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YOU ARE THE WORLD


Edito

Partager et chérir, se forger des souvenirs, en un mot : Partir. Parce que voyager, c'est accepter de laisser une première partie de soi d'où l'on vient : amis et familles - adieux diluviens - et d'offrir la seconde, celle qui s'en va, à l'Autre, ce grand inconnu, lui qui parfois nous fait tomber des nues. C'est se lancer à l'aventure, comme une démarche personnelle en réponse à une soif de découverte, à une curiosité propre, qui se confronte à un contexte global hasardeux et mouvant. Triste constat : ces derniers temps, les murs se dressent aux frontières des pays et remettent chaque fois plus en cause l'idée d'un destin commun, les nationalismes brisent les liens qui unissaient les peuples, la distance répond aux tensions. Toutefois, les Décloîtrés vous invitent à découvrir, au travers de leur magazine, des témoignages ouverts sur le monde et sur l'Autre. Renouons les liens, repoussons les limites, "dépassons les bornes" : SOLIDARITÉ j'écris ton nom ! Plus que jamais, il est nécessaire de se défaire des préjugés, de se connaître soi-même en relevant le défi que propose la renconte avec l'altérité. "You are the world !" : ce sont les expériences plurielles, que nous offre un monde fait de rencontres et de surprises, qui font de nous ce que nous sommes, forts des enseignements de la vie. Qu'est-ce en effet qu'une année passée à l'étranger, que cela soit sous les neiges suédoises ou le soleil californien, sinon une chance de faire sa place dans une communauté mondiale ? Devenir citoyen du monde grâce à l'expatriation, saisir cette chance inestimable de se retrouver et de se comprendre au-delà des différences, voilà l'ambition qu'il nous faut avoir. D'une esquisse de la société sud-africaine au Brexit, en passant par les accords de paix en Colombie, ou encore les organismes de micro-finance cambodgiens, les étudiants de Sciences Po Rennes vous font voyager dans le monde entier. Repensons la solidarité, elle s'exprime comme un élan vital dont l'analyse est complexe et ambiguë. Qui suis-je ? Qui es-tu ? Qui sommes-nous ? Dans cette édition, nous vous invitons à questionner les identités, cloisonnantes ou fédératrices, exclusives ou inclusives, pour se distinguer ou s'unir. Or c'est bien là le point de bascule qui nous fera nous ignorer ou nous entraider. Et si la solidarité internationale consistait justement à dépasser ces frontières apprises et se sentir Humain parmi les humains ? « Le seul véritable voyage, le seul bain de Jouvence, ce ne serait pas d’aller vers de nouveaux paysages, mais d’avoir d’autres yeux, de voir l’univers avec les yeux d’un autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d’eux voit, que chacun d’eux est. » Suivez cette invitation de Marcel Proust, tournez les pages, et plongez dans cet univers à travers les yeux de nos citoyen(ne)s du Monde.


Remerciements Les Décloîtrés, c'est avant tout votre magazine, un témoignage de votre jeunesse fougueuse, un recueil d'expériences à partager et de réflexions sur un monde en ébullition. Cette année encore les Décloîtrés sont fiers de vous présenter leur nouvelle production, la septième édition du magazine des globe-trotteurs de Sciences Po Rennes. Un an de voyage, un an d'aventure, un an d'évasion et autant de rencontres et d'expériences dont témoignent ces pages. Ce n’est pas par hasard si le thème qui a été retenu par notre équipe cette année est celui de la solidarité internationale. Plus que jamais notre magazine, qui demeure gratuit dans une logique de don et de partage, se dresse contre tous les replis, lesquels teintent malheureusement l'année en cours. Si nous avons pu maintenir le cap, c'est grâce à nos coéquipiers que nous avons à cœur de remercier comme ils le méritent. Dans cette optique, nous avons eu le plaisir de faire équipe avec Sol Zamorano, graphiste cosmopolite à la croisée de deux continents, à la fois argentine et italienne, résidant en Espagne, voyageant sans cesse à travers l'Europe et qui a su marquer la présente édition de sa patte, cultivée aux quatre vents. Nous sommes également heureux d'avoir pu apprendre avec l' imprimerie des Hauts de Vilaine qui a assuré un suivi apprécié, nous faisant bénéficier de son professionnalisme et de ses conseils avisés. Le métissage des couleurs et des textures, l'effet drip off, qui habille la couverture de la revue, est un des fruits de cette coopération technique et artistique.

Un grand merci également à nos sponsors qui ont fait le choix de nous soutenir et de nous permettre de perpétuer la réalisation de ce bel objet, ainsi que sa libre distribution : Ouest-France, La ville de Rennes ND4J, Sciences Po Rennes mais aussi la Librairie du Voyage. De belles rencontres ont coloré notre aventure rennaise. Merci au CRIDEV et KEUR ESKEMM pour leur complicité et leur soutien. Nous garderons un très bon souvenir de nos actions communes et sommes sensibles à leur engagement quotidien pour attirer l'attention des Rennais sur la thématique de la solidarité internationale. Merci encore à Marie BOURBON, Constance HOREAU, Arthur LE NENA et Alice OLLIVIER qui nous ont aidé à coordonner la communauté des rédacteurs à l'étranger, bravant le décalage horaire. Nous remercions chaleureusement tous les contributeurs, rédacteurs et photographes expatriés, qui ont su nous faire voyager et sans qui rien n'aurait été possible. Les Décloîtrés, c'est avant tout votre magazine, un témoignage de votre jeunesse fougueuse, un recueil d'expériences à partager et de réflexions sur un monde en ébullition. Enfin merci à vous chers lecteurs pour votre soutien sans faille, votre curiosité insatiable et votre confiance, que cela soit par les échos qui nous parviennent ou votre réponse positive à notre appel au crowdfunding. Quand nous avions besoin de vous, vous avez toujours été présents. Vous avez tous fait en sorte que cette histoire soit possible. Merci de votre implication et à l'année prochaine pour d'autres chroniques..


Sommaire


« Retrouvailles en France »

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Génération Internationale

La Graphiste : Reencuentro en Francia

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ol, explique-nous un peu la situation, tu es Argentine d'origine italienne, tu vis en Espagne à la frontière avec la France, dans les Pyrénées, alors… qu'est-ce qui t'amène à Rennes ?

Salut les Décloitrés ! Je suis ici pour faire le graphisme de votre magazine ! Cette année ça a été une surprise pour moi quand Maxence, mon ami français que j'avais rencontré en Argentine, m'a expliqué le projet de l'association et m'a dit qu'il allait me mettre en contact avec Chloé, une autre membre des Décloitrés. Je lui ai dit “Mais je la connais déjà !” En effet, tous les trois à Mendoza, nous avons eu l'occasion de nous croiser à plusieurs reprises, notamment lors de soirées où les étudiants internationaux se mêlaient à nous, les Mendocinos (habitants de Mendoza). Cette proposition d'être la graphiste du magazine a été quelque chose de très fort pour moi : non seulement vous m'avez montré par là votre confiance, mais plus que cela, vous m'avez prouvé que l'échange que vous avez effectué à Mendoza continue, que ce n'était pas qu'une simple parenthèse, refermée à votre retour en France.

Qu'est - ce qui t'a poussé à dire oui à cette proposition ? J'aime la baguette ! (rires) Non, je plaisante. La réalisation du graphisme du magazine fait appel à ma créativité, à mes capacités techniques et à mon organisation personnelle. C'est un énorme chantier, un beau défi que je relève avec plaisir. Ce qui me plaît dans un premier temps c'est la reconstruction de l' identité graphique d'un magazine dans lequel j'ai beaucoup de liberté et peux exprimer toute ma créativité : dans le travail des photos par exemple, que je superpose et stylise. Le travail de typographie est aussi crucial selon moi : il doit répondre à la fois au but communicationnel, faire en sorte que le message passe, que la lecture soit facile, agréable, et répondre à des critères esthétiques. C'est un travail de détail

dont le lecteur ne se rend parfois pas compte mais qui contribue à faire l'âme du magazine. Il requiert énormément de patience. D'autre part, j'adore le thème de ce magazine. Après avoir voyagé plus de six mois en Europe, j'ai l'impression de me retrouver dans ces jeunes qui cherchent par leurs photos ou leurs articles à partager un petit bout de ce qu'ils ont vécu. Je trouve aussi particulièrement intéressant de voir comment deux étudiants ayant vécu un même événement ou ayant visité une même ville peuvent en avoir une vision différente. Le thème du voyage est crucial pour tous, et l'expatriation nous fait grandir, nous permet de nous ouvrir au monde et de dépasser les différences culturelles, elle nous fait nous sentir comme l'autre, infiniment proche dans la condition humaine. Le voyage nous fait comprendre qu'il y a autant de manières de vivre que de personnes. Tout cela peut paraître très poétique mais c'est la vérité que chacun redécouvre en soi au cours de ses voyages.

Comment envisages-tu ta poursuite de carrière ? J'aimerais dans l'idéal travailler dans un studio de Design, avec une équipe diversifiée, où chacun aurait ses domaines de prédilection mais qui formerait un tout complémentaire pour obtenir les meilleurs résultats graphiques possibles. Par exemple j'aime travailler avec des personnes dont la créativité est débordante, mais je suis de ceux qui savent organiser les choses pour que le travail soit réalisé dans les temps et en adéquation avec les attentes des clients. Avec le travail des Décloitrés, je suis comme une sociologue, je cherche à comprendre qui est l'auteur de l'article, comment il pense et voit le milieu dans lequel il évolue, et j'essaie de le transcrire au mieux dans la forme des lettres et l'expression des photos-montages !


LUANO RODRIGUES Brésil

Pour commencer, peux-tu te présenter en quelques mots ? Je m’appelle Luano Rodrigues et je viens du Brésil. De Rio de Janeiro plus précisément où j’étudie les Relations Internationales à l’université d’Etat. Actuellement j’effectue mon année de mobilité à Sciences Po Rennes.

Pourquoi as-tu choisi d'effectuer un échange en France ? Après mes études, je souhaite travailler dans la diplomatie. Pour cela je dois passer un concours d’entrée au Ministère des Affaires étrangères. Au Brésil, l’épreuve de français est obligatoire pour ce concours. Nous avons également une épreuve d’espagnol et une autre d’anglais. Pour cette raison, j’ai commencé à apprendre le français par moi-même il y a deux ans déjà. Venir en France est donc pour moi l’occasion de perfectionner mon français. C’est également la première fois pour moi que je pars à l’étranger et je pense que la France était le pays idéal pour une première expérience. Je trouve qu’ il y a beaucoup de similitudes entre le Brésil et la France, ou du moins la Bretagne, les gens sont ouverts, je me suis senti bien accueilli, et les échanges sont faciles. De plus, le français et le portugais sont deux langues relativement proches et je pouvais donc comprendre déjà pas mal de choses dès mon arrivée en France.

Qu'est - ce qui te manque le plus en France ? L’ambiance du Brésil, le sentiment d’être chez soi. Ce n’est pas vraiment un manque mais plutôt une sensation, le sentiment de n’être ici que de passage. C’est quelque chose d’assez étrange et de nouveau


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pour moi. Je sais également que lorsque je rentrerai au Brésil, je ressentirai également ce manque, j’aurai sûrement l’ impression d’avoir laissé un peu de moimême en France.

À quoi t'attendais-tu en venant en France, qu'est-ce que tu imaginais ? Avant de partir, je me suis renseigné sur mon futur pays d’accueil. Je cherchais des moyens de comprendre, de savoir ce qu’était la France. Ce que je retrouvais le plus souvent lors de mes recherches, c’était le fait qu’il n’était pas facile de se faire des amis en France. Dans une vidéo une fille expliquait qu’elle n’avait pas passé un séjour agréable en France, que l’ intégration était difficile etc. Du coup j’avais un peu peur, j’étais un peu hésitant. Mais quand je suis arrivé c’était complètement différent. Je pense qu’il y a un lien entre la volonté d’être ici, le fait de parler français et l’ intégration. J’étais motivé, et je n’ai donc pas rencontré de grandes difficultés.

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Qu’est-ce qui t’a le plus surpris en France ? Je pense que c’est le système éducatif qui m’a le plus surpris, parce que le fonctionnement est très différent par rapport au Brésil. Tout d’abord, pour intégrer une université au Brésil il faut passer un concours d’entrée. Ensuite, il faut au minimum 4 ans d’études, parfois 5 ans suivant la spécialité étudiée pour obtenir l’équivalent de la Licence. Ensuite, il est très difficile pour moi de m’habituer aux cours en amphitéâtre. Au Brésil, tous les cours s’effectuent en petits groupes. Nous devons lire des textes pour chaque nouvelle séance et pendant le cours on échange avec le professeur sur nos lectures. On établit vraiment une relation avec nos professeurs, il y a une plus grande proximité en comparaison avec le système français. Le système de notation est également différent. La notation est sur 10 et les notes peuvent atteindre le maximum s’ il y a eu du travail, cela ne pose pas de problème. Le professeur peut prendre en compte l’évolution de l’étudiant dans sa notation. Des corrections sont également organisées pour tous les examens ce qui permet de mieux comprendre ses erreurs. Les épreuves pour les examens varient suivant les professeurs : il peut s’agir d’un mini-mémoire à préparer sur un sujet, d’une présentation orale ou d’un écrit. En revanche, pour réussir un examen il faut avoir au minimum 7/10. Si on échoue à une épreuve, on doit repasser l’examen une nouvelle fois. De plus, nous devons valider chaque matière. Si l’étudiant n’a toujours pas eu au moins 7/10 au deuxième essai, il doit suivre à nouveau la matière dans laquelle il a  échoué l’année suivante et repasser l’examen. Ce n’est pas la moyenne générale qui compte comme

c’est souvent le cas ici en France.

Une différence culturelle importante entre le Brésil et la France ? Les câlins. Les Français et les Brésiliens n’ont pas du tout la même interprétation des câlins. Au Brésil c’est très courant, on fait des câlins aux personnes que l’on connaît pour leur dire bonjour. Ici, en France, les gens sont un peu gênés par cette attitude. Je ne le savais pas au départ et du coup ça a parfois conduit à des situations un peu embarrassantes ! En revanche, ici les gens se font tous la bise pour se dire bonjour, filles comme garçons alors qu’au Brésil les hommes le font moins facilement et le réservent aux amis proches.

Quels sont tes conseils pour les étudiants qui souhaiteraient partir en études à l'étranger ? Il faut partir à l’étranger sans peur et apprendre la langue du pays avant de partir, sinon je pense que cela vaut moins le coup. Si on ne parle absolument pas la langue du pays, je pense que cela peut conduire à des frustrations, et c’est plus agréable de comprendre un peu ce qu’il se passe autour de soi.


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ALICE OLLIVIER Nottingham

Le programme Erasmus a envoyé plus de trois millions d’Européens étudier ou se former à l’étranger à ce jour, et vise à profiter à quatre millions de personnes entre 2014 et 2020 avec sa nouvelle version, Erasmus+. Il avait été mis en place en 1987 avec l’ambition de contribuer à faire de l’Europe plus qu’un espace économique, une communauté culturelle dynamique. Il fête désormais ses 30 ans en 2017. Chaque année, des liens se créent entre les étudiants européens au travers de ce programme qui permet de s’ immerger dans une culture autre que la sienne et, surtout, de se confronter à l’interculturalité.

nôtre, prêt à découvrir ce qui s’offre à soi. Chaque rencontre est fascinante et on cherche vite à partager son excitation avec ceux qui veulent l’entendre. Lors de mes premiers jours à Nottingham, je passais ainsi d’une sortie à l’autre, ne rentrant chez moi que pour dormir ; il suffisait qu’un groupe d’Espagnols suggère une après-midi paëlla pour que des personnes de toutes nationalités se rejoignent pour cuisiner. Au-delà des initiatives personnelles, dans chaque ville étudiante, on trouve au moins une organisation qui s’attelle à la lourde tâche de réunir et d’intégrer tout ce monde.

A l’arrivée dans un nouveau pays, parti pour un semestre ou un an, chacun se retrouve dans la même situation : lancé seul dans l’ inconnu, dans un pays que l’on connaît peu et dont la langue n’est pas la

La plus reconnue est l’Erasmus Student Network (ESN), plus grande association étudiante d’Europe fonctionnant au niveau local, national et international, qu’on retrouve également à Rennes. Elle vise à


Les efforts de mélange menés par ces associations se heurtent cependant à une résistance toujours plus forte : la tendance communautaire. Si rien n’est plus naturel que de se tourner vers ses compatriotes pour mieux faire face à l’adversité, on passe à côté d’une facette de l’aventure en restant entre expatriés d’un même pays. En ce qui me concerne, j’ai, comme beaucoup d’autres, pris le parti d’éviter activement les Français au commencement de mon séjour, par peur d’être tentée par l’attrait de ce qui m’est connu. Je ne regrette pas ce choix et les tentations furent finalement limitées, notamment dans ma colocation composée d’un Irlandais, d’un Gallois, d’un Polonais et d’une Autrichienne, et je me suis par la suite également liée avec d’autres Français. De mon expérience et, je pense, de celle de beaucoup, Erasmus permet autant de s’ immerger dans la culture locale que de se lier à une communauté d’étudiants. Loin de ses repères et de sa vie habituelle, chacun est d’autant plus ouvert à l’autre, et le partage est fort

entre les différentes cultures. Au-delà de l’échange culturel, l’intérêt de se rapprocher de gens d’autres nationalités réside aussi dans la langue dans laquelle se déroule cet échange. Quel que soit le pays, l’anglais est la langue commune à tous les étudiants internationaux. Dans mon cas, étant au Royaume-Uni, c’est d’ailleurs la seule que j’utilise au quotidien. C’est aussi l’objet d’une première barrière avec les locaux, bien qu’ils soient la plupart du temps très patients face aux difficultés qu’on peut rencontrer en tant que non natif. La diversité des accents britanniques, bien plus variés qu’on pourrait le penser, ainsi que la rapidité avec laquelle ils s’expriment me pose parfois quelques problèmes, mais on s’habitue au moins assez vite à faire répéter et à recourir à des moyens divers pour se faire comprendre. Il existe ainsi un frein à une intégration totale dans le pays puisque, bien que les Anglais soient très accueillants, il reste tout de même plus facile de se faire des amis parmi la communauté des internationaux. Quoi qu’il en soit, s’il est nécessaire de savoir se détacher de la bulle Erasmus et d’aller vers les locaux sous peine de rater une dimension importante de l’échange, j’apprends pour ma part également beaucoup des autres internationaux. Étudier à l’étranger est une occasion unique de rencontrer des gens de tous horizons, tant dans sa ville d’accueil qu’en voyage (partez en auberge de jeunesse, on y rencontre toujours du monde !). C’est, à mes yeux, ce qui fait d’Erasmus un moment de partage entre différentes cultures et nationalités qui, je pense, contribue à créer un sentiment de solidarité européenne chez les étudiants qui se lancent dans cette aventure.

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accueillir et intégrer les étudiants internationaux, mais également à promouvoir la mobilité internationale, et compte à ce jour plus de 500 sections dans 40 pays différents. Ainsi, personne n’est laissé seul face aux problèmes pratiques qu’entraîne l’installation dans un nouveau pays, grandement facilitée par l’aide d’étudiants locaux à travers l’association. Il s’agit ensuite de regrouper les étudiants internationaux autour de dîners, de sorties et de voyages qui vont rythmer leur année. Bien que ce réseau ne soit pas présent partout, il en existe toujours un équivalent : à Nottingham, ma ville d’accueil, une autre organisation dirigée par trois étudiants étrangers s’est donnée le même rôle en l’absence de l’ESN.

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CAMILLE BEKAERT New York

L’élection de Donald Trump en tant que 45e président des États-Unis, au terme d’une campagne davantage riche en attaques personnelles et autres révélations de scandales qu’en propositions concrètes et débats constructifs, fut certainement l’événement le plus marquant de la fin d’année 2016. Non seulement l’homme d’affaires a fait mentir la grande majorité des pronostics et experts politiques, mais sa surprenante victoire est également à l’origine d’un mouvement de protestation d’ampleur, qui trouve son apogée dans la ville de résidence du nouveau président élu : New York City. En stage d’apprentissage au New York City Council, j’ai vécu cette page de l’Histoire américaine de l’intérieur.

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ercredi 9 novembre 2016, 9 heures du matin. Les rues de Manhattan sont anormalement silencieuses, tout semble tourner au ralenti. Au sein de la mairie, même scénario. L’entrain exacerbé caractéristique des Américains s’est envolé, tous sont comme assommés par le résultat de l’élection la plus attendue de l’année (et aussi certainement par la nuit blanche qu’ils viennent de passer à l’attendre). Mais tout cela s’avèrera n’être que le calme avant la tempête. En effet, la majorité des Américains, et plus particulièrement des New-Yorkais, n'est pas prête à abandonner sa vision de l'Amérique, qui, elle en est convaincue, est bel et bien already great. La nouvelle est d’autant plus difficile à accepter que le vote populaire donne Hillary Clinton gagnante. Ironie du

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New York versus Trump : l’affrontement de deux visions opposées de l’Amérique

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sort : c’est le système dit des « grands électeurs » et du « winner takes all », allègrement critiqué par Donald Trump durant la campagne, qui lui a finalement permis de remporter ce qui pour beaucoup semble n’être que son dernier pari en date. Une collègue me confie : « Lors de l’annonce des résultats, j’ai subitement eu honte d’être a m é r i caine ». Tous ceux qui ont eu l’occasion de voyager aux Etats-Unis ou de côtoyer un Américain savent à quel point cette phrase est significative. Dans ce pays où la majorité des fenêtres arborrent le drapeau national et où la photo du président trône dans chaque foyer, il est en effet normal de considérer que l’on fait tout mieux que tout le monde et que l’on est le modèle ultime auquel les autres aspirent à ressembler. La fierté d’être Américain ne se dissipe pas aisément ! Qui dit ego disproportionné dit réaction extrême. Quelques jours après l’officialisation de la victoire du candidat républicain, New York part en guerre contre le nouveau président élu. Rassemblés sous le slogan « Not my president », les New-Yorkais exigent ici un recomptage des voix, là une modification du système électoral. Les centaines de manifestants agglutinés aux abords de la Trump Tower ont entrainé l’établissement d’un périmètre de sécurité d’une ampleur surréaliste en plein cœur de Midtown, pénalisant

commerces, touristes… et toutes les accros du shopping portant des talons, contraintes de faire un détour ! Mais l’élection n’étant pas légalement contestable et les protestataires ne pouvant pas rester indéfiniment, la réponse ne pouvait venir que du gouvernement. Il faut rappeler que New York est un Etat traditionnellement démocrate, ayant une fois encore voté massivement pour le parti progressiste. Cette tendance se vérifie encore davantage lorsqu’il s’agit de New York City : seuls deux des représentants élus au Conseil sont républicains, dont un a choisi de ne pas soutenir Donald Trump après son investiture en tant que candidat à la présidentielle. Ainsi, à une exception près, l’ensemble du gouvernement new-yorkais fait front contre la politique prônée par Trump. La porte-parole du Conseil, Melissa Mark-Viverito, fervente détractrice de Donald Trump, est la première à annoncer officiellement qu’elle ne fera pas de compromis avec l’administration du président élu. Le mot d’ordre ? Solidarité : la ville se définit comme un sanctuaire. A l’occasion d’une conférence de presse, Viverito déclare que si Donald Trump requiert la transmission des données concernant les New-Yorkais immigrés, il sera envisagé de détruire l’ensemble des dossiers. Quelques jours plus tard, en réaction à la proposition du futur président de créer un registre national des personnes de confession musulmane, elle avance qu’elle s’efforcerait dans ce cas de fausser les données, notamment en s’inscrivant elle-même sur cette liste. Parallèlement, de nombreuses réunions de crise s’organisent au sein de plusieurs comités et caucus pour mettre en place une action préventive. Tous parlent d’une riposte contre le « Trumpism », menace d’une rétrogradation de l’ensemble de la société. Au moment où j’écris ces lignes, les élus s’apprêtent à prendre part à une nouvelle marche de protestation contre la politique migratoire du futur président. Et cette mobilisation ne s’arrêtera pas après le déménagement de Trump à la Maison Blanche : la grande majorité des élus et de leurs équipes (pas seulement la gente féminine) sera présente à Washington pour la « Million Women’s March » le 21 janvier prochain, au lendemain de son investiture. Paradoxalement, l’élection de Donald Trump pourrait presque être vue comme un événement positif pour les New Yorkais, créant une unité entre eux et devenant finalement une motivation pour le gouvernement à élaborer une législation toujours plus progressiste. Affaire à suivre… durant les quatre prochaines années !

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Une collègue me confie : « Lors de l’annonce des résultats, j’ai subitement eu honte d’être américaine ». Tous ceux qui ont eu l’occasion de voyager aux Etats-Unis ou de côtoyer un Américain savent à quel point cette phrase est significative.

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BASTIEN BEAUDUCEL Pays de Galles


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Au Pays de Galles comme en Angleterre, le Brexit est le sujet numéro un de l’actualité. Il ne se passe pas une journée sans que la BBC, la chaîne publique de radio et télévision anglaise, ne parle du Brexit, de ses conséquences, de ses tractations. Depuis la ville de Cardiff, j’observe le séisme que la victoire du Leave est en train de provoquer pour le pays de Galles. Un Pays de Galles divisé

Malgré le statut de bénéficiaire net de l’Union Européenne, le Pays de Galles a voté majoritairement en faveur du Brexit le 26 juin dernier. Ainsi, 53% des Gallois qui se sont déplacés aux urnes ont rejeté l’Union Européenne. Et pourtant, la ville de Cardiff a voté à 60% pour le Remain ! Echantillon du paradoxe britannique, ce vote cache une dichotomie entre d’un côté les zones intégrées à la mondialisation, majoritairement tertiarisées qui ont massivement voté Remain et de l’autre les zones désindustrialisées qui luttent contre le chômage et la pauvreté et ont voté Leave en espérant une amélioration de leur condition. Alors que les institutions européennes situées au nord du Pays de Galles souffrent encore de nombreuses critiques après le référendum, inversement, c’est l’embarras qui gagne la capitale. L’annonce du Brexit met les étudiants étrangers et européens dans une situation particulière. Les habitants de Cardiff se soucient de leur sort et s’excusent même du vote qu’ ils trouvent « dramatique » pour l’ image et l’avenir de leur pays. Dans les rues, j’ai eu l’occasion de discuter avec de nombreux Gallois qui compatissent pour le futur des citoyens européens au RoyaumeUni.

Le Brexit : une remise en cause de l’organisation interne du Pays de Galles ?

L’organisation britannique est très différente de l’organisation territoriale française. Depuis la fin du XXème siècle, les pouvoirs publics anglais ont mis en place le principe de Devolution, qui permet le transfert de certaines compétences (la culture, l’environnement, la santé, le développement économique, l’aménagement du territoire, etc.) aux parlements nationaux.

Avant même le vote de la population britannique, les pouvoirs publics gallois avaient émis le souhait d’être consultés et investis dans le processus de sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne s’ il devait avoir lieu, conformément à l’article 50 du Traité de l’Union Européenne.


Des problématiques régionales, ou nationales ?

Les problématiques galloises sont en effet distinctes de celles de l’Angleterre. Le Pays de Galles est une région pauvre du Royaume-Uni. Selon une étude effectuée en début d’année 2016 par l’Université de Cardiff, le Pays de Galles a reçu 245 millions de livres de subventions en 2014 provenant d’aides européennes, destinées en majorité à l’agriculture et la rénovation urbaine. La rénovation urbaine Le Pays de Galles s’est développé au début du XIXème siècle grâce à l’exploitation du charbon. Ces régions autrefois prospères sont aujourd’hui déshéritées à l’ image du district de Blaenau Gwent, au nord de Cardiff. Dans ce dernier, le chômage atteint plus de 15%, et les mines ont laissé place à de vastes aires de verdure et de nature. Afin de redynamiser ces régions, l’Union Européenne subventionne de nombreux programmes de régénération urbaine et d’amélioration des transports. L’agriculture L’agriculture est un point crucial des futures négociations sur le Brexit pour le Pays de Galles car elle représente 4% des emplois gallois. A titre de comparaison, ce secteur ne représente que 1% des emplois anglais. Or, l’agriculture galloise est dépendante de l’Union Européenne puisque 80% des terres exploitées sont classées comme étant peu favorables à l’agriculture. Elles seraient inexploitables économiquement parlant sans les aides de la Politique Agricole Commune (PAC).

La sortie de l’Union Européenne pose donc la question de la survie de l’agriculture galloise. De surcroît, les Gallois s’inquiètent d’un nouveau rapprochement avec les pays du Commonwealth dont les productions agricoles risqueraient de leur faire concurrence.

Une nouvelle dévolution ?

Le domaine de l’agriculture est le parfait exemple des nouvelles compétences que va récupérer le Royaume-Uni. Aujourd’hui, l’agriculture est une compétence partagée de l’Union Européenne avec ses États membres. L’Union alloue un budget à l’agriculture, définit des normes et un ensemble d’objectifs qui peuvent seulement être durcis par les autorités nationales. La sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne transférera donc la compétence de l’instance supranationale à l’État. Le gouvernement gallois, dans un souci de subsidiarité, voudra récupérer la compétence, tout du moins en partie, afin de servir au mieux les intérêts des agriculteurs gallois. Il y a de fortes chances pour que ce contexte déclenche de nouvelles discussions entre Westminster et Cardiff concernant la répartition des compétences aujourd’hui exclusives de l’Union Européenne que sont l’union douanière, la politique commerciale ou encore la politique de la concurrence. Six mois après le vote populaire, les conséquences du Brexit sont toujours aussi incertaines pour le Pays de Galles. Et c’est au président du Comité des Affaires de conclure : “Il ne fait aucun doute que le Brexit soulèvera des questions complexes et plurisectorielles pour le Pays de Galles. Il va avoir des conséquences dans de nombreux domaines et soulèvera également des problématiques constitutionnelles par rapport à la dévolution et la répartition des compétences avec le gouvernement britannique ».

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Pour sauvegarder les intérêts gallois et appréhender les implications du Brexit sur le « Pays de Galles », le comité « Affaires Internationales et Législation Additionnelle » créé pour cette occasion a édité un rapport dans lequel il liste les conséquences du Brexit par secteur d’activité pour le Pays de Galles et demande une participation directe du gouvernement gallois dans les négociations concernant les secteurs dévolus pour défendre ses points de vue et ses priorités.

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JULIE BARBARON États-Unis

Qu' il fait bon vivre dans la ville des Anges, célèbre pour ses quartiers, sa culture et ses people. Oui, ici je ne quitte plus mes lunettes de soleil, je me baigne dans l'Océan Pacifique tous les week-ends et je trouve banal d'aller faire la fête à Hollywood. Oui, je vis une vie qu'on pourrait appeler « de rêve ». Pourtant, ce matin je me lève avec l' impression que le cauchemar qui a commencé hier soir n'est pas terminé. Hier soir, mardi 8 novembre, aux alentours de 23h30, Donald Trump a été présenté au monde entier en tant que « the new elected president of the United States ». Descente. La Californie est l’État le plus étendu et le plus peuplé des États-Unis, comptant presque 40 millions d'habitants. Le temps y est clément, les activités et paysages y sont variés, les gens que l'on peut y rencontrer sont... Ils sont quoi les Californiens ? Non, on ne peut pas les caractériser. Pourquoi ? Parce qu'à Los Angeles, par exemple, chaque personne est différente, chaque personne a sa propre histoire, ses propres origines, ses propres croyances et ses propres valeurs. Alors non, je ne dirai pas que les Californiens sont sympas, parce qu'on peut y rencontrer de vraies ordures. Mais ces ordures ont le mérite d'avoir une histoire, d'avoir du sang turc, mexicain, polonais, coréen. Et, lorsqu'un accent pique ma curiosité, je n'ai aucune gêne à demander de quelle origine est la personne. En France, la question des origines, de l'ethnicité est tellement tabou qu'on préfère ne rien demander et

faire comme si on ne prêtait pas attention à l'accent de la personne, de peur de passer pour un xénophobe. A Los Angeles, chacun a sa place. Vous pouvez (à l'aide de votre super coupé cabriolet rouge rutilant bien entendu) parcourir en quelques miles Little Armenia, Little Athens, Chinatown, Little Tokyo, etc. Cette ville abrite un brassage de cultures, de modes de vie, d'identités tellement différentes qu’on peut avoir l’impression de voyager d'un pays à l'autre simplement en se déplaçant dans la ville ou en parlant à différentes personnes. Cette atmosphère de respect d'autrui et parfois même de syncrétisme est apaisante. J'avais vraiment commencé à m'habituer à ce vivre ensemble, à évoluer dans cette bulle d'acceptation de l'autre, quel qu’il soit : afro-américain, blanc, latino, homosexuel, femme, handicapé, homeless, millionnaire, acteur raté, chauffeur de uber à pleintemps. Hier soir, j'ai réalisé que je vivais bel et bien dans une bulle, et que les idées pour lesquelles de grands hommes et femmes se sont battus pendant les siècles précédents étaient toujours remises en cause, et visiblement, posaient toujours problème. Mesdames et Messieurs, nous sommes en l'an 2016, ma boss est une femme, mon collègue est marié depuis 8 ans avec un homme, je vis en colocation avec une tunisienne et une indonésienne, et hier 59 937 338 personnes ont souhaité élire comme président pour les quatre prochaines années un homme à la fois xénophobe, misogyne, homophobe, narcissique, et j'en passe. Je n'aborderai pas le débat touchant au


système électoral américain, il est ce qu'il est (c’està-dire injuste). Oui, Hillary aurait gagné si les présidents américains étaient élus au suffrage universel. Mais il y a quand même près de 60 millions d'Américains qui ont jugé que les idées du business man Donald Trump pourraient être intéressantes. C'est cette idée qui m'a surprise et qui maintenant m'effraie. Comment se douter qu'un tel homme avec de telles idées pourrait plaire autant à l'opinion publique quand on vit dans une ville qui est l’illustration même du « melting pot » à l'américaine ? Il a été très difficile pour moi et les gens autour de moi de réaliser que la mentalité démocrate, qui fait quasiment l'unanimité à Los Angeles, est déjà moins présente dans la campagne californienne, et encore moins dans les endroits reculés des États-Unis. Ma déception lors de l'élection fut d'autant plus grande que je l'ai vécue entourée de personnes encore plus déçues que moi. J'ai suivi la soirée présidentielle dans les locaux du parti démocrate de West Los Angeles. Lorsque l'État de Floride a été remporté par Trump, plusieurs personnes ont décidé de quitter le headquarters, jugeant alors que les chances pour Hillary de remporter cette campagne devenaient infimes. J'ai vu des gens pleurer. J'en ai vu d'autres prétendre que ça allait, gardant le sourire, n'arrivant sûrement pas à réaliser. J'ai également remarqué cette femme assise à une table, le regard dans le vide, complètement inanimée.

Jusqu'au dernier moment elle a appelé des gens par téléphone dans les États voisins pour les inciter à aller voter, et à voter démocrate. La déception s'est emparée de la salle très rapidement, puis la crainte est ensuite apparue. Je n'ai en rien été étonnée par le crash du site de l'immigration au Canada : au moins trois personnes de mon entourage avaient dit partir au Canada si Donald Trump passait. Le réflexe de fuir est un réflexe intéressant, mais en rien pertinent. Cette élection m'a fait prendre conscience de l'état du pays dans lequel j'effectue ma mobilité, pays qui attire bien des étrangers, par son rayonnement économique et culturel. Les États-Unis ne sont pas le paradis sur Terre, des milliers et milliers de familles y sont en situation précaire. Dans mon référentiel californien, j'avais du mal à m'en rendre compte, mais lorsqu'on s'intéresse de plus près aux personnes qui ont voté Trump, et aux raisons de ce choix, on comprend alors que tout le monde ne vit pas une vie « californienne », et n'en a pas la mentalité. Le fait est que, en Californie, beaucoup de personnes qu'on ne soupçonnerait même pas ont du mal à joindre les deux bouts. Oui tout le monde a une belle voiture, mais qu'ont-ils vraiment dans l'assiette ? Oui j'évoluais dans ma bulle ensoleillée, healthy, culturellement diversifiée. Oui je suis tombée de très haut hier soir, et oui je continue de réaliser les contrastes qui existent aux États-Unis. Certains ont alors parlé de faire sécession. D'autres sont même descendus dans la rue pour cette raison. La majorité des Californiens a voté démocrate et la Californie à elle seule est plus peuplée que la France. Pourquoi ne pas simplement créer un nouveau pays, appelé Californie, qui serait autonome et qui en contenterait plus d'un ? Cette volonté de sécession me rappelle étrangement l'Europe. Nous sommes le mercredi 9 novembre 2016 et j'ai comme l'impression que, finalement, les États-Unis ne valent pas mieux que l'Europe. Mais pour la Californie, cela reste à discuter.

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« À Los Angeles, par exemple, chaque personne est différente, chaque personne a sa propre histoire, ses propres origines »

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HUGO SALINAS Écosse

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C’est l’Écosse. Balayées par les vents de la Mer du Nord, les éternelles terres écossaises ne comptent plus le nombre de batailles qui ont vu s’affronter les Anglais et les Scots pour le contrôle de ce bout de terre au bout du bout de l’Europe. La plus célèbre d’entre elles a vu se confronter les troupes du vaillant Robert the Bruce, roi d’Écosse de 1306 à 1329, dont la statue surveille encore aujourd’hui le château d’Edimbourg, et William Wallace qui lui aussi guerroya contre le roi Edouard d’Angleterre pour la libération de la Calédonie - un personnage haut en couleur que Mel Gibson a, en 1995, porté à l’écran dans ce qui doit être un des pires nanards de l’histoire du cinéma historique. Le roman national écossais est rempli de courageux guerriers, rois, chefs de guerre qui défendent leur terre sacrée et leur peuple fier. Au-delà des batailles médiévales, du whisky, du tartan, des cornemuses et des châteaux hantés, la question de l’identité écossaise a toujours eu à se faire une place à côté de l’ identité anglaise, dans un plus grand ensemble : l’ identité britannique. Les conséquences de cette question identitaire sont multiples : culturelles, politiques, religieuses, économiques, constitutionnelles. Alors que l’Union Européenne peine à répondre aux exigences de ses citoyens, une autre Union est à la peine : le Royaume-Uni. Par-delà la Manche, la question de la survie de la vieille union fait débat. Socio-démocrates depuis plusieurs décennies, les Ecossais ont trouvé dans le Scottish National Party (SNP) le réceptacle de leurs revendications politiques, économiques et constitutionnelles. Après avoir détrôné le Labour qui n’avait pas réussi à appréhender la question de l’indépendance, le SNP, consécutivement à plusieurs crises internes, s’est imposé comme la principale force politique d’Écosse, tant au Parlement écossais qu’à Westminster, pour les circonscriptions écossaises. Si l’indépendance est l’objectif ultime et complètement assumé du SNP, le parti nationaliste (socio-démocrate) tente au mieux d’établir un dialogue constructif avec ses partenaires de Londres, réticents à aller au-delà de l’établis-


Le Brexit a fait irruption dans la vie politique écossaise avec une violence inouïe. Profondément attachés au projet européen, les Écossais ont massivement et unanimement voté pour que le RoyaumeUni demeure au sein de l’Union Européenne. Une fois de plus, la question de l’ indépendance se pose, dans un contexte encore plus sensible et délicat. Empêtrée dans les lourdes démarches politiques et constitutionnelles, Londres ne veut pas voir partir une partie de son territoire, ce qui pourrait être perçu comme un échec partiel du Brexit. Les Écossais ne veulent plus se voir dicter des décisions aussi fondamentales que l’appartenance à l’Union Européenne par un Parlement lointain qui ne représente pas leurs intérêts. Bruxelles, pour l’ instant, reste très prudente sur la question écossaise : la mise en place du départ de la Grande-Bretagne occupe bien assez les esprits, les énergies, et l’approbation par l’Union Européenne de l’ indépendance d’une région d’un pays membre instaurerait un précédent que beaucoup d’autres attendent, en Catalogne, en Italie du Nord ou en Bavière. En attendant le Brexit, les Écossais, fidèles à euxmêmes, continuent de vivre au rythme des cornemuses, dans la capitale éternelle de l’Écosse, l’Athènes du Nord, Edimbourg, dans la vieille ville industrielle, nouvelle capitale financière écossaise, Glasgow, ou enfin dans le vieux port de pèche de Granit City, ville clé des Lumières écossaises, Aberdeen.

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sement du Parlement. Identité et indépendance sont certes deux notions corrélées mais leurs liens sont plus subtils qu’ il n’y paraît. Lors du dernier référendum sur l’ indépendance, le SNP, parti pro-indépendance, était majoritaire et à la tête de la petite nation. C’est pourtant le “non” qui l’a emporté. Les Écossais semblent ici avoir manifesté la volonté d’avoir des représentants écossais au Parlement britannique mais tout en restant au sein de l’Union. Plus que la question sensible de l’ identité et d’une confrontation réelle ou supposée entre l’ identité écossaise et anglaise, il apparaît que ce sont bien les questions économiques et commerciales qui ont dicté pour l’énorme majorité des électeurs écossais le vote en faveur de la survie de l’Union. Alors que les pays du continent européen s’écharpent sur la question de l’identité nationale sous le prisme de la race, de la religion, de la langue, de la couleur de peau, du passé, l’Écosse a cette particularité de concevoir son identité, certes comme un héritage riche et fort, mais aussi et surtout comme une communauté de vie, un ensemble politique, un projet partagé, un “Contrat social”.

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MARIE BOURBON Hong-Kong

lors la Chine, pas trop dépaysant ? » Telle est la question que l’on me pose souvent quand j’annonce que j’effectue mon année de mobilité à Hong-Kong. Pourtant, contrairement à cette croyance largement répandue, ce territoire peuplé de douze millions d’habitants, situé entre le Sud de la Chine et le Vietnam, a très peu en commun avec son voisin chinois. Ex-colonie britannique (dont elle a conservé la culture) rétrocédée à la Chine en 1997, la ville-État possède un régime connu sous le nom de « one country, two systems ». Ce statut lui permet d’avoir, en théorie, une relative autonomie politique vis-à-vis de Pékin, avant son retour définitif sous le giron chinois prévu pour 2047. Hong-Kong est toutefois sujette à une crise identitaire, partagée entre les indépendantistes et les pro-Pékin. Le 7 novembre 2016, deux députés, élus au suffrage universel direct en septembre 2016, se sont vu refuser l’entrée au Parlement hong-kongais, car ceux-ci s’étaient opposés à prêter serment au régime chinois. Ces deux députés, jeunes figures de proue du parti en faveur de l’ indépendance de Hong-Kong, avaient en effet brandi une bannière « Hong-Kong n’est pas la Chine » et avaient dérogé aux conventions d’usage en lançant des remarques critiques à l’égard de la Chine alors qu’ ils prêtaient leur serment de député. Le 15 novembre, les deux jeunes politiciens ont définitivement été écarté du Parlement par décision de justice. Cette condamnation ne fait que relancer les tensions

au sein de la ville-État vis-à-vis de la mainmise chinoise, deux ans après la Révolution des Parapluies qui avait secoué Hong-Kong pendant plus de deux mois à l’automne 2014. C’est de ce mouvement que sont issus les deux jeunes députés : les revendications pour une plus grande autonomie politique, exprimées initialement pendant la Révolution, ont influencé leur ligne idéologique et empreint leur action d’un vent de révolte. Ces manifestations avaient en effet conduit des milliers de personnes à descendre dans les rues pour protester contre la réforme du gouvernement de Pékin sur le système électoral du chef de l’exécutif. Des débrayages avaient même été organisés dans les universités pour rejoindre les manifestations, cette « révolution » ayant en effet été marquée par un fort taux de participation des étudiants, dans un pays où l’engagement politique est loin d’être aussi prévalent et évident qu’en Europe. Hong-Kong ne dispose en effet pas d’une culture politique très importante. Tout d’abord, un petit point sur l’organisation politique de la ville : Hong Kong est divisée en dix-huit districts, dirigés chacun par un conseil élu au suffrage universel direct (revendication majeure des manifestations en 2014). Les membres de ces conseils constituent la moitié des députés siégeant au Parlement. Ils sont chargés de voter les lois et de légiférer sur l’organisation de la ville. Le restant des membres est désigné parmi des collèges socioprofessionnels selon un système complexe garantissant une majorité au camp pro-Pékin et proche du milieu des affaires. Quelques semaines après mon arrivée en septembre 2016 se sont tenues les élections pour les représentants au Parlement (dont sont

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Hong-Kong : «One country, two systems», mais surtout deux identités

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issus les deux députés indépendantistes). Mes amis locaux s’enthousiasmaient alors d’un taux de participation proche de 54%. « C’est le record de participation jamais enregistré depuis la Révolution des Parapluies. Les gens ont enfin commencé à comprendre qu’ ils ont leur mot à dire sur la politique à Hong-Kong » . On ne parlera tout de même pas d’un régime démocratique. En effet, malgré son apparente indépendance, Hong-Kong reste largement subordonnée à la bonne volonté du régime chinois, qui influence grandement les décisions politiques et disqualifie systématiquement tout candidat ou figure politique promettant ouvertement une indépendance de la ville. Et même si les rassemblements en masse en 2014 ont effectivement permis de changer les opinions et d’avertir sur la situation des Hong-kongais, la condition politique n’a pas connu de grand changement. En effet, les médias locaux (plus ou moins officiels) et internationaux ont largement relayé le mouvement, exprimant une solidarité envers la population de Hong-Kong dans sa lutte pour plus de démocratie. Mais ce soutien a eu un impact très faible sur le gouvernement central chinois, et l’ intensité des manifestations s’est essouflée.

Aujourd’hui, au-delà des divergences politiques, la ville reste divisée entre deux identités: son appartenance à la Chine, que relaient largement les partisans de Pékin; et son histoire multiculturelle unique. Tout étranger arrivant à Hong-Kong (moi en premier lieu) est surpris par l’incroyable diversité culturelle de la ville. La langue, d’abord : le cantonais reste la langue la plus parlée, forme de résistance pour certains face au mandarin que Pékin fait enseigner dans les écoles. Les valeurs, ensuite : les habitants sont attachés à l’héritage de l’occupation britannique (effective jusqu’en 1997), qui a fait de la ville un des centres financiers majeurs d’Asie. On pourrait aisément se croire dans une megacity états-unienne, tant par l’aspect des immenses buildings du centre d’affaires que par la mise en avant du libre-échange et de l’économie de marché. Et au-delà des libertés politiques, c’est surtout cette identité particulière que les habitants de Hong-Kong cherchent à préserver.


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UN 3A À WASHINGTON Washington

20 janvier 2017 : investiture de D. Trump en tant que 45ème président des États-Unis d’Amérique. 21 janvier 2017 : Environ un million de personnes se rassemblent à Washington D.C. pour défendre leurs droits et protester contre les idées du président. En deux jours, la capitale fédérale des États-Unis a connu deux grands moments politiques qui resteront historiques. Après l’ investiture du controversé président, l’ambiance n’était pas à la fête à Washington, où l'on a voté, à plus de 90%, pour la candidate démocrate. La veille, la journée a été grise et pluvieuse, à l’image de l’avenir qui attend le pays avec ce nouvel exécutif. Pourtant un mouvement se préparait, depuis des mois, à Hawaii, de l'autre côté du pays. Au lendemain de l’élection de Trump, Teresa Hook appelait toutes les personnes s’opposant à Trump, et aux idées sexistes, misogynes, racistes, homophobes qu’ il véhicule, à venir marcher sur Washington. Les organisateurs prévoyaient la venue d'environ 250 000 personnes. Des voyages étaient prévus depuis les quatre coins des États-Unis pour amener ces femmes, et toutes les personnes qui se sentent concernées, à Washington. Quelque chose de gigantesque se préparait ! Dès l’aube, le métro de la ville était aux mains des bonnets roses, en forme de chat, un symbole de résistance pour se moquer de la phrase prononcée par Trump « grabe them by the pussy ». A 10h30, des dizaines de milliers de femmes descendaient les boulevards pour rejoindre Independence Avenue où le départ devait avoir lieu.

Toute l’Amérique était là : des jeunes, des moins jeunes, des femmes, des hommes, des lesbiennes, des gays, des bis, des trans, des queers, des intersexes, des asexuels, toutes les couleurs, toutes les origines, toutes les confessions.


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Alors que la marche devait commencer à 13h, l’ensemble du centre-ville était déjà submergé par une vague de couleur rose. On ne pouvait déjà plus marcher, tant la foule était dense. Au rythme des slogans, « this is what democracy looks like », tous chantaient et dansaient, dans la joie et la bonne humeur. Des milliers de pancartes accompagnaient la marche, entre défense des droits des femmes, des minorités, ou propos anti-Trump. « One Love », « I’m still with her », « Peace, Love, Equality », « Resist », « Women’s rights are human rights ». Des slogans d’espoir et de lutte retentissaient tout le long du Mall : « Our body, Our Choice », « We are the popular vote ! ». Au milieu de cette marche, quelques personnalités sont venues soutenir le mouvement, comme Madonna, Katy Perry, Cher ou l’ancien secrétaire d’Etat, John Kerry.

La marche des bonnets roses à Washington. Janvier 2017.

Contrairement à la veille, les sourires s'affichaient sur tous les visages. Toute l’Amérique était là : des jeunes, des moins jeunes, des femmes, des hommes, des lesbiennes, des gays, des bis, des trans, des queers, des intersexes, des asexuels, toutes les couleurs, toutes les origines, toutes les confessions. Tout le monde était joyeux, content, s’aimait. Tou-te-s ensemble pour protester, s’exprimer, revendiquer ! À Washington, on parle d’environ un million de personnes, et de presque trois millions dans le monde entier. Plus qu’un mouvement anti-Trump, cette marche a lancé un appel à la tolérance, à l’humanisme et à la liberté à travers le monde.


Les rédacteurs en chef rennais : Chloé Mecqinion / Responsable de publication, chargée des partenariats Maxence Dubar / Chargé des partenariats et communication

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Claire D’Arco / Responsable évènementiel « Le Forum des voyageurs », chargée des partenariats

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Zoé Leray / Chargée de communication, Webmaster

Lidvine Thiétart / Trésorière, chargée des partenariats Alix Trémoureux / Assistante communication Agathe Foucher / Assistante communication Enaël Février / Assistante communication Mathilde Sourd / Assistante communication

Nos correspondants : Marie Bourbon / Correspondante Asie Arthur Le Néna / Correspondant Amérique du Nord Constance Horeau / Correspondante Amérique du Sud Alice Ollivier / Correspondante Europe

© Sol Zamorano / Graphisme, typographie et illustrations © Fanny Quilleré et Carmina Ricou / Oiseau Décloîtrés © Salomé Duhoo/ Photo de couverture © Association Décloîtrés et ses auteurs, 2017 104 Boulevard de la Duchesse Anne 35 500 Rennes/ Textes et images (sauf mention contraire) ISSN : 2116 - 6056 - Imprimé en France. Achevé d’ imprimer sur les presses de l’ imprimerie des Hauts de Vilaine, Avril 2017.


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QUENTIN BOUTHEMY Santiago de Chile

Depuis plusieurs mois, deux mouvements sociaux d’ampleur contestent le modèle néolibéral imposé durant la dictature militaire chilienne. L’un remet en cause les retraites par fonds de pension, l’autre réclame la gratuité de l’éducation à l’université. Au Chili, le système de retraite est assuré par les administrations de fonds de pension (AFP), des entreprises dont le but est le profit. Ces fonds de pension privés apportent des capitaux sur le marché financier pour des entreprises chiliennes ou des multinationales. Au détriment des travailleurs et des travailleuses, les AFP génèrent des profits à partir des retraites, dont le montant dépend de la rentabilité de ces fonds, selon les fluctuations du marché financier. Ce système de retraite individuel et néolibéral a été imposé en 1981 par la privatisation de la Sécurité sociale, sous la dictature du général Pinochet. En effet, la dictature a instauré une répression militaire, policière et judiciaire féroce, remettant en cause les droits fondamentaux d’expression, de réunion, d’organisation des travailleurs et des travailleuses et de la population en général.


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Dans cette configuration, la capacité de résistance du mouvement social a été fortement réduite, laissant le champ libre aux Chicago Boys, ces économistes néolibéraux formés aux États-Unis qui ont mis en œuvre les politiques économiques de privatisation de l’économie avec l’aide des militaires. Notons au passage que les retraites des militaires, elles, ne fonctionnent pas avec le modèle des AFP mais suivant le modèle antérieur, et sont beaucoup plus élevées. Les AFP gèrent environ 160 milliards de dollars et versent une retraite mensuelle inférieure à 240 000 pesos chiliens (soit environ 300 euros par mois pour un coût de la vie à peu près équivalent à celui de la France). Ce système procure des retraites très faibles, ainsi, les pensions des travailleurs qui y sont affiliées atteignent en moyenne 38 % des revenus qu’ils obtenaient durant leur vie active. Dans le cas des travailleuses, la situation est encore pire, leurs pensions ne représentant que 28 % de leurs revenus. Les femmes sont donc plus durement touchées. Ce sont elles qui s’arrêtent de travailler à la naissance de leur enfant, et qui reçoivent alors une retraite encore plus faible. À l’extorsion capitaliste s’ajoute l’exploitation patriarcale au bénéfice des hommes.

Depuis juillet, la coordination nationale « No Más AFP » a appelé à des manifestations nationales qui ont réuni jusqu’à plus d’un million de participantes et participants dans un pays qui compte environ dix-sept millions d’habitants. Cette coordination revendique, au lieu du système de retraite géré par les AFP, la mise en place d’un système de pensions solidaire, public et tripartite, c’est-à-dire financé par l’État, les patrons et les travailleurs et travailleuses. Le mouvement monte peu à peu en conflictualité. Après l’appel de la coordination « No Más AFP » en septembre 2016 à transférer ses économies des fonds de pension les plus risqués vers celui le plus sûr, une journée de grève générale est annoncée pour le 4 novembre. Elle sera l’occasion de voir si un véritable rapport de force a été construit avec le blocage de l’économie par les travailleurs et les travailleuses. Des tentatives ont actuellement lieu pour que converge la lutte du mouvement contre les AFP avec celle du mouvement étudiant pour la gratuité de l’enseignement supérieur. L’actuel système éducatif a lui aussi été mis en place sous Pinochet. Il a permis la multiplication des universités privées et la réduction du financement étatique des universités publiques, qui par conséquent ne sont plus restées gratuites. De nombreux étudiants et de nombreuses étudiantes


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doivent s’endetter pour pouvoir suivre leurs études et doivent aussi travailler en même temps. Autant dire qu’ il est impossible d’étudier correctement. Ce système éducatif est contesté depuis ces six dernières années durant lesquelles la mobilisation étudiante a été constante. Chaque année, des assemblées générales, des manifestations, la grève des cours et des occupations ont eu lieu. Le mouvement étudiant lutte pour la gratuité de l’université, qui a été promise par l’actuelle présidente socialiste Michelle Bachelet, mais qui n’a toujours pas été réalisée, car la réforme prévue par le gouvernement ne couvrirait que 14 % des étudiants. Cette année, la mobilisation a démarré en avril 2016. Dans certaines universités, les occupations ont duré plusieurs semaines. En ce moment, le mouvement continue dans quelques universités, comme au nord du Chili à Arica où la grève des cours est encore d’actualité. Les lycéennes, lycéens et plusieurs secteurs de l’éducation, des associations de familles de détenu-e-s et de disparu-e-s, et des associations indigènes ont rejoint les manifestations étudiantes, venant grossir la mobilisation. Le mouvement étudiant, durant ces manifestations et ces occupations d’université, est marqué par une conflictualité et une répression importantes tant au niveau policier

que judiciaire. En effet, les « carabiñeros » gazent et matraquent la mobilisation étudiante jusqu’à l’intérieur même des universités. Les manifestations étudiantes incluent également des cortèges féministes, qui luttent, par exemple, pour le droit d’avorter. En effet, depuis une loi de 1989 héritée de la dictature militaire, l’avortement est illégal, sans aucune exception, même si la vie de la mère est mise en danger. Cela conduit des femmes à avorter de manière clandestine dans des conditions dangereuses, afin d’échapper au contrôle que la société patriarcale veut imposer sur leur corps et leur décision. Les mouvements sociaux montrent l’opposition à l’héritage de la dictature, dont la Constitution est toujours en vigueur, qui a transformé le Chili en un laboratoire de politiques néolibérales et a mené à une société autoritaire et conservatrice. Ils montrent aussi que ce qui a été imposé dans le sang ne pourra être défait que par la lutte dans la construction d’un rapport de force collectif face au pouvoir gouvernemental et patronal.


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ALICE MATTE Colombie

À peine une semaine avant, le lundi 26 septembre, sur la place Bolivar étaient rassemblées plusieurs milliers de personnes, toutes unies pour dire OUI à la paix, pour mettre fin à ce conflit armé qui dure depuis cinquante-quatre ans et qui a déjà fait 220 000 morts et des millions de déplacés dans tout le pays. Des écrans géants ont été installés et est diffusée en direct depuis Carthagène la double signature par le président Juan Manuel Santos (en poste depuis 2010) et Timotchenko (chef des FARC) de l’accord convenu le 26 août dernier. Au moment de la signature, le silence se fait, la batuka qui menait la fête avec ses nombreux danseurs sur échasses se tait. Tous ont les yeux rivés sur les différents écrans mis en place pour l’occasion. Santos d’abord, puis Timochenko se penchent alors sur le texte pour apposer leur signature, avec le même crayon. Alors la foule explose. Des ballons aux couleurs de la Colombie et de la paix s’envolent, la musique reprend. Tous hurlent leur joie de voir enfin une issue au conflit. Cet accord entre le gouvernement et les FARC (la plus importante guérilla depuis le début des hostilités), signifie la fin de l’horreur, la fin d’un conflit qui divise le peuple colombien depuis trop longtemps. Le moment est fort et émouvant. Nous, étrangers, sommes touchés de tant de joie et d’espoir sur les visages colombiens. De grandes fresques sont déposées sur le sol et tous y mettent des messages d’amour et de réconciliation. On sent une véritable volonté d’en finir, tous sont en paix. Les rancoeur sont finies, la parole s'ouvre. « Estamos en paz » nous dit une étudiante colombienne qui nous accompagne lorsque nous lui demandons la raison de la présence d’un drapeau du M-19 (groupuscule d’extrême gauche, impliqué dans le conflit) . « SI SE PUDO » hurle la foule en continu. Mais le 2 octobre 2016, le peuple colombien (ou du moins les 30% qui ont voté) en a décidé autrement. Malgré une campagne active du OUI, la stratégie du gouvernement de faire signer les accords avant le plébiscite pour préparer la population à une coopération avec les FARC, et malgré un conflit qui a déjà fait trop de morts, le NON vient de gagner. La tristesse se lit sur les visages des gens rassemblés sur la Plaza de los Hippies, certains pleurent. Ils ne

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Dimanche 2 octobre 2016, il est à peine 17h sur la place des Hippies dans le centre de Bogotá et déjà les visages sont défaits. Contre toute attente, le NON à la paix vient de l’emporter, à 50,2% contre 49,7% . La question est sur toutes les lèvres, comment est-ce possible ? Anticipée par aucun sondage, cette décision démontre la profonde division du peuple colombien.

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sont qu’une centaine, venus célébrer ce OUI qui leur paraissait assuré, et repartent désespérés. Ce NON aux accords de paix est un échec pour la réconciliation du peuple colombien. Tous espéraient aller de l’avant, mais désormais, personne ne sait ce qu’ il va advenir. Les FARC ont déclaré qu’ ils ne comptaient pas quitter la table des négociations, mais les accords sont désormais invalidés par le NON du plébiscite et subsiste l’ELN (autre guérilla, peu disposée à négocier). Quatre ans de négociation, avec le soutien de la communauté internationale qui aboutissent sur un NON. Mais qu'est-ce que ce NON ? Un NON à la paix ou un NON aux accords ? Face à ce parti du OUI qui défend la paix à tout prix, beaucoup ont voté NON, notamment influencés par l'ex-président Alvaro Uribe, leader de l'opposition. Pour beaucoup, son implication avec les paramilitaires est trop importante pour qu' il envisage la paix, ou du moins l'encourage, la situation risquant de se retourner contre lui. Ainsi, certains soutiennent la poursuite de la guerre, mais pour d'autres ce NON n'est pas un refus de la paix, mais davantage des conditions de sa mise en place. L’argument lié à la représentation politique que donnent les accords aux FARC est présent. En effet, il était prévu en cas de victoire du OUI que le gouvernement donne deux sièges à la Chambre des représentants et au Sénat aux FARC ; « Ils ont tué des centaines de gens, détruit des familles et maintenant on les accepte en politique ? ». De plus, pardonner après un conflit aussi intense et aussi long n'est pas simple. Les accords ne prévoient pas une amnistie mais un jugement par une cour spéciale, ce qui pour beaucoup revient au même. « Des centaines de jeunes filles se sont faites violer, ont dû avorter, et maintenant on donne l’amnistie ? » . Ainsi, à en croire les résultats, il semblerait que beaucoup pensent que « C’est trop facile ». D’autres encore pensent que ce n’est qu’une machination politique du président qui cherche le prix Nobel de la Paix; et qui se préoccupe peu des problèmes quotidiens de nombreux quartiers délaissés des grandes villes ou de régions isolées du pays. Enfin, un argument qui revient souvent est

l’augmentation des impôts supportés par les Colombiens, pour payer le prix de la paix, les réparations de la guerre et la réinsertion des FARC, prévus dans l’accord de la Havane. Les FARC, immensément riches (troisième groupe terroriste le plus riche au monde), ne paieraient rien du tout, et le poids de la réconciliation serait porté par les Colombiens. Cela beaucoup ne peuvent pas l’entendre. Et face à cela le OUI à tout prix, simplement OUI à la paix, OUI à la réconciliation, OUI à la fin de ce conflit qui pour beaucoup a déjà fait trop de victimes et qui doit prendre fin. Chose surprenante lorsqu'on regarde les scores; ce sont les régions les plus touchées par le conflit : le Chocó, l’Amazonie, les Caraïbes, et les grandes villes comme Bogotá, Cali, Cartagène et Baranquilla qui disent OUI. Medellin, Cucúta, et les département du centre du pays, les moins touchés par le conflit, eux ont dit NON. Et à 62 000 voix de différence, ils l’ont emporté. Cette différence dans la perception du conflit, les grandes villes ayant été plus à l'abri, ont nui à la volonté de paix des régions les plus meurtries. Sur les Caraïbes, l'ouragan Matthew a empêché beaucoup de gens de se rendre aux urnes, rendant la frustration parfois encore plus forte. Ainsi, au lendemain de ce plébiscite censé rendre la paix et l'unité à la Colombie, le peuple n'en est que plus divisé. Les uns sont incapables d'entendre les arguments des autres, et l'incompréhension règne du côté des partisans de la paix. Mais le 16 novembre dernier, un deuxième accord est signé, cette fois-ci en petit comité et sans grande pompe. L'accord est publié le jour où il est envoyé


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pour ratification au Parlement (cette fois-ci plus question de faire voter les citoyens !) et Santos reconnaît qu' il est “meilleur que le précédent”. Ainsi, les Colombiens apprennent le jour même de sa ratification au Parlement la mise en place de ces nouveaux accords de paix, qui comptent treize pages de plus (désormais 310 pages) et sont revisités en grande partie autour de la Jurisdicción Especial para la Paz. Mais le fond reste le même. Aujourd'hui, la situation est apaisée en apparence, c'est-à-dire que les guérillas se démobilisent, que le conflit prend fin et que l'on peut espérer la paix véritable d' ici peu. Mais qu'en est-il des voix des Colombiens bafouées ? Et où est la démocratie lorsque le gouvernement décide de faire valider les accords par une ratification parlementaire afin de passer outre les résultats d'un plébiscite qui ne correspond pas à ses attentes ? (et ce pour ne pas perdre la face sur la scène internationale ayant accordé un prix Nobel pour des accords de paix historiques finalement refusés par le peuple colombien). Mais de manière plus globale, le résultat de ce plébiscite (qui a enregistré le taux d'abstention les plus élevés depuis des années : 63%), traduit la profonde déchirure de la société colombienne. Traumatisée par ce conflit qui n'en finit pas, et en même temps pas encore prête à pardonner, la société colombienne est à la fois violente et en recherche d'apaisement. Les opinions

Le résultat de ce plébiscite qui a enregistré le taux d'abstention les plus élevés depuis des années : 63%, traduit la profonde déchirure de la société colombienne. Traumatisée par ce conflit qui n'en finit pas, et en même temps pas encore prête à pardonner, la société colombienne est à la fois violente et en recherche d'apaisement. Les opinions divergent, s'affrontent.

divergent, s'affrontent, et finalement ce sont les politiques qui décident, sans pour autant que la fracture ne se réduise. Cette fracture qui existe entre les mentalités est aussi présente entre les régions, les plus touchées étant aussi les plus isolées, voire complètement oubliées par l'Etat (comme c'est le cas pour la région du Choco). Ainsi, la société colombienne reste clivée, la solidarité entre les régions et concitoyens nationaux n'est pas encore au rendez-vous, tout comme de manière générale l'unité nationale (à l'exception des matchs de football de l'équipe nationale et des buts de James !).


CONSTANCE HOREAU Chili

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Le Chili brûle...

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amais le Chili n'avait connu des incendies forestiers aussi dramatiques qu'en janvier 2017, affrontant des feux vingt fois supérieurs à ceux de 2016, causés par d' importantes sécheresses, un fort vent, une végétation prenant feu rapidement... De mi à fin janvier (en plein été chilien), les autorités considèrent que le feu a dévoré 400 000 hectares de forêts, chiffre qui monte à 530 000 hectares si l'on remonte à juillet. Le samedi 28 janvier, la présidente Michelle Bachelet faisait état de onze morts, près de 2000 personnes réfugiées, plus de 3 000 sinistrés et environ de mille habitations détruites. À cette tragédie humaine, s'ajoute un drame économique : le feu a brûlé des hectares de champs, de vignes, de pâturages... lesquels ne pourront être exploités avant des années. La majorité du temps les propriétaires sont de petits exploitants, sans assurance, ce qui les rend d'autant plus fragiles à ce type de catastrophe. Les animaux sont les autres grands perdants de ces énormes incendies, se retrouvant prisonniers des flammes, brûlés... Devant l'ampleur des incendies, l’État se retrouve totalement dépassé. En effet, il ne dispose pas des ressources nécessaires pour faire face à la situation : dans un pays où la profession de pompier n'existe pas, ces derniers étant tous volontaires et leur organisation dépendant essentiellement de donations et non d'un appui étatique. Cela explique que les volontaires ne sont parfois pas assez préparés et équipés pour lutter contre les incendies... Face à cette impuissance et ces possibles désorganisations, ou négligences du gouvernement, qui seront examinées dans le futur, la solidarité s'organise pour faire face à cette tragédie.

Solidarité internationale également, de nombreux pays ayant répondu à l'appel des autorités pour prêter main forte à l’État chilien. Ces derniers fournissent une aide matérielle en envoyant hélicoptères et avions, comme le Pérou, la Russie, le Brésil, l'Espagne. Aide en terme de main d'œuvre aussi, grâce à l'envoi de pompiers par le Portugal, l'Espagne, l'Uruguay, l'Argentine, ou d'experts par la Colombie, la Suède ou l'Union Européenne, grâce à son mécanisme de protection civile. Les États-Unis ont eux fait don de 10 000 dollars afin d'aider à la rotation des pompiers. Par un hasard diplomatique, le président Hollande, en visite au Chili les 20 et 21 janvier, s'est retrouvé en pleine période d'urgence et s'est engagé à ce que la France envoie plusieurs experts, arrivés quelques jours plus tard. Ces solidarités, chiliennes et internationales montrent que c'est au milieu d'une tragédie que l'on fait le mieux front commun. Ojalá (« Espérons ») que les incendies soient contrôlés le plus vite possible, comme le dénouement espéré d’une lutte commune.

Ces solidarités, chiliennes et internationales montrent que c'est au milieu d'une tragédie que l'on fait le mieux front commun


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La deuxième photo a été prise sur le terrain pendant une opération par le jeune étudiant et pompier volontaire chilien Patricio Eduardo Marielo Romo. Nous avons également pu recueillir son témoignage sur son engagement : " Les pompiers chiliens sont l’unique institution du pays qui n’opère aucune discrimination raciale, genrée, politique ni religieuse ; l’unique institution au sein de laquelle juifs et musulmans partagent la mission d’aider son prochain. Notre commandant nous a dit un jour : « Si l’un d’entre nous tombe, dix pompiers se lèveront. Après la mort de mes camarades, beaucoup d’entre nous ont décidé de garder le rang. Beaucoup risquent leur travail (nous sommes volontaires) , beaucoup se sont retrouvés blessés. Mais tous ont voulu aider : nous ressentions ce que les pompiers les plus âgés nommaient « L’appel du feu ». La majorité de nos unités mobiles viennent de France. Il y a des compagnies de Pompiers français dans le pays. Nos casques sont français, notre drapeau comporte les mêmes couleurs que celui de la France. Alors que la Marseillaise appelle Aux armes citoyens, pour nous elle consiste à prendre nos haches, nos échelles et nos lances d’ incendie, et à affronter une des urgences les plus complexes de cette large et angoissante parcelle de terre, « à donner notre vie pour servir la patrie ».


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MATHILDE MASSET Irlande du Nord

L’Irlande du Nord possède une des législations les plus restrictives de l’Union Européenne en matière d’avortement. Celui-ci étant autorisé dans le reste du RoyaumeUni, la première ministre écossaise Nicola Sturgeon a annoncé en décembre 2016 qu’elle souhaiterait proposer aux Nord-Irlandaises la possibilité d’avorter gratuitement en Écosse. En Irlande du Nord, l’avortement est envisageable uniquement en cas de danger pour la vie de la mère et dans un délai de neuf semaines de grossesse. Il est pourtant autorisé dans le reste du Royaume-Uni (Angleterre, Pays de Galles et Ecosse) depuis 1967 dans un délai de vingt-quatre semaines de grossesse (en France, le délai est de douze semaines). Les femmes et praticiens risquent une peine de prison pour avoir effectué un avortement, en référence à une loi datant de 1861. En République d’Irlande, la situation est semblable. Pays de tradition catholique, il a fallu la mort d’une femme à qui on avait refusé une Interruption Volontaire de Grossesse (IVG) en 2012 pour que l’avortement soit dépénalisé en 2013 en cas de risque réel et substantiel pour la femme. Il demeure néanmoins interdit en cas de simple risque pour la santé de la mère ou en cas de viol ou d’inceste. Une peine allant jusqu’à quatorze ans de prison peut être appliquée. Ainsi, les Nord-Irlandaises souhaitant avorter ne le peuvent ni en Irlande du Nord, ni en République d’Irlande. Elles ont la possibilité de se rendre dans le reste du Royaume-Uni mais doivent débourser entre £400 et £1000 pour payer le voyage et une clinique privée. L’avortement est donc possible pour les femmes ayant les moyens financiers de se rendre


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au Royaume-Uni. Les autres n’ont d’autre choix que d’avorter illégalement et à leurs risques et périls. Des affaires font régulièrement la Une des journaux. L’été dernier, une jeune femme de 21 ans a été condamnée à trois mois de prison avec sursis pour avoir pris du poison dans le but de provoquer une IVG. C’est ce qu’ont voulu dénoncer une mère et sa fille. Cette dernière a pu avorter en Angleterre mais a été jugée en Irlande du Nord. Bien que le jugement ait été mis en délibéré, elles ont saisi la Haute Cour de justice et la Cour d’appel, défendant l’idée qu’en tant que citoyennes du Royaume-Uni, le déplacement et l’acte médical auraient dû être gratuits pour elles. L’appel a été rejeté. Ayant conscience de cette situation, Nicola Sturgeon, la première ministre de l’Écosse (Parti National Écossais), a confirmé à la fin de l’année 2016 que le gouvernement écossais allait réfléchir pour que les femmes d’Irlande du Nord obtiennent un accès gratuit à l’IVG dans les hôpitaux écossais. Une question au Parlement lui avait été posée pour savoir comment réagir quand une femme d’Irlande du Nord voulait pratiquer une IVG en Écosse et si elle devait payer ou non. En effet, le service de santé national refuse jusqu’ici de financer les avortements des Nord-Irlandaises qui voyagent dans le reste du RoyaumeUni pour pratiquer une IVG. Les Nord-Irlandaises ne peuvent qu’aller dans les cliniques privées. Nicola Sturgeon souhaite donc négocier avec la NHS (le service de santé national au Royaume-Uni) pour essayer de changer les choses et de mettre sur un pied d’égalité les femmes d’Irlande du Nord et les femmes du reste du Royaume-Uni, dont les Écossaises. La première ministre a ainsi avisé ses ministres de travailler sur cette question. J’ai pu observer des points de vue bien différents selon les confessions religieuses de chacun, la religion étant très présente dans la société. Un catholique m’a avoué être absolument contre cette proposition. Mais un autre se montre au contraire très enthousiaste face à cette mesure. Une étudiante issue d’un mariage mixte, c'est-à-dire protestant et catholique, a réagi très positivement à cette nouvelle, la qualifiant même de « très importante et courtoise ». Les avis sont donc partagés et cette volonté de solidarité entre femmes au sein du Royaume-Uni est à suivre…


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est immuable et fait partie intégrante de l’ identité d’un individu. La notion de caste repose sur les idées antinomiques de pureté et de pollution. Ces deux concepts conditionnent ensuite la distribution des activités culturelles, professionnelles et cultuelles dans la société. Pour schématiser, les activités les plus pures, c’est-à-dire les activités religieuses, sont réservées aux Indiens issus de la plus haute caste. Les activités impures, disgracieuses, sont assignées aux basses castes : nettoyage et entretien de la voirie, gestion des déchets, traitement des dépouilles animales. Dans cette société aux traditions bien ancrées, les discriminations sont le lot quotidien de millions d’Indiens, et donnent lieu à une véritable violence sociale. Quand on voit un homme s’arrêter à trois mètres d’un temple hindou pour prier, parce qu’ il n’est pas autorisé à y rentrer. Quand au restaurant certains ont leurs chaussures aux pieds, tandis que d’autres sont tenus de les enlever pour ne pas « souiller » l’endroit. Ou quand en Juillet dernier, dans l’état de Karnataka, quatre intouchables, soupçonnés d’avoir mangé du bœuf (animal sacré pour les hindous), ont été attaqués et tabassés dans leur propre maison par des activistes hindous, à la suite de quoi les quatre hommes ont été emprisonnés pour cruauté animale, avant même que ne soit ouvert l’enquête sur cette agression. Difficile de parler de solidarité dans ce type de contexte social.

KUNTI CHAMAND Inde

Eu égard du thème de cette année qui est « la solidarité internationale », j’ai voulu revenir sur certains aspects de la société indienne, et les confronter à cette idée de solidarité. En effet, l’Inde est un pays où les clivages sont nombreux, et de différentes natures. Tout d’abord, si on s’ interroge sur la place de la solidarité dans la société indienne, force est de constater que c’est une société profondément divisée. Elle est construite sur le principe ancien de « Jati » c’est-à-dire de « caste », qui hiérarchise en différentes catégories socio-professionnelles, un peu à la manière des classes sociales. La différence fondamentale est le caractère héréditaire de la caste. Elle

C’est pourtant cette notion qui se trouve aujourd’hui au cœur de la nouvelle politique du gouvernement pour la réduction des inégalités. En instaurant des quotas, en réservant des postes au sein de l’administration gouvernementale ou des universités, le gouvernement indien applique des mesures de discrimination positive qui font débat. L’ immolation par le feu d’un étudiant de l’université de Dehli suscita à l’époque un vaste mouvement de protestation qui enflamma les rues et les campus du pays. Par négligence ou réelle incapacité, les forces publiques ne parviennent pas à empêcher les débordements. Au-delà des castes, la religion reste elle aussi une barrière pour une réelle solidarité. Ainsi, la situation du combat féministe en Inde semble être une bonne illustration de ceci. Même au sein des mouvances féministes indiennes, il semble difficile de gommer son appartenance religieuse. Si la lutte pour l’égalité des droits entre les sexes est bien lancée dans la péninsule, le combat féministe semble imperméable à une catégorie assez conséquente de la population : les femmes musulmanes . Évidemment celles-ci sont


Ainsi, les avancées et les changements amenés par les mouvements féministes indiens ne bénéficient pas aux femmes musulmanes. Cette communauté est coupée des avancées de la société indienne en matière d’égalité homme-femme. Les actions des féministes ne pourront pas toucher les femmes musulmanes tant qu’elles continueront à être traitées différemment par la justice et le gouvernement. Les deux sphères ne se mélangent pas.

La solution serait donc le code civil unique, sans distinction de religion, car cela garantirait une réelle égalité entre toutes les femmes indiennes. Le problème c’est que les musulmans voient la « Muslim Personal Law » comme un moyen de garantir le respect de leurs particularités culturelles, ils y sont donc très attachés. Ils ne veulent pas d’un code civil unique, de peur qu’il soit façonné uniquement dans l’intérêt des hindous, qui représentent la majorité de la population indienne. Les mouvements féministes se trouvent alors face à un dilemme : inclure ou non les femmes musulmanes dans un combat qui se voudrait totalement laïque. La solidarité reste une valeur codifiée en Inde. Ainsi, la charité est un devoir de l’hindouisme, et si on ne permet pas l’élévation sociale des plus faibles, on participe tout de même à leur subsistance. Même si les institutions indiennes reflètent un système inégalitaire, les gens qui évoluent au sein de ces institutions ne sont pas dénués de tout élan solidaire. La solidarité existe bel et bien, et prend de multiples formes au sein de la société civile. Elle est le moteur de nombreuses initiatives positives concernant l’éducation, le logement, l’écologie et le développement durable et raisonné du pays. Finalement le pays paraît traversé par des dynamiques contradictoires, tiraillé entre tradition et modernité.

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pleinement citoyennes, et jouissent des droits inscrits dans la constitution du pays. Pour ce qui est de la sphère publique, elles sont libres d’exercer leurs droits politiques, par exemple. Cependant, pour ce qui est de la sphère privée la donne est totalement différente. Il existe en Inde, une loi, qui s’appelle la « Muslim Personal Law » ou « Muslim Family Law ». Cette loi reconnaît et accepte les particularités culturelles des musulmans d’Inde. Ainsi exprimée, elle laisse à la communauté musulmane le soin d’organiser ses propres règles de vie, son propre code civil en quelque sorte. La sphère privée est donc régie dans la communauté musulmane, par la Sharia. Le problème est que cette « Personal Law » entre en conflit direct avec les droits et les pouvoirs qu’une femme doit avoir, car elle est extrêmement défavorable à la femme sur les questions de divorce, de garde d’enfant ou d’héritage.

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MANON POTET Allemagne

"Mais pourquoi Dresde ?" est sans doute une des questions qu'on m'a le plus posée durant le stage que j'ai effectué à Trèves, à l'extrémité ouest de l'Allemagne, juste avant que je m'envole à l'autre bout du pays pour passer un an dans la capitale de la Saxe. Il faut dire que la ville est plus connue pour ses débordements racistes que pour son architecture pourtant à couper le souffle. La ville qui a vu naître et se développer le mouvement citoyen PEGIDA (littéralement "les Européens patriotes contre l'islamisation de l'Occident") jouit depuis quelques années d'une réputation peu reluisante en Allemagne ainsi qu'à l'étranger. Dans une Allemagne qui se veut exemplaire dans sa politique d'accueil des réfugiés, les images de centaines de Saxons empêchant un bus de réfugiés d'arriver à un centre d'accueil ou de passants applaudissant devant un centre d'accueil en flammes font tache, au point que la presse allemande n'a pas hésité à qualifier la Saxe de "honte de l'Allemagne". Malgré l’omniprésence du mouvement d’extrême droite dans les médias, les Dresdois sont loin d’être tous racistes et islamophobes. Sur l’Opéra, l’un des plus beaux bâtiments de la ville, une banderole revendique une “Dresde ouverte sur le monde”. Dans la Neustadt, le quartier jeune et alternatif de la ville, des drapeaux "Refugees welcome" fleurissent aux balcons et aux fenêtres, et partout dans la ville on peut voir des graffitis anti-PEGIDA. Des actions de solidarité envers les réfugiés sont régulièrement organisées. Mais malgré une baisse de participation depuis la fondation de PEGIDA en 2014, l’opposition à l’ouverture des frontières et la crainte d’une

Sur l’Opéra, l’un des plus beaux bâtiments de la ville, une banderole revendique une “Dresde ouverte sur le monde”


Face à l’enracinement de PEGIDA, Georg et Kersten, deux étudiants ingénieurs de l’Université de Dresde, ont eu l’ initiative de fonder le groupe étudiant WHAT (pour “Wissen, Handeln und Aktive Teilnehmen”, en français “savoir, agir et participer activement”). Le but de ce groupe, officiellement créé fin décembre 2016, est de sensibiliser les étudiants aux questions politiques qui concernent Dresde et la vie étudiante, notamment aux problèmes de racisme. “Les étudiants ne sont pas très sensibilisés à la question du racisme à Dresde, m’expliquent-ils. Ils se disent qu’ils habitent ici pour une durée limitée, que ça ne sert à rien de s’engager. Pourtant, l’omniprésence du racisme nous impacte directement : de moins en moins

d’étudiants veulent venir à Dresde et de moins en moins de professeurs veulent y enseigner, surtout lorsqu’ils viennent de l’étranger, car ils ont peur de la multiplication des actes racistes. La qualité de l’enseignement et le budget de l’Université pâtissent de cette mauvaise réputation de la ville, c’est pourquoi cette question nous concerne tous.” Le 23 janvier 2017, WHAT a organisé sa première action : une manifestation étudiante pour une société ouverte. Georg et Kersten m’expliquent qu’ils ont intentionnellement donné un intitulé positif à la manifestation : “On veut s’engager pour la tolérance, pour une société ouverte et multiculturelle, pas contre quelque chose. Mais finalement, quand on est pour la tolérance, logiquement on doit aussi se positionner contre PEGIDA.” Le fait que la manifestation ait été organisée un lundi montre d’ailleurs bien que l’intention de contrer PEGIDA est là. Cette première action a réuni entre 1000 et 1100 personnes, en grande majorité des étudiants, “ce qui n’est pas mal, me disent les étudiants. Mais sur 30 000 étudiants, ça ne représente pas grand-chose.” WHAT a prévu par la suite d’organiser des workshops, sur le thème “Argumenter face à l’extrême droite”, notamment à l’université, car certains professeurs et étudiants sont plutôt d’accord avec les idées que véhiculent les partis et mouvements d’extrême droite. D’autres manifestations sont également à venir, qui, espérons-le, réuniront toujours plus d’étudiants dans les rues de Dresde pour scander “Refugees are welcome here”.

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“ islamisation” de la société réunit toujours chaque lundi entre 1000 et 3000 personnes. Des contre-manifestations, qui ont parfois dégénéré en affrontements, sont également régulièrement organisées depuis deux ans. Le recteur de l’Université, qui s’est positionné dès le début contre le mouvement d’extrême droite, nous invite par mail à y participer. Certains regrettent que l’engagement n’ait pas été aussi clair du côté des autorités de la ville. En effet, il semblerait que la ville de Dresde fasse preuve de peu de fermeté face au mouvement d’extrême droite. Le 3 octobre 2016, pendant les festivités de la fête nationale allemande, qui avaient lieu cette année à Dresde, la police saxonne n’est pas parvenue à empêcher les partisans de PEGIDA de manifester, alors même que toute manifestation avait été interdite.

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ALEXANDRE OGER Cambodge

En stage dans une institution de microfinance à Phnom Penh au Cambodge, j’ai eu la chance de découvrir un secteur inconnu et innovant, un OVNI en pays Khmer. L’histoire de la microfinance moderne débute en 1978 avec l’ initiative du docteur en économie Muhammad Yunus de fonder la Grameen Bank au Bangladesh. Son institution va offrir les premiers microcrédits, principalement à une clientèle féminine jugée plus responsable et plus solvable, et ainsi permettre à des millions d’exclus des circuits classiques de la finance de sortir du cycle de l’endettement et de l’extrême pauvreté. C’est dans les années 1990 que de nombreuses ONG vont incuber des organismes de microcrédit, notamment au Cambodge. Le pays Khmer, encore meurtri par son passé sanglant qui l’a précipité dans la misère, va alors devenir un laboratoire unique pour la microfinance dont la viabilité et l’efficacité sont fréquemment remis en cause à l’époque. Au Cambodge, c’est à la question existentielle de la microfinance moderne que l’on va tenter de répondre : une institution de microcrédit peut-elle fonctionner de manière durable et autonome sans dépendre des aides internationales tout en luttant contre la pauvreté ? Et c’est bien au Cambodge que cette viabilité et cette efficacité de la microfinance vont être démontrées. Progressivement, les ONG vont autonomiser la gestion de ces organismes de microcrédit qui vont devenir des IMF (Institutions de Micro-finance) et qui vont s’ implanter sur l’ensemble du territoire cambodgien. Grâce à une croissance économique spectaculaire au-dessus de 10% dans les années 2000 engendrée par l’ intégration du Cambodge dans la mondialisation, les clients affluent massivement. L’autorégulation mise en place par les IMF à travers la création de l’AMC (Association de Microfinance Cambodgienne)

en 2002 va permettre une croissance saine et solide avec une forte maîtrise des risques. Le secteur de la microfinance va attirer massivement les investissements étrangers (il y a aujourd’hui au Cambodge plus d’investissements dans la microfinance en volume que pour l’Inde tout entière). Ce nouveau secteur va sérieusement concurrencer la finance « classique » grâce à des taux d’intérêt attractifs et en offrant des produits financiers divers, ce qui va d’ailleurs rendre floue la frontière entre banque et IMF. L’autonomie des IMF est donc démontrée, et elles continuent aujourd’hui de tisser leur toile sur le territoire national. D’un autre côté, la microfinance se révèle être un formidable levier de développement. Les IMF continuent de dédier une part de leurs investissements à des projets sociaux en tous genres, et commencent même à se pencher sur la question du développement durable, tout en intégrant des millions d’exclus aux circuits financiers. Ceci dit, tout n’est pas blanc dans le milieu du microcrédit cambodgien. Certains y voient une incarnation nouvelle de la finance internationale destinée à faire du profit, d’autres une bulle financière menaçante. Cependant, le laboratoire cambodgien aura démontré que si la microfinance n’est pas l’outil magique pour faire disparaître la pauvreté, elle contribue à rendre le développement plus égalitaire et plus inclusif. Les Cambodgiens ont d’ailleurs une perception différente de la microfinance, loin de notre vision idéalisée, qui s’explique en partie par leur rapport culturel à l’argent : il n’y a pas de mal à faire du profit. Ils vont considérer les IMF comme des banques, parce que tout le monde veut pouvoir dire qu’il collabore avec une banque prospère. Ainsi, les arguments « sociaux » ne pèsent que très peu sur les choix des Cambodgiens , on va d’abord s’orienter vers les IMF


aux taux d’ intérêt les plus attractifs avant de regarder leur engagement. Travaillant pour le département Marketing, j’ai donc été surpris de voir que l’ idée même de « microfinance » était si peu valorisée auprès du public. Autre surprise, la découverte de la façon dont les IMF appréhendent le futur. En effet, le secteur a connu une croissance exceptionnelle uniquement basée sur la croissance du pays qui a fait naître un sentiment d’ invulnérabilité chez certains, comme si la microfinance allait continuer éternellement sa course folle. Seulement, le Cambodge est un laboratoire tellement unique que le marché sature. Au lieu d’anticiper ces changements, les IMF choisissent plutôt de fermer les yeux pour le moment. C’est ce qui fait que leur avenir dans ce pays reste incertain, et qu’au moindre choc financier, la plupart de ces IMF qui se sont construites sur vingt ans, pourraient disparaître.

Temple Angkor. Morgane Huet.


SALOMÉ DUHOO, Trinidad.


SALOMÉ DUHOO, Trinidad.


ANAÏS LECLÈRE, Bangalore .


ROZENN RICHARDEAU, Toronto.


ALICE OLLIVIE R, Tallinn.


MARINE DELATOUCHE Suède

u trajet quotidien de mon appartement à l’université, je garde en mémoire ma compréhension progressive des mystères de la société suédoise actuelle. Slalomant à vélo entre ces êtres solitaires, j’observe, chaque jour, la curieuse similitude des comportements. Chacun marche d’un pas décidé, enfermé dans une boucle infernale : cachés sous leur bonnet, leurs écouteurs reliés à leur iPhone fermement tenu dans leur main servent de palliatif aux interactions sociales. Plus j’avance, plus le schéma se répète. La marche quotidienne autour du lac, censée apporter quiétude et retour aux sources, s’apparente à tout autre chose, le téléphone créant une frontière entre les merveilles naturelles environnantes et les individus. Si chacun relevait la tête, ce serait le lac sur lequel se pose le reflet des rayons du soleil et l’étendue forestière démesurée qui absorberaient leur regard. Rivés sur leur téléphone portable, les Suédois semblent possédés par cet écran voué à combler leur solitude grandissante. L’hyper connectivité se pose en rempart face à l’ isolement et s’avère être un moyen, plus qu’ailleurs, de nourrir les relations sociales. L’historien suédois Lars Trägårdh évoque même une déshumanisation du Suédois. L’immensité du territoire suédois, le froid polaire, les courtes journées redéfinissent les manières de se socialiser et peuvent expliquer l’esprit parfois casanier des Suédois. Lorsqu’en début d’après-midi le soleil décline à une vitesse déconcertante, chacun ne tarde pas à rentrer effectivement dans son empire de lumière, sa véritable bulle connectée, son « Home Sweet Home » à la

scandinave. Dans les quartiers résidentiels, une infinité de sources lumineuses, posées en gardiennes du temple au coin de chaque fenêtre, dévoilent aux passants le paradis des temps modernes, entre décor cosy et atmosphère paisible. Un spectacle visuel est offert à chacun, libre d’admirer des intérieurs tout droit sortis des catalogues IKEA. Mais à y regarder de plus près, le reflet de la société suédoise y est saisissant : ces espaces apparaissent vides, vides de sens quand la lumière agressive de l’écran de télévision immense vient éclairer des visages passifs; vides d’âmes lorsque l’activité humaine s’avère quasi-absente. Calfeutrés chez eux, les Suédois se créent un monde sécurisant mais incroyablement individualisant. Ces murs érigés autour d’eux ne sont pas uniquement matériels, mais aussi tacites. Leur construction a probablement débuté lorsque la Suède a à son tour cédé au tournant libéral des années 1990. Les sociaux-démocrates, qui avaient bâti un modèle fascinant le monde entier, ont vu ses bases s’effriter. Alors réputée pour son modèle économique et social créant croissance et équité au sein de la population, la Suède a finalement laissé place à un régime s’ouvrant progressivement au capitalisme. Les écrans géants sur lesquels défile la publicité, les Burger King, les « French » hot dog (à croire qu’il en existe en Suède) ont envahi les rues, rendant la société américanisée, et donc individualisée, au plus haut point. C’est en fait l’ensemble du projet sociétal qui a évolué et créé cette sorte d’ambivalence chez les Suédois. Autour de la question de l’indépendance financière et de l’autosuffisance, un projet politique est né: créer une société dans laquelle l’autonomie mutuelle des individus ne puisse entraver la souveraineté de chacun. La politique d’éducation, par exemple, vise à l’individualisation de l’enseignement, afin que

Des sociétés passées au crible

Troubles bipolaires au sein de la société suédoise?

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chacun puisse exprimer son talent. L’éducation se focalisant sur chaque enfant, celui-ci se voit défini comme un individu à part entière dès son plus jeune âge, l’isolant prématurément des autres. A défaut de bâtir des liens solides entre individus, un pacte entre l’ individu et l’État a été signé. L’État se pose notamment en pourvoyeur d’aides financières en ce qui concerne la santé, afin que les relations au sein d’une famille ou d’un couple ne soient pas entravées par le besoin financier. Le personnage de Fifi Brindacier est une pure reproduction de l’état d’esprit Suédois. Sa créatrice, elle-même Suédoise, a dépeint un personnage sans attache et autonome. Le culte de l’individu indépendant a été poussé à l’extrême, prenant une forme différente des autres pays occidentaux. Ainsi, l’Etat occupant un rôle prépondérant dans la société, a permis le développement d’une solidarité moins centrée sur le cercle proche (famille, amis) mais davantage sur tous et chacun. La Suède a été un des pays d’Europe les plus cléments en ce qui concerne l’accueil des réfugiés, avant de durcir sa politique. Pour beaucoup de nouveaux arrivants, le pays s’apparente à un El Dorado. En effet, chacun a désormais un toit, et même si celui-ci se trouve au fin fond de la Laponie Suédoise, il a le mérite d’exister. Les projets d’ intégration des réfugiés dans la société Suédoise se multiplient et dévoilent la bonne volonté des citoyens suédois de briser l’enfermement. L’apprentissage intensif du Suédois aux nouveaux arrivants, la possibilité de reprendre ses études et le soutien financier ne peuvent qu’encourager une intégration concrète. L’immigration représente une chance pour la société de remettre en question sa quête d’individualisme à outrance. Au bout du chemin, le campus universitaire. Ici, ce sont tous mes préjugés qui s’effondrent. Une masse d’étudiants Suédois et internationaux est rassemblée autour du traditionnel « fika ». Alors que la nuit d’hiver glaciale tombe, l’atmosphère des cafés devient quant à elle vivante, bouillonnante. Autour des chocolats chauds et des « kannelbullar » résonnent les rires, se créent des projets et chacun refait le monde en une multitude de langues. La double facette de la société suédoise ne cessera jamais de me fasciner.


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Afrique du Sud

ALEXANDRE CORNET Afrique du Sud


Enfant, j’ai souvenir que l’on me racontait des légendes selon lesquelles, au pied des arcs-enciel, on pouvait trouver des trésors. En choisissant l’Afrique du Sud pour mon année de mobilité, j’espérais que la « nation arc-en-ciel » me permettrait de toucher du doigt un trésor bien particulier. Celui d’une nation apaisée, unie dans la diversité de ses couleurs et de ses cultures après des années de ségrégation et une histoire marquée par la violence. Il semble cependant qu’après tout, certaines légendes ne soient rien de plus que des légendes. Je n’aurais pas la prétention d’affirmer comprendre une société multiethnique aussi complexe après quelques mois seulement. Mes mots ne portent pas de jugement, pas plus que je ne souhaite occulter l’ immense richesse culturelle de ce pays ni les défis auxquels il fait face. Il s’agit simplement d’observations tirées de près de cinq mois de vie quotidienne parmi les Sud-Africains, loin des clichés véhiculés par les agences de voyage, et hors de l’entre-soi dans lequel vivent ici beaucoup de nos concitoyens les plus aisés. Ne soyez pas choqués si j’évoque aussi ouvertement la question des couleurs et des ethnies, jusqu’ à en faire le sujet même de mon article. En parler aussi crûment en France amène très facilement sur les pistes de ce que le politiquement correct peut considérer comme aux frontières d’un racisme d’exclusion. Ici, couleurs de peau et ethnies sont des marqueurs sociaux dominants, assumés et revendiqués, qui structurent la société sud-africaine. Tout aussi dérangeant que cela puisse être pour un lecteur français, il est nécessaire de l’accepter si l’on souhaite réellement mieux comprendre ce pays. Mes mots peuvent paraitre brutaux, mais ne le sont pas plus que ce qu’a été mon expérience en Afrique du Sud. Un expatrié français m’a résumé la situation en une phrase dès mes premiers jours à Pretoria, la capitale. La Nation arc-en-ciel oui, mais chaque couleur à part. Dans les faits, il est difficile de lui donner tort, malgré la vision parfois un peu idyllique que l’on peut se faire de l’Afrique du Sud depuis l’Europe. Bien sûr, « Madiba » comme on l’appelle ici, a mis fin à l’Apartheid. Mais il faut parfois plus que des avancées législatives pour changer une société. La faiblesse du papier trouve en Afrique du Sud une bien triste résonance. Deux décennies semblent loin d’avoir effacé les profondes marques laissées par la ségrégation et l’histoire violente de cette société. En vivant ici, il faut apprendre à ne plus être surpris de se voir demander sa race pour ouvrir un compte en banque. A part peut-être au Cap, il faut accepter de se tenir à distance des transports en commun lorsqu’on est blanc. Il faut se faire à l’ idée que tous les

habitants de son quartier de classe moyenne ont la même couleur de peau. A part, bien sûr, les jardiniers et les agents d’entretiens. Les murs en Afrique du Sud ne sont pas seulement ceux bardés de barbelés électrifiés qui entourent les maisons. Ici, chacun semble avoir gardé une case, une place, héritée d’une époque dont on prétend pourtant qu’elle est révolue. A titre d’exemple, il se dit que Pretoria fait figure d’exemple en termes d’égalité raciale car on y trouve des mendiants blancs. En fait, il me semble que les Sud-Africains cohabitent plus qu’ ils ne vivent ensemble. Et les faux-semblants que l’on peut observer chez les citadins des classes moyennes ne sont tristement que peu difficiles à mettre en doute. Il suffit pour cela de prêter attention à l’audience dont bénéficient les discours anti-blancs haineux de Julius Malema, leader du mouvement des Economic Freadom Fighters, qui milite pour le retour de la terre aux mains des populations noires. Ou de se rendre pour le Nouvel An dans une ferme afrikaner de la campagne reculée du Mpumalanga, où le fermier blanc demandera à ses amis noirs de quitter la fête, après que ceux-ci se soient fait traités de voleurs par des enfants âgés d’à peine cinq ans. Les notions d’ethnie et de communauté paraissent aujourd’hui prendre le contre-pied de la Constitution post-apartheid qui promouvait pourtant la multi-culturalité et l’ouverture. Une sorte d’accord tacite semble même s’être noué entre l’élite noire proche du parti dominant, l’African National Congress (ANC), et l’élite économique blanche. Aux sympathisants de l’ANC le pouvoir politique et les privilèges associés, avec des plafonds de verre ethniques ; aux blancs la conservation du pouvoir économique. Une fois cette analyse posée, il devient plus aisé de comprendre les inégalités vertigineuses qui fragilisent le pays, et par conséquent la violence extrême qui peut parfois caractériser la vie quotidienne. Ni nation-génie fondée sur une culture ou une ethnicité commune, ni véritable nation-contrat marquée par un projet partagé d’avenir commun, l’Union d’Afrique du Sud me semble en réalité aujourd’hui plus proche d’une simple union d’ intérêts. Mais alors que même les intérêts des plus puissants périclitent sous la corruption politique et les perspectives économiques en berne, comment ne pas s’ inquiéter de la stabilité à long terme de ce fragile équilibre ?


ROZENN RICHARDEAU Canada


En effet, avec pour slogan « Diversity Our Strength », la capitale de l’Ontario est la deuxième ville au monde avec le plus de citoyens nés à l’étranger. Beaucoup d’habitants ici pratiquent l’anglais en tant que seconde langue et communiquent alors dans leur idiome d’origine à la maison. Que cela soit le mandarin, le coréen mais aussi le perse, l’urdu, le français/ québécois ou l’espagnol, le bilinguisme est une réalité pour de nombreux Torontois. Certains étudiants que j’ai rencontrés sur mon campus se disaient même être Canadiens de première génération. Ce sont donc les premiers de leur famille à être nés au Canada puisque leurs parents sont nés ailleurs et ont émigré en quête d’une vie meilleure au Canada. On ne peut pas échapper à la réalité : que la moitié des six millions d’habitants du grand Toronto est issue de l’immigration. Avec une perspective française, on se rend compte à quel point le Canada est un pays jeune dont l’ identité ainsi que la culture évoluent sans cesse et plus intensément dans la plus peuplée de ses villes : Toronto. Par ailleurs, cette diversité linguistique se retrouve dans la façon même dont la ville se structure. Toronto est une ville divisée en quartiers en fonction des origines et racines culturelles des individus qui y résident : Greektown, Koreantown, Chinatown, Little Italy, Little India et j’en passe. À Chinatown, tout est écrit en mandarin, et au lieu de forcer toute sa population aux langues officielles que sont l’anglais et le français, la ville s’est adaptée. Au lieu de forcer ses habitants à rentrer dans le moule d’un cliché du Canadien, la ville a embrassé la diversité. Aussi, au-delà des quartiers, beaucoup de groupes se forment en fonction des origines et langues de chacun : communauté des Russes de Toronto, celle des Coréens… Au sein de ces quartiers de Toronto où des communautés avec des traditions importées se forment, un équilibre apparaît entre une certaine idée que l’on se fait du Canadien ordinaire et la réalité hétéroclite des individus et de leurs identités. Cette réalité de partage et d’attache à ses origines tout en s’intégrant dans une ville moderne et occidentale m’a étonnée. Dans ma ville bretonne en France, les gens sont majoritairement blancs et épousent des traditions culinaires et modes de vie globalement communs. Ici, demander quel est un repas typique du coin est une question à laquelle je trouve difficile de répondre et à laquelle peu de personnes auront la

Lorsque notre vision stéréotypée européenne se fixe sur le caribou, le sirop d’érable et les pancakes, la réalité des habitants de Toronto est largement plus diversifiée et différente. même réponse. Lorsque notre vision stéréotypée européenne se fixe sur le caribou, le sirop d’érable et les pancakes, la réalité des habitants de Toronto est largement plus diversifiée et différente. Loin d’être une ville homogène où l’on pourrait définir un habitant lambda avec des habitudes alimentaires traditionnelles, « Toronto est un melting pot d’individus venus des quatre coins du monde, où chacun apporte un bout de son pays, participant à la diversité culinaire de la ville. » Faire son shopping dans le centre commercial chinois de Chinatown le matin et ne pas connaître les ¾ des produits qui sont à vendre, déjeuner dans un restaurant éthiopien perdu dans le quartier bobo, arpenter le marché de Noël et tomber sur la crèche devant la mairie qui est à côté du candélabre d’Hanoukah pour enfin faire du patin ‘tel un vrai canadien’ et finir dans un karaoké asiatique à Koreantown après avoir dîné mexicain sur le mini time square torontois : chaque journée ici est une preuve de la multi-culturalité de Toronto. Dans le métro, j’entends parler mandarin, coréen, français, grec, perse et d’autres langues que je ne saurais vous nommer, mais encore une fois c’est la preuve que tout se mélange et tout s’harmonise. Si tout le monde parle dans sa langue, chacun comprend cependant la voix de la Toronto Transit Commission qui nous rappelle ‘Please stand clear of the doors’ avant que les portes des wagons du métro ne se referment. De même, chacun a ses préférences sportives mais toute la ville redécouvre le football (qui, avouons-le, n’est pas très populaire ici) lorsque l’équipe de Toronto arrive en finale : « We are Toronto, the Reds we follow ! » Tout Toronto, quelle que soit sa

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Aussi travaillé soit ton accent pour le faire paraître le plus local possible, tu ne peux que rarement échapper à la question : « d’où viens-tu ? » Eh bien moi, à Toronto, lorsque l’on me pose cette question, je peux répliquer « et toi ? ».

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couleur de peau, son origine, son ethnie, sa religion ou ses croyances, va supporter son équipe de hockey (les Maple Leafs) dans une ville pourtant quadrillée en quartiers et parsemée de traditions et de langues différentes. Et parmi toute cette richesse linguistique, le fait que les deux langues officielles de l’Ontario soient l’anglais et le français se retrouvent dans la capitale de la province. Des emballages de produits qui sont couverts d’ inscriptions dans les deux langues, jusqu’aux cérémonies de citoyenneté (où les futurs citoyens se voient remettre les documents officiels de leur citoyenneté canadienne) qui se doivent d’être bilingues, l’utilisation de la langue française m’a paru assez symbolique dans ce bouillonnement linguistique. En effet, peu d’ individus sont francophones à Toronto et aucune culture ou nationalité d’origine ne domine dans cette ville ouverte sur le monde et où l’harmonie semble fonctionner. La vie à Toronto nous invite alors à réfléchir à un autre modèle de ‘vivre-ensemble’. Un modèle qui, au lieu d’assimiler, intègre. Un modèle qui, loin d’absorber dans un grand tout, préfère inclure et ajouter à l’existant. Et enfin, un modèle qui respecte et comprend que ce sont les origines de chacun qui font la force d’une ville riche en cultures et traditions.


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*Suède – « Dis-moi comment tu bois, je te dirai d’où tu viens. » TRISTAN BRANGER Suède

h, la Suède… Ses forêts, ses lacs, sa majestueuse capitale scandinave. Bref, ce tableau idyllique, figé dans ses -10°C hivernaux, que l’on peut tous dresser inconsciemment dans sa tête. Mais s’ il est un domaine où les Suédois divergent fortement des Français, c’est bien l’alcool. Un sujet qui aura, il faut l’avouer, l’avantage pratique de te parler à toi, œnologue apprenti d’In Vino Veritas, tout comme à toi, membre du Carré des Etudiants buveur de 8-6. L’occasion aussi de mettre à l’honneur le suédois, cette langue méconnue du Français moyen, en commençant de suite avec un des mots emblématiques de ce pays : Systembolaget [sus-tém-bo-la-guète] : littéralement « l’entreprise du système ». Derrière ce nom sorti tout droit d’une dystopie orwellienne, se cachent en réalité les magasins chargés de la vente d’alcool. En effet, dans le paisible Royaume de Suède, la vente de tout alcool supérieur à 3,5% ne peut se faire que dans un Systembolaget, entreprise publique sous monopole de l’Etat (mais si, souviens-toi de tes cours d’économie de première année). Ainsi, si tu veux boire autre chose que de la bière alkoholfri ou une Norrland à 2% au goût vaguement pétillant, tu dois impérativement rentrer là-dedans. Autant te dire que le décorum laisse pantois : de l’extérieur, seul son sacro-saint panneau vert et jaune permet de différencier le Systembolaget de l’Apoteket (comprendre « pharmacie »). Puis, poussé par l’envie d’ immersion dans la culture suédoise, mais surtout par une soif qui te fait préférer la cirrhose au sirop, tu décides d’entrer dedans. Tu arrives alors dans un

magasin généralement bondé, où les bouteilles du monde entier s’amassent sur les étagères, dans une ambiance digne de la Caisse Primaire d’Assurance Maladie de Meurthe-et-Moselle. Il faut reconnaître que la diversité est au rendez-vous: bière viêtnamienne, vodka lituanienne, vin argentin et j’en passe. Mais la diversité suédoise a un prix: pour accompagner tes köttbullar (« boulettes de viande », bien sûr), il faut être prêt à débourser le double du prix français pour savourer une bouteille de Beaujolais nouveau. Sache enfin que tant que tu n’as pas vingt ans –ou que par mégarde, tu y es allé avec quelqu’un en – deçà de l’âge requis, pauvre fou ! –, tu repartiras bredouille après un strict contrôle d’identité. Comment alors les Suédois font-ils pour supporter un tel système qui les empêche d’acheter une bouteille le samedi à 16h, quand nous Rennais, nous plaignons de ce monstrueux arrêté municipal qui nous interdit d’acheter un pack après 20h? Alors qu’en France, ce monopole d’Etat serait une incitation constante à la révolte, étonnamment, les Suédois le plébiscitent. Il faut y voir une explication historique tout d’abord. Jusqu’au début du XXème siècle, le Royaume de Suède est un pays pauvre, rural, dont les conditions difficiles font fuir les habitants vers les Etats-Unis notamment. L’alcoolisme est alors un véritable fléau: pour conjurer leurs vies misérables dans les nuits sans fin et le froid glacial, les marins se livrent à une débauche inouïe dans les ports suédois à grandes goulées d’aquavit (eau-de-vie à base de pommes de terre). Ce n’est pas pour rien que celui qui a découvert l’alcoolisme n’est autre que Magnus Huss (1807-1890), un médecin suédois qui remarque les dégâts hépatiques et neurologiques provoqués par la bibine

Insolite

Sverige - ”Säg mig, hur du dricker, ska jag säga dig, varifrån du kommer.”

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sur les Stockholmois. Devant l’ampleur de l’ébriété nationale, l’Etat suédois prend des mesures drastiques et impopulaires: si l’ idée de prohibition totale échoue avec un référendum en 1922 (remarquez l’incongruité du sujet de référendum, à faire pâlir l’article 11 de notre Constitution…), la consommation est contrôlée via des tickets de rationnement. Ces tickets prennent en compte le statut du consommateur: ainsi, le chômeur ou la femme mariée ne peuvent acheter d’alcool, et le célibataire a droit à moins que le père de famille. C’est l’impopularité du rationnement, mis en place pendant la Première Guerre Mondiale, qui a conduit à son abandon en faveur des Systembolaget en 1955. Cette histoire complexe avec l’alcool permet aussi de mettre en valeur une spécificité culturelle bien suédoise qui est tout aussi révélatrice d'une culture

que sa musique ou sa mode. Par exemple, la notion d’ordning och reda (ordre et organisation) imprègne la société suédoise: l’idéal-type suédois est un être organisé, pour qui une soirée ne laisse guère de place à l’improvisation. Ainsi, quand je demandais à un Stockholmois si ce système ne le frustrait pas trop, il m’a répondu: « Un peu, mais si on fait une soirée le samedi, on va acheter l’alcool le jeudi. » Des modèles d’auto-discipline vous dis-je! C’est parfois même une nécessité dans les petites villes. Au milieu de la Baltique, dans le village de Fårö, au nord de l’île de Gotland, acheter de l’alcool relève du défi, puisqu’il faut réserver au magasin du village, avant de recevoir sa cargaison au minimum trois jours plus tard. Autant dire que ça pousse les Suédois à acheter en masse: il faut être bien fou pour n’acheter qu’une canette, quand les Suédois achètent par palette (et non par pack, car l’Etat n’autorise que la vente à l’unité). Autre


valeur profondément suédoise mise en lumière: l’ idée de jämlikhet, c’est-à-dire d’égalité avec une connotation sociale. En effet, le Systembolaget offre ce spectacle parfois amusant où, le vendredi à 18h, la la cadre supérieure en bustier fait la queue derrière un SDF pendant qu’un ouvrier en bâtiment zigzague entre deux poussettes de pères de famille. Tout le monde est logé à la même enseigne (verte et jaune, vous l’aurez compris), et tout le monde, quel que soit son statut, doit se plier aux nombreuses restrictions. Ce système contraignant a toutefois des conséquences négatives. Sur leur rythme de consommation tout d’abord: les Suédois sont adeptes de bingedrinking. Autant ils boivent peu, si ce n’est pas du tout en semaine, autant ils compensent à l’excès les week-ends et durant les occasions exceptionnelles (un pot de départ peut ainsi tourner en beuverie

entre collègues). C’est à nuancer cependant: cette pratique n’est plus le privilège de l’Europe du Nord, et à l’instar de leurs compatriotes du Sud, les Suédois les plus raffinés auront à cœur de savourer du vin durant les repas. Autre conséquence: pour contourner les règles contraignantes de la vente d’alcool, il est courant que les Suédois renouent avec une technique ancestrale, la fabrication maison. Armés de jus de raisin, de levure et de patience, ils peuvent concocter un vin maison dans un bidon en plastique. C’est artisanal, mais tout est bon pour esquiver la règlementation drastique. Dernière conséquence notable : afin d’échapper aux prix prohibitifs, nombreux sont les Suédois qui empruntent la route de la soif, en quête d’alcool peu cher. Ainsi, les habitants des régions du Sud n’ont qu’à traverser un pont pour arriver au Danemark, tandis que plus au Nord, une traversée en ferry jusqu’en Estonie surtout, mais aussi la Lettonie ou la Lituanie, permettront aux Suédois les plus courageux de refaire leur réserve tout en faisant du tourisme à moindre coût. Une vision originale des bienfaits du libre-échange en Europe…

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Ce système contraignant a toutefois des conséquences négatives. Sur leur rythme de consommation tout d’abord: les Suédois sont adeptes de binge-drinking. Autant ils boivent peu, si ce n’est pas du tout en semaine, autant ils compensent à l’excès les week-ends.

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Julie Barbaron

Constance Horeau Quentin Bouthemy

Alice Matte

Camille Bekaert Un3A

SalomĂŠ Duhoo

Rozenn Richardeau

Tristan Branger Alice Ollivier Manon Potet

Alexandre Cornet

Mahault Rivet

Bastien Beauducel

Mathilde Masset

Hugo Salinas

Constance Foiret Marine Delatouche

Kunti Chamand

Anais Leclère

Morgane Huet Alexandre Oger

Marie Bourbon


Décloitrés #7  
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