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Série

AVENTURES « Souvenirs et promesses »

Auteurs : Wallyn Alexis Lemiroir Hélène


1.

L’apprenti

Le froid glacial de l’air ambiant... Je le sentais parcourir la moindre parcelle de mon corps. S’enroulant de mes pieds gelés, dont les os se seraient brisés au moindre choc un peu trop violent. Passant sur mes genoux, paralysés sous les effets du froid, ces derniers me suppliant de leur offrir une nouvelle source de chaleur, la circulation de mon propre sang ne leur suffisant visiblement plus. Sans oublier mes épaules … Comme si le poids de l’armure ne suffisait pas à leur calvaire, elles devaient en plus subir l’air froid, s’insinuant insidieusement pour remonter le long de mon dos, jusqu’à venir les caresser de sa main glacée. Si je continuais à rester ainsi, à l’arrêt, aucun doute que je finirais par tomber malade. Je m’étais figuré que la cuirasse, qui 1


pesait lourdement sur mon corps, aurait au moins le mérite de me tenir chaud, mais la porter eut tôt fait de me départir de mes fausses idées à ce sujet. Que dire alors de l’allure qu’elle me donnait ? Je ne ressemblais à rien ainsi vêtu, mon apparence actuelle se rapprochant honnêtement plus de celle de l’épouvantail que de tout autre chose. Moi qui avais toujours adoré les contes pour enfants et les chevaliers qui y étaient dépeint, je me sentais trahis. Où était passé le charme de l’homme en armure, arborant fièrement le blason de son empire en allant porter secours aux démunis, voyageant sur les terres en compagnies de son fidèle destrier ? Loin d’en être une parfaite interprétation, j’attirais sur moi les regards pleins de pitié des vétérans, à chacun de mes déplacements … Et pas que les leurs, pour tout vous avouer. Il faut dire qu’il n’y a guère besoin d’expérience pour reconnaître la bleusaille camouflée derrière l’équipement : tendu comme un piquet, obligé de réaliser des mouvements amples pour avancer sans trébucher à chacun de mes pas, les grincements et autres claquements métalliques rythmant mon avancée d’une symphonie dissonante … Cependant, peut-on vraiment en demander plus à un homme qui porte l’armure pour la toute première fois ? Pour me réchauffer, j’avais décidé de faire le tour du campement, espérant que l’exercice de la marche suffirait à apporter de nouveau un peu de chaleur à mes membres transis. Il ne me faudrait pas des heures pour le parcourir, celui-ci n’étant fait pour compter qu’une centaine d’hommes, tout au plus, mais si cela pouvait m’éviter de finir gelé dans un coin, dans l’attente d’un ordre … Surtout que celui-ci risquait de mettre du temps à arriver, étant donné que j’avais plutôt l’impression que l’on m’avait mis dans un coin, pour éviter de gêner ceux qui, contrairement à moi, ne seraient pas trop mauvais pour apporter réellement de l’aide. Dans un sens, ça n’était pas 2


totalement éloigné de la réalité, étant bien trop étranger aux arts de la guerre pour pouvoir réellement prêter mainforte, mais un soldat qui se sent faible est un soldat à moitié mort. L’idée de séparer les hommes, pour mettre nos tentes à l’opposé de celles des combattants les plus reconnus, était donc pour moi négative. Nous enseigner le nécessaire pour que nous ne soyons plus des poids morts pour les autres m’aurait paru plus efficace pour tout le monde, mais, très clairement, on n’avait pas envie de s’embêter avec des débutants et on ne nous le cachait pas… Autant dire que cela ne contribuait pas à notre activité spontanée sur le camp, l’impression d’inutilité venant vite étouffer le potentiel enthousiasme de certains. Sans compter sur l’organisation des quartiers, qui pouvait rapidement jouer sur le moral lorsque, comme c’était mon cas, l’on se retrouvait particulièrement éloigné des entrées, dans l’incapacité de voir arriver supérieurs ou ravitaillement. Perdu dans mes pensées, mes pieds avancèrent d’euxmêmes, d’un pas hasardeux, au milieu des toiles tendues nous servant actuellement d’abris. Chancelant plus qu’autre chose, je marchais, tout droit, en direction de l’entrée sud, longeant la tonnelle principale située plus ou moins au centre de nos installations, ayant l’impression de tirer derrière moi une ribambelle de casseroles, à cause du bruit qui parvenait à mes oreilles à chacune de mes foulées. « Tiens bon la barre, gamin, tu dérives ! » La cacophonie provoquée par mon avancée bancale semblait avoir attiré l’attention d’un de nos vétérans, qui m’adressa un sourire amusé, doublé de cette boutade dont le sens comique m’échappa complètement à cet instant, au vu de ma situation. Cependant, une grosse agitation, un peu plus loin, détourna rapidement mon attention ; de nature assez curieuse, je décidais donc de m’en approcher, 3


pour y apercevoir, au milieu des hommes qui s’étaient attroupés, un chevalier à la prestance imposante. Sa voix raisonnait sans mal, malgré le bourdonnement des commentaires, murmurés par l’essaim de soldats qui l’entourait. Son ton était clair, mais sans appel, comme celui d’un homme habitué à donner des ordres. Ses épaules solides semblaient faites pour recevoir le poids de l’armure qui les couvrait, tandis qu’il se mouvait sans efforts apparents. Tout, dans son allure, rappelait ces héros de contes de fée auxquels j’aurais tant voulu ressembler. Les discussions, allant bon train tout autour, m’apprirent qu’il s’agissait de Charles, notre chef de guerre en personne. Sa présence n’était pas bon signe, signifiant que quelque chose se préparait et, étant donné que j’avais été forcé de rejoindre les rangs en vue d’une future bataille, je craignais fortement que sa venue ne soit annonciatrice de l’imminence de celle-ci. Tendant l’oreille pour savoir exactement à quoi m’attendre, mon inquiétude se vit aussitôt confirmée, le but de sa venue étant de nous informer que l’ennemi était à trois nuits de notre camp. Mille cinq-cents hommes en marche pour nous faire front. Un nombre d’autant plus important que, même en comptant tous les bataillons disponibles à moins de trois nuits de nous, nous ne serions que neuf cents tout au plus pour leur faire face. « D’autres renforts sont en route et, le temps qu’ils vous rejoignent, il vous faudra tenir le coup. Vous allez devoir vous en charger, une bonne nuit de plus. » Se battre dans ces conditions, une nuit supplémentaire… Dieu seul savait si nous en serions capables. Tenir une demi-journée relèverait déjà du miracle … La situation n’était clairement pas à notre avantage, bien loin d’une défense de forteresse où nous aurions été à couvert, nous étions voués à nous retrouver dans un face à face équitable avec l’envahisseur. Pire 4


encore, notre supérieur venait de nous annoncer que cette offensive se déroulerait en désavantage numérique. Il était clair que le chef passait sous silence le fait que nous ne servirions que de zone tampon, bataillant pour laisser le temps aux renforts de s’organiser plus loin ; inutile de croire que des troupes entières viendraient à notre aide. Cette annonce en tête, nouveau fardeau venant s’ajouter au poids de l’armure sur mes épaules, je repris le chemin de ma tente où d’autres débutants vinrent me rejoindre. Au repas du soir, beaucoup préféraient se rassembler que de rester seuls, discutant du message reçu cette aprèsmidi. Cependant, plutôt que de se galvaniser et s’encourager les uns les autres, ils se transmettaient maladroitement leurs peurs, tandis que je restais en retrait, préférant les écouter que d’y réfléchir par moi-même. Ils ne savaient pas comment gérer la situation et, honnêtement, moi non plus, faisant ressurgir en moi ce sentiment d’inutilité tandis que je décidais de retourner vers ma couchette. Au moment de m’endormir, la peur vint se blottir contre moi, exécrable partenaire de sommeil dont je me serais volontiers passé, le froid ayant déjà décidé de me tenir compagnie de manière fort peu agréable. Cette nuit fut probablement la pire que j’ai pu connaître jusqu’alors, la mort me semblant terriblement proche et menaçante. Comment un novice tel que moi avait-il une quelconque chance de s’en sortir dans une pareille situation ? J’avais perdu tout espoir de me situer à l’arrière, en écoutant les paroles du chef de guerre. Il ne s’agirait pas d’apprendre les rudiments du métier sur le terrain, en observant les plus adroits d’entre nous au combat, non … J’allais être en première ligne, pour prendre les coups pour nos vétérans. Je serais au-devant, que je sache courir en armure ou non. Je me retrouverais responsable de centaines de morts, en plus de la mienne, si j’étais incapable de tenir … Toute perspective de survie 5


se dissipait à cet instant, étouffée sous la peur et la pression, dominée par la nostalgie de la chaleur de mon foyer. Moi, Lukas, simple berger de 20 ans, je n’avais jamais autant regretté la petite baraque en bois, dans laquelle je vivais seul. Elle appartenait autrefois à mon père, et je n’avais fait que récupérer sa possession lors de sa mort, deux ans auparavant. Ce n’est pas comme si j’avais réellement eu une quelconque alternative, de toute manière : je n’ai jamais connu ma mère et, désormais orphelin, il me fallait bien réagir pour survivre. La solution la plus simple était alors de reprendre ce qui avait été construit par mes parents, avant moi. Le village à proximité m’avait également épaulé, autre héritage de mon père, et de sa gentillesse l’ayant poussé à venir en aide aux autres, quitte à se mettre lui-même en difficulté. Une générosité que les villageois m’avaient alors rendue, me sauvant probablement la vie. Ce passé à l’absence alors pesante, j’aurais voulu en rêver cette nuit-là. Mon cerveau en avait toutefois visiblement décidé autrement, préférant me rappeler le débarquement de deux hommes inconnus, en armure, sur ma propriété. Deux soldats, venus me chercher car j’étais jeune et en état de combattre, apte à protéger Loncana, l’empire des trois fleuves. On ne me laissait guère le choix, mais, en échange, je recevrais une grande récompense afin de dédommager mon commerce, disaient-ils. Je ne craignais pas encore la mort, ce jour-là, ma seule réserve était alors celle de laisser ma maison à l’abandon … A mon réveil, je me sentis engourdis, mes muscles figés par le froid et l’inconfort de ma couche. J’aurais pu croire que toute une troupe m’était passée sur le corps, me piétinant sans délicatesse. Qu’en sera-t-il le jour de l’affrontement, si une simple nuit suffisait à me mettre 6


dans cet état ? Tout comme moi, beaucoup de mes camarades semblaient avoir passé une nuit atroce. Le manque de sommeil et l’appréhension étaient visibles sur leurs visages tendus, et je me rendis compte peu de temps après que cela ne se limitait pas uniquement à notre tente : tout le campement donnait l’impression de fonctionner au ralenti. Et puis, se détachant de la masse, il y avait ceux qui ne semblaient pas affectés par la peur ou la fatigue, des vétérans, majoritairement, mais pas uniquement. Dans notre groupe, où l’on comptait sept novices pour trois experts, un débutant en particulier ressortait du lot, restant serein malgré les conditions, sans chercher à se vanter d’une quelconque qualité dont nous autres serions dépourvus. Nous n’avions jamais eu le temps de faire connaissance, d’une part parce que l’on était tous plutôt occupés par nos tâches respectives, mais sans doute surtout parce que nos esprits étaient restés auprès des nôtres, loin de cette vie désastreuse, ne nous poussant pas particulièrement à chercher à nous lier avec ceux qui partageaient pourtant notre peine. Cependant, je pouvais supposer à son visage qu’il devait avoir environ mon âge, la seule information que je connaissais réellement à son propos étant son prénom : Paul. « Lukas, ramène tes fesses, on a besoin de toi ! — J’arrive tout de suite ! » La voix de mon superviseur vint interrompre mes pensées, me ramenant à la froide réalité du moment. N’ayant pas fini de prendre ma ration du matin, j’emmenais avec moi mon morceau de pain, refusant de me le faire voler pour l’avoir stupidement laissé, sans surveillance, près de mes affaires. La nourriture reste l’une des denrées les plus précieuses en période de guerre, et même un simple bout de pain peut déclencher une querelle, qui sera à l’origine d’une tension au sein même du bataillon. Une situation plus que problématique quand 7


les conditions exigent d’être solidaires. Je rejoignis finalement mon chef, prêt à exécuter l’ordre pour lequel il m’avait fait appeler. Il ne devait pas s’agir de quelque chose de très important pour qu’il me soit confié, mais tout était bon à prendre pour se montrer utile et rester dans les bonnes grâces de ses supérieurs. De plus, ce n’était pas comme si j’avais un autre projet à réaliser absolument aujourd’hui et, avec un peu de chance, suivre ces directives me ferait bouger assez pour oublier le froid qui me pénétrait les os. Marchant côte à côte, nous passions devant le lieu où j’avais écouté le chef de guerre la veille, avant d’arriver face à une grande devanture qui m’avait jusqu’alors été interdite d’accès, comme à tous les novices. Une prohibition m’intriguant tandis que je passais le voile à l’entrée, réalisant rapidement le lieu dans lequel je me trouvais. Le râtelier d’arme. Si mon armure m’avait été donnée dès mon arrivée, dans l’espoir, visiblement vain pour le moment, que je m’habitue à me déplacer avec, je ne m’étais toujours pas vu confier une arme. Me faire venir signifiait que l’on m’estimait enfin capable d’en porter une. Cette simple idée eut pour effet de me réchauffer le cœur et l’esprit, bien plus qu’une course endiablée n’aurait pu le faire. Mon égo également s’en trouvait légèrement amélioré, je me sentais honoré de cette marque de confiance de la part de mes supérieurs. Face à moi, un choix étourdissant d’équipement. Enfin, tout était relatif, la seule décision me revenant étant celle de l’arme que je souhaitais tester en premier. « Prévisible, mais pas débile. » Une voix rauque m’interrompit alors que j’attrapais une épée, attiré par la légèreté de l’arme qui avait l’avantage de la rendre relativement maniable, même pour quelqu’un d’inexpérimenté tel que moi. Tournant la tête, je me retrouvais alors face à face avec le regard critique 8


d’un homme, brun et imposant, répondant au nom de Patrick, mais que j’apprendrais à connaître en tant que maître d’arme. Saisissant une lame à son tour, il fit un geste pour m’inviter à prendre place devant lui, initiant un simulacre d’affrontement dont le but n’était que de mesurer mes compétences en combat. La différence de niveau, d’agilité, se fit sentir dès la première charge. J’avais beau m’échiner, mon inexpérience rendait mes mouvements trop lents, trop prévisibles, et mon mentor finissait par parer chacun d’entre eux avec une facilité agaçante. Tellement que j’en vins à tenter de l’attaquer de manière de plus en plus périlleuse, principalement pour mon équilibre. Déjà mal à l’aise quand il s’agissait de marcher avec mon armure sur le dos, j’étais en train de me mesurer à un homme bien plus doué que moi, sautant littéralement sur lui pour tenter de lui asséner un coup qui porterait enfin. En vain. J’avais au moins réussi à ne pas me retrouver étalé au sol, parvenant à retrouver ma stabilité pendant que Patrick me tournait le dos pour retourner examiner l’arsenal à notre disposition. « Essaye ça.» Une lance. Je reposais l’épée, attrapant la hampe de mes deux mains … Pour aussitôt basculer vers l’avant, un juron s’échappant d’entre mes lèvres. Bon sang, je n’avais pas prévu que ce serait aussi inconfortable, comment des hommes faisaient-ils pour se battre avec une arme qui oblige à passer plus de temps à lutter pour garder son équilibre qu’à livrer combat ? La récupérant pendant que je me relevais, mon maître d’arme mis aussitôt de côté la hallebarde, ainsi qu’un certain nombre de masse. Un choix que je ne risquais pas de critiquer, compte tenu de l’échec qui venait d’avoir lieu avec la pique. Après quelques secondes d’une nouvelle fouille, ponctuées de grommellements récurrents, c’est un fléau d’arme à la main qu’il se dirigea à nouveau vers moi. Me retrouvant 9


de nouveau avec un équipement plus léger, le combat repris rapidement. Cependant, si ma prédictibilité précédente à l’épée n’était un problème que pour moi, et pourrait certainement être amélioré à force d’entraînement, le regard de Patrick eut tôt fait de me traiter de danger public quand il s’agissait de manier le fléau d’arme. Mes mouvements, bien trop larges, menaçaient en effet de tuer plus d’alliés que d’ennemis sur le champ de bataille. Sceptique, son choix se porta de nouveau vers un équipement plus classique : Sabre, épée longue, dague et bouclier. Les minutes qui suivirent furent dédiés à plusieurs combats, appairant différemment ces multiples lames pour tenter de trouver ce qui me correspondrait le mieux. En sueur, essoufflé, le son du métal contre le métal tintant encore dans mes oreilles, mon choix se porta finalement sur le couple épée longue et dague, avec l’accord de Patrick. J’avais préféré cette première pour sa maniabilité, bien qu’elle soit plus grande et plus lourde que sa petite sœur, me décidant pour une arme à deux mains afin ne pas avoir à m’encombrer d’un bouclier, sans me douter de l’impact de ce choix. Quant à la dague, elle me permettrait de me défendre en dernier recours, surprenant un adversaire qui tarderait trop à m’achever. Autant dire que j’espérais fortement ne jamais avoir à m’en servir. Haletant légèrement, satisfait de mon choix, je repris le chemin de ma tente. Enfin… c’était mon but, avant que la voix rocailleuse du maître ne m’interpelle à nouveau. « Ramène tes fesses ici, je crois que tu as oublié quelque chose. — Comment ça ? le questionnais-je en me retournant — Tu ne pensais pas que j’allais te porter ton équipement non plus ? Prends-les, maintenant, et dégage, je t’ai assez vu comment ça. »

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Malgré ces paroles un peu abruptes, le ton n’était pas agressif, mais plutôt las, fatigué. Je n’étais sans doute pas le premier à laisser mon armement en plan, pensant repartir sagement de mon côté. J’allais donc devoir porter cela en plus jusqu’à la tente … Comme si je n’en avais pas assez de l’armure, le froid et la fatigue, il fallait, en plus, que je rajoute le poids des deux lames à mon calvaire. Avec toute cette ferraille sur mes épaules, j’allais me retrouver lessivé avant même d’avoir, ne serait-ce qu’entamé le combat. Si encore j’avais pu abandonner, mais non, aucun choix ne m’étais laissé dans cette histoire, je ne pouvais que suivre les ordres, encore et toujours, faisant de mon mieux pour paraître le plus petit, le plus discret possible. Aucun doute : si je sortais vivant du prochain affrontement, j’étais bien décidé à retourner de ce pas dans mon petit village, où tout le monde ne me voyait que comme Lukas, le grand jeune homme blond, reconnaissable à la marque de brûlure allant de sa lèvre inférieure gauche à la base de son menton ; une cicatrice dont je me serais d’ailleurs bien passé, mais, comme tout le monde, j’ai été jeune et négligent à ce qui m’entoure, ce qui entraîne vite des blessures. Loin d’avoir la prestance d’un chevalier, j’étais au moins reconnu là-bas pour la gestion impeccable de mon travail et pour mon hospitalité, prêt à accueillir les voyageurs n’ayant pas de quoi se payer une nuit à l’auberge du village. « Et tu as intérêt à les avoir toujours avec toi. Quand tu dors, quand tu manges et même en allant couper du bois. Si je te vois sans, c’est mon pied au cul que tu vas recevoir ! » Patrick était décidément un homme très doué pour me ramener à la réalité sans aucune douceur. Et puis, sérieusement ? Il fallait vraiment que je les garde partout où j’allais ? Mais pourquoi ? Ce n’est pas comme si quelqu’un allait nous attaquer au sein même du camp … 11


Décidément cette vie n’était pas faite pour moi. Pas que j’ai, un seul instant, douté de la dureté de l’épreuve, mais peut-être avais-je légèrement sous-estimé la difficulté de s’adapter au statut de soldat. A cet instant, je sentais la honte monter doucement en moi en pensant aux vétérans, réalisant que j’avais peut-être pris cette situation un peu trop à la légère. La décision de venir ici n’avait, certes, pas été laissé à mon libre-arbitre, mais cela n’excusait en rien ma fainéantise. Sur le chemin menant à mon abri, je me promis alors de faire honneur à cette armure, qui n’avait pas non plus demandé à être porté par un homme aussi faible que moi. Le reste de la journée se passa sans encombre. A vrai dire, personne n’avait osé me rajouter une tâche supplémentaire, jugeant que ma difficulté à apprendre à porter le poids de mes lames était amplement suffisante. Ce jour-là, nous avions été onze à se voir offrir le privilège de recevoir nos armes, mais aussi onze à être traqués sans relâche par notre supérieur. Quiconque osait se déplacer sans son attirail se voyait aussitôt infliger une liste de corvées. Cependant, cela ne semblait pas réellement perturber la plupart des débutants, la majorité d’entre nous s’étant fait corriger plusieurs fois. Certain avaient même semblé se lancer des défis à ce sujet, probablement trop jeunes pour se rendre compte à quel point leur comportement agaçait les chefs eux-mêmes. Au final, Paul et moi furent les seuls jugés sérieux, aucun autre ne se voyant rappelé au soir par le maître d’arme et le chef de bataillon. Si ce dernier nous présenta quelques mots de félicitations, Patrick, quant à lui, continua de pester contre notre posture. Ou, tout du moins, contre la mienne. Cependant, force m’est d’admettre qu’aux côtés de Paul, je ressemblais plus à un saltimbanque qu’autre chose. 12


« Demain, vous viendrez me voir et soyez à l’heure. N’est-ce pas Lukas ? — A vos ordres » répondis-je, ne sachant pas comment répondre à mon supérieur, m’étant contenté jusqu’à présent de hocher la tête. Vraisemblablement, j’étais dans son viseur. J’avais l’impression qu’il attendait davantage que ce dont j’étais capable, faisant remonter en moi un sentiment de culpabilité qui me poussa à baisser la tête, me faisant le plus discret possible. Paul ne décrochait pas un mot, mais il était évident à son regard qu’il était content que ces remarques ne soient pas dirigées contre lui, compatissant cependant en silence à ce qui m’arrivait. En retournant à nos couchettes, il me donna une tape dans le dos en guise d’encouragement, mais je n’eus pas le temps de le remercier qu’il m’avait déjà doublé et prit de l’avance. Hélas, je n’étais guère assez courageux pour le lui dire à voix haute, et pas encore assez habile en armure pour espérer le rattraper, m’obligeant à reporter mes remerciements à plus tard. Au matin suivant, je crus à une attaque surprise lorsque je fus réveillé par quelqu’un se mettant brusquement à me brutaliser. Sans perdre de temps, j’attrapais ma dague et tentais de frapper mon agresseur pour me défendre, ce dernier esquivant sans aucune difficulté, me donnant un coup de pied au niveau du poignet, ce qui me fit lâcher mon arme, mettant fin à la rixe. « Quand vas-tu te lever, mécréant ?! Dans cinq minutes je veux te voir à l'entraînement ! » Je sortis de mon angoisse en percevant le timbre reconnaissable du maître d’arme, cette agression n’étant donc qu’une fausse alerte. Mon cerveau se remit en marche : de quel entraînement parlait-il ? Je n’en avais encore jamais eu, ces derniers étant réservés aux 13


chevaliers expérimentés et ne nous étaient donc pas accessibles à nous autres bleusailles. « Et c’est le cas pour toi aussi Paul. Remuez-vous ou je vous mets de corvée de nettoyage ! » L’ordre d’hier me revint à l’esprit alors que j’étais définitivement sorti des brumes du sommeil par ce nouveau grondement de Patrick, ce qui fut aussi le cas de mon camarade si j’en jugeais par son juron, alors qu’il se précipitait hors de son futon. C’est donc en vitesse que nous nous sommes levés et dirigés vers le lieu d’entraînement, à l’ouest du campement, à l’endroit où la forêt nous servait de rempart. En nous rapprochant, le bruit métallique des armes s’entrechoquant se fit entendre, ne nous laissant aucun doute sur le fait que nous étions au bon endroit. Environ soixante hommes suivaient là un exercice rigoureux, provoquant une vague d’admiration en moi alors que je me retrouvais incapable de détourner le regard. Tout semblait réclamer mon attention, des mouvements habiles des épéistes, au sifflement caractéristique de la flèche, perçant l’air à toute allure avant d’aller se ficher dans sa cible. J’étais absorbé par le tintement des lames qui se heurtent, la respiration erratique des soldats en plein effort, le bruit sourd d’un corps qui choit au sol et le crissement de l’armure de son adversaire, qui vient l’aider à se relever. Alors je restais là, immobile, comme hypnotisé par l’activité alentour. Jusqu’à ce qu’un frisson ne me parcours de la tête au pied : Allais-je devoir faire cela aussi ? J’aimais, certes, l’idée de m’entraîner avant la véritable bataille, mais les hommes présents ne semblaient pas y aller de mainmorte. Comment ferais-je si je me blessais dès maintenant ? Mes chances de survie n’étaient déjà pas franchement élevées, alors si je n’étais pas en pleine forme au moment de l’affrontement… Cette simple idée me donna un haut 14


le cœur, et il n’y a guère que le manque de temps, m’ayant poussé à ne pas prendre de petit-déjeuner ce matin-là, qui me permit d’éviter de rendre celui-ci. En reprenant mes esprits, j’entendis Paul me signaler qu’il avait trouvé la position de notre maître d’arme. Lui, ne semblait nullement affecté, toujours droit dans son armure, et j’aurais pu croire qu’il ne s’inquiétait de rien, si je n’avais pas assisté à sa réaction de ce matin. Je le suivis alors jusqu’à Patrick, qui semblait expliquer quelque chose à un petit groupe de chevaliers. Une fois assez proche, je compris qu’il s’agissait de la stratégie de bataille de demain, mais je n’en entendis pas le contenu, sa voix s’arrêtant net en nous voyant arriver. Pas que je me sente vexé de cette réaction. J’en serais tenu au courant ce soir, en même temps que les autres, lors du rassemblement sous la tonnelle commune, et ce n’est pas comme si j’avais les connaissances pour donner mon avis. « Vous voilà enfin ! râlait-il, vous allez probablement mourir demain, mais on m’a ordonné de vous apprendre les bases du combat. Alors suivez-moi !» Il adressa quelques mots à voix basse à ses précédents interlocuteurs et leur fit signe, remettant, je le supposais, leur échange à plus tard. Puis, tout en pestant, il se mit en marche dans la direction opposée, nous sur ses talons, sans même attendre qu’il en fasse la demande. Il nous emmena alors dans un coin isolé, où seul un autre homme se trouvait. Sans plus attendre, il nous annonça la couleur. « Paul, tu t’entraîneras avec lui. Il t’apprendra plusieurs techniques pour améliorer ta précision et ta rapidité à l’arc. » Alors il utilisait l’arc... Il est vrai que je n’avais remarqué aucun armement sur lui, si ce n’est la dague qu’il portait à la taille, tout comme moi. Je n’y avais, honnêtement, même pas pensé en faisant mon choix la veille. A vrai dire, tout ce qui comptait sur la précision 15


n’était pas vraiment dans mes cordes, et je ne me serais jamais imaginé avec une arme de jet. « Tu m’écoutes Lukas ? » Absorbé par mes pensées, j’en avais oublié Patrick. Il était pourtant, de loin, celui qu’il fallait sans doute le moins énerver, car il ne cherchait aucunement à prendre des pincettes pour nous sanctionner. Je m’attendais donc à une réprimande agacé de sa part, me retrouvant surpris par le calme arboré par l’homme en face de moi. « Je disais donc, et cette fois-ci tâche de ne pas me faire répéter, que c’est moi qui me charge de t’apprendre à te servir de ton épée, de ta dague, ainsi qu’à parer. — D’accord. » Je hochais timidement la tête. J’espérais tout simplement ne pas avoir à l’affronter comme hier. Il faut dire que j’avais plus marqué les esprits par mes maladresses que grâce à mes talents de bretteur. Enfin, je fus fixé plus vite que je ne le pensais, alors qu’il me chargeait aussitôt avec la lame d’entraînement. Ne m’y attendant pas, j’encaissais un coup au niveau du crâne, qui me sembla léger sur le moment, la douleur ne venant qu’à retardement. Certes, je ne portais pas mon casque pour l’entraînement, mais il s’agissait d’une simple épée en bois et mon supérieur n’employait clairement pas toute sa force, alors comment pouvait-je en être affecté à ce point? « Tu es mort Lukas ! — Mais je n’étais pas prêt. — Parce que tu penses que l’ennemi va attendre que tu sois en position, imbécile ?! On y retourne. » Pour tout vous dire, cette première attaque effaça d’un coup toute la motivation que je m’étais construite jusqu’à aujourd’hui, ne laissant que des inquiétudes au sujet du combat de demain. Patrick ne me laissa, heureusement, aucun moment pour y penser, se remettant aussi vite à me charger. Je peinais réellement à le maintenir à distance, et 16


n’arrivais que de justesse à esquiver la majorité de ses coups, ce qui rendait difficile une possible riposte. Chacune de mes tentatives fut contrée, me laissant sans défense face à sa prochaine attaque. Fatigué par les efforts à répétition et la déception de n’avoir jamais réussi à l’atteindre, mon attention se porta sur les progrès de Paul, un peu plus loin. Il avait l’air de se débrouiller plutôt bien pour un débutant, car son professeur venait de le féliciter. Je ne pus cependant en voir davantage, car un nouveau choc se fit sentir, plus léger que les autres. Avec le recul, je ne saurais toujours pas dire aujourd’hui s’il s’agissait d’un simple signe, pour me signifier de reprendre ma concentration, ou si je devais interpréter cette faiblesse comme un témoignage de l’agacement de mon maître, ne souhaitant même plus puiser dans ses forces pour m’attaquer. Je me focalisais donc de nouveau sur mon propre entraînement, qui continua cependant dans une série d’échec. J’étais définitivement beaucoup trop prévisible. Il faut tout de même admettre que j’avais en face de moi quelqu’un d’expérimenté et qui avait donc déjà dû faire face à un bon nombre de combattants, ayant chacun un style de combat bien différent. Une seule action fut réellement à retenir de cette matinée, la toute dernière manœuvre avant que Patrick ne déclare la fin de l’entraînement et l’heure de déjeuner. N’ayant jamais réussi à l’atteindre une seule fois jusqu’ici, j’eus l’idée de tenter le tout pour le tout. Je laissais tomber toute idée de me défendre, me focalisant entièrement sur mon offensive. Puis je m’élançais vers lui, tentant de loger mon épée au niveau de son cou. Sans surprise, il repoussa cette attaque. Ne prenant pas le temps d’attendre de voir quelle riposte il allait engager, je sortis immédiatement ma dague, tentant une percée. Je cru enfin faire mouche, mon arme s’approchant de sa hanche dans un mouvement opposé à ma précédente tentative, jusqu’à 17


ce qu’il m’attrape soudainement le bras. Sa poigne était ferme, ce qui me permit de sentir toute l’étendue de sa force. S’il avait mis la même puissance dans le coup qu’il m’avait donné à la tête précédemment, je me serais probablement retrouvé à l’infirmerie, inconscient. A côté de cette alternative, la douleur sourde dans mon poignet, rappel de cet assaut à la réussite avortée, me paraissait une bagatelle. « On ne peut pas dire que tu sois très habile, gamin ! Heureusement qu’il te reste un peu d’audace. » J'acquiesçais simplement, n’arrivant pas à définir s’il s’agissait là d’un reproche ou d’un compliment. C’est face à mon manque de réaction qu’il ordonna alors, en hurlant, à tous les hommes d’arrêter de combattre, annonçant la fin de l’entraînement. Il s’activa alors pour ranger le matériel, pendant que je profitais de ce moment pour récupérer mon souffle et l’observer. Patrick faisait environ ma taille, ce qui en faisait quelqu’un de plus grand que la moyenne des chevaliers ici présent, aidant sans doute à l’autorité naturelle qui semblait émaner de lui. Si j’arrivais à le rivaliser sur ce point, au niveau de la masse musculaire en revanche, la comparaison n’était pas franchement à mon avantage. Les épaules larges, le corps taillé par les nombreux combats et exercices qu’il avait très certainement eut à réaliser … Il n’était pas si vieux que cela, et pourtant, il avait un physique déjà sculpté pour se battre. Sans doute avait-il déjà connu de nombreuses batailles, pendant que je profitais simplement de mon paisible foyer, comme pouvaient en témoigner les cicatrices que l’on apercevait sur sa peau. Après avoir récupéré un minimum, je rejoignis Paul, qui s’apprêtait à retourner au camp. Cette fois, il repartit muni d’un arc et d’un carquois de flèches. Lui aussi allait devoir apprendre à se déplacer avec ses armes. Etant donné que je venais moi-même de passer par cette étape, 18


cela nous faisait un nouveau point commun et je pris donc l’initiative d’aller le questionner sur son ressentis vis-àvis de l'entraînement, tandis que nous continuions à marcher vers notre tente. « Comment ça s’est passé pour toi ? » Il ne me répondit pas et je décidais alors d’agir comme si je ne lui avais posé aucune question, un homme venant, par chance, interrompre rapidement mon malaise. Un des chevaliers, qui nous avait vus retourner au camp, avait effectivement décidé de nous interpeller. « Hey les nouveaux ! Vous faites partie des nôtres maintenant, suivez-moi. » Je n’avais jamais vraiment fait attention à lui. Difficile, en si peu de jours, de retenir le visage de toutes les personnes se situant sur notre campement … Comme il était un peu difficile de décliner l’offre, je le suivis. Paul, bien qu’il semblât plutôt réticent, fit de même après m’avoir vu accepter l’invitation. Il ne fallut que quelques mètres pour que nous arrivions à un regroupement d’hommes, s’avérant être les chevaliers qui étaient présents à l’entraînement un peu plus tôt. Ils étaient assis, en train de se raconter les dernières nouvelles, et avaient entamé leur repas. En nous voyant arriver, ils se mirent à pousser la chansonnette. Je supposais qu’il s’agissait d’une tradition marquant les nouvelles arrivées au sein du groupe, pourtant les paroles n’étaient guère réjouissantes de ce que j’avais pu en comprendre. La phrase qui m’a le plus marquée restant tout de même : Que la chance soit avec toi et sans souffrance tu mourras. Une optique très réjouissante, à l’efficacité incomparable pour couper l’appétit avant un repas. Nous nous asseyions à leur côté et Patrick vint nous apporter de quoi nous remplir l’estomac. En plus de notre ration habituelle, on nous offrit une chope de bière, qui fut plus que bienvenue. L’amertume de la boisson alcoolisée 19


venait, plutôt ironiquement, apporter un peu de douceur au sein de cette atmosphère très rude. Alors que je commençais à manger, un des hommes proche de moi m’adressa la parole. « Gamin, pat’bol t’es tombé sur l’bourreau ! affirma-t-il en désignant mon superviseur — Comment ça ? — Ca fait un moment qu’il s’est plus occupé de l'entraînement d’un bizut. Faut dire que la dernière fois, l’y est pas allé de main morte. » Intrigué, je cherchais naturellement à en savoir plus, mais au moment où j’ouvrais la bouche pour lui demander des explications supplémentaires, le concerné se leva pour sermonner sévèrement l’homme avec qui j’étais en train de discuter. « Les gamins n’ont pas besoin de savoir ça, Alex ! » Je ne savais pas ce qui se cachait derrière cette histoire, mais le ton de Patrick était sec, et sans appel, et eut un effet plus puissant encore que celui escompté, plongeant le repas dans le silence. Ce n’est qu’après une blague que les conversations reprirent normalement. J’avais alors passé le reste du repas occupé à me faire discret, avant de repartir avec Paul à notre campement. Comme on pouvait s’y attendre à la suite d’un premier entraînement, j’étais épuisé. Et si, par inadvertance, je finissais par l’oublier, mon corps avait vite fait de me le rappeler, au moindre mouvement. Quelques heures à peine et j’étais déjà courbaturé ; je n’osais même pas imaginer ce qu’il en serait au réveil, demain. Éreinté, je n’y songeais pas davantage, passant la majeure partie de ma journée à dormir, pour tenter de récupérer des forces. C’est durant cet après-midi qu’un bon nombre d’équipes alliées nous rejoignirent. A mon réveil, j’eus alors la bonne surprise de découvrir des quartiers vivants et 20


animés d’une très bonne ambiance. Et pour cause, beaucoup des hommes se connaissaient déjà et, malgré le contexte, ces retrouvailles restaient une excellente excuse pour prendre des nouvelles de chacun. On pouvait alors entendre blagues, rires et anecdotes résonner aux quatre coins du camp. Finalement, il n’aurait manqué qu’un peu de bière pour que l’on se soit cru, déjà, à la fin de la bataille, en train de joyeusement célébrer notre victoire. Malgré la fatigue encore présente et mes muscles endoloris, mon esprit était alors principalement occupé par la hâte d’en arriver à cet instant, par l’espoir qu’un quelconque miracle nous permette de nous en sortir lors du combat de demain. Tout au long de la suite de la journée, les arrivées de nouveaux hommes continuèrent à affluer. Nos aînés semblaient mettre un point d’honneur à les accueillir convenablement, prenant soin de les installer le plus confortablement possibles. A aucun moment mon aide ne fut requise pour cette tâche, et je n’aurais pu dire s’il s’agissait d’un traitement de faveur ou d’une forme de pitié, due à ma démarche encore plus lente et maladroite que d’habitude. Une fois tout le monde sur place, on annonça le début de la réunion stratégique dont j’avais pu entendre des bribes ce matin. Un calme olympien pris place au sein de la tonnelle principale, le silence régnant en maître parmi les soldats attentifs, alors que seule la voix du chef de bataillon venait troubler le mutisme général. A peine quelques murmures eurent l’audace de se faire entendre, mais de ce que je pus en déceler, il ne s’agissait que de commentaires venant approuver les bénéfices de la tactique mise en place par nos supérieurs. Lorsque l’exposé de la stratégie toucha à sa fin, les hommes furent libérés, la majorité d’entre nous se dirigeant vers nos couchettes afin d’être en forme pour demain. Seuls quelques-uns de nos vétérans firent un 21


détour par les tours de gardes, afin d’avertir les hommes qui n’avaient pas pu assister à la réunion, chargés de surveiller les alentours, des décisions qui avaient été révélées ce soir. Quant à moi, une fois installé sur ma couche - me protégeant laborieusement du froid à défaut de pouvoir faire fuir l’angoisse, ma nuit fut peuplée de longs rêves, au sein desquels se jouèrent des simulations de toutes les éventualités imaginables pour demain. Le combat arrivait à grands pas.

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Souvenirs et Promesses