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LE MAGAZINE DES BLOGTROTTEURS SCIENCES PO RENNES

#5 saison 2014 / 2015 Gratuit


Bibliothèque

EDITO Décloitrés N°5

Fermez les yeux et imaginez. Mon premier est aussi dénigré en Europe que vénéré en Inde. Dans mon second, nous faisons escale avant de lever l’ancre pour de contrées lointaines. Mon troisième constitue l’or bleu dans ce qu’il a de plus rare et de plus gaspillé. Enfin, nous pleurons toutes les larmes de mon quatrième à l’annonce de la fin de cette si belle aventure. Mon tout ? Le thème de cette cinquième et nouvelle édition des Décloitrés : « le Rat port eau Corps ».

♣ ♣ ♣

Adrien rondeau Philippines, Manille Thomas moysan Italie, Florence alexandre junier Lituanie, Vilnius

© Jean-François Martin

Les rédacteurs en chef

#HommeAnimal WWW.LESCHAMPSLIBRES.FR

Pourquoi le rapport au corps ? Non, aucun lien avec un quelconque complexe. En effet, vous comme nous, nous avions un peu le même problème, nous ne pouvions pas vraiment tout miser sur notre physique (surtout vous). Pourtant, cette année, nous avons oublié que nous n’avions aucune chance et on a foncé. Et, sur un malentendu, ça a marché. Oui, le rapport au corps nous a poursuivi jusqu’à l’autre bout du monde. Le rapport au corps, c’est le matin devant votre miroir à vous tailler la barbe ou la moustache comme en Turquie. C’est le midi en Argentine autour d’un Asado. C’est une danse orientale sous un soleil de plomb au Maroc. C’est un selfie, un soir de match de NBA. Et ça peut même être la nuit pour beaucoup d’entre nous. Mais, le rapport au corps, c’est tellement plus encore… Pour nous, le rapport au corps, c’est surtout une histoire. Une histoire qui a débuté non sans hasard à l’été  2014. Une histoire d’amour, une histoire d’humour, l’humour d’un soir, un soir sans histoire, mais le début d’une longue histoire…. Cette histoire, elle vous est contée de par le monde par des étudiants avides de découvertes et qui ont décidé, à un instant T, de se jeter corps et âmes dans l’aventure d’une vie. Néanmoins, ils ont su prendre le temps de témoigner. Ils ont voulu vous faire partager des lieux et des expériences, des anecdotes et des existences. En un mot, écrire et décrire un monde qui ne ressemblait pas au leur. Et après tout, esquisser une réalité où ouverture d’esprit et tolérance seraient les maitres-mots, c’est aussi ça faire l’histoire. Nous en étions convaincus, Corps à Corps nous pouvions faire de grandes choses. Les correspondants sans lesquels nous n’aurions ces articles, l’équipe rennaise, et nous-mêmes n’avions qu’à tous jouer sur les mêmes accords. Une suggestion, un désir, une obsession, démons de nos nuits… Aujourd’hui, avec soulagement, nous sommes donc fiers de lever le voile sur un magazine à notre Image. Un numéro léger mais franc, étayé et confondant. Ainsi, bon vent, laissez-vous dériver de continent en continent, rien de mieux que faire des découvertes à son corps défendant…


HOMELAND p. 4 FOCUS

p. 7 Chili Partir oui, mais pourquoi ? p. 9 USA Comme un vent de révolte p. 12 Argentine Dans le corps d'un enfant porteño p. 14 Italie Dérives et des mots p. 16 Lituanie Mistral Gagnant ? p. 18 Uruguay Des nouvelles d'Uruguay

pORTFOLIO p. 49

Développement durable

des visages au hasard

au pays des Kangourous p. 22 Canada Un peu de sable dans les yeux

mais je n'existe pas p. 60 Philippines Prisonniers des rizières p. 62 France Un étudiant chinois en terres bretonnes

p. 21 Australie Développement durable

HOME SWEET HOME

p. 25 Russie Doumskaya p. 28 Espagne Si Séville nous était contée p. 30 Australie On the Rocks

p. 58 Lituanie Je suis un citoyen

insolite p. 65 Finlande Les Moumines, vous connaissez ?

p. 67 Colombie Petit guide pratique

Corps à Corps p. 34 Turquie De l'art de porter

la moustache p. 36 USA Voir et être vu p. 38 Emirats Arabes Unis Montre-moi tes pieds et je te dirai qui tu es p. 41 Corée du Sud La Corée du Sud ou le culte du corps parfait p. 43 Philippines Le crépuscule des Mambabatok p. 46 Maroc Couvrez ce corps que je ne saurais voir

pour une nuit en Hamac

p. 68 Russie L'aventure de Спасибо p. 70 Slovénie Département des étrangers

Papill'on the road p. 73 Argentine Mendoza, terre de la

gastronomie et de la viticulture argentines p. 75 Argentine Alfajores

VOyages de m#*de

p. 77

planispher' p. 78


L'union fait la

FORCE Petit à petit, les Décloitrés font leur nid Oiseaux voyageurs, les petites ailes des Décloitrés nous ont porté vers les rivages les plus exotiques et fascinants. Pourtant, c’est d’abord en terres bretonnes que les Décloitrés ont préféré installer leur nid depuis l’origine même de l’aventure, au cœur du Cloître de Sciences Po Rennes. C’est là que chaque année, des partenaires de tous les horizons viennent nous soutenir dans la construction du magazine, et participent activement de la réussite de l’ensemble de nos projets.

Lisaa

Sciences Po Rennes

de l’association que nous souhaitons défendre, à travers notre farouche volonté d’utiliser l’imprimé certes, dans le monde du tout numérique, mais un imprimé durable et conscient. Mais Cloître, c’est aussi un tuteur nouveau pour les Décloitrés, qui nous accompagnera vers notre envol final. Plus que notre imprimeur, c’est bien d’un compagnon de voyage dont il s’agit, qui s’attache à donner à l’association les moyens de ses ambitions, déjà fort d’une belle expérience.

Pour cette saison particulièrement, le destin, facétieux, nous associe à l’imprimeur Cloître, dans une collaboration nouvelle, prometteuse et durable. Avec eux nous entendons vous offrir un objet toujours plus beau et unique.

Et enfin le magazine est aussi l’œuvre d’étudiants tout aussi passionnés que ceux de l’association : les talentueux graphistes de LISAA qui, cette année encore, ont travaillé sans faillir afin d’habiller consciencieusement tous ces récits de voyage. À nos plumes ils ont répondu avec leurs stylets, en nous offrant cet écrin. Une immense reconnaissance donc, à Nina Chassetuillier et Laura Gandon, d’avoir accepté de nous prêter leur talent sur l’ensemble de ce numéro, et qui ont réalisé cette superbe maquette. À Fanny Quilleré et Carmina Ricou également, pour avoir su rénover avec brio le phœnix Décloitrés, et nous offrir ce nouveau logo plein de malice.

Dans ce numéro, vous découvrez un magazine qui évolue, et revêt des papiers d’exception : il se pare d’une couverture pelliculée Soft Touch pour un toucher éthéré et inoubliable, en écho à ce rapport au corps qui nous est cher. Au cœur de la revue, un portfolio d’un nouveau genre veut transcender des photos animales sur de l’Alga Carta, véritable innovation technique du papetier italien Favini. Sentirez-vous l’algue verte qui se cache sous ces clichés, avec en perspective les vagues qui l’on portée ? Avec ce papier, c’est aussi l’éthique écologique

Carl Daunar pour l'équipe rennaise des Décloitrés

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HOMELAND

Cloître

Décloitrés N°5

équipe rennaise


Où ? Comment ? Pourquoi ? Partir un an à l’étranger n’a rien d'un choix anodin et mène à toute une série de questionnements que doivent affronter les étudiants de troisième année de l’IEP rennais. Pensées d’étudiante expatriée.

♣Valparaíso, Chili

ligne sur le CV ou trouver une ville aux nombreux bars, cherchant une ivresse dans laquelle se noyer, oublier le temps d'une année, un quotidien qu'on a déjà du mal à maîtriser. Nous partons pour étudier, c'est vrai. Mais nous avons tous, à côté de nos cahiers et de nos claviers, dessiné des raisons bien plus profondes, bien plus intimes de nous en aller.

« Un voyage n'a jamais rien d'anodin »

Après avoir regardé nos prédécesseurs quitter un à un le Cloître, voilà qu’à notre tour nous passons les grilles du 104 Boulevard de la Duchesse Anne. À notre tour aussi, nous passons la frontière française et posons nos valises bien loin de nos maisons et nos repères, dans ces ailleurs qui deviendront pourtant bientôt chez nous.

Puis voilà qu'un matin, arrivé bien plus vite qu'on l'avait imaginé, il a fallu partir. Loin. Que l'on parte en Allemagne ou en Uruguay, ce n'est pas une question de kilomètres. Nous sommes tous loin, puisque nous atterrissons tous dans un inconnu, sans famille, sans ami, sans attache. Peut-être aussi sans mérite. Il est probablement plus facile de tout abandonner à vingt ans quand rien n'est encore construit, sans oublier que nous n'avons rien de pionniers. Chaque année, nous sommes des milliers et nous nous contentons de marcher dans les pas de nos aînés.

Partir d’accord, mais pour quoi faire ? Tout commence par une décision, celle de la destination. L'esprit se projette. Quel continent, puis quel pays ? Ces planisphères que nos yeux parcouraient envieux, curieux depuis des années, deviennent un horizon infini de possibilités. Certains n’hésitent pas. Ce n'est pas à un choix qu'ils font face mais à une évidence. Une nation, une culture qui les appellent depuis longtemps et avec lesquelles ils ont rendez-vous. Pour d'autres, tout est plus compliqué. De ceux qui ont faim de parcourir le monde entier et pour qui le choix s'avère en fait être un sacrifice, à ceux qui n'avaient jamais songé avoir à faire, un jour, leur valise.

Pourtant, un voyage n'a jamais rien d'anodin. On ne part pas pour rien. L'arrivée est un chamboulement et plus d’un d'entre nous a reçu en cadeau de bienvenue, ce que l'on appellerait communément une bonne claque. Se retrouver pour la première fois de sa vie confronté à la pauvreté ou à une barrière linguistique qui paraît indépassable. Les premiers jours sont découverte, émerveillement, angoisse parfois aussi.

Nos destinations reflètent nos envies. Il y a les ambitieux qui rêvent de grandeur et les rêveurs qui n'ont pas peur et crèvent d'envie de s'enfuir ailleurs. Plus que le lieu, il s'agit parfois plutôt de savoir ce qu'on veut y faire. Un stage dans une bonne entreprise, qu’elle soit à HongKong ou Ankara, une université prestigieuse, qu'on la trouve en Afrique du Sud ou en Alaska. Se faire une jolie

Mais notre aventure va bien au-delà. Les semaines passent et l'étranger devient maison. C'est à ce moment là que l'expérience s'emplit de sens. Loin, tout change. Les certitudes les plus profondes se font doutes et rien en vous n’échappe à la remise en question. Certaines peurs deviennent envies, certains rêves deviennent projets. Loin de chez soi, les horloges semblent s'arrêter 9

FOCUS !

Décloitrés N°5

mathilde piaud


Louise marcy de tourner, nous vivons une année volée au temps qui ailleurs, chez vous, continue de s'écouler. Un an, un peu plus en réalité, pour réfléchir et apprendre. Apprendre tout ce que l'aventure a à offrir à celui qui ose s'y engager. De l'introspection à son contraire, l'ouverture au monde qui nous entoure. Apprendre à écouter d'autres idées et à faire confiance à l'altérité, car loin de chez vous il n'y a plus qu'elle. Apprendre à déchiffrer les regards, à communiquer avec autre chose que des mots, eux qui nous manquent si souvent. Apprendre que derrière ces objectifs que vous vous étiez fixés (ou que l'on avait fixés pour vous), il existe d'autres envies, d'autres possibilités, qui étaient jusque là bien cachées, occultées par manque de temps pour s'y intéresser.

Construire des personnalités C'est cela, ici nous avons le temps de nous construire et des milliers de nouvelles idées à portée de main pour le faire. Nous quittions la France en pensant réaliser un rêve, sans savoir que c'étaient en fait les fondations de nos vies, bien réelles, que l'on s'apprêtait à bâtir.

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15/03/2015

17:53

Plus encore que de construire des individus, le départ construit des personnalités un peu plus ouvertes, un peu plus aptes à recevoir tout autant qu'à donner quand l'heure du retour sonnera. Des hommes et des femmes qui, pour certains, ne vivront désormais plus que pour repartir, ailleurs, encore une fois, avides d'apprendre toujours un peu plus de l'étranger et d'eux-mêmes.

♣Berkeley, USA

comme un vent de

Bien sûr cette parenthèse ne fera pas naître chez nous tous une vocation d’aventurier. Je reste pourtant convaincue que si elle transmet ne serait-ce qu’à l’un d’entre nous cet amour du voyage, cette curiosité à toute épreuve, elle a alors toutes ses raisons d'exister. Si ces quelques articles que nous vous offrons du bout du monde font naître l’envie chez, ne serait-ce que l'un d’entre vous, de se lancer, de s’ouvrir à l’horizon, de faire ses valises pour découvrir ce que le monde a à vous offrir, ce magazine vaut déjà bien plus que de très grands papiers. ■

Quand le verdict tombe, nous sommes six. Entassés dans le studio de la radio où je travaille, les yeux rivés sur la télé. Silencieux, nous écoutons le procureur du Comté de Saint Louis. L'officier de police qui a tué un jeune afro-américain à Ferguson, dans le Missouri, n'est pas inculpé. J'aurais aimé vous écrire une jolie histoire sur ma vie en Californie. Comment tout est beau et grand et à quel point le pays où j'ai choisi de passer une année est formidable. Mais la réalité vous rattrape. Et la réalité m'a rattrapée. Elle m'a même frappée en pleine figure. C'est comme un tourbillon qui m'emmène d'une manifestation, au tribunal, à une autre manifestation.

Sans surprise

Tristement, l'histoire se répète Toutes les vingt-huit heures aux États-Unis, un afroaméricain est tué par la police. À dix minutes de chez moi, Oakland connaît cette histoire. En 2009, un policier tue Oscar Grant d'une balle dans le dos. Il a alors 22 ans et rentre en BART, le métro local. Il avait passé la soirée du Nouvel An à San Francisco avec des amis. À plat

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FOCUS !

Mike Brown. Darren Wilson. Ferguson. Ces noms résonnent : dans ma tête, dans les médias, les rues, les villes américaines...C'est par là que tout commence. Le 9 août dernier, Mike Brown est abattu par l'officier de police Darren Wilson. Brown marche au milieu de la route avec un ami. Lorsque Wilson les aperçoit, il leur demande d'aller sur le trottoir. C'est alors que tout s'enchaîne. Les deux amis refusent. Une altercation débute entre Brown et Wilson. Il n'y a pas de vidéo, seulement des témoins pour relater ce qu'il s'est réellement passé (avec des versions contradictoires, comme souvent). Dans la version de l'ami : Brown l'aurait attaqué dans la voiture de police, aurait essayé d'attraper son arme. De là, une première balle est tirée. Brown aurait alors pris la fuite, poursuivi par le policier. Brown s'arrête, lève les mains en l'air comme pour se rendre. Wilson tire. C'est la version de certains témoins. Vous vous en doutez, celle du policier est différente. Selon Wilson, Brown aurait couru vers lui, l'aurait chargé. Il aurait alors été forcé de tirer. Brown a 18 ans, il n'est pas armé. Et il est tué. Aux États-Unis, un policier blanc qui tue un jeune homme noir, c'est presque commun. Le policier qui s'en sort sans inculpation, c'est tout aussi commun. S'il doute à un seul instant que sa vie est mise en danger par un individu, il peut tirer et tuer. Il ne sera pas inculpé : légitime défense. La justice américaine n'est pas aveugle.


De la violence policière « Est-ce que vous regrettez ? Auriez-vous pu faire quelque chose différemment ? ». À cette question, Darren Wilson répond « Non, j'ai fait mon travail correctement ». Selon la loi américaine, oui. Légitime défense, vous vous rappelez ? Mais n'aurait-il pas mieux fait son travail si, lorsqu'il avait été forcé de tirer sur Mike Brown, s'il a réellement été forcé, il avait visé les pieds ou les jambes ? Mais non, la justice américaine a tranché. Tirer dans la tête. Il faut ce qu'il faut. Avec les manifestations organisées partout dans le pays, les dispositifs de sécurité se sont renforcés. Facile à constater, notamment lorsque je couvre une manifestation à San Francisco pour ma radio, le lendemain du verdict. Il y aurait presque plus de policiers que de manifestants. Au-delà de la question raciale que soulève l'affaire de Ferguson, c'est aussi la violence policière récurrente qui est au centre des débats. Barack Obama vient d'annoncer un plan de 75 millions de dollars pour équiper les policiers de caméras. Elles diminueraient de 80% la violence policière. Pourtant, dans le cas d'Eric Garner, la preuve en vidéo n'a pas suffi. Il est maîtrisé par plusieurs officiers de police à New York après avoir été soupçonné de vendre des cigarettes illégalement. Un des policiers l'agrippe par le cou, comme pour l'étrangler, alors que la pratique est interdite par le NYPD. Asthmatique, Eric Garner meurt une heure plus tard des suites de l'arrestation plus que « musclée ». Le policier n'a pas été inculpé. Lui non plus. Pourtant, la scène a été filmée. Elle montre Eric Garner, mis au sol par plusieurs officiers de police. Répétant onze fois qu'il ne peut pas respirer. Mais, aujourd'hui c'est la société américaine qui n'arrive plus à respirer. ■

« Black lives matter » (Les vies des Noirs importent) C'est le slogan crié, chanté par des milliers de manifestants dans plus d'une centaine de villes aux ÉtatsUnis depuis le verdict. Black lives matter. Comme si on l'avait oublié ici. Comme s'il fallait rappeler à la société américaine et à la police que la vie des afro-américains compte autant que celle des autres citoyens. Le mouvement de contestation suite au verdict de Ferguson est viral. 170 villes où des manifestants bloquent les autoroutes, les rues. À Oakland, les manifestations sont intenses, violentes. Le nombre de personnes arrêtées est même plus important qu'à Ferguson. Près de 200 en trois jours. Black Friday, jour de soldes aux ÉtatsUnis, une dizaine de manifestants s'enchaîne à un train de BART, à la station qui relie San Francisco à la East Bay. Aucun service entre les deux, pendant presque deux heures. Le système entier est ralenti. Un exemple parfait de désobéissance civile. Quatorze manifestants arrêtés.

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Décloitrés N°5

ventre, menotté après une bagarre et une balle dans le dos. L'officier en question est condamné à deux ans de prison mais sortira avant la fin de sa peine. Les policiers américains ont apparemment la gâchette facile. Comme si ils se sentaient forcés de tirer, plutôt que d'essayer d'appréhender un suspect. Un journaliste de ABC, l'une des plus grosses chaînes de télévision du pays, a interviewé Darren Wilson le lendemain du verdict : « Auriez-vous agi différemment si Mike Brown avait été blanc ? ». Sa réponse « Non, bien sûr que non ». Ce n'est pas l'histoire qui se répète donc. C'est juste le hasard.


♣Buenos Aires, Argentine

être décloîtré, c’est aussi observer une réalité que les gens qui la croisent tous les jours ne voient plus. L’Argentine, plongée dans son illusion, a oublié ses enfants qui n’ont pas la chance de grandir en paix. 

cartes de vœux, il y en a de toutes sortes. Peu de gens les gardent, mais nombreux sont ceux qui donnent à l'enfant un petit peu de monnaie, ou encore quelque chose à se mettre sous la dent. Pour les plus jeunes, cela ressemble plus à un jeu. Ils comptent leurs cartes, font des check à ceux qui leur donnent un petit quelque chose, partagent leur butin, tendent la main. Le métro ralentit, je sors de la rame, et regarde la porte se refermer dans un bruit assourdissant sur les deux enfants.

Le travail infantile dans un des pays les plus riches d'Amérique du Sud

« Veni Camila, veni para acá ». La petite voix qui répond à cette instruction provoque en moi un vif pic de curiosité. Dans ce métro bondé de fin d'après-midi, dans la ville de Buenos Aires, ce sont deux enfants qui se trouvent derrière moi. L'une, la plus grande, à l'origine de cette première voix, doit avoir entre 10 et 12 ans. Je ne sais pas trop, il est toujours dur de lire un nombre d'années sur un visage fatigué. Elle semble souffrir d'un manque d’hygiène, mais n'a pas l'air pour autant en mauvaise santé. Habillée très simplement, elle ne porte pas de bijoux, de bracelets en élastiques colorés comme beaucoup de jeunes filles de son âge, seulement, et je sens mon cœur se glacer, une alliance en métal gris enfilée sur une main abîmée. Un air préoccupé peint sur le visage, elle tente de suivre des yeux le petit bout qui l'accompagne, mais qui se faufile entre les jambes des grandes personnes qui s'entassent dans le wagon.

Dans mon quartier, au nord de la capitale argentine, il m'arrive parfois d'oublier un instant que je suis dans un pays encore en développement, où près d'un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté. Il m'arrive, en me promenant le long de ces grandes avenues bordées d'une multitude de magasins, dans ces parcs si bien entretenus, d'oublier la réalité bien visible dans le reste de la ville, et plus encore, dans le reste du pays.

« Camila ! Veni ! ». Le petit bout se retourne. Elle ne doit pas avoir plus de 4 ans. Au contraire de, ce que je suppose, sa grande sœur, la petite fille affiche un sourire espiègle, une vivacité et une joie communicative. Pas de parents en vue, pas d'autorités légales, les deux jeunes filles semblent livrées à elles-mêmes. Comme je l'ai déjà souvent vu faire par de nombreux enfants, elles passent devant les rangées de sièges en distribuant des cartes. Mini calendriers, dessins avec un petit mot, 14

L'Argentine, grand pays émergent, l'un des plus riches du début du 20e siècle, n'est aujourd'hui plus qu'une nation empêtrée dans ses conflits économiques internationaux. Le travail infantile n'est pas nouveau dans ce pays. Bien au contraire, c'est un phénomène omniprésent partout en Argentine : en 2010, près de 1,5 millions d'enfants exercent une activité économique ou domestique non adaptée à leur âge (source : La Nación). Le CEPAL (Comisión Económica para América Latina y el Caribe) a estimé qu'en 2011, dans les zones urbaines, 24,3 % des enfants étaient pauvres, dont 7,3 % extrêmement pauvres. Les chiffres sont ahurissants, mais peu clairs et difficile à trouver. Impossible de mettre la main sur des données uniformes, même les organismes les plus sérieux indiquent tout et son contraire en termes de pauvreté. Parce que c'est un sujet tabou en Argentine. Personne ne sait, personne n'en parle. Les gens ont pris l'habitude de regarder ces enfants passer dans le métro, sans jamais s'interroger sur leurs origines, sur l'absence de leurs parents. Plus grave encore, le travail infantile est incorporé aux mœurs. Source de responsabilisation des enfants, moyen de les faire grandir en les faisant contribuer aux entrées d'argent permettant de subvenir aux besoins de la famille, les enfants au travail sont partout dans la capitale. Évidemment, le problème est plus largement lié à une multitude de facteurs qui font de l'Argentine, pourtant premier pays en termes d'IDH de la région, une nation encore loin de la modernité. La question de l'avortement, encore illégal dans le pays, les problèmes rencontrés par un système scolaire désorganisé, la prolifération de réseaux mafieux exploitants les enfants et les familles pauvres dans les quartiers défavorisés, ou plus encore, la corruption policière et l'inefficacité des centres de prise en charge des mineurs.

En dépit des allocations familiales et des aides sociales fournies par l’État argentin, la situation de beaucoup de familles argentines ne cesse de se dégrader. Près de 40% des ménages argentins se procurent avec difficulté les produits de consommation de base, en raison d'une inflation d'environ 30% par an (chiffres basés sur la période 2010-2013). Pour une famille en situation de pauvreté, quelques soient les réglementations en vigueur dans le pays, les enfants sont une source de revenus supplémentaire. Et il est vrai qu'être accosté par un enfant âgé de 6 à 7 ans, qui répète un discours bien rodé visant à susciter la compassion, est une épreuve qui ne laisse pas indifférent. Or, dans cet acte, ne peut être dénoncé que l'utilisation pure et simple du corps des enfants pour un travail qui, bien au contraire de les aider à s'en sortir, met en place un cycle perpétuel de mœurs et de principes qui n'offrent qu'une nouvelle génération d'enfances gâchées.

« Años de Calle » (Années de rue) Les enfants que l'on peut observer au travail dans les rues ou dans le métro de la capitale argentine, s'ils font, pour nombre d'entre eux, toujours parti d'un cadre familial, appartiennent également à une enfance délaissée, vivant purement et simplement dans la rue. Le sujet, s'il est peu traité par les médias argentins, a néanmoins été illustré dans l'excellent documentaire de Alejandra Grinschpun, « Años de Calle ». Le film est parti, durant la période estivale de l'année 1999, de l'organisation d'ateliers de photographie avec des enfants de la rue âgés de 11 et 17 ans. La réalisatrice s'est inspirée d'une question simple « Quel sera leur futur ? ». Le documentaire retrace les dix années de vie difficile qui ont suivi cet atelier photo, et il est dur de ne pas essuyer une larme devant l'injustice de ces parcours d'enfants, dont la vie a été brisée par la pauvreté.

Dans mon appartement, sur la grande Avenue Santa Fé de la capitale fédérale argentine, il m'arrive parfois d'oublier que dans le quartier d'à côté, des familles luttent pour survivre et que des enfants ne sont pas autorisés à envisager d'heureuses perspectives d'avenir (?). Car c'est aussi cela l'Argentine, un pays orgueilleux de son avancée comparé aux autres pays de la région, mais encore rongé par ses inégalités et ses contradictions. ■

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FOCUS !

Décloitrés N°5

Katel Andréani


Thomas Moysan

♣Florence, Italie Voilà ! Un voyage c’est ça ! Un plongeon dans l’abîme de ta vie.

à travers les vitres de l’autocar, l’Espagne déroule ses reliefs infinis, ses collines verdoyantes se perdant dans la brume. Il pleut à torrents mais nous ne sommes plus très loin. L’Andalousie n’est plus qu’à quelques heures de trajet. Destination finale : Séville !

Mais par où commencer ? Parce que pour raconter le voyage, on pourrait parler de tout, des quiproquos linguistiques aux tests hasardeux des spécialités locales, des retards de vols aux collections de cartes postales. Et en quelques pages, ça parait un peu compliqué. Alors histoire de faire simple, commençons juste par l’idée. Et oui, une idée ! Une envie même ! Un « Et si ? » ; qui fait écho en lieu et place du cerveau. C’est une étincelle dans le fond des yeux, une curiosité inassouvie. Un voyage, c’est une idée vivace et fulgurante qui envahit l’esprit. C’est une page à écrire, une carte à dessiner, une mer à prendre, un ciel à naviguer.

Il aura fallu plus d’un tour de cadran pour y arriver depuis Florence. Un voyage de plus. Pas le premier, et certainement pas le dernier. Le calme est retombé dans le bus. Les rumeurs et les bavardages du départ ont laissé place à l’attente, à l’impatience, à un empressement contenu par la morosité de la route. Les signalisations défilent, les unes après les autres, témoins de notre ennui. Chacun s’abime désormais dans la contemplation des paysages. On se perd dans sa propre pensée comme on se perd dans les méandres de la route. On se surprend à refaire sa vie, à construire de nouveaux projets ; on trouve les mots que depuis longtemps on cherchait.

Aéroport, Estacion, Stazione ou Harbour… Ça y est, tu y es ! Le manège de la foule te donne le vertige. Partout elle bourdonne, véritable ruche humaine, fourmillant d’anonymes qui te bousculent sans gêne. à fleur de tympans, entendues à la volée, les langues commencent à s’entremêler, mosaïque musicale enivrante et bariolée. Tu n’y comprends rien à ce brouhaha. En fait, tu n’essaies même pas. Et pourtant, il a déjà des parfums de là-bas. Check-in des bagages, douanes, et fouille au corps, « vous comprenez M’sieur, raisons de sécurité ». Tacot volant, car ensloganté, montgolfière même ! Quelle importance ? Le tout, c’est de décoller. Vient le voyage proprement dit. Traversée des grands espaces. Tu convoites jalousement la place côté fenêtre. Tout le monde dort, joue, lit, rêvasse ; le regard plongé au-delà du hublot. Chacun passe le temps comme il passe sur le monde. Vague impression d’insignifiance. Futilité de l’existence. Comme suspendu à un trapèze,

dans un cirque à ciel ouvert, le vertige est grandiose, exaltant, tourbillonnant. De ton départ, il est devenu la raison. La destination n’est plus qu’un prétexte. Globe trotteurs, routards, randonneurs, qu’importe ! La route est devenue une fin en soi, ta drogue, une obsession. Tant que les lendemains sont vierges de souvenirs, tant que tu avances à tâtons, que les petites choses de la vie t’inspirent, que la route est promesse d’horizons.

- « Ok mais on va où ? » - « Tu crois qu’ils viendraient avec nous ? » - « Oui, mais si on leur demande, mon ex va vouloir venir… » - « Bah on s’arrangera t’inquiète pas. »

Et lorsqu’elle surgit enfin, la destination, lorsqu’elle dévoile timidement son ombre dans le lointain, lorsqu’au détour d’un panneau, dans un grésillement d’interphone, notre hypnotisante migration touche à sa fin. Ce sont des espoirs sulfureux qui reprennent le dessus, réinvestissent tes sens et t’emportent à ton insu. Crissement de pneus. Fracas de locomotive. Amarres larguées de bateaux ivres. Tu te penches à la fenêtre. Tu agrippes les rambardes. Partout on s’apprête. L’aventure te tarde. Elle prend vie tout autour, une fois débarqué. Nuits blanches, montagnes russes, et autres plaisirs volés. De nouveaux sourires rentrent dans ta vie, des regards complices, futures mélancolies. Les églises font place aux cathédrales, les avenues aux venelles. Tu abandonnes ton être entier à toutes ces choses nouvelles.

Cela va bientôt faire quatre mois que j’y suis, sur la route, depuis le départ pour Florence. Quatre mois passés à bourlinguer en Italie et aujourd’hui en Espagne, de Bologne à Salamanque, de Pérouse à Séville, de Sienne à Madrid. Alors avant que les souvenirs s’évanouissent, happés par le temps et par d’autres souvenirs, il est temps de troquer le clavier à la plume, de coucher sur les pixels les quelques impressions laissées par ces tranches de plaisirs, en bref de raconter le voyage.

Tu voudrais qu’il n’y ait jamais de fin, qu’il n’y ait que des départs. Clore une aventure, c’est comme une petite mort. Qu’est-ce que tu fais encore là ? Reprends la route, vas-y, pars. Mieux vaut la mélancolie que de sombres remords. Me voilà arrivé, je dois abandonner l’article. À ton tour, maintenant de raconter tes périples. ■ 16

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Décloitrés N°5

et des mots

Destination choisie, billets achetés, épreuve de la valise passée ; le strict nécessaire a un parfum d’inconnu. Le script est maintes fois joué, pourtant un je-ne-sais-quoi de fébrilité teinte encore le départ. Accolades, check-up et « Bon voyage » avant de prendre le ciel, la route ou la marée ; sans un regard en arrière, juste un horizon de possibles se déroulant à mes pieds.


Alexandre JUNIER

♣Vilnius, Lituanie

Ce soir, le souffle du Mistral n’a pas atteint les côtes lituaniennes. L’Aquilon, auparavant annonciateur de tempêtes, ne me donne aujourd’hui plus de maux de tête. Oui, après cinq mois de French bashing lié à la livraison des bateaux à la Russie, les mouvements populaires contre les attentats de Paris ont porté, de Vilnius à Tallinn, une perception bien plus avantageuse de la France. L’occasion d’en profiter pour dresser un tableau réaliste de la vision balte de l’Hexagone.

Vilnius, 11 janvier 2015. 23h57 dans la capitale lituanienne, j’écris le cœur serré. Derrière ma fenêtre du 52 Gedimino Prospektas, je regarde la neige tomber. La France vient de rassembler près de 4 millions de personnes dans les rues et je n’y suis pas. Ainsi, après avoir levé mon stylo, contre vents et marées, en signe de solidarité, il est temps de le faire redescendre, et de laisser la pointe dériver librement. Par cette chaude après-midi de janvier, l’information se diffuse rapidement : la marche républicaine sera historique. La présence à Paris du Premier ministre letton, Mme Laimdota Straujuma, et des Ministres des affaires étrangères lituanien et estonien est très relayée dans la presse locale. Paris fait la une, les ministres crient leur amour pour la France, les chefs d’État se rendent dans nos Ambassades. Mais ne soyons pas dupes pour autant : l’appartenance au corps diplomatique vous impose plus de devoirs qu’il ne vous donne de droits. Panurge aurait ri de tous ces dirigeants qui, depuis la vidéo du Président Obama à l’Ambassade de France à Washington, mandatent un membre de leur cabinet pour écrire un message de condoléances, et se rendent ensuite à l’Ambassade pour le signer devant l’audience. Ici, depuis le début de la crise ukrainienne, le tropisme américain des Baltes est bien trop prononcé pour que ces visites ne soient pas marquées du sceau du conformisme.

Dans ce cadre, quelle place attribuer à la francophilie et à la bonne foi dans ce monde où protocole et diplomatie sont rois ? Dans les pays baltes, ces derniers mois, l’affaire de la livraison des deux Bâtiments de projection et de commandement Mistral à la Russie a constitué un réel motif d'irritation. Les critiques ont été virulentes, acerbes, voire irrévérencieuses lorsque des suspicions de conflits d’intérêt ont été soulevées par un journaliste lituanien en raison du lien fraternel qui unit Pierre de Villiers, chef d’état-major des armées, et Philippe de Villiers, promoteur d’un projet de Puy du Fou en Crimée. Cependant, depuis cinq jours, la couverture médiatique des évènements a été aussi exceptionnelle, que positive à l’égard de la France. La presse met l’accent sur le partage d’une communauté de valeurs, notamment la liberté, à laquelle les Estoniens, les Lettons et les Lituaniens disent souscrire sans réserve. Cette communauté de valeurs s’est manifestée de façon tout à fait extraordinaire à Vilnius. Dans un pays où les autorités religieuses ont une influence avérée1, où, excepté les fêtes nationales, les rassemblements populaires sont rares, près de 60 personnes étaient présentes devant l’Ambassade de France un stylo à la main. Français et Lituaniens, ont déposé fleurs, bougies, et autres crayons de papiers au pied de la façade de l’Ambassade comme gage d’un soutien indéfectible dans cette épreuve que nous traversons tous ici. Un moment unique.

Dans « la France de Voltaire » résonne l’écho de l’indépendance Mais qu’en est-il des Estoniens, des Lituaniens, et des Lettons ? Pour obtenir la réponse, il suffit de tendre l’oreille. Comme partout en Europe, les attentats sont sur toutes les lèvres. Une fois les condoléances présentées, la peur de l’autre reprend toutefois le dessus. Oui, dans les trois Républiques baltes, l’arrière-plan xénophobe fait le lit de la politique sécuritaire et migratoire. Dans un pays comme la Lituanie où l’émigration s’est accrue de 400 % entre 2004 et 2012, et où la démographie est le principal défi des quinze prochaines années, les habitants ne veulent pas entendre parler des bienfaits du multiculturalisme et du métissage, ceci au point de départager la question de la double nationalité par référendum.2

Pour autant, tentez de chasser le naturel, il revient au galop. Les lieux communs sur la France sont tenaces, et les préoccupations quotidiennes reprennent leurs droits. Notre immigration est ciblée (« L’épidémie commence seulement… » titre par exemple le quotidien letton Vésti ségodnia). De potentiels liens avec la Russie sont tissés. Le principal site d’informations lituanien Delfi.lt évoque ainsi « le côté invisible des attaques en France : le Kremlin s’approche de l’Europe ». Outre les théories du complot démontrant par a + b le rôle du FSB, ancien KGB, et du GRU (direction centrale du renseignement de l'état-major de l'armée russe) dans les attentats de Paris, on rappelle que « les positions de Marine Le Pen et du FN pro russes peuvent devenir plus fortes, plus populaires, dans les mois à venir, et la Russie pourra alors apparaitre comme un partenaire pertinent dans la lutte contre le terrorisme. ».

Quoi qu’il en advienne, les faits sont là : les Baltes nous ont tendu la main. La défense de la liberté demeure ici une question sensible, à peine plus de 20 ans après une indépendance retrouvée, et dans un contexte où la Russie est de nouveau perçue comme une menace. Ils sont conscients que leurs droits sont la résultante d’une somme de libertés dont « la France de Voltaire » est toujours considérée comme « l’inventeur », comme l’a rappelé le Président estonien Ilves dans ses condoléances. Et c’est cette représentation-là de la France que les Baltes aiment mettre en avant. Une France qui ne les trahit pas, une France digne d’être défendue en toutes circonstances. Ainsi, peut-on en conclure Mistral gagnant ? Je le pense, non pas en raison de l’opportunisme dont on pourra faire preuve pour livrer les navires mais plutôt parce qu’un vent d’espoir, venu de France, a soufflé tout autour du monde sur une génération d’hommes et de femmes avides de liberté et de fraternité. Et ça nous pouvons en être fiers. ■

1 « La conférence des Evêques de l’Église catholique de Lituanie » possède par exemple un des 15 sièges de la commission d’éthique des journalistes et éditeurs de Lituanie. 2 En 2014, on dénombrerait 619 000 Lituaniens, soit près d’un cinquième de la population lituanienne, vivant actuellement à l’étranger selon le Bureau des statistiques de ce pays. De telles migrations inquiètent puisqu’ils affectent vraisemblablement l’équilibre du marché du travail en poussant, en raison du différentiel de salaire avec les pays voisins, à une augmentation des salaires à un rythme supérieur à la croissance de la productivité.

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MISTRAL

Des cœurs et des corps serrés pour une presse incroyablement mobilisée


Camila Rosmarino

♣Montevideo, Uruguay Depuis, la distribution des richesses a été améliorée, la sécurité sociale a été créée, il y a plus de travail et on ne voit plus autant de gens dans les rues. L’eau a été apportée dans presque tout le pays, ainsi que le réseau Internet. Au niveau législatif, la loi sur la journée de huit heures de travail pour les paysans a été approuvée. L’avortement a été dépénalisé, le mariage entre personnes du même sexe légalisé, la consommation de cannabis réglementée. Les débats écologiques commencent même à surgir !

son histoire, de nombreuses familles ont perdu les économies d'une vie. La population uruguayenne fait des queues interminables, jour et nuit, devant les ambassades européennes, afin d’acquérir une autre nationalité et partir à la recherche d’un avenir meilleur : pays d’émigrants, usine d’émigrés.

Dix ans après

Petit détour en Uruguay, un pays caché par ses deux géants voisins mais qui dévoile bien des surprises. Fin 2014, le pays tout entier tourne autour des élections nationales. Bouleversement de routine et euphorie populaire, El Pepe Mujica, président si populaire, connu par son austérité et sa modestie, ne peut constitutionnellement pas enchaîner deux mandats. L'ère post-mujica débute au mois de mars 2015. Mais en cette fin de 2014, elle démarre par une massive approbation d'une politique progressiste. J'aime mon pays et j'aime le chemin qu'il prend, c'est pour cela que j'aimerais le partager à travers ces lignes.

Politique et société

De retour après huit ans, je réalise que non seulement l’innocence de mon enfance mais aussi l’environnement et le pays où je vivais sont désormais bien loin. Et tant mieux. C’est avec plaisir que je réalise que le débat concerne l’impôt et non plus le manque de nourriture. Le centre de gravité du pays a changé, désormais l’attitude paternaliste des familles riches envers les pauvres n’a plus de raison d’être. La réalité est différente, il s’agit d’inclusion et d’intégration.

Depuis dix ans, le Frente Amplio, coalition de gauche, est au pouvoir. En 2004, elle a remporté les élections nationales lors du premier tour avec un pourcentage historique. Pour la première fois de l’histoire de l’Uruguay, les anciens guérilleros en alliance avec les socialistes et les sociaux-démocrates entre autres, prennent le pouvoir démocratiquement.

Le jour J

Les actes politiques sont toujours une immense démonstration d'allégresse, d’euphorie populaire. De nombreux chanteurs, très engagés, participent et transforment la cause politique en joie de vivre. La politique bouscule et enflamme la société uruguayenne presque autant que le football. Ici le vote est obligatoire pour les Uruguayens résidents ; dans le cas contraire la personne doit payer une amende. Aussi, il faut présenter le justificatif de vote pour faire son passeport ou pour s’inscrire à l’université.

Les élections ont eu lieu ce dimanche 26 octobre, sous 32 degrés à l’ombre. Ce fut une journée de repos, après tant de pression, d’invasion politique et de débats : les plages de la capitale étaient noires de monde. Les familles ont l’habitude de se réunir le jour des élections pour un asado, occasion de débattre sur les différents candidats et d’avoir des discussions politiques. Contre tout pronostic des différents sondages, le FA remporte 47,8 %, la liste du Mouvement de Participation Populaire (celle de Mujica) a été la plus votée encore une fois, réalisant un score similaire à celui de 2009, ce qui dévoile un soutien populaire massif. En outre, le plébiscite n’a pas été approuvé. J’étais là au moment de l’annonce dans les rues de Montevideo, où un immense drapeau s’est déplié, et des centaines de colibris sont tombés du ciel. De plus, la majorité parlementaire a été atteinte, ce qui donne une grande marge de manœuvre au Frente Amplio.

Souvenirs L’Uruguay est une petite république de presque 4 millions d’habitants qui a été peuplée par l’immigration européenne du xixe siècle. Elle a toujours obéi aux schémas des pays du Sud : peu de familles propriétaires terriennes possèdent la plupart des richesses et sont donc extrêmement riches. Mon paradis d’enfance s’est assombri lors de l’Immense crise économique de 2002. Celle-ci débute en Argentine et a des répercussions monstrueuses en Uruguay. Fermeture des banques, plus de liquidité dans le pays, plus de salaire, la société étouffe. Les prix s’envolent et le troc ressurgit. Les débats tournent autour du manque de nourriture, de la pauvreté extrême de milliers d’uruguayens, de la multiplication des bidonvilles et de la paupérisation de la société.

Depuis deux mois, je suis de retour en Uruguay, où je suis née et ai vécu jusqu’à mes treize ans. Ici, en ce moment, on ne parle que des élections. Depuis des semaines, les médias envahissent l’espace public avec des publicités, des distributions de listes à chaque feu rouge, des chansons de chaque parti... On vote en simultané les présidentielles et les législatives, d’où un système de listes. Un président, un vice-président et les 99 membres du Parlement au scrutin proportionnel.

L’écueil à éviter est le piège du populisme, de tomber dans le fanatisme et culte de la personnalité du président sortant. Le renouvellement est aussi un défi à relever lors des cinq prochaines années, car la moyenne d’âge de la liste MPP est élevée et cela peut devenir symbole d’essoufflement politique. Le deuxième tour aura lieu le 30 novembre, mais ce 26 octobre fut déjà une victoire. Victoire des Uruguayens qui, face aux ravages du modèle néo-libéral individualiste, imposé depuis longtemps dans presque tous les pays d’Amérique Latine, approuvent une politique d’inclusion et de distribution des richesses qui commence à porter ses fruits. ■

Il est alors usuel de répondre à la sonnette plusieurs fois pendant un repas car les plus pauvres mendient des restes de nourriture. Soudain, les enfants mangent de l’herbe dans les rues, mendient à tous les feux rouges. La consommation de drogue face au désespoir social augmente de façon exponentielle, et avec elle, l’insécurité du pays. Le taux de suicide est au plus haut de 20

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Aujourd’hui, je retrouve un Uruguay changé, rayonnant d’espoir et de bien-être. Fuyant la crise européenne, les Uruguayens reviennent et réintègrent un pays en plein développement.


Julie yelstcH

♣Sydney, Australie

développement durable

à mi-chemin entre la prise de conscience européenne et le laisser-aller américain, les Australiens ont un sens très différent du "sustainable". For better or for worse ?

Le PIB élevé en Australie permet par ailleurs l’accès à une technologie supérieure en termes de développement durable, une technologie en grande partie investie dans l'urbanisme durable : panneaux solaires, murs végétaux, jardin partagés…

Encore toute récente trainee (stagiaire) à l'UDIA (Urban Developement Institute of Australia), je me servais un verre d'eau à la fontaine, lorsque mon patron m'a interpellée : « Mais pourquoi est-ce que tu bois toujours l'eau de la fontaine et non celle du robinet ? Les bouteilles sont chères, et c'est beaucoup de pollution ! ». J'ai eu beau lui expliquer qu'ici l'eau est très javellisée, et donc a un goût horrible (pourtant croyez-moi, en France, je bois toujours l'eau du robinet), il continuait d'être choqué (mais à quoi servent donc ces bouteilles ?).

Mais qu'en est-il de la mentalité "écolo", si chère à nos amis européens ? C'est là que les choses se compliquent. Si l'Australien, contrairement à son premier ministre, croit au réchauffement climatique, aux espèces en danger, et à la menace du soleil, il continue de rouler en 4x4 dans la ville. Certaines choses évidentes pour nous européens, telles que le tri des déchets, le sont nettement moins ici. Cependant, dans une ville comme Sydney, il ne faut pas marcher plus de 5 minutes pour se retrouver dans un espace vert et pas une seule peau de banane ne traîne dans la rue. ■

Ayant connu beaucoup de sécheresses, l'Australie est très concernée par les économies d'eau. Tout en bénéficiant d’un mode de vie très occidental et alors que même le plus petit appartement dispose d’un lavelinge, un sèche-linge et un lave-vaisselle, tous ces appareils ont en commun d'être le plus souvent possible dotés de programmes d'économie d'énergie et d'eau, et constamment améliorés dans ce but. S'ils continuent de prendre une douche chaque jour et de boire à leur soif, les Australiens ont été parmi les premiers à mettre en place le recyclage des eaux usées, où les eaux grises (autres que l'eau que vous buvez ou utilisez pour cuisiner) tournent en cycle fermé. Et nous ne parlons pas seulement de réseaux d'eau souterrains : certains nouveaux immeubles ont intégré ce recyclage d'eaux grises à l'intérieur même de leur architecture.

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Développement durable

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DES KANGOUROUS


Emmanuelle Le Cop

♣Ottawa, Canada

Un peu de

L'exploitation des sables bitumineux est en effet un véritable défi technologique. Ils se présentent le plus souvent sous la forme d'énormes dépôts de bitume composés de pétrole, de sable, d'argile et d'eau qui doivent être raffinés à l'aide de procédés complexes. Les petites particules de sable sont en effet couvertes de pétrole lourd, et au milieu se trouve une fine couche d'eau. Il faut alors séparer le sable et l'eau du pétrole pour pouvoir raffiner ce dernier. Les gisements de sables bitumineux se trouvant le plus souvent à plus de 75 mètres de la surface du sol, le forage en est d'autant plus compliqué et coûteux d’un point de vue financier et environnemental. Selon l'enquête sur les ressources énergétiques de 2010, pour chaque baril de pétrole extrait, quatre tonnes de sable sont produites, trois barils d'eau doivent être soustraits à une rivière et 190 kilogrammes de gaz à effet de serre sont générés.

Selon une étude menée par des chercheurs de l'université Concordia de Montréal l'année dernière, le pays est un des plus gros pollueurs de la planète, occupant le dixième rang dans le classement des pays contribuant le plus au réchauffement climatique. Le pays exploite notamment les sables bitumineux d'Athabasca en Alberta. Avec des réserves de pétrole estimées à 173 milliards de barils dont 169 milliards de sables bitumineux en Alberta et sachant que la prospection pétrolière découvre sans cesse de nouveaux gisements, le Canada est le troisième État détenteur de réserves de sables bitumineux après le Venezuela et l'Arabie Saoudite. Un atout économique important dont le gouvernement fédéral conservateur est prêt à tirer profit. Ainsi, en 2008, le premier ministre canadien Stephen Harper avait qualifié l'exploitation de ces gisements de « défi (...) aux proportions épiques qui s'apparente à la construction des pyramides ou de la Grande Muraille de Chine mais en plus gros encore ».

© Michael Kalus - the Mine Aurora

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Le 13 décembre dernier, Mr Harper a ainsi affirmé devant la Chambre des communes du Canada qu'une régulation de l'émission des gaz à effet de serre dans le secteur pétrolier et gazier serait folle et insensée. Cela constituerait un poids beaucoup trop important pour les compagnies d'exploitation en raison du prix très bas du pétrole. Cette déclaration reflète le peu de moyens mis en œuvre depuis neuf  ans par Stephen Harper et son gouvernement conservateur pour lutter contre le réchauffement climatique. Après avoir désengagé son pays de la lutte contre le réchauffement climatique, le gouvernement a en effet fait adopter une série de lois donnant carte blanche à des projets industriels mettant en danger les lacs et les rivières canadiens. En 2013, un document officiel du gouvernement avait même qualifié les sables bitumineux d'énergie « renouvelable ».

La province d'Alberta est recouverte à 21% par les 142 000 km2 de pétrole brut lourd ou de bitume. L'exploitation des sables bitumineux dans cette région conduit à la destruction de la forêt boréale et à la pollution massive des eaux et des sols. Cela mène in fine à la détérioration de la santé des habitants de cette région. Les animaux ingèrent par exemple de nombreux polluants, ce qui vient bouleverser l'alimentation traditionnelle des populations amérindiennes. De plus, la moyenne des cas de cancers est dans cette région 30% plus élevée que dans le reste du pays. Si le lien entre l'exploitation des sables bitumineux et l'augmentation du nombre de maladies est souvent remis en cause par l'industrie pétrolière et gazière, la coïncidence peut néanmoins en laisser perplexe plus d'un. Si pour l'ONG Greenpeace, le pétrole issu de ces sables bitumineux est le plus « sale » au monde, cela n'empêche pas le premier ministre du Canada et l'industrie pétrolière de continuer à vanter les mérites de son exploitation. Les retombées en milliards de dollars de l'industrie des sables bitumineux n'y sont pas étrangères. Elle stimule la croissance économique du pays ainsi que la création d'emplois. Selon l'Institut canadien de recherche énergétique, en 2011, l'exploitation des gisements de l'Alberta générait 273 000 emplois (directs et indirects). En 2035, ce chiffre s'élèvera peutêtre à 905 000. En 25 ans, les emplois créés par cette industrie devraient permettre d'accumuler 172 milliards de dollars de revenus dans l'ensemble du pays. Une somme qui pour certains justifie le retrait du Canada du protocole de Kyoto, en 2011.

Alors que l'exploitation des sables bitumineux est en pleine expansion, des voix se font de plus en plus entendre dans la société civile canadienne pour lutter contre cette industrie et les dommages environnementaux dont elle est responsable. Finalement, la récente chute des prix du pétrole n'est qu'une nouvelle excuse pour le gouvernement conservateur pour ne rien changer à sa politique environnementale. ■

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Développement durable

Lorsque l'on vous dit Canada, vous pensez aux grandes forêts, aux lacs, à la cabane en bois, aux caribous et bien sûr au sirop d'érable. Si le Canada vend aux touristes l'image d'un pays amoureux de la nature, la réalité en est bien éloignée. En matière environnementale, le Canada n'est pas un bon élève.

© cHARLIE oNEIL - aLBERTA

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dans les yeux


♣Saint-Pétersbourg, Russie

Venez, venez avec moi. Oh, ne vous inquiétez pas, ce n’est pas bien loin… Vous avez juste à quitter l’Université d’économie, à tourner sur la gauche. Avancez un peu, rien que quelques enjambées, pas même cinquante mètres. On tourne à droite. Voilà. Comme promis, ce n’était pas loin. On y est. Doumskaya.

grappiller un peu d’espace, s’enroulant sur lui-même. Ce n’est pas un endroit recommandé. Les personnes les plus élégantes n’y vont pas. Mais il y règne une atmosphère de vie, de n’importe quoi anarchique, comme si l’ébriété générale restait suspendue dans l’air, s’emparait des corps, s’insinuait dans les pierres. C’est un lieu de folie chaleureuse, on y boit, on y danse. À l’intérieur, on s’époumone en russe ou en anglais pour discuter. À l’extérieur, on fait de ces rencontres éphémères, dénuées du moindre sens. Les taxis, plus ou moins légaux, veillent le long du trottoir, quelques personnes titubent. C’est ça, Doumskaya. Ces déchets qui traînent sur le sol, quelques bouteilles vides au pied d’une colonne, des débris de verre ou des canettes écrasées, le froid nocturne, l’odeur agressive de l’alcool, quelques miséreux qui essaient de dormir là, engloutis sous les couvertures, le visage buriné, essayant de se réfugier contre la chaleur éthylique des bars.

Nous sommes au cœur de Saint-Pétersbourg. Ici, pas la moindre trace des immenses blocs communistes de banlieue, de ces façades grises et austères. Les bâtiments ne dépassent pas un voire deux étages. Leurs murs sont décrépis, jaunis par le temps et les intempéries, tout justes enjolivés par ces moulures classiques qui tissent leurs perspectives le long des fenêtres. Une série d’arcades court le long de la rue, quelques graffitis s’affichent sur les colonnes. L’endroit respire le délabrement. Les voitures se garent comme elles peuvent, circulent sur l’asphalte de mauvaise qualité. Sous l’enfilement des arcades, des espaces cloisonnés, entrées des multiples bars qui pullulent à l’intérieur de ces quelques bâtiments, adossés les uns aux autres.

Aujourd’hui, on y est allé. Il devait être deux heures du matin. L’atmosphère est certes un peu plus calme en semaine, mais l’on y retrouve toujours cette même folie débridée, écorchée par l’alcool.

Ce ne sont pas les meilleurs endroits pour passer de bons moment. L’intérieur respire bien souvent la misère ; de larges conduits d’aération courent sous le plafond, les murs partent en lambeaux, l’atmosphère pourrait être sordide. Le soir, on s’y entasse, on s’y piétine. La plupart des bars sont exigus. Avec un peu de chance, on accède au comptoir, ou bien l’on joue des coudes pour atteindre une piste de danse, reléguée dans le fond de la salle. Parfois, un club se tord sur plusieurs étages, rampe à l’intérieur du bâtiment pour

Devant le bar El Fidel, deux chevaux. Deux chevaux, occupant une place de parking, comme un simple véhicule que l’on aurait garé là. Deux chevaux, et c’est normal, tout à fait normal. Ils attendent là, leurs maîtres n’ont pas l’air d’être là. Une longe mauve pend tristement entre eux, je ne sais pas à quoi elle peut être attachée. Bon. D’accord. 27

Home Sweet Home

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Yves Souben


On s’avance. Ceux de l’université d’Etat sont déjà là, bière à la main, s’accordant une pause cigarette dans la rue, juste sous une arcade. L’un d’entre eux parle en russe, à deux hommes. « Eh, ils proposent qu’on les rejoigne pour aller boire sur Nevsky ! » Ils sont tous les deux plutôt grands, les épaules larges. Le premier a des cheveux et une barbe plutôt fournis, porte une veste bleue. Le second est plus ramassé sur lui-même. Yeux clairs. Crâne rasé. Et des tatouages. Sur le visage, et puis le long de son corps, jusqu’à se glisser autour de ses poignets. On arrive tout juste au milieu de la discussion. L’homme en question est un néo-nazi. Au coin de son œil, l’encre noire d’un tatouage vire légèrement au bleu. Une larme. Un homme tué. Dans l’air froid, au milieu des vapeurs d’alcool, j’entends notre français russophone qui sort le mot Ukraine. On ne sait pas trop ce qui se passe. On essaie de s’interposer, de faire cesser la discussion L’atmosphère est glaciale, on est là, dans nos manteaux, l’écharpe enroulée autour de notre gorge. Et il y a ces mots, ces voix qui s’élèvent, entre la fraîcheur nocturne et la chaleur des bars décrépis. « Fuck Russia, fuck Ukraine, fuck everything ! » « There are twenty persons who take all the money, I fuck everything. » Allez, allez, viens, va pas chercher les ennuis… On s’est tous regroupés, on essaie de disperser ce groupe, de s’éloigner. Viens. Joue pas au con. C’est pas le moment. L’homme aux tatouages reste plutôt silencieux, c’est son compagnon barbu qui parle, mêlant russe et anglais, pour se faire comprendre. Ses « fuck everything » s’élèvent dans l’air, on ne répond pas, on tourne le dos. Ils s’éloignent, on s’éloigne. Un « va te faire foutre ! » sonore retentit. Pour toute réponse, une mimique de fellation. Allez, arrête, bordel, c’est bon, ils partent… Il fait toujours aussi froid. Cette menace glaciale en moins.

Il faut que je me lave les mains. Il faut que je me lave les mains. De retour dans la résidence étudiante, il ne me reste pour seul refuge que le savon et l’eau chaude du robinet, et ces jurons que j’égrène comme une prière. Le sang avait déjà séché, sur le dos de ma main droite. Dans la paume de ma main gauche, il restait encore chaud et collant, liquide, écarlate. Un caillot rouge sombre, presque noir, barrant mon index. Putain. Putain. Putain.

Putain. Trop de choses qui s’enchaînent pour nous, concentrées en si peu de temps. Ce n’est presque rien, ce qui s’est passé. Mais il y a cette banalité qui empreint tout cela, comme un spectre fataliste. Cela coule de l’encre noire d’un tatouage au vernis à ongle écarlate d’une pickpocket, et jusqu’au sang d’un malchanceux. La misère, la violence, et le désespoir. Voilà ce qui est normal en Russie. Voilà ce qui ne devrait pas l’être. ■ Tu nous rejoins plus tard ? Les doigts se font plus audacieux, descendent du dos, pour se perdre sur la poche arrière d’un jean. Non. Il y a déjà une main, posée sur ce portefeuille. Tu ne peux pas le prendre. Deux corps qui se séparent. Elle reste là, un instant, dans la traînée du groupe, comme un peu perdue. Puis nous la perdons de vue. À la sortie du club Lomonosov s’empilent indistinctement sacs poubelles et détritus, régurgitations nocturnes de ces bars. Les sacs noirs s’étalent le long du mur, en un large divan affaissé sur lui-même. Au milieu, un homme. Affalé au milieu des déchets, la tête courbée en avant, dissimulée dans ses mains. Il est jeune, porte une veste et un jean comme n’importe quel étudiant en porterait, les cheveux ras. Les passants l’évitent, ne le regardent même pas. Son crâne, son visage sont couverts d’ecchymoses brunes, comme autant de légères éraflures imprimées sur sa peau. Ses mains sont couvertes de ce sang noir qui coule abondamment de son nez, aspergeant ses joues, sa bouche, dégoulinant entre ses doigts, poisseux. Il ne pleure pas, il ne crie pas, il semble tout juste perdu, balbutie quelques mots inaudibles. Ça va ? Non, bien sûr que non. Il a dû se faire tabasser, ici, en pleine rue. Il se relève, bredouille encore, égaré. Il faut le soutenir, il s’effondre sur mon épaule. Toujours balbutiant, comme se raccrochant au dernier fil de sa conscience. Ce n’est pas même un

Il y a cette Russe, perdue seule sous les arcades. Belle, assez bien habillée, un grand sac de magasin autour du poignet. Les cheveux blonds, les pommettes légèrement relevées, le nez retroussé. Elle semble tituber un peu. Ses amis ne doivent pas être loin, prêts à la récupérer et à la traîner un peu plus loin, pour éviter le moindre problème. Non. Personne. Personne ne l’accompagne, elle erre juste là, à l’extérieur du Fidel, sous les arcades défraîchies, à deux heures du matin. Elle s’approche, « je parle un petit peu français », repart, revient. Elle semble égarée, s’accroche à l’un des Français du groupe. Les mains se glissent autour de cet autre corps, les visages se rapprochent, deux personnes partent déjà à la dérive contre cette colonne.

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Home Sweet Home

Décloitrés N°5

murmure, quelques sons soufflés, qui meurent sur ses lèvres dégoulinantes de sang. Les vigiles du club sont là, juste à côté. Tu le connais ? Non. Vous avez appelé les secours ? Oui, oui, don’t worry, it’s all right… Allez, toi, retourne sur tes sacs, allonge toi…


Clément Valnet

♣Séville, Espagne Si Séville nous était contée par ce sans-abri dormant à la nuit tombée sur les marches de la Cathédrale, il nous relaterait la face sombre d’une ville touchée de plein fouet, par une crise économique sans précédent, qui laisse sur le bas-côté des individus comme vous et moi, sans que nul ne s’en soucie. Imaginez-vous l’effet que peut produire la vision d’un jeune homme d’une trentaine d’années, recroquevillé sous une couverture miteuse, quand quelques heures auparavant, la foule de touristes emplissait de joie les rues de Séville. Ces sans-domiciles, vous ne les voyez plus. Non pas qu’ils se soient soudainement envolés, mais plutôt qu’ils sont partis à la recherche de nourriture dans les poubelles de la ville. Que de contrastes entre cette ambiance joyeuse et insouciante du jour et cette pesanteur de la nuit ! Si enfin, je voulais vous conter Séville, je ne saurais par où commencer, tant la ville regorge de plaisirs simples, qui suscitent un contentement infini chez l’étudiant Erasmus que je fus (et que je suis toujours à l’heure où j’écris ces lignes…). Mais ce sont certainement les différentes focalisations adoptées précédemment qui résumeraient le mieux l’image dégagée par Séville, torturée entre somptuosité et pauvreté ; délectation et retour à la triste réalité. ■

Si Séville nous était contée par sa page Wikipédia, nous découvririons qu’elle est peuplée par plus de 700 000 âmes, gravitant autour d’un fleuve majestueux, le Guadalquivir, et de monuments aussi imposants qu’éclatants. À ce propos, nos yeux ne manqueraient pas d’être emplis d’excitation et d’émerveillement face aux descriptifs grandiloquents de sa Cathédrale gothique, la plus grande au monde, et de sa Place d’Espagne, « la plus spectaculaire » de la région, dixit Wikipédia. Mais c’est une autre rubrique de la page internet qui risque de nous faire trépigner d’envie, et arborer un large sourire, à moitié béat, sur notre visage encore pâle : « Climat ». Avis aux individus excités par les batailles de boules de neige, et autres courses de chiens de traîneaux : passez votre chemin. Si les 40  degrés de moyenne en été peuvent nous laisser entrevoir d’agréables moments en perspective, ce sont surtout les 25 degrés affichés dans la case « novembre », qui nous laissent songeur quant à ce climat définitivement méditerranéen. Si Séville nous était contée par l’inélégant « Guide Vert-Andalousie » que tous les français expatriés se sentent obligés d’acheter, c’est indéniablement l’aspect gastronomique qui attirerait notre regard, même si la taille notoirement scandaleuse de la police d’écriture de ce guide, pourrait presque nous laisser croire qu’il possède des actions pour le compte d’un opticien. Toujours est-il que si l’on en croit la place accordée aux restaurants et autres bars à tapas dans le livre vert, à Séville, on mange et on boit, à toute heure du jour… et de la nuit ! Les spécialités décrites sommairement nous décideraient presque à troquer notre emblématique « galette-saucisse » pour une portion de « croquettas » accompagnées de succulentes « patatas bravas », le tout servi sur une terrasse, illuminée par les rayons du soleil de décembre.

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NOUS était contéE

Si Séville nous était contée par cette accordéoniste jouant le jour durant, quel que soit le temps, elle nous transmettrait, par son sourire attendrissant, cette émotion qu’elle perçoit à voir passer touristes et sévillans. Quoi de plus surprenant que de voir en pleine rue, s’arrêter le temps d’une mélodie, de jeunes enfants, leurs parents, ou encore cet Allemand balbutiant dans un castillan approximatif, son étonnement de voir tant d’allégresse au cœur de la ville. En outre, le duo formé par l’accordéoniste et son petit chien, recroquevillé dans un panier en osier, apporte cette touche supplémentaire d’humanité, qui conduit indubitablement le pire des radins, le pingre par excellence, à déposer avec une tendresse soudaine quelques piécettes, aux pieds du chiot, qui, le temps d’un regard, nous dédommagera amplement.


Roxane grolleau

♣Sydney,

The Rocks, le plus vieux quartier de Sydney, est plein de folklore et d’histoire ; son petit côté magique et inattendu contraste totalement avec le reste de la ville. On peut facilement s’imaginer les marins ivres morts cherchant un peu de compagnie dans ses rues étroites, ou croiser Jack Sparrow en quête d’aventures ! Les Rocks ont pour moi une dimension particulière, puisque c’est là que mon histoire d’amour avec cette ville a commencé.

Perdue au beau milieu des Buildings de verre et d’acier En tant qu’Européens, nous sommes habitués aux centres historiques aux rues alambiquées. En Australie, ce n’est pas le cas, le centre-ville a tout de la ville américaine : gratte-ciels, rues perpendiculaires et rien d’atypique. Quand vous marchez sur Georges Street, vous pourriez aussi bien être à Boston ou Toronto. Et puis tout d’un coup, vous voilà en plein cœur historique, les buildings de 60 étages sont remplacés par de chaleureuses petites maisons, des bars et des restaurants atypiques, et l’ambiance agitée du CBD par une atmosphère sereine.

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Ce quartier se distingue pour une autre raison. Suite à quelques magouilles historiques, le gouvernement de Sydney s’est retrouvé propriétaire des lieux, en dédommagement de quoi il s’est engagé à louer à loyer très bas. Habiter dans le quartier historique, à deux pas du CBD, semble être l’affaire du siècle ! Oui mais, il y a une condition : avoir parmi ses ancêtres un homme ou une femme ayant pris part à cette sympathique colonisation, et ne pas dépasser un certain revenu. Les Rocks sont donc devenus le lieu de vie d’une communauté assez particulière, qui vit dans ce quartier depuis des générations. Cette idée de permettre à des gens aux faibles revenus d’habiter en plein centre-ville semble une aberration au regard de la politique capitaliste de l’Australie, et c’est sans doute ce qu’en pense le gouvernement aujourd’hui. En effet, depuis plusieurs années, il cherche un moyen de rénover ce quartier historique sans débourser des mille et des cent. C’est ainsi qu’il a décidé de revendre à des foyers plus riches, qui prendraient à leur charge les rénovations. Jackpot, sauf pour la communauté qui se retrouverait éclatée et rejoindrait les autres intouchables en périphérie de la ville. En fière descendante de scélérats, cette communauté se dresse donc contre le gouvernement et tente de faire entendre sa voix pour sauver ce qui fait l’âme des Rocks. Des dizaines de maisons affichent ainsi les slogans « not 4 sale » ou « this is my home ».

The Rocks est un peu à Sydney ce que Montmartre est à Paris : le souvenir d’un autre temps ; excepté que cette fois, ce ne sont pas écrivains et artistes qui en parcouraient les rues, mais des marins et des prostituées, puis des gangs. Ce fut en effet là que la ville fut fondée en 1788 par Arthur Philipp, et à cette époque, on déversait en Australie les criminels pas assez importants pour la potence. De quoi créer une ambiance sympathique entre voisins, me diriez-vous ? Et vous auriez raison.

Il était une fois Les Rocks… Il y a assez d’anecdotes sordides dans ce quartier pour alimenter une décennie de soirées autour du feu ! L’histoire des Rocks ressemble à une série de cape et d’épée avec des butins, des meurtres et de la trahison à la pelle… Un trésor y serait encore caché, suite à l’un des plus importants cambriolages ayant eu lieu en Australie. La bande de canailles n’ayant jamais été inquiétée, tous sont morts avant que la police n’ait pu découvrir où ils avaient caché leur butin. On y apprend encore qu’une servante, ayant tué son patron, a tenté de cacher son méfait en brûlant le corps ; cependant, face à l’odeur imprévue qui risquait d’alerter les voisins, elle paya un marin cupide pour balancer au large le corps caché dans des tonneaux. Mais la police fut avertie ; ironie de l’histoire, c’est le marin qui fut pendu haut et court pour un crime qu’il n’avait pas commis. Petite revanche pour les femmes qui avaient la vie dure dans une ville très majoritairement peuplée d’hommes – pas particulièrement des enfants de chœur.

Plus généralement, cette bataille entre la communauté des Rocks et les autorités met en évidence les tensions entre le gouvernement et les loueurs de logements sociaux : ces derniers ont souvent beaucoup de problèmes à trouver un emploi dès lors qu’ils admettent y habiter. En effet, pour les employeurs, logements sociaux signifient drogue, mauvaise éducation et gangs. Cela montre la nécessité de repenser la vision des logements sociaux dans une ville où les loyers, comme les transports, représentent une dépense astronomique. Sydney est en effet un cauchemar d’urbanisme ; pour une ville de plus de 4,5 millions d’habitants, le réseau de transport reste sous-développé : pas de métro et seulement deux lignes de tram. Sydney apparaît donc comme une ville pleine de contradictions, moderne aux grandes rues réfléchies mais qui semble vouloir grandir trop rapidement. La ville continuant d’attirer des gens du monde entier, l’immobilier y est hors de prix, et le risque est grand pour elle de vendre son âme. Et ce serait bien dommage ! ■

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ON

Mais un petit quartier résiste encore et toujours à l’envahisseur

Sydney, c’est un peu cela : les bâtiments modernes se juxtaposent les maisons victoriennes. Perdue parmi les gratte-ciels : une église. Vous pourriez même ne pas remarquer le Queen Victoria Building, pourtant l’un des plus beaux bâtiments de Sydney. On fait la part belle au récent et au moderne, ce qui finit par engloutir l’ancien. Je vous l’accorde, la ville n’a que 200 ans, une bagatelle comparée à Paris ou Vienne, mais l’Histoire doit bien commencer quelque part. Les rues ne sont que de grandes artères conçues pour le transport mécanique, impossible de trouver de la vieille pierre ici. Lors de la première visite aux Rocks, on se sent un peu de retour à la maison ! Au milieu des buildings sans-âme, comment ne pas être séduit par ce petit quartier aux rues étroites, aux maisons de grès - qui sont d’ailleurs à l’origine de son nom - et aux vieilles enseignes, se battant toutes pour le titre du plus vieux pub, hôtel ou brasserie de Sydney ?


Soir ou matin, avant d’aller en discothèque ou dans sa salle de bain, on a tous nos petits complexes, et nos petites manies. Une barbe à tailler ? Des rides à cacher ? Une poignée d’amour à maquiller ? C’est une chimie parfois simple, parfois compliquée, pour pouvoir concilier reflet du miroir et regard de la société. C’est un mélange de choix, explicitement intimes et officieusement intimés. Un mélange que les Décloitrés ont voulu explorer dans ce nouveau dossier, pour vous faire voyager au-delà des paysages, dans l’être et le paraître, et en passant par l’habillage, de la moustache aux tatouages. À défaut du cœur, c’est ainsi aux corps des hommes que ce dossier est dédié. Prisme des cultures, il en exprime les exigences comme les libertés, soit qu’il faille le cacher, l’altérer ou l’exhiber. Souvent objet de fierté, il peut se vouloir militant, doléance incarnée, témoins de maintes histoires. Tatouages, cicatrices et piercings s’en font dès lors les parures, tandis que barbes, moustaches et autres chevelures affichent en société l’homme libre, politique, engagé et assumé. Mais au détour d’un quartier, d’une saison ou d’une publicité, il se fait aussi objet de désir, de sensualité ; devient le terrain encore inexploré d’un jeu de cachecache où la part belle est laissée aux artifices les plus simples comme les plus sophistiqués. Reflet du moi le plus profond, le corps n’échappe cependant ni aux cultures, ni aux serments, se soumettant ici aux préceptes de la religion, et là au culte de la beauté et à ses canons. Et s’il peut enfin s’afficher en toute humilité, il peut aussi être le tyran de toutes les vanités, et faire de chacun des narcisses 2.0, noyant dans les selfies un peu de son égo. Le physique des Hommes regorge ainsi de trésors. Des natures et des cultures, il se fait le sémaphore. Et pour le découvrir, quoi de plus beau que de lui donner corps ?

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Qu'elle soit broussailleuse, clairsemée, discrète ou imposante, la moustache est un attribut masculin très en vogue en Turquie. Comme l'affirme un dicton populaire ici, « un homme sans moustache est comme une maison sans balcon ». La moustache est devenue au fil du temps une véritable institution, faisant d'Istanbul la capitale mondiale de la moustache (parce qu'il en fallait bien une !) qui regroupe plus d'un millier de barbiers. Signification politique, symbole de virilité, effet de mode… Mais d'où vient cet engouement pour la moustache ?

♣Istanbul, Turquie

Taille-toi la moustache, je te dirai qui tu es On peut catégoriser trois types de moustaches en Turquie. Une moustache broussailleuse, épaisse et couvrant la lèvre supérieure ? Monsieur est un gauchiste, possiblement membre du parti républicain du peuple, le CHP, fondé par Mustafa Kemal Atatürk. Ce type de moustache « à la Staline » est souvent attribué aux alevis, chiites ou kurdes, traditionnellement alliés du parti communiste. Cette moustache peut aussi être associée aux intellectuels de gauche, ainsi qu'aux sympathisants du du parti kurde, le PKK. Une moustache couvrant la lèvre supérieure, pendant au coin des lèvres en forme de croc ? Monsieur est un nationaliste. Son parti ? Le MHP, conservateur et identitaire. La légende raconte que la forme de cette moustache ferait référence à l'ancien drapeau de l'Empire ottoman, composé de trois demi-lunes, symbole actuel du Parti de l'action nationaliste. En basculant l'image à la verticale, les deux lunes superposées deviennent alors des sourcils, tandis que la troisième lune représente notre fameuse moustache. Aujourd'hui, la forme « lunaire » de cette moustache nous rappelle l'actuel drapeau turque : le croissant, symbole de l'islam.

Les années 1960 en Turquie amènent à une certaine ouverture politique du pays. À cette époque et jusque dans les années 1980, la moustache se porte véritablement comme un signe d'appartenance à un parti politique. « La moustache politisée » semble d'ailleurs faire son grand retour dans la sphère politique depuis l'élection de Recep Tayyip Erdoğan en 2002. Selon Benoît Fliche, anthropologue à l'institut français d'Istanbul, la moustache – longtemps associée au peuple – a été « dépopularisée » pour être remise au goût du jour par les élites politiques.

Une moustache clairsemée, mince, divisée sous l'arête du nez ? Monsieur est un religieux, conservateur. Son parti politique phare ? L'AKP, parti pour la justice et le développement, actuellement au pouvoir et dirigé par le Président Erdoğan. Celui même qui a remis la moustache politique au goût du jour.

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Corps-à-corps

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Florie Cotenceau

Le marché du poil En Turquie, la pilosité est associée à la virilité. La moustache fait référence à la tradition ottomane et à son passé glorieux puisque, classiquement, le Turc ottoman était pourvu d'une moustache abondante. Il n'est donc pas étonnant qu'elle soit portée avec fierté. Elle est même parfois recherchée par certains Turcs estimant ne pas être assez « fournis » à ce niveau-là : depuis plusieurs années, les opérations d'implantation de moustache – utilisant les cheveux du patient comme implants – se multiplient en Turquie, spécialement à Istanbul qui compte plus de 250 cliniques et cabinets spécialisés dans la greffe de poils. Le coût de l'opération oscille entre 1 500 et 2 000 euros, ce qui est relativement avantageux comparé aux prix européens ou américains. Il existe également des « forfaits moustache » organisés par des agences de voyage qui proposent des formules incluant opération et hébergement. Ce tourisme du poil attire particulièrement les habitants du Proche et Moyen-Orient puisque la moustache y est encore un symbole fort de virilité. Néanmoins, la moustache comme tout élément physique - sait suivre la mode du moment. Il n'est donc pas rare que les clients prennent pour modèle les moustaches de leurs célébrités préférées. Les séries turques contribuent d'ailleurs à cette mode puisqu'elles disposent d'une grande influence dans le monde arabe où elles sont diffusées.

Bien qu'elle ait quelque peu perdu son sens politique aujourd'hui, la moustache reste un élément identitaire important pour les Turcs. Elle n'est donc pas seulement un attribut de mode mais bien un marqueur social qui reflète virilité et masculinité, pouvoir et élégance. Pour autant, la moustache n'est pas autorisée en toutes circonstances. Fortement déconseillée dans la sphère publique (lycéens, fonctionnaires), elle est aussi bien évidemment prohibée à l'armée. Il est, par exemple, interdit d'entrer dans une caserne militaire si l'on porte une moustache ; un interdit important sachant que le service militaire est toujours obligatoire pour les hommes. De même, le port de la barbe, souvent assimilé à un code religieux, est interdit dans les administrations publiques. Le rappel à l'ordre pileux s'apparente à un certain contrôle du corps, mais également de l'esprit. La moustache se porte sur le visage comme elle se porte dans la tête. Elle marque le corps. Elle définit l'homme. Si moustache est, elle doit être soigneusement travaillée, à l'image du nouveau turc : moderne. ■

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Quentin Gabiron

♣Boston, états-Unis

Les Celtics affrontaient les Nets, franchise déplacée il y a deux ans du New Jersey à Brooklyn et détenue par l’oligarque russe Mikhaïl Prokhorov. La rencontre s’annonçait serrée, et les Nets partaient même favoris sur le papier, avec un effectif très complet qui avait cependant déçu l’année dernière en saison régulière.

Malgré sa capacité de 18 600 places, le TD Garden ne me semble pas aussi impressionnant que dans mon imagination, peut-être est-ce dû au fait que beaucoup de sièges ne soient pas occupés. Nous avions cependant prévu cette éventualité et avions projeté de nous déplacer à la mi-temps à un endroit beaucoup plus proche du terrain, d’où nous pourrions mieux observer le jeu et surtout apercevoir les joueurs. À 19h30, un trio entonne le Star-Spangled Banner, l’hymne national, qui résonne dans l’enceinte du stade, repris par les quelques dix mille personnes venues inaugurer la saison NBA. Les joueurs écoutent, tête baissée, recueillis presque religieusement. Imaginez, si l’on jouait la Marseillaise avant chaque match de Ligue 1. Pourquoi pas ? Suit l’annonce tapageuse des joueurs de chaque équipe, ainsi que de sponsors dont les publicités clignotent sur le grand écran et sur les bords de l'aire de jeu.

Mercredi 29 octobre 2014 avait lieu le premier match de la saison des Celtics, équipe de basket mythique de la ville de Boston, dix-sept fois championne NBA, le dernier sacre remontant à 2008. En tant que fan qui se respecte, j’avais pris date et acheté des billets pour voir ce qui serait le premier match NBA de ma vie.

Plus important d’être vu que de voir. De la même manière, les spectateurs rivalisent de ridicule pour se faire remarquer par le caméraman, être filmés sur le grand écran et obtenir ainsi quelques secondes de célébrité éphémère. L’élection du meilleur fan du match concrétise la tendance et consacre un spectateur pour son accoutrement, sa danse ou encore son faciès originaux – ou grotesques. Même les enfants se prêtent au jeu et n’hésitent pas à faire n’importe quoi pour glaner un moment de gloire, encouragés par leurs parents. La musique « d’ambiance », présente même lorsque les joueurs sont sur l'espace de jeu, renforce l’impression que ces derniers ne sont qu’au second-plan. Est-on vraiment venu les voir jouer ou se voir jouer ? En exagérant, on pourrait presque dire que le sport devient contingent. Les spectateurs sont bien présents physiquement dans la salle mais leur esprit semble être ailleurs, absorbés par le besoin de constamment se montrer et de se mettre en évidence. Partout dans les travées, le spectateur se contemple, s’admire, et capture avec son téléphone un laps de temps qui restera comme éternel à ses yeux.

Le match débute. Les Celtics prennent rapidement le large, et les vingt-quatre minutes qui composent la première mi-temps sont bientôt écoulées. 67 à 41 pour les Celtics qui enchaînent les paniers, mènent étonnamment et facilement au score. Le spectacle est impressionnant, même si nous sommes éloignés du terrain ; nous voulons toutefois tenter notre chance plus près. Après avoir repéré des sièges libres, nous descendons, et pouvons enfin voir le match de plus près. La différence est saisissante : tout a l’air beaucoup plus grand, les joueurs semblent plus réels, le mouvement des actions de jeu est décuplé, on ressent plus l’énergie se dégageant du jeu, on mesure l’impact physique des joueurs… C'est seulement à ce moment, dans les rangs plus remplis et resserrés du bas que je remarque un autre spectacle inattendu...

La sirène annonçant la fin du match ramène brusquement les spectateurs à la réalité, alors que les gens quittent leurs écrans des yeux, et se lèvent pour applaudir la probante victoire de leur équipe 121 à 105, que beaucoup n’ont même pas pu savourer, ou plutôt que beaucoup ont savouré à leur manière. Les héros d’un jour redeviennent insignifiants, perdus dans le flot qui se presse pour sortir de la salle. Ils se délectent vainement du nombre de « j’aime » qu’ils auront reçu sur leurs photos ; et plus ces clics fugaces seront nombreux, plus ces Narcisses modernes auront le sentiment d’avoir, davantage que les joueurs de basket, brillé ce soir. ■

Autour de moi, une grande partie des spectateurs suit le match sur son téléphone portable, soit en multipliant les selfies et en les postant sur les réseaux sociaux, soit en enchaînant photos et vidéos du match, lequel n’est plus qu’entrevu à travers l’écran du smartphone. Il semble plus important de souligner sa présence que de profiter du match et de ses belles actions. 38

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Avec des amis, j’arrive trente minutes en avance au TD Garden (d’après la TD Bank), salle légendaire qui accueille également les Bruins, l’équipe de hockey sur glace. Le détecteur de métaux passé, je trouve facilement mon siège, certainement situé à l’endroit le plus éloigné du terrain, duquel j’ai toutefois une vue imprenable sur l’ensemble de la salle. Les gradins sont clairsemés. Les fans ne sont pas venus en nombre voir jouer leur équipe ; moins resplendissante qu’il y a quelques années, malgré le retour de blessure de leur star, Rahon Rondo.


Astrid de Geyer d'Orth

♣Dubaï, Emirats Arabes Unis

Panorama p odologi q ue de la “ C it é de l ' or ”

TES PIEDS

Jean-Jacques Rousseau disait que « nos premiers maîtres de philosophie sont nos pieds ». à Dubaï où la chaleur permanente rend parfois les chaussures difficilement supportables, leur vision est omniprésente dès le premier pied posé à l'aéroport. Ils ont été mon premier sujet d'étonnement et ont très vite aiguisé ma curiosité.

Commençons par les plus rares et les plus compliqués à apercevoir dans les transports en commun : les pieds à ongles vernis et manucurés à la perfection, chaussés de chaussures à très hauts talons, si brillantes qu'elles semblent tout droit sorties de leur boîte, et le plus souvent portés sous une abaya (robe noire traditionnelle). Il existe également la version masculine, pieds aux ongles impeccables malgré le sable et la poussière, chaussés de sandales en cuir de chameau, recouverts par une dishdash (longue robe blanche). Vous aurez reconnu les Emiriens. Bien qu'ils ne représentent que 10 % de la population totale de leur pays, vous ne pourrez jamais vous sentir sur un pied d'égalité lorsque que vous les croiserez : leur puissance financière dépassent les limites de l'imaginable, et le respect voire la crainte qu'ils inspirent par la fixation de règles très strictes sont prégnants. Gare donc à ceux qui tenteraient de faire un pied de nez aux lois de la charia, ils risquent bien plus qu'un coup de pied au derrière pour leur avoir cassé les pieds.

Le matin, bon pied, bon œil, dans le métro qui me conduit sur mon lieu de stage, les yeux vers le sol je me surprends souvent à regarder les pieds de mes congénères. À force d'habitude j'ai appris à y distinguer certains traits propres aux différentes populations composant l'extraordinaire diversité culturelle dont Dubaï peut se targuer. Objet de dégoût ou de fascination, ils n'en sont pas moins à l'image de sa population très cosmopolite et le reflet d'une société où argent, immigration, religion et traditions se mélangent.

Corps-à-corps

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ET JE TE DIRAIS QUI TU ES

En mettant les pieds dans le métro dubaïote, un certain type de pieds semble au contraire se faire plus présent. Pour cause, ce sont ceux de plus de 60% de la population ; le plus souvent des pieds d'hommes, marqués par le temps et le travail, recouverts de la poussière des chantiers qui se multiplient à l'infini en vue de l'exposition universelle de 2020 dont la ville est l'organisatrice. Du nouvel opéra aux immeubles flambants, en passant par les îles en forme de palmier et de carte du monde, ils auront foulé tous les sols. Ils reflètent la fatigue des travailleurs qui ont vu Dubaï s'élever sous leurs pieds et à la force de leurs bras. Ces ouvriers du subcontinent indien, main d’œuvre bon marché, sont les chevilles ouvrières ayant mis sur pied le Dubaï que nous voyons aujourd'hui. Ils viennent tenter leur chance dans la « Cité de l'or » espérant que leur salaire de misère 40

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Julia RouaUx

♣Séoul, Corée du Sud

Si vous êtes suffisamment rapides vous aurez peut-être la chance d’apercevoir les pieds sans doute les plus véloces du métro ; les souliers en cuir, brillants et sans aucune marque, accompagnés d’un costard sans pli même sous 50 degrés et d’une sacoche. Ils sont de plus en plus nombreux, les cadres occidentaux à venir s’installer à Dubaï, fuyant la crise et la récession battant son plein en Europe et cherchant à améliorer leur niveau de vie en profitant de l’absence totale d’impôts et de taxes ; les Emirats n’en ayant pas besoin pour se financer et ne souhaitant pas s’embarrasser d’un coûteux système d’aide sociale. De peur d’être mis à pied, ils courent jusqu’à parfois perdre pied face à la concurrence féroce que se livrent les entreprises, émancipées de toute règle. Mais ils sont également les premiers à fréquenter les plages longeant Dubaï, les pieds dans le sable, ou à profiter du silence et de l’immensité du désert, les doigts de pieds en éventail pour décompresser après leurs longues semaines.

envoyé chaque mois dans leur pays suffise à faire vivre leur famille. Vivant dans des conditions déplorables, leur existence tient parfois plus de la survie, obligés de demeurer ici pour garantir une maigre rente mensuelle à leur proches. Une réalité bien éloignée de la vie de rêve que le gouvernement émirien tente de vendre aux occidentaux. Viennent ensuite les pieds cachés sous des chaussures de sécurité ou une paire de baskets. Les premiers pour se conformer aux règles de la restauration ou de la médecine ; extrêmement compétitifs - notamment dans le domaine médical - car acceptant des salaires très bas, ils coupent l'herbe sous le pied des Occidentaux qui ne parviennent plus à trouver d'emplois conformes à leurs attentes ici. Les seconds recherchent le confort pour leurs petons, avant de se jeter aux pieds des enfants d'expatriés en devenant leur « maid ». Ils régissent souvent une partie de leur éducation au détriment de leurs propres enfants restés dans leur pays d'origine et qui ne connaîtront peut-être jamais leur mère en dehors de l'écran d'ordinateur qui leur permet de communiquer à distance. Il s'agit en effet de jeunes travailleurs asiatiques, provenant principalement des Philippines, qui arrivent souvent bercés par des rêves d’or et de succès. En prenant conscience qu’ils ne peuvent compter que sur eux-même pour vivre décemment, ils multiplient les heures de travail espérant alors amasser suffisamment pour retourner vivre dans de meilleures conditions sur leurs îles natales.

Au milieu de cette palette, de petits pieds peu habitués au frottement de la chaussure sous une telle chaleur, arpentent l’air curieux les dédales de rues de Dubaï et cherchent leur place au milieu de toutes ces communautés. Ils tentent de comprendre cette vie si différente, ce pays où le nombre d’immigrés est le plus élevé du monde, où le vivre ensemble, plus qu’une idée, devient une nécessité absolue, mais où les rêves de paillettes cachent une réalité où la pauvreté n’a d’égale que la richesse des locaux. Ce pays où, sans argent, un individu se retrouvera toujours pieds et poings liés face aux grands dont la richesse permet de tout acheter - même la reconnaissance et la justice.

Trajet habituel dans le métro de Séoul. Dans les rames, des affiches A3 vantent les mérites d’une clinique chirurgicale privée. En montant les escaliers à la station Hyewha, des photos, plus grandes que nature, montrent des avants/après de femmes qui sont passées sur le billard. Et les résultats sont saisissants. Elles sont méconnaissables, mais surtout quasiment identiques.

Vrai business, la chirurgie esthétique est surtout le syndrome de la quête du corps parfait en Corée du Sud. Les critères de beauté locaux nécessitent en effet pour beaucoup l’aide d’un scalpel, à commencer par l’opération la plus couramment pratiquée. Il s’agit de plusieurs incisions au niveau de la paupière qui permettent d’ouvrir et d’agrandir les yeux, ainsi que de créer une « double-paupière », ce que peu de Coréens possèdent naturellement. Chose assez étonnante, si en Europe ou en Amérique du nord les opérations les plus populaires sont la liposuccion et les implants mammaires, en Corée il s’agit de modifier son visage. Il est ainsi donc assez fréquent de croiser dans la rue des personnes au visage couvert de bandages, et surtout en été, puisque la température a un impact direct sur la douleur post-opératoire.

Depuis quelques années, le marché de la chirurgie esthétique est en plein boom au Pays du Matin Calme, qui est devenu le premier pays en terme d’opération par habitants : 13,6 pour mille en 2011 contre 6,5 pour mille en France par exemple. Les cliniques spécialisées ont fleuri partout dans la capitale, et en particulier dans le quartier de Gangnam, où les clichés des chirurgiens les plus réputés ornent les façades.

Banalisée, la chirurgie plastique l’est encore plus au travers des idoles de la Hallyu, la vague coréenne, la K-Pop. Les acteurs/chanteurs coréens les plus célèbres et appréciés du public sont dans toutes les publicités, et au premier plan celles pour les nombreuses marques de cosmétiques made in Korea. Dernier exemple en date, le groupe masculin EXO est devenu l’égérie de la marque « Nature Republic ». On retrouve donc partout en ville cette photo, qui montre parfaitement les critères de beauté coréens. Douze garçons, âgés de 20 à 24 ans, et aux visages très similaires. Même si les labels coréens refusent de se prononcer sur la question, il est de notoriété publique que tous les membres de ce groupe ont subi des interventions chirurgicales, principalement des yeux, du nez et de la mâchoire.

Au gré de mes visites, de mes rencontres et de mes recherches, mes petits pieds m’ont très vite fait découvrir que la vraie richesse de Dubaï n’était pas tant son or noir que la diversité des cultures et des religions qui la composent. C’est l’enrichissement personnel que j’étais venue chercher dans ce coin d’Orient très méconnu. Je n’ai pas été déçue, au milieu de cette infinie diversité, il est toujours possible de trouver chaussure à son pied à Dubaï, et ça c’est le pied ! ■

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En parlant des cosmétiques, avoir une peau parfaite en Corée est l’un des critères de beauté les plus importants. Le marché y est en plein boom, et connaît une croissance de l’ordre de 10% par an depuis cinq ans. Les 43

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LA CORÉE DU SUD OU


Agathe Horvais Coréens consomment beaucoup de soin pour la peau, y compris les hommes qui ont un rayon dans chaque magasin, et notamment des soins blanchissants. Il faut donc toujours faire attention avant d’acheter un produit à Séoul si l’on ne veut pas perdre un peu plus vite que prévu son bronzage de l’été. Cette recherche du corps parfait et standardisé plaît toutefois de moins en moins aux jeunes générations, et beaucoup d’étudiants que je fréquente n’ont pas eu recours au scalpel. Toutefois, le statut acquis par la chirurgie esthétique en Corée est loin de régresser. Pour ne citer que l’un des facteurs d’expansion du marché chirurgical, le tourisme médical est en hausse depuis quelques années, avec des patients principalement venus de Chine. Le gouvernement a même créé le concept d’un visa médical lié à la réservation d’un hôtel 5 étoiles pour les plus aisés. Autre exemple, les agences maritales chinoises organisent des voyages à but chirurgical en Corée avec leurs prétendantes puisque le physique est la condition première d’un bon mariage.

Ainsi, jusque dans les dramas (séries télévisées coréennes), on retrouve la chirurgie plastique, soit parce que l’héroïne laide, pour se venger de son ancien amant qui l’a trompé avec une femme plus belle, décide de se transformer en un top model (dernier exemple en date : Birth Of a Beauty), ou bien parce que le héros est un chirurgien plastique riche et imbu de lui-même. Il existe même une émission de télé-réalité appelée « Laissezmoi entrer » où des femmes doivent montrer à quel point elles sont pitoyables à cause de leur physique pour pouvoir y participer, et seules les huit plus laides auront le droit à un makeover complet, suivi par le public au fil des semaines. L’émission a bouclé sa quatrième saison cet été et les chirurgiens qui y participent sont parmi les plus en vogue à Séoul. Il semble donc que ce culte du corps soit loin de disparaître et que la chirurgie plastique coréenne ait encore de belles années devant elle. ■

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Le

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des

MAMBABATOK

Plongée dans la brume, au sommet des montagnes de la Cordillère de Luzon, la route qui nous amène à Buscalan est longue et sinueuse. À travers les rizières en terrasse, nous continuons l’ascension jusqu’à pénétrer le territoire des chasseurs de têtes…Nous sommes chez les Butbuts, une des ethnies les plus isolées des Philippines, qui pratique l’art du batok, le tatouage sacré traditionnel. Mais, vieux se font les guerriers marqués à l’encre, et l’art des mambabatok, les tatoueurs, menace de sombrer dans l’oubli avec la dernière de leurs représentants.

*

à Buscalan, les gens sont plutôt accueillants – du moins, autant qu’on peut l’être avec cette barrière de la langue. L’atmosphère est déroutante, toutefois ; cet endroit est un autre monde, perché au sommet de montagnes presque désertes. On ne saurait y atterrir par hasard. Ce qui nous amène, c’est la réputation des Butbuts en matière de tatouages et les coupages de têtes qu’ils commémorent. Dans les temps précoloniaux, la pratique du tatouage était partagée par tous les peuples de ce qui allait devenir les Îles Philippines. Mais l’arrivée des Espagnols au xvie siècle a agi comme un raz-de-marée culturel qui a bien vite lavé les peaux de cette encre. Les Butbuts ont été parmi les derniers tatoués : rompus aux techniques de guérilla, ils sont une des seules ethnies ayant résisté aux invasions et protectorats successifs à avoir toujours conservé une autonomie au moins partielle. Ils ont ainsi préservé leur culture.

La marque du guerrier La technique butbut est particulière – particulièrement douloureuse surtout. Le tatoueur dessine d’abord le motif sur la peau ; puis, il fait rentrer l’encre par à-coups avec une épine de calamansi. Le tatouage est ainsi bien plus profond qu’avec la technique moderne, et entraîne hémoglobine et cris étouffés – d’autant plus que les motifs sont généralement très étendus ; mais ils résistent mieux au temps. Mais si les tatouages butbuts sont si fascinants, c’est parce qu’ils revêtent une fonction non seulement esthétique mais aussi militaire, sociale et spirituelle. Ils sont avant tout des tatouages guerriers, portés par les hommes : des armes, des animaux ou de grands motifs linéaires sur le torse et le dessus des mains. Ils indiquent le courage et la grandeur de celui qui les

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Corps-à-corps

De plus, être beau en Corée n’est pas juste une question de goût personnel, c’est surtout un moyen de s’assurer un meilleur avenir. Beaucoup de jeunes continuent donc à avoir recours à la chirurgie, pour tenter de percer

dans le show-biz, d’avoir un meilleur mariage ou tout simplement de booster leurs chances à l’emploi. Une femme sur cinq entre 19 et 49 ans à Séoul aurait donc recours à la chirurgie esthétique et ce phénomène ne concerne bien sûr pas les plus âgées, qui ne disposent pas des ressources nécessaires et pour qui les enjeux sont bien moins importants.

♣Manille, Philippines


Un art en perdition Mais aujourd’hui, plus personne ou presque ne se fait tatouer chez les Butbuts. Les jeunes partent en ville, où les tatouages tribaux sont mal vus car appellent au stigmate du coupeur de têtes, encore très présent. La tatoué est le tribal, le barbare. Seuls les vieux sont tatoués ; moins de trente guerriers encore en vie porteraient toujours les marques ancestrales.

Chez les femmes, les tatouages sont surtout une parure et les dessins sont souvent des éléments de la vie quotidienne : les marches des rizières en terrasse, la rivière, le riz. C’est chez elles que la fonction protectrice des tatouages est la plus marquée : souvent, on se fera graver un mille-pattes ou une peau de python, de puissants guides spirituels. Mais il existe aussi des motifs renseignant les exploits du mari au champ de bataille. Le prestige du guerrier rejaillit donc sur toute sa famille, qui gagne elle aussi le droit d’en porter la marque.

Le savoir-faire lui-même se perd, aussi parce que l’apprentissage de l’art du tatouage ne peut se faire qu’entre deux personnes partageant un lien de sang. Ainsi, Whang Od, 96 ans, du village de Buscalan, est aujourd’hui la dernière des mambabatok. Veuve à 25 ans et sans enfant, elle initie à présent sa petite nièce Grace ; mais sa succession reste incertaine car celle-ci poursuit ses études en parallèle et envisage de quitter le village. Ce serait, de fait, la mort de l’art du tatouage butbut.

Des hommes, des dieux, et des tatouages

Touriste sauveur ou touriste pilleur ?

Comme le coupage de tête, les tatouages ont une dimension spirituelle très forte : ils sont le lien avec les divinités, car ils restent sur la peau du défunt après la mort. Se faire tatouer est un acte religieux, souvent accompagné de prières. C’est aussi un rite de passage symbolisant l’entrée dans la vie d’adulte. Comme dans de nombreux autres rites de passages, la douleur du processus a son importance : elle montre le courage de l’adolescent, qui non seulement a mérité son tatouage, mais également est capable d’endurer la douleur de l’opération.

Whang Od a acquis une petite célébrité lorsque Lars Krutak, un anthropologue américain, lui a consacré un documentaire sur Discovery Channel. Depuis, quelques touristes se rendent à Buscalan pour se faire tatouer. De façon surprenante, Whang Od voit leur arrivée comme une chance : puisque plus personne chez elle ne se fait tatouer, elle est heureuse que des gens extérieurs à la tribu viennent la voir, même si les batok sont sacrés. Cela pourrait être, en effet, la dernière chance de voir survivre son art… Mais comme toujours, le tourisme a ici deux visages. Il est d’abord une source considérable de revenus, bien qu’il soit très peu développé et en dépit de l’absence totale d’infrastructures dédiées. La province ne possède que deux guides officiels, par lesquels il faut normalement passer pour être bien accueilli : ils connaissent les gens et les coutumes, et préviennent les villageois de votre arrivée. Mais les conséquences de ce tourisme naissant sont ambivalentes pour le village. D’autant plus qu’un guide manillais s’est récemment mis en tête d’amener des groupes entiers de touristes. Même s’ils constituent une grande source de revenus pour le village, ces nouveaux arrivants risquent donc de chambouler beaucoup de choses. ■

Le mambabatok est ainsi un individu respecté, car c’est le seul à pouvoir faire des jeunes de vrais adultes. Chaque village a son tatoueur, mais aussi un style et des motifs qui lui sont propres. D’ailleurs on ne se fait pas tatouer n’importe où : seulement sur le torse, les bras et le dessus des mains. Les motifs sur les jambes et le visage sont plus petits et beaucoup plus discrets.

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porte et peuvent être lus comme une histoire, car possèdent un sens précis : combien d’ennemis tués, combien de batailles engagées, qui étaient ces ennemis… Les guerriers butbuts ont pour tradition de couper la tête des ennemis vaincus (morts ou vifs), considérée comme une offrande à leurs dieux animistes ; un motif, le bikking, existe donc pour commémorer cet acte. Les symboles ont également une hiérarchie, certains étant réservés aux plus courageux de tous. Si elles suscitent le respect, les Butbuts croient aussi que ces marques leur sont utiles au combat car elles apportent courage à leur possesseur et effroi à son ennemi (qui craindra donc pour sa tête). Officiellement, le dernier tatouage réalisé pour commémorer une décapitation date de l’occupation japonaise. Officieusement, c’était en 2000, les autorités philippines laissant les Butbuts régler eux-mêmes leurs conflits.


blandine verjut

♣Casablanca, Maroc Le rapport au corps est ici sous-jacent, vu que l’interdiction des rapports hommes-femmes alimente les curiosités et dessine des rapports sociaux de questionnement et de fantasme. Ceci débouche sur des pratiques sociales incongrues au vue de la philosophie de pudeur et de respect originelle de l’Islam : polygamie, pornographie, prostitution… Finalement les prescriptions de l’Islam s’avèrent contre-productives car l’interrogation, le fantasme et l’envie se nourrissent de cet effacement du corps. Mélange de crainte et de fascination, d’a priori et de certitudes, de honte et de célébration, de respect et de voyeurisme… Une seule raison à des ressentis qui paraissent aussi inconciliables : la méconnaissance du corps de l’autre.

ce corps

riov siaruas en ej euq L’ambivalent ra p p ort au cor p s des M arocains : entre fantasme , d é sir et interdit

Décloitrés N°5

Le corps, encensé et glorifié

Ici le corps est un sujet central et appelle à une attention considérable. Néanmoins les Marocains entretiennent un rapport quasiment schizophrénique à son égard : l’impératif religieux se confronte alors aux pratiques d’une société habitée par l’envie et la curiosité.

Le Maroc possède une culture du corps très riche. À certains niveaux, on pourrait même parler de “culte’’ du corps : on aime son corps, on le soigne, on le célèbre. Qu’est-ce-que la danse orientale, traditionnelle dans l’Est marocain, sinon l’exaltation du corps de la femme, de ses formes, de son harmonie parfaite avec les rythmes ? Le hammam s’inscrit dans cette philosophie : c’est un temps privilégié où les Marocaines et Marocains se détendent et se dédient entièrement à leurs corps. C’est un haut lieu de socialisation mais c’est surtout l’endroit où l’on se reconnecte avec son corps, on apprend à l’écouter pour lui faire du bien. Les Marocains sont très attentifs à leur apparence : cela prend surtout la forme d’une sorte de “flambe” chez les hommes alors que les femmes sont très coquettes et dépensent massivement dans les produits cosmétiques et accessoires.

Choisir un sujet pour Les Décloitrés ne fût pas si difficile : naturellement, mon instinct d’ancienne « Caennaise » étudiant le développement durable me prédisposait aux considérations pro-environnement. Mais, finalement, le rapport au corps a été sacré sujet de ce numéro… Toutefois ne vous inquiétez pas, il y a au moins autant à dire sur ce sujet que sur les sacs plastiques abandonnés aux vents. La trame est donc le rapport au corps entretenu par les Marocains vivant, rappelons-le, dans un Royaume à tendance autoritaire, régi par la loi islamique mais aussi ancien protectorat imbibé de l’histoire de la colonisation et des héritages méditerranéens et andalous. Vous l’aurez compris : la question du corps au Maroc est loin d’être simple puisqu’elle touche incidemment à l’identité marocaine dans son ensemble. Si mon propos ne se veut pas exclusivement féminin, il va d’emblée le devenir de par mon expérience mais aussi parce que parler de corps et de pudeur dans un pays islamique revient presque toujours à parler du corps des femmes. Le fait est que le corps de l’homme n’est pas sujet à polémique au Maroc : il est et il existe de manière égale dans les sphères publique et privée. Pas le corps de la femme.

Et pourtant, le corps reste le grand absent de la voie publique marocaine. Bien sûr, ce constat s’applique particulièrement aux femmes, qui peuvent se couvrir du hijab, du niqab, de la djellaba, du tchador ou s’habiller à “l’occidentale” : un jean et un manteau assez ample étant alors de mise si l’on veut éviter le harcèlement de rue. La séparation des sexes reste l’un des principes les plus prégnants de l’Islam, bien que l’on ne sache s’il est issu des textes ou de l’interprétation et la pratique. Toujours est-il que pour éviter la “fitna” (l’attraction entre les deux sexes susceptible de mener au péché), tout contact entre homme et femme avant le mariage est prohibé (poursuites pénales) et l’État se charge de faire respecter les bonnes mœurs (policiers séparant les couples se promenant main dans la main, sauf bakchich…).

La religion aussi entend prendre en charge la santé des Marocains et assurer le bon traitement de leurs corps. L’interdiction du porc ? C’est pour une raison de santé publique, le porc étant une “mauvaise viande”. L’interdiction de l’alcool ? Quasiment la même chose. Un jour, on m’a priée de boire mon verre d’eau assise, le Prophète buvant ainsi. De plus, il a été “prouvé” par la suite que boire l’eau debout est dangereux pour le foie, car elle descend plus vite. Ainsi, culturel, cultuel et a priori pseudo-scientifique se rencontrent joyeusement pour déboucher sur un micmac dont le but reste d’assurer le bon état interne et esthétique du corps.

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“Couvrez ce corps que je ne saurais voir”. Une référence évidente à Tartuffe, ce faux dévot tiraillé entre une foi qui appelle à la pudeur et des envies de chair condamnées par la religion. L’analogie peut paraître simplette mais la société marocaine se trouve actuellement dans cette position face aux corps et à la libéralisation des mœurs. La méconnaissance du corps est en partie responsable de cette schizophrénie et appelle à une éducation pour les plus jeunes, celle-là devant tout de même respecter les mœurs et les croyances musulmanes. N’oublions pas que tout changement doit se faire en douceur, dans un pays où les lycées ne sont mixtes que depuis 2007… ■

Un rapport au corps ambigu, hésitant entre envie et condamnation


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Décloitrés N°5

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Décloitrés N°5

PORTFOLIO

▲ Rats vénérés, temple de Karni Mata, Rajasthan, Inde - Nathan Fortin

« – Tire-bouchon ! s’exclama Achab. Oui, Queequeg, il porte en lui des harpons tout tire-bouchonnés et tordus, oui, Daggoo, et son jet est énorme, Mort et enfer ! Hommes, c’est bien Moby Dick que vous avez vu… Moby Dick… Moby Dick ! […]

Et tandis que notre espèce venait à dominer la Terre, nos rapports, marqués du sceau de la domination systématique, se sont faits moins fréquents. La puissance de notre écoumène était telle que certains d’entre nous ont cru que rien ne leur était interdit.

Oui, oui ! Et je le poursuivrai au-delà du cap de Bonne-Espérance, au-delà du cap Horn, au-delà du maelström de Norvège, au-delà du brasier de l’enfer, mais je ne me rendrai pas ! » Herman Melville, Moby Dick (1851)

L’Animal s’est pourtant aussi adapté à nos propres évolutions, s’infiltrant au cœur de notre territoire, et peuplant les ruines laissées par nos échecs. Aujourd’hui, nous tentons de rattraper les erreurs du passé – que certains n’ont pas commises, que d’autres commettent encore.

La bête de Melville, c’est notre peur et notre fascination devant le monde sauvage qui nous est devenu étranger et face auquel nous nous sentons si fragiles. L’Animal personnifie un état dont l’Homme s’est arraché à force de luttes. Dans ces luttes pourtant, tous deux ont toujours été compagnons, à leur tour, prédateurs et partenaires.

Tout au long de cette longue histoire commune, nos relations avec notre partenaire de toujours n’ont cessé de muter, de se complexifier. Pourtant, au fil des clichés que Les Champs Libres nous ont invité à vous faire découvrir, il semblerait parfois que rien n’ait changé depuis des millénaires…

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▲ Charmeur de serpents. Jodhpur, Rajasthan, Inde - Nathan Fortin

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PORTFOLIO

▲ Bar à chiens, Manille, Philippines - Adrien Rondeau ▲ Lobos Marinos dans la région Chubut - Patagonie argentine - Katel Andréani ◄ Marché aux poissons, Seminyak, Bali, Indonésie - Roxane Grolleau

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PORTFOLIO

Chiens de traineaux - Camille Bodin ▲

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PORTFOLIO

▲ élephant. Fort d'Amber, Inde - Nathan Fortin ▼ Dromadaire, Désert de Jaisalmer, Inde - Nathan Fortin

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des visages au


Chloé Jean

♣Vilnius, Lituanie

Je suis un

Marius a suivi avec intérêt les débats autour du « Mariage pour Tous » et s’inquiète des récents propos de Nicolas Sarkozy à propos de la Loi Taubira. S’il reconnaît que le chemin est encore long en France pour se débarrasser de l’homophobie quotidienne, il envie le fait que la communauté LGBT soit reconnue et au centre d’un débat public. En Lituanie, m’explique-t-il, on ne parle pas des homosexuels – ce n’est pas une minorité existante sur la scène publique. Même si l’homosexualité est dépénalisée depuis 1994, elle reste encore considérée comme une « perversité », et elle trouve peu de voix pour lui faire écho, au Parlement par exemple. Face à une droite conservatrice et très proche de l’Église catholique se trouve une gauche issue du Parti Communiste de l’Union Soviétique, et donc peu progressiste. Le Ministre de la Justice par exemple, issu du Parti Social-Démocrate Lituanien, s’est déclaré opposé à porter tout projet de loi concernant une union civile ouverte aux homosexuels. Le seul parti politique qui ne semble pas être réticent à porter la cause homosexuelle serait le Parti libéral. Mais il reste très minoritaire.

Si l’on se limite au champ légal, ce sont les seuls droits accordés à la communauté LGBT en Lituanie. Moi qui ne suis pourtant pas d’habitude très fan de droit, je désespère de ne pas trouver d’autres lois, d’autres extraits du Code Civil, quelque chose… Une seule question me vient : pourquoi ? Instinctivement, c’est l’Union Soviétique qui vient en tête comme premier facteur explicatif. On sait quels sont les droits des homosexuels aujourd’hui en Russie, et après cette expérience commune, on peut s’attendre à ce que les pays de l’ex-URSS soient encore influencés, imprégnés par une culture politique qui ne tient pas compte de la nécessité d’avancées libérales dans les mœurs – notamment pour la condition homosexuelle. Pourtant, en Estonie – un autre État balte, oui celui qui est tout au nord – une union civile est ouverte aux couples homosexuels, depuis octobre 2014. Si l’Estonie est la première des Républiques de l’ex-URSS à franchir le pas, cela représente une avancée inespérée en Lituanie.

Aujourd’hui, j’ai envie de vous parler de l’homophobie d’un pays de l’ex-URSS. J’en entends déjà murmurer « Oh, ça va, la Russie stigmatise les homosexuels, on est au courant ». Mais détrompezvous, ce n’est pas de la Russie dont je veux vous parler. Aujourd’hui, on reste en Union Européenne. On va en Lituanie. La Lituanie, c’est un de ces mystérieux états baltes – ceux dont on ne connaît ni la position géographique ni la capitale – mais c’est surtout le pays européen le plus homophobe.

« Je n’ai pas le droit de dire que j’existe »

La communauté LGBT semble devoir compter seulement sur elle-même – et ce n’est pas facile quand on vous empêche de parler, souligne Marius. En effet m’explique-t-il, une loi portant sur la protection des mineurs est utilisée systématiquement pour défendre la LGL de diffuser des spots sur le réseau publique avant 23h – « l’homosexualité étant considérée comme négative et dangereuse pour les enfants ». L’association rencontre également des problèmes dans l’organisation de la « Baltic Pride » avec les autres états baltes. En résumé, c’est un refus systématique de laisser parler une minorité… dans une démocratie où la discrimination est interdite.

Je veux comprendre. Je décide donc de rentrer en contact avec la communauté LGBT lituanienne. C’est un lundi matin très gris, plus gris encore que les immeubles de la cour où je me suis perdue pour tenter de rejoindre les bureaux de la LGL – la Lithuanian Gay League. Je finis par tomber sur Marius, le militant qui a accepté de me rencontrer, et qui me rassure en souriant : « Non, tu n’es pas la première à t’être perdue… C’est ça chercher des gens qui doivent se cacher ! ». Marius est étudiant, et il est chargé, depuis son coming-out officiel, de la communication au sein de la LGL. « J’ai fait une vidéo sur Internet pour l’annoncer. Ici, ça a fait un buzz – je suis passé à la télé nationale ! Du coup, maintenant, je suis un des porte-paroles médiatiques ».

« Pervers » « T’en as déjà vu des couples gays ici ? » Cette question anodine de ma colocataire allemande me laisse pensive. Ah, tiens, non. Elle est d’accord avec moi. Après un mois passé en Lituanie, elle n’en a vu aucun. Devant notre incompréhension, notre parrain lituanien explique : « Oh vous savez, ici, quand on est gay on ne le montre pas. La plupart des gens pense que les homosexuels sont des pervers ».

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Alors si vous allez en Lituanie, vous ne verrez aucun couple homosexuel s’afficher ouvertement. Vous ne verrez aucun bar se déclarer « bar gay ». Vous ne verrez personne s’offusquer de l’homophobie ordinaire dont on peut faire l’expérience dans la rue, dans les émissions télévisées, dans les discours politiques… Là-bas, certains citoyens n’existent pas. ■

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Des Visages au hasard

Décloitrés N°5

MAIS je n'existe pas

Des pervers… Bon. Je pensais qu’on n'était plus au Moyen-Âge, et que les conditions d’entrée dans l’Union Européenne faisaient quand même une petite place aux droits de l’Homme. Alors ? Qu’est-ce qu’on a comme droits quand on est homosexuel en Lituanie ? Eh bien, depuis 1994, ce n’est plus illégal. Depuis 2005, une loi sur l’égalité des chances a été instaurée, pour se conformer aux nouveaux critères imposés à la Lituanie par l’entrée dans l’Union Européenne un an plus tôt. Cette loi garantit – théoriquement – une absence de discrimination, notamment au regard de l’orientation sexuelle : attention, elle n’inclut pas, par exemple, les personnes transgenres.


adrien rondeau

♣Manille, Philippines

Dans la province du Mindoro Occidental, aux Philippines, se trouve une bien étrange prison. Au milieu d’un immense domaine naturel et loin des terribles geôles de Manille, les détenus sortent des cellules pour travailler dans les rizières. Certains privilégiés peuvent même faire visiter le site aux quelques touristes de passage. Des prisonniers hors des murs, pour quelques heures, mais dont le corps et l’esprit demeurent enfermés. À travers champs et collines, rencontre avec mes guides Peter, Niel et Dane*, détenus de la ferme-prison de Sablayan.

Si ce n’est pas indiscret, pourquoi avez-vous été condamnés ? Peter : Je me suis trouvé au mauvais endroit au mauvais moment ; j’ai été condamné à sept ans de prison, il m’en reste deux à purger. Niel et Dane ont pris perpétuité pour meurtre, ça fait plus de quinze ans qu’ils sont ici. Comme moi, ils ont passé deux ans en prison à Manille avant d’être transférés. En fait ils amènent ici ceux qui sont aptes à travailler, pas forcément ceux qui se conduisent bien. En quoi consistent vos tâches ? Le travail est-il dur ? Oui, très dur. Le corps souffre. La plupart travaillent aux champs, sept heures par jour. Nous trois avons de la chance : maintenant je fais de la paperasse pour les détenus et les gardiens à la subdivision centrale. Dane et Niel sont des « trusty » [des détenus chargés de surveiller le travail des autres]. Mais on a tous travaillé aux rizières avant. Tu vois ces champs en bas ? Il y a 35 hectares, rien que pour la prison de Siburan ! On est que 220, et on les a défrichés, plantés, cultivés à mains nues, sans machines ni gants. Et tout ça va au gouvernement. Tu imagines, penché sept heures par jour, en plein soleil ? C’est probablement la pire chose ici. Regarde les mains de Niel [ce dernier a un pouce réduit d’une phalange, comme s’il s’était replié sur lui-même] : il s’est fait ça en arrachant des mauvaises herbes. Une épine s’est plantée et s’est infectée, il n’a pas reçu de soins.

Pénétrer dans le domaine de la prison de Sablayan procure une étrange sensation de normalité. On croirait traverser un espace rural reculé comme il en existe tant aux Philippines, s’il n’y avait ces hommes aux teeshirts flanqués « INMATE » (détenu) pour nous rappeler la vraie nature du lieu. Inaugurée en 1955, la ferme pénale compte aujourd’hui quatre subdivisions éparpillées dans le domaine ; c’est vers celle de Siburan, la plus petite, que je me dirige. À peine passées les grilles, je suis accueilli avec des sourires et dirigé vers les trois prisonniers qui me serviront de guides. Tandis que nous sortons rapidement des murs pour nous diriger vers les collines voisines, ils répondent avec enthousiasme à mes questions. Peter, qui a vécu aux Etats-Unis, fait office de traducteur. 62

Comment se passe la vie à l’intérieur des murs de la prison ? Ça va. C’est la plus petite des subdivisions [le complexe central compte 1500 détenus], la plus agréable aussi. Il n’y a pas trop de violence : quand on est si peu, tu vois les mêmes têtes tous les jours, donc il vaut mieux que tu essaies de bien t’entendre avec les gens, sinon tu te pourris la vie. Les gardiens ? Globalement ça se passe bien, en tout cas pour nous trois ; mais il y a toujours quelques têtes brûlées. Forcément les gardiens sont un peu des dieux ici, mais ce n’est pas comme aux USA : ici ce sont eux qui sont respectés, et non les détenus. De façon générale, si tu veux bien t’en sortir ici, ça dépend de toi.

Globalement, vous êtes heureux d’être ici ? On a connu les prisons de Manille, alors oui… Ça pourrait être bien pire. Regarde autour de toi, ici il y a des arbres, la rivière, on respire. Je préfère travailler plutôt que rester à rien faire dans ma cellule. Tu vois nos tatouages ? C’est ce que tu fais quand tu n’as rien à faire, tu couvres ta peau de merdes, ton nom, celui de ta mère, de ton frère, des symboles.

Qu’est-ce que tu veux dire par là ? Il faut jouer le jeu du système. Il y a des règles à respecter : fais profil bas, gagne la confiance des gardiens, et la vie sera plus facile. C’est comme ça que tu peux obtenir le droit de guider les touristes, et même de sortir seul des murs pendant ton temps libre. Il y a beaucoup de moyens de gagner un peu d’argent pour améliorer l’ordinaire et mieux manger : en faisant des visites, en vendant des souvenirs à la boutique d’artisanat, en revendant les cigarettes que ta famille t’envoie…Il y a aussi des trafics qui ne sont pas autorisés. Par exemple, on revend nos tee-shirts aux touristes. On a une réserve cachée : dès qu’un nouveau détenu arrive avec un teeshirt neuf, on lui en donne un vieux et on garde l’autre pour le revendre. Et Dane revend du « load » [recharge de forfait] que lui envoie sa mère, même si officiellement les portables sont interdits.

Mais ne te fais pas d’illusions, on reste des prisonniers. Tu trouves que cette forêt est belle, mais pour moi c’est l’endroit où je suis enfermé chaque jour de ma vie. J’imagine que chacun voit les choses d’une façon différente. Bien sûr certains s’évadent : la forêt, pas de barrières, c’est tentant… La semaine dernière un type qui était là depuis 24 ans en a entraîné un autre dans sa fuite. Mais il y a des check-points partout, ils se font presque toujours rattraper, et là on les tue sans autre forme de procès. Mais moi je ne veux pas faire ça, je ne veux pas être un hors-la-loi. Je suis jeune [Peter a 27 ans], je veux purger ma peine et un jour, si Allah le veux, je retrouverais ma vie d’avant. Si tu m’avais connu dans le monde libre, on serait sortis et je t’aurais fait voir le monde entier en un jour ! [rires]

On a aussi un fond commun. On a acheté les tuyaux que tu vois dans la rivière ; ils remontent haut dans la montagne et apportent de l’eau supplémentaire à la prison. On a aussi pu financer le sari-sari [sortes de mini-épiceries très répandues aux Philippines] et la boutique de souvenirs.

Mais c’est bien que tu sois ici, qu’on parle de tout ça. Je veux que tu racontes ce que je t’ai dit, à tes amis, à tes enfants plus tard.

Si tu ne fais rien de tout ça et que tu n’as personne pour t’aider à l’extérieur, la vie sera très dure. On nous donne peu à manger. Regarde comme nous sommes maigres, même nous qui sommes privilégiés !

(*pseudonymes, les détenus n’ayant pas le droit de donner d’interview)

Quelle est la première chose que tu feras en sortant d’ici ? J’irai voir les filles ! ■

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Des Visages au hasard

Décloitrés N°5

Prisonniers


lunyu Wang

♣Rennes, France

Témoignage

Un étudiant chinois en terres

Lunyu Wang est un étudiant en quatrième année à Sciences Po Rennes. Un étudiant comme les autres, à une exception près : il a passé son concours d’entrée en Chine. Propos recueillis par Axel Azoulay

Bonjour, pourrais-tu te présenter ? Je m’appelle Lunyu Wang, je viens de l’université d’économie et de finance du Shandong et je suis aujourd’hui étudiant en quatrième année à Sciences Po Rennes, dans le cursus Affaires européennes et internationales. Je suis entré à l’Institut d’Etudes Politiques (IEP) grâce à la deuxième édition du concours organisé en Chine par le réseau des IEP. Comment se déroule ce concours et comment t’es-tu finalement retrouvé à Rennes ? Tous les étudiants chinois qui ont l’équivalent d’un diplôme de licence dans une université chinoise peuvent participer. En réalité, 90 % des étudiants ont fait des études de langue française. En avril j’ai passé, dans un centre d’examen à Shanghaï, une épreuve écrite. C’était une dissertation en quatre heures. Le sujet que j’ai choisi était « Y a-t-il un modèle universel pour la démocratie ? ». En mai, il y a eu un entretien individuel avec un des trois IEP que j’avais choisi, celui de Rennes, via Skype. J’ai aussi dû choisir directement mon parcours pour la cinquième année. Nous sommes deux étudiants chinois cette année à Rennes, sur une trentaine d’étudiants à avoir passé le concours.

Te plais-tu en France ? En général la France, et surtout la Bretagne, me plaisent beaucoup. La Bretagne est une région tranquille et c’est différent de ma région natale, en Chine. En plus, je crois que les étudiants de l’IEP sont ouverts, peut-être parce que vous avez vous-aussi passé un an à l’étranger et que vous comprenez les difficultés que nous pouvons rencontrer. C’est vraiment génial qu’on soit tout le temps aidés quand on a des problèmes !

Quels sont, selon toi, les avantages et inconvénients du système universitaire français par rapport au système chinois ? Ici, les étudiants sont habitués à noter chaque mot du professeur pendant le cours, sans support à l’écran la plupart du temps. Les interactions sont presque inexistantes, ce qui est différent de ce qu’il y a en Chine, où le professeur pose des questions aux étudiants assez fréquemment et où on peut s’appuyer sur les diapositives pour comprendre le cours. La façon de faire les examens est essentiellement basée sur des dissertations, ce qui est très différent de la Chine. Certains cours, comme l’Histoire culturelle, réclament un vocabulaire technique auquel on n’est pas habitué. Il faut aussi composer avec les particularités et le formalisme de la dissertation française. Tout cela réclame une période d’adaptation, mais c’est instructif pour comprendre comment les Grandes Écoles françaises fonctionnent !

Bien sûr, il y a quelques inconvénients, comme la bureaucratie française ! Mais je pense qu’une fois habitués, ce n’est pas si terrible. Ça prend du temps, mais si tu maîtrises le Français, ce n’est pas un problème dans la vie quotidienne. Au début, quand je ne parlais pas très bien français, la procédure pour le titre de séjour était dure, parce que les agents au guichet rencontrent les mêmes personnes à longueur de journée et ne sont pas très patients. C’est une question un peu classique, mais qu’en est-il de la différence entre la conception française de la liberté de la presse, récemment mise à l’épreuve, et sa version chinoise ? Institutionnellement, la presse française a vraiment une plus grande liberté d’expression des opinions, notamment parce qu’il n’y a pas de système de censure. En Chine, c’est le cas surtout pour les sujets plus politiques. Les médias d’État, comme Le quotidien du peuple sont un peu une spécificité des pays socialistes. Mais les valeurs de la liberté de la presse sont différentes. La mobilisation est plus marquée en France, même par rapport au reste de l’Europe, quand vous pensez que votre liberté d’expression est touchée. Chez nous, la hiérarchie des valeurs est un peu différente. La liberté d’expression y est importante, mais plus que tout, nous chérissons la famille et l’État comme étant une représentation à grande échelle de l’institution familiale. Ce dernier doit assurer la stabilité de la nation. Même si je ne suis pas forcément d’accord avec cette vision, elle est fondamentale dans les valeurs chinoises. ■

As-tu été dépaysé en arrivant en France, et à Rennes ? Pas vraiment ! [rires] En fait, ce n’est pas ma première expérience en France. Je suis déjà venu en Bretagne dans le cadre d’une année d’échange en 2012/2013, à l’université de Rennes 1. Il n’y a donc pas vraiment de choc culturel.

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Des Visages au hasard

Décloitrés N°5

(*Signifie « Bretagne »,en chinois)

Pourquoi ce choix de carrière ? L’offre de master en relations internationales à l’IEP de Rennes m’intéresse parce que je crois que beaucoup d’étudiants chinois qui étudient en France le font dans les « sciences dures » ou en management et en finance, mais très peu en sciences politiques, en histoire ou en lettres. Mais je suis vraiment intéressé par ce domaine et j’ai envie d’essayer quelque chose de différent donc je crois que c’est un bon choix pour moi.


clémentine richer

♣Turku, Finlande

vous connaissez ?

Décloitrés N°5

Un phénomène national Les Moumines vivent dans l'endroit imaginaire de la vallée des Moumines, dans le sud de la Finlande. Il s'agit de plusieurs histoires d'une famille qui hiberne pendant l'hiver ; et cela s'adresse à un public très large. La majorité des livres sont pour les enfants. Il y a par exemple des livres pour apprendre à lire avec les Moumines. Cependant, les histoires sont aussi adressées aux adultes, dans des bandes dessinées plus conséquentes. Par exemple l'album Papa Moumine et la mer est une réflexion sur la solitude.

Comment, vous ne connaissez pas ce petit animal blanc, ressemblant à un hippopotame ? Dès l'atterrissage de l'avion, le phénomène commence à vous emporter. Les écrans de l'avion diffusent une petite fille descendant de l'avion avec son Moumine géant, telle la porte d'entrée vers le monde culturel de la Finlande.

Ce véritable symbole finlandais a été exporté dans de nombreux pays, et les livres traduits dans plus d'une quarantaine de langues. Les Moumines ont également leur propre musée à Tampere, et sont extrêmement commercialisés. On les trouve dans le commerce autant voire plus qu'un autre élément culturel finlandais, Angry Birds.

Un petit animal bien commercialisé En plus d'être un véritable symbole, les Moumines sont énormément présents dans le commerce finlandais. Les supermarchés sont remplis de produits dérivés, des biscuits jusqu'aux réflecteurs, des affaires scolaires aux bonbons à la réglisse, des gels douches aux calen67

INSOLITE

Si vous allez en Finlande, il est impossible de passer à côté des Moumines. Tout droit sortis de l'imaginaire de Tove Jansson, cette famille de petits trolls a littéralement envahi la culture et l'esprit finlandais. Ils sont comme Astérix en France, un classique de la bande dessinée et une vraie référence nationale. Les premiers livres ont été publiés à partir de 1945, auxquels se sont ajoutés au fur et à mesure des opéras (1974), une série télévisée, et des films qui ont eu un succès certain au Japon.


Vincent nagot

♣Bogota, Colombie

petit guide pratique

driers de l'Avent, en passant par les emporte-pièces et les moules à gâteaux. Tous ces produits ne sont évidemment pas donnés. Les prix dans les Moumines shops peuvent aller jusqu'à une trentaine d'euros pour une simple peluche de Papa Moumine. Ces magasins sont d'ailleurs partout : dans des centres commerciaux d'Helsinki, à l'aéroport d'Helsinki, mais aussi dans la petite ville de Naantali. Située à quinze kilomètres de Turku, Naantali est essentiellement connue pour ses maisons traditionnelles en bois, mais aussi parce qu'elle abrite le Muumimaailma, le monde des Moumines. Comme Astérix, les Moumines ont en effet leur propre parc d'attractions, qui ne fonctionne qu'en été et attire énormément de monde. Il est aussi possible de s'y promener une fois la saison terminée.

Un symbole ancré dans les esprits, des petits comme des grands En octobre, le dernier film des Moumines est sorti. Muumit Rivieralla (les Moumines sur la Riviera) a d'ailleurs été réalisé en partenariat avec la France. Le film a été un véritable succès, et tous les bus portaient des publicités. Bien que les personnages datent de 1945, le phénomène est toujours très actuel, et bien ancré dans l'esprit des petits comme des grands. Par exemple, dès les premières neiges à Turku, on pouvait voir autant de bonhommes de neige Moumine que de bonhommes classiques. Les adultes sont eux aussi adeptes des Moumines. Il y avait une très grande exposition sur Tove Jansson à Helsinki, pour fêter les cent ans de sa naissance. L'exposition a duré six mois, de mars à septembre. Plusieurs professeurs nous en ont parlé, et cela semblait être un événement véritablement incontournable. L'exposition ne parlait pas seulement des Moumines, mais aussi des tableaux peints par Tove Jansson dans les années 1930. Les Moumines restaient tout de même le sujet majeur de l'exposition, qui a attiré énormément de visiteurs. Si un jour votre chemin vous mène en Finlande, vous ne pourrez pas échapper au phénomène. Allez faire un tour à Naantali, il suffit de suivre les panneaux Moumines pour arriver sur leur petite île. ■

Après quelques nuits passées en hamac au cours de mes différents séjours j’ai pensé qu’un petit guide de survie pouvait s’avérer pratique à l’usage des futurs globe-trotters. En espérant qu’il vous sera d’une quelconque utilité !

faites du sport. Avant de dormir, munissez-vous d'un anti-moustiques relativement néfaste pour l'environnement et aspergez généreusement votre corps dans son intégralité. Il est maintenant temps de s’installer dans votre hamac. Enfilez une jambe, puis l'autre en tâchant de garder l'équilibre, reprenez-y vous à plusieurs fois si nécessaire. Une fois allongé, placez votre corps dans une position diagonale afin d'éviter toute lésion dorsale et penchez votre tête vers l'intérieur du hamac.

Cette nuit c’est l’aventure, il vous incombe de dormir en hamac. Vous êtes au cap de la Vela sur la péninsule de la Guajira, département situé à l’extrême nord-est de la Colombie. Entre déserts et mers, on trouve peu de villages dans le coin offrant un choix d'auberges avec nuitée à l'occidental en lit. Il vous faudra donc vous adapter au mode de vie local et aux coutumes folkloriques des Wayùus, tribu indigène qui peuple ces terres.

Vous êtes maintenant prêt à dormir. Idéal pour les nuits courtes et difficiles, le hamac est votre compagnon de plan galère. Grâce à lui vous serez réveillé aux aurores et pourrez ainsi admirer pleinement le lever du jour, ne ratez pas cette occasion ! ■

Si vous êtes fauchés ça tombe plutôt bien car il vous en coûtera moins à passer la nuit sur un bout de tissu tendu. Comptez entre 2 et 4 € la nuit selon les succès de la politique monétaire européenne et la valeur de l'euro. Après avoir trouvé une auberge avec vue face à la mer, commencez par réclamer votre dû, c'est à dire une couverture. Très pratique pour éviter tout réveil surprise vers 4 h du matin. Choisissez bien votre hamac : adapté à votre taille et à votre poids. Faites le test : si votre tête et vos pieds touchent les parties grillagées, votre hamac est trop petit. Si votre dos et tête touchent le sol, il se peut que le problème vienne de vous. Dans ce cas-là, détachez le hamac, déposez le au sol et

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INSOLITE

Décloitrés N°5

pour une nuit en


apolline bazin

♣Saint-Pétersbourg, Russie

l’aventure de

Спасибо (*Prononcez « Spassiba », « merci » en russe)

Ce n’est jamais un pari gagné d’avance de monter une entreprise (lucrative ou non) en Russie. Premier facteur pénalisant, un cadre législatif complexe et peu encourageant. Inadapté serait sans doute le terme le plus approprié, car il ne faut pas oublier que ce type d’activité était l’apanage de l’Etat et que le cadre législatif développé dans l’effervescence de la libéralisation reste à parfaire. La Russie se trouve à la 126e place de l’Index établi chaque année par la Charity Aid Foundation qui classe 153 pays en fonction de leurs dons. Le problème majeur souligné par l’enquête de 2014 est l’irrégularité de ces dons. La fidélisation des clients/donateurs est donc un véritable défi pour ces magasins caritatifs. Les bonnes intentions se heurtent aussi à une méfiance à l’égard des organismes de bienfaisance, héritée de

Comment lutter contre la pauvreté dans le cadre d’un état Providence postsoviétique aux moyens drastiquement limités ? Voici une façon différente de faire son shopping au service d’une nouvelle forme de solidarité en Russie.

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nombreux scandales dans les années 90 : ces activités associatives ont souvent servi d’écran à des systèmes de blanchiment d’argent. Cette appréhension n’a pas facilité la communication qui était plus que nécessaire pour informer le public de cette initiative. Moins de 1% de la population savait ce qu’était un magasin de bienfaisance avant l’ouverture du premier point de vente.

Le mouvement a pris de l’ampleur dans tout le pays grâce au dynamisme et à la motivation des bénévoles. Tout le monde y trouve son compte, que ce soit vraiment par nécessité économique que vous poussiez la porte de « Спасибо », ou que ce soit par recherche d’authenticité. Loin de n’être qu’un concept pour hipsters en mal de belles pièces, l’atmosphère est chaleureuse, les playlists diffusées sont toujours entraînantes. Les vieux livres pour enfants racontant la vie de Lénine côtoient les chapkas en fourrure et les petites robes H&M. Au fond c’est un peu Saint-Pétersbourg et un reflet de la Russie contemporaine que vous trouvez dans ces boutiques.

Pourtant, d’autres éléments permettent d’être optimiste quant au futur de ces organisations. Si la notion de bienfaisance n’a pas encore tout à fait conquis le cœur des Russes, la formule a de quoi séduire les petits budgets. Les vêtements sont propres, au goût du jour ou vraiment originaux, ce qui attire les amateurs de vintage. Nous avons souvent une image faussée de l’ambiance qui règne en Russie. Certes nous partageons de nombreux points communs, mais l’influence d’un Orient plus chamarré et spontané est également très présent (même à Saint-Pétersbourg, la fenêtre sur l’Europe de la Russie). Cette effervescence se ressent sur les marchés animés aux quatre coins de la ville ; les femmes, même sans beaucoup de moyens sont coquettes et toujours bien apprêtées. Dans les petites rues des quartiers moins brillants de la ville, tout se négocie toujours, la bonne affaire est toujours bienvenue.

Ma valise aura du mal à se refermer en repartant ! ■

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C’est à Saint-Pétersbourg qu’a ouvert le premier « блоготворительный магазин » (prononcez blagatvoritelniy magazine), « charity shop » en anglais, magasin social ou caritatif pour la traduction française. L’aventure a démarré en 2010, quand de retour d’un voyage en Angleterre, Ioulia Titova (la fondatrice du magasin) et ses amis décident d’implanter le modèle en Russie. Mais ne nous y trompons pas, nous parlons ici d’un business model original. 90% des vêtements et objets sont donnés directement et gratuitement, et 10% sont sélectionnés puis revendus. Les profits servent à régler les dépenses de fonctionnement de l’association et les bénéfices restants sont reversés au profit des sansabris et des adolescents en difficulté. Le succès ne s’est pas démenti puisque trois autres magasins ont ouvert depuis 2010. Le succès est aussi venu des vocations qu’a suscité l’initiative. Plus qu’un magasin, le projet Спасибо propose également des master class pour ceux qui aspireraient à ouvrir ce même type de magasin. Car l’entraide et les conseils sont les bienvenus pour lancer une affaire de ce type.


bérAngère messager

♣Ptuj, Slovénie

Je pensais avoir particulièrement soigné la préparation de mon séjour en Slovénie, jusqu’à ce qu’une brève discussion avec un étudiant français m’apprenne que je dois faire une demande de permis de résidence pour pouvoir séjourner ici plus de trois mois.

L’absurdité de cette règle me frappe d’autant plus : mais alors, l’espace Schengen ? La libre circulation des biens et des personnes ? Où, quand et comment suis-je susceptible d’être contrôlée ? Je me plie malgré tout à cette règle de mon pays d’accueil. Après avoir balbutié un « visa ? » pour faire comprendre à une réceptionniste non-anglophone ce que je cherche, je grimpe les marches d’un escalier froid et gris. Sur le palier s’offrent à moi une demi-douzaine de portes identiques. Des affiches sont accrochées sur les murs, mais toutes sont écrites en slovène, impossibles à déchiffrer. Surprenant pour un Département des étrangers… L’endroit est vide, silencieux, je ne sais pas comment je suis sensée manifester ma présence. Finalement, je découvre au bout du couloir une porte indiquant waiting room (salle d'attente). J’entre. Sur les murs ici aussi, des affiches intégralement rédigées en slovène. Sur une table se trouvent des formulaires de demande, mais il n’y a aucun stylo pour les remplir. À nouveau, je ne sais pas ce que je suis sensée faire. Attendre, appeler, frapper ? Le vide et le silence de la pièce deviennent pesants.

En effet, le site internet du réseau des étudiants Erasmus stipule cette obligation pour tout ressortissant de l’Union européenne séjournant plus de trois mois sur le territoire. Cependant ceci n’est mentionné nulle part sur le site du ministère français des affaires étrangères, où il est simplement indiqué : « Les ressortissants français ne sont pas soumis au visa quelle que soit la durée de leur séjour en Slovénie ». J’en conclue que sans cette conversation, n’étant pas étudiante à l’université, je n’aurais jamais été au courant de cette procédure.

Un homme entre alors, il m’adresse la parole mais je ne comprends pas. Il se ravise, puis frappe à une petite porte sur le côté, que je n’avais pas remarquée. Visiblement c’est ici que la prochaine étape se passe, mais je dois attendre. En peu de temps plusieurs personnes entrent à leur tour, je me retrouve alors debout au milieu de cette pièce, entourée par une quinzaine d’hommes. Aucun d’entre eux ne parle, ils ont les yeux dans le vide. Enfin je suis invitée à entrer dans le bureau. La fonctionnaire ne me dit pas bonjour, derrière sa vitre de plexiglas. Elle déchiffre avec peine ma convention 72

de stage ; il manque des pièces à mon dossier, elle a besoin de mon adresse mail pour que l’on me contacte pour les pièces manquantes. Il faut impérativement que je revienne avec quelqu’un parlant le slovène, m’explique-t-elle, « parce que c’est la langue officielle ». Elle conclut l’entrevue en me demandant 12€, je reçois en contrepartie un certificat attestant de ma demande et elle me fait quitter les lieux. Retour dans la salle d’attente, quinze paires d’yeux se tournent vers moi, j’atteins la porte, traverse le couloir, descends les escaliers, fin de l’aventure.

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Décloitrés N°5

des

En réalité l’aventure ne s’est terminée que deux mois plus tard. Je suis allée à reculons à chaque nouvelle visite, redoutant la morosité ambiante se dégageant à la fois du bâtiment et de ses employés. À chaque fois je me suis excusée – en slovène – de ne pas parler la langue officielle, et j’eu le droit à ce regard presque accusateur et à ce soupir manifeste. Je venais troubler leur triste routine qui les déshumanisait tant.

Et surtout, je me sentais particulièrement à l’aise dans cette société très ouverte ; ce carrefour entre l’ouest et l’est de l’Europe, influencé culturellement par l’Italie et historiquement par l’Autriche. Une ouverture d’esprit et une ouverture linguistique qui m’ont dès le départ frappées, de même que la qualité de la vie dans cette ville à taille humaine. Ne pas parler Slovène est certes un handicap, mais il est moindre, et ne m’a pas empêchée de rencontrer des personnes très accueillantes et ravies de me faire découvrir leur pays.

Je ne m’étais pas préparée à un tel accueil. Après deux mois passés en Slovénie, à moins de deux heures de route de l’Autriche, la Hongrie, la Croatie et l’Italie, je louais sans cesse les avantages de ce petit territoire situé au cœur de l’Union Européenne. Je me sentais parfois davantage « citoyenne européenne » que « citoyenne française expatriée en Slovénie ». Côtoyant des étudiants Erasmus et faisant mon stage dans une organisation travaillant à échelle européenne, je commençais à oublier le caractère matériel et administratif de nos frontières. Je profitais pleinement de la richesse culturelle de ce microcosme polyglotte dans lequel j’évoluais.

À l’inverse, cette péripétie au Département des étrangers a sonné comme un rappel disgracieux de ma simple qualité d’ « étrangère » dans ce pays ; très peu représentatif à mes yeux de l’état d’esprit de sa population. ■

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maëlys Créac'h

♣Mendoza, Argentine

terre de la gastronomie

Reine au pays des carnivores, les viandes bovines s'accompagne d'agneau, de cochon, de poulet. Tout est susceptible de finir sur la Parilla en Argentine. Or qui dit Parilla dit Asado ! L’Asado est loin d’être un simple barbecue à la mode européenne ou américaine. L’Asado, c’est beaucoup plus que ça… L’Asado, c’est toute une technique, tout un art que l’on apprend aux garçons dès leur plus jeune âge (les Argentins peuvent avoir quelques tendances légèrement machistes). L’Asado, c‘est l’art de cuisiner avec des braises de bois et non du simple charbon. L’Asado, ce sont les dimanches en famille qui s’éternisent sous un soleil de plomb faisant monter la température jusqu’à 40 degrés. L’Asado, ce sont les discussions houleuses autour du dernier match entre les éternels rivaux de Buenos Aires, River et Boca. Mais l’Asado est surtout un lieu de rencontre, de partage et de réunion des corps. Mais que serait un Asado s’il n’était accompagné du vin le plus réputé d’Amérique Latine ? Les chorizos, morcillas, lomos ou autres bifes sont toujours largement arrosés de Malbec, le fameux cépage sur lequel tout le rayonnement culturel de Mendoza est bâti. En soi, il est toujours possible de revenir d’une bodega les bras chargés de Cabernet Sauvignon, Merlot ou Syrah. Seulement, il est certain que l’âme de la région se sera perdue sur le chemin de la dégustation. En effet, le Malbec a une place particulière dans le cœur (et peutêtre aussi le foie) des mendocinos. Avec son corps puissant, ses arômes prononcés de fruits et d’épices, cette variété emblématique représente toute la personnalité argentine.

© Armelle Debuc

Papill on THE ROAD

Asado y vino : les grands classiques

Plus de 50 millions de têtes de bétail pour 41 millions d’habitants : bienvenue en Argentine, le pays où le nombre de vaches surpasse la population totale. Les considérations végétariennes ou écologistes peuvent paraitre bien loin chez le vice-champion du monde de consommation de viande bovine (juste derrière son voisin uruguayen) : l’argentin engloutit chaque année plus de 56 kilos de bœuf !

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Papill'On The road

Décloitrés N°5

Pour bien aimer un pays il faut le manger, le boire, le chanter. Sachez que l'Argentine ne peut être vécue sans ses saveurs, ses odeurs et sa chaleur. Alors laissez-vous emporter par ce petit résumé gastronomique qui sent bon le vin et la bidoche.


maëlys Créac'h

♣Mendoza, Argentine

recette authentique x10

L’influence européenne à toutes les sauces

© emmanuelle poyard

À la finesse française, ils ont ravi quelques recettes boulangères et pâtissières pour transformer le croissant au beurre en une factura appelée Medialuna. Comme son nom l’indique, elle adopte la même forme lunaire que le croissant mais elle est néanmoins beaucoup plus sucrée, et à grand regret ne contient pas une once de beurre. Car malheureusement le bon beurre se fait rare en Argentine : seule une masse particulièrement blanche fait office de matière grasse. Autant dire que les tartines au beurre de notre grand-mère attendront bien sagement notre retour. Quant au beurre salé, vous pouvez l’oublier.

opter pour un tiramisu maison ou une belle coupe glacée. Quel plaisir les jours de grosse chaleur d’aller se réfugier sur la terrasse ombragée de Feruccio Sopelsa pour déguster les meilleures glaces de la ville ! Et puis, en fin de journée, rien de mieux que d’aller siroter un Fernet-coca ou un Campari-Orange dans la ferveur de la Calle Aristides, lieu de réunion de tous les étudiants les soirs de fête. Enfin, l’incontournable met argentin venu tout droit de chez nos voisins et amis espagnols est bien sûr l’empañada. Difficile de pas entendre parler de ce chausson très prisé de la population. Frit ou gratiné, sa taille et sa garniture varient suivant les régions d’Amérique latine. Si les Chiliens préfèrent la version « super size », l’Argentine se contente d’empañadas plus que modestes, à peine plus grandes qu’une bouchée. De fait, aucune culpabilité si vous décidez de rassasier votre curiosité culinaire en goûtant aux différentes variétés : à la carne, napolitaine, capresse, jamon y queso, frutos del mer… La liste est longue !

Même si le carburant breton est une perle rare, d’autres belles surprises viennent compenser son absence. Impossible de parler de la pâtisserie argentine sans évoquer le dulce de leche ! Utilisé à toutes les sauces dans la confection des desserts, il est la pièce maitresse des alfajores. Cette douceur peut être comparée à une sorte de macaron ou Choco BN à la mode argentine. Il s’agit de deux biscuits constitués de farine de maïzena puis attachés l’un à l’autre grâce au fameux dulce de leche : un régal pour accompagner le maté du quatre heures !

Préparation

Ingrédients - 150 grammes de beurre - 250 grammes de sucre - 4 œufs - Une cuillère d’essence de vanille - Zestes de citron - 250 grammes de fécule de maïs - 200 grammes de farine - 1 sachet de levure - 1 pot de Dulce de Leche ou confiture de lait - Noix de coco râpée

−− Battre le beurre à température ambiante avec le sucre jusqu’à obtenir un mélange homogène et crémeux. −− Ajouter les œufs un à un tout en continuant de battre. −− Ajouter l’essence de vanille et les zestes de citron. −− Tamiser la fécule de maïs avec la farine puis les ajouter à la préparation. −− étirer la pâte obtenue à l’aide d’un rouleau à pâtisserie jusqu’à ce qu’elle fasse un centimètre d’épaisseur environ. −− Couper des cercles selon le diamètre voulu à l’aide d’un couteau ou d’un emporte-pièce. −− Les disposer sur un plat beurré et fariné. −− Placer dans un four préchauffé à 180 degrés pendant 8 à 10 minutes. Surveiller régulièrement pour ne pas que les biscuits brûlent. −− Laisser refroidir. −− étaler du dulce de leche sur les biscuits puis les unir deux par deux pour former des chocos. Rouler les alfajores dans de la noix de coco afin qu’elle s’accroche aux bords.

En définitive, n’oubliez pas chers voyageurs : si en arrivant sur les terres argentines votre première impression est celle d’un pays où la diversité culinaire est fortement réduite, voire inexistante à cause des restrictions d’importation du gouvernement Kirchner, ne vous arrêtez pas à cet a priori. Il suffit de creuser un peu pour découvrir de nouvelles recettes dont vous ne pourrez plus vous passer à votre retour en France ! ■

L’influence italienne a aussi apporté sa touche à la cuisine argentine. Elle se retrouve au menu de chaque restaurant : pizza à la mozzarella, lasagnes aux épinards, spaghettis à la bolognaise, milanaises à la napolitaine. Pour terminer par une touche sucrée pourquoi ne pas

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Papill'On The road

Décloitrés N°5

L’art culinaire argentin ne se limite cependant pas à ces quelques clichés. Les gauchos avaient d’autres ambitions gastronomiques que de manger de la viande et boire du vin à longueur de journée. Grace aux nombreuses influences européennes – espagnoles, italiennes, portugaises, françaises et même anglaises – l’éventail de la cuisine argentine s’est considérablement enrichi.


Multiple

♣N'importe où

d’infos,

Votre site mais pas que... Chaque jour, des actus, des bons plans pour s’informer et bouger.

ntine VDM Arge Aujourd'hui, deux heures après mon arrivée à Buenos Aires, en Argentine, j'ai décidé de tenter de m'acheter une carte téléphonique prépayée. Dans la boutique, alors que j'essayais ma nouvelle carte qui ne fonctionnera jamais, le chien d'une cliente a vomi à deux centimètres de mon sac. Personne n'a bougé pour nettoyer durant 10 minutes, et la vendeuse a continué à travailler.

ï

VDM Duba

Aujourd'hui, après tant d'efforts et de visites je pensais avoir enfin trouvé l'appartement parfait pour les 8 mois à venir. Mais ça c'était avant de me faire réveiller à 4h du matin, réalisant que le beau bâtiment d'en face n'était finalement pas un musée mais bien une mosquée...

e VDM Bolivi Aujourd'hui, comme tous les jours, depuis trois semaines, je suis allée à l'ouverture du service de migration pour obtenir mon visa. Aujourd'hui, comme tous les jours, on m'a demandé de venir plus tôt parce que le système informatique avait planté.

! ? ie VDM Russ Aujourd'hui, tout juste arrivé à l'aéroport de Moscou et un peu perdu, j'attends en vain le taxi que j’avais commandé. Je m'étais trompé de mois dans mon mail.

bul VDM Istan Aujourd'hui,et ce depuis déjà trois jours, la municipalité a décidé de couper l'eau dans mon quartier pour des "travaux". Trois jours. Pas de toilette. Pas de douche. On frôle l'apocalypse.

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pines VDM Philip Aujourd'hui, je pars en week-end en solitaire, mais me retrouve bloqué à l’embarcadère du ferry par un typhon que personne n'avait prévu puisque le pays ne possède pas de service météo fiable. Passer de neuf à trente-deux heures de trajet. Seul.

VDM Grèce Aujourd'hui, je rentre chez moi, tard. Il pleut à verse. Frigorifiée, j’essaie d'entrer dans l'immeuble, mais impossible d’ouvrir la porte. Après plusieurs essais, je panique et commence à appeler mes voisins. Je crie "Let me in !" dans toutes les langues pendant presque une demi-heure. Un gars sort la tête de chez lui et me crie quelque chose en grec. Je suppose qu'il me dit qu'il est tard, mais ne descend même pas m'ouvrir. La police arrive alors, et me raccompagne chez moi. Ce n'était pas mon immeuble.

terre VDM Angle Aujourd'hui, j’arrive devant la personne qui distribue des journaux gratuits et lui lance un joyeux « Bonjour ! ». C’est en voyant son regard légèrement perplexe que je me suis rappelé que j’étais en Angleterre et qu'un « Hello » était plus approprié…

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Vie de merde

Fotolia

VOYAGE de #*


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Des correspondants à l’étranger Auriane Loizeau, Espagne, Salamanque Correspondante Europe de l'Ouest Yves Souben, Russie, St-Petersbourg Correspondant Europe de l'Est et Nordique Roxane Grolleau, Australie, Sydney Correspondante Asie & Océanie

Yves Souben

Lucile bachelier

bérangère Messager

Florie Contenceau, Turquie, Istanbul Correspondante Moyen-Orient et Afrique

Auriane Loizeau

Lucile Bachelier, Canada Correspondante Amérique du Nord

Florie contenceau

Katel Andréani, Argentine, Buenos Aires Correspondante Amérique du Sud Bérangère Messager, Slovénie, Ptuj Correspondante Développement Durable

PLanispher'

Quand l'oiseau sort du nid Voilà six ans que les Décloîtrés sont nés. De fil en aiguille, c'est entre le Canada et la Thaïlande que l'idée a éclos. Grâce à l'impulsion de Manon et Virginie, les Décloîtrés sont passés du rêve à la réalité, avec un premier numéro paru le 30  octobre  2009. Récits enjoués, témoignages étonnants et photos à couper le souffle sont les éléments phares de notre magazine, rassemblant des articles écrits par nos étudiants expatriés du Cloître de Sciences Po Rennes depuis les quatre coins du monde. Quitter le nid, c'est aller vers l'inconnu, s'évader. Décloîtrés, c'est un moyen d'exprimer ses premières impressions, ses ressentis, mais aussi et surtout de faire partager ses découvertes en contant le dépaysement. Au rythme d'un numéro par an, les Décloîtrés habillent les plumes des migrateurs depuis 6 belles années, avec déjà onze numéros publiés sur internet ainsi que quatre numéros papier, édités à 10 000 exemplaires chacun. Un site internet entièrement rénové cette année recueille de nouvelles histoires et des photos plus surprenantes les unes que les autres. L'envol des Décloîtrés se poursuit plus que jamais, grâce à des globetrotters motivés, une équipe rennaise dynamique ainsi qu'à des partenaires de confiance, qui font de notre magazine un objet unique. Merci à eux et bonne lecture à tous !

Roxanne grolleau

katel andréani Une équipe rennaise Axel Azoulay, Président de l'association et chargé des relations institutionnelles

Graphisme, typographies et illustrations : © Laura Gandon et Nina Chassetuillier

Fabien Soravia, Partenariats et relations commerciales

L'oiseau Décloitrés : © Fanny Quilleré et Carmina Ricou

Eva Moreau, Chargée des partenariats Jonathan Callac, Trésorier

Photo de couverture : © Adrien Rondeau

— Carl Daunar, Responsable de publication

Textes et images (sauf mention contraire) : © Association Décloîtrés & ses auteurs, 2015 104 boulevard de la Duchesse Anne 35000 Rennes

Quentin Brachet, Webmaster Célia Couvert, Organisation du Forum des Voyageurs Margaux Legoff, Communication

ISSN : 2116-6056 - Imprimé en France Achevé d'imprimé sur les presses de l'imprimerie Cloître, Avril 2015

Chloé Mecqinion, Maxence Dubar, Iris Legoff & Mathilde Masset, Pôle contenus multimédias Richard Louvet - atelier Wunderbar,   Suivis pédagogique et technique Patrice Guinche, Conseil & suivi pédagogique

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Pour prolonger le voyage, rendez-vous sur :

www.lesdecloitres.fr

EXCELLENCE PLURIDISCIPLINARITÉ OUVERTURE AUDACE

Décloîtrés, c'est aussi une radio, onze numéros inédits accessibles en ligne, des photos des quatre coins du monde et plus encore !

www.sciencespo-rennes.fr


2015 – Crédit photo : Shutterstock. /

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Magazine Décloitrés #5 - 2015  
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