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D’ARCHITECTURES 188 - FÉVRIER 2010

DOSSIER L’agriculteur, l’architecte et le paysage PARCOURS

Atelier Novembre RÉALISATIONS

RCR Arquitectes Rodrigo Cerviño Lopez Germe & JAM Ballot & Franck Dusapin-Leclercq

NOUVEAU Le supplément d’a-guide avec son dossier spécial univers du bain : entre bien-être et écologie

D’ARCHITECTURES, LE MAGAZINE PROFESSIONNEL DE LA CRÉATION ARCHITECTURALE – FRANCE 10 € - DOM 12 € - N CALÉDONIE, POLYNÉSIE 1200 CFP PORTUGAL 11,50 € - MAROC 95 MAD - TUNISIE 12,700 TND - LIBAN 26000 LBP - CENTRAFRIQUE, CMR, CI, G, SN 6300 CFA - CANADA 15,95 CAD ELLE


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Culture et Grand Paris, la pompe funèbre ? par Marc Armengaud

^ « Chantier-studio ». Pendant la « Nuit blanche » 2004, dans la friche de l’hôpital Saint-Lazare à Paris, l’artiste Francisco Ruiz de Infante installait un chantier qui n’avait d’autre fonction que d’informer sur ses progrès, son actualité. Cette installation travailleuse diffusait une documentation multimédia live et, toutes les deux heures, imprimait une nouvelle édition du petit journal du chantier, signalant les événements les plus récents. © Sébastien Demont.

Le 10 décembre 2009, un débat sur la culture au Cabaret Sauvage tient lieu de clôture au cycle de « Rencontres du Grand Paris ». Quel est le sens de ce final « culturel » pour le processus de transformation de la métropole, résumé depuis plusieurs mois à un double anneau de transports en commun rapides ? La « culture » comme un autre moyen de poursuivre l’élan suspendu de la consultation sur le Grand Paris et de redonner une place aux architectes (et à leur ministère de tutelle), ou avis de décès élégant ? Les observateurs attentifs auront noté que durant le seul mois de décembre 2009, trois autres débats publics majeurs initiés par les plus grandes institutions politiques avaient posé la même question : la culture peut-elle ou doit-elle être un acteur des transformations urbaines de la grande échelle ?

La culture est-elle réellement un enjeu stratégique pour la métropole francilienne ? Pas en termes de manques : il s’agit probablement du territoire le plus dense du monde en matière d’institutions culturelles publiques et privées. Mais avec des disparités de positionnements et d’échelles qui coexistent sans vision

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générale, à l’image de la complexité du territoire. La mission Karmitz proposait d’ailleurs la création d’une « colline des arts » autour de Chaillot, d’un axe « Paris-Périphérie » de La Villette à Aubervilliers ou de définir la Seine comme une « vallée de la culture », soulignant la difficulté de valoriser la diversité de ces institutions et le besoin de recréer des territoires thématiques cohérents. Parallèlement, la part de la culture dans les propositions des architectes du Grand Paris est restée jusqu’à présent anecdotique. La conférence métropolitaine n’avait pas débouché sur le sujet non plus, même si chaque GPRU devait s’accompagner d’un volet culturel ambitieux. Parce que la culture n’est jamais la priorité, premier volet supprimé en cas de contraction de budget ? Désormais, la question fait l’actualité : la culture peutelle servir de modèle pour des stratégies territoriales ? En décembre 2009, quatre débats publics ont eu lieu sur ce thème. Au MacVal, à l’IAU, au CENTQUATRE (celui de Pantin) et au Cabaret Sauvage. C’est plus qu’une coïncidence. Les équations sont différentes, mais elles entrecroisent les mêmes termes. Pourquoi,


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soudain, un tel intérêt ? Dans un contexte de crise, la culture offre le confort d’être un espace entièrement positif, consensuel, qualitatif, bref inattaquable. Mais derrière le mot doux, on fait dire et surtout faire beaucoup de choses à la culture. Le concept clé serait celui d’attractivité, depuis le spectaculaire succès des thèses de Richard Florida sur les « classes créatives » à la fin des années quatre-vingt-dix (<www.creativeclass.com>). Les villes existent par leur identité culturelle et augmentent fortement leur compétitivité (et leurs revenus) en augmentant leurs performances culturelles, recette appliquée avec succès dans le monde entier (dont Paris). Il est ironique que cette stratégie marketing, qui proposait aux grandes métropoles nord-américaines la modification génétique de leur patrimoine culturel et social afin d’attirer des entreprises et des habitants désirables, ait été inspirée par l’évolution du rôle de la culture dans les années quatre-vingt en Europe, en particulier à Paris. Entre-temps, les

relations entre politique et culture ont beaucoup changé sur le Vieux Continent, avec une tendance au désengagement public et à la décentralisation, accompagnée par une privatisation. La culture est de plus en plus définie comme loisir et mode de consommation global, comme en témoigne la frénésie de tourisme culturel. La France reste néanmoins le berceau de nouveaux formats de diffusion artistique (« Nuit blanche » à Paris, « Estuaire Nantes/Saint-Nazaire », « Evento » à Bordeaux), qui assument explicitement des objectifs de transformation territoriale. Ceux qui critiquaient le caractère superficiel des actions culturelles à l’échelle urbaine semblent aujourd’hui reconnaître qu’il s’agit d’un champ majeur de l’action transformatrice des villes, voire son élément privilégié : moins cher, à effet immédiat, permettant l’implication de la population, avec des effets d’image positifs à tous les niveaux… Le Grand Paris ne pouvait donc esquiver cet enjeu. Parce que l’architecture, c’est de la culture ? 

RÉCIT

création d’un Atelier international du Grand Paris, le ministre recadrait le débat : « C’est en s’appuyant sur l’éthique de la culture que l’on doit développer le Grand Paris. Pas la culture pour tous, mais pour chacun. Comme construction d’une mémoire commune, mais surtout par l’invention de nouveaux modes culturels à partager. » Une fois ces divergences clairement énoncées, le débat commençait. Qui sont les invités ? Une trentaine de personnes se pressent sur l’estrade. En l’absence spectaculaire du moindre architecte, l’unique artiste au programme était le compositeur Pascal Dusapin. Tentant de parler d’urbanité, il se plaignit longuement de la difficulté à se garer dans Paris la nuit, y voyant l’indice que la culture n’y serait plus en mouvement… Les autres participants se rangeaient en trois catégories : de grands commis de la culture pilotant de grandes institutions (château de Versailles, IFA…), avec un quarteron d’anciens ministres. Des experts : le directeur artistique du palais de Tokyo, l’égérie d’un bureau de style spécialisé dans la grande consommation, une productrice de fictions de télévision en quête de respectabilité… Enfin, des représentants de l’Île-de-France culturelle d’en bas : une étudiante de l’école Boulle, souhaitant que le Grand Paris l’aide à monter sa boutique de bijouterie parce que c’est trop dur pour les jeunes ; une styliste se plaignant de la fragilisation des artisanats d’art, contraints à l’exil à Dubaï et Beverly Hills ; une directrice de conservatoire de banlieue regrettant que sa programmation ne soit pas suivie d’assez près par le public parisien… Bref, une litanie de plaintes corporatives et nombrilistes (écho direct des râleries du blog consacré à ces débats : <www.mon-grandparis.fr>). Il faut autant d’inconscience que de courage pour venir défendre l’art de la sellerie et des tailles de gemmes dans un débat sur la culture, à moins que l’on y ait été invité à dessein.

Le 10 décembre 2009, clôture des « Rencontres du Grand Paris », sur le thème de la culture. Le Cabaret Sauvage réunit Christian Blanc, secrétaire d’État au Grand Paris, Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture, et Anne Hidalgo, premier adjoint du maire de Paris, en charge de l’urbanisme et de l’architecture. Une première rencontre, pour un dernier débat. Qui débuta par une série d’escarmouches révélant qu’autour du Grand Paris, ce sont aujourd’hui les malentendus qui dominent, puisque l’élue parisienne quittait l’estrade au bout d’une courte protestation sur le naufrage du Grand Paris depuis qu’il est passé sous l’autorité du secrétariat d’État dédié. Regrettant l’occasion historique offerte par la consultation sur le Grand Paris, qui avait suscité un climat de collaboration et de responsabilité unique autour du rôle renouvelé de l’architecte. Anne Hidalgo : « Parler de culture aujourd’hui suppose de reconnaître que ce n’est pas nous qui façonnons le réel, mais c’est le réel qui nous façonne. Il faut donc accompagner les énergies et la créativité qui existent dans la ville monde. » Il faut croire que le débat au sommet avait commencé en coulisses, puisque le secrétaire d’État avait ouvert la séance un peu plus tôt en se défendant de n’avoir qu’une idée fixe (un métro rapide en forme de 8). Pour dire sa bonne foi, il confia avoir fait un rêve (culturel) : « mon rêve personnel, c’est que dans les cinquante ans qui viennent, Paris soit la capitale de l’art de vivre, dont la culture est une dimension essentielle ». Une définition de la culture par sa contribution au confort général. En fait, le ministre parlait de lifestyle. Frédéric Mitterrand reprenait ensuite le fil : « La consultation sur le Grand Paris a réhabilité l’affinité profonde entre la politique et l’art de concevoir les villes. La culture est structurante, notamment parce qu’elle est en avance. » Annonçant la

La création ? Il n’en fut pratiquement pas question. Au mot imagination, on préférait celui d’innovation, qui promet des transferts technologiques profitables.

Trois débats :  Le 3 décembre, au MacVal (musée d’Art contemporain du Val-deMarne, à Vitry), eut lieu le premier d’une série de trois débats sur les relations entre territoire et art, à l’initiative des CAUE du 94 et du 92. La première table ronde réunissait, autour d’Alexia Fabre, directrice du musée, le collectif de paysagistes Coloco, Pascale Lebroc, chargée d’expertise pour la SEM Ville renouvelée à Roubaix, et Stefan Shankland, artiste, pour son projet Trans305 dans la ZAC du Plateau à Ivry (voir « Le dehors de l’architecture » dans le numéro d’octobre 2009 de d’a). Leurs propos tournaient autour de la nécessité d’entreprendre des expérimentations au cœur des projets urbains, des hybridations nourries par des collaborations sur mesure pour tenter de donner un sens aux transformations à venir. Si la caractéristique de l’Île-de-France durant le quart de siècle à venir est d’être en chantier, à quelles conditions cela peut-il devenir une culture partagée ? Et comment ne pas inviter l’artiste à jouer un rôle dans ces mutations, malgré l’inconfort de sa position de médiateur ou d’incubateur, plutôt que d’auteur en vedette ?   Le 9 décembre, l’IAU Île-de-France invitait le pOlau (<www.polau.org>) pour présenter son étude sur

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« Culture et développement urbain depuis trente ans » (une suite de sa participation à l’équipe Jean Nouvel), avec un zoom sur la démarche HQAC de Stefan Shankland (<www.trans305.org>). Étaient présents des techniciens de l’aménagement du territoire, ainsi que des artistes et des architectes familiers de cette problématique. La discussion portait principalement sur le risque pris par l’artiste d’instrumentalisation politique. La question n’étant pas seulement de savoir ce que l’artiste peut apporter à la fabrication de la ville, mais aussi ce que la ville peut apporter à l’artiste. Il est alors essentiel d’admettre qu’il n’y a pas de spécialistes, pas de compétences, qui embrassent tout ce spectre. Il faut donc collaborer de manière très ouverte, mais envisager également tous ces projets sous l’angle d’une pédagogie, en associant le plus souvent possible des étudiants à ces processus d’hybridation où le temps devient la matière du projet, plus que l’espace. 

« Nuit blanche » 2009, le terrain de foot impraticable de Priscilla Monge devant la rotonde Ledoux à Stalingrad : plus que l’équipe adverse, les joueurs affrontent la topographie du terrain et les règles devenues absurdes d’un jeu distordu. Projet créé pour la Biennale de Liverpool en 2006.

 Enfin, le 10 décembre, à guère plus d’un kilomètre du chapiteau du Cabaret Sauvage où l’on discutait de culture dans le bain du Grand Paris, se tenait à Pantin un colloque de l’Observatoire des politiques culturelles (<www. observatoire-culture.net>) sur le « développement culturel durable ». En présence du président de la Région, Jean-Paul Huchon, du directeur de la Drac Île-deFrance et de celui de l’Arcadi, la manifestation importait particulièrement pour le président de la Seine-Saint-Denis, Claude Bartolone, marquant le positionnement de son département avec sa stratégie culturelle/multimédia pour La Plaine-Saint-Denis. Les intervenants étaient presque tous des universitaires ou des responsables de projets artistiques au sein des collectivités territoriales, détaillant des études de cas comme un catalogue de bonnes pratiques culturelles à l’échelle urbaine. En fait de développement durable, il s’agissait principalement de décrire le rôle de la culture dans le projet urbain : outil d’embellissement, de négociation ou de communication, supplément d’âme ou valeur ajoutée, espace de médiation avec les habitants et les acteurs… 

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© Tristan Lafon

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De fait, ces contributions formaient le paysage explicite de ce que la culture représentait dans ce contexte : une activité porteuse qu’il faut remettre en selle. Faut-il préciser que les débats étaient menés par une journaliste économique, peu experte des enjeux culturels, de son propre aveu, mais plus à l’aise avec le positionnement de la discussion : « la culture comme attractivité et facteur de développement économique » ? Il s’agissait de discuter de l’offre (culturelle), de la valorisation (du patrimoine), d’attractivité (touristique), bref de billetterie. La culture n’étant à aucun moment envisagée comme une dimension méritant d’être investiguée pour elle-même – et de manière prospective – afin de définir son rôle dans la transformation métropolitaine. La création ? Il n’en fut pratiquement pas question. Au mot imagination, on préférait celui d’innovation, qui promet des transferts technologiques profitables. FLASH BACK

Par contraste, tout le processus de la consultation sur le Grand Paris apparaît profondément culturel, voire même utopique ! Le grand écart est même stupéfiant. Un petit retour en arrière propose un éclairage sur le statut du mot-clé « culture » dans ce processus : on se souvient que la consultation a été portée par le Bureau de la recherche de la Dapa au ministère de la Culture, dans la continuité de son programme de recherche sur « L’architecture de la grande échelle ». Cette rupture

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avec le processus canonique qui, depuis plusieurs siècles, donnait la responsabilité de l’aménagement du territoire aux ingénieurs des Ponts et Chaussées, fut si brutale qu’elle entraîna l’annulation du premier appel d’offres sous la pression de ce Grand Corps puissant. Malgré tout, la consultation fut relancée sous les auspices d’une vision « culturelle ». Et l’installation prochaine de l’Atelier au palais de Tokyo vient réaffirmer de manière extrêmement explicite où se situe le camp des architectes dans cet échiquier. Pourtant, au-delà de son label ministériel, le processus de la consultation n’a jusqu’à présent pas fait grand cas de la culture. L’équipe Jean Nouvel, lors de la première phase, avait posé avec ambition la question d’une relation culturelle contemporaine au territoire, en interrogeant le pOlau (Pôle des arts urbains, dirigé par Maud Le Flo’ch). L’équipe Grumbach avait invité Dani Karavan, donnant également sur ce sujet l’impression de rejouer les années quatre-vingt. Artistes, critiques et programmateurs culturels font partie des grands absents d’équipes pourtant pléthoriques (et de la composition du comité de pilotage, d’ailleurs). Parce que les architectes ne maîtrisent pas ces alliances ? Néanmoins, si le terme « culture » s’est fait rare, il faut reconnaître aux démarches de l’AUC et de Studio 09, à l’originalité exploratoire, d’être fondées sur une relation culturelle au territoire, à la fois dans leurs objets et leurs outils, parfois dans leurs propositions (le Louvre comme gare…).


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DÉCRYPTAGE

Et si le mot culture avait été jeté en pâture par Christian Blanc sur l’autel de la réconciliation ministérielle (imposée par en haut) ? Un gage ou un appât, puisque le refrain est repris par tous. Les lignes de partage politiques ne sont pas là où on pourrait les attendre : ainsi la Ville de Paris paraît-elle la meilleure alliée du ministère de la Culture pour tenter de rendre aux architectes le pilotage du Grand Paris et éviter que le surnom du palais de Tokyo ne soit bientôt fort Alamo, voire fort Saganne… Tandis que la Région Île-de-France joue au poker menteur, son président s’exprimant le moins possible avant les élections régionales, laissant les élus verts critiquer le projet de Christian Blanc, avec lequel le président de Région réélu pourra être tenté de s’entendre,

Une intuition prend forme : la nécessité d’expérimenter. Ce que le Grand Paris, en tant que processus institutionnel, ne sait pas faire. une fois que sa marge de manœuvre sera clarifiée. Car en tout état de cause, c’est bien la Région qui serait le grand bénéficiaire du projet de double rocade de métro. De son côté, le secrétaire d’État donne l’impression aux acteurs engagés dans cette aventure hypermétropolitaine de faire cavalier seul, se préoccupant aussi peu de culture que des conditions concrètes de l’aménagement du territoire. En effet, il procède aujourd’hui uniquement en discutant au coup par coup avec des élus sur le trajet du Grand 8, sans envisager une concertation globale et articulée avec tous les acteurs concernés. À ce rythme, le projet risque d’épuiser très vite son énergie jacobine et de sombrer dans les marais des nombreuses communes traversées. Le doute naît : et si l’on avait choisi de parler de culture afin de masquer la paralysie du processus

du Grand Paris ? Plombé par la crise, les échéances électorales et les contradictions institutionnelles de pilotage. La culture est bien bonne, parfois produit cosmétique, parfois écran de fumée. Un sujet de conversation sans gravité… L’OUVERTURE FERMÉE

Que pouvait-on attendre de ce recours à la culture ? Qu’il contribue à répondre aux enjeux du présent et surtout qu’il engage une relation réellement créative à l’avenir. Or la « culture » convoquée comme un tout indistinct apparaît à chaque fois comme lestée de devoirs et de calculs pesants, qui la placent en contradiction avec ses propres valeurs d’invention et de liberté. Mots d’ordre et effets d’annonce masquent mal des réflexes d’instrumentalisation sans esprit. Et les architectes ne sont pas en reste. Début décembre, lors de la présentation finale d’un marché de définition réunissant cinq des dix équipes du Grand Paris autour du périmètre Orly-Rungis, tous revendiquaient la pratique éminemment culturelle du « parcours » comme fondement du projet. « On a tracé des pistes, on a arpenté, on a exploré pour révéler la véritable structure du territoire, celle des usages, même marginaux », revendiquant une nouvelle culture du projet, un rapport culturel au réel. Mais finalement, aucun projet ne tirait de conclusions opérationnelles nourries de cette approche initiale. Le bon vieux plan-masse final illustrait le retour des réflexes top>down. Élus et acteurs locaux du territoire ressortaient d’ailleurs déçus de cette présentation en avouant leur malaise : celui d’être considérés comme des quantités négligeables, d’emblée condamnés à la tabula rasa. Il y a donc une tension réelle entre le renouvellement des postures auquel invitent les défis de notre époque et la culture des différents protagonistes. Une intuition prend forme : la nécessité d’expérimenter. Ce que le Grand Paris en tant que processus institutionnel ne sait pas faire. Aucune équipe ne l’a préconisé (ou celles qui l’avaient fait n’ont pas été retenues). Le hiatus français veut que ce soit au niveau institutionnel que se fasse la rencontre entre contre-culture et culture, avec en général quinze ans de retard. Mais en 2025, ceux qui sont aujourd’hui capables d’inventer de nouvelles stratégies culturelles pour le Grand Paris seront un peu périmés, comme la plupart des équipes de la consultation… En fait de culture, on aura donc surtout découvert des tactiques politiciennes qui resituent la dimension culturelle dont l’architecture risque d’être porteuse in fine : l’expression d’une politique (ou des contradictions entre les politiques). Du moins si les architectes continuent à accepter que la dimension culturelle de leur mission soit définie par le bel objet, la figure de style. Des architectes qui sauraient occuper le terrain du « projet territorial culturel » auraient pourtant une avance, qui procurerait peutêtre des moyens politiques inédits. 

© Marc Armengaud

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Mise en place de l’Observatoire, une œuvre de Tadashi Kawamata pour le festival « Estuaire Nantes/Saint-Nazaire » en 2007.

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Culture et Grand Paris, la pompe funèbre ?  

Article par Marc Armengaud, in D'ARCHITECTURES (d'a), 188, février 2010, pp. 14-17.

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