales. Leur rôle devient fondamental et on peut penser que sans leur existence, nous ne saurions que bien peu de choses sur le monde » (1993 : 10). Si les dépêches d’agence alimentent grandement les pages internationales de la presse nationale du Québec, un journal comme Le Devoir bénéficie en complément d’un partenariat avec Le Monde et Libération, qui lui offre la possibilité de publier régulièrement des articles des deux quotidiens nationaux. 2

b. Les correspondants, une garantie sur le terrain Les articles de la section internationale relatent en grande majorité, sinon exclusivement, des événements qui se déroulent en dehors des frontières d’origine de la


20 publication. Idéalement, ce travail est réalisé par des correspondants qui vivent à l’étranger, au plus proche de l’actualité : La localisation des correspondants dépend évidemment de l’importance intrinsèque des capitales dans le grand jeu mondial. C’est pour cette raison que Washington, Bruxelles et Jérusalem/Tel Aviv accueillent des centaines de journalistes étrangers. La localisation des bureaux reflètent aussi, parfois avec un certain décalage, les évolutions de la géopolitique et de la géo-économie. L’Amérique latine, par exemple, a tendanciellement "perdu" au bénéfice de l’Asie (Marthoz, 2008 : 94). Jean-Paul Marthoz ajoute : « D’autres critères entrent aussi en ligne de compte : les liens historiques (datant le plus souvent de l’époque coloniale), l’équipement logistique (télécommunications, aéroport), la sécurité, l’importance et la qualité de la presse locale (qui sert souvent de matière première aux correspondants), la liberté de la presse, les facilités d’obtenir des visas de sortie » (2008 : 94). Pour William A. Hachten and James F. Scotton, les critères économiques jouent un rôle prépondérant dans la décision finale d’une entreprise médiatique de supprimer les postes de correspondants : Considering the demand for foreign news and the difficulties of reporting from far-flung places, there are probably too few correspondents stationed overseas. Rising costs and inflation have made maintenance of a staffer overseas quite expensive. Estimates for maintaining a newspaper bureau overseas (that is, at least one reporter) for a year range from $150,000 to $250,000, and the costs keep going up. […] It is not surprising, therefore, that many news media rely on the news agencies for foreign news (2007 : 133). Pour des raisons essentiellement économiques et politiques, tous les médias mondiaux ne disposent pas dans leur équipe de journalistes installés à l’étranger. Seuls les plus grands d’entre eux possèdent un réseau de correspondants, mais là aussi de fortes disparités apparaissent entre les entreprises. Ces différences se mesurent donc au Canada et à l’intérieur du Québec. Si certains médias ont aboli les postes de correspondants, d’autres envoient ponctuellement leurs journalistes sur le terrain, dans le cadre d’un événément particulier ou d’un projet de reportage. On utilise alors l’expression d’« envoyé spécial » pour cette spécificité de la profession, qui demande des qualités d’adaptation tout terrain et une capacité de travailler rapidement sur chaque événement à couvrir.


21 Chantal Lemieux constate que, parmi les médias au Québec, deux d’entre eux possèdent un réseau constant de correspondants : Seuls le journal La Presse et Radio-Canada, deux des plus gros joueurs médiatiques de la province du Québec, ont des correspondants à l’étranger. À première vue, il y aurait donc au Québec très peu de médias suffisamment « solides » pour envoyer des journalistes partout dans le monde pour couvrir les événements. Certes, l’envoi d’un journalistecorrespondant à l’étranger coûte de plus en plus cher […]. Cela dit, les raisons financières n’expliquent sûrement pas tout : certains responsables de rédaction n’hésitent ainsi pas à dire que leur mandat n’est pas de couvrir l’international, mais d’abord et avant tout le régional et le national. Quels que soient les motifs invoqués, la grande majorité des journalistes québécois ne peuvent à eux seuls recueillir l’information internationale (2003 : 127). Dans son texte, l’auteure se questionne sur la nécessité pour une entreprise de presse de conserver des correspondants permanents, prenant en compte les obligations économiques : L’idéal serait que tous les médias québécois disposent de correspondants à l’étranger pour couvrir l’information internationale. Mais, on est loin de la réalité puisque seuls deux médias francophones au Québec ont de véritables correspondants à l’étranger. Ces derniers assurent une certaine présence au sein de la zone ciblée. Ils ne sont pas seulement là lorsqu’il y a une crise : ils vivent dans le pays. Ils s’imprègnent de la culture de ce pays et apprennent nécessairement la langue. Connaissant bien le pays, ils sont en mesure d’expliquer ce qui se passe dans cette partie du monde. Ils ont aussi acquis une certaine crédibilité avec le temps. Cela dit, on peut se demander si le journaliste a réellement besoin de s’installer dans un pays pour offrir une bonne couverture de la réalité locale. Certes, le correspondant dit « permanent » a l’avantage de bien connaître le pays où il vit, mais un « envoyé spécial » – qui y séjourne plusieurs fois par année selon les besoins de l’actualité – n’offre-t-il pas les mêmes garanties journalistiques... pour un coût largement moindre ? (2003, 130-131). Une part de nos observations effectuées dans la dernière partie de cet essai mesurera la place actuelle des dépêches d’agence à La Presse, et indiquera si les textes de correspondants constituent une majorité des articles publiés quotidiennement dans les pages « Monde ». Avant de débuter notre analyse, revenons sur deux études de cas de la section internationale, réalisées à des périodes précises de l’histoire du journal.


22

3. L’international à La Presse aux XIXe et XXe siècles Au cours du siècle dernier jusqu’à aujourd’hui, la rubrique internationale à La Presse a évolué au gré des politiques éditoriales de la direction. La première étude couvre l’information internationale à La Presse sur trois décennies entre 1884 et 191511. À la fin du XIXe siècle, l’actualité internationale occupait un cinquième des pages du journal. À sa création en 1884, la proportion était de 50 % (Dubois, 2011 : 4). En 1905, le chiffre descend à 10 %, avec des transformations visuelles significatives (plus de place accordée à la photographie et à la titraille). La Première Guerre mondiale a pour effet direct une hausse substantielle des nouvelles internationales : plus de la moitié des pages de La Presse y est consacrée. Judith Dubois évoque les sources d’information du journal pour cette section : Dès son lancement en 1884, La Presse a recours aux dépêches de l’agence Associated Press et elle exploite au maximum cette nouvelle source d’information disponible. Au cours de ses premières années de publication, le quotidien reproduit des articles provenant de journaux étrangers et publie de longues correspondances de Paris, mais ces pratiques traditionnelles s’estompent rapidement par la suite. […] Même si ce journal dispose de moyens financiers appréciables, nous n’avons recensé aucun reportage provenant d’un correspondant de La Presse à l’étranger […]. Cette constatation n’est pas surprenante puisque la note de régie interne rédigée par la direction au début du siècle recommande de « donner plus de nouvelles des centres de la Province en général » et d’engager plus de correspondants « surtout dans la province de Québec » (Dubois, 2011 : 5). Au début des années 1990, Mylène Paradis fait le bilan des vingt dernières années de la section internationale à La Presse : « Quatre journalistes sont affectés à plein temps au secteur international. De plus, La Presse peut compter sur les services d’un correspondant à Paris et dispose d’un réseau de collaborateurs occasionnels (experts dans les universités québécoises, journalistes dans certains pays » (1993 : 28). Quant au contenu, Paradis indique qu’entre 1970 et 1990, les nouvelles internationales avaient baissé de 158 par année à 101 (1993 : 39). Son étude précise que 28 % des nouvelles publiées en une sont de nature internationale, contre 13 % en 1985, 14 % en 11

Cette étude a été réalisée en 2011 par Judith Dubois, professeure de journalisme à la Faculté de communication de l’Université du Québec à Montréal.


23 1980, 6 % en 1975 et 23 % en 1970 (1993 : 49). L’auteure a analysé la dépendance de trois quotidiens canadiens francophones (La Presse, Le Soleil et Le Devoir) par rapport aux agences de presse internationales : « En moyenne, autour de 75 % des nouvelles parues provenaient d’une seule agence de presse. […] Les nouvelles ayant comme source deux agences constituent environ 14 % du corpus […]. Dans les autres catégories, trois agences et quatre et plus, La Presse devance quelque peu les autres journaux avec 11 % » (1993 : 53). Paradis note que pour le cas de La Presse,

61 %

des dépêches utilisées proviennent de l’AFP (1993 : 59). Mylène Paradis observe par ailleurs que les États-Unis occupent un quart des nouvelles internationales traitées par La Presse (1993 : 69) : « Les nouvelles américaines prennent de l’ampleur et le plus fort pourcentage apparaît en 1990. Cette même année, La Presse publie beaucoup plus de nouvelles américaines que les autres quotidiens » (1993 : 71). Selon les propos recueillis auprès des responsables des deux journaux, « La Presse et Le Devoir estiment que les questions internationales doivent être davantage expliquées par les journalistes-maison » pour l’adapter au public québécois. « À défaut de pouvoir se payer des correspondants à l’étranger, les quotidiens devraient utiliser tous les moyens disponibles

pour

expliquer

adéquatement

les

affaires

internationales »

(Paradis, 1993 : 84-85). L’auteure indique que pour un responsable12 de La Presse, « la tendance générale à la mondialisation fera en sorte "que les médias québécois seront portés à accorder une importance accrue aux questions internationales" » (1993 : 88). Les études répertoriées dans cette partie posent quelques balises de notre analyse. Le contenu de la section internationale à La Presse n’a pas connu d’évolution linéaire. La dépendance aux dépêches d’agence a toujours existé même si, à la fin du XXe siècle, la section internationale disposait d’un correspondant à Paris et de journalistes montréalais affectés à ces pages. La Presse s’est appuyée au fil des décennies, à l’instar de toute la presse écrite québécoise, sur les agences de presse, qui garantissent un flux de textes internationaux à faible coût comparé à l’installation d’un correspondant. Également en proie, comme toute l’industrie médiatique, à des difficultés financières, ces entreprises mondiales ont pourtant elles aussi dû limiter leur couverture dans certaines régions de la planète. 12

Il s’agit d’André Pratte, alors adjoint au directeur du service de l’information à La Presse.


24 Le contexte économique et les choix éditoriaux déterminent la densité du réseau de correspondants – quand celui-ci existe – d’un journal de presse écrite. Ce réseau permet à la publication de proposer un contenu inédit et de présenter cette valeur ajoutée à son lectorat. La dépendance générale aux agences peut dériver vers un risque d’uniformisation des pages internationales. Certes, chaque média présente des particularités, comme la préférence de suivre l’actualité de telle région par rapport à une autre. Mais, sur une région lamba, le risque final serait de retrouver des textes provenant d’une même source. Par ailleurs, les journalistes sont installés dans des endroits stratégiques du monde, qui sont généralement les mêmes parmi les grands médias. Ainsi, qu’en est-il de la section internationale à La Presse au début des années 2010 ? À partir d’une analyse de contenu ciblée effectuée sur quelques mois des années 2011-2012 et d’onze entrevues réalisées au premier trimestre 2012, nous analyserons, dans la dernière partie de cet essai, les pages « Monde » du quotidien montréalais.


25

III.

Collecte d’informations et analyse : la section « Monde » de La Presse aujourd’hui

La Presse imprime quotidiennement plusieurs cahiers : quatre en semaine (cahier principal A, cahier « Arts », cahier « Affaires » et cahier « Sports ») et plus du double le samedi13. L’information internationale est présente, de près ou de loin, dans la majorité d’entre eux. De plus, il n’est pas rare de lire des articles signés par des journalistes de la section « Monde » dans les cahiers « Affaires » ou « Enjeux » par exemple. Dans le cadre de cet essai, nous nous concentrons sur le traitement de l’information internationale dans le cahier A de La Presse : cela comprend les deux premières pages intérieures (A2/A3), destinées à mettre en lumière un sujet du jour, ainsi que la section « Monde », qui suit les pages « Actualités », réservées à l’information québécoise et canadienne. Entre la fin du mois d’août 2011 et février 2012, 60 éditions du journal ont été sélectionnées aléatoirement, puis référencées. Ce corpus permettra de dresser un tableau de l’actualité internationale et son type de traitement à La Presse. La deuxième phase de cette étude de cas fera ressortir quelques tendances de la section internationale de La Presse, en s’appuyant sur des entrevues14 avec des journalistes. En tenant compte des recherches effectuées sur l’agenda setting15 et les gatekeepers16, nos observations et les informations recueillies tenteront de montrer quels types de sujets sont traités et comment ils sont décidés. 13

À ceux de la semaine il faut ajouter les cahiers « Enjeux », « Gourmand », « Maison », « CV », « Petites annonces », « Voyage » ou encore « Cinéma ». 14

Quatre interviews ont été réalisées dans la salle de presse à Montréal, quatre par téléphone et trois par échanges de courriels, entre le 9 février et le 14 mars 2012. 15

Jean Charon explique que « la notion d'agenda-setting désigne un modèle qui établit une relation causale entre l'importance que les médias accordent à certains sujets (issues) et la perception qu'ont les consommateurs de nouvelles de l'importance de ces sujets. Les médias influencent l'ordre du jour des affaires publiques dans la mesure où le public ajuste sa perception de l'importance relative des sujets à l'importance que les médias leur accordent » (1995 : 73). Par exemple, l’agenda setting peut être invoqué lors du choix de publier une nouvelle sur une double page ou par une brève. 16

« L'idée de transfert ramène la fonction journalistique à une fonction de sélection, c'est-à-dire à cette métaphore du journaliste « gatekeeper » qui laisse ou non « passer » l'agenda défini par la source » (Charon, 1995 : 79). De son côté, Grégory Derville écrit : « David White décrit par exemple le journaliste comme un "filtre" (gatekeeper), qui prélève dans le flux d'événements et de discours qui lui parviennent ceux qu'il estime les plus dignes d'intérêt, et qui les retransmet au public » (1999 : 153).


26 Si une vingtaine de personnes collaborent à la section, leur statut et leur fréquence de participation se distinguent les uns des autres. Il y a d’abord les journalistes permanents qui travaillent depuis la salle de presse à Montréal : Alexandre Sirois17 (chef de la section), Agnès Gruda18, Laura-Julie Perreault, Judith Lachapelle. On peut ajouter les journalistes au pupitre Nicolas Dussault19 (version imprimée) et Grégory Gacougnolle (Web). Par ailleurs, d’autres journalistes gravitent autour sans faire officiellement partie de l’équipe « Monde » : Mathieu Perreault, Isabelle Hachey20 et Annabelle Nicoud. Les journalistes postés à l’étranger et collaborant pour La Presse doivent être classés dans plusieurs catégories. Marc Thibodeau21 (Paris) est le seul correspondant permanent en Europe. Sa zone de travail s’étend sur tout le continent, mais aussi l’Afrique ponctuellement. Nicolas Bérubé22 (Los Angeles) et Richard Hétu23 (New York) rayonnent respectivement sur les côtes Ouest et Est des États-Unis, même si le premier a déjà voyagé au Mexique ou en Asie par exemple. Le statut de Janie Gosselin24, journaliste au pupitre mais installée au Proche-Orient depuis un an et demi, est un peu

17

Entré comme stagiaire à La Presse durant l’année 1998-1999, Alexandre Sirois est parti pour deux mois à Washington comme correspondant en octobre et novembre 2001, après les événements du 11-Septembre. Il a été envoyé définitivement dans la capitale américaine entre 2003 et 2006. Quelque temps après son retour à Montréal, il est devenu en 2008 le responsable des pages « Monde », prenant la succession d’Agnès Gruda. 18

Journaliste à La Presse depuis 1986, Agnès Gruda a occupé pendant un temps le poste de chef de la section « Monde ». Depuis 2008, elle s’est concentrée sur son travail de chroniqueuse internationale ainsi que d’envoyée spéciale plusieurs fois par année. 19

Les pages « Monde » sont le dossier principal de Nicolas Dussault depuis 2008 (quatre jours par semaine). Le journaliste au pupitre s’occupe aussi des pages « Actualités » et plus sporadiquement « Affaires ». 20

Avant de revenir à Montréal, Isabelle Hachey a été correspondante à Londres à partir de janvier 2001. Elle est notamment partie en Irak en février 2003, quelques semaines avant le début de la guerre. À l’époque, elle y était restée trois mois. 21

Arrivé à La Presse au début des années 1990, Marc Thibodeau a notamment été chef de la division internationale pendant environ deux mois entre 2004 et 2006. Cette année-là, il part comme correspondant permanent à Paris. Il reviendra à Montréal à la fin de l’année 2012. 22

Nicolas Bérubé est arrivé à La Presse en 2002 en participant au cahier A. À l’été 2006, il est parti s’installer à Los Angeles après l’ouverture du poste de correspondant sur la côte Ouest des États-Unis. 23

Richard Hétu a quitté son poste de journaliste permanent à La Presse en 1994 pour pouvoir devenir correspondant à l'étranger. Il est pigiste ou contractuel depuis bientôt vingt ans. 24

Entrée comme surnuméraire au pupitre en 2006, Janie Gosselin a un poste permanent à La Presse depuis le printemps 2010. Depuis un an et demi, elle est basée au Proche-Orient et pige régulièrement. Actuellement en congé sans solde, elle reviendra prochainement dans la salle de presse à Montréal.


27 particulier. Mais en somme, leurs statuts se rapprochent de celui d’un journaliste de la salle de presse à Montréal. Enfin, il y a les journalistes pigistes, qui peuvent travailler pour d’autres médias. Certains sont des pigistes très réguliers pour La Presse : Mali Isle Paquin (Londres), Frédérick Lavoie25 (Russie), Marc-André Boisvert (Sénégal), Emmanuel Derville (Inde/Pakistan), Olivier Ubertalli (Argentine, un peu moins depuis un an), Serge Boire (Brésil), Emmanuelle Steels (Mexique). D’autres collaborent de manière plus sporadique (quelques piges par année) : Marion Guénard (Egypte), Thomas Abgrall (Liban), Étienne Côté-Paluck (Haïti). Afin d’obtenir un aperçu général, tous les échelons du journal et de la section « Monde » ont été interrogés, de la direction aux journalistes sur le terrain. Les personnes rencontrées et leur fonction sont : - Éric Trottier, vice-président à l’information et éditeur adjoint à La Presse26 - Alexandre Sirois, chef de la section « Monde » - Agnès Gruda, journaliste, chroniqueuse et ancienne responsable de la section - Nicolas Dussault, chargé de la section au pupitre - Marc Thibodeau (Paris), Nicolas Bérubé (Los Angeles), Richard Hétu (New York), Janie Gosselin (Proche-Orient), journalistes à La Presse - Frédérick Lavoie (Russie), pigiste et collaborateur spécial - Isabelle Hachey, journaliste dans la salle de presse à Montréal, qui collabore occasionnellement pour la section internationale et qui a coréalisé la série de webreportages autour du monde « Des mosquées et des hommes », à l’occasion des commémorations des dix du 11-Septembre - Grégory Gacougnolle, pupitreur Web.

25

Frédérick Lavoie a commencé à piger pour La Presse au printemps 2006 pour les élections en Biélorussie. Le 24 mars, il est arrêté à Minsk lors de la couverture d’une manifestation d’opposants au président Alexandre Loukachenko. Il a été emprisonné quinze jours. 26

Éric Trottier a été promu à ces postes en juin 2010, après avoir été directeur de l’information pendant sept années. Il prenait alors la succession de Philippe Cantin.


28

1. Le contenu des pages « Monde » a. Observations générales Les pages « Monde » de La Presse figurent dans le premier cahier du quotidien, le cahier A. Elles sont placées après les pages « Actualités », la principale section, c’est-àdire généralement au-delà de la quinzième page. Cependant, on peut retrouver une nouvelle internationale parmi les sujets présentés en une, mais également aux pages deux et trois, réservées à l’un des sujets du jour. La pagination oscille généralement entre deux et six pages par jour, indépendamment de la une et des pages A2/A3. Si elles sont un indice du nombre d’articles publiés dans l’édition quotidienne, plusieurs facteurs sont à considérer. Premièrement, il arrive que la publicité prenne une large place dans une page sur laquelle un seul article peut finalement être placé. Deuxièmement, la présence de photographies peut également absorber l’espace réservé aux textes. Pour obtenir un résultat plus précis de l’espace réservé aux sujets écrits, nous avons calculé le nombre de mots publiés dans les pages « Monde ». Sur les 60 éditions, la moyenne s’élèvent à 2 600 mots pour les textes longs et quelques centaines de mots pour les brèves. Pour les petites éditions, l’intégralité de la section « Monde » peut représenter un millier de mots. À l’opposé, cela peut monter à 4 000 voire, à de plus rares exceptions, 5 000 mots dans un numéro. La quantité d’articles varie par rapport au nombre de pages. Sur une édition moyenne, environ cinq textes d’au moins 200-250 mots sont publiés. Enfin, plus de la moitié des textes internationaux publiés proviennent de journalistes de La Presse. La proportion est de deux tiers – un tiers entre les textes-maison et les textes d’agence retravaillés27. Les contributeurs principaux sont les correspondants Marc Thibodeau (33 articles), Richard Hétu (30), Nicolas Bérubé (18) et Janie Gosselin (16). Chroniqueuse à Montréal ou envoyée spéciale sur la planète, Agnès Gruda comptabilise 22 textes signés. Membre de l’équipe « Monde » dans la salle de presse, Judith

27

Cette proportion ne prend pas en compte les quelques brèves écrites à partir de dépêches d’agence.


29 Lachapelle en compte 17, souvent sous une forme originale, comme nous le montrerons un peu plus loin dans cette analyse de contenu. Par ailleurs, la quasi-totalité des dépêches proviennent de l’Agence France-Presse. On retrouve occasionnellement un texte signé de l’Associated Press. En revanche, les trois grandes agences mondiales (AFP, AP et Reuters) apparaissent dans les crédits des photographies utilisées. Ces premières remarques montrent que les pages « Monde » ne sont pas négligées dans le journal. La pagination quotidienne correspond à la moyenne basse d’un journal de qualité, selon l’un des critères relevés plus haut dans cet essai. Si ces pages sont placées dans le cahier principal de La Presse, cela implique nécessairement qu’il n’y a pas de cahier « Monde », comme il existe des cahiers « Sports », « Arts », « Affaires » en semaine, complétés par d’autres le samedi. Parfois, le cahier « Enjeux » publie des dossiers internationaux, mais ces derniers ne constituent pas l’intégralité des pages. Par ailleurs, l’effectif affecté à la section « Monde » ne se limite pas à quelques personnes. La majorité des textes sont écrits par des journalistes de l’entreprise et au total, plus d’une vingtaine de signatures différentes sont comptabilisées. Toutefois, plusieurs n’apparaissent qu’à de rares occasions : cela semble indiquer que tous ne font pas partie de l’effectif permanent de cette section. Il s’agit de collaborations exceptionnelles de journalistes de la salle de rédaction, de chroniqueurs ou de pigistes.

b. Mise en page diversifiée L’un des points de départ de cet essai s’appuie sur l’hypothèse que La Presse, contrairement au Devoir et au Journal de Montréal, propose des pages diversifiées, tant par le contenu que par la forme. Ces dernières années, La Presse a effectué des modifications à sa mise en page. Contrairement au Devoir, sa plus grande pagination lui permet d’aérer l’espace entre les articles et de laisser plus de place au visuel (photographies, infographies, etc.).


30

- Brèves et articles « classiques » Les brèves d’agence sont la plupart du temps présentées en haut d’une page, sur toute la longueur, dans une rubrique intitulée « Le tour du globe ». On peut en retrouver moins régulièrement ailleurs sur la page (« En bref »). Les articles classiques28 représentent la majorité des textes de la section. Généralement, les textes des correspondants et des journalistes de la salle de rédaction sont plus longs. Un texte de dépêche avoisine en moyenne les 400 mots tandis qu’un papier de Marc Thibodeau peut atteindre 700 mots, comme par exemple cet article sur les primaires socialistes en France29. Une chronique d’Agnès Gruda équivaut à 800-900 mots. Ce fut le cas pour des textes sur les élections en République démocratique du Congo30 et les conséquences négatives de la sécheresse dans la Corne de Afrique31. - Des textes en capsules Sans réduire considérablement la taille d’un texte classique (autour de 500 mots), certains articles de la section sont éclatés en petites capsules. Nous avons recensé plusieurs exemples durant cette analyse. L’un des plus récurrents est le format « Questions / Réponses », qui peut se présenter de deux façons. Dans la première, l’article est la reconstitution d’une interview. Le 9 septembre 2011, Judith Lachapelle a interrogé32 Vali Nasr, professeur de politique internationale à l’Université américaine Tufts, dans l’article « Bientôt la fin du printemps arabe ? ». Dans la seconde, la journaliste répond elle-même aux questions. Le 11 novembre 2011, Janie Gosselin

28

Pour cet essai, nous considérons comme texte classique un article qui ne présente pas d’effet de mise en page particulier, si ce n’est le titre, le lead ou chapeau et des intertitres éventuellement. 29

« Duel à haut risque pour la gauche », 11 octobre 2011.

30

« Élections sur un volcan », 26 novembre 2011.

31

« Famine, deuxième vague », 30 septembre 2011.

32

« Quelle place occupent les conflits religieux dans la révolte des pays arabes ? », « Quelle région suscite, selon vous, le plus d’inquiétude ? », « Deux grands leaders du Moyen-Orient se disputent le pouvoir dans la région : les sunnites d’Arabie saoudite et les chiites d’Iran. Qui pourra finir avec davantage de pouvoir ? », « Cette semaine, l’Institut international d’études stratégiques, à Londres, a estimé qu’il est fort probable que les groupes islamistes se lancent dans la conquête du pouvoir politique dans les pays arabes. Doit-on s’en inquiéter ? »


31 apportait des précisions sur la demande d’adhésion de la Palestine à l’ONU dans l’article « Les Palestiniens suspendus au vote du Conseil de sécurité ». Ces articles fragmentés prennent différentes formes. En pleine course à l’investiture républicaine, Richard Hétu découpe son article « Anatomie d’une course en montagnes russes »33 en cinq paragraphes (9.02.12). Les parties reviennent sur les derniers développements des primaires et les forces en présence chez les candidats. Le 7 septembre 2011, à l’occasion d’un discours du dalaï-lama à Montréal, Laura-Julie Perreault revient sur six moments-clés34 de la vie du chef spirituel des Tibétains. Le 22 septembre, Janie Gosselin s’arrête sur « L’initiative palestinienne à l’ONU en quatre symboles ». Les termes sélectionnés sont « 194 » (comme le 194e pays à intégrer l’ONU), « Drapeaux », « Un siège » (de couleur bleue comme ceux de l’ONU) et « Mouqataa » (quartier général de l’Autorité palestinienne). Dans le même style, Judith Lachapelle s’arrête sur la révolution au Bahreïn35 dans une rubrique nommée « Décodage »

pour

« L’événement », « Qui

l’occasion. sont-ils ? »,

Huit

thèmes

« Combien

sont

ainsi

sont-ils ? »,

sélectionnés :

« Une

méthode

controversée », « L’enjeu », « L’enquête indépendante », « Les réformes promises », « Et l’économie ? ». - Le rôle des doubles-pages Les doubles pages consacrées à un thème précis sont une autre originalité du traitement de l’actualité internationale à La Presse. Elles sont présentes soit en pages A2/A3, soit à l’intérieur de la section « Monde », et prennent différents aspects. Sur les éditions étudiées, trois numéros consacrent les pages A2/A3 à un sujet international. Les ÉtatsUnis en sont le point commun. Les deux premiers exemples sont liés aux commémorations du 11-Septembre. Les pages A2/A3 de l’édition du 11 septembre 2011 comprennent de longs extraits du témoignage exclusif d’un taliban, recueilli par l’envoyée spéciale au Pakistan Michèle Ouimet. L’article, long de plus de 1 300 mots, s’intitule « Confidences d’un taliban : "Nous étions tellement heureux" ». Sur la page 33

Annexe I.

34

« Dans un autre corps », « De la naissance à la reconnaissance officielle », « Un apprentissage du pouvoir au Tibet », « Un leader en exil », « L’homme de la voix du milieu », « Les habits du moine ». 35

« Révolution derrière les barreaux », 3 février 2012.


32 figurent également trois mini-articles (« Talibans afghans », « Talibans pakistanais » et « Al-Qaïda) ainsi qu’un texte du directeur principal de l’information Mario Girard à propos du traitement des dix ans du 11-Septembre par La Presse. Il y a autant de formules que de doubles-pages possibles. Le 12 septembre 2011, celle consacrée au lendemain des commémorations est composée d’un long texte de Richard Hétu ainsi que de trois photos : elle montrent les deux faisceaux lumineux sur l’emplacement des deux tours du World Trade Center, l’hommage rendu lors d’un match de football à New York et les deux couples présidentiels (Barack et Michelle Obama, George W. Bush et Laura Bush), lors de la journée à New York. Le 24 septembre 2011, une double-page s’intitule « La Palestine à l’ONU ». On y trouve deux textes de nouvelles, l’un de Richard Hétu36 revenant sur la demande de Mahmoud Abbas à l’ONU, l’autre de Janie Gosselin37 racontant sur place la réaction de la population palestinienne à Ramallah. Agnès Gruda contribue également au dossier avec une chronique38. Une brève et quelques notes, indiquant les États reconnaissant la Palestine au sein de l’Assemblée générale, complètent la double-page. Dans le dossier « Portrait de famille des républicains » (1er octobre 2011), Alexandre Sirois traite les primaires républicaines aux États-Unis en vue des élections présidentielles de l’automne 2012. Un long texte vertical fait un état des lieux de l’investiture39. L’originalité de cette double-page résulte de l’importance de l’infographie représentant des symboles du parti républicain et le visage, dans des cadres, des dix prétendants. Cette infographie, qui occupe les deux tiers de l’espace, est complétée par des courts textes sur les dix concurrents. Outre ses chroniques, Agnès Gruda est souvent en reportage à l’étranger. Parmi les dossiers recensés dans les numéros étudiés, deux sont réalisés par elle. Le premier (« La révolte se mondialise »), composé de deux textes et de cinq photographies, revient sur le phénomène « Occupy Wall Street » et ses réverbérations partout dans le monde. 36

« "Le temps est venu" », 24 septembre 2011.

37

« Ramallah en liesse », 24 septembre 2011.

38

« Le moment de vérité », 24 septembre 2011.

39

« Contrer la "tyrannie" d’Obama », 1er octobre 2011.


33 Un deuxième dossier, « La drogue, une affaire de santé », s’intéresse au cas portugais quant à son approche unique face aux consommateurs de drogues. Ces derniers n’y sont pas considérés comme des criminels, mais comme des malades. Un long reportage illustré de 1500 mots fait le bilan de cette politique sur le terrain. Quelques courts textes donnent des précisions sur cette réforme et ses effets. Dans l’édition du 7 novembre 2011, la réforme du système de santé aux États-Unis, qui suscite un vif débat entre les démocrates et les républicains, fait la une et les pages A2/A3 de La Presse. Dans le texte principal40 (1 100 mots environ), Richard Hétu fait le point sur cette initiative qui ne fait pas l’unanimité chez les politiques et au sein de la population. Un deuxième article41 du correspondant revient sur la réforme. En plus de la série habituelle de photographies, la double-page est complétée par une manchette, sur toute la longueur, qui contient six citations « choc » de candidats à l’investiture républicaine. On y trouve notamment celle de Michele Bachmann : « ObamaCare est un crime contre la démocratie ». Durant l’automne 2011, les révolutions arabes et leurs suites ont également fait l’objet de plusieurs double-pages (A2/A3 ou section « Monde ») dans le quotidien. Sur les soixante éditions analysées, on en recense cinq. La première date du 23 août 2011 alors que la capitale libyenne Tripoli a été abandonnée par le colonel Kadhafi. La page comprend trois photos et quatre textes : deux de Judith Lachapelle42, un texte de l’AFP43 et une chronique44 d’Yves Boisvert sur l’intervention militaire internationale dans le pays. Enfin, une carte de la Libye et un plan de Tripoli permettent de visualiser les zones contrôlées par les opposants ou les forces kadhafistes. Deux mois et demi plus tard, le dossier « Libye : la fin de l’ère Kadhafi » s’arrête sur la mort du colonel survenue la veille. Un long texte45 d’Isabelle Hachey revient sur les événements entourant sa mort et sur ses quarante-deux années au pouvoir. Cinq photographies 40

« Le salut ou la perdition d’Obama », 7 novembre 2011.

41

« Le "RomneyCare" coûte cher au Massachusetts », 7 novembre 2011.

42

« La bataille de Tripoli » et « L’après-Kadhafi », 23 août 2011.

43

« Saïf al Islam, fils de Kadhafi, est toujours en liberté », 23 août 2011.

44

« La dure responsabilité de protéger », 23 août 2011.

45

« La mort d’un dictateur », 21 octobre 2011.


34 résument la journée, un autre article46 relaie la réaction du gouvernement canadien tandis que la chronique47 d’Agnès Gruda pointe les enjeux à venir pour le pays. Le lendemain, les événements en Libye laissent place à l’organisation des élections en Tunisie, premier pays à lancer sa révolution arabe au début de l’année 2011. Le journaliste Karim Benessaieh est envoyé sur place. Le 22 octobre 2011, il publie deux articles48 (plus de 1 500 mots au total) mettant en contexte le déroulement du scrutin à venir et les forces en présence. On remarque aussi dans ces pages deux grandes photographies et une colonne « Carnet de notes » qui met en lumière sept chiffres-clés : le nombre de postes d’élus à combler, d’électeurs, de listes, de candidats, de journalistes étrangers présents, un sondage sur la perception de la démocratie en Tunisie et la date fixée pour l’annonce des résultats. Ces chiffres sautent aux yeux grâce à leur taille beaucoup plus grande que le texte et leur couleur rouge49, comme le bandeau qui présente la double-page (« Tunisie : place aux élections »). Un mois plus tard, c’est une autre journaliste de la salle de rédaction qui est envoyée en Afrique du Nord. L’habituelle chroniqueuse Rima Elkouri s’est déplacée en Égypte où l’on s’interroge sur la possibilité d’une deuxième révolution. La double-page, plutôt sobre, est composée de deux photos et deux longs textes de 700 mots, un reportage50 de Rima Elkouri et une chronique51 d’Agnès Gruda. Le 18 février 2012, deux pages de la section internationale sont consacrées à la menace iranienne52. Contrairement aux autres doubles-pages étudiées, celle-ci accorde encore plus de place au visuel (photos et infographies). L’article principal, « Israël bluffet-il ? », fait environ 300 mots. On compte au total une vingtaine de textes courts (quelques dizaines de mots) ou citations de personnalités politiques, sur des angles bien précis : « Les sanctions imposées à l’Iran », « Gagner du temps ? », « Le droit à 46

« Une disparition saluée à Ottawa », 21 octobre 2011.

47

« Les leçons et les périls d’une révolution », 21 octobre 2011.

48

« Après la révolution, un scrutin au jasmin » et « Recette pour une minorité », 22 octobre 2011.

49

Le rouge est la couleur dominante du drapeau tunisien.

50

« La deuxième révolution égyptienne », 23 novembre 2011.

51

« Place Tahrir, prise 2 », 23 novembre 2011.

52

« Bombe à retardement », 18 février 2012.


35 l’uranium », « La main du Mossad ? », « Chronologie », « Une bombe à améliorer », « Et la suite ? ». Deux infographies prennent une grande place dans ce dossier. L’une occupe 25 % de la double-page. C’est une carte de la région, centrée sur l’Iran, le Proche et le Moyen-Orient. Le territoire de l’Iran ressort d’une couleur différente. Plusieurs symboles nucléaires sont placés pour pointer certaines villes abritant des sites en relation avec le programme nucléaire. À côté de cette infographie, des paragraphes indiquent le rôle joué par ces sites (production d’électricité, extraction, enrichissement ou conversion d’uranium, production d’eau lourde, base militaire, fabrication de combustible). Cette carte accompagnée d’informations écrites permet de visualiser l’enjeu. La deuxième infographie, « Cycle du combustible nucléaire », est elle aussi accompagnée par des petits textes, expliquant le processus d’utilisation du nucléaire (extraction, conversion, enrichissement) et ses deux utilisations possibles (civile ou militaire). Finalement, l’image est prépondérante dans cette double-page. Elle prend plus de place que le texte et offre une information différente mais non moins riche. - Photographies : illustration et information La place des photographies dans la section « Monde » n’est pas négligeable. Les plus grandes, généralement disposées dans les doubles-pages, peuvent équivaloir à un texte de 700-800 mots. Outre les photographies de complément aux articles, les pages « Monde » comportent souvent des clichés accompagnés d’un texte d’une centaine de mots repris d’une agence de presse. La photographie de presse joue un rôle informatif de premier plan. Pour les brèves illustrées, elle permet de rendre compte directement de la nouvelle. Par exemple, celle publiée le 2 février 201253 montre le moment où le candidat socialiste à l’élection présidentielle française François Hollande est enfariné pendant un discours. Quelques lignes mettent en contexte l’événement, mais la photographie illustre très bien la situation. Dans le cadre du conflit en Syrie, plusieurs montages-photos, accompagnés d’une légende, ont été utilisés pour témoigner de la violence de la situation. Cela a été le cas dans les éditions du 9 et du 10 février 201254.

53

« Hollande enfariné, Joly menacée », 2 février 2012.

54

Annexe II.


36 Après ce tour d’horizon, on constate que la section « Monde » bénéficie des mêmes outils typographiques et visuels (titraille, photographies, infographies, espacement, couleur, etc.) dont s’est munie La Presse pour la totalité des pages du journal. À une époque où la tendance est à la réduction de la pagination et des articles, les doubles-pages, pas seulement publiées en A2/A3, sont un moyen d’approfondir le traitement d’événements, de faits de société ou d’enjeux internationaux. Soumis à l’immédiateté de la nouvelle, les quotidiens ont moins l’habitude de proposer des grandangles, contrairement aux hebdomadaires et autres périodiques d’actualité. Toutefois, la section internationale ne réalise pas des doubles-pages tous les jours. En effet, si cellesci ne sont pas uniquement réservées à des sujets à la une de l’actualité, ces dossiers restent encore ponctuels. Après avoir dressé ce tableau général de la section internationale de La Presse, il s’agit maintenant d’observer le type de nouvelles sélectionnées.

c. Sujets politiques, de société… ou plus décalés - Politique et diplomatie Les sujets de politique internationale sont traités en priorité par la section « Monde ». Une attention plus marquée a été portée sur quelques événements qui ont animé la fin 2011 et le début 2012. Comme tout au long de l’année 2011, le thème des révolutions arabes apparaît souvent dans les pages étudiées. À la fin du mois d’août, les troupes rebelles s’emparent de Tripoli en Libye. Durant la semaine du 22 août et les jours suivants, il y a au moins un article publié par jour. Pour donner du poids au traitement de la situation, le correspondant Marc Thibodeau écrit plusieurs reportages55 durant cette semaine-là. Ses textes racontent sur place les derniers avancements et ses descriptions donnent une réelle impression de terrain. Le lecteur est informé sur l’état des dégâts dans la ville, le sentiment et les attentes de la population libyenne, etc. Mise à part la capitale Tripoli, 55

« Entre euphorie et soulagement », « Les périls de l’après-Kadhafi » (24 août 2011), « Dans les ruines du fief Kadhafi », « Tripoli, ville morte » (25 août 2011), « Kadhafi appelle à la résistance » (26 août 2011), « Vision d’horreur à Tripoli » (29 août 2011), « Les rebelles se préparent pour la bataille de Syrte » (30 août 2011), « Les sympathisants kadhafistes forcés de se faire oublier » (31 août 2011).


37 Marc Thibodeau s’est également déplacé dans le désert, jusqu’à la ville de Misrata, l’un des points centraux de la révolution. Le 29 août, le reporter est l’un des premiers à témoigner de la découverte macabre d’un charnier de prisonniers : « La Presse a pu compter au moins une trentaine de squelettes au sol. Une puissante et nauséabonde odeur se dégageait de l’ensemble, forçant les personnes présentes à se boucher le nez avec des foulards ou des masques chirurgicaux. » Que ce soit pour les événements en Libye, Tunisie ou Égypte, on remarque un dispositif particulier préparé par La Presse. D’abord, des journalistes de l’équipe sont envoyés sur le terrain : Marc Thibodeau en Libye, Karim Benessaieh en Tunisie ou Rima Elkouri en Égypte. Leurs textes sont accompagnés par ceux des journalistes de la salle de rédaction qui donnent un décryptage de la situation, comme par exemple Judith Lachapelle, et parfois leur point de vue (Agnès Gruda). Il faut ajouter à l’ensemble les dépêches d’agence qui complètent le travail des journalistes de la rédaction. Si les événements dans le monde arabe, les dossiers israélo-palestiniens et l’actualité française apparaissent régulièrement dans la section, l’actualité américaine domine tous les autres sujets. Cette observation n’est pas étonnante pour plusieurs raisons. D’abord, il s’agit du seul pays où La Presse dispose de deux contributeurs permanents : Nicolas Bérubé (Los Angeles) et Richard Hétu (New York). Sur l’échantillon analysé, les journalistes signent quarante-huit papiers, soit 15 % de la totalité des textes longs de la section (qui ne comprennent pas les brèves). Il faut ajouter à cela les contributions ponctuelles d’Alexandre Sirois ainsi qu’un ensemble de sujets dans lesquels les ÉtatsUnis ne représentent pas l’unique rôle. Il y a aussi l’explication géographique. Le Canada et les États-Unis sont les deux principaux pays de l’Amérique du Nord avec le Mexique, et partagent près de 9 000 kilomètres de frontière. Par ailleurs, les liens historiques, économiques et sociaux sont forts entre les deux États. Parmi les sujets qui reviennent souvent dans l’actualité américaine, la course à l’investiture républicaine en vue de la présidentielle de 2012 occupe le premier rang. Des deux correspondants installés dans le pays, Richard Hétu est le plus actif sur ce sujet. Les décisions politiques de l’administration Obama, les enjeux des prochaines élections ainsi que le dixième anniversaire des commémorations du 11-Septembre complètent le quatuor de tête.


38 - Sujets de société En dehors des sujets à caractère uniquement politique ou diplomatique, les pages « Monde » de La Presse proposent toute une série de reportages sociaux. Les thèmes sont multiples. À la veille du 11 septembre 2011, Mari Isle Paquin fait état de la montée de l’extrême droite en Angleterre et des partis islamophobes sur le continent européen56. Le 14 septembre, Emmanuelle Steels rapporte la liesse au Mexique alors qu’une statue de cire à l’effigie du pape Jean-Paul II et une capsule contenant des gouttes de son sang tournent partout au pays57. Dix jours plus tard, Frédérick Lavoie nous éclaire sur cette partie de la population active russe quittant une situation professionnelle avantageuse dans la capitale au profit d’un travail moins stressant en campagne58. À Los Angeles, un reportage de Nicolas Bérubé raconte comment un aréna s’est transformé en hôpital public : « Au total, 800 bénévoles médicaux ont pu traiter plus de 5000 patients durant les quatre jours de l’événement. Parmi les dizaines de types de soins offerts, les plus populaires sont la dentisterie et l’optométrie, deux services que l’assurance publique californienne Medi-Cal ne couvre plus depuis des années59. » Deux semaines plus tard, le correspondant revient sur le vote majoritaire des électeurs du Mississipi contre la loi établissant l’embryon humain comme une personne, et donc pour le maintien du droit d’avorter60. En février 2012, un reportage de Serge Boire au Brésil met en lumière la vague d’immigration de sinistrés haïtiens qui ont fui leur pays après le séisme de 2010, mais qui « se retrouvent complètement démunis, à chercher un toit et de la nourriture61 ». - Faits divers et affaires judiciaires Les catastrophes naturelles, faits divers et affaires judiciaires sont également couverts. Depuis Londres, Mali Isle Paquin donne62 les derniers avancements dans l’affaire du 56

« La charia dénigrée » et « La montée des partis islamophobes en Europe », 10 septembre 2011.

57

« "Jean Paul est parmi nous !" », 14 septembre 2011.

58

« Les Russes découvrent la dolce vita », 24 septembre 2011.

59

« Des soins de santé dans un aréna », 25 octobre 2011.

60

« Le droit à l’avortement maintenu », 9 novembre 2011.

61

« L’eldorado, c’est l’enfer », 2 février 2012.

62

« L’étau se resserre autour d’Assange », 3 novembre 2011.


39 chef de WikiLeaks (organisme mondialement connu pour la divulgation en ligne de documents), extradé en Suède où il est recherché pour une affaire d’agressions sexuelles. Le 14 octobre 2011, deux textes judiciaires traitent de procès se déroulant de part et d’autre de l’Atlantique. En Europe, Marc Thibodeau raconte l’histoire « aussi sordide que troublante » de ce médecin allemand jugé en France pour le meurtre d’une victime de 14 ans63. À Los Angeles, dans le procès du docteur de Michael Jackson, Nicolas Bérubé rapporte que les experts dénoncent le travail de Conrad Murray le jour du décès du chanteur64. L’annonce en Allemagne de l’existence d’un groupuscule néonazi auteur de plusieurs assassinats contre des personnes d’origine étrangère fait l’objet d’un article de Marc Thibodeau65. À Hollywood, Nicolas Bérubé évoque66 la réouverture d’une enquête vieille de trente ans sur la disparition de l’actrice américaine Natalie Wood. - Sujets décalés En plus des sujets diplomatiques, des faits divers et des affaires judiciaires, la section « Monde » de La Presse propose ponctuellement des papiers que l’on qualifiera de plus légers. Cela peut aller d’une information people ou décalée concernant une personnalité politique, à des sujets de société originaux. Dans une petite ville du Maine (États-Unis), la journaliste Isabelle Audet conte67 le déroulement du championnat du monde de transport de femme : « Cinquante hommes, un but : franchir le plus vite possible un parcours avec sa femme sur le dos pour gagner son poids en bière ». Le 21 octobre, Marc Thibodeau revient68 sur la naissance de la fille du couple présidentiel Sarkozy, sans que la politique ne soit bien loin, le journaliste demandant si le président de la République peut en tirer bénéfice dans les sondages. Sur un modèle ludique, Alexandre Sirois propose un quiz69 pour retrouver les auteurs, en l’occurrence des candidats 63

« Bronzage, sexe et enlèvement », 14 octobre 2011.

64

« Le docteur Murray sur le gril », 14 octobre 2011.

65

« Le drame qui choque l’Allemagne », 16 novembre 2011.

66

« La mort mystérieuse d’une légende d’Hollywood », 19 novembre 2011.

67

« Championnat de transport de femme », 11 octobre 2011.

68

« Un bébé à l’Elysée », 21 octobre 2011

69

« Républicains : controverse 101 », 12 novembre 2011.


40 républicains américains, de « déclarations controversées, gaffes ou faux pas ». Comme pour un jeu, il faut lier la lettre (A, B, C, D, E, F, G, H) attribuée au candidat, au court texte résumant son actualité. Le 9 février, la journaliste Nathalie Collard revient sur l’étude sérieuse d’un paléontologue pour lequel « le comportement des singes et des politiciens peut parfois coïncider. Ainsi, il compare François Hollande à un orang-outang et Nicolas Sarkozy à un mâle dominant chimpanzé ». En guise d’illustration de l’article, la photo des deux hommes politiques français est confrontée à une photo des espèces nommées70. - Les dix ans du 11-Septembre : une couverture accentuée Une fois n’est pas coutume, La Presse a publié un cahier spécial de vingt-quatre pages, à l’occasion des dix ans du 11-Septembre 2001. Il était séparé des autres cahiers du journal et s’intitulait « Sur les cendres de l’innocence ». Le dossier a été primé au concours de la Society of News Design en 2011. Treize longs textes (de 500 à plus de 2 000 mots), des petits encadrés, des photos en grand format et quelques infographies composent ce cahier spécial. La première et la dernière page du cahier représente une œuvre inédite du peintre Marc Séguin, « Petite fille au hidjab », réalisée exclusivement pour l’occasion. On y voit une jeune fille couverte jusqu'à là tête par un voile représentant le drapeau américain, et qui porte avec la main droite une arme levée vers le haut. En haut de la page de une, un surtitre « 11 septembre – 10 après » est écrit de telle sorte que deux bâtons verticaux symbolisent à la fois les deux tours du World Trade Center et le nombre 11. La dizaine de reportages a été réalisée par des journalistes du quotidien, à l’exception de la contribution de l’écrivain Kim Thuy, à qui La Presse avait demandé de rédiger une oeuvre sur le thème du 11-Septembre. Pour le reste, les reportages ont été réalisés aux États-Unis, au Québec, en Irak, en Égypte et au Pakistan. Les journalistes de Montréal (Rima Elkouri, Marc Cassivi, Judith Lachapelle, Pierre Foglia, Michèle Ouimet, Alexandre Sirois, Agnès Gruda) et les correspondants (Richard Hétu, Nicolas Bérubé) ont été mobilisés. La longueur des textes, globalement beaucoup plus importante qu’habituellement, indique l’intérêt marqué qu’a voulu porter le journal dans ce cahier. 70

Annexe III.


41 Par ailleurs, les angles très diversifiés permettent de placer plusieurs problématiques en perspective. Le premier reportage, écrit par Rima Elkouri, est un portrait71 de jeunes Américains qui ont perdu un parent dans les attentats. Aux États-Unis, Richard Hétu raconte le parcours opposé72 de deux femmes qui, après avoir perdu un membre de leur famille, ont développé une approche très différente quant à la politique du gouvernement. Parmi les autres reportages du dossier, Nicolas Bérubé souligne la montée de l’islamophobie aux États-Unis73, Pierre Foglia – qui a voyagé quatre fois en Irak – revient sur dix années de malheurs dans ce pays74, Michèle Ouimet est partie à la rencontre de la population pakistanaise victime de ses confrères islamistes75, Agnès Gruda écrit sur l’islamisme égyptien76, Richard Hétu et Judith Lachapelle abordent la représentation que se font les jeunes d’aujourd’hui en Amérique du Nord77. Le dernier article, qui est à nouveau le travail de Richard Hétu, raconte l’expérience d’un survivant des attentats du World Trade Center, dernier à avoir quitté l’une des tours avant son effondrement78. Les reportages font ressortir les témoignages de personnes touchées directement par les attentats ou indirectement, suite aux répercussions qu’a eu le 11-Septembre dans le monde musulman. La présence de l’image (photographies et infographies) est continue dans ce cahier spécial. Chaque long reportage est accompagné d’une photographie qui occupe au moins la moitié d’une page. On retrouve notamment certains clichés célèbres qui avaient déjà fait le tour du monde. À la page 2, il y a cette photo de Marcy Borders, employée dans l’une des deux tours, recouverte de poussière et de cendres dans une rue 71

« Les orphelins de la terreur », 10 septembre 2011.

72

« Après la douleur, la riposte », 10 septembre 2011.

73

« L’Amérique côté sombre », 10 septembre 2011.

74

Le 11-Septembre tous les jours », 10 septembre 2011.

75

« Les otages des islamistes », 10 septembre 2011.

76

« Hidjabs et leggings à l’ombre des pyramides », 10 septembre 2011.

77

« Les analphabètes du 11-Septembre », 10 septembre 2011.

78

« À deux secondes de la mort », 10 septembre 2011.


42 de Manhattan à l’univers apocalyptique. L’une des photographies les plus marquantes du cahier se situe sur la totalité de l’avant-dernière page. Elle est présentée ainsi : « Photo-choc : dix ans plus tard, la photo de l’ "homme qui tombe" est toujours aussi choquante et fascinante. Elle montre un homme qui vient de se jeter dans le vide. » Dans un court texte, Laura-Julie Perreault souligne que c’est l’une « des images les plus fortes de la tragédie ». Ainsi, l’extrême majorité du contenu de la section internationale conserve un ton sérieux. En s’appuyant sur les recherches de Merrill et Marthoz, on constate que l’actualité est traitée de manière rigoureuse et ne néglige aucun sujet de premier plan. Les grands événements géopolitiques et diplomatiques (révolutions et élections dans le monde arabe, demande d’adhésion de la Palestine à l’ONU, etc.) ont été couverts. Ce suivi garantit aux lecteurs une mise à jour quotidienne satisfaisante de l’actualité internationale. À propos des sujets plus étalés sur une année, il faut à nouveau pointer ici que leur couverture est directement liée à la situation géographique. Par exemple, la préparation de l’élection présidentielle américaine de 2012 (primaires républicaines, politique de l’administration Obama, etc.) est davantage mise sous les projecteurs. À l’inverse, on ne retrouve pas ce genre de traitement plus régulier sur d’autres continents comme l’Asie, l’Amérique du Sud, l’Afrique ou l’Océanie. Parallèlement à cette information dite sérieuse, quelques sujets plus anecdotiques ou insolites sont présentés. Cela semble être le résultat d’une volonté d’ouverture à un lectorat plus large. Par ailleurs, certains sujets politiques, comme la comparaison entre les comportements des singes et des politiciens, sont traités sur un ton plus décalé. Si ces observations ont été faites sur des cas ponctuels, elles rappellent celles de Thierry Watine quand il remarquait des traces de divertissement dans l’information du Devoir au début des années 1990. Enfin, l’accent mis sur la proximité, propre à la presse populaire, que Jean-Paul Marthoz relève, est sporadiquement perceptible. Citons l’exemple de l’arrestation au Mexique de la ressortissante canadienne Cynthia Vanier. Toutefois, ce type de cas s’observe dans l’ensemble des médias, y compris la presse de référence.


43 d. Et sur le Web ? - Plus d’articles sur le site Comme tous les grands médias de presse écrite, La Presse est également présente sur Internet. Si l’on peut consulter l’édition imprimée, le site Web met en ligne davantage de nouvelles. Pour cette analyse, il n’est pas prévu de réaliser une étude approfondie de l’information en ligne. Néanmoins, nous pouvons faire quelques remarques. Tout d’abord, l’onglet « International » – et non pas « Monde » comme sur la version papier – est le deuxième sur la liste, derrière « Actualités ». L’ordre respecte celui du cahier A. Sur la page d’accueil du site, il peut arriver que la nouvelle principale ait un caractère international. Les récentes modifications effectuées sur le site Web permettent désormais de faire ressortir quatre nouvelles : la plus importante bénéficie d’un espace et d’une photographie plus grands, les trois autres sont placées côte à côte en dessous de la nouvelle principale. Il s’agit de la même structure lorsque l’on accède à la section « International ». Cette section est sous-divisée verticalement en différentes sous-sections. En avril 2012, elles étaient les suivantes : « Crises dans le monde arabe », « États-Unis », « Europe », « Moyen-Orient », « Asie & Océanie », « Afrique », « Amérique latine », « Ailleurs sur le web ». On les retrouve dans les onglets en haut de la page, à deux exceptions près : « Crise dans le monde arabe » n’apparaît pas tandis que « Dossiers » y est ajoutée. Trois observations générales ressortent à propos du contenu. D’abord, on remarque que l’intégralité des textes publiés dans l’édition imprimée est mise en ligne, sans délai. Ils sont disponibles gratuitement comme l’ensemble des articles du site. Deuxièmement, les pages sont complétées quotidiennement par des dépêches d’agences de presse qui ne figurent pas sur le papier, y compris les zones du monde un peu moins couvertes dans l’édition imprimée. Troisièmement, quatre articles sont mis en avant sur la page principale de la section, avec une photographie pour le premier. Au fur et à mesure de la journée, il y a donc un roulement. Il faut entrer plus en profondeur dans le site et cliquer sur la section en question pour obtenir la liste des nouvelles plus « anciennes ».


44 - Le webreportage « Des mosquées et des hommes » En plus de son cahier spécial, La Presse a lancé un autre projet pour marquer le coup des dix ans du 11-Septembre. Deux journalistes de l’équipe ont parcouru le monde afin de décrire les relations entre deux mondes. La série « Des mosquées et des hommes »79 est présentée ainsi sur le site : « On a dit que le monde ne serait plus jamais le même. On a parlé du choc des civilisations. Dix ans plus tard, comment se portent les relations entre l’Occident et le monde musulman ? D’ici la fin septembre, nos journalistes Isabelle Hachey et Martin Leblanc tenteront de le découvrir en visitant sept mosquées, d’un bout à l’autre de la planète. » Dans l’ordre chronologique, les journalistes ont réalisé des reportages à New York, Murfreesboro (Tennessee, États-Unis), Hambourg (Allemagne), Bagdad (Irak), Kaboul (Afghanistan), Jakarta (Indonésie) et Inuvik (Territoires du Nord-Ouest, Canada). Ils étaient composés de textes écrits, publiés sur le blogue et parfois dans la version imprimée, comme par exemple « Dans Kaboul assiégé » de l’édition du 14 septembre. Chaque arrêt dans une ville a fait également l’objet d’un reportage télé d’une durée de cinq minutes : « La mosquée du Ground Zero » (New York), « La mosquée de la discorde » (Murfreesboro), « Comment devenir terroriste » (Hambourg), « La tragédie irakienne » (Bagdad), « Le spectre des talibans » (Kaboul), « L’islam et les minijupes » (Jakarta), « La mosquée sur la banquise » (Inuvik). Ce webreportage apporte un autre type de couverture de l’information internationale, dans un contexte où les entreprises de presse diversifient leurs supports. L’idée de mélanger des reportages écrits et audiovisuels se développe sur le Web. Les grands médias présents en ligne produisent ou diffusent de plus en plus de webreportages et autres webdocumentaires. « Des moquées et des hommes » semble s’inscrire dans une stratégie générale à La Presse de s’ouvrir à l’information vidéo en ligne. Ainsi, nous observons globalement que La Presse se donne pour mandat de couvrir l’actualité internationale partout dans le monde. Tous les continents sont couverts mais des disparités existent. Les événements en Amérique du Nord (principalement les ÉtatsUnis et le Mexique) et en Europe sont beaucoup plus suivis que ceux d’Amérique du

79

[En ligne] http://www.cyberpresse.ca/international/dossiers/11-septembre/ (consultée le 5 avril 2012).


45 Sud, d’Asie et d’Afrique, même si la couverture des révolutions arabes et du Proche et Moyen-Orient modère cette observation. Cette inégalité est une conséquence du positionnement sur le globe des collaborateurs les plus réguliers du journal, lui-même résultant du choix du journal de privilégier certaines zones. Le vide des régions géographiques non couvertes par les correspondants permanents et collaborateurs spéciaux est comblé par les dépêches d’agence de presse. Comme le remarquait Camile Laville, ces agences exercent un monopole sur les breaking news selon les critères des pays dominants dont elles sont originaires. Par conséquent, les dépêches sont plus nombreuses pour certaines régions du monde, et cela se répercute sur la fréquence de mise à jour des différentes sous-sections, par continent, d’un site Web national comme La Presse. Par ailleurs, le quotidien montréalais met clairement en avant les textes écrits par ses journalistes (longueurs, disposition, etc.). Grâce aux interviews réalisées avec les journalistes de La Presse, nous allons montrer comment s’effectue l’élaboration de la section et quelles stratégies sont privilégiées.

2. La section internationale vue de l’intérieur a. Les années 2000, un tournant De l’avis de toutes les personnes rencontrées, la récente évolution de la section « Monde » à La Presse va de pair avec l’arrivée de Guy Crevier comme président et éditeur de La Presse ainsi que président de Gesca Ltée. Éric Trottier affirme ainsi que la couverture de l’actualité internationale a pris une importance manifeste à cette époque, afin de changer de standing : « Les années 1990 étaient des années d’austérité où l’on ne dépensait pas. Le journal n’investissait pas beaucoup en information. On se contentait de couvrir la région de Montréal. La décision la plus importante qu’a prise Guy Crevier à ce moment-là a été de passer d’un journal local à un journal d’envergure nationale. Il a donné les moyens à La Presse de pouvoir jouer sur le même terrain que des journaux comme le New York Times ou le Globe and Mail, qui sont devenus pour nous des références. Toute notre politique d’information a été axée sur la qualité et la profondeur, en allant vivre nos expériences


46 de reportages sur le terrain, à travers le monde, plutôt que de prendre seulement des papiers d’agences, plus impersonnels. » Le correspondant Marc Thibodeau confirme qu’avant les années 2000, il y avait moins de reportages sur le terrain : « Le poids des agences était plus élevé. Il y avait plus d’articles écrits de Montréal, à travers une combinaison de dépêches, d’informations trouvées à gauche et à droite. Souvent, à la fin de l’article il y avait plusieurs sources de référence. » Pour Agnès Gruda, l’ancien vice-président à l’information Philippe Cantin, qui a précédé, Éric Trottier, a enclenché ce changement de cap dans l’équipe de rédaction : « Un journal évolue tout le temps. Au cours des années 2000-2001, La Presse a voulu se positionner comme un grand journal national, en proposant une information de qualité sur les grands enjeux. C’était une volonté affirmée. Avant 2000, l’information internationale n’était pas mise en valeur. La Presse ne s’y intéressait pas autant. » Ce changement de politique s’est effectué quelques mois avant les événements du 11-Septembre 2001, qui a joué un rôle de « catalyseur ». Revenue à Montréal après plusieurs années à l’étranger (Europe et Moyen-Orient), Isabelle Hachey confirme que La Presse a choisi de couvrir davantage l’international, en y accordant plus de ressources et d’efforts : « J’ai l’impression que pour l’ensemble des médias québécois, le 11-Septembre a ouvert une porte sur le monde. Il y a eu un intérêt incroyable. On aurait pu aller n’importe où. On avait toujours des réponses positives à nos propositions de sujets. J’ai pu voyager dans plusieurs pays d’Europe et du MoyenOrient. Londres fonctionnant comme une plaque tournante, c’était facile pour moi de rayonner. » Toutefois, elle souligne que l’intérêt peut monter et descendre assez vite. Un sentiment partagé par le journaliste au pupitre Nicolas Dussault : « Depuis les attentats du 11-Septembre, il y a une plus grande sensibilité dans l’information internationale. On a découvert que nos lecteurs s’y intéressaient. » Comme ses collègues, Marc Thibodeau a également ressenti la nouvelle position du journal : « La Presse est devenue beaucoup plus réactive en matière de couverture internationale. Dès qu’il y avait un sujet d’actualité qui s’imposait, en général, le réflexe instantané était d’envoyer un journaliste sur place. Le 11-Septembre a alimenté cette tendance. D’une certaine manière, ça "tombait à pic". »


47 Au-delà des multiples critères économiques, l’importance du facteur humain soulignée par Merrill trouve ici un exemple caractéristique. L’arrivée d’un nouvel éditeur qui a voulu élever le quotidien La Presse à un niveau supérieur de qualité, notamment en intensifiant sa couverture de l’international, a, semble-t-il, servi de déclencheur. Il faut désormais identifier comment cette volonté initiale s’est traduite concrètement dans les pages « Monde ». De plus, dix ans après ce changement de cap, la section se retrouve-telle confrontée à de nouveaux enjeux ?

b. Une journée-type à la section internationale - Le chef de section Il faut attendre le milieu de matinée pour que la préparation des pages « Monde » du lendemain devienne concrète. Après avoir pris connaissance de la publicité présente dans le journal, le chef de section Alexandre Sirois découvre l’espace sur lequel il pourra compter : « On commence à avoir une bonne idée de la publicité qu’il y aura dans le journal vers 11 heures. On peut alors discuter du nombre de pages sans avoir peur que tout soit bousculé par l’arrivée de nouvelles pubs. On peut déjà décider de donner plus ou moins d’importance à certains dossiers. Vers 13-14h, il n’y a pratiquement plus de pubs qui rentrent : on peut discuter plus sérieusement de nos pages. » Le bureau du chef de la section internationale est installé à côté de ceux des pages « Actualités ». La matinée est ainsi l’occasion d’entamer un « bras de fer » pour la pagination, comme l’aiment bien dire amicalement les responsables des deux sections. Si Alexandre Sirois indique qu’un nombre de pages minimum est bloqué, une négociation constante s’opère afin d’obtenir, le cas échéant, davantage d’espace, et donc plus de pages. Il est maintenant temps de choisir la composition des pages. Une fois rédigés, tous les articles se retrouvent dans le logiciel central Mediaware Center : « C’est l’outil le plus essentiel dans notre travail, explique Alexandre Sirois. Toutes nos affectations y sont centralisées. On l’appelle aussi le budget. On y inscrit le menu de demain pour avertir toute l’équipe du journal. Tous les textes des journalistes y sont versés. C’est ici qu’on va les lire, les corriger, que le pupitre va les titrer. On y retrouve les nouvelles


48 d’agence, les photos, les affectations ou encore les maquettes versées par les pupitreurs. De plus, on y place les textes qui seront publiés dans quelques jours, des "sans date" ». Une fois les textes téléchargés, les journalistes ne peuvent plus les modifier. Alexandre Sirois dispose d’un accès particulier lui permettant d’atteindre les articles. Il y a ainsi trois niveaux de correction : le chef de section, le pupitreur et l’équipe de correcteurs. La journée du chef de section se déroule habituellement entre 9h et 18h. Il s’assure du bon fonctionnement de ses pages. Il joue un rôle central dans la validation des sujets même s’il n’est pas l’unique proposeur. Il corrige certains textes, écrit occasionnellement des articles. La réécriture et la correction des dépêches d’agence sont partagées avec le journaliste au pupitre. Durant la journée, Alexandre Sirois suit régulièrement le fil du réseau social Twitter et se branche sans interruption sur la chaîne d’information en continu américaine CNN, pour se tenir proche de l’actualité. Il travaille quotidiennement avec le directeur de la photographie pour sélectionner les clichés qui seront publiés. En plus des agences de presse habituelles (AFP et AP, pour le texte, auxquelles il faut ajouter Reuters pour le fil photos), La Presse est aussi abonnée à Graphic News par exemple. - Au pupitre Nicolas Dussault est le pupitreur attitré des pages « Monde » à La Presse. Sa journée commence vers 14h30-15h. Son rôle final est de réaliser la maquette. Avant cela, il relit, corrige les textes. Ses responsabilités s’accroissent le week-end, pour l’édition du lundi, lorsque Alexandre Sirois ne travaille pas. Il devient alors un chef de section officieux tout en s’appuyant sur les planifications (répartition et commandes des textes, espace disponible). Si le travail de répartition des textes est effectué à 90 % par le chef de section, le pupitreur est totalement responsable pour le journal du lundi. Habituellement, la journée au pupitre se termine au plus tard à 23h30, heure d’envoi des maquettes. Les prérogatives du pupitreur sont claires : il peut corriger le texte, le modifier ou le couper en fonction de la maquette. Il s’occupe de la titraille, ce qui comporte notamment le choix des titres. Nicolas Dussault explique : « On s’adapte souvent à l’espace qui nous est offert. Je suis très visuel, j’aime créer en fonction de la maquette que j’ai devant moi. C’est un mariage entre le contenant et le contenu. Ainsi, pour les


49 titres, j’essaie évidemment de respecter le texte le mieux possible, mais je vais m’adapter aussi beaucoup au format. Au secteur international, il faut toujours trouver le bon ton. D’un point de vue général, La Presse est un journal assez sobre, prudent. Parfois à l’international on peut se permettre d’être un peu plus fantaisiste sur certains sujets, d’être un peu plus audacieux. On ne se permettrait pas d’être irrévérencieux envers la classe politique québécoise, mais on va l’être un peu plus envers la classe politique étrangère, tout en restant très subtil. » Le pupitreur partage le travail sur les dépêches d’agence avec le chef de section qui agit plus majoritairement sur les brèves et la sélection des dépêches. Son travail d’édition peut prendre plusieurs formes : réécriture ou réduction de dépêches, mais aussi synthèse entre plusieurs textes. L’enjeu principal ici est d’éviter la redondance dans le texte obtenu. En effet, certaines dépêches peuvent se regrouper : le risque est de retrouver deux paragraphes quasi identiques à deux endroits différents du texte. « Le dimanche pour l’édition du lundi, on publie toujours une chronique de Richard Hétu (correspondant à New York), précise Nicolas Dussault. Occasionnellement on aura un texte de collaborateurs mais il arrive souvent que le sujet du jour soit un texte d’agence. À ce moment-là, il y a plusieurs possibilités : soit les textes sont très bien faits sans modifications, soit il faut les adapter un peu. Par exemple, l’AFP a un système d’écriture un peu monotone. Quand on réalise un mélange de dépêches, on essaie de privilégier l’information pertinente. » Enfin, le pupitreur rédige les légendes des photographies. - Les correspondants Contrairement aux journalistes de la salle de rédaction, le déroulement des journées de travail des correspondants à l’étranger présente autant de possibilités qu’il y a de journalistes. L’horaire dépend des commandes d’articles et du délai pour les rédiger. De plus, certains pigistes collaborent avec d’autres médias et ne consacrent pas l’intégralité de leur temps à La Presse. Par exemple, le journaliste Frédérick Lavoie estime que ses articles pour le quotidien représentent entre 40 % et 60 % de ses revenus. Installé dans une ville, leur rayonnement s’étend au pays, voire même à une plus grande région encore. Journaliste russophone, Frédérick Lavoie couvre actuellement l’actualité en Russie. De son côté, le choix de Janie Gosselin pour le Proche-Orient a d’abord été


50 le résultat d’un intérêt personnel : « J'ai appris l'arabe à l'université, puis continué en prenant des cours pendant un mois au cours de voyages en Tunisie, au Maroc, en Égypte et au Liban. J’avais écrit quelques articles en 2007 en Égypte. L’année suivante j’ai visité la région : Liban, Syrie, Jordanie, Israël et les Territoires palestiniens. Au printemps 2010, je me suis installée deux mois et demi au Liban. À cette occasion, j'ai écrit plusieurs articles pour La Presse et dans un blogue sur cyberpresse. » Installé en Californie, Nicolas Bérubé est à Los Angeles la plupart du temps. Régulièrement, il se déplace tout le long de la côte Ouest nord-américaine mais aussi en Arizona, au Nevada par exemple : « La plupart du temps je suis en Californie. En 2011, je me suis déplacé dans la Silicon Valley. Quand Steve Jobs est mort, je suis allé à Palo Alto pour recueillir les réactions des habitants. C’est à une heure d’avion, donc c’est vraiment facile de s’y rendre. » Mais il lui arrive aussi de traverser la frontière : « L’an dernier, je suis allé au Japon après le tsunami et pendant la crise nucléaire. J’ai voyagé également au Venezuela ou au Mexique par exemple. Il s’agit de voyages ponctuels qui durent entre et sept et dix jours. » En 2011, le journaliste a publié environ 130 articles, ce qui représente, en comptant les congés, deux ou trois articles publiés chaque semaine dans la section « Monde » du cahier principal, mais aussi dans les cahiers « Affaires » ou « Enjeux » par exemple. De l’autre côté des États-Unis, Richard Hétu affirme écrire au moins 150 textes par année. Marc Thibodeau, installé à Paris, est l’unique correspondant permanent en Europe. Outre l’actualité française, il est amené à voyager annuellement dans plusieurs pays du Vieux Continent : « Dès l’ouverture du poste, il était prévu que je parte faire des reportages en Europe. Dans mon esprit, il était très clair que j’aurais la possibilité de me déplacer. J’ai eu une latitude exceptionnelle. Les deux, trois premières années, je suis parti entre dix et quinze fois par année hors de France. Je suis même allé en Afrique et au Moyen-Orient, de manière plus irrégulière, en fonction de l’actualité. » Durant l’été 2011, il a ainsi réalisé une série de reportages en Somalie et en Libye.

c. Le choix des sujets En tant que chef de section, Alexandre Sirois coordonne le choix des sujets couverts dans le journal. Il donne l’accord final mais n’est pas le seul à proposer. En effet, c’est


51 un travail de dialogue et d’échange avec les journalistes de la salle de rédaction, et surtout les correspondants. M. Sirois explique : « Je suis là pour avoir des idées. Eux [les correspondants] sont nos yeux, nos oreilles sur le terrain. » Depuis New York, Richard Hétu dit qu’il communique presque quotidiennement avec le responsable de la section : « Je propose des sujets, il m'en commande, c'est environ 50-50. » Nicolas Bérubé parle également d’une répartition 50-50 entre ses propositions et les commandes en provenance de Montréal : « Chaque matin, je lis les journaux pendant une heure et demie pour essayer de dénicher un sujet qui intéresse les Québécois sur ce qu’il se passe ici. Parfois Alexandre Sirois voit quelque chose de son côté, à CNN par exemple, et me demande mon avis. C’est un peu ma tâche d’allumer sur des sujets. Avec les années, on a vraiment développé une collaboration. » Le journaliste prend parfois l’initiative d’écrire un article quand l’événement s’impose : « À la mort de Whitney Houston, qui est décédée à Los Angeles, je ne me suis même pas posé la question. C’était évident que j’allais écrire un texte. À Montréal, ils étaient contents d’avoir un papier terrain. C’est le même processus pour d’autres événements qui font la nouvelle tels les fusillades. » Mais au-delà des sujets très médiatisés, Nicolas Bérubé ajoute que son rôle consiste aussi à chercher des idées originales. L’an dernier, il est allé dans la petite ville de Victorville, dans le désert, à une heure de Los Angeles. Beaucoup de maisons y avaient été construites pendant le boom immobilier. Quand la bulle a éclaté, les familles ont déménagé et ces maisons ont été abandonnées. Aujourd’hui les quartiers sont complètement fantômes, les maisons sont à moitié construites. Il y a des noms de rues, des panneaux « Arrêts », mais aucune maison. Il a eu l’accord pour partir écrire pour le cahier « Affaires ». Nicolas Bérubé souligne qu’il doit apporter une valeur ajoutée à ses articles pour se démarquer des autres médias : « Les journalistes des agences de presse vont aussi sur le terrain, mais souvent au sujet de la grande nouvelle du jour. Je dois sortir de ce cadre et apporter des idées qui ne seraient pas dans le journal si je n’étais pas posté ici. Par exemple, si Barack Obama fait une déclaration et les républicains le critiquent, on va retrouver cinq textes sur le fil d’agences. Mon rôle est plus d’aller vers des sujets qui ne seraient pas traités, ou alors pas de la même façon. » Marc Thibodeau affirme que la situation a un peu évolué depuis sa première année à Paris en 2006 mais dans l’ensemble, cela reste un échange permanent avec Montréal :


52 « Initialement j’étais en autonomie totale. Dans 80 % du temps, je suggérais des assignations et elles étaient approuvées. Avec Alexandre Sirois, c’est interactif. Je vois des sujets et je les propose. Dans un contexte de resserrement financier, ils font un contrôle plus étroit sur les déplacements qui doivent être approuvés. » Certains journalistes sur le terrain indiquent qu’ils font davantage de propositions qu’ils ne reçoivent de commandes. « Outre les sujets politiques évidents, je propose généralement plus, indique Frédérick Lavoie. Mais il arrive aussi qu'Alexandre Sirois ait lu un article sur la Russie et qu'il me propose d'écrire sur le sujet. Parfois, il peut être difficile de jauger ce qui intéressera ou non nos lecteurs, lorsqu'on a soi-même les deux pieds dedans. C’est pourquoi nous discutons des angles ensemble. » De son côté, Janie Gosselin témoigne que dans 99 % des cas, c'est elle qui propose le sujet en premier.

d. Un « laboratoire » - Des textes signés La Presse Au-delà des articles issus de dépêches, y a-t-il un style propre à la section « Monde » à La Presse ? Les journalistes interrogés observent tous que depuis quelques années, le travail sur le terrain permet d’obtenir des articles à dimension humaine. Plusieurs emploient le terme feature. Au pupitre, Nicolas Dussault a remarqué cette évolution : « Il y a plus de sujets sociaux, moins de diplomatie. Plus de témoignages, moins d’analyses même si depuis quelques années, La Presse a fait un effort pour ces dernières. Contrairement à il y a dix ans, on voit plus de faits divers nationaux, de catastrophes naturelles, d’accidents, etc. Avant, ce genre d’histoires-là n’était pas forcément traité dans les pages internationales, qui étaient plus cloisonnées et consacrées essentiellement à l’information politique étrangère. On les traitait plutôt en informations générales. Maintenant, les pages internationales se sont ouvertes à toutes formes de sujet : sociaux, people, etc. » Lorsqu’il est parti en Grèce pour couvrir la crise économique, Marc Thibodeau précise qu’il voulait aller plus loin que l’information économique : « Mon intérêt premier était de montrer les conséquences sociales après les mesures d’austérité. Je m’appuyais


53 notamment sur la statistique révélant que le taux de suicide avait augmenté de 40 % les six premiers mois de l’année 2011. À cette époque, il y avait eu beaucoup d’articles, très arides, sur les mécanismes de la crise de l’euro dans les journaux. C’est d’ailleurs un peu le problème du journalisme économique qui est désincarné, alors que l’économie touche tout le monde. Il n’y a rien de plus incarné que ce domaine. Une sorte de théorisation s’est installée et l’aspect humain est un peu négligé. » Sur le thème de la crise de l’euro, le journaliste a réalisé plusieurs reportages, notamment dans la section « Affaires ». Ils traitaient des répercussions humaines en Islande, en Irlande, en Espagne, en Grèce ou encore au Portugal. Le pupitreur Nicolas Dussault situe ce genre de textes à mi-chemin entre l’économie et le social : « L’approche magazine est intéressante. C’est un virage entrepris depuis une dizaine d’années qui ne vaut pas seulement pour la section internationale. On voyait moins de features dans les quotidiens dans le passé. » Nicolas Bérubé est aussi dans cette d’optique : « Quand j’écris à propos de la mort de Whitney Houston, je n’apprends à personne son décès. Les lecteurs sont déjà au courant. Aujourd’hui il faut être plus créatif, plus curieux, aller voir les gens, avoir du matériel, des photos et des histoires originales. C’est ainsi qu’on arrive à capter l’attention. J’ai reçu les meilleures réactions de lecteurs quand j’ai raconté une histoire simple sur un problème de société. Les lecteurs s’identifient. » En Russie, Frédérick Lavoie affirme qu’évidemment certains sujets liés à la politique ou aux relations entre le Canada et la Russie sont incontournables : « Mais il y a aussi certains sujets plus décalés ou qui touchent des aspects de la société que je remarque moi-même. Je trouve parfois mes idées grâce à mes observations de la vie quotidienne ou en lisant la presse. » Pour Nicolas Bérubé, « la presse écrite peut se démarquer en publiant des textes qu’on ne retrouve pas ailleurs, au-delà des grands titres. Personnellement, je peux aller sur place, rencontrer des gens, passer quelques jours, ramasser des informations et rendre un résultat intéressant pour les lecteurs. Il y a de l’avenir pour ces reportages qui vont plus loin que la nouvelle, la manchette ». Dès le début des années 2000, La Presse a opéré ce virage. En 2002, Marc Thibodeau se souvient être parti en Afghanistan peu de temps après la chute du régime taliban : « Le projet était d’écrire des articles sur l’Afghanistan post-taliban, raconter la vie de


54 la population, le régime ». Cet exemple témoigne cette volonté de montrer ce qu’il se passait dans d’autres sociétés du monde, sur des sujets comme la santé, l’éducation, etc. Les articles de La Presse ont donc une teneur plus diversifiée qu’auparavant. Parallèlement aux textes de nouvelles, Agnès Gruda écrit tout au long de l’année des chroniques qui lui donnent l’occasion d’informer et de commenter l’actualité internationale : « Cela me permet d’écrire des textes plus personnels, qui touchent davantage les lecteurs. J’ai vraiment plus de liberté, mais je me sens aussi libre de ne pas avoir d’opinion. » Elle peut écrire ses textes depuis Montréal, tout effectuant la plupart du temps des appels téléphoniques à l’étranger pour recueillir des témoignages, comme celui de cette Syrienne, habitante de Homs80. Agnès Gruda se déplace quelquefois à l’étranger où elle rapporte aussi bien des textes de nouvelles que des chroniques : « C’est plus facile pour moi si j’ai senti le terrain81. Au minimum, je me contente d’appels depuis Montréal. » - Un compromis entre le fond et la forme À La Presse, les textes classiques n’occupent plus l’intégralité des pages. Comme notre analyse de contenu l’a montré, certains articles sont mis en page différemment, découpés en plusieurs morceaux. Des sujets sont mis en valeur en occupant une doublepage. Alexandre Sirois aime utiliser l’expression « laboratoire » pour qualifier la section internationale : « Aujourd’hui, les journaux ne peuvent plus se contenter de publier un texte de nouvelle et une photo de longueur égale pour chaque item. Une des forces du journalisme, c’est de pouvoir s’adapter et diversifier ce que l’on offre aux lecteurs. Internet a changé la donne. On doit maintenant penser à des reportages plus courts, plus ludiques et moins linéaires, succédant à des reportages longs et en profondeur. Il faut un mélange des deux. Les sujets d’importance moindre doivent occuper un espace plus limité. » Pour le pupitreur Nicolas Dussault, cette évolution générale dans les pages « Monde » rend le résultat « plus attrayant sur le plan visuel. On fait le tour d’une question d’une 80 81

« "Nous sommes au-delà de la peur" », 10 février 2012. Annexe IV.

Ces dernières années, Agnès Gruda a entre autres voyagé au Liban, en Haïti, en Palestine, au Portugal mais aussi dans trois pays africains : « Mon bon format : dix jours de déplacements, ce qui comprend deux ou trois jours pour le voyage », explique-t-elle.


55 façon plus synthétique. Personnellement, j’aime les longs textes, mais les journalistes ne sont jamais un public cible. Apparemment, c’est un virage nécessaire ». Le journaliste Frédérick Lavoie déclare par exemple que certains sujets russes « sont trop compliqués malheureusement pour être traités, car ils demanderaient une mise en contexte que la longueur qui m'est allouée ne permettrait pas ». Le correspondant Marc Thibodeau possède un avis plus tranché sur la question : « Je n’aime pas l’idée qu’il faille tout déconstruire, capsuler, mettre en forme, etc. Je comprends la volonté de rendre l’information plus digeste, voire la présentation plus dynamique. Mais en même temps, je pense qu’il faut faire attention à ne pas sombrer dans une espèce de "surgadgétisation" au détriment de l’espace réservé à l’analyse. » Pour le journaliste, il y a un débat à lancer sur la capacité de concentration et d’absorption d’information de la part des lecteurs. Il s’érige en faux contre l’idée qu’il faille tout décomposer à sa plus simple expression : « Les gens qui ont un intérêt pour l’information sont capables de lire des textes de 600, 700, 800 mots bien écrits, sans souffrir d’épuisement intellectuel. » Selon lui, il s’agit d’une discussion éternelle à l’intérieur d’une rédaction, reconnaissant que le journal est une construction quotidienne subjective, où plusieurs points de vue se confrontent. En dehors de la longueur et de la structuration des textes, le chef de section Alexandre Sirois encourage le développement graphique, comme le spread graphic, lorsque le sujet s’y prête. Le dossier sur le nucléaire iranien (édition du 18.02.12) en est un bon exemple. Il a été initié quelques semaines avant sa publication. Le 9 février, une rencontre entre Alexandre Sirois et la journaliste Judith Lachapelle a permis de faire un bilan des recherches réalisées et des informations collectées. L’objectif était de voir quelles cartes et photographies seraient utilisées, quelles villes d’Iran et quelles fonctions seraient essentielles à indiquer. Les journalistes voulaient donner une vue d’ensemble de la situation via différents procédés (carte graphique, photographies, encadrés, citations, dates, chiffres, etc.). Pour que le dossier soit réalisable, c’est l’équipe de graphistes qui s’est chargée de la conception des deux pages. Pour Nicolas Dussault, le spread graphic est « une façon d’informer en un coup d’œil. C’est une synthèse, un moyen d’expliquer un enjeu d’une façon très visuelle. Il y a dix ans, on aurait eu deux fois plus de texte et beaucoup moins d’images. Il faut s’adapter à l’époque. Pour certains sujets, l’exercice est intéressant et donne des résultats heureux.


56 Pour d’autres, on peut regretter des textes plus longs ». Marc Thibodeau, ancien chef de la section « Monde », trouve le résultat réussi mais pondère : « Ce sujet justifiait ce type de mise en forme d’autant plus que le cas iranien est un conflit difficile à saisir. Structurer l’information de manière graphique nécessite énormément d’effort. Le fait de le décomposer de cette manière-là a donné un beau résultat. En voulant aller trop loin dans la mise en forme, le risque pour moi est de sacrifier de la complexité. » À la nécessité d’une longueur standard suffisante pour obtenir un article plus complet, se confronte donc le raccourcissement des textes observé dans la presse écrite quotidienne. Cette opposition s’inscrit en partie dans le cadre d’un conflit générationnel. Auparavant, les journaux consacraient plus d’espace aux longs textes. Aujourd’hui, si l’ensemble des journalistes jugent qu’un article allongé permet de dresser un aperçu plus complet d’un sujet, les jeunes journalistes considèrent plus facilement l’idée d’écrire des papiers courts. L’éclatement des articles en plusieurs capsules suit cette nouvelle dynamique. Le texte contient autant de mots qu’un article classique, mais sa présentation l’en distingue. L’actuel chef de la section explique d’ailleurs que cet exemple fait partie des choix assumés afin de s’adapter à un nouveau mode de lecture. Toutes ces évolutions s’inscrivent dans une politique d’élargissement du lectorat, plus jeune et habitué à s’informer différemment.

e. Sur Internet La section « Monde » du site cyberpresse est composée des articles publiés dans l’édition imprimée de La Presse, ainsi que de textes supplémentaires tirés du fil d’agences de presse. Au pupitre Web entre 7h et 15h82, Grégory Gacougnolle indique qu’il rencontre différents cas de figures. Il peut reprendre intégralement le contenu d’une dépêche mais aussi devoir les retravailler : « Il y a des fautes dans les dépêches d’agence. Parfois il faut réécrire le lead. De plus, il faut adapter le style "francofrancophone" de l’AFP à l’écriture d’ici. » Il publie automatiquement les textes de l’édition papier, les dépêches d’agence et les photographies. Le journaliste ajoute qu’il n’a pas de politique de longueur à suivre, ni même de quota d’articles. Toutefois, alimenter trop fréquemment le site en nouvelles « pousse » les 82

Il y a une permanence pour le pupitre du site Web jusqu’à minuit.


57 précédentes à devenir moins visibles. Comme nous l’avons vu dans notre analyse de contenu, seuls les titres les plus récents apparaissent sur la page d’accueil de la section. Le site Internet contient également le webreportage « Des mosquées et des hommes », réalisé à l’occasion des dix ans du 11-Septembre 2001. Isabelle Hachey, l’une des deux journalistes partis autour du monde, raconte que le projet a été pensé en mars 2011. « J’étais intéressée par ces relations entre l’Occident et le monde musulman qui, en dix ans, ont été pas mal chamboulées. » Le fil conducteur du projet, à savoir la mosquée, autour de laquelle chaque histoire était basée, a parfois joué un rôle secondaire. Au total, le voyage a duré un mois : « L’idée était de faire des reportages vidéo. Au début, j’ai publié dans le journal quelques textes. » En raison de problèmes de temps, le texte a été abandonné mis à part quelques billets sur le blogue. « Au final, je pense que le texte manquait, concède Isabelle Hachey. À cause du temps, on donne très peu d’information dans une vidéo. Mon texte de commentaire n’équivalait qu’à quelques paragraphes. Nous faisions le montage dans l’avion tellement notre temps de travail était limité. » Isabelle Hachey dresse tout de même un bilan positif de l’expérience. Elle pense que d’autres projets de ce genre seront lancés dans le futur, avec la création d’un secteur vidéo à La Presse. Certains journalistes spécialisés ont intégré la rédaction tandis que d’autres, issus de la presse écrite ou de la photographie, sont formés à ce média. Depuis quelque temps, les journalistes ont envahi les réseaux sociaux numériques, notamment Twitter. En plus du compte officiel « La Presse Monde », une majorité de collaborateurs de la section internationale (Alexandre Sirois, Agnès Gruda, Laura-Julie Perreault, Nicolas Bérubé, Richard Hétu, Janie Gosselin pour ne nommer qu’eux) possède un compte personnel. Si leur fréquence d’utilisation du réseau diffère, chacun s’en sert généralement pour deux raisons principales : récolter et diffuser de l’information. Nicolas Bérubé explique qu’il a lancé de lui-même l’initiative d’ouvrir son compte : « J’utilise beaucoup plus Twitter pour trouver de l’information que pour en donner. Quand je travaille sur un dossier, la recherche par mots-clés me permet de trouver les tout derniers développements. Le réseau est encore plus pratique pour les nouvelles principales. Tout est réuni sur une plate-forme, plus besoin d’aller chercher sur vingt sites différents. » Le journaliste diffuse des observations et de l’information principalement sur les États-Unis. Pour le moment, le travail de publication sur le réseau social reste à la discrétion des journalistes. Il n’est pas encadré par une charte


58 officielle.

Nicolas

Bérubé

se

souvient

avoir

reçu

quelques

consignes

de

fonctionnement : vérifier que l’information, parfois retweetée, soit exacte, etc. Il s’agit de précautions valables pour tout travail journalistique.

f. Vers quelle direction ? - Une vitrine pour le journal Pour le chef de section Alexandre Sirois, les pages « Monde » prennent une place conséquente dans le journal, compte tenu du contexte : « On aurait le goût de pouvoir être un journal comme le New York Times. Mais avec nos moyens actuels, on arrive à montrer que l’international est l’une de nos priorités. » Selon lui, les doubles-pages, parfois placées au tout début du cahier A, sont un exemple explicite : « On n’hésite plus à faire la "2-3" du cahier principal, qui sont réservées pour un dossier auquel on veut donner plus d’impact. On n’a pas peur de mettre en valeur notre travail. » Parmi les journaux nord-américains, il considère que peu d’entre eux utilisent deux pages pour traiter un seul sujet, à part dans le cas d’événement particulier. À La Presse, l’édition de fin de semaine, mieux garnie en termes de pages, permet aussi d’ouvrir sur d’autres sujets : « On peut se payer le luxe d’informer nos lecteurs plus en profondeur sur des informations qui ne sont pas nécessairement d’actualité brûlante. On se permet un samedi de prendre deux pages vierges pour aller en profondeur sur un sujet. » Alexandre Sirois pense que la section internationale doit être divisée en deux grandes tendances : « Il faut couvrir les grandes crises. Par exemple, pendant les révolutions dans le monde arabe, on est allés dans une demi-douzaine de pays prendre le pouls, raconter les événements. Mais il faut aussi proposer à nos lecteurs des sujets originaux auxquels ils n’auront pas nécessairement accès ailleurs, des sujets un peu moins collés sur l’actualité. Il faut jouer sur les deux tableaux. C’est ce qui fait notre force. » De son côté, Nicolas Dussault rappelle que l’information internationale demeure un combat quotidien : « Il y a des jours où il faut se battre pour obtenir de l’espace parfois très restreint. On serait heureux d’avoir quatre pages par jour, mais c’est rarement le cas. À mon avis, l’information internationale pourrait être un peu plus visible en une. »


59 - Privilégier les envoyés spéciaux Pour Éric Trottier, le traitement de l’actualité internationale passe obligatoirement par des reportages réalisés sur le terrain : « Dès qu’il se passe un événement, on envoie des journalistes sur place. On ne se prive pas d’aller là où ça compte. » Actuellement, le quotidien dispose d’un seul correspondant permanent (Marc Thibodeau) auquel s’ajoute des correspondants très réguliers et des pigistes. M. Trottier signale que La Presse n’a jamais eu dans son effectif plus de deux correspondants à la fois. La raison est principalement économique : « Installer quelqu’un dans une ville, généralement une grande métropole, coûte extrêmement cher. Par exemple, le poste à Londres avec Isabelle Hachey, qui a été couronné de succès notamment avec son voyage de quatre mois en Irak en 2003, coûtait entre 200 000 et 250 000 dollars par année. À un moment donné, on avait étudié l’idée de mettre en place un correspondant régulier en Chine : ça nous aurait coûté entre 400 000 et 500 000 dollars par année. Aujourd’hui, on a un correspondant régulier à Paris qui va rentrer à la fin de l’année 2012. En principe on devrait le remplacer pour garder une présence en Europe. On a aussi une pigiste régulière à Londres. Je ne suis pas certain qu’on devrait développer plus que ça. » Pour Éric Trottier, l’aspect humain joue également dans le choix de développer le modèle des envoyés spéciaux au lieu des correspondants permanents : « Quand on est installé dans un pays pendant plusieurs années, il y a toujours un risque de "s’endormir". C’est humainement normal qu’après deux ou trois années passées dans une ville, on ne voit plus des faits pourtant surprenants. Mais je ne veux pas blâmer un correspondant actuel. Sans parler d’économie d’argent, je trouve plus efficace d’envoyer des gens avec des yeux neufs. » Pour Isabelle Hachey, conserver un correspondant sur le terrain offre plus de garanties à la couverture de l’actualité l’internationale. Considérant que les envoyés spéciaux sont une forme d’engagement, il serait déplorable que tous les postes de correspondants soient amenés à être fermés. De son côté, Marc Thibodeau pointe un risque : « Si on coupe les postes de correspondants et décide d’envoyer des journalistes à la pièce, le risque le plus évident est de réagir de moins en moins souvent. C’est beaucoup plus facile de laisser passer un événement depuis Montréal. Il faut une volonté soutenue de


60 la part de la direction et des journalistes pour s’assurer que l’information internationale ne soit pas grugée. Plus le nombre de correspondants est réduit, plus on a de chance de voir la couverture réduite. Le correspondant apporte l’assurance au journal d’être alimenté par un flot d’articles de l’extérieur. » Pour les deux journalistes, vivre dans un pays est le meilleur moyen de se faire un réseau de contacts, de connaître la région en profondeur, et non pas seulement d’en avoir une impression. Marc Thibodeau explique qu’il y a une grande différence entre le fait d’être installé dans un environnement politique, social, culturel de manière permanente, ou d’être bombardé à gauche et à droite : « On a une appréhension plus superficielle de la situation. On va nécessairement capter une part sans avoir la même profondeur d’analyse. En Europe, j’ai visité une quinzaine de pays. Pour certains, j’y suis allé trois, quatre ou cinq fois. Désormais, en arrivant dans l’un d’entre eux, j’ai une connaissance plus approfondie de la politique, de certains aspects sociaux qui peuvent être particuliers : le travail est facilité ». Nous discernons donc deux tendances. Globalement, les anciens et actuels correspondants soutiennent que des articles de meilleure facture sont produits lorsque le journaliste habite dans le pays de l’événement, ou y a déjà voyagé. Prenant en compte les obligations économiques, le vice-président à l’information Éric Trottier considère qu’un travail de qualité égale peut être effectué via des envoyés spéciaux de Montréal. Idéalement, ces reportages devraient être réalisés par les journalistes les plus expérimentés de la section, habitués à couvrir des événements internationaux. Même si le journal présente des garanties pour suivre l’actualité sur le terrain, les envoyés spéciaux n’écriraient pas d’articles depuis l’extérieur sur une base aussi fréquente qu’un journaliste installé à l’étranger. Cependant, lors des périodes où ces envoyés spéciaux demeurent à Montréal, ils participent à la section « Monde ». Actuellement, une petite équipe de la salle de rédaction suit d’ailleurs ce mandat. Pour écrire leurs textes, ces personnes effectuent leurs recherches via le Web ou le fil d’agence de presse. Elles peuvent contacter des sources et recueillir des informations par téléphone. Si ce travail est réalisé par des journalistes qualifiés pour le domaine, les résultats se montrent satisfaisants dans certains cas (analyse, bilan, état des lieux d’une situation, etc).


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Conclusion Motivée par l’ambition de devenir un véritable journal de référence au Québec, La Presse effectue un effort plus soutenu depuis plus d’une décennie sur sa couverture des événements planétaires. Ce développement s’inscrit en effet dans une optique plus large : intégrer la catégorie des quality papers. Éric Trottier souligne que « partout en Amérique du Nord, les journaux en proie à des difficultés financières ont décidé de couper dans la qualité des reportages et se sont tournés vers leur marché local. Certains sont même tombés dans l’hyperlocal. Malheureusement pour eux, souvent cela accélère la spirale ». D’un point de vue général, l’information internationale est en recul dans les médias. Ce constat s’observe dans les médias québécois qui, historiquement, accordent moins d’intérêt aux nouvelles du monde, comparativement aux médias européens par exemple. Parallèlement, le manque de ressources et les exigences de rendement limitent la couverture continue et approfondie de l’information internationale, générant une tendance vers la focalisation sur des événements spectaculaires, parfois à connotation people ou insolite. Sans vouloir caricaturer le Québec qu’il qualifie de société tolérante, Marc Thibodeau souligne qu’une société ouverte vers le monde est une nécessité : « Pour moi, une société où les médias ne s’intéressent pas à l’international est frileuse. Elle se replie sur elle-même, est susceptible de mal comprendre tout ce qui vient de l’étranger et de se sentir menacée, alors que l’étranger est porteur de richesses en général ». Dans ce contexte, la pagination internationale à La Presse oscille aujourd’hui autour de trois pages, et peut grimper en cas d’événements marquants ou de dossiers approfondis. Cependant, parmi la douzaine de cahiers indépendants proposés par le journal en semaine ou le samedi, il n’existe pas de cahier « Monde ». Contrairement à des cahiers tels « Arts », « Affaires », « Maison », où la publicité sectorielle est plus forte, l’actualité internationale rencontrerait des difficultés pour attirer les annonces. Cette observation rappelle que le facteur humain, la volonté d’une direction et d’une équipe de rédaction pour couvrir sérieusement l’international doit faire face aux obligations économiques et de rentabilité liées aux entreprises de presse d’aujourd’hui.


62 La section « Monde » de La Presse se démarque tant sur le fond que sur la forme. Grâce à son réseau de journalistes dans la salle de rédaction à Montréal et de correspondants (du pigiste au permanent), presque 70 % des textes publiés sur l’édition imprimée sont exclusifs. Parmi ce pourcentage, il faut préciser qu’un tiers est écrit depuis Montréal. Sur les grands sujets internationaux comme les révolutions arabes de 2011, le journal envoie ponctuellement sur place des membres de l’équipe. Les textes d’agence de presse restent nécessaires afin d’obtenir un panorama complet des événements. En complément des articles diplomatiques et politiques, La Presse aborde l’information de manière plus humaine. Les reportages de société sont fréquents. Toutefois, les régions les plus régulièrement couvertes, les États-Unis en premier, correspondent à la position géographique des journalistes qui travaillent pour l’entreprise. Sur la forme, La Presse dit s’adapter aux nouvelles habitudes de consommation de la l’information observées en ce début de siècle. Certains articles sont désormais « capsulés » en plusieurs parties, rendant la lecture plus dynamique. Le journal accorde beaucoup d’importance au visuel. La photographie est présente continuellement tandis que d’autres procédés graphiques sont apparus. Ainsi, à l’occasion d’un dossier sur le nucléaire, une carte complétée d’indications a remplacé un article faisant état de la situation. Le graphique permet au lecteur de mieux visualiser la situation. L’exercice semble pertinent ici, mais pour d’autres cas, le texte pourrait s’avérer plus efficace. C’est sur cet équilibre entre textes et images que le chef de section actuel Alexandre Sirois tente de jouer. Les doubles-pages de dossiers constituent un bon aperçu du contenu général des pages « Monde » de La Presse : articles d’analyse ou reportages, photographies, infographies, encadrés, brèves, etc. La sélection de nouvelles s’opèrent sur trois critères principaux : l’intensité d’un événement, l’originalité du sujet et les moyens humains (correspondant ou envoyé spécial sur place par exemple). Les deux derniers s’appliquent principalement pour le cas des articles produits par des journalistes-maison. Sur Internet, le site cyberpresse est un prolongement de l’édition papier. Tous les articles s’y trouvent en plus d’autres dépêches d’agence. La plate-forme Web permet également de diffuser des reportages audiovisuels réalisés par des journalistes de La Presse, comme le webreportage « Des mosquées et des hommes ». Le numérique, avec notamment le développement des tablettes, apporterait de nouveaux avantages.


63 Actuellement, le journal travaille sur cette perspective et réfléchit jusqu’à quel point la tablette numérique, notamment l’iPad d’Apple, pourrait se placer comme le support pourrait s’avérer plus généreux. Alexandre Sirois ajoute que l’application sur tablette offre des possibilités inédites en termes d’infographie et d’interactivité. La Presse opte pour une couverture-maison de l’actualité internationale. D’après Éric Trottier, cette politique ne passe pas nécessairement par l’installation en permanence de correspondants, mais par une production continue d’articles écrits par des journalistes depuis Montréal ou envoyés le plus possible sur le terrain. À ce sujet, Marc Thibodeau estime qu’un journal doit avoir un réseau de correspondants structuré, pas uniquement composé de pigistes qui sont de plus en plus jeunes par ailleurs. Il alerte sur les dérives qui peuvent apparaître : « Les jeunes manquent d’expérience et choisissent généralement de partir dans un endroit plus dangereux pour attirer l’attention, puisque les débouchés dans le journalisme international sont limités. Or, avec mon vécu, j’ai gagné en capacité d’analyse et de mise en perspective.» Par exemple, le journaliste témoigne que son voyage en Libye en août 2011 s’est bien déroulé grâce à sa connaissance des situations tendues. D’autres facteurs sont à prendre en compte selon lui. Pour son voyage en Somalie, La Presse a payé une assurance et un service de sécurité privé. En général, un pigiste ne reçoit pas un appui logistique complet. Ainsi, par son traitement de fond et sa mise en page diversifiée, La Presse joue, avec le Devoir, le rôle de fer de lance de l’actualité internationale dans la presse écrite québécoise. Une étude plus approfondie du Devoir et du Journal de Montréal est cependant nécessaire pour confirmer le propos. Depuis une dizaine d’années, le modèle de La Presse s’appuie sur un réseau de journalistes réguliers et de pigistes. Après le retour à Montréal de Marc Thibodeau fin 2012, il faudra surveiller si le quotidien choisit de reconduire l’unique poste de correspondant permanent à Paris, qui sert également de plaque tournante en direction des autres pays d’Europe, de l’Afrique et du Moyen-Orient. La fermeture de ce dernier poste, dans l’hypothèse où elle se réalise, pourrait influer sur la réactivité, la production et la fréquence d’articles sur le terrain. La légitimité de La Presse quant à la qualité de son traitement de l’information internationale ne serait pas remise en cause, à condition de conserver un réseau régulier de journalistes expérimentés à l’étranger, et de spécialistes dans la salle de rédaction.


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Bibliographie

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Numéros de La Presse Août 2011 [7] 23.08.11, 24.08.11, 25.08.11, 26.08.11, 29.08.11, 30.08.11, 31.08.11.

Septembre 2011 [17] 2.09.11, 6.09.11, 7.09.11, 9.09.11, 10.08.11, 11.09.11, 12.09.11, 13.09.11, 14.09.11, 16.09.11, 17.09.11, 19.09.11, 22.09.11, 23.09.11, 24.09.11, 29.09.11, 30.09.11.

Octobre 2011 [12] 1.10.11, 3.10.11, 6.10.11, 7.10.11, 11.10.11, 13.10.11, 14.10.11, 15.10.11, 21.10.11, 22.10.11, 25.10.11, 27.10.11.

Novembre 2011 [14] 1.11.11, 3.11.11, 7.11.11, 9.11.11, 11.11.11, 12.11.11, 15.11.11, 16.11.11, 18.11.11, 19.11.11, 21.11.11, 22.11.11, 23.11.11, 26.11.11.

Février 2012 [10] 1.02.12, 2.02.12, 3.02.12, 4.02.12, 6.02.12, 8.02.12, 9.02.12, 10.02.12, 11.02.12, 18.02.12.


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Annexes Annexe I : Un exemple de texte en « capsules »


69 Annexe II : Deux montages photos sur le conflit syrien


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71 Annexe III : Un exemple de sujet plus « décalé »


72 Annexe IV : Un exemple de chronique d’Agnès Gruda

Le traitement de l’actualité internationale: la section Monde au journal La Presse de Montréal  
Le traitement de l’actualité internationale: la section Monde au journal La Presse de Montréal  

Essai de fin d'études de maîtrise (Journalisme international, Université Laval)

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