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MASTER ARCHITECTURE ET SCÉNOGRAPHIE DU LUXE ÉCOLE DE CONDÉ PARIS

AXELLE VERGLAS TOME 1 - 2016 MÉMOIRE DE FIN D’ÉTUDE SOUS LA DIRECTION DE LAURE KINDERMANS ET ALEXANDRA ÉPÉE.


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MERCI. À Alexandra Épée, Laure Kindermans, Marie Fievet, Laurent Roussel, Dominique Beccaria et Lionel Hager pour leurs enseignements. À Thomas Jorion pour cette rencontre et nos échanges. À Romain pour son aide en graphisme, ainsi que mes camarades de l’école pour leurs encouragements et leur soutien. À mes amis, Robin, aux deux Guillaume pour les nombreuses traques photographiques ensemble. À Maxime pour son aide précieuse et son sang froid. Et à tous ceux avec qui j’ai échangé et qui m’ont aidé à construire mon raisonnement en acceptant de partager leur expérience.

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SOMMAIRE

INTRODUCTION

P.6-7

NOTE SUR LE LUXE

P.8-9

1 - FONCTION & NATURE DES RUINES : SENS MATERIEL Composante topologique de l’espace

A - LA MATÉRIALITÉ DES RUINES. B - L’OMBRE DES RUINES SUR LE PRÉSENT : LA PRÉSENCE DE L’ABSCENCE. Expérimentations n°1 : Paysages dystopiques

C - LA RUINE ET LE SOL : LA MÉMOIRE QUI S’INCARNE PAR UN FRAGMENT. Expérimentations n°2 : Fragmentation du sol

P . 12 -15

P . 16 - 17 P . 19 - 21

P . 22 - 25 P . 27 - 29

2 - FONCTION & NATURE DES RUINES : SENS IMMATERIEL Composante sémiologique de l’espace

A - LA LUTTE CONTRE L’ÉROSION DU SOUVENIR.

P . 32 - 33

B - LA TRAGÉDIE DU PAYSAGE : LA RUINE ET LE PAYSAGE. Expérimentations n°3 : Rémanence

P . 34 - 39 P . 41 - 43

C - ESPACES AUTRES.

P . 44 - 45

Expérimentations n°4 : Hétérotopies ENTREVUE : Thomas Jorion - Photographe

P . 46 - 49 P . 50 - 53

3 - DEVENIR DES RUINES A - LES ESPACES ÉMERGENTS

P . 56 - 57

B - L’EMPREINTE DU VIDE Expérimentations n°5 : L’empreinte du vide

P . 58 - 59 P . 60 - 61

C - EXPLORATION URBAINE

P . 62 - 63

CONCLUSION

P . 65

BIBLIOGRAPHIE

P . 66-67

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# T.O.M.E.1 Quelle est la place des espaces laissés à l’abandon dans notre société ? Quelles valeurs véhicule t-ils ? # T.O.M.E.2 Comment se mêle la désaffection, l’aliénation, la dégradation dans sa relation à la nature ? # T.O.M.E.3 Comment donner une seconde vie à un espace désaffecté sans en altérer son aspect d’objet ruine ?

ENJEUX DE CRÉATION - Comprendre la matiérialité des ruines et en dégager des principes esthétiques. - Trouver un vocabulaire architectural en adéquation avec l’esprit de la ruine. ENJEUX SOCIAUX - Réaffirmer la place des espaces abandonnés au sein de notre société. - Effacer leur aspect désincarné. ENJEUX POLITIQUE - Redonner vie à La Gare Lisch et son quartier. - Relancer le patrimoine d’un édifice tombé en désuétude.

CHAMP LEXICAL Espace, architecture, ruines, matière, perspective, vide, intérieur, absence, frontalité, déshumanistation, critique sociale, décor, temps, mémoire, histoire, utopie.

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INTRODUCTION

L’expérience de la perte, phénomène constitutif de la ruine, projette au devant de la scène tout un champ d’invisibles. Le fragment et le sentiment de manque dirigent notre perception vers ce qui est absent, la perte de repères identitaires et de statuts dans l’histoire. Avec ce projet «Poétique de la ruine» je m’intéresse à l’altérité radicale de lieux dont on ne vient plus perturber la lente existence, à ces espaces qu’on laisse là, dépossédés de leurs sens et de leurs fonctions, à ces étendues complètement autres, hors de toute expérience quotidienne. Ils me fascinent pour leur aspect qui leur est propre celui du doute et de l’inachèvement. Je les surprends à cet instant tangent, quelque part entre vie et mort, croissance et dépérissement, entre être et non-être, perpétuellement au bord de l’effacement. Ils sont des sédimentations, celles du temps accumulé, resserré en eux. Le passé et le futur se rejoignent dans une temporalité qui n’est plus fléchée. Le lieu et l’espace donnent à voir le temps, cet éternel irreprésentable. Notamment sur ce principe de Michel Foucault « L’hétérotopie a le pouvoir de juxtaposer en un seul lieu réel plusieurs espaces qui sont en eux-mêmes incompatibles.» Comment faire coexister en un seul lieu des espaces de nature différente ? De superposer des temps distincts ? Ce projet prend pour question initiale la place des espaces laissés à l’abandon dans notre société. Cette première partie examine différentes composantes des ruines en étudiant leur perception, leur organisation mentale et physique. Cette partie élucide le rapport indissoluble que chaque civilisation entretient avec les ruines. Certaines confient à des monuments gigantesques le soin de perpétuer le souvenir, font plus confiance à la magie de l’élan poétique pour conserver la mémoire de ce qui est advenue. C’est cette tension entre matériel et immatériel, entre permanence et impermanence, que je propose d’explorer.

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CHAMP LEXICAL L’authenticité, l’histoire, le passé, diversité de pensées, sentiment de liberté spatiale, le temps, le rêve, l’imagination, la liberté, l’émerveillement, la contemplation.

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N OT E S U R L E L U X E Quand le luxe rencontre la décadence.

L’histoire montre combien le luxe, essentiellement protéiforme, a connu des variations au gré des cultures, des époques ou des circonstances. Le caractère mouvant du luxe rend non seulement compte de la grande diversité de ses expressions, mais aussi de la possibilité d’en explorer d’autres, marginales, sinon à l’écart de la sphère marchande : le temps, la liberté, la solitude, le silence. Par exemple, les clients de brocantes, leur définition du luxe n’est pas économique, c’est ce qui a trait à l’exception, à la discrétion, au savoir-faire. C’est aussi du temps volé dans un bel endroit. Le luxe est conduit à ce processus de régénération pour capter de nouveaux intérets, au risque de conduire à un moment donné au déclassement de ses propres standards et normes. La décadence renvoie à une perte de valeurs, de prestige, à la disparition d’une splendeur passée. L’ effondrement d’une société, la décadence de certains empires. Le luxe quant à lui est rattaché systématiquement à un flux de valeurs, aux traditions, aux savoir-faire, aux marques, à la rareté, à la qualité, la durabilité, au plaisir, au raffinement, à la valeur monaitaire. DÉFIER LES CONVENTIONS

L’aliénation et la dégradation deviennent moteur et source de création.

«Le luxe est une éthique de disfonctionnement parfait» Jeremy Hutchison

« Je pense que la perfection est laide . Quelque part dans les choses de fabrication humaine, je veux voir les cicatrices, l’échec, le désordre, la distorsion » Yohji Yamamoto

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A- LA MATÉRIALITÉ DES RUINES. B- L’OMBRE DES RUINES SUR LE PRÉSENT : LA PRÉSENCE DE L’ABSCENCE. Expérimentations n°1 : Paysages dystopiques

C- LA RUINE ET LE SOL : LA MÉMOIRE QUI S’INCARNE PAR UN FRAGMENT. Expérimentations n°2 : Fragmentation du sol

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FONCTION & NATURE DES RUINES

Composante topologique de l’espace

1 . SENS MATÉRIEL

LES RUINES UN ENJEU ESSENTIEL DANS LA PERMANENCE DES CIVILISATIONS. Les ruines constituent un reste, un legs des hommes qui nous ont précédés. De même qu’il n’existe pas d’humanité sans mémoire il ne peut y avoir de sociétés sans ruines. Les ruines c’est ce qui reste, c’est quelque chose de nécessaire et à la fois inquiétant, mais l’on ne peut s’en passer. C’est le pont entre le passé et le présent, elles incarnent le passé mais elles sont présentes pour ceux qui les protégent, les observent, ceux qui les détruisent. C’est l’équilibre entre la mémoire et l’oubli. La ruine fait écho à la tragédie de la guerre, des dévastations climatiques, ou au déclin d’une civilisation. C’est le reflet d’un état de crise d’une société, l’échec de l’utopie collective. Chaque société à le pouvoir de choisir entre les deux possibilités, suivant les périodes, il y a une volonté de conservation ou de destruction.

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A - L A M AT É R I A L I T É D E S RU I N E S

« Tous les hommes ont un secret attrait pour les ruines. Ce sentiment tient à la fragilité de notre nature, à une conformité secrète entre ces monuments détruits et la rapidité de notre existence.» Chateaubriand, 1802. Chateaubriand montre le caractère transitionnel et fugace de l’homme dans l’univers et la corruption de toutes les matières. Leur transformation physique nous rappelle que leur dépérissement est le reflet de notre vie éphémère.

[1] Réaménagement de la Grande Galerie du Louvre, Hubert Robert, 1796

La ruine comme conséquence du futur. Que l’homme ai été hanté par l’idée du futur et de la qualité de ses traces face à l’érosion, l’une des dimensions politique de son existence, peut être considérée comme un problème actuel. Comme exemple de cette vision entre passé-présent / présent-futur, La grande galerie du Louvre peinte par Hubert Robert en 1796. [1] ; [2] « Je marche entre deux éternités. De quelque part que je jette les yeux; les objets qui m’entourent m’annoncent une fin, et me résigne à celle qui m’attend. Qu’est-ce que mon existence éphémère, en comparaison de celle de ce rocher qui s’affaisse, de ce vallon qui se creuse, de cette forêt qui chancelle, de ces masses suspendues au dessus de ma tête et qui s’ébranlent ? Je vois le marbre des tombeaux tomber en poussière, et je ne veux pas mourir. » Diderot

La Grande Galerie du Louvre en ruine peinte la même année, Hubert Robert, 1796.

[2]

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[3]

Galerie de vues de la Rome antique, Giovanni Paolo Pannini, 1758, Paris, musée du Louvre.

« Les idées que les ruines rêveillent en moi sont grandes. Tout s’anéantit, tout périt, tout passe. Il n’y a que le monde qui reste. Il n’y a que le temps qui dure. Qu’il est vieux ce monde. » Diderot,1767

Regarder le passé et les constructions du passé c’est réflechir à la qualité, pas seulement esthétique mais d’ordre fonctionnel et d’ordre historique. Ce n’est pas par hasard que Freud, dans son texte sur Rome, utilise l’image de la construction d’une ville comme métaphore des mécanismes inconscients. Dans le psychisme humain, nous dit-il, rien ne se perd. Tout subsiste, au moins à l’état de trace. « A l’emplacement du palazzo Caffarelli se dressait de nouveau sans qu’on ait besoin de raser cet édifice, le temple de Jupiter Capitolin... Là où maintenant se dresse le Colisée, nous pourrions aussi admirer la Domus area de Néron, qui a disparu; sur la place du Panthéon actuel, tel qu’il nous fut légué par Hadrien, mais aussi sur le même terrain de construction originelle de M. Agrippa...» Sigmund Freud, Le malaise dans la culture, Paris. Transformer les édifices, c’est refuser d’effacer les mémoires qu’ils recèlent. Un monument ne vaut que s’il a dans sa modernité un peu d’antiquité, cela vaut pour les bâtiments d’apparâts, les palais. Le passé domine le présent par sa qualité, sa splendeur. Les théologistes ne réflechissent pas à la splendeur de la ville mais au trou, aux événenements divers, humains ou non humains qui ont contribué à faire un paysage de ruine.

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Pont de Manhattan, New York

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Vue du film Maze Runner, film de science-fiction, 2015 Ruine du pont de Manhattan, New York

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B - L’ O M B R E D E S R U I N E S S U R L E P R É S E N T P R É S E N C E D E L’ A B S E N C E

La force et la monumentalité d’un édifice tombé en désuétude, peut révéler la puissance du passé. Abandonnées après des catastrophes industrielles, des désastres naturels et faute de financement, les villes fantômes racontent l’histoire de la folie des hommes. Il y a un destin d’érosion, de destruction qui travaille les cités jusque dans leurs fondations. La mélancolie poétique est l’un des moyens d’apprivoiser l’horreur de la destruction. La nudité, l’abscence, la solitude totale d’une ville abandonnée devient la proie des animaux sauvages, comme les sites atomiques d’Ukraine et du Japon. «L’histoire de ces lieux,» explique Vincent J. Stocker photographe, «c’est l’histoire de nos crises, l’histoire de nos projets utopiques. Ils dévoilent l’envers, fonctionnent comme des antimondes. Ma série est un hommage aux petits, autrefois monuments porteurs de grandes espérances.» La trace d’un passage que l’on cherche à nier, à l’altérer, à l’effacer ou au contraire à la préciser et à l’imprimer, justifie qu’il est nécessaire de maintenir un équilibre entre passé et présent.

Série de photo de la ville fantôme de Détroit parut dans Brain Magazine, 2015.

Détroit, l’ancienne capitale de l’industrie automobile américaine a perdu la moitié de ses habitants.

Extrait du film Lost River -2014 Detroit, «Souviens-toi, le sang c’est ce qui nous lie, Tu peux tromper ni la mort, ni la vie. Rien du tout en faite ... C’est pour ça qu’on a l’impression de vivre sous l’eau ...» Les protagonistes du film sont comme noyés dans un autre espace-temps, la déchéance de la grande ville du Michigan, Detroit, aura eu raison d’eux.

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Photo de Pripyat, la ville fantôme après Tchernobyl, 1992.

Les progrès fulgurants de l’industrialisation dans la seconde moitié du XXe siècle ont aussi engendré des villes fantômes. Pripiat, ville annexe de Tchernobyl, est quittée en quelques heures par ses habitants évacués d’urgence.

Hiroshima mon amour, film De Alain Resnais et Marguerite Duras, 1959.

Le film pose la question de la macération et de la mémoire de la guerre. L’enjeu , constamment posé, est la réappropriation du traumatisme. L’avancée du film orchestre la remontée du souvenir traumatisant pour l’exorciser. Il s’agit d’abord de ne pas perdre la mémoire. Le film se définit comme une réaction contre l’horreur de l’oubli. Il s’agit conjointement de surmonter l’horreur, d’aller au-delà. Sur ce plan, la fin du film témoigne d’un désir de «donner à l’oubli» le souvenir douloureux.

Croquis d’une ancienne voie ferrée - tunnel

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E X P É R I M E N TAT I O N S N°1 PAYSAGES DYSTOPIQUES

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Traque photographique Sanatorium

L’addition de ces deux images créent un paysage dystopique

Les paysages constituent ici une projection de la folie des hommes. Ces contres-utopies dépeignent une société qui sombre dans un chaos. L’apparence fantomatique recréer par des nuances de gris et les tonalités plus électriques, montrent comment les décombres accumulés par l’histoire récente et les ruines surgies du passé ne se ressemblent pas. J’ai travaillé cette expérimentation en photo-montage pour pouvoir apprécier la superposition des difféntes couches du temps et d’espaces.

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Traque photographique Gare du Nord

Accumulation et superposition de déchets, épaves, rebuts. Volonté de créer comme des objets fantômatique. Jeu d’apparition, de disparition.

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C - LA RUINE ET LE SOL L A M É M O I R E Q U I S ’ I N C A R N E PA R U N F R AG M E N T

Les ruines sont des matériaux confus de bâtiment considérable, dépérit par succession de temps. La ruine est transformée en élément du sol et reprise par le sol. Sous les ruines se cache les trésors de l’art. Un sol artefact d’où vient se détacher quelques éléments qui survivent. Le sol est considéré comme une étendue mais surtout comme une épaisseur d’une profonde fertilé. L’accumulation des strates du temps sur le sol, la richesse du sous-sol. Le sol est un monde mouvant en perpetuelle mutation. Il peut transformer un édifice en ruine. Tout part du sol et s’y prolonge. Les usages évoluent. C’est pourquoi «il n’y a de lieu que hanté par des esprits multiples», écrit Michel de Certeau. « Les lieux sont des histoires fragmentaires et repliées, des passés volés à la lisibilité par autrui, des temps empilés qui peuvent se déplier mais qui sont là plutôt comme des récits en attente.» Des récits que Gordon Matta-Clark active, quand il découpe ses maisons et dévoile les matériaux superposés par leurs occupants successifs. Les couches d’architecture sont des strates de mémoires. [1]

Gordon Matta-Clark - Conical Intersect, 1975.

Avec le triomphe du végétal sur le minéral, le monument tend à s’inscrire dans une histoire de la Terre. Le couple Poirier commence dès 1971 sa poétisation de sites archéologiques dans des maquettes. L’obscurité nocturne, les scintillements de l’eau, les perspectives spatiales labyrinthiques évoquent les «mythes, rêves et désirs d’un inconscient collectif.» [2] A la même époque à New York, l’américain Charles Simonds installe les villages miniatures d’un peuple fictif dans des brèches des murs en ruine de Lower Eastside. [3] [4]

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[4]

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Urs Fischer, installation «You» en 2007.


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E X P É R I M E N TAT I O N S N°2 FRAGMENTATION DU SOL

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Ce jour-là, dans une carrière de sable, mes recherches ce sont affinées en observant la sédimentation du sol. Ces «couches du temps» ont permis d’enrichir mes expérimentations et mes recherches. C’est à travers la finesse et le relief provoqué par le passage du temps sur la matière qu’un jeu graphique c’est crée. De retrouver par le sol la mémoire de ce qu‘il reste du passé. Un jeu entre les pleins et les vides; Ce qui a disparu et les fragments qui persistent.

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A - LA LUTTE CONTRE L’ÉROSION DU SOUVENIR. B - LA TRAGÉDIE DU PAYSAGE : LA RUINE ET LE PAYSAGE. Expérimentations n°3 : Rémanence

C - ESPACES AUTRES. Expérimentations n°4 : Hétérotopie ENTREVUE - THOMAS JORION

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FONCTION & NATURE DES RUINES

Composante sémiologique de l’espace

2 . SENS IMMATÉRIEL

LES RUINES UN ENJEU DANS LA RENAISSANCE ÉTERNELLE DE LA CRÉATION. Il y a un équilibre instable entre le passé et le présent, entre la matérialité et l’immatérialité, ce qui se dit des ruines, et la transmission d’une histoire. La ruine a quelque chose de poétique, la structure même de la ruine convoque une poésie. La poésie a quelque chose d’immatériel. C’est l’atrait pour la poésie de la ruine que je tente d’exposer. Tout est corruptible. Le sentiment du passage du temps, de l’inéluctable liaison fragile, du pacte impossible entre la vie de l’homme et la vie de la nature. D’une civilisation à l’autre, la fragilité des témoignages, la réversibilité des fortunes, la fragilité de l’homme au monde et la permanence du souvenir sont les conditions de l’être.

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A - L A L U T T E C O N T R E L’ É R O S I O N DU SOUVENIR

Quel rapport y’a t-il entre la mémoire vivante des hommes et la mémoire physique inscrite dans le sol ? L’artiste peut-il être plus résistant qu’un monument? Les paroles inscritent sont-elles plus forte que les mûrs qui s’effondrent ? Qu’est-ce que le sentiment du passé ? Est-ce que les bâtiments du passé peuvent être visibles sans être encore présents ? Est-ce qu’il y a dans les ruines une présence de l’abscence ? « Une seule lettre brille entre deux points, et seul ce signe L marque le prénom. Ensuite est gravé un M qui, je crois, n’est pas entier ... La pointe a sauté avec un morceau de pierre cassé. Est-ce un Marius, un Marcius ou un Metellus qui repose ici ? personne ne peut le savoir à des marques certaines. Les lettres arrachées gisent, leurs lignes mutilées, Et dans la confusion des caractéres tout sens a disparu, Nous étonnerions-nous que les hommes soient morts ? Les monuments s’effritent : Le trépas arrive même pour les pierres et les noms. » Ausone, Epitaphia Heroum, 31 La réflexion mélancolique qui suit le poéme, le destin des hommes, la briéveté de la vie et la continuité de la mémoire. Une continuité qui est inscrite dans le sol. Face à ces éléments matériels, face à cette sublimité de l’architecture s’oppose pourtant d’autres forces, les forces de l’écriture et de la poésie.

VALTARI Choreography by Sidi Larbi Cherkaoui

«...il s’agit de visions utopiques greffées sur la contre-utopie de l’aliénation et de la désaffection.»

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Forest Swords The Weight of Gold by Benjamin Millepied

La splendeur, la résistance, la capacité de durée de cette oeuvre et en même temps la conscience de cette lente dégénérescence. Quel est le sens de cet abandon ? L’idée du désastre, de l’oubli, de l’incommensurable qui vient toucher les hommes au plus profond d’eux-mêmes. Tout concours a ce sens de la perte et la perte s’ennonce comme irrémédiable. L’inconstance du temps produit la décrépitude des hommes et des choses. La mort consume tout, et le temps qui ronge les choses, détruit tout. Certains Chorégraphes contemporains s’inspirent de ces espaces. Ces ruines apportent une dimension supplémentaire à l’émotion, elles décuplent le sentiment de perte et de fragilité, d’un corps céleste en mouvement dans l’univers. Un sentiment de grande légéreté émane de ces performances. Elles sont souvent retranscrite par la vidéo ce qui accentue la volonté de lutter contre l’érosion d’un souvenir, d’une émotion.

Croquis station à l’abandon - Quai de Gare Paris 19e

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B - L A R U I N E E T L E PAY S A G E D E S T R A C E S E N T R O M P E L’ O E I L

La ruine, représentée au sein du paysage, est ainsi tout d’abord un motif rappelant l’inscription de celui-ci dans le temps. Mais on constate aussi, l’émergence d’une pratique nouvelle où la ruine, bien qu’encore présente, tend progressivement à littéralement disparaître au sein du paysage. Le paysage lui-même devient ainsi ruine par effet d’enfouissement. Ces jeux d’émergences et d’enfouissements entraînent un véritable trompe l’oeil c’est une métaphorisation de la ruine. Le conflit des éléments s’est subsitué à celui des hommes. Clair-Obscur de la nature. Nous donne à voir l’histoire naturelle, les luttes et les défaites. Les crépuscules solanels et peuplés d’ombres projetent sur la vue qui s’efface et intensifie le sentiment. Le charme de la ruine consiste dans le fait qu’elle présente une oeuvre humaine tout en produisant l’impression qu’elle est une force de la nature.

Caspar David Friedrich, Abbaye dans une forêt de chênes, 1809-1810

L’artiste oppose à la continuité plusieurs type d’écran, la ruine, la brume, le brouillard, le nuage qui sont autant d’obstacles à la possession de l’ensemble du paysage par l’oeil du spectateur. La ruine vient peindre et provoquer le trouble de la vision. Vision elle-même romantique et empirique.

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John Constable, Old Sarum, 1834

Old Sarum de John Constable, est un simple tumulus herbeux où paissent des moutons dont rien n’indique, si ce n’est le titre, qu’il contient en réalité les ruines d’une cité antique, une ville transformée en paysage.

Victor Hugo, Chemin de ronde d’un château effondré, vers 1850, plume, pinceau.

Oscillant entre site historique et fragment de nature, ce mystérieux monument dont le sens s’est perdu avec le temps fait du paysage une sorte de mémoire défaillante, sous la forme de trace. Le paysage recèle en son sein comme si l’on conservait un secret.

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Gaspar David Friedrich, la ruine du monastère Eldena, près de Greifswald, 1824-1825.

La ruine semble prendre la même forme et le même matériau. C’est ce type de dispositif que développe le peintre, réintégration par la ruine du monument dans un ordre naturel. Victoire de la nature sur le monument et la présence tel un élément de la végétation de cette chaumière. Tel le signe d’une forme d’ancrage du paysage vers le vernaculaire. Cette construction locale fait corps tel une plante avec le sol fécond. Ici le sol gagne deux fois par la construction et la destruction. Cette naturalisation de la ruine est étroitement liée avec une modalité singuliaire du tragique et avec elle une pensée particulière de la temporalité.

Stalker de Andreï Tarkovski, 1979.

Les phénomènes atmosphérique recouvrent les ruines du lieu. Les débris, les traces, la précarité, il y a une vision tragique de l’histoire qui joue au sein de cette oeuvre un sentiment de mystère qui hante cette zone. Lieu dont personne ne connait la nature. La tragédie naturelle ici à reprit sur le tragique humain.

Croquis ancien manoir des Rothschild - Végétation Boulogne-Billancourt.

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Thomas Jorion, Cisterna - Cement works, Italy – 2009.

Une oeuvre humaine presque perçue comme une oeuvre de la nature. C’est tout l’atrait des ruines de permettre qu’une oeuvre de la nature soit perçue comme un produit de l’art. Les clichés sont ici à la fois la relève et la trace d’une histoire défaillante. Le paysage est ce lieu idéal où l’histoire n’existe plus que sous la forme de trace.

Carl Blechen, Eglise gothique en ruines 1826.

Sur cette peinture ce n’est pas la rupture mais bien la continuité qui est via la ruine inscrite dans le paysage, cette fusion ruine-nature manifeste au delà de la destruction une forme de continuité voir de pérénisation via la nature de ce que l’histoire n’a pas su conserver. Détruit le monument revit tel un organisme vivant entre ses racines souterraines et ses pouces nouvelles tendues vers le ciel. Là où Hubert Robert ouvre sa ruine vers le ciel, c’est ici une double ouverture, synonyme d’inscription du monument dans le temps qui est donné à voir. La ruine ici figure dans une partie prise dans un tout dont elle n’est qu’un monument, comme une strate dans une coupe de terrain entre ciel-sol et sous-sol. Ruiné le monument perd son statut d’excroissance inassimilable au monde naturel pour redevenir fragment incorporé à un tout organique.

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Cyprien Gaillard, Belief in the Age of Disbelief (2011)

Il confronte les questions de vandalisme et de décadence des utopies moderne à la spectacularisation de la nature. L’architecture contemporaine comme une ruine moderne sur le point d’être envahie par la nature.

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Giovanni Battista Piranesi - Veduta (1756).


Patrick Van Caeckenbergh, Drawings of Old Trees (crayon sur papier, 2010). Mimmo Jodice, Pergamo, Turchia 1993

Les vestiges sont ici appréhendés par un écrin naturel, cela renvoie à la peinture de paysages pittoresques. Les ruines sont perçues à travers le filtre du végétal. «Sur ces sites, les arbres, gardiens séculaires, régnent sur les pierres anciennes.» Les formes crées par la culture et remodelées par le temps font écho à la végétation et s’en inspirent.

« Jamais, on n’a pu concevoir la ruine isolée de son cadre. L’une fait corps avec l’autre. Si la ruine confère une noblesse au paysage, celui-ci en la baignant de sa lumière, en la mêlant aux jeux de ses verdures et de ses eaux, lui prête une vie et une âme. Elle n’est plus un accessoire, une chose morte, elle est un centre vivant et signifiant de tout un morceau de nature ...» Louis Bertrand

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E X P É R I M E N TAT I O N S N°3 RÉMANENCE

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Le phénomène de rémanence est une «Propriété qu’a la sensation de persister quelque temps, après que le stimulus ai disparu.» La trace produit en l’instant présent, comme dans le rêve une condensation des temporalités. Elle n’apparait pas nécessairement dans le champ du visible, même si un élément symbolique sauvegardé ( telle une cheminée d’usine devenue inutile ) sert d’indicateur de temporalité des usages des lieux. Cette expérimentation photos tente de se perdre et de se retrouver dans l’état présent du lieu, des fragments, des stimulis du temps passé.

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Traque photographique usine désaffectée - Loiret


C - E S PA C E S AU T R E S

Étymologiquement, du Grec « hetero » qui veut dire l’autre et « topos » le lieu. Les hétérotopies sont les «autres lieux». C’est un concept du philosophe Michel Foucault, dont l’écriture m’a permis d’apporter et murir ma réflexion sur la poétique de la ruine. Il y a des lieux hors de tout lieu, des lieux que l’on ne trouve sur aucune carte géographique, des lieux nés dans la tête des hommes. Ces lieux, on les appelle utopies. Il y a, évidemment, les espaces bien réels dans lesquels nous vivons : les rues, les cafés, les plages, les hôtels, le chez-soi… Et puis, il y a une sorte de lieux qui se distingue absolument des autres, quelque part entre lieux réels et fictions utopiques, des lieux réels qui s’opposent à tous les autres et fonctionnent comme des contestations de l’espace dans lequel nous vivons. Ces lieux là, Michel Foucault les appelle hétérotopies. Dans « Des espaces autres, les hétérotopies » j’ai trouvé un écho avec mon projet. Il me semble que les ruines sont surdéterminées en tant qu’hétérotopies, ce sont des hétérotopies en puissance. Dans ce texte, Foucault explique que les hétérotopies sont liées à un découpage singulier du temps. Le temps ne s’y écoule pas comme dans la vie ordinaire, nous ne sommes pas dans le temps de la montre. Il prend l’exemple des bibliothèques et des musées où le temps s’accumule. Les ruines donnent à voir une sédimentation du temps. Elles font se rejoindre le passé et le futur dans une temporalité qui n’est plus fléchée. Le temps n’y est pas linéaire, il ne s’écoule plus de manière continue mais plutôt sur le mode d’une suspension. Ces lieux ont perdu le fil qui les relie à leur passé, comme des « vaisseaux qui auraient rompu leurs amarres, et qui vogueraient hors de tout repère spatio-temporel convenu ». Ils sont sortis du temps de l’Histoire et contemplent, peut être avec un sentiment mêlé de tendresse et d’effroi, le devenir incertain des humains qui continuent de s’agiter autour d’eux sans se rendre compte. D’autre part, le spectateur est amené à faire un va-etvient temporel. Il s’imagine l’édifice dans sa jeunesse par un travail mental de reconstitution et parachève de le ruiner dans un mouvement d’anticipation imaginaire. On joue avec le temps qui semble s’apparenter à une illusion. Celle-ci montre au présent un temps passé et se présente toujours sous la forme d’un fragment.

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Stalker de Andreï Tarkovski, 1979.

Ces lieux « autres » non répertoriés par la bulle culturelle habituelle sont aussi des ailleurs. Ces lieux se transforment en espaces propices à l’élaboration de fictions et autres imaginaires que les artistes, les cinéastes transposeront sur la réalité.

«La ville qui n’existait pas» de Christin et Bilal.

L’hétérotopie, lieu qui n’en est pas, un lieu fait d’illusions, de désillusions et aussi un lieu d’émancipations pour les esprits débordants qui souhaitent s’évader de la prison de la réalité. Les écrivains excellents dans la création d’espaces imaginaires. Christin et Bilal s’inventent une ville utopique entre réalité et fiction.


Vincent J. Stoker Hétérotopie IEGDII

La série de photo Hétérotopia de Vincent J. Stocker affirme que cela peut être intéressant de remarquer que le principe d’hétérotopie est renforcé par la photographie qui fige, immobilise et reste silencieuse.

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E X P É R I M E N TAT I O N S N°4 HÉTÉROTOPIE

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TÂCHE D’ENCRE SUR PAPIER FIBRÉ.

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Par le croquis, réalisé au sein de zones oubliées, à l’abandon, j’ai tenté de retranscrire, le sentiment d’un trouble. Ce trouble n’est que le sentiment d’une abscence. Les lieux sont désertés la plupart du temps, la trace de l’homme et sa présence ont disparu, pourtant en plein coeur de Paris, on entend de ces lieux l’agitation de la ville. Le jeu des lignes double ce sentiment. C’est un principe qui joue sur l’illusion, la fragmention, la dispariton ... C’est une vision onirique, tel des brides de rêves ou encore la vision imaginaire que l’on se fait d’un lieu.

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ENTREVUE

THOMAS JORION, artiste photographe, utilise comme principale source d’inspiration les lieux laissés à l’abandon. Il retranscrit avec un oeil aiguisé des clichés de ruines, véritable base de sa création. J’ai pu avoir un dialogue ouvert, basé sur l’échange et la spontanéité. C’était un entretien d’environ une heure, j’ai donc condensé les réponses pour créer un extrait de notre entrevue. Comment arrivez-vous à trouver ces espaces ? Cela a demandé beaucoup de travail de recherche, de contacte et aussi un peu de chance. Pris dans son ensemble, je réalise que cela représente beaucoup de lieux et de voyages. Mais la série s’est montée naturellement petit à petit. La découverte de chaque lieu est différente. Certains sont assez connus, même par des gens qui s’intéressent peu au sujet : Détroit, Hashima (Ile minière Japonaise abandonnée). Les trouver n’est pas très compliqué. D’autres nécessitent plus de recherches (google earth, analyse d’images, contacts). Sur quels critéres vous les sélectionnez ? Je décide d’une destination après avoir vu plusieurs lieux qui me paraissent intéressants. Je détermine ces lieux suivant différentes origines, contactes, internet, veille économique. Pour la partie photographie, je ne m’impose pas de règle, je suis mon inspiration. Comme je rentre toujours dans ces lieux par mes propres moyens, je n’emporte que le strict minimum : pied photo et appareils. Je n’utilise jamais d’éclairage d’appoint, il faut donc composer avec la lumière du moment. C’est peut-être ça qui fait l’originalité de mes photos.

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Porpora. Villa, Italie - 2010

Velum. Palace, Italie - 2012

ENTREVUE

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Le puit, 2010.

ENTREVUE

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ENTREVUE

Quelle vision avez-vous de ces paysages en ruine ? Ces différents espaces à l’abandon ont un passé encré dans les murs. Ils font parfois références à différentes époques, classes sociales, styles de vie. La série de photo «les palais oubliés», ces lieux imprégnés d’une puissance et d’une majestée à une certaine époque, qui se retrouve en perte de ses valeurs procurent parfois le sentiment d’être un capteur d’image de l’histoire car il s’agit d’inscrire, de mémoriser ces ruines. Est-ce que dans vos photograhies, vous souhaitez conserver la mémoire de ces espaces ou au contraire leur apporter une autre dimension ? Peut-être plus utopique ou dystopique ? Ni utopique ni dystopique. Je laisse libre cours à l’imaginaire de celui qui la regarde. Diriger sa sensibilité, réussir à la canaliser pour transmettre une image. Sans prétention de vouloir transmettre absolument une vision utopique ou dystopique. La photo parle à chacun. Se laisser happer par l’image pour ensuite imaginer tout un univers qui est propre à soi. Ma vision n’est pas pré-définie par une idée ou une valeur à transmettre. La photo je la vois comme un souffle qui permet de se couper de la réalité. Peut-être éphémère car ces lieux à l’abandon son inscrits dans une époque définie. Nous avons pu finir notre échange par une note positive, je vais sûrement être amené à revoir Thomas Jorion, notamment lors de son vernissage le 7 novembre 2015. Cet échange m’a permis de me poser des questions, notamment sur l’étude des différentes typologies d’espaces, qui n’ont pas le même impact, l’écart entre la friche industrielle et la ruine d’un palais empreinte d’une dimension luxueuse. Dans quel contexte historique j’inscris mon projet ?

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A - LES ESPACES EMERGENTS B - L’EMPREINTE DU VIDE Expérimentations n°5 : L’empreinte du vide

C - EXPLORATION URBAINE

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FONCTION & NATURE DES RUINES

3 . DEVENIR DES RUINES

LES RUINES UN ENJEU DANS L’ORGANISATION DES CENTRES CULTURELS. L’idéalisation de la ruine ne cesse de s’accroître chez les artistes. En effet on trouve dans la friche des analogies et des relations symboliques avec la renaissance éternelle de la création que celle-ci provoque. Ces lieux étaient appelés «lieu intermédiaire», « entre-deux », « lieu hybride », sans oublier combien le concept de « non-lieu » de Marc Augé a pu servir de nouveau mythe urbain. La désignation de la friche suggère toujours l’idée de « ce qui est en puissance », de ce qui peut advenir de la création contemporaine. «Dans l’espace sémantique de la friche urbaine se manifeste avec une vigueur particulière l’idée selon laquelle la ruine, le délabrement, le ravagé, le déglingué, le dévasté, le démantelé, le désaffecté sont la condition même du rajeunissement, de la reviviscence, du renouveau.» Jean-Loup Amselle, L’art de la friche, 2005.

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A - L E S E S PA C E S E M E RG E N T S

Dans les années 70, les espaces alternatifs newyorkais revendiquaient l’esthétique du taudis, héritée de leur précarité, en opposition au monde de l’art établi et marchand. Les artistes apprivoisaient alors l’espace en l’intégrant directement à leurs productions artistiques : les caractéristiques architecturales des espaces alternatifs devenaient une matrice, une source d’inspiration permanente pour les artistes. Il y avait également une réelle envie de redonner de la vie aux espaces morts et abandonnés de la ville, la volonté d’utiliser les matériaux dont l’industrie légère du quartier ne voulait plus. Dans la même volonté de faire Thomas Hirschhorn utilise uniquement des déchets, matériaux recyclés, ses oeuvres dictent leur loi, celle d’un certain chaos. [1] De manière plus résente, sur le bord du périphérique parisien, à porte de la villette, mes recherches ce sont stoppées sur cette masse géante de béton. Sous un pont de métro, l’exposition «My Girls want to Party all the time» [2] organisé par de jeunes artistes autour du thème du monde de la nuit. Ce lieu imprenable, envoie encore après des années de désaffection et de squate, les vibrations puissantes de tout les coups qu’il a successivement encaissés. La puissance des décibels que les mûrs ont due encaisser, à l’intérieur des cloisons bricolées en parpaing et briquettes rouge. Une odeur acre hante ce lieu, comme un parfum, un doux souvenir des événements passés. Le lieu ne paie pas de mine, sûrement un ancien garage de la ratp, niché sous le pont du métro. Malgrès tout, le lieu m’impressionne comme les gens qui ont vécu plus de vies que les autres, de trafics en tous genres. Et c’est un mélange explosif. Il y’a d’un coté une extrême froideur qui émane de ces mûrs : garage, métro, auto, périphe, ... Et de l’autre une extrème chaleur par l’ambiance et les personnes que l’on croise au fur et à mesure de l’exposition. Un projet, une envie, peut-être un moyen de militer en dehors de la société. J’ai pu croiser le chemin de Sarah, jeune artiste, qui fait partie de cette bande, on a pu discuter, échanger sur ces lieux empreints de ce même gêne, de cette même vibration.

[1]

Thomas Hirschhorn, Abschlag 2014.

[2]

«My Girls want to Party all the time», péripate 2015. 56


[2] Tour 13, 2014.

[4]

Hall du Palais de Tokyo.

Il ne s’agit , le plus souvent, que de bâtiments désaffectés dont la durée de vie est temporaire. Sans doute est-ce une telle «éphémérité» qui consacre une stimulation de la création. Les squats d’artistes ont joué le même rôle en s’installant parfois juste avant la démolition d’un bâtiment, en référence à la Tour 13. [2] Si elles doivent disparaître un jour, les friches auront au moins eu l’utilité de multiplier les lieux d’émergence et de visibilité de la création artistique. Seuls les bâtiments qui font l’objet d’une réhabilitation semblent protéger «l’esprit muséal» comme un principe nécessaire à l’attraction conventionnelle du public. Mais le musée peut à son tour simuler la friche. L’exemple du Palais de Tokyo [4] à Paris : les plafonds éventrés évoquent l’atmosphère de la friche à l’intérieur d’un espace monumental et prestigieux dans un quartier de la grande bourgeoisie parisienne. Le décor de la friche apparaît comme un théatre mental idéalisé d’une dynamique de la création artistique contemporaine. Ceci a-t-il valeur de substance ? Les figures contemporaines de la réversibilité viennent-elles combler la perte de sens de l’histoire ? Quel sens accorder encore aujourd’hui à cette tentative de conserver des traces de ce qui a été dans un espace transformé ? La superposition de traces, tels des vestiges de ce qui fut là dans les temps passés, est destinée à l’abstraction. Comment faire persister l’empreinte de la vie passée des ruines ?

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B - L’ E M P R E I N T E D U V I D E

Les bâtiments transformés sont bouleversés sans que nous en soyons troublés. Cet étonnant renversement mérite pourtant d’être questionné. La ruine permet d’entretenir des liens organiques avec un passé qui nous a derterminé et dont nous souhaitons qu’il reste influent. Le passé fuyant nos repères se brouille. Les choses anciennes sont intéressantes parce qu’elles nous restent essentiellement étrangères. Elles procurent des impressions qui nous attirent mais témoignent de réalités qui nous échappent. La présence de l’histoire peut nous enchanter, voir nous rassurer, mais elle ne nous donne de l’épaisseur qu’à la condition de nous faire réfléchir sur notre état présent. Quelle est le meilleur moyen de révéler l’histoire d’une architecture ? Par quels dispositifs ?

LE REFLET

LA LUMIÈRE The weather project, installation de Olafur Eliasson pour The Unilever Series, Turbine Hall, Tate Modern, Londres, 2003.

Le miroir qui reflète l’espace montre le potentiel du plafond, ce plafond né de l’industrie est un bâtiment singulier. L’expérience n’aurait pas pu voir le jour sans cette architecture particulière.

Architecture de Lumière - l’ancienne buanderie et la prison - de la Chartreuse de Villeneuve.

LA GREFFE

La lumière est ici un bon moyen de souligner la singularité du bâtiment. Elle permet «d’augmenter» l’architecture, d’ouvrir des plongées immersives. La lumière permet donc de transporter ces lieux et leurs espaces vers une architecture nouvelle.

«Pansement» 5.5 designer

Pansement pour les objets. Cette greffe pour objets défaillants, permet de concerver son authenticité tout en apportant une modernité, en lui réstituant sa fonction.

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LES POINTS DE VUES

LE PARCOURS

Stalker on.

Collectif qui marche de ville en ville, sur différentes typologies de lieu abandonné dans un esprit de mémoire. Et qui donne différent point de vue et cadrage de l’environnement à observer.

Thomas Jorion.

Le positionnement du photographe en temps que cadreur du paysage, permet de révèler une réalité trouée, friable, et infiniment mystérieuse. Les points de vue sur la végétation nous permettent de nous immerger dans une réalité plus concrète, celle du temps, le long cheminement qui a permis à la nature de s’installer.

Le livre blanc, philippe Vasset.

« Avant que quoi que ce soit n’apparaisse, on ne voit que des mûrs et des clôtures. La carte dit qu’il n’y a rien derrière, mais difficile de la croire : si ces zones sont effectivement vierges, pourquoi cette débauche de protections ? »

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E X P É R I M E N TAT I O N S N°5 L’EMPREINTE DU VIDE

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Cette expérimentation sur la matière, m’a permis d’observer les propriétés des plantes si complexes. J’ai utilisé plusieurs couches superficielles de latex qui par sa composition a réussi à capter toute les aspérités des végétaux. Comme une seconde peau, cette empreinte laisse passer la lumière par sa finesse, montre et mets en exergue toutes les cavités des végétaux utilisés. Suite au passage du temps ils se sont décomposés et ont disparu. Il ne reste qu’une empreinte vide.

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C - E X P LO R AT I O N U R B A I N E

« À la recherche d’espaces vacants » Traque photographique en île-de-france

Velodrôme abandonné, périphérie de Blois.

Ouverture sur le ciel - Parking désaffecté, Boulevard Ney - 18 ème

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Fosse du parc de Montsouris.

Fosse du parc de Montsouris. Piscine en friche, gare de Fontainebeau-Avon.

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CONCLUSION

Depuis la Renaissance les ruines posent une question de poétique. Quelque soit le lieu où elles se situent, milieu urbain, rural ou désertique, s’il ya des ruines, c’est qu’on les a laissées , voire parfois installées, là où elles sont. Cela même est à interroger : à quelle négligence, à quel oubli ou à quelles intentions répond l’existence de ces objets qui en appellent à la mémoire ? Et quel rôle ont joué les artistes et les écrivains dans le sort qui leur est ainsi fait ? L’idée qu’on puisse ériger la ruine en monument, répond à des péoccupations implicites ou explicites, diverses, multiples et contradictoires. Quelle image une société entend-elle donner d’ellemême par l’ostentation, la destruction ou l’abandon des vestiges, qu’ils soient les siens ou ceux de sociétés perçues comme autres ? Quant un morceau de l’histoire disparait c’est un bout de l’humanité qui s’effondre. Au terme de ce tome 1 beaucoup de questionnements reste en suspens. Ma démarche ne cherche pas à en proposer les réponses mais tente tout du moins d’en poser les termes, ainsi supposer de ne pas se limiter, mais de croiser les approches et les démarches. Notamment à travers des principes philosophiques, des oeuvres d’artistes, de photographes ainsi, que de littérature. Cette démarche peut s’inscrire au travers de la pensée de Michel Foucault. Dans «Des Espaces Autres», le philosophe établit le concept d’hétérotopie, un espace concret abritant l’imaginaire. Des lieux qui sont dessinés par l’instituion d’une société, mais qui définissent un contre-emplacement, un «lieu autre» permettant de superposer des temps d’histoire distinct. Le projet tend vers une architecture qui proposera une mise en scène, de manière à entrer en dialogue avec la ruine. Il s’agira de coudre, de joindre, et de tisser deux éléments opposées, pour créer une harmonie. C’est à la recherches des stigmates du passé que mon projet s’oriente. À la recherche d’un caractère propre au lieu. L’enjeu est d’établir une continuité qui respect l’esprit de la ruine tout en développant un autre vocabulaire. Opération de greffe de structures dans une ruine, qui amènenent à travailler dans l’épaisseur de la nouvelle peau afin de trouver d’autres spatialités : surélévations, troubles reflets, parcours, cheminement qui densifient l’architecture et stimule l’imaginaire. Un aspect très présent dans ce projet est le rapport qu’il sous-tend entre le matériel et l’immatériel. Ce rapport entre matérialité des lieux et immatérialité du passé est le principe même du projet.

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BIBLIOGRAPHIE

OUVRAGES GÉNÉRAUX — «Des espaces autres», Michel Foucault, les dits et écrits, t. IV, 1980-1988, Bibliothéque Nationale de France, Paris. — «Le corps utopique, Les hétérotopies», Michel Foucault, éditions Lignes, 2009. — «Non-lieux», Marc Augé, éditions du Seuil, 1992. — «La dimension cachée», Edward T. Hall, éditions du Seuil, 1966, New York. — «La ville qui n’existait pas», Enki Bilal/Pierre Christin, éditions Les Humanoïdes associés, 1990. — «Une volonté de faire», Thomas Hirschhorn, phrases entendues et notées par l’artiste, 1992- 1993, Introduction par Sally Bonn, éditions Macula. — «Le luxe, essais sur la fabrique de l’osentation», Pierre Bergé / Olivier Assouly, éditions Regard. — «Le livre de l’intranquilité», Fernando Pessoa, édition intégrale. — «Un bâtiment, combien de vies ? La transformation comme acte de création» , coédition par la cité de l’architecture et du patrimoine, Paris, SilvanaEditoriale. — «Le livre blanc», Philippe Vasset, édition Fayard. — «Que faire avec les ruines? Poétique et politique des vestiges.», Sous la direction de Chantal Liaroutzos, Collection Interférences. — «Les ruines de Paris en 4908», Alfred Franklin.

FILMOGRAPHIE — Hiroshima mon amour, de Alain Resnais et Marguerite Duras, 1959. — Lost River, de Ryan Gosling, 2014. — Stalker, de Tarkovski, 1979.

ENTREVUE — Thomas Jorion, octobre 2015.

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WEBOGRAPHIE — La SNCF s’ouvre à la création artistique : http://www.naja21.com/fr/espace-journal/la-sncf-souvre-a-la-creation-artistique/ — Essor et déclin des espaces alternatifs : http://www.laviedesidees.fr/Essor-et-declin-des-espaces.html — Espace Berlinois à l’abandon : http://www.abandonedberlin.com — Le château Rothschild, fantôme de Boulogne : http://www.sppef.fr/2014/12/04/ le-chateau-rothschild-fantome-de-boulogne/ — La Gare Lisch : http://www.europe1.fr/culture/la-gare-lisch-sera-t-elle-sauvee-dela-ruine-2241347

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Serre à l’abandon dans la périphérie de Londres

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Poétique de la ruine _ TOME 1  

Projet d'architecture / Mémoire de fin d'étude / Master Scénographie du luxe

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