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Mentions légales : AssiégéEs est édité par AssiégéEs (Association loi 1901) Imprimé par Plusio 38 Rue Durantin, Paris ISSN 2428-9515 Dépôt légal 10/07/2015


LE RETOUR

sé·e·s faisant partie des équipes pédagogiques et essayant de lutter de l’intérieur contre les mécanisme racistes de l’école de la République. Les politiques pu-

AssiégéEs est un projet politique porté par des per-

bliques en matière de santé, toujours aussi racistes et

sonnes issues des « anciennes » colonies euro-

sexistes, seront aussi l’un des sujets abordés, avec un

péennes. Il est né du ras-le-bol de devoir choisir

focus sur la lutte contre le VIH.

entre les luttes contre le capitalisme, celles contre

Comme on aime se balader, on fera un petit stop par

le racisme systémique et celles contre le patriarcat.

Bruxelles pour une interview de Mikael Owunna qui a

Revue décoloniale, nous poursuivons notre ambition

initié Limit(less), espace d’expressions et de représen-

de mettre au centre de la revue les racisé·e·s sous le

tations de LGBTQ de la diaspora africaine. On passera

joug du patriarcat, tout en nous inscrivant dans la

aussi par le Canada, qui loin d’être la terre promise

lutte contre le capitalisme. Après un premier numéro

vendue par Trudeau perpétue et renforce le racisme

autour de l’étau, la question qui traverse ce second

structurel. Comme dans le premier numéro nous au-

numéro est celle de la lutte. La lutte collective et po-

rons aussi des textes plus personnels qui illustrent

litique, ses modalités, son agenda, ses contraintes,

comment le pouvoir s’inscrit dans nos vies que ce soit

comment elle se réinvente et nous réinvente mais

au travail, dans l’intimité ou dans l’espace public.

surtout est-ce que la victoire est au bout du chemin

AssiégéEs n’oublie pas la culture, au programme une

? A la fin du numéro nous n’aurons surement pas de

analyse cinglante du traitement validiste et classiste

réponses définitives à vous donner mais nous aurons

de la catégorie riche mais handicapé·e par le cinéma,

des pistes, et vous aurez passé un bon moment.

une BD, une analyse de la série Luke Cage, une in-

Pour introduire ce numéro, une analyse passionnante

terview qui interroge les rapports de domination qui

fera le point sur identification, identité sociale et

sous-tendent l’implication d’une réalisatrice blanche

identité politique et comment cela se traduit dans nos

dans la documentation de la scène voguing à Paris,

luttes sur les questions d’autodétermination et d’au-

une rencontre avec la team PowerPop et un porte-fo-

tonomie. Ce numéro comportera plusieurs contribu-

lio sur la parade afro-féministe montée par la choré-

tion autour de l’école, que ce soit la mobilisation des

graphe Sandra Sainte Rose Fanchine.

mères contre le racisme à l’école ou celles des raci-

AssiégéEs - mars 2017

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Rédaction DIRECTRICE DE LA PUBLICATION FANIA NOËL RÉDACTRICE EN CHEFFE CIRCÉ DELISLE DIRECTION ARTISTIQUE SANDRA SAINTE ROSE FANCHINE ÉDITION MIRA YOUNES · STÉPHANE GÉRARD


Contributions 4.70 · CALYPSO CLEAVER · CIRCÉ DELISLE · DIALNA · DIARIATOU KEBE · DJ MONIQUE · ELISA ROJAS · ÉMY MASAMI · FANIA NOËL · FATIMA OUASSAK · FERGUSON IN PARIS · GABRIELLE CULAND · KIDDY SMILE · LA TEAM POWER POP · LE KITAMBALA AGITÉ · LILY HOOK · NARGESSE BIBIMOUNE · OCTAVIA PIERRE · PO B. K. LOMAMI · STÉPHANE GÉRARD ILLUSTRATIONS MOMO FORREST · NOCTURNE


Sommaire 8 / À la une : Lutter

/ Autodétermination et autonomie / / Côtoyer les blanc-he-s dans les sphères « politiques» zerma /

/ La lutte contre le vih-sida, un combat Afro / / L’école, c’est la guerre / De l’intérieur, l’école c’est aussi la guerre /

/ 30 nuances de noir(es) /

28 / Portfolio

42 / La rencontre : interview

/ Limit(less), un espace d’expression et de représentation de LGBTQ de la diaspora africaine initié par Mikael Owunna /

50 / Traverser la frontière - international /À chacun.e son trumpisme / / La marche des femmes, au-delà des chiffres /

54 / Entre no(u)s autres

/ Un café noir et amer / Tu sais ce qu’elle te dit Fatima ? / / Le statut administratif et la nationalité : entre racisme légal et privilèges invisibles / / Dis-leur mes confidences, clame-leur mes silences / / Mon frère, ma soeur, je ne suis pas ton Nègre /

67 / Culture

/ Représenter nos communautés / Luke Cage : une série consciente / / Trop moche la vie : riche et handicapé·e / Collectif Pop Power /

86 / La BD


NOCTURNE AssiégéEs - mars 2017

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: Lutter

AUTODÉTERMINATION ET AUTONOMIE à la une

par Circé Deslisle

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Une mise en contexte de ces deux notions dans le champ de nos luttes collectives où j’aborde la différence entre identité sociale et identité politique ainsi qu’une analyse critique de la notion de vécu. Le tout dans une approche transféministe et décoloniale. Les notions d’autonomie et d’autodétermination sont couramment employées dans les discours politiques qui parlent d’émancipation collective, car ce sont deux manières de désigner l’idée de liberté. Leurs significations varient de manière importante en fonction des usages qui en sont faits : quoi de commun entre l’autodétermination des Nations Unies, comprise comme le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », et l’autodétermination dans les luttes trans, entendue comme le droit des personnes trans à choisir leur état civil, contre les experts des institutions médicale et juridique ? Loin de proposer un tableau exhaustif des sens que peuvent revêtir ces termes, il s’agira dans cet article de proposer un examen critique de l’autodétermination et de l’autonomie dans une perspective circonscrite, transféministe et antiraciste. Ma réflexion part d’un double constat à propos des discours politiques sur les personnes trans racisées en France : L’urgence de la situation de ce groupe social, confronté à la précarité, à un fort taux d’incarcération, à la difficulté d’accès à la santé, à l’éducation, au logement et au changement d’état civil est reconnue dans la plupart des revendications trans. Des groupes associatifs ou collectifs, dont certains en non-mixité, se sont formés en France au cours des dernières années autour de l’idée de faire valoir la spécificité des problématiques rencontrées par les personnes trans racisées. Or ces observations ne sont pas sans soulever un certain nombre de problèmes. Le premier tient à la difficulté de prendre la mesure, au niveau national, des effets de la domination des personnes

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à la une

: Lutter

trans racisées en France : le nombre limité de statistiques Berdaches », « Two-Spirits », « hijras », « kathoeys » sont publiques à ce sujet nous conduit à mesurer le phénomène ainsi présenté·e·s comme les exemples les plus frappants via le travail associatif de terrain. Le second tient aux du fait que la binarité du genre n’est pas une donnée natuconditions de la représentation politique des personnes relle, ou qu’il faut la dépasser. Ces mentions répétées ne trans racisées en France : qui est à sont pas pour autant sans soulever même de parler en leur nom ? Ce un certain nombre de problèmes groupe social est-il suffisamment théoriques et pratiques. uniforme pour considérer que toute Quelle intention régit l’utilisapersonne trans racisée est légitime tion d’exemples de situations de Y pour définir les enjeux politiques non-conformité dans le genre en qui concernent le groupe dans son dehors de l’Occident ? Le principe Face à la marginalisation des de l’argumentation est le suivant ensemble? Pour commencer à répondre à ces situations de non-conformité : pour contester l’idée que le déquestions, il me semble crucial de coupage des sexes en deux classes supposée dans le genre, le libérer un espace de réflexion théo– hommes et femmes – est une rique sur ce que serait un transfémimessage politique qui est pro- détermination naturelle, il faut exnisme antiraciste en France. Cette des positions sociales en deposé est lui-même réducteur. hiber entreprise va de pair avec la remise hors de cette bicatégorisation dans Il oscille entre l’affirmation d’autres cultures. Les exemples en question d’un certain nombre de discours qui ne peuvent pas rendre de non-conformité dans le genre universaliste de l’existence compte de la situation d’oppression en dehors de l’Occident mettent de transidentités en dehors de à mal l’idée que le sexe est par des personnes trans racisées. La critique portera sur deux points, l’Occident, et un relativisme nature le support d’une division respectivement associés à l’idée des êtres humains en deux classes. culturel, qui prétend voir d’autodétermination et à celle d’auDans la mesure où sa définition dans l’existence de positions varie d’une culture à l’autre, on tonomie. sociales en dehors de la bica- peut affirmer que la bicatégorisaQuelles sont les conditions de tion du sexe est une construction tégorisation du sexe propre à historique. Cette démarche semble l’autodétermination des sujets d’une lutte transféministe antiral’Occident la preuve de son cependant se heurter à l’intraciste ? Comment penser une théorie ductibilité d’un système de genre artificialité. . cohérente de l’émancipation des culturel à un autre, et plus précipersonnes trans racisées qui conjusément du système occidental de guerait l’exigence de faire entendre bicatégorisation du genre à des Y leur parole et le refus de l’essentialisystèmes de genre qui régissent sation de leur position ? les rapports sociaux dans des sociétés postcoloniales. Comment organiser une lutte Face à la marginalisation des transféministe antiraciste autonome ? Comment passer de situations de non-conformité supposée dans le genre, le l’expérience vécue à la politisation de l’expérience ? message politique qui est proposé est lui-même réducteur. Il oscille entre l’affirmation universaliste de l’existence de Décoloniser transidentités en dehors de l’Occident, et un relativisme culturel, qui prétend voir dans l’existence de positions Il est bien connu de l’ethnologie et du militantisme queer sociales en dehors de la bicatégorisation du sexe propre que l’expérience de la non-conformité au genre ne s’arrête à l’Occident la preuve de son artificialité. Relativisme et pas aux frontières de l’Occident. Il semble même que la universalisme sont ici deux positions complémentaires qui référence à des positions sociales qui se situent à côté de font de la non-conformité supposée au genre une réalité la bicatégorisation des sexes est un passage obligé du mé- qui ne peut être mesurée que depuis une norme occidenmoire d’ethnologie du genre ou de la brochure militante. « tale. On manque ici une logique néocoloniale à l’œuvre [1] « It is common for white people to refer to these people as « berdache » if they have male genitalit, and as « amazons », if they have female genitalia, but these terms are offensive, being foreign terms that depend upon white standards of reference, and which ignore Native traditions. I prefer to use the Sioux word « winkte » for those people who are described in English as « m2f » (male to female) and « kurami » (from the Yuma kwe’rhame) for people who are « f2m » (female to male). However, while these Native terms overlap in meaning with terminology used by the dominant society, they are not identical because Native concepts of gender and identity differ in significant ways from the dominant culture » Gary Bowen « An entire rainbow of possibilities », in Leslie Feinberg, Trans Liberation. Beyond Pink or Blue, Boston, Beacon Press, 1998, p. 65. [2] Maud-Yeuse Thomas, « Regard pour une socioanthropologie du fait trans », in Miroir/Miroirs, hors-série n°2, décembre 2014, « Les LGBT font bouger les sociétés. Cultures et politiques de l’émancipation, p. 40.

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dans l’imposition d’un lexique trans issu de l’Occident à des sujets issus de sociétés post-colonisées. « Les personnes blanches appellent couramment ces personnes des « berdaches » si elles ont un appareil génital mâle, et « amazones » si elles ont un appareil génital femelle, mais ces termes sont offensants, dans la mesure où il s’agit de mots étrangers correspondant à des références blanches, et qui ignorent les traditions natives. Je préfère le terme Sioux « winkte » pour parler des personnes qu’on appelle « m2f » en anglais (homme vers femme) et « kurami » (du Yuma kne’rhame) pour f2m (femme vers homme). Bien que ces termes natifs puissent recouvrir la terminologie utilisée par la société dominante, ils ne lui sont pas identiques, car les concepts natifs de genre et d’identité sont très différents de ceux de la culture dominante. »1 Définir par leur transidentité les sujets postcoloniaux perçus depuis l’Occident comme non-conformes dans le genre, c’est imposer une conception occidentale du genre à des systèmes de genre non-occidentaux. Pour analyser ce geste, c’est pourtant moins à une théorie du relativisme culturel qu’à l’histoire coloniale qu’il convient de se rapporter. L’étymologie d’un terme comme « berdache » est significative, comme le rappelle Maud-Yeuse Thomas, en se référant aux travaux de l’historienne Pierrette Désy :

à sa définition institutionnelle et juridico-médicale, celle du diagnostic de transsexualisme et de l’état-civil, mais s’étend aux discours politiques des militances trans occidentales elles-mêmes. Considérer par exemple que l’existence de situations de non-conformité dans le genre en dehors de l’Occident est une preuve du caractère non-naturel de la binarité du genre n’échappe pas à cette critique.3 Une réflexion sur la violence épistémique de l’imposition de la catégorie trans dans l’oubli de l’histoire coloniale du genre resterait incomplète si on n’y ajoutait pas le constat que le remplacement des systèmes de genre précoloniaux a eu lieu. Les cultures qui ne s’organisaient pas autour de la bicatégorisation du sexe ont abandonné leurs systèmes de genre sous l’influence de la colonisation. Il serait illusoire de vouloir retrouver intact un système culturel précolonial : les sociétés postcoloniales ont intégré aux pratiques de non-conformité dans le genre des éléments isY sus de l’histoire occidentale du fait trans, Seul un essentialisme comme la poursuite d’une exotisant souhaite trouver transition médes Eldorados du genre là dicale4, depuis où la colonisation a laissé « Le mot berdache, tel qu’on l’emploie en anthropologie, de nombreuses des systèmes de genre vient du français bardache. Selon le Littré, c’est un terme années. Seul un obscène qui désigne « le mignon ou le giton ». Avec les essentialisme complexes, où coexistent variantes bardash et berdash, il a été repris par les voyaexotisant soudes catégorisations prégeurs français et canadiens pour nommer les homosexuels haite trouver aborigènes d’Amérique du Nord. L’Occident transforme le des Eldorados et postcoloniales. two-spirit, cet « esprit double » en berdache homosexuel et du genre là où . le système spirituel des sociétés chamaniques en sociétés la colonisation de sauvages. L’origine du berdache et de la figure trans a laissé des syssont communes à l’aire occidentale. » tèmes de genre Y complexes, où La condition essentielle d’une autodétermination des percoexistent des sonnes trans racisées est le refus d’une logique coloniale catégorisations pré- et postcoloniales. qui intègre sous une catégorie trans, issue de l’Occident, les sujets postcoloniaux supposés non-conformes dans le On voit combien le projet de décoloniser le transfémigenre. Cet acte pourrait être qualifié de violence épisténisme est indissociable d’une réflexion sur l’histoire du mique, concept forgé par Gayatri Spivak pour désigner genre et du fait trans. Loin de se limiter au récit du rôle les dispositifs discursifs mis en place par l’Occident pour déterminant des femmes trans racisées à Stonewall, une marginaliser les voix des sujets post-colonisés. En préten- militance trans antiraciste décoloniale implique un retour dant décliner leurs concepts à travers toutes les cultures, sur la manière dont le système sexe-genre propre à l’Occident est devenu hégémonique. les intellectuels occidentaux font revêtir les habits de l’universalité à leur situation historique particulière. Il faut néanmoins préciser que le fait trans ne se limite pas

[3] « Le saviez-vous ? Notre système de genre binaire femme-homme n’est pas universel. Il a existé et existe encore aujourd’hui des cultures qui reconnaissent plus que deux genres » pouvait-on ainsi lire sur un tract du cortège non-binaire de l’édition 2016 de l’Existrans, marche des personnes trans et intersexes à Paris. [4] Il n’est évidemment pas question ici de prétendre que le fait trans est une création de l’institution médicale via le diagnostic de transsexualisme, mais de souligner que l’hormonothérapie féminisante/masculinisante est une pratique historiquement liée à l’aire occidentale.

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à la une

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Dépsychologiser On ne peut parvenir à une compréhension politique de l’expérience trans tant qu’on la confond avec un phénomène psychologique. À ce titre, je crois qu’il faut prendre des distances avec un réseau conceptuel utilisé pour rendre compte du fait trans. La critique de leur psychologisme n’a pas pour fin de nier le fait que les individus ont un vécu subjectif mais de ramener l’explicitation de ces vécus à la position sociale. Nulle expérience ne doit être soustraite à une analyse sociale si l’on souhaite rendre compte d’une situation politique et sociale de domination. Plusieurs dispositifs théoriques utilisés pour décrire les réalités trans ont pour principe une scission dans la compréhension du genre chez les personnes trans. Il y aurait ainsi une séparation entre l’identité de genre et l’expression de genre, c’est-à-dire entre une forme de conscience personnelle du genre et un aspect externe ; ou encore une scission entre le sexe assigné à la naissance et l’identité de genre, c’est-à-dire entre une identité officielle, imposée par l’institution médicale et administrative, et une identité intime.

Y

La construction d’un moi sexué se heurterait ainsi toujours à la contradiction entre une perception interne et une perception externe, dans la dramaturgie urbaine du regard des autres.

Une personne trans serait alors une personne dont l’identité de genre n’est pas en conformité avec l’expression de genre, ou dont l’identité de genre ne correspond pas au sexe assigné à la naissance. Ces deux régimes de scission ne sont pas identiques. Si

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on fait la différence entre identité et expression de genre on peut considérer qu’une personne trans peut ne plus être trans si elle parvient, au terme d’une transition, à mettre en adéquation son identité de genre et son expression de genre. A l’inverse une personne qui effectuerait ce genre de démarche

Y

resterait trans dans le second modèle de séparation, parce qu’elle ne peut supprimer son assignation à la naissance à moins de considérer que son assignation n’est que constituée par son état-civil. Dans ce cas, ce serait le changement d’état-civil qui validerait

la sortie d’un statut social trans. Quelle est la relation entre les deux termes de la séparation ? Dans ces deux régimes de séparation, une différence est établie au sein du genre entre ce qui relèverait du ressenti, l’identité, et ce qui relèverait du manifeste, l’expression ou l’assignation. Ma thèse est que cette division est psychologisante, et nuit à une compréhension politique et sociale du fait trans. Dans cette compréhensions du genre, le ressenti consisterait en une vérité de l’individu contre une perception sociale, validée par autrui, aussi bien dans le cadre de l’assignation que de l’expression de genre. La construction d’un moi sexué se heurterait ainsi toujours à la contradiction entre une perception interne et une perception externe, dans la dramaturgie urbaine du regard des autres. Cette opposition est de nature libérale : si l’identité de genre doit être reconnue, respectée et défendue, c’est pour préserver le bien-être d’un individu auquel on reconnaît certains droits subjectifs ; mais cette approche n’ouvre aucune perspective au sujet des expériences de domination qui relient les sujets trans comme classe. En faisant de la psychologie individuelle le modèle de la compréhension du genre, cette division préserve le système sexe-genre luimême : tant que la défense de l’identité de genre comme droit subjectif est la seule perspective politique, le genre devient un caractère positif, qui correspond à des identités de genre, voire des genres, qui appartiennent


aux individus (« c’est mon genre »), et non plus le nom d’un système normatif qui prétend justifier des situations de domination sociale sur des caractéristiques anatomiques. Les principes de Yogyakarta, adoptés par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies en 2007, définissent l’identité de genre de la manière suivante : « L’identité de genre est comprise comme faisant référence à l’expérience intime et personnelle de son genre vécue par chacun, qu’elle corresponde ou non au sexe assigné à la naissance, y compris la conscience personnelle du corps (qui peut impliquer, si consentie librement, une modification de l’apparence ou des fonctions corporelles par des moyens médicaux, chirurgicaux ou autres) et d’autres expressions du genre, y compris l’habillement, le discours et les manières de se conduire. »5 La séparation établie entre l’« expérience intime et personnelle de son genre » et les « expressions du genre » fonde ici la volonté de poursuivre une transition, déclinée entre un plan médical et un plan socio-culturel.

et le public, il me semble crucial de réaffirmer l’unité du genre comme rapport social. Le genre est un rapport social, historiquement constitué, qui régule la division des êtres humains en

La séparation établie entre l’« expérience intime et personnelle de son genre » et les « expressions du genre » fonde ici la volonté de poursuivre une transition, déclinée entre un plan médical et un plan socio-culturel.

deux sexes, et qui se traduit par la mise en place de procédures de contrôle et de conformation des corps jugés déviants par rapport à cette bicatégorisation. Une définition de ce type ouvre la possibilité de s’interroger sur les ressorts de l’oppression des personnes trans. On peut ainsi s’interroger sur les raisons de la prévalence importante du virus du VIH-Sida6 parmi

Y

les personnes trans. Ou encore sur les conditions d’incarcération des femmes trans racisées, placées dans des lieux de détention pour hommes, où elles sont confrontées au danger permanent d’une agression7. Ou encore sur les difficultés d’accès à l’emploi, au logement, à l’éducation, à la santé dont sont victimes les personnes trans. Ces différents phénomènes caractérisent la situation d’oppression des personnes trans en tant que classe. Au sein de cette classe, des hiérarchies existent : il est aujourd’hui bien connu que les femmes trans racisées forment la population la plus précarisée au sein de la classe des personnes trans, même si la réalité complexe de cette situation de domination est souvent résumée à quelques statistiques sur les meurtres des femmes trans racisées aux États-Unis. Contre une vision qui réduit . les femmes trans racisées à des victimes sacrifiées dont le nom sera prononcé le seul Jour du Souvenir Trans, il s’agit de travailler à la mesure effective de la situation de domination des femmes trans racisées (le fait qu’on relaie systématiquement des statistiques états-uniennes est, à ce titre, significatif) et à œuvrer et soutenir les projets militants qui luttent contre leur précarisation : missions de prévention du VIH-Sida, notamment auprès des travailleuses du sexe, procédure de changement d’état-civil libre et gratuit, sur simple déclaration, mais aussi procédure d’accueil des personnes sans-papiers/migrantes,

Contre une division du genre entre le ressenti et le manifeste, entre l’individuel et le collectif, entre l’intime et le public, il me semble crucial de réaffirmer l’unité du genre comme rapport social

Contre une division du genre entre le ressenti et le manifeste, entre l’individuel et le collectif, entre l’intime

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[5] yogyakartaprinciples.org/principles_fr.html [6] Il n’est évidemment pas question ici de prétendre que le fait trans est une création de l’institution médicale via le diagnostic de transsexualisme, mais de souligner que l’hormonothérapie féminisante/masculinisante est une pratique historiquement liée à l’aire occidentale. [7] Selon la Conférence annuelle sur les rétrovirus et les infections opportunistes (enquête INSERM de 2010), l’épidémie du VIH Sida est importante chez les personnes trans MtF. La prévalence va de 10,9% pour des MtF nées à l’étranger, 17,2% pour les MtF ayant été en situation de prostitution et 36,4% pour les MtF nées à l’étranger et ayant été en situation de prostitution. Selon les chiffres de la Santé publique, sur la période 2012-2016, 46 cas de VIH ont été déclarés chez des personnes trans dont 40 femmes. La plupart sont nées à l’étranger dont 26 sur le continent américain, essentiellement en Amérique latine. 61% ont été diagnostiquées en Ile-de-France. 5 cas de contamination ont concerné des hommes trans ou autres personnes Ft*.

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à la une

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organisation de visites en prison… C’est au prix de ce changement de perspective, qui se constitue dans le refus du psychologisme et de l’individualisme libéral, que peut se réaliser le passage d’une auto-identification à une autodétermination des personnes trans. L’autodétermination est une lutte : celle du développement d’une conscience de classe trans contre la domination du genre. Encore faut-il préciser les conditions de ce développement : comment faire entendre la parole des personnes trans sur leur propre situation de domination ? Comment passer de l’expérience vécue à la politisation de l’expérience ? S’organiser L’idée selon laquelle ce sont les dominé·e·s qui sont les plus aptes à rendre compte de leur situation de domination, et que leur parole doit être privilégiée sur celles des dominants, est un principe important dans la construction historique des luttes marxistes et féministes. Dans Histoire et conscience de classe, Lukács expliquait que le prolétariat est héritier d’un certain point de vue sur le monde social qui lui donne un privilège épistémologique. Percevoir d’autres réalités que celles de la culture bourgeoise permet selon lui de construire une représentation plus juste de la réalité. Le courant féministe de l’épistémologie du point de vue8 a repris et développé cette idée en soulignant sa double dimension critique et constructive. Si tout discours doit interroger les conditions matérielles et sociales dans lesquelles il s’énonce, se penser comme discours situé, il faut faire appel à une réflexivité critique accrue de la part des chercheur·e·s sur leur propre position de domination. L’introduction de points de vue marginalisés peut transformer la manière dont les objets sont construits et atteindre un niveau plus élevé d’objectivité. Dans Les subalternes peuvent-elles parler ?, Spivak définit la subalternité comme l’impossibilité de se faire entendre pour les femmes des Suds, du fait de dominations tant matérielles qu’épistémiques. Surexploitées dans la division internationale du travail9, n’ayant pas accès au consumérisme, ni aux institutions de production et de diffusion des savoirs, les subalternes ne sont ni sujets dans les discours

impériaux hégémoniques, ni dans les discours patriarcaux locaux. « La trace de la différence sexuelle, dans l’espace du parcours effacé du sujet subalterne, est doublement effacée. La question n’est pas celle de la participation féminine à l’insurrection, ni des règles de base de la division sexuelle du travail, pour lesquelles on dispose de « preuves ». Elle est plutôt que la construction idéologique du genre, en tant que, à la fois, objet de l’historiographie coloniale et sujet d’insurrection, préserve la domination masculine. Si, dans le contexte de la production coloniale, les subalternes n’ont pas d’histoire et ne peuvent pas parler, les subalternes en tant que femmes sont encore plus profondément dans l’ombre. »10 Les subalternes ne voient s’ouvrir à elles que des régimes d’expression imparfaits : comment faire écouter une parole postcoloniale, qui se heurte à l’effacement de sa propre histoire par la violence épistémique de l’impérialisme, et qui est aussi bien dans l’ombre dans les récits de l’insurrection locaux. L’accent mis sur “la construction idéologique du genre” qui prend ici une importance primordiale suggère un rapprochement. Les sujets trans racisé·e·s semblent partager cette position paradoxale : soit leur situation est résumée, depuis une position universaliste, à une série de faits statistiques déconnectés de la « construction idéologique du genre » qui les structure, soit la lutte prend la forme d’une réflexion sur des systèmes de genre précoloniaux désormais inaccessibles. Si les personnes trans racisées ne peuvent parler en leur propre nom, alors leur vécu sera ignoré et on se repliera sur des caractères matériels de l’oppression au mieux, à des discours misérabilistes au pire. Ces difficultés mettent en lumière la nécessité de bénéficier de structures adéquates à l’autonomisation d’une militance trans décoloniale. Si les personnes trans racisées ne peuvent accéder à la lutte qu’à la condition de représenter une « identité marginalisée », ou d’apporter des critiques visant à accroître l’objectivité de discours qui ne les concernent pas, il ne leur est pas possible d’accéder à une politisation de leur expérience. Contre cette vision qui réduit les personnes trans racisées à un rôle de consulta-

Voir par exemple, Nancy Hartsock « The Feminist Standpoint : Developing the Ground for a Specifically Feminist Historical Materialism », in Linda Nicholson The second wave: a reader in feminist theory, Routledge, 1997, pp. 216–240.

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Dans la première partie (p. 14-22) de l’ouvrage cité, Spivak reproche à Foucault et Deleuze d’avoir ignoré le rôle de la division internationale du travail dans leur critique des structures du pouvoir. Plus loin (p. 53), Spivak décrit la division internationale du travail de la manière suivante : “un groupe de pays, en général du Premier Monde, est en mesure d’investir des capitaux; un autre groupe, en général du Tiers-Monde, fournit le champ d’investissement, à la fois par l’entremise de capitalistes indigènes compradors et par leur main d’oeuvre instable et mal protégée.”

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Gayatri Chakravorty Spivak, Les subalternes peuvent-elles parler ? Paris : Amsterdam, 2009 (trad. fr. Jérôme Vidal), p. 53.

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tion, il convient de prendre la mesure de la double violence épistémique qui les vise. Les personnes trans comme les personnes racisées ont été historiquement constituées comme des objets de science par l’impérialisme occidental : la médecine, la biologie, la psychiatrie, la science coloniale, l’ethnologie ont été les responsables de cette objectivation. La réalisation de l’autonomie des personnes trans racisées ne pourra s’effectuer qu’en renversant ce geste : loin de se limiter à une simple critique académique, la remise en question de l’hégémonie de ces disciplines sur le fait trans et la parole postcoloniale constitue aussi une lutte politique, dans la mesure où elle constitue un front de revendications collectives. Par exemple, la lutte pour la dépsychiatrisation des personnes est une lutte indissociablement théorique et pratique contre la réduction du fait trans au diagnostic de transsexualisme : il s’agit tout autant de s’affranchir de certains concepts et discours transphobes de l’institution psychiatrique que de refuser l’expertise d’un psychiatre dans une démarche légale de changement d’état-civil. Pour rendre possible la parole des personnes trans racisées, il faut la libérer des structures d’objectivation qui la réduisent au sujet d’étude ou au témoignage.

Y

En cantonnant les femmes trans, soit à la fonction de victimes sacrificielles, soit à une identité esthétisée de“queen”, on fait mine de les considérer comme des sujets-en-lutte, quand bien même ces approches ne les considèrent jamais comme de véritables sujets politiques. Y

De manière symétrique, les femmes trans racisés tendent à être définies comme les sujets par excellence de la lutte révolutionnaire parce qu’elles représentent les “identités les plus marginalisées” au yeux d’un militantisme libéral. Cette approche, qui prétend défendre l’empowerment des personnes trans racisées, n’est bien souvent qu’un vœu pieux. En cantonnant les femmes trans, soit à la fonction de victimes sacrificielles, soit à une identité esthétisée de“queen”, on fait mine de les considérer comme des sujets-en-lutte, quand bien même ces approches ne les considèrent jamais comme de véritables sujets politiques. Contre ces construction idéologiques qui nous réduisent à des cautions militantes, dans une représentation dont les règles nous échappent, il s’agit de dénoncer la fétichisation d’une position sociale au service de son instrumentalisation. La critique théorique et pratique de l’objectivation du discours scientifique et du simulacre de subjectivation du libéralisme politique sont un commencement possible de la lutte transféministe décoloniale.

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Ayant beaucoup trop traîné avec des blanc·he·s en contexte « politique », j’ai pas mal de petites anecdotes où des sœurs se reconnaîtront peut-être. À défaut de pouvoir leur demander de me rendre mon énergie, mon temps, je viens ici déposer la haine et la rage qu’ils-elles m’ont fait vivre à force d’être considérée comme la «beurette» de service. Pour précision, ce que j’appelle le contexte politique zerma, en gros ce sont les totos parisien·ne·s inutiles qui s’habillent en noir, croient en la révolution mais refusent de reconnaître leurs privilèges de blanc·he·s, d’où l’ajout du mot « zerma ».

Des erreurs à ne plus faire ! - Ne plus militer avec les blanc·he·s ! - Assister aux réunions « politiques » sur l’actualité sociale de sa ville et écouter des totos blanc·he·s lire un vieux texte insurrectionnaliste alors qu’un de leurs camarades racisé se tape tout le temps la vaisselle dans leur lieu collectif, my God l’insurrection sera blanche on dirait ! - Entendre, au sujet d’un frère de couleur sans papiers, qu’il n’est pas bienvenu dans un nouveau squat ouvert récemment car il ne s’y est pas assez investi lors de l’ouverture, et apprendre qu’il se retrouve à la rue ; l’ensemble des habitant·e·s du nouveau lieu étant d’une blancheur aveuglante.

- Dénoncer des propos racistes et islamophobes en contexte zerma politique et se prendre dans la gueule que rompre avec les personnes tenant ces propos-là est violent, mais où est la violence ? - Dénoncer des propos racistes et islamophobes et être taxée de traître au groupe, euh wait quel groupe ? Celui composé uniquement de personnes qui ne me ressemblent pas, blanches, issues de la classe moyenne ? - Aller au camp d’été décolonial et s’entendre dire « c’est bien que tu y ailles », euh wait, en quoi tu as ton mot à dire sur ce que je fais, où je vais et à quoi je participe ?

- Habiter dans une ville qui accueillera bientôt un camp de tri pour réfugié·e·s et entendre les blanc·he·s dire « oh il faut faire quelque chose dans le cadre de l’accueil de ces réfu- Être l’une des seules personnes salariées parmi ces gens gié·e·s ». Avoir mal à la tête et penser très fort « reconnais ta au RSA durant une grève, évoquer la nécessité d’avoir une position dominante et le rapport de force en ta faveur avant caisse de grève et ne jamais voir le moindre euro de soutien de vouloir aller faire le sauveur blanc ». de leur part... - Passer devant une réunion où le sujet est de savoir si l’uti- Aller en manifestation en soutien à des familles victimes lisation du mot islamophobie est correcte ou pas, y voir que de crime policier, reprendre les slogans des principal·e·s cette réunion ne rassemble que des personnes non concerconcerné·e·s et entendre les totos blanc·he·s chanter leurs nées. propre slogans, illes ne peuvent donc jamais se taire ?

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: Lutter

LA LUTTE

CONTRE

un combat

AFRO

LE VIH-SIDA

Voilà 9 ans que je milite contre le vih-sida. 9 années de marches, d’accompagnements, de soutien, de rage, d’espoirs, d’hommages, de décès, de prévention et de solidarité. Je dois énormément à cette lutte. C’est grâce à elle que j’ai pu forger ma conscience politique.

Par le Kitambala Agité.

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Y Il y a un réel enjeu à développer des programmes de prévention à destination de ces populations (en métropole comme dans les Caraïbes). Des campagnes efficaces inspirées des réalités sociales, des pratiques sexuelles de ces populations. Nous devons également nous appuyer sur le travail et l’expérience des associations communautaires comme Afrique Avenir, Uraca, Ikambéré, Entr’Aides Guyane, Marie-Madeleine et bien d’autres Y

Quand j’ai eu l’idée de créer un collectif pour les « Femmes Noires » en 2013-2014, (qui deviendra en novembre 2014 le collectif Afroféministe MWASI), je voulais m’inspirer des Femmes africaines séropositives que j’accompagnais lors de mes actions de terrain. A l’époque, je les soutenais à l’hôpital, à la préfecture ou à leur domicile. Ces femmes étaient puissantes. Certaines d’entre elles se ressourçaient dans des associations communautaires. Là-bas, elles avaient des temps « entre Femmes » où elles pouvaient librement s’exprimer sur la maladie. Les traitements, les papiers administratifs, les soucis d’hébergement, l’amour, le désir d’enfant, autant de sujets qui bousculent leur quotidien. Je ne saurais pas vous dire si ces Femmes se définissaient comme des « féministes » ou des « afroféministes », l’essentiel c’est qu’elles se battaient, chaque jour, avec leurs armes, pour le respect de leurs droits et de leur dignité. Au fil de ces rencontres, j’ai pris conscience qu’il fallait articuler mon afroféminisme à la lutte contre le vih-sida. En effet, il y a selon moi, une urgence sanitaire et politique à se saisir de cette question afin de sensibiliser nos communautés. Nos vies sont mêlées à des oppressions, des injustices qui impactent notre bien-être physique, mental, social et environnemental.

pas. Autre élément important, l’Ile-de-France et la Guyane sont les territoires qui comptent le plus grand nombre de sérologies positives. - À la lecture de ces données, on ne peut nier la dimension raciale de l’épidémie. En effet, mes accompagnements actuels auprès des publics afrodescendants me heurtent à cette réalité qui, je dois l’admettre, me laisse souvent impuissante. Pourtant une question subsiste, en quoi une lecture par « la race » peut nous permettre de mieux appréhender la lutte contre le vih-sida ? Pour les pouvoirs publics, les financeurs ou encore les associations, les personnes nées en Afrique subsaharienne sont catégorisées comme « migrantes » et forment ce que l’on appelle une « population clé ». Autrement dit, ce groupe compte un taux de séroprévalence supérieur à la population générale. Toutefois, je pense qu’il est important de déconstruire ces « termes institutionnels » dans un contexte blantriarcal. « Les migrant·e·s » ne constituent pas un tout monolithique, ce sont d’abord des femmes, des hommes, des personnes transgenres aux nationalités diverses, avec des parcours, des situations, des trajectoires différentes. Mais ce sont aussi des personnes (minorités de genre et sexuelles, travailleuses·eurs du sexe, usager·e·s de drogue etc.) dont les sensibilités et les identités doivent être respectées dans leur globalité. Au gré de mes actions parisiennes, j’ai pu observer plusieurs facteurs de vulnérabilité dans le parcours des personnes séropositives nées en Afrique subsaharienne et vivant en Ile-de-France : Difficultés administratives, Difficultés juridiques (preuves d’une année de présence sur le territoire, procédure d’obtention du titre de séjour, cumul de récipissés), Difficultés de circulation (absence de titre de transport), Instabilité au niveau de l’hébergement (absences de places au 115), Difficultés liées à l’hébergement chez un tiers (ex : pressions psychologiques de l’hébergeant·e sur l’hébergé·e), Difficultés financières : ressources très modestes ou inexistantes, Fragilité au niveau de la santé mentale (dépression, traumatisme, sentiment d’injustice face à leur situation), Solitude, Santé, autres pathologies à soigner (diabète...)

Selon les derniers chiffres de Santé Publique France, en 2015, près de 5925 personnes ont découvert leur séropositivité. Parmi ces nouvelles infections 54% concernent les hétérosexuel·le·s né·e·s à l’étranger dont 38% sont né·e·s dans un pays d’Afrique subsaharienne. Ces chiffres ne diminuent Ces facteurs de vulnérabilité fragilisent le bien-être de ces

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personnes et rendent complexe leur installation sur le ter- sont les termes employés pour désigner les personnes ? ritoire. Mais cette réflexion décoloniale est l’occasion de prendre à bras-le-corps la question de la santé sexuelle en l’explorant Depuis plusieurs années, des études quantitatives comme dans une approche intersectionnelle. La santé de tou·te·s les l’enquête Parcours, réalisée par l’ANRS (Agence Nationale Noir·e·s compte ! de Recherche sur le Sida et les hépatites) tentent d’évaluer l’impact du vih et de l’hépatite B sur la qualité de vie des « migrant·e·s subsaharien·ne·s ». Si certain·e·s d’entre Pour terminer, j’aimerais partager avec vous mon inquiéelles·eux sont originaires de pays où l’épidémie reste tude : la mémoire collective. virulente, de nouvelles données virologiques démontrent Quand j’ai commencé à militer, j’avais en tête des villes qu’une partie des infections a lieu en France, notamment comme New York, Paris, San Francisco, des associations dans les premières années qui suivent l’arrivée des Afri- historiques comme Act Up, Aides, des personnalités pucain·e·s subsaharien·ne·s sur le territoire. C’est donc durant bliques comme Keith Haring, Freddie Mercury, Michel ces périodes d’instabilité, de grande précarité, d’absence de Foucault, Hervé Guibert, des grands événements comme la droits, que les personnes ont des pratiques à risque et s’in- capote sur l’obélisque, les Sidactions 94, 96 ou des films fectent au vih. comme Philadelphia. Mais quelle est la place des Noir·e·s dans ces mémoires collectives ? Il y a une bataille sociale et raciale à mener contre cette ma- Où sont ces livres, ces films qui retracent les luttes portées ladie. Tant que les communautés afrodescendantes noires/ par les Afro-caribéen·ne·s dans le mouvement contre le sida métisses seront stigmatisées, invisibilisées, exploitées, dis- en France ? Pourquoi une telle invisibilité ? Nous avons criminées par ce système, tant qu’elles ne connaîtront pas besoin de connaître cette représentation, parce qu’elle nous la justice à différents niveaux de leur vie, ces chiffres ne rappelle que nos communautés se sont battues aussi pour diminueront pas. De ce fait, il y a un réel enjeu à déve- leur santé malgré les stigmatisations et les discours racistes. lopper des programmes de prévention à destination de ces C’est dans les années 80 que les premières associations populations (en métropole comme dans les Caraïbes). Des afrodescendantes émergent sur la scène militante comme campagnes efficaces inspirées des réalités sociales, des pra- Uraca en 1985. tiques sexuelles de ces populations. Nous devons également Cette année, j’ai eu la chance de rencontrer des associations nous appuyer sur le travail et l’expérience des associations africaines contre le vih-sida. Je suis contente parce que cela communautaires comme Afrique Avenir, Uraca, Ikambéré, a redonné du sens à mon militantisme. Pourtant, mon hisEntr’Aides Guyane, Marie-Madeleine et bien d’autres. toire avec le vih-sida a commencé dans un contexte familial en 1998 entre Kinshasa et Le Mans et 10 ans plus tard je Pour notre génération militante dont les collectifs ou les sillonnais les stands de Solidays à la recherche d’une assoinitiatives politiques sont nées après les révoltes en ban- ciation où devenir bénévole. lieue de 2005, l’heure est venue de nous emparer du com- Aujourd’hui je pense que nous avons un réel intérêt à nous bat contre le vih-sida, de l’inclure dans nos luttes quelles investir dans cette lutte car beaucoup de nos frères et soeurs qu’elles soient : (afro)féministes, décoloniales, pour les meurent dans les quatre coins du monde. On ne doit plus minorités sexuelles et de genre, antiracistes, pour la justice sous-estimer la virulence du virus dans nos communautés. climatique, religieuses, anticapitalistes, pour les droits des Nos expériences d’afrodescendant·e·s, de racisé·e·s dans un travailleur·se·s du sexe ou encore contre les violences po- système blantriarcal impactent nos corps, nos émotions et licières. L’objectif sera donc de replacer la santé au cœur parfois nos intimités. de nos priorités politiques. Je pense également qu’il est Aujourd’hui, le défi pour les Afrodescendant·e·s, et plus important de rencontrer des associations afrodescendantes largement pour les personnes racisées, est de reprendre spécialisées dans la prévention du vih-sida / des ist afin confiance en nous et de placer notre santé sexuelle au coeur d’échanger, de créer peut-être des synergies mais surtout de nos préoccupations. S’informer, se dépister, se soigner, de lutter collectivement contre la sérophobie qui gangrène s’exprimer sont des actes bienveillants qui nous permetnos communautés en métropole comme dans les Caraïbes. tront de vivre une sexualité jouissive et flamboyante. Amorcer une réflexion décoloniale sur la lutte contre le sida doit toujours nous alerter sur la manière dont sont traitées les populations noires/métisses en matière de santé publique. Comment sont élaborés les programmes de prévention ? Comment sont représentées les populations ? Quelle place est accordée aux initiatives communautaires ? Quels

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Si nous ne lançons pas à toute volée nos corps contre les murs et les barrières, qui ouvrira à nos enfants ? Stéphane Martelly* 26 Février 2017, Montréal

L’école,

c’est la guerre par

!

Fatima Ouassak et Diariatou Kebe

NOCTURNE *Stéphane Martelly, née à Port-au-Prince, Haïti. est docteure en littérature, critique, auteure et peintre. Son dernier ouvrage est sorti en novembre 2016, Les Jeux du dissemblable. Folie, marge et féminin en littérature haïtienne contemporaine.

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: Lutter

Très tôt nos enfants comprennent que l’école a un problème avec leur langue maternelle si elle n’est pas européenne, avec leurs cheveux jugés indisciplinés, avec leur religion quand c’est l’Islam. La société française est hiérarchisée racialement, les Blancs font en sorte d’être privilégiés dans l’accès à la propriété, au pouvoir, aux soins, à la reconnaissance ou au confort, au détriment des Non-Blancs qui voient leur accès à ces ressources constamment entravé. Dit comme ça, on a l’impression que ça se joue entre adultes. Mais ce système raciste n’épargne pas les enfants. Même à la maternelle, entre deux doudous et deux comptines, le système travaille à la hiérarchisation entre les Blancs et les Non-Blancs. On savait depuis longtemps, au moins depuis Bourdieu et ses Héritiers, que l’école n’est pas méritocratique et qu’elle ne cherche pas réellement à gommer les inégalités sociales comme le raconte la légende. Mais nous, nous exY périmentons aussi au quotidien le fait que l’école est utiLorsque nous regarlisée par les Blancs comme dons nos enfants, nous outil pour transmettre leurs privilèges à leurs enfants, et voyons des lacets dé- comme arme pour entraver faits, des grimaces, de le champ des possibles des La guerre que mènent l’émerveillement, et du nôtres. les Blancs pour garder leurs feutre sur les doigts. privilèges se joue aussi dans les écoles, et ce sont nos enLorsque le système fants qui sont pris pour cible. raciste regarde nos Ton enfant n’a pas 3 ans enfants, il ne voit rien quand il te répète que le blanc beau et que le noir c’est de tout ça, il ne voit pas c’est laid. Ton enfant, qui dit endes enfants, il voit des core pestacle et krokrodile, menaces pour sa survie sait déjà où il se situe dans la hiérarchie raciale de la société, il se dit déjà qu’il n’a pas eu de chance. Exactement ce Y que nous nous disions nousmêmes à son âge. Te dire que malheureusement tu n’es pas Blanc… à 3 ans…

menaces pour sa survie, ces millions de Noirs et d’Arabes qui grouillent dans les écoles et les collèges de cité, cet immense danger qu’il s’agit de maîtriser le plus en amont possible. L’institution scolaire a trouvé normal qu’un enfant de 8 ans, Ahmed, soit emmené en garde à vue pour « apologie du terrorisme ». Une garde à vue à 8 ans. Loin de sanctionner le fait que des enseignants ont traité un enfant de 8 ans comme un terroriste en puissance, en allant porter plainte contre lui au commissariat, l’institution scolaire les a couverts et légitimés. Car pour l’institution scolaire cet enfant n’était pas un enfant. C’était un Arabe.

Discriminations et stigmatisations à l’école

Dans les quartiers populaires, nos enfants fréquentent des écoles qui n’ont pas les moyens de fonctionner correctement, avec des taux records de professeurs absents et non remplacés, des taux records de professeurs mal formés, des taux records de professeurs porteurs d’une mission divine pour civiliser nos enfants perçus comme barbares, et comme enfants de barbares. Dans les collèges et les lycées, nos enfants sont soumis à l’appréciation subjective d’une large partie du personnel enseignant qui part en croisade contre une jupe longue ou une barbe suspecte. Au nom de la lutte contre la radicalisation, on fiche et on harcèle, on stigmatise et on humilie. Les classes moyennes blanches n’en peuvent plus de contourner la carte scolaire pour que leurs enfants ne croisent pas les nôtres. Et quand elles daignent envoyer leurs enfants dans les mêmes collèges fréquentés par les nôtres, les options musique, danse et autres sont là pour assurer que nos torchons ne viennent pas salir leurs serviettes. Lorsque nous sommes voilées, nos enfants assistent aux humiliations et discriminations que nous subissons de la part de l’institution scolaire, notamment lorsqu’on nous interdit de les accompagner en sortie. L’école apprend à nos enfants à avoir honte de leurs mamans. Très tôt nos enfants comprennent que l’école a un problème avec leur langue maternelle si elle n’est pas européenne, avec leurs cheveux jugés indisciplinés, avec leur religion quand c’est l’Islam. Nos enfants subissent des programmes scolaires où les peuples non-blancs dont ils sont issus sont Pour le système raciste, nos enfants ne sont pas des en- infantilisés, diabolisés ou invisibilisés. fants

Lorsque nous regardons nos enfants, nous voyons des lacets défaits, des grimaces, de l’émerveillement, et du feutre sur les doigts. Lorsque le système raciste regarde nos enfants, il ne voit rien de tout ça, il ne voit pas des enfants, il voit des 22 AssiégéEs - mars 2017


Nos enfants subissent des programmes scolaires où les peuples nonblancs dont ils sont issus, sont infantilisés, diabolisés ou invisibilisés.

L’école leur apprend à avoir honte de ce qu’ils et elles sont. place, ils font allégeance, et ils courbent l’échine. Nos enfants sont pris dans des conflits d’autorité entre d’un côté leurs parents qui leur disent de ne pas manger la viande qu’on impose dans leur assiette, et de l’autre côté l’institution qui les incite, voire les oblige, à goûter à cette viande Détruire nos liens familiaux pour mieux isoler nos : goûte petite, goûte à la France laïcarde, n’écoute pas tes enfants, et les écraser parents ils ne valent rien, assimile-toi... En contexte hostile, en contexte raciste, nos familles, le lien que nous avons à nos enfants, la transmission que nous leur sur le marché du travail devons, notre histoire, nos mémoires, nos luttes, nos communautés, nos racines, nos langues, et nos religions, sont Les discriminations que subissent nos enfants à l’école des ressources pour nos enfants : un soutien, une écoute, un ont une fonction : les éduquer, les préparer et les résigner partage d’expériences, un réseau d’entraide, des résistances à occuper les places qu’on leur réserve. collectives. Ces places sont celles où l’on trouve, Le système raciste cherche à casser cette statistiquement, une sur-concentration famille-ressource qui permettrait à nos de Noir·e·s et d’Arabes, c’est à dire l’inenfants de mieux résister, en poussant térim, les contrats précaires, les emplois nos enfants à plusieurs degrés de rupY sous-payés, dévalorisés, le nettoyage ture familiale : rompre avec les cultures industriel, le bâtiment, le téléconseil, “obscurantistes”, rompre avec une reliles horaires décalés, le travail de caisse, En contexte hostile, en gion de “fanatiques”, rompre avec des la livraison, la sécurité… Certes on ne familles arriérées car violentes, sexistes, force pas les enfants noirs et arabes à se contexte raciste, nos polygames, excisantes, voileuses, etc. diriger vers cette partie la plus précaire Nous, parents, sommes constamment familles, le lien que du marché du travail. Mais on les éduque nous avons à nos en- infantilisés, humiliés et sermonnés par à y aller, on les y accompagne étape par le personnel enseignant, devant nos enétape, on les dissuade d’envisager autre fants, la transmission fants, l’accent d’immigré·e et / ou le fouchose. que nous leur devons, lard venant aggraver encore le mépris à Votre enfant veut être ingénieur ? Vous notre égard. voulez rire, il n’en a pas les capacités, il notre histoire, nos Le système pousse le vice en mettant fera un BEP soudure, il y a beaucoup de en avant la nécessité de laisser nos enmémoires, nos luttes, débouchés. nos communautés, nos fants « choisir » leur culture ou leur Tout un système d’orientation se met religion. Le cadre et les repères essenen place, de la maternelle au collège, à racines, nos langues, tiels à la construction de soi, c’est pour travers les appréciations, le système de les enfants blancs. Nos enfants à nous, et nos religions, sont notation, les préjugés : les filles noires il faudrait les laisser « choisir »... Mais aiment s’occuper des enfants, les filles des ressources pour nos comment pourrait-on laisser nos enarabes aiment faire à manger, les garçons fants grandir sans nos repères culturels enfants . noirs ne sont pas doués en sciences, les et spirituels alors que nous savons que garçons arabes ne sont doués en rien. dans cette société, c’est l’aliénation qui Le système d’orientation raciste foncY attend ceux qui grandissent sans racines tionne parfaitement bien, il est puissolides ? Comment accepter que nos ensant, massif mais il est aussi minutieux, fants soient ainsi brisés à l’école, alors chaque détail compte. Car cette orientaque nous-mêmes expérimentons à quel tion statistiquement raciste doit paraître point il est difficile de s’en remettre, naturelle, non structurelle et elle doit être acceptée. Nos enqu’une vie entière ne suffit pas à reconstruire ce qui a été fants sont éduqués à l’école de manière à ce qu’ils occupent détruit ? plus tard, sans broncher, les places inférieures qui leur sont destinées. Mais ils sont aussi éduqués de manière à ce que Non aux seules stratégies individuelles, nos enfants même lorsqu’ils sont passés entre les mailles du filet, et ont un destin commun et lié qu’ils occupent des postes à responsabilité, ils restent à leur Discriminer

dès la maternelle pour mieux discriminer

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: Lutter

Pour sauver nos enfants, nous ne voulons pas nous contenter de stratégies individuelles (déni devant les enfants, profil bas, le « quand on veut on peut », le « travailler deux fois plus pour avoir au moins la moitié ») : car avec ces stratégies individuelles, notre enfant sera amené à faire des courbettes vis-à-vis du système raciste même s’il atteint les classes moyennes, courbettes toute sa vie durant qui ne seront jamais suffisantes. S’il ne les exécute plus, il pourra difficilement se maintenir dans ces classes moyennes. Pas de courbettes, tu redescends. Qu’elle soit caissière ou ministre, téléconseillère ou avocate, notre fille subira le racisme, elle sera exotisée et animalisée. Qu’il soit chômeur ou chirurgien, livreur ou ingénieur, notre fils subira le racisme, il sera infériorisé et vu comme dangereux. A quoi sert d’élever notre fille comme une reine, à partir du moment où la société dans laquelle elle va vivre lui répétera constamment que les Non-Blanc·he·s sont des êtres inférieurs ? En réalité, soit nous, parents noirs, arabes et musulmans gagnons ensemble. Soit nous perdons ensemble, et aucun de nos enfants ne sera épargné, y compris les quelques-uns qui auront atteint les classes moyennes et supérieures, car qui peut prétendre qu’on peut être heureux en étant honteux et aliéné ? Le dilemme du parent noir ou arabe vis-à-vis de son enfant : réussite ou dignité? Nous ne voulons pas apprendre à nos enfants à courber l’échine !! Et nous ne voulons pas laisser le système scolaire apprendre à nos enfants à courber l’échine !! Mais nous ne voulons pas non plus les envoyer se battre seuls, avec leurs frêles épaules et leurs petits corps, contre le système scolaire, seuls face à la toute puissante administration, aux personnels encadrants, aux programmes scolaires, aux inspecteurs d’académie, aux conseils de classe, aux parents élus…. Nous ne voulons pas envoyer nos enfants se faire détruire en vol pour cause soi-disant d’indiscipline, d’insolence, de non-respect, de radicalisation, de communautarisme, etc. Car nous voulons que nos enfants réussissent à l’école, y aient de bons résultats et s’y épanouissent. Nous refusons de choisir entre réussite scolaire et dignité. Nous refusons ce dilemme que connaissent tous les parents d’enfants noirs, arabes et musulmans ! Nous le refusons car nous aimons nos enfants, nous voulons ce qu’il y a de mieux pour eux, réussir et s’aimer soi-même, réussir et aimer les siens, réussir et avoir confiance en soi, réussir et rester digne.

Lutter par amour

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Comme le disait Fatiha Damiche, grande militante du MIB, Mouvement Immigration Banlieue, « les discriminations et les humiliations, quand c’est contre nous c’est pas grave on a l’habitude, c’est quand ça vise nos enfants que ça nous fait mal ». C’est donc pour eux que nous voulons lutter. Lutter pour empêcher l’école de briser nos enfants, mettre hors d’état de nuire les rouages qui participent du système raciste, lutter à tous les niveaux, de la loi contre le foulard de 2004 à l’obligation de mettre de la viande dans les assiettes à la cantine, du non-remplacement massif des institutrices à la stigmatisation des cheveux crépus, des programmes scolaires blanco-centrés aux professeurs missionnaires, du système d’orientation raciste à la chasse à la jupe longue. Lutter en armant nos enfants, en leur transmettant tout ce qui pourra les rendre plus forts, à commencer par notre dignité. En même temps lutter en nous organisant collectivement. Car sans lutte collective, ce combat-là est vain. Et nous gagnerons, nous construirons un monde meilleur, porté·e·s par l’amour que nous avons pour nos enfants.


DE L’INTÉRIEUR, L’ÉCOLE C’EST AUSSI LA GUERRE par

4.70

Je ne me suis pas rendue compte du caractère blanchissant de mon milieu professionnel jusqu’à peu où j’ai commencé à en avoir marre de constater les mêmes choses et d’entendre la même merde. Je suis assez claire de peau et mes nom et prénom trahissent la femme issue de l’immigration postcoloniale que je suis. Du coup, je donne là mon point de vue en tant que femme cis racisée travaillant dans cette grande blanchisserie qu’est l’éduc nat. J’ai décidé de ne pas évoquer certains sujets tels que la loi de 2004 et ses conséquences auprès de mes élèves voilées, non voilées ou supposé·e·s muslim car d’autres le font bien mieux que moi, je préfère là évoquer et développer un peu les domaines au sein desquels les personnes racisées prennent cher en tant qu’usagères de l’école. Du coup trois thèmes me sont venus à l’esprit pour décrire ce traitement spécifique qu’on nous réserve. À l’image de la police, l’école est une force néocoloniale qui amène les jeunes racisé·e·s à accepter, intérioriser la place qu’accepte de leur donner la fRance entre rejet et masque blanc bien moulé. Ici il s’agit d’un petit aperçu. La salle des profs : néocolonialisme, paternalisme et racisme Majoritairement issu·e·s de la classe moyenne blanche, les profs sont nos pires ennemi·e·s politiques. Ce lieu permet le lâchage de la majeure partie du personnel et les agressions racistes vont bon train. Sur l’odeur des élèves dans les salles de classe après plusieurs heures, sur la soumission supposée d’une élève voilée à l’extérieur et le jugement personnel des choix individuels d’élèves de couleur. A l’inverse, les personnels qui interagissent avec ces jeunes sur le plan éducatif, médical ou social vont quant à eux·elles faire preuve de paternalisme, comme l’assistante sociale qui va proposer un partenariat avec Ni putes Ni soumises tout en étant surprise de l’adhésion faible des élèves et particulièrement des femmes cis. Ces gens sont dans un délire à vouloir les libérer sans accepter l’auto-indétermination et la liberté de ces jeunes qui doivent déjà montrer deux fois plus patte blanche dans cette foutue institution. Les sanctions, punitions, actes de stigmatisation et dressage des corps Je me suis toujours demandée pourquoi souvent les élèves qui passent en conseil de discipline, qui ont des exclusions temporaires de l’établissement, qui sont exclu·e·s de classe car trop en retard ou trop perturbateurs·trices, pourquoi ces élèves sont souvent des jeunes de couleur ? Parce que notre société raciste n’épargne pas l’école, qui au contraire redouble d’agressivité et de violence à leur égard. Pourquoi va-t-on toujours se méfier davantage d’un·e élève, parent, collaborateur·trice dans cet espace quand ce·cette dernière est noir·e arabe juif·ve rrom? Quand il est dit que l’élève doit prendre le pli du cadre proposé pour pouvoir être accepté·e dans la communauté scolaire, cela ne signifie-t-il pas aussi pour lui ou elle d’accepter la place qui lui est faite dans la société en tant que dominé·e ? Être parent d’enfant racisé·e : une lutte quotidienne pour la dignité Je me rappelle d’une femme noire mère d’un jeune élève en voie de décrochage hyper absent, sollicitant mon appui pour surveiller son fils, me dire qu’être parent d’élève en fRance est une lutte, et je me souviens d’avoir retrouvé ces mêmes positions chez une sœur noire qui intervenait lors de la journée Dans l’Œil de la Panthère organisée cet automne par Black Lives Matter France. La mère me demanda donc, en tant que femme issue de l’immigration, de la comprendre sur les craintes qu’elle avait de voir son fils ne plus s’investir dans sa scolarité. D’où je pense l’importance de l’organisation des parents d’élèves et de leur représentation forte au sein des associations de parents d’élève pour faire front ensemble sur des sujets importants soulevés dans la scolarité de leurs enfants.

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MOMO FORREST


Le portfolio

cargocollective.com/lilyhook


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En observant les divers contextes relatifs aux musiques jazz, soul/funk et aux danses qu’elles ont fait émerger, on peut aisément déceler les enjeux politiques qui circulent dans les fêtes qui réunissent leurs protagonistes. Chanteu·r·se·s et danseu·r·se·s prônent la réappropriation de la fierté noire, l’affirmation des identités de race et de genre. Dans les communautés de la diaspora noire, musiques, danses et costumes contribuent à pérenniser l’héritage africain, mais aussi à réinventer celui-ci, en créant un espace de résistance. Outre sa symbolique de résilience, cet espace de réappropriation de soi est également factuel. Les communautés afro-américaines diffusent leurs cultures dans les lieux de socialisation tels que les clubs, les cabarets, les battles et bien sûr la rue. Les fanfares qui regroupent des danseu·r·se·s et des musicien·ne·s sont la spécificité de la Nouvelle-Orléans. Il ne fallait qu’un pas de plus pour métisser les esthétiques et les enjeux : la fanfare de jazz New Orleans et les classiques de disco funk des clubs, la parade et les revendications de genre de la street dance californienne (waacking). Flamboyance, puissance, réappropriation du corps et politique affirmative ; la rue, les parcs, sont les espaces qui ne ressemblent plus aux confins ni aux rétrécissements imaginés pour les femmes. Les femmes noires françaises revendiquent, dans un mélange d’esthétiques afro-américaines, caribéennes et africaines l’authenticité et la pluralité de leurs identités. Sandra Sainte Rose Fanchine Sur les photos Danseuses : Ari de B (asssistante à la chorégraphie). Christelle Kuete, Astou Cissé, Sandrine Lil’kiss Isida, Cyn Othieno. Costumes : Annie Melza À la musique : Adelaïde Sonjon - trombone, Roseline Pougeol - percussions, Stéphanie Valentin - caisse claire, Célia Wa - flûte, Laurence Benjamin - saxophone, Laurence Gastine - saxophone, Sylvie Mémain Yé - saxophone Membres du projet non présentes dans le portfolio Danseuses : Ambre Bellay, Nadine Mondziaou, Gilla Ebelle, Eva Bouillon, Serena Freira, Emy Masami, Many Chroniques, Laetitia Catherine, Annabelle Colas, Momo Bellance à la musique : Maïmouna Yokessa - clarinette, Naïma - percussions Contacts sandra sainte rose fanchine/sandra.sainterosefanchine@gmail.com administration/stephanie.ascendansehiphop@gmail.com 28 AssiégéEs - mars 2017


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Limit(less), un espace d’expression et de représentation des LGBTQ de la diaspora africaine initié par

Mikael Owunna

Propos recueillis et traduits par Po B. K. Lomami turbonegresse.org

Mai’Yah, 18 ans, queer. Pays d’origine : Libéria. ​Badu, 20 ans, pansexuelle, androgyne. Pays d’origine : Côté d’Ivoire (née aux USA). Yéwándé (Yéwá), 18 ans, queer. Pays d’origine : Nigéria (né·e aux USA). Amadi, 18 ans, genderqueer, queer, androgyne. Pays d’origine : Nigéria (née aux USA). Mikael Owunna est le photographe derrière le projet documentaire Limit(less) qui va à la rencontre des LGBTQ de la diaspora africaine. Commencé il y a trois ans, ce projet arrive en Europe cet automne. J’en avais entendu parler via certains médias comme OkayAfrica ou Afropunk. Le bouche-à-oreille et Internet ont permis à Limit(less) de prendre de l’ampleur. De contact en contact. Arrivée en Suède depuis quelques mois, j’apprends en juillet qu’il est à Stockholm pour quelques jours. Je prends contact avec lui pour en savoir plus sur le projet et pour l’aider à se frayer un chemin en France et en Belgique. Quelques mois plus tard, nous revenons sur le cheminement de Limit(less).

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P : Qu’est-ce que « Limit(less) » ? Comment le projet a-t-il le monde, mais ce n’est pas le cas d’« African-American débuté ? ». Mais ce n’est pas absolu. Beaucoup de descendant·e·s d’esclaves ne s’identifient pas par « African-American » mais par « Black ». Et ensuite tu ajoutes la politique et, M : Limit(less) est un projet documentaire photographique parfois, les tensions entre immigrant·e·s noir·e·s récent·e·s sur la mode et le style des Africain·e·s de 1ère ou 2ème et les descendant·e·s d’esclaves africain·e·s, et la terminologénération de la diaspora qui sont LGBTQ. Cela signifie gie devient encore plus complexe. Beaucoup d’entre nous, qu’iels sont soit né·e·s sur le continent africain, soit leurs issu·e·s de l’immigration africaine ou caribéenne, utilisent parents le sont. Je suis un queer nigérian-suédois américain le pays d’origine pour se définir, même si nous ne sommes qui a grandi aux États-Unis. Le projet est donc profondé- pas né·e·s là-bas, pour différencier : Nigérian·e, Jamaïcain·e ment personnel étant donné qu’en grandissant aux États- etc. Cela apporte contexte et nuance à nos histoires. Unis, je me suis débattu avec le sentiment de voir mon identité africaine arrachée, mais quand ensuite on y ajoute P : Comment le projet a-t-il débuté ? l’identité queer dans le mix c‘est genre « HOLD UP! » lol. M : J’ai commencé Limit(less) quand je suis revenu vivre P : Ouais, le cumul des mandats c’est chaud !! à la maison après la fac et avant de partir un an à l’étranger à Taïwan où j’ai fait mon premier grand projet photoM : En grandissant, on m’a dit qu’être LGBTQ était « graphique avec la jeunesse aborigène taïwanaise (Atayal). non-africain », que « ce n’est pas notre culture » et que Le retour à la maison a fait resurgir tous ces souvenirs de c’était révélateur d’être « corrompu » par l’Occident et les douleur et d’abus à cause de ma sexualité. Je me suis rendu blancs. Avec le recul c’est complètement insensé, mais cela au Carnegie Museum of Art ici à Pittsburgh et le travail de m’a profondément affecté et blessé lorsque j’étais enfant. Zanele Muholi était exposé. Plus précisément, il s’agissait Quand j’ai été « outé » auprès de mes parents par ma sœur à de son projet Faces & Phases sur les lesbiennes noires en 15 ans, la même rhétorique a été utilisée contre moi une fois Afrique du Sud. C’était la première fois qu’en tant que perencore. Je me suis senti totalement ostracisé de mon africa- sonne queer africaine je voyais une image qui, même avec nité pendant de nombreuses années, me débattant avec le beaucoup de distance, reflétait mon expérience, issue en trauma et les abus parce que je suis queer, dans ma famille plus du travail d’une queer africaine. J’étais tellement ému. en particulier. P : Ce fut le déclic ? Q. Parce que les mots sont importants, changent, bougent et connectent, je me demandais comment tu vivais le fait M : J’avais brainstormé sur un projet à propos des queers de voir ton africanité arrachée tout en étant défini/perçu africain·e·s de façon très rudimentaire longtemps avant cet comme « African-American ». événement mais voir son travail m’a donné le courage de sauter le pas et de me lancer complètement. Je suis ensuite C’est vraiment intéressant car en fait je ne me définis pas allé à un événement de mon alma mater (Duke University) comme « African-American » mais en tant que noir amé- où j’ai parlé avec d’autres artistes qui m’ont dit qu’en ce qui ricain (« Black American ») et explicitement en tant que concerne le travail documentaire, on ne peut pas attendre Nigérian, malgré le fait que je sois né et ai grandi aux États- qu’une personne nous donne les clés du royaume, il faut Unis. La politique de ces mots est très délicate. juste essayer. Durant le vol de retour vers Pittsburgh, je me Et ça en dit beaucoup sur comment les mots autour de la suis endormi et quand je me suis réveillé, je savais que j’al« blackness » et l’africanité sont tellement chargés dans lais réaliser ce projet et ne pas m’arrêter jusqu’à ce qu’il quasi chaque langue européenne. soit terminé. C’était en novembre 2013 et voilà où nous en sommes trois ans plus tard. P : D’ailleurs, en français il n’y a pas de terme pour « blackness ». Nous avons le terme négritude. P : Comment es-tu entré en contact avec les gens ? Comment interagir avec des queers et/ou trans africain·e·s alors M : Oui, le poids et le sens des mots. Ici, les personnes des- que nous sommes si isolé·e·s ? Genre FOR REAL. cendantes d’esclaves s’identifient comme « African-American » ou « Black American ». Personnellement, et c’est le cas pour pas mal d’immigrant·e·s aux États-Unis, on M : GURL… Ouais c’était tellement dur au début. Grandisutilise une terminologie spécifique pour différencier nos sant aux États-Unis, je n’ai rencontré une personne queer expériences de celles des descendant·e·s d’esclaves parce africaine et « out » pour la première fois qu’à 17 ans. Et que nos histoires sont différentes. « Black » rassemble tout c’était la seule personne que je connaissais jusqu’à mes 21

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à la une

: Lutter

ans. Du coup, quand j’ai commencé ce projet, je ne connaissais que deux personnes… Ce fut mon premier gros challenge. Genre, qui est-ce que j’allais bien pouvoir photographier, avec qui allais-je bien pouvoir discuter ? J’ai donc commencé avec Internet. C’est d’ailleurs comme ça que j’avais rencontré la première personne à 17 ans, sur un forum de musique pop japonaise, ha ! Et puis, j’avais construit une plateforme assez importante via mon blog lorsque j’étais à l’étranger. J’ai juste désespérément lancé des appels sur mon blog pour trouver des gens. P : Et ça a fonctionné… M : J’ai petit à petit reçu des réponses, l’une après l’autre. J’ai commencé à avoir des discussions téléphoniques avec des gens qui avaient trouvé le projet via mes appels, à discuter de nos expériences réciproques, à brainstormer sur l’approche du projet et ce à quoi il pourrait ressembler. Ces personnes m’ont ensuite mis en contact avec d’autres personnes et ce fut la clé – beaucoup de queers africain·e·s connaissent en effet quelques autres queers africain·e·s, ces mêmes personnes en connaissant quelques autres… – et c’est ainsi que cela prit de l’ampleur, beaucoup de bouche-à-oreille et une diffusion par les méandres d’Internet. P : La magie d’Internet… C’est bien souvent le premier outil pour ne plus se sentir seul·e mais aussi pour construire grâce aux rencontres. M : C’est cool de penser Internet comme un espace subversif de cette façon. P : Surtout quand l’isolement est multiple. M : L’isolement… Ouais, c’est vraiment rude. De tous les côtés. Au début du projet, je portais beaucoup d’attention sur comment les communautés de la diaspora africaine nous isolent par l’homophobie, la transphobie et la rhétorique du « non-africain », mais il m’est aussi apparu très clair que la communauté LGBTQ mainstream nous brutalisait et nous isolait de même avec sa négrophobie, son racisme et sa xénophobie. Il n’y a donc vraiment pas d’espace pour nous en tant que queers et/ou trans noir·e·s, ou racisé·e·s en général. P : TRUE STORY. C’est à nous de créer des espaces, personne ne le fera à notre place. Et Limit(less) est l’un d’entre eux. M : Je trouve extraordinaire que Limit(less) soit devenu un espace de convergence, en particulier pour beaucoup d’artistes et activistes queers et/ ou trans africain·e·s à travers la diaspora, de se rencontrer et de se connecter, se comprendre, se reconnaître. C’est tellement excitant quand je vois des gens suivre et liker les posts les un·e·s des autres sur Instagram et Facebook – des personnes qui se sont trouvées grâce au projet – et aussi d’entendre des personnes dire qu’elles n’avaient jamais rencontré d’autres personnes queer et/ou trans africaines avant. J’espère que le projet pourra être l’espace que je n’ai jamais eu quand j’étais plus jeune et contribuera à diminuer le sentiment d’isolement que j’ai pu ressentir. P : Ce que nous n’avions pas, nous pouvons le créer, pour nous, par nous, pour nous retrouver et nous soutenir, comme rendre visibles nos représentations et nos voix… M : Parce que c’est à travers les connexions et la communauté que nous

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KAAMILA QUEER SOMALIEN·NE (USA)


trouvons une vraie émancipation et une vraie liberté pour chacun·e d’entre nous. P : Le projet donne des visibilités, des représentations à ceux·celles qu’on ne voit pas, n’écoute pas, ne pense pas. Dans les interviews tu demandes « Comment penses-tu que ton style incorpore/mélange des éléments de ton identité africaine et LGBTQ ? » et les photos mettent l’accent sur le style ou la mode. Pourquoi as-tu choisi cette approche ? M : J’ai choisi d’utiliser la mode comme prisme d’approche car c’est exaltant, émancipateur et positif. Dans les premières interviews, j’étais au début enfermé dans le regard blanc (white gaze) à travers lequel beaucoup de travaux sur les LGBTQ africain·e·s sont montrés. Ces travaux suivent la narration savioriste blanche des pauvres, tristes queers ou trans racisé·e·s qui ont besoin que les blanc·he·s les sauvent de nos cultures oppressives… Alors qu’il y a une raison si l’homophobie et la transphobie existent dans nos communautés tel qu’on le voit aujourd’hui… En parlant avec les gens j’ai compris qu’il ne s’agissait pas d’une narration unidimensionnelle de l’oppression, la douleur, la peine, tristesse mais que nous vivons des vies complètes et entières en tant que personnes LGBTQ africaines.

fin être dans un espace de paix, en accord avec moi-même, où je m’aime et me respecte pour tout ce que je suis. J’espère que de façon similaire d’autres LGBT africain·e·s qui voient les images trouveront quelque chose de bénéfique comme ça a été le cas pour moi en tant que photographe derrière le processus. P : Le projet débarque en Europe. C’est intéressant, notamment parce que les représentations noires sont toujours dominées par la narration américaine. Pourtant il y a beaucoup à apprendre et comprendre de l’expérience afropéenne et de la négrophobie en Europe. M : Oui, c’est tellement problématique. La négrophobie en Europe est tellement grave et, quand je suis allé en Suède pour faire un shooting cet été, c’était intéressant de constater comment le fait d’être perçu comme un américain noir – même si je suis en partie suédois, j’étais vu comme américain – modulait mon expérience de la négrophobie alors que les noir·e·s de Suède sont vraiment vu·e·s comme le fond du fond.

P : Nous n’avons pas à être déchiré·e·s.

P : J’ai l’impression qu’en Suède il y a une véritable fascination pour les États-Unis, y compris parmi les activistes noir·e·s. Enfin, c’est l’expérience que j’en ai eu depuis que je suis arrivée en février 2016.

M : Nous sommes capables d’être ces deux identités dans un monde qui nous a dit que nous ne le pouvions pas.

M : Tandis que ma négritude américaine est fétichisée dans une certaine mesure, par les blanc·he·s et les noir·e·s…

P : C’est même une identité à part entière. Et nous sommes nombreux·ses.

P : Beaucoup d’intérêt pour les luttes afro-américaines, mais peu de regard pour ce qui se passe dans le reste de l’Europe. Et aussi, cette hiérarchie tellement violente avec, de haut en bas, noir·e·s américain·e·s, noir·e·s européen·ne·s et noir·e·s africain·e·s, y compris dans la diaspora africaine de Suède…

M : Dans une discussion téléphonique avec Terna, une des premières participantes, elle proposa l’idée de créer une tapisserie de queers africain·e·s. Ma curiosité n’a cessé de grandir depuis pour au final carrément changer l’axe du projet et l’orienter sur la mode et le style pour qu’ils soient un véhicule d’empowerment, d’énergie et d’inspiration permettant de contester les narrations qui nient notre existence et la beauté de qui nous sommes. P : Et on a besoin de le savoir, de s’en rappeler, dans un monde qui nous répète le contraire de mille et une façons. Comment as-tu vécu les premières rencontres et shootings ? M : Quand les shootings ont commencé, j’ai également commencé à guérir. En tant que quelqu’un qui s’est senti tellement brisé et détruit pendant tant d’années parce que j’étais queer et africain, capturer l’image de personnes LGBTQ africaines dans un espace de force et d’amour pour nous-mêmes fut incroyable et réparateur. Ça m’a aidé à en-

M : OMG, être noir·e avec la citoyenneté européenne versus être noir·e avec la citoyenneté africaine, c’est encore un autre level !! Mais pour en revenir au point de vue américain, la disparité représentative est tellement massive et spécialement dans la communauté noire américaine, il y a définitivement une envie de voir et de comprendre les expériences d’autres communautés noires de la diaspora. Et donc pendant que je travaillais sur le projet, j’ai commencé à penser la diaspora dans un sens plus large, ce qui ne fut pas difficile mais plutôt logique pour moi, étant partiellement suédois, de juste me dire « Je me demande comment c’est pour d’autres queers africain·e·s en Suède et à travers l’Europe… ». P : Et donc tu débarques bientôt… Quelles sont tes attentes pour ta venue en Europe ? Es-tu en contact avec des per-

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sonnes, des communautés ? M : Je veux vraiment comprendre nos expériences dans la diaspora d’une façon plus large parce qu’il y a des connexions profondes entre nous tou·te·s, et je suis impatient de photographier des LGBTQ africain·e·s – originaire d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne – en Belgique, France, Royaume-Uni et Portugal (et potentiellement d’autres pays européens également si je trouve des personnes voulant rejoindre le projet) et d’étendre la portée géographique de ce travail pour qu’il raconte une histoire plus complète à propos de l’expérience globale de la diaspora africaine LGBTQ au lieu de s’arrêter à l’expérience noire américaine uniquement. Je ne pense pas qu’il y ait assez de travaux documentaires (en particulier sur les queers et/ou trans noir·e·s) qui fassent cela, et j’espère donc que Limit(less) pourra explicitement contribuer à construire un pont entre nous. Je suis aussi enthousiaste à l’idée de compter des voix fortes d’Africain·e·s francophones et lusophones, en particulier parce que les conversations internationales de ce genre sont presque toujours bloquées. Le projet contiendra intentionnellement plus de voix comme celleslà et proposera plus de contenu multilingue pour qu’il soit accessible à une plus grande partie de la diaspora africaine. P : T’attends-tu à des différences entre les pays que tu vas visiter ? M : Je m’attends à beaucoup de similarités dans nos expériences dues à la nature de la suprématie blanche à l’échelle mondiale, mais également beaucoup de nuances et différences spécifiques à l’histoire coloniale de chaque pays européen. J’en ai discuté avec beaucoup de Congolais·e·s en Belgique, de Cap-Verdien·ne·s et d’Angolais·e·s au Portugal, de Nigérian·e·s au Royaume-Uni, une Namibienne en Allemagne etc. Leur lieu de résidence est de manière générale lié au pays européen colonisateur. La nature de cette colonisation compte donc aussi dans la manière dont le trauma est vécu et exprimé. L’atroce et brutale nature du génocide perpétré au Congo par la Belgique a affecté ces communautés d’une façon spécifique et durable, comme le génocide perpétré par l’Allemagne en Namibie a affecté les Namas et les Hereros, et les atrocités françaises en Algérie par exemple. Et le tout est connecté à la suprématie blanche mais avec à chaque fois une histoire distincte, nuancée et spécifique (spécialement quand on vit au siège du pouvoir colonial). Nous, en tant qu’Africain·e·s, ne sommes pas un monolithe, et j’ai vraiment hâte de voir comment les narrations de queers et/ou trans africain·e·s d’Europe sont à la fois similaires et différentes les unes des autres et de celles que j’ai recueillies en Amérique du Nord.

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P : Comment suivre/soutenir/contribuer au projet Limit(less) ? En partageant le travail en cours, en particulier avec des LGBTQ africain·e·s qui pourraient être intéressé·e·s de participer et en utilisant le hashtag #LimitlessAfricans ! Site : www.LimitlessAfricans.com Pour faire des dons : www.gofundme.com/LimitlessAfricana Instagram : @mikaelowunna and hashtag #LimitlessAfricans Tumblr : www.LimitlessAfricans.tumblr.com Facebook : www.facebook.com/LimitlessAfricans

Mikael Owunna sera en Europe de septembre à novembre 2017 pour poursuivre le projet Limit(less) et recherche contacts et participant·e·s queers et/ou trans de première ou deuxième génération de la diaspora africaine. Voici le calendrier provisoire : Belgique : du 1er au 15 septembre France : du 16 septembre au 30 septembre Royaume-Uni : 1er octobre au 31 octobre Portugal : du 1er au 20 novembre Plus de dates et de pays pourraient s’ajouter en fonction des contacts trouvés.

WIILO QUEER SOMALIEN·NE CANADIEN·NE AMERICAN·NE,


YAHYA: QUEER MAROCAIN·E (USA)

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SIZWE: QUEER BURUNDAIS·E (CANADA) KIM: TRANS BURUNDAISE (CANADA)

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ENIOLA: QUEER NIGERIENNE (USA)

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A chacun son trumpisme Par Octavia Pierre Il faut saluer la lucidité de celles et ceux qui notent qu’au Québec (ou encore au Canada), un populiste auto-proclamé, belliqueux, mythomane, mégalomane, aucunement découragé par la science et les faits, ouvertement misogyne et raciste, et soutenu par des groupes de suprématie blanche organisés tels le KKK pourrait très bien être élu à la tête du gouvernement.

Figure paradoxale, le président des États-Unis représente à la fois un virage à droite et une continuité indéniable. Tant ses politiques répressives draconiennes que leur popularité ont été soigneusement préparées et entretenues par la droite et la gauche américaines. Cette continuité est d’ailleurs transnationale : les politiques et les propos ouvertement et fondamentalement xénophobes, racistes, islamophobes, homophobes et misogynes de Trump se retrouvent chez des élu·e·s à travers le monde. Le Québec a déjà connu son « trumpisme », sans Trump. Vu du Québec, l’ascension d’un politicien aux propos ouvertement racistes au 21e siècle ne surprend pas. En effet, on ne peut être surpris·e qu’une fois par la facilité avec laquelle une majorité qui s’identifie à une souche colonialiste, blanche en l’occurrence, toutes classes sociales et tous niveaux d’éducation confondus, hommes et femmes, des milieux ruraux comme urbains, s’allie pour soutenir des politiques racistes, xénophobes, islamophobes et sexistes. On ne peut être surpris·e qu’une fois de voir une majorité issue de la colonisation s’ériger en victime et affirmer son droit légitime de « mettre ses culottes » afin

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d’institutionnaliser davantage le racisme. On ne peut être surpris·e qu’une fois par la futilité et l’échec des faits, des expert·e·s, des sonneur·se·s d’alarme, et des militant·e·s de l’antiracisme et de l’intersec-

Y Au Québec, les institutions gouvernementales reproduisent un ordre colonial caractérisé par le profilage racial et une brutalité policière trop souvent meurtrière ; la discrimination à l’emploi et au logement ; la surreprésentation des Premières Nations et des Noir·e·s dans le système carcéral ; la crise du logement au Nunavik ; l’exploitation et la pollution des terres autochtones en dépit de l’opposition des concerné·e·s – notamment en ce qui concerne les pipelines et les sables bitumineux Y tionnalité (rappelons à titre d’exemple que le Centre commémoratif de l’Holocauste de Montréal, Amnistie internationale, et la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, pour ne nommer que ceux-là, avaient tous maintenu et établi que les effets de la Charte des valeurs seraient discriminatoires et que l’institutionnalisation du préjugé selon lequel une personne dont la religion est facilement identifiable n’apparaît pas neutre contribuerait à la stigmatisation des minorités religieuses et particulièrement des musulmanes et des musulmans).

On ne peut être surpris·e qu’une fois, enfin, de voir le racisme être si clairement défendu ou toléré parce que d’autres solidarités priment : la famille, la nation, le confort et les privilèges de l’hégémonie raciale, culturelle et linguistique, la filiation de souche colonialiste, le « vivre-ensemble » en un mot. C’est à partir de ces solidarités plus ou moins avouées que tout « débat public » sur le racisme, la xénophobie et l’islamophobie s’articule, que les « opinions » de la presse blanche se forment et sont disséminées. C’est aussi en faisant appel à ces mêmes solidarités colonialistes que François Legault en vient à dire qu’il est « à l’aise » d’être comparé à Donald Trump. L’élection de Trump, tout comme le projet de loi sur la Charte et, récemment, le nouveau règlement de zonage destiné à interdire les lieux de culte sur les avenues Bernard et Laurier dans le quartier d’Outremont à Montréal, témoignent de la visée assimilatrice et répressive d’institutions qui au final démocratisent le racisme. Il se trouve qu’au fil des gouvernements, certain·e·s subissent alors que d’autres profitent d’une conception des droits et libertés imbriquée depuis ses origines dans le colonialisme et la traite négrière. Comme dans le cas de Trump, les politiques répressives des dernières années représentent à la fois un virage à droite et une continuité indéniable. Au Québec, les institutions gouvernementales reproduisent un ordre colonial caractérisé par le profilage racial et une brutalité policière trop souvent meurtrière ; la discrimination à l’emploi et au logement ; la surreprésentation des Premières Nations et des Noir·e·s dans le système carcéral ; la crise du logement au Nunavik ; l’exploitation et la pollution des terres autochtones en dépit de l’opposition des concerné·e·s – notamment en ce qui concerne les pipelines et les sables bitumineux ; l’impunité dans laquelle des policiers, à Val d’Or notamment, ont agressé sexuellement des femmes autochtones ; sans parler du soutien des répressions coloniales et néocoloniales à l’étranger. Pour couronner le tout, les crimes haineux au Québec sont en hausse, phénomène que l’on constate maintenant aux États-Unis. Il faut placer la montée de

violence citoyenne dans le contexte plus vaste d’abord de l’histoire des groupes de suprématie blanche organisés au Québec et des luttes continues des communautés noires, autochtones et racisées. Il faut ensuite constater que cette montée est indissociable de l’escalade transnationale (et québécoise) des violences institutionnelles contre les migrant·e·s, les Noir·e·s, les musulman·e·s, et les peuples autochtones. En somme, on peut en effet s’inquiéter de l’ascension au pouvoir d’une vision toujours plus radicale de la répression coloniale et raciste, et de l’exploitation capitaliste. Une question (dont l’importance ne doit cependant pas être surestimée) qui demeure sans réponse serait donc plutôt : où sont les Bernie Sanders, les Keith Ellison, les Christiane Taubira, ou même les Kshama Sawant dans la sphère politique québécoise ? Quoiqu’il en soit, il est toutefois certain que les organisations et mouvements populaires autochtones, noirs et racisés sont en marche et résolus dans leurs quêtes de justice et de libération, et dans leur pratique quotidienne de ces idéaux.

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Traverser la frontière - international

LA MARCHE DES FEMMES

AU-DELÀ DES CHIFFRES Par Fania noël

Tout d’abord, rappelons que cette marche est la vingtième du genre. Lors de la marche des suffragettes de 1913, le mouvement s’est déchiré sur la participation d’une délégation de femmes noires. Il a été décidé au final que les femmes blanches marcheraient devant, suivies des hommes blancs et à la fin de la marche des femmes noires. Bien évidemment celles-ci ont refusé ce “compromis” et ont choisi de manifester avec des groupes locaux. En 1970 il y a eu aussi une marche pour l’égalité de salaire, organisée cette fois par une militante noire Aileen Hernandez, effacée de l’histoire par Becky aka Betty Friedan qui en a retiré tout le crédit. Algèbre politique : 1 million + 1 million + 1 million = zéro Le 21 janvier 2017, la marche des femmes a mis plus de deux millions de personnes dans les rues aux États-Unis (il y a eu aussi des manifestations dans d’autres villes du monde, mais on ne sait trop dire si c’était contre Trump ou pour les droits des femmes). L’investiture de Trump n’est pas étrangère à ce succès numéraire, mais un autre élément est à prendre en compte : l’absence de ligne politique. Le but premier de cette marche était de faire du nombre, et pour cela il n’y a rien de mieux que “venez comme vous êtes”, le self-service politique, qui conduit à un mélange des genres qui ne peut que laisser perplexe. Nous avons pu voir des blocs radicaux et anti-impérialistes côtoyer des féministes capitalistes, pro-prisons, pro-police et libérales. La cerise sur le ghetto : Angela Davis qui fait un discours suivi quelques minutes plus tard par... Scarlett Johansson, vous savez celle qui a abandonné son poste d’ambassadrice à Oxfam pour continuer à soutenir la colonisation de la Palestine, et qui se fait passer pour une asiatique dans des films. J’ai lu et relu la page Mission and Vision du site internet de la marche, et ce au moins une dizaine de fois, et je dois vous avouer que je n’ai pas saisi le message (politique ?), ce serait faire insulte au mot, d’user du terme “revendications”. J’ai reçu le coup de grâce, avec la conclusion, une citation (merveilleuse) d’Audre Lorde mais que beaucoup aiment utiliser comme moyen de pacification et de détournement de la question du pouvoir : «Ce n’est pas nos différences qui nous divisent. C’est notre incapacité à les reconnaître, les accepter et les célébrer». On doit reconnaître un certain talent, je dirais même plus, un talent certain aux forces libérales, car réussir à trouver LA citation d’Audre Lorde, qu’on va pouvoir saucer au sel sans épices pour faire passer la pilule, c’est pas mal.

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Il y a plusieurs témoignages de femmes racisées à propos des micro-agressions racistes qu’elles ont subies lors de cette marche, des femmes blanches se prenant en photos avec la police pour féliciter leur “ange-gardien”, des visuels et images s’inscrivant dans le pinkwashing (celui qui a fait le plus débat est le visuel inspiré d’une photo de Munira Ahmed prise par le photographe Ridwan Adhami), la campagne de dénigrement contre la militante palestinienne-américaine Linda Sarsour venant de la droite américaine mais aussi d’une certaine Madame Fourest dont les obsessions ne sont plus un secret. En effet la marche des femmes n’avait pas de programme politique, mais certains groupes présents sont venus marcher avec celui que leurs organisations défendent au quotidien. Le discours d’Angela Davis reprend la majorité des revendications politiques portées par les groupes féministes avec lesquels nous nous tenons en solidarité, et dont les voix ont été noyées lors de cette marche : contre les violences domestiques et étatiques, contre l’accaparement du pouvoir et du bien-être, contre l’hétéro-patriarcat, pour la justice reproductive, contre l’exploitation capitaliste, pour l’abolition de la prison, la solidarité internationale, l’anti-impérialisme et l’anti-colonialisme... Quand on y regarde de plus près, l’impact de cette marche est proche de zéro, les manifestations sans demandes politiques et qui en plus ne perturbent pas le système - c’est-à-dire l’activité économique et sociale - ne restent que des démonstrations numéraires à portée limitée… bien que très exaltantes et photogéniques. Il ne faut pas s’y tromper, marcher pour les droits des femmes n’est pas une revendication politique, surtout en contexte occidental où féminisme blanc et féminisme libéral font office de référence. La lutte pour les droits des femmes est à la lutte contre le patriarcat ce que la mixité sociale est à la lutte des classes. On peut y mettre le meilleur comme le pire, mais force est de constater qu’il s’agit le plus souvent du pire qui se cache derrière cette appellation pacifique et humaniste : fémonationalisme, pinkwhashing, féminisme capitaliste... Dans une approche révolutionnaire et radicale, les organisations espèrent un mouvement de masse mais cela ne peut se faire par l’abandon d’un programme politique, au contraire il s’agit de construire un programme politique et les modalités d’actions qui feront que ce programme se propage, soit compris et obtienne l’adhésion du plus grand nombre. Nous devons assumer notre objectif politique en tant que féministes radicales et révolutionnaires : l’abolition du patriarcat, rien de plus, rien de moins.


DISCOURS D’ANGELA DAVIS

Alors que nous sommes dans un moment historique difficile, nous devons nous rappeler que nous sommes des centaines de milliers, des millions de femmes, de personnes trans, d’hommes et de jeunes ici à cette marche des femmes, que nous représentons les forces puissantes du changement déterminées à empêcher le retour en force de la culture agonisante du racisme et de l’hétéro-patriarcat. Nous reconnaissons être collectivement agent·e·s de l’Histoire et que cette Histoire ne peut être effacée comme une page internet. Nous savons que nous nous réunissons cette après-midi sur des terres indigènes et nous suivons les pas des Premières Nations qui malgré une violence génocidaire considérable n’ont jamais abandonné la lutte pour la terre, l’eau, la culture et leurs peuples. Nous saluons particulièrement aujourd’hui les Sioux de Standing Rock. Les luttes de libération noire qui ont profondément façonné l’histoire de ce pays ne peuvent être effacées d’un simple revers de main. On ne peut pas nous faire oublier que les vies noires comptent bel et bien. Les racines de ce pays se trouvent dans l’esclavage et la colonisation, ce qui signifie que pour le meilleur ou pour le pire l’histoire des États-Unis est essentiellement une histoire d’immigration et de mise en esclavage. Propager la xénophobie, lancer des accusations de meurtres et de viol et construire des murs n’effacera pas cette histoire. Aucun·e humain·e n’est illégal·e. La lutte pour sauver la planète, pour stopper le changement climatique, pour garantir l’accès à l’eau — des terres des Sioux de Standing Rock jusqu’à Flint dans le Michigan, en passant par la bande de Gaza —, pour sauver la faune et la flore, pour sauver l’air, c’est là le point de départ de la lutte pour la justice sociale. C’est une marche des femmes et cette marche incarne la promesse d’un féminisme contre le pouvoir pernicieux de la violence d’État, d’un féminisme inclusif et intersectionnel qui nous appelle toutes et tous à nous réunir dans la résistance au racisme, à l’islamophobie, à l’antisémitisme, à la misogynie, à l’exploitation capitaliste. Oui, nous saluons le combat pour les 15$ [NDLR : pour un SMIC horaire à 15$]. Nous nous engageons dans la résistance collective. Dans la résistance contre les propriétaires milliardaires profiteurs et gentrificateurs. Dans la résistance contre la privatisation de la couverture médicale. Dans la résistance contre les attaques à l’encontre des musulman·e·s et des migrant·e·s. Dans la résistance contre les attaques faites aux personnes handicapées. Dans la résistance contre la violence d’État perpétrée par la police ainsi qu’à travers le complexe industriel de la prison. Dans la résistance contre les violences genrées tant dans les institutions que dans la sphère privée, en particulier contre les femmes trans racisées. Les droits des femmes sont des droits humains à défendre partout dans le monde, et c’est pour cela que l’on dit justice et liberté pour la Palestine. Nous célébrons la libération prochaine de Chelsea Manning et d’Oscar López Rivera. Mais nous disons aussi liberté pour Leonard Peltier. Liberté pour Mumia Abu-Jamal. Liberté pour Assata Shakur. Dans les mois et années à venir, nous allons devoir intensifier nos revendications pour la justice sociale en devenant plus militant·e·s dans notre défense des populations vulnérables. Ceux et celles qui défendent la suprématie hétéro-patriarcale de l’homme blanc feraient mieux de prendre garde. Les prochains 1 459 jours de l’administration Trump seront 1 459 jours de résistance : résistance sur le terrain, résistance dans les salles de classe, résistance au travail, résistance dans notre art et notre musique. Ceci n’est que le début, et comme le disait l’inimitable Ella Baker : “Nous qui croyons en la liberté ne pouvons nous reposer avant qu’elle n’advienne.” Merci

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Un cafe noir et amer Par Calypso Cleaver Lorsque l’on m’a proposée de contribuer à AssiégéEs, je voulu vous raconter mon premier jour en tant qu’infirmière diplômée. Mais après réflexion, c’était une journée ordinaire : le déodorant nous lâche à cause du stress, les auréoles sont de la taille de notre tête, notre rythme cardiaque s’accélère, les mains moites… Je préfère vous raconter ma journée de travail avant mes premières vacances, sans censure. Cinq heures moins dix. Mon réveil sonne. J’ai les yeux collés, de la bave froide sur une partie de la joue, les talons que porte ma mère résonnent contre le parquet du couloir. Elle sautille pour aller au travail. Comme je l’envie. Elle est du matin et a la pêche. J’attrape mon téléphone pour éteindre cette foutue sonnerie, j’ai mal partout, la gorge serrée et cette sensation étrange qui m’envahit. J’ai le sentiment que je vais passer une journée vraiment moisie. Mais à quel moment ? Serai-je en retard ? Serons-nous en sous-effectif ? Vais-je rater le bus ? Ou pire : l’avion pour la Suède ? Parce que oui, aujourd’hui est mon dernier jour de travail et dans plus de quinze heures, je serai à Stockholm. Je pars dans quinze heures et rien n’est prêt. Une fois mes chaussures mises, il est trop tard pour se maquiller. Je prends le nécessaire et je cours vers le bus. Diana Ross m’accompagne durant le trajet et la fin de ma nuit. Dans mon esprit embrumé, j’espère de toutes mes forces que Cathy, l’infirmière hypocondriaque, sera présente sinon ce sera la course toute la matinée. J’attends que le vestiaire se vide pour sortir mon maquillage. J’ai beau faire des siestes, me coucher tôt, ces foutues cernes ne quittent pas mon visage depuis que j’ai obtenu ce poste. Pendant que je tente de dompter mon afro, je chuchote la phrase que je me répète tous les jours, sans grande conviction : « J’arrive à l’heure, je fais mon taf et je me barre. ». C’est parti ! J’ai mal partout, la sensation d’être dans les vapes, de marcher sur du coton et d’être poussée par une force surhumaine. Cette force qui m’aide à bosser, me lever, marcher. Je suis en pilote automatique. Je n’ai pas envie de travailler, j’aime mon métier, mais pas mon travail et encore moins mon équipe. Elles se connaissent depuis des années et je remplace leur collègue préféré. Devant l’unique ascenseur fonctionnel, un groupe de femmes en blanc rigole. Parmi elles, l’aide-soi-

gnante d’un autre service que j’avais eu au téléphone la veille. Elle avait refusé de me dépanner en paracétamol, parce que « tous les services venaient se ravitailler » chez elle. Bizarrement, le ton avait été différent quand j’ai débarqué cinq minutes plus tard en ouvrant les doubles portes pare-feu et mon visage sans sourire. Certaines d’entre elles me dévisagent. Pas un mot, pas de bonjour. La probabilité que ce mot sorte de ma bouche est faible. Je me mets en retrait et sort mon téléphone, même un rabais de 5 % sur de la literie bleu turquoise attire mon attention. Huitième et dernier étage. Je m’étale dans un siège, Sandra, ma collègue infirmière m’imite. Cathy ne viendra pas : gastro-entérite. L’infirmier de nuit m’informe de l’état de santé des patients de mon secteur, pendant que les aides-soignant·e·s tournent sur leur chaise de bureau. « Qui veut du café ? ». Comme si c’était le moment de demander ça. Quand Cédric s’ennuie, il ramène toujours l’attention vers lui. Installée devant ma tasse de café, je fais semblant de m’intéresser à la conversation de mes collègues. « The Voice ? La fille aux cheveux châtains a super bien chanté. La chanson était émouvante. ». Je croise les doigts pour qu’une candidate colle à la description. « Tu aimes Aznavour ? Je ne savais pas que tu écoutais ce genre de musique. » Moi non plus. Et Cédric rajoute « Tu n’es pas plutôt rap… wesh wesh. ». « J’écoute de tout. » Je déteste cette réponse, mais c’était la plus courte. Une sonnette retentit, un patient nous appelle. La question est de quel coté : le mien ou celui de ma collègue ? Tout le monde espère dans un suspens malsain, que ce ne soit pas une chambre de son côté. Huit cent quatorze, c’est pour moi ou mon collègue Cédric. Il se cale au fond de son siège « Oh non ! Non non non. La mère Dupond, je ne la sup-por-te pas. Elle m’agace avec son air de bourge coincée. J’irai la prochaine fois. » J’ai intégré cette équipe il y a quelques semaines et pour m’intégrer, je me lève sans broncher. Madame Dupond, m’attend dans sa chambre avec un sourire. La patiente veut une bouteille d’eau et du papier toilette. Je m’exécute, elle me propose un chocolat, mais je refuse poliment avant de retourner dans la salle de pause. Mes collègues gloussent, d’autres tournent la tête, regardent leur portable. Je trouve ça suspect. Pourquoi il y a une cuillère dans mon café ? Je remercie mes collègues pour ce geste d’attention. Silence. A l’instant où j’apporte la tasse à mes lèvres, tous les re-

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gards se tournent vers moi. Ils rigolent. Mes yeux s’écarquillent, mes pupilles se dilatent. Ma tasse ne contenait pas que du café. Je recrache la mixture dans l’évier. « Qui a fait ça ? » J’articule comme une tantine sur qui on marche sur les pieds sans s’excuser. Je comprends que c’est Camille, la seule racisée installée à la table. Celle dont la présence m’avait rassurée à mon arrivée, parce que ne pas être la seule noirabe c’est toujours utile dans ce genre de milieu. Je me sentais à l’abri de ce que les leucodermes appellent des « dérapages ». « On m’a forcée à le faire ! » argumente t-elle pendant que je me rince la bouche agacée par son énorme sourire aux lèvres. Je lui demande ce qu’elle a mis. Dans ma tasse il y avait du café, du poivre et du liquide vaisselle. Je l’insulte dans ma tête. Je m’en souviendrai… Cédric se redresse de sa chaise. « C’est bientôt l’anniversaire de Jessica !! Et si on lui faisait un anniv’ surprise ? » « On a qu’à se déguiser ! » lance Camille. Tout le monde s’exclame, l’idée leur plaît. Moi je cherche une excuse au cas où on m’inviterait. « Et si on se déguisait en noir·e·s ! ». Cédric, le roi des bonnes idées ! D’instinct, je lance un regard vers Camille. Dis-moi que tu es récupérable, je suis prête à oublier l’épisode du café. J’ai les yeux écarquillés devant tant d’enthousiasme. Le leur. Le sien. Je leur demande des explications, s’ils sont sérieux. Ils m’expliquent très sérieusement que Jessica a un compagnon noir, « donc forcément ». Forcément quoi ? Je regarde autour de moi. Je me sens seule. Terriblement seule. Je serre les dents, ma gorge se resserre. Je les déteste. J’ai honte. Alors c’était ça ce foutu pressentiment ! Ma dernière journée allait être une des plus humiliantes de ma vie. J’ai envie de pleurer. Mais les larmes remontent, on m’interpelle. « Calypso tu n’auras pas besoin de te déguiser ! Ça fera plus de cirage pour nous ». Cédric rigole à sa propre vanne, Camille rigole tellement que sa tête bascule en arrière. Ça ressemble à un mauvais rêve, au mo-

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ment où ton alliée se retourne contre toi et est plus mesquine que l’antagoniste. Les sonnettes retentissent. L’ensemble de l’équipe se lève et se dirige vers son secteur. J’entre dans la première chambre avec Cédric, ma bouche est encore imprégnée d’un léger arrière-goût de produit chimique, mon esprit d’un fort sentiment de honte. Le travail commence. ******** Onze heures trente. Les médecins ont ajouté tellement d’examens sanguins que je n’ai pas eu le temps d’avaler autre chose que de l’eau. Cédric mon coéquipier est introuvable depuis 9 heures. J’ai dû faire la moitié des toilettes qu’il devait faire, emmener les patients en radio, au scanner et faire mon travail. J’ai faim, envie de faire pipi, mais je n’ai pas le temps. Je suis énervée, lorsque je trouve Cédric en train de manger du chocolat dans la chambre de Madame Dupont. Devant mon chariot de soins, je l’insulte dans ma tête. Il passe derrière moi et chante près de mon oreille la chanson obscène qu’il a l’habitude de chanter. Je déteste ça. Je me gratte la tête en lisant une troisième fois le nom du médicament que je dois donner à Madame Dupont. « – Je peux te toucher les cheveux ? – Non. Je t’ai déjà dit que je n’aimais pas qu’on me touche les cheveux… Et là je travaille. Tu devrais m’imiter. » Il se place derrière moi. Je ne porte plus attention à lui, je suis trop occupée à compter le nombre de pilules que doit avaler la patiente. Et là je sens une main palper ma chevelure. Je m’arrête net. « J’ai dit NON ! ». Il a la mauvaise idée de recommencer. Dans le couloir, il n’y a que lui et moi. Je serre les dents, réajuste lentement mes lunettes et sans vraiment réfléchir, je me jette sur Cédric et lui assène une série de coups de poing dans l’épaule, en prenant soin de décharger toute la colère accumulée. Chaque coup est pour un reproche : un pour le café trafiqué, un autre pour le blackface, celui-là parce que je ne t’aime pas, un pour mes cheveux. Je reprends mes esprits au quatrième et dernier coup que je donne avec plaisir et plus de force que les précédents. Cédric est rouge. Cédric a peur. Cédric

a chaud. Cédric a mal. Moi j’ai mal aussi, j’ai mal à l’intérieur. Je remets en place ma blouse blanche et me prépare à une éventuelle riposte, qui ne vient pas. Mon collègue se tient l’épaule. « On ne peut plus rigoler avec toi. » Visiblement Cédric n’a pas apprécié. « Quand je dis non, c’est non. C’est que je ne donne pas mon consentement… Comme pour les patients. Tu n’as pas intérêt à recommencer, parce que je taperai plus fort. » Je mentais, mon poing me brûlait. J’avais envie de courir dans la première chambre, pour passer ma main sous l’eau froide, mais pour ma crédibilité de brute, je devais garder la face. « C’est terminé. Je ne te parlerai plus. C’est fini », couine-t-il en se massant l’épaule. Si tu pouvais aussi ne plus parler en ma présence. Il se dirige à l’autre bout du couloir. Je retourne à mon chariot et reprends mon travail, comme si de rien n’était. Au loin, je le vois qui s’agite devant ma collègue infirmière pour lui raconter son supplice. Il pointe du doigt son épaule. ***** 14 h 30. L’équipe d’après-midi prend la relève. Le cirque recommence, je m’intéresse à leur discussion, The Voice, la rediffusion d’un épisode de Joséphine Ange Gardien. Comme Camille, je force le rire. Ca m’interpelle. Dois-je rester moi-même et me battre (dans tous les sens du terme) tous les jours ou doisje l’imiter, rire à gorge déployée pour m’intégrer dans leur groupe ? Huit heures avec eux c’est long. Ça l’est encore plus quand je dois participer à leur discussion, me justifier. En appuyant sur le bouton de l’ascenseur, ma réflexion est, comme à chaque fois remise à plus tard. L’ensemble de mes maux revient et d’autres s’ajoutent, telle une boxeuse remportant un combat. Je suis lessivée, épuisée physiquement et mentalement. J’arbore mon premier vrai sourire de la journée, même si je sais que je n’ai remporté aucun combat et que j’aurais beau me battre, je ne gagnerai jamais. Lorsque les portes se referment, un grand soupir apparaît progressivement sur mon visage. Je suis enfin en vacances.


TU SAIS CE QU' ELLE TE DIT FATIMA ? Par Nadialna « Ayem, elle était jolie. Avant qu’elle ne soit Fatima » Voilà le genre de choses qu’on peut entendre sans AUCUN problème, à la télévision, à une heure de grande écoute. En une phrase, l’animateur de télé le plus nul de sa génération, celui qui a fait carrière sur un nom de famille et une lignée déjà connus, et des émissions de télé réalité dégradantes, a réussi un super combo de plusieurs stigmatisations de la femme arabe. Ah mais on est bêtes, ce n’était qu’une blague ! Sur notre dos, ENCORE une fois, mais une blague quand même, paraît-il… En une phrase, Guillaume Castaldi a soulevé plusieurs problèmes majeurs dans le traitement des femmes, et qui plus est des femmes maghrébines. Visiblement, il faut encore expliquer les choses, mais le but des femmes dans la vie n’est pas d’être validées par les hommes. Tout pousse à le croire dans nos sociétés, qui plus est dans le monde du spectacle, mais non, le corps des femmes n’appartient pas au regard des hommes. Voilà le patriarcat dans toute son horreur. Crevez-vous les yeux ou pas, on s’en fout. Ensuite, pour les hommes du genre Jacques Castaldi, une femme avec des rondeurs est indigne de recevoir son regard et donc son désir. Mathieu, revois le premier point. Ton incapacité à articuler et à aligner deux phrases sans bafouiller me dégoûte, et pourtant je respecte tous les dyslexiques et les patients des orthophonistes, moi. Jean-Marc, quand tu parles d’une femme, tu vois donc d’abord son origine ? Pourquoi ramener cette femme Ayem, à ses origines, alors que tu parles de sa beauté ? Où est passé le célèbre « Je ne vois pas les couleurs » ? En RTT ? Tu les vois tellement, Patrick, que quand tu vois une femme arabe, tu vois surtout TON fantasme non assumé de la « beurette » (terme odieux et rempli d’orientalisme le plus sale possible) et quand elle ne correspond plus à ce fantasme, elle devient un cliché de la femme repoussante par ses kilos. « Fatima », prénom si noble dans la culture arabo-musulmane, devient méprisant dans la bouche d’hommes comme toi Robert, car tu as le regard du colon sur les indigènes. Et parmi les indigènes, leurs femmes ne valent rien, leurs corps vous appartiennent.

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dialna

- insultes femme arabe

Dans la tradition maghrébine, le prénom Fatima est donné à chaque génération de filles, de femmes. C’est le prénom le plus répandu, par respect pour un culte. Le colon, ne cherchant pas à en savoir plus, l’utilise de manière abjecte pour inférioriser la femme arabe en la réduisant au rôle de boniche, d’objet indésirable (à noter que le même procédé de mépris est en place pour les femmes noires subsahariennes, avec la généralisation du prénom Fatou ou Fatoumata, variation de Fatima), voire de prostituée de bas-étage. dialna-femmes-d-alger

Tu vois, Gérard, ta vanne est plus grasse que les kilos supposément superflus des « Fatima ». Elle n’a rien de drôle, ni d’original. Tes ancêtres qui sont allés coloniser l’Afrique, piller les ressources, violer les femmes et réduire en esclaves ces peuples faisaient certainement déjà le même genre de remarques aux ancêtres d’Ayem. Ah le temps béni des colonies… On pourrait croire qu’aujourd’hui les hommes arabes seraient les premiers à monter au créneau, pour prendre la défense de leur culture, l’honneur et le respect de leurs sœurs, de leurs mères mêmes qui souvent portent ce prénom, Fatima. On pourrait oui, si on était encore naïves, si on attendait encore quelque chose des mêmes qui usent et abusent du terme « beurette » bien trop souvent, qui estiment que la défense de la dignité d’autrui est à géométrie variable et qu’il faut « mériter » leur solidarité en fonction d’une soi-disant respectabilité. Leur lutte contre un système raciste dépend de la personne qui est touchée, sans même qu’ils ne se rendent compte qu’une insulte pareille touche TOUTES les femmes arabes, Ayem ou pas. Quand le sage désigne la lune, l’idiot regarde le doigt… Les grands absents avaient certainement piscine ce jour là. Ou foot. Ah s’ils mettaient autant d’énergie et de virulence à défendre TOUTES les victimes d’oppression que leur équipe favorite… On pourrait considérer que nous sommes les grandes perdantes dans l’histoire. Mais je le réfute. Le patriarcat n’a pas de frontières et pour certains il est plus fort que l’insulte raciste. Tant pis pour eux. On gagne en sororité. Même Ayem, qui ne l’a pas compris, elle qui a excusé Aurélien Castaldi pour sa « blague entre potes ». Je ne me reconnais pas en toi, et je n’apprécie pas forcément ce que tu représentes, je suis consciente du mal que tu nous fais en acceptant l’insulte de ton « ami ». Malgré tout, je prends ta défense, notre défense, parce que notre dignité n’est pas soumise à condition. Un jour peut-être tu nous rejoindras. En attendant Machin Castaldi, les femmes arabes, rondes ou pas, s’appelant Fatima ou pas, t’expriment, à leur tour, tout le mépris qu’elles ont pour toi, ton attitude, tes clichés d’un autre âge et tes fantasmes. Que tu nous considères comme « des teubés qui ne comprennent pas le second degré » n’est qu’une preuve supplémentaire de ta médiocrité. Tu étais déjà un animateur télé foireux, présentant des émissions toutes plus débiles les unes que les autres. Tu en es réduit à n’être qu’un simple chroniqueur dans une émission qui creuse toujours plus pour enterrer définitivement ce qu’il vous reste de neurones et qui n’auraient pas encore été cramés par ce qui ressemble à une consommation de stupéfiants qui dépasse l’entendement. Le rire de contentement que tu as émis à ce moment ne laisse planer aucun doute sur le fond de ta pensée. Sir ou skot la7mar li weldek ! PS : Tu pourras transmettre à ton collègue le pervers, aux faux cheveux sur le crâne, notre sincère mépris et nos « salutations », suite à l’agression en direct d’une femme non consentante. Tout le cirque fait pour culpabiliser la victime est un scandale de plus. Vous êtes vraiment une équipe médiocre ! Reproduction de l’article publié sur le site dialna.fr

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« Avant-hier, le code Noir, hier le code de l’Indigénat et aujourd’hui le code de l’entrée, du séjour et de la demande d’asile. » 1

LE STATUT ADMINISTRATIF ET LA NATIONALITÉ ENTRE RACISME LÉGAL ET PRIVILÈGES INVISIBLES Par Ferguson in Paris « La mise en procès » est une pièce de théâtre interprétée par la compagnie « Monsieur, Madame ». Cette pièce résume, à mon sens, l’idéologie des « politiques migratoires »2 de la France qui n’a eu de cesse à travers son système juridique de reproduire le même schéma de hiérarchisation entre les blanc·he·s et les autres. Par “les autres”, j’entends dans un premier temps les esclaves avec la codification du code Noir, puis l’indigène avec le code de l’Indigénat et enfin l’étranger avec le Code

de l’entrée, du séjour et de la demande d’asile (CESEDA). La codification de ces différents instruments juridiques a permis de légaliser, c’est-à-dire de rendre plus acceptable le traitement inhumain qu’ont subi des millions de personnes durant l’esclavage et la colonisation et que continuent de subir des centaines de milliers de personnes de nos jours. En effet, le CESEDA n’est rien d’autre que

[1] Citation provenant de la pièce de théâtre « La mise en procès » de la Compagnie Monsieur Madame. Texte : Maylis Isabelle Bouffartigue [2] A défaut de trouver un mot générique plus approprié, j’emploierai le mot de « politique migratoire » pour désigner indistinctement ces trois différentes périodes. Ces poltiques sont des politiques racistes du travail, seule la troisième est migratoire, les deux autres passaient par la colonisation.

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le prolongement du code Noir et du code de l’Indigénat. L’intitulé change mais l’essence est la même dès lors que le principal objectif de cet instrument est de reproduire une hiérarchisation entre les différents groupes sociaux et/ou races sociales. Suite à des observations sur le terrain, Xavier Dunezat, sociologue, est arrivé à la conclusion suivante : « la France accepte les immigré·e·s européen·ne·s mais procède à un contrôle strict des immigré·e·s extra-communautaires »3. Pour lui, les services préfectoraux conduisent à une « racialisation des politiques migratoires » 4. Certes, les immigré·e·s européen·ne·s bénéficient d’accords pris au niveau européen mais j’attire ici l’attention sur des droits dont devraient légalement aussi pouvoir bénéficier les étrangèr·e·s résident·e·s 5 sur le territoire français comme au minimum le droit de vote aux élections municipales mais également le droit d’accéder aux concours de la fonction publique. Concernant cette dernière question, il s’agit d’ailleurs d’une discrimination pure et simple liée à la nationalité dès lors que l’ouverture de différents corps de la fonction publique, exceptés ceux relevant des pouvoirs régaliens, est effective pour les ressortissant·e·s européen·ne·s.6 La seule raison de l’interdire aux autres étranger·e·s résidant sur le territoire français, c’est le racisme dont continue de faire preuve la France à l’égard des étrangèr·e·s extra-communautaires en ne modifiant pas la législation qui les empêche de participer aux concours de la fonction publique quand bien même illes le pourraient, si la loi venait à être modifiée comme le souligne le rapport de D. Goldbert 7. Je souhaiterais maintenant qu’on en vienne à questionner la manière dont le privilège de la nationalité joue dans le cadre militant qui est le nôtre.

qu’elle génère peut varier en fonction de la situation administrative par exemple et donc être plus forte pour les personnes qui ne sont pas administrativement françaises et d’autant plus quand elles sont dans une situation administrative problématique ou précaire. Et c’est à juste titre puisque les risques encourus ne sont absolument pas les mêmes. Ces craintes ne doivent en aucun cas être utilisées pour disqualifier des militantismes. A contrario, c’est un devoir d’apprendre à communiquer en permanence afin de comprendre les positionnements et les limites de chacun·e dans les manifestations et de les accepter. Il est important de rappeler que pour l’étrangèr·e sur le territoire français, le renouvellement au séjour n’est pas nécessairement automatique et reste soumis à des conditions par rapport auxquelles l’administration peut mettre son veto et/ou faire traîner les choses comme ce fut le cas pour cette sœur qui milite pour que justice soit faite dans l’affaire concernant le meurtre de son frère par la police française. Bien que le renouvellement de son séjour soit en principe de plein droit, elle a dû batailler pour l’obtenir. En parlant de violences policières, je souhaite revenir sur un événement qui m’a plus que dérangée lors de la marche de commémoration pour Babacar Gueye qui a eu lieu le 3 décembre 2016 à Rennes. Le cortège de soutien était composé de militant·e·s de tous bords mais il y avait également des personnes sans papiers et d’autres dans une situation administrative assez précaire.

Sachant cela, sans en tenir compte, un militant a voulu se confronter à la police, ce à quoi le collectif pour Babacar s’est opposé par la voix d’un de ses membres. Son comprtement assimilé à de la soumission au système français. Dès lors, cela nous amène à nous interroger sur ces jugements En effet, même si le privilège de nationalité bénéficie prioritaire- de valeur sans prise en compte de la situation de personnes qui ment aux blanc·he·s, il est important de reconnaître que certain·e·s risquent bien plus du fait de leur militantisme car cela pourrait et/ d’entre nous en bénéficient également même si c’est différem- ou peut les mettre dans une situation plus précaire qu’elle ne l’est déjà. ment. En disant cela, je ne porte aucun jugement dès lors que l’acquisition de la nationalité française peut être le résultat de facteurs X Dès lors, je m’interroge sur la légitimité qu’on peut avoir à vouloir et Y mais je souhaite que l’on apprenne à composer avec dans le s’accaparer une lutte spécifique dont on ne maîtrise pas les tenants et les aboutissants. cadre de notre militantisme. A ce propos, l’affaire de Babacar Gueye est un exemple assez parEn disant cela, je pense particulièrement aux manifestations pen- lant. dant lesquelles on peut parfois voire souvent être confronté·e·s à Cette affaire ressemble à d’autres affaires de violences policières la police. Lors de ce type d’événement, je pense que la présence que l’on connaît. Mais à bien y regarder, on peut se rendre compte policière n’a pas le même impact sur tout le monde : l’angoisse de la particularité de l’affaire dès lors qu’elle présente un élément

[3] Retranscription des propos tenu lors du colloque du 14 octobre 2016 [4] « Politiques migratoires et racisme institutionnel : le cas des services préfectoraux pour étrangers », Xavier DUNEZAT, Colloque en date du 14 octobre 2016 [5] La notion de résident-e étrangèr-e s’entend d’une personne bénéficiaire de la carte de résident de 10 ans [6] NDLR : Il n’y a pas seulement la fonction publique, mais certaines entreprises qui l’étaient et qui ne le sont plus (estimation de 30% des postes en France au total fermés aux étranger·e·s). Ça fait aussi qu’on restera toujours vacataire plutôt que d’avoir la titularisation, C’est de la surexploitation légale. Note du GED Une forme mÈconnue de discrimination : les emplois fermÈs aux Ètrangers (secteur privÈ, entreprises publiques, fonctions publiques) http://www. vie-publique.fr/documents-vp/ged_emploisreserves.pdf [7] http://www.assemblee-nationale.fr/13/rapports/r2594.asp

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d’extranéité, à savoir le fait d’être étranger. Cet élément d’extranéité tient un rôle prépondérant dans le suivi de cette affaire tant sur le plan médiatique que sur le plan judiciaire. En effet, les personnes qui ont une situation administrative précaire ne se sentent pas nécessairement légitimes à revendiquer leurs droits8. Un soutien est alors nécessaire mais celui ci ne doit pas être fait au détriment des personnes en situation de vulnérabilité. Ce nouvel élément vient confirmer l’idée selon laquelle le bénéfice de la nationalité française peut constituer un privilège dans le cadre de nos luttes dès lors que les un·e·s se sentent plus légitimes que les autres pour revendiquer leurs droits. Dès lors, j’estime qu’il est de notre responsabilité à tou·te·s de prendre conscience de ce privilège et d’en user afin de soutenir les personnes qui le souhaitent dans la lutte pour la reconnaissance de leurs droits. Il est également important de les laisser s’exprimer et de les inclure dans les discussions qui les concernent afin de connaître leurs attentes par rapport à la lutte à mener. En définitive, en tant que mililant·e·s, nous devons être aptes à nous questionner sur nos propres privilèges et sur l’articulation de ceux-ci avec la lutte qui doit être menée. Je souhaite également ajouter que quel que soit notre rapport à la France, il est indéniable qu’avoir la nationalité française est un privilège que l’on se doit de reconnaître et d’assumer.

[8] NDLR : Très peu d’étrangér·e·s demandent le chômage ! Ce qui fait des étranger·e·s les principales·aux qui contribuent aux finances publiques sans en bénéficier. Une fois que le contrat est fini, on perd en effet tout droit de séjour. Pour bénéficier du chômage pour lequel on a cotisé comme les autres, il faut se renseigner et prendre un rendez-vous Pôle Emploi le dernier jour du contrat, ce qui est quasi impossible vu les conditions d’obtention de rendez-vous. Et encore Pôle Emploi demandera à nous revoir le lendemain et non le jour même, etc.

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Entre No(u)s autres

Dis-leur mes confidences, clame-leur mes silences

Dis-leur que c’est toi qui m’a libérée ; tu m’as libérée des diktats de la société, tu as ancré en moi la certitude que j’existe autrement que par mon corps, ou mon apparence extérieure. Tu m’as poussée à cultiver mon esprit, ma critique, mes réflexions. Dis-leur que tu es aussi à l’origine de mon combat contre toutes les formes de discrimination et d’oppression ; tu es ma motivation pour continuer à résister, tu incarnes ma lutte pour une société plus juste, plus égalitaire. Dis-leur qu’ils cessent de faire l’apologie de ce féminisme patriarcal qui souhaiterait libérer les femmes musulmanes de la domination masculine, comme si nous possédions le monopole de cette domination et que les autres femmes étaient totalement émancipées. Dis-leur de se focaliser sur les vrais problèmes qui persistent et auxquels il faudrait sérieusement s’attaquer : les violences conjugales, les viols, les stéréotypes qui nous enferment dans des catégories sociales rabaissantes, où la femme serait forcément l’inférieure de l’homme de par « sa fragilité et son émotivité » ou autres. Dis-leur que tu n’es en rien responsable de la violence symar argesse ibimoune bolique que l’on impose à chacune d’entre nous pour que nous répondions aux critères de beauté programmés par Extrait du livre Confidence à mon voile notre société de consommation. Dis-leur aussi que ce n’est pas toi qui nous paie 19 % de moins que les hommes1. Dis-leur que je suis libre, libre, libre, et s’ils essaient de Dis-leur que tu n’agis en rien sur notre sous-représentation t’enlever de ma tête, j’userai encore plus de ma liberté à dans les instances du pouvoir politique et économique, ou me défendre. Ont-ils seulement cherché dans les médias2. à comprendre ce que tu incarnais pour Dis-leur qu’ils légifèrent sur toutes ces prochacune d’entre nous ? blématiques, au lieu de nous bannir de l’esDis-leur que tu es la preuve de ma soupace public. mission à DIEU et uniquement Lui ! Dis-leur que s’ils ne comprennent pas, Dis-leur que polémiquer sur toi, c’est encore c’est que tu n’as de sens que dans une foi une fois questionner le paraître des femmes profonde et sincère. sans jamais se focaliser sur leur réflexion. Dis-leur que si tu étais porté à cause d’inDis-leur que nous nous battons, à l’extéjonctions masculines, alors tu n’aurais rieur comme à l’intérieur, face à tous ceux plus aucune valeur. qui souhaiteraient nous dicter notre manière Dis-leur que te porter pour autre de faire. chose que pour Dieu, c’est revenir à Dis-leur que « voileurs » comme « dévoifaire le plus grave des péchés dans notre leurs », ils sont tous dans le même sac, celui religion : considérer que Dieu puisse des contrôleurs du corps des femmes. avoir un égal pour lequel les gens agiraient, pour lequel les Dis-leur que nous n’attendons ni d’être validées, ni d’être femmes se voileraient. acclamées ; nous souhaitons juste être respectées. Dis-leur qu’à mes yeux, tu es un instrument d’émancipation Dis-leur que nous voulons les mêmes droits que les autres. face à une société qui souhaiterait me dicter ma manière Dis-leur que nous n’avons pas à nous justifier. d’être une femme libérée. Dis-leur que nous voulons vivre, nous épanouir, occuper la

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[1] Source INSEE : http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?ref_id=ip1565#inter5 [2] Dans la sphère politique les femmes représentent 27 % des député·e·s de l’Assemblée nationale et 22 % des sénateur·rice·s. Dans l’espace médiatique, selon une étude du CSA, elles représentent moins de 20 % des spécialistes et témoins intervenant dans les journaux télévisés de 20h des chaînes généralistes. Leurs apparitions dans les émissions de plateau représentent moins d’un tiers du temps de parole global.http://www.csa.fr/ Etudes-et-publications/Les-etudes-thematiques-et-les-etudes-d-impact/Les-etudes-du-CSA/Le-temps-de-parole-des-femmes-dans-les-magazines-deplateau

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place que nous méritons. Dis-leur que nous sommes des esprits, des cerveaux en ébullition emplis de pensées, de philosophie, d’intelligence et de convictions. Dis-leur qu’en nous excluant, ils ont tout à perdre. Dis-leur que je n’en veux pas aux individus, ni aux comportements individuels. Le problème est structurel. Dis-leur que l’État et ses institutions sont à l’origine des maux qui nous arrivent. Dis-leur que ce récit relève des conséquences d’un héritage colonial jamais assumé. Dis-leur que, sous ces polémiques islamophobes, se cache le retour aux pratiques coloniales abjectes quand, en 1958, en Algérie, la France organisait des dévoilements publics pour prouver le processus de civilisation et d’émancipation de la femme algérienne, l’indigène sauvage sous domination arabo-musulmane. Dis-leur que, si la France est amnésique, nous n’oublions pas le « haïk » 59, qui incarnait le champ de bataille entre colonisation et libération, entre l’État français impérialiste et le peuple algérien en quête d’indépendance. Dis-leur que je me battrai pour toi avec autant de fougue qu’une révolutionnaire. Pour toi, pour toutes celles qui souhaitent te porter, mais aussi pour celles qui te refusent. Dis-leur que nous t’aimons choisi, libre et revendiqué, jamais forcé. Dis-leur que l’encre de ma plume est un mélange de mes larmes les plus amères, celles qui ont coulé quand cette loi liberticide t’a banni de l’école. Dis-leur que mes verbes se conjuguent au gré de leurs micro-agressions, que mes mots ne sont que le résultat de qua-

torze années d’exclusion. Dis-leur que je te porte chaque jour comme l’étendard de ma liberté. Dis-leur que tu es ma muse, et que ma foi est mon remède face à la dureté de la vie. Dis-leur qu’ils n’ont pas à te juger, ni à nous condamner ; nous avons seulement usé de notre droit à croire et pratiquer. Dis-leur que je te rêve coloré ou noir, porté fièrement sur toutes celles qui l’auront décidé. Dis-leur que tu es mon passé, mon présent et mon avenir autant de temps que je l’aurais décidé. Dis-leur que leurs lois n’y feront rien, que celles qui le veulent continueront de te porter. Dis-leur qu’ils n’ont plus le choix, il va falloir nous accepter ; la rumeur monte, nous sommes voilées et révoltées. Dis-leur que nous sommes victimes d’un système classiste, raciste et sexiste, mais que nous ne serons jamais des victimes. Dis-leur que les paroles de nos ancien·ne·s résonnent en nous. Nous sommes « dominées, non domestiquées ; infériorisées, mais non convaincues de notre infériorité ». Dis-leur que nous luttons et résistons avec la même fougue que nos mères, nos grands-mères, nos héroïnes historiques ; avec la même détermination que nos pères, nos grands-pères, nos héros. Dis-leur surtout que nous ne sommes pas seules à être écrasées ; nous sommes nombreuses, des milliers, la moitié de l’humanité. Qu’ils tremblent car nous ne sommes pas près de céder. Dis-leur que nous sommes des millions à vivre des oppressions, que nous nous inscrivons dans un mouvement plus large, celui de celles qui se battent pour

la dignité et la justice. Dis-leur aussi que leur légalité n’est pas notre justice ; tant que les lois seront ce qu’elles sont, il n’y aura pas de point final à cette histoire. Dis-leur qu’aux dernières lignes de ce récit s’ajouteront d’autres anecdotes, d’autres récits de vie, d’autres témoignages où nos libertés seront encore et toujours bafouées, mais notre détermination jamais ébranlée. Dis-leur que nous nous battrons pour réclamer nos droits, nos existences, notre droit à l’existence. Dis-leur enfin qu’ils arrêtent d’essayer de nous libérer. Nous nous en chargeons, et nous finirons par gagner. L’heure de nous-mêmes a sonné3

Nargesse Bibimoune, Confidences à mon voile, quatorze années au pays de la laïcité, IS Éditions, septembre 2016, 148 p., 14 €, 4,99 € en version numérique.

[3] Citation d’Aimé Césaire, écrivain et homme politique français, dans une lettre de démission adressée en 1956 à Maurice Thorez, alors Secrétaire général du Parti Communiste Français. Il y dénonce les préjugés racistes et l’alignement du parti sur la politique coloniale française.

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Entre No(u)s autres

Dialna.fr Pour nous, par nous

Dialna est un magazine qui nous ressemble, qui donne la parole à celles qu’on n’entend pas, qu’on ne voit pas. Sans aucune autre prétention que de rendre compte de nos vies, du monde qui nous entoure. Dialna est fait par nous, pour nous, il est à nous.

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mon frere ma soeur je ne suis pas ton negre Po B. K. Lomami Dimanche 3 mai 2015 Fissures éclatées

cessera la course en ligne, quand cessera la prétention à l’émancipation par piétinement de nos chairs, de nos cœurs, de nos âmes, de nos intellects ? Quand cessera le marketing de nos vies, les traductions vides en « univers artistiques ». Ce soir je suis payée. Je ne suis pas une artiste. Je me débats pendant qu’ils débattent. Le divertissement de la suprématie. Il est partout, et la flèche se perd. Quand la condamnation sera-t-elle déjouée ? Car au final nous continuons. Nous trouvons de quoi réchauffer nos logis dans les débris de nos mortes et morts et survivantes et survivants de la mémoire. Nous buvons dans les flaques de leurs larmes. Nous sommes donné·e·s à nous nourrir de nos chairs, de nos viandes, de nos souffrances alors que nous aspirons à un autre régime. C’est une exploitation sans fin où je m’euthanasierai moi-même pour ne pas faire la file à l’abattoir. Quand tu comprends que tu es née pour crever, tu sais que toute lutte comporte celle pour décider de la manière. Il n’est plus nécessaire d’imaginer d’autres circonstances, parce qu’il n’y a pas d’autres circonstances. Les circonstances nous font. Nous les sommes. Dans une quête perdue de circonstance apaisée qui ne peut être apaisante.

Il faut récupérer son corps avant de pouvoir le donner. Il Et il faut encore lutter. Lutter contre la répression et la dé- faut qu’il t’ait un jour appartenu et que tu lui promettes un pression. Lutter pour maintenir son corps. Quand on est destin. Parce que rien n’est à toi. Et dans cet absolu je m’efune émeute ponctuelle. Quand on est une flèche qui a eu fraie des intermédiaires. Celles et ceux des nôtres qui dans tellement de cibles qu’elle en devient sans but. Sa mission la course au destin suprême nous livrent ou nous dépossèdent pour le divertisses’est décomposée avec la résistance de l’air. Quand la paix n’est plus une Il faut récupérer son corps avant de ment. Ceux et celles qui promettent une chaire en réponse viable... Nous ne sommes pas destiné·e·s à survivre. Et si nous pouvoir le donner. Il faut qu’il t’ait un échange de nos peaux, parvenons à rester… Et regarder les jour appartenu et que tu lui promettes qui tentent de se bâtir une cathèdre et nous survivantes, les survivants. Celles un destin. place parmi le commun. et ceux qui sont isolé·e·s, au moins Une autre grande maison dans la mémoire, des survivantes et à servir. Celles et ceux survivants de la mémoire donc, au qui font de l’inspiration loin. On les a dressé·e·s, érigé·e·s sur des sommets, comme des mâts, des phares, des signaux sur notre désespoir. Qui prennent mes fissures éclatées pour la colline. Un feu de détresse et de sagesse dont on ne re- des guirlandes éclatantes à mettre au mur. Car tout en nous tiendra que l’esthétique. On les pense debout, debout pour doit être rentabilisé. Et pendant que nous nous élevons partout, tous les temps, une cause, pour ne pas tomber pour rien. Quand cette école de la gravure de nos corps et esprits de- en relais, en syncope, en sous-terrain, à la lumière. Pendant que nous y mettons sûrement trop de nous mais que cela ne vient un piège… Rien ne sera à toi. On te prendra tout. C’est la condam- reste pas assez pour le changement de régime, pendant ce nation. Sous le regard blanc. On te prendra tout. C’est la temps… à cause des intermédiaires… J’ai dû penser, écrire, condamnation. On te prendra tout. Ton corps, ton histoire, et aujourd’hui dire et crier : mon frère, ma sœur, je ne suis tes marques, tes trous, tes rêves. On extraira l’encre de ta pas ton nègre. peau. Tout te sera plagié. Tout te sera exproprié. Et tu redeTexte issu du fanzine « LITTLE RADICAL SECRETS #1 » viendras la manne objet. Rien ne sera à toi. Illes utiliseront tout contre toi. Contre et de la performance « Consultation d’une afro-ratée : Tentoi et les tiens, et les tiennes. Illes utiliseront les tiens et les tative #1 » tiennes contre toi. Illes t’utiliseront contre les tiennes et les turbonegresse.org tiens. C’est la course. La course au destin suprême. Mes frères, mes soeurs, sommes-nous toujours là ? Qu’il faille reproduire à mille échelles, à mille secteurs, et protéger la reproduction de ce qui nous tue sur tant de terrains. Quand

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Entre No(u)s autres

MOMO FORREST 66 AssiégéEs - mars 2017


Représenter nos communautés Discussion autour de la culture vogue à Paris, du cinéma et de l’appropriation Avec Kiddy Smile, DJ Monique1 et Gabrielle Culand. Article édité par Stéphane Gérard

Depuis quelques années un nouveau chapitre de l’histoire du voguing s’est ouvert à Paris. Cette culture née de la communauté de queers racisé·e·s de New York dans les années soixante se compose d’événements (les balls), d’un langage, de styles de danse, d’un intérêt pour la mode et d’une multitude d’identités souvent expliquées par l’intermédiaire du film Paris is Burning. Réalisé en 1989 par la réalisatrice lesbienne blanche Jennie Livingston, on y suit le quotidien de quelques membres de la Ballroom Scene en s’attardant sur les balls et la description des catégories qui les composent. La sortie du film avait causé de nombreuses controverses concernant les rapports de la réalisatrice vis-à-vis des protagonistes de son documentaire, le débat tournant autour de questions de privilèges et de représentations. Dernièrement, suite à sa rencontre avec les pionnières de la scène parisienne Mother Lasseindra Ninja et Mother Stéphane ‘Steffie’ Mizrahi, la réalisatrice et journaliste Gabrielle Culand a entrepris de documenter cette scène par trois projets : Proletarian French Voguers2 (Vice, 2014), Paris is Voguing3 (France 4, 2016) et Vogue Fem : danse avec les genres (Tracks, Arte, 2016). La diffusion de ces films et la communication faite autour ont provoqué là aussi des mécontentements de la part de certain·e·s membres de la Ballroom Scene parisienne et c’est pour cela que le DJ Kiddy Smile, membre de la House of Mizrahi, a invité Gabrielle Culand pour une conversation avec lui et DJ Monique (producteur et membre de la House of Ninja) dans son émission Kiddy Likes it Hot le 18 novembre 20164. La discussion portant sur l’histoire complexe de cette culture et de ses appropriations, située entre non mixité et diversité, underground et ouverture, économie de survie et aspiration au succès, il semblait pertinent d’en retranscrire ici une sélection d’extraits.

[1] Le nom de scène de Raphaël Gribe Marquis. [2] Proletarian French Voguers : https://www.vice.com/en_us/article/french-drag-queen-dance-battles [3] Paris is Voguing : https://www.vice.com/fr/article/paris-is-voguing-full [4] Kiddy Likes it Hot Avec Gabrielle, 18/11/2016 : http://www.rinse.fr/?s=gabrielle

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Culture

Kiddy Smile : Il y a une question de Stéphane Gérard qui est un membre de la House

Crédit photo : Xavier Héraud

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Kiddy Smile : Il y a une question de Stéphane Gérard qui est un membre de la House of Ultra Omni et qui est aussi réalisateur. Je trouvais sa question très intéressante. Il demande : « Pour quel public as-tu imaginé ces films sur la Ballroom Scene ? Quand tu travaillais au tournage, au montage de ces films pour Vice, France 4 et Tracks, à quel public t’adressais-tu ? ».

G.C. : C’est aussi ça, un film pour la transmission, qu’on regardera dans 20 ans... Paris is Burning avait été fait et on y trouve la description des catégories. Les films qui ont suivi portaient sur l’engagement politique. Ce film est vraiment sur l’éducation et la formation d’une communauté, sur deux Mothers qui ramènent une culture préexistante. [...] C’est un film sur ce que c’est que d’être une Mother, tenter d’éduGabrielle Culand : Je pense que ce n’est pas le même pour quer des gens à une culture, des codes et de les rassembler les trois. [...] Le film fait avec France 4, que je défends plus, autour d’un spectacle. A qui le film s’adresse ? Il s’adresse Paris is voguing, est un film d’immersion, sans aucune en terme d’histoire aux futurs kids, mais aussi à un grand explication, c’est celui qui représente le mieux mon ex- public à qui on raconte que d’autres gens forment des périence du ton qu’avait la Ballroom Scene au départ. Les groupes d’amitié, de famille — la famille, ce n’est pas simdeux autres sont plus des exercices journalistiques et je fais plement les réactionnaires qui s’opposent au mariage gay bien la différence entre les exercices de pige — se constituer une famille, dans le milieu où j’explique le b.a.-ba à un public, et monhomosexuel c’est fondamental, c’est aussi On peut rappeler, vu trer de l’intérieur un documentaire, un docuse créer des ami·e·s très proches à qui on qu’on est à la radio, ment. Paris is voguing est plus un document, peut parler, en qui on peut se reconnaître, que tu es une femme avec de longues séquences où on peut vraiet je pense que le film montre ça. Mais il ment voir, où on donne vraiment sa place au blanche, sauf erreur de y avait peu de films en France, en dehors show tel qu’il est fait, vu de différents angles ma part, hétérosexuelle des films anxiogènes sur la banlieue, qui (de celui des spectateurs mais aussi du jury) et en te voyant t’appro- s’intéressaient aux communautés noires, et qui donne à voir le Ballroom. cher avec ta caméra, rebeus. Plutôt que de les montrer sur un ton « Attention, il y a un problème », je DJ Monique : Mais à qui ? Je pense que la connaissant l’histoire de voulais faire un film qui rende hommage à Paris is burning et de une construction communautaire joyeuse, question que Stéphane Gérard pose vraiment, c’est si, quand tu as fait le film, tu Jennie Livingston, j’ai autour d’un spectacle, généreuse, qui t’adresses au public d’Arte ou au public de eu peur d’assister à la s’ouvre à tout le monde. [...] la Ballroom Scene ? même chose, que ça se K. S. : Je comprends ta démarche mais, répète. G.C. : C’est un film qui me tenait à cœur de mon point de vue, toutes les histoires et quand tu fais un film, tu ne te demandes ne peuvent pas être racontées par n’impas à qui tu t’adresses. Un artiste qui écrit porte qui. J’en parle souvent avec Mother une chanson d’amour, peut-être qu’il pense à quelqu’un... Steffie, on a une communauté qui regorge de talents. Dans Peut-être que je pensais à Lasseindra et Steffie ? Je voulais certains aspects de ton film, quelqu’un qui fait partie de la marquer les personnages qui me semblaient être marquants communauté comprend qu’il y a des choses que tu n’as pas (même s’il y en avait plein d’autres), c’était l’occasion de saisies dans leur globalité et ça aurait pu t’aider de demanfaire le portrait de cette amitié-là. Au-delà de la Ballroom, der de l’aide dans la communauté. Demander si quelqu’un a on voit le rapport entre deux personnalités très différentes. fait une école de cinéma, ou serait intéressé·e de faire partie [...] C’est un film sur un duo. de ce projet et ainsi inclure, intégrer une certaine authenticité. On peut rappeler, vu qu’on est à la radio, que tu es une M. : [...] Mais est-ce que tu le fais pour elles, pour qu’elles femme blanche, sauf erreur de ma part, hétérosexuelle et le voient, pour qu’elles se retrouvent, pour qu’elles aient des en te voyant t’approcher avec ta caméra, connaissant l’hisimages d’elles ou tu le fais pour les kids qui ne connaissent toire de Paris is burning et de Jennie Livingston, j’ai eu peur pas le voguing ? d’assister à la même chose, que ça se répète.

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M. : Il y a réécriture de l’histoire, même à travers le titre du film où tu t’inscris vraiment dans la reprise de Paris is burning qui est un film à la fois magnifique et extrêmement problématique car il pose l’histoire du voguing comme l’histoire de l’appropriation culturelle. Comme Kiddy le dit, tu reprends cette histoire quand par exemple, tu racontes le voguing en parlant de famille : c’est la vision développée par Judith Butler dans Bodies that matter, Les corps qui comptent5. Elle est fascinée par la famille, les Houses, la recréation d’une cellule familiale en opposition à la cellule familiale traditionnellement réactionnaire... Tout ça pose la question de la réécriture d’une erreur fondatrice du mouvement. G. C. : Pourquoi tu parles d’erreur ? M. : Je parle du fait que Jennie Livingston a fait un film qui s’est très mal passé avec les protagonistes. C’est un documentaire distribué par Miramax donc des enjeux économiques se sont posés très rapidement avec les membres des Houses qui ont participé au film, spécifiquement la question des rétributions. Alors que la réalisatrice tourne depuis dans le monde entier avec ce film sans ne jamais rien avoir fait d’autre et vit sur la gloire de ce film. Soyons honnêtes, le film est sublime mais ce n’est pas que grâce à elle. C’est une question mineure mais quand on pose une caméra dans la Ballroom Scene, on est rarement déçu... G. C. : C’est une question fondamentale qui interroge le cinéma documentaire. Il y a eu le même genre de procès avec Être et avoir, le film sur un instituteur qui a attaqué le réalisateur car il disait avoir fait le film lui. M. Et il a eu gain de cause autour de ce film, par la justice, il a obtenu de l’argent. Dans le cas de Paris is burning6, Miramax a fait des arrangements, tout le monde a gagné cinquante mille dollars à la fin. C’est quand même aujourd’hui l’un des seuls films distribué par un major studio aux ÉtatsUnis qui est accessible gratuitement sur YouTube. G. C. : Je vous rassure tout de suite, le film Paris is voguing n’est pas à la hauteur de Paris is burning : il n’est ni vendu, ni distribué au cinéma, il est diffusé sur France 4 et pour vous donner un petit ordre d’idée, à la diffusion j’ai touché

mille euros que je veux bien partager mais voilà ! [...] Je ne fais pas d’argent sur le dos de la Ballroom Scene, je l’ai fait comme ça. Si j’avais gagné de l’argent, on pourrait me faire ce procès d’intention. Ce n’est pas le cas. Après, c’est une vraie question en documentaire et c’est pour ça que je ne veux plus en faire... K. S. : [...] Pour moi, quand on fait quelque chose sur une communauté comme celle-là, surtout quand elle aide les gens à se construire identitairement, il faut faire très attention à ce qu’on fait. En particulier si on fait un film et qu’on en tire quelque chose (pas forcément de l’argent) mais qu’on ne fait pas partie de cette communauté, il faut redonner. M. : [...] La question est de savoir si tu filmes des gens qui développent une forme d’art, et là notamment des danseurs ou des performers. [...] G. C. : Monique, je t’ai aussi trouvé très dur en disant que tout le monde aurait pu faire Paris is burning, la preuve que non, il y a eu beaucoup de films après qui n’ont pas eu le même succès parce que ce film est extrêmement bien mis en scène et réalisé. M. : Paris is burning est surtout hyper bien produit avec de l’argent. La question est celle de l’accès : qui a les moyens aujourd’hui de proposer à France 4 ou à Vice un film qu’ils acceptent de produire ? Je pense que personne de la Ballroom Scene, aucun pédé noir, aucun pédé rebeu, aucune gouine latina ou trans’ asiatique, aujourd’hui, ne serait pris·e au sérieux par Vice ou par France 4 pour faire un film sur la communauté. [...] Je n’ai jamais vu de gens dans la Ballroom Scene avec une caméra et une production. G. C. : On n’était pas produit·e·s quand on a tourné. Sauf les quatre derniers tournages qui sont minimes dans le documentaire, pour tout le tournage c’est Prune, une pote qui fait du cinéma qui prenait sur son temps libre pour venir, on a emprunté la caméra, et les ingé son qui sont venu·e·s faisaient pareil. M. : C’est ça, quand je te parle d’accès, je parle aussi de réseau et de matériel.

[5] Judith Butler, “Gender Is Burning: Questions of Appropriation and Subversion” in Bodies That Matter: On the Discursive Limits of «Sex», Routledge, 1993. [6] Paris is Burning : https://youtu.be/hedJer7I1vI

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G. C. : [...] Pour répondre à la question de Kiddy, c’est vrai que je n’ai pas demandé dans la Ballroom Scene mais je me disais que tout le monde était hyper occupé, je ne me suis pas dit que j’allais en plus demander de l’aide aux gens que je voyais se débattre pour organiser des trucs qui me semblaient déjà assez complexes. [...]

l’image sur la choure. Je pense que ça s’inscrit dans une image stéréotypée des communautés de couleur qui consiste à dire « les noir·e·s et les arabes, illes volent. »

K. S. : Après, il faut bien comprendre que ton film est bien, il laisse une trace de ce qui a été, l’objet, la technicité et la beauté du film ne sont pas remis en cause. Entre toi, personne étrangère à ce milieu, et ce milieu, l’enjeu c’est de montrer les similitudes avec ce qu’il s’est passé pour Paris is burning.

G. C. : Je te ferais remarquer quand dans mon film, j’en ai beaucoup discuté avec le monteur, il y a le parti pris de ne pas le faire. [...] La prostitution, la pauvreté, tous les trucs vertigineux qui font effectivement claquer des dents [...] je n’ai pas cherché ces images.

K. S. : Surtout quand c’est raconté par une personne qui bénéficie de ce système.

G. C. : Mais le procès qu’on fait à Jennie Livingston, je le K. S. : Je rappelle que le but ce n’est pas de faire ton procès, trouve... Pour en avoir discuté avec Chantal Regnault, qui est c’est de poser ces questions pour que tu puisses t’expliquer. une des photographes qui était là-bas à l’époque, au début tout allait bien, jusqu’au moment où l’argent est entré en jeu. G. C. : Ce sont des questions très intéressantes en terme artistiques, [...] les questions du communautarisme, du partage des M. : L’argent et le montage. Il y a des choses que certaines cultures que la France devrait se poser. Il y a un besoin de dépersonnes ne lui pardonnent pas d’avoir mis à l’image, d’avoir bat dans notre pays mais pas seulement, parce qu’on vit dans préféré un certain traitement de la Ballroom Scene new- un monde éclaté, où les gens sont amené·e·s à se mélanger, des yorkaise à un autre. Notamment les questions de la prostitu- gens de cultures sexuelles différentes, de couleurs différentes tion, du vol, de la pauvreté... Je ne les invente pas, ces procès et il faut se poser ces questions de : comment on vit ensemble ? sont historiques. Est-ce qu’on cloisonne nos cultures ? Dans quelle mesure on a le droit de partager ou pas ? Ce sont des choses à débattre. [...] G. C. : C’est vrai mais pour quelle raison tu les aurais enlevées ? Ce sont des vraies questions de sens. K. S. : Je t’ai posé la question et j’ai répondu pour toi. J’ai dit que tu aurais pu le faire en incluant dans le processus de M. : La question part vraiment de ce dont parlait Stéphane création des gens qui sont issu·e·s de cette communauté. Parce Gérard, la question du gaze en anglais, celle du regard. Pour qu’effectivement, c’est une réécriture de l’histoire. Du coup, qui est fait le film ? Il y a un article très important de bell hooks tu captes quelque chose, et au moment où tu l’édites, où tu qui répond à Judith Butler et qui s’appelle Is Paris Burning?7 fais un film, il n’y a personne de cette communauté avec toi où elle parle de qui est dans la salle, qui a écrit sur le film, et c’est filtré par rapport à la réalité. C’est là que ça aurait été qui applaudit à tout rompre et qui a un problème. bell hooks cool de poser la question, et je pense que n’importe qui voumontre clairement que les queers africain·e·s-américain·e·s ont lant apprendre à faire des films, même Sharoon Tyler de Paris très rapidement, dès 1991, un problème avec Paris is burning Ballroom TV8, aurait sauté sur l’opportunité. En plus tu aurais quand toute la scène universitaire queer blanche, et même hé- pu bénéficier de ses vidéos. Je trouve que c’est dommage. térosexuelle blanche bat des mains en trouvant géniaux.ales ces jeunes qui font des battles... Il y a un problème de regard. K. S. : Je pense aussi que si les gens qu’a filmé Jennie Li- Au cours de la discussion sont aussi abordées les questions vingston avaient su comment le film allait être médiatisé, illes de l’outing de participant·e·s par les films, des conditions de ne lui auraient pas donné accès à tout ce qu’elle a pu filmer. production des films et particulièrement des techniques de certains médias qui détiennent le final cut sur les sujets, des G. C. : Il y a un truc terrible qui me fait très peur, c’est le déni limites du droit à l’image en France ou encore la question d’un de certaines choses. Qu’est-ce que ça veut dire que tu trouves rapport colonial au documentaire. scandaleux qu’on parle de vol et de pauvreté dans Paris is burning ? Qu’il aurait fallu cacher ces deux éléments ? N’hésitez pas à écouter l’émission complète sur rinse.fr. M. : Je crois que je n’ai pas besoin d’avoir deux minutes à

[7] bell hooks, “Is Paris Burning?”, Reel to Real: Race, class and sex at the movie, Routledge, 1996. [8] Paris Ballroom TV : https://www.youtube.com/c/ParisBallroom

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Culture : séries US

LUKE CAGE UNE SÉRIE CONSCIENTE par

Émy Masami

TW : mention de viol Bien que cette idée soit globalement difficile à faire passer, il faut savoir que toute production littéraire et audiovisuelle, qu’elle ait ou non une prétention artistique, fait passer des messages ; et ce même inconsciemment. Concernant la série qui nous intéresse, ces messages sont divers, pour la plupart conscients et revendiqués : Marvel’s Luke Cage est une série certes de divertissement mais c’est aussi une série politique rendant directement hommage au courant « Blacksploitation » et militante. Point histoire : créé en 1972 pour le compte de l’éditeur de comics Marvel par James Christopher Owsley (premier auteur noir à avoir jamais été promu responsable éditorial de comics aux États-Unis, aujourd’hui connu sous le nom de Christopher James Priest), Luke Cage aka Power Man est le premier super-héros noir étasunien ayant eu sa propre série. Cette adaptation en série télévisée par une équipe de scénaristes quasi-exclusivement composée d’Afro-Étasunien·ne·s, se situe dans le Marvel Cinematic Universe et est liée de près aux séries produites par Netflix que sont Jessica Jones, Daredevil, The Defenders et Iron Fist.

L’élément central de cette série est son militantisme pronoir, les scénaristes étant conscients que le fait d’avoir un super-héros noir et aussi qu’il soit résistant aux balles est particulièrement important de nos jours. C’est donc logique que ce soit plus ou moins clairement revendiqué d’une façon ou d’une autre par une bonne partie des protagonistes principaux·les. C’est aussi ce qui transparaît dans la construction de celleux-ci et même dans l’iconographie ou la musique, éléments qui ne seront pas ici objets d’analyse. D’autres aspects sont évoqués de façon plus ou moins visible et distillés tout au long de la première saison de Luke Cage qui sera ici analysée de façon relativement succincte et parfois spoilée quand ça sera nécessaire. Hyper virilité et violence Le monde dans lequel évoluent les personnages de Marvel’s Luke Cage – le quartier de Harlem à New York – est un monde imprégné par la violence, par un virilisme étouffant et destructeur qui laisse par ailleurs peu voire aucune place à l’expression d’identités sortant de la norme hétéro-patriarcale.

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Culture

Le pouvoir de Cage lui-même est signifiant en ce sens : il est doté d’une force surhumaine et d’une peau d’une dureté et d’une résistance extrême lui permettant de résister aux balles. Les conséquences de cette violence normalisée constituent l’élément déclencheur des événements qui feront entrer Luke Cage en scène et en feront peu à peu le héros qu’il doit être. C’est en tout cas le point de vue sur le rôle de Cage que soutient Henry « Pop » Hunter. Barbier qui était lui-même un criminel ultra-violent travaillant pour Mama Mabel, Pop renonça à la violence après avoir fait de la prison et le point sur ses erreurs passées, et devint l’ange gardien de Harlem dont le salon fait office de zone neutre où même les jurons sont prohibés. Il fait surtout office de figure paternelle bienveillante pour la jeunesse de Harlem en manque de repères (et de père). C’est un homme qui, sans pour autant totalement renoncer au virilisme ambiant, réussit à se dresser contre ce dernier grâce à sa connaissance du quartier, des codes de la rue mais aussi grâce à ses relations d’amitié avec les caïds de Harlem et à son passé de criminel qui lui donnent une certaine aura. Par ailleurs, ce sont des histoires de rivalités masculines, d’ego mais aussi de guerre de territoire, qui sont à l’origine des affrontements entre Luke Cage et Cornell « Cottonmouth » Strokes puis entre Cage et Willis « Diamondback » Striker dans une escalade de violence qui mettra tout le quartier de Harlem en péril. Cottonmouth ne défie pas tant Cage parce que son business est menacé, que pour ne pas perdre la face et Diamondback le fait pour des raisons assez puériles de jalousie fraternelle du type : « Papa t’aimait toi et moi pas » mais aussi parce qu’il est un cliché Hollywoodien du « fou » citant la Bible sans pour autant croire en Dieu (les 10 commandements lui échappent totalement) pour justifier ses actes. Dans cette série, les origines de cette violence sont expliquées de deux façons différentes : l’absence de père pour le commun des jeunes délinquant·e·s des rues de Harlem ; et pour un cas particulier, celui de Cornell Strokes, l’éducation d’une femme, Mama Mabel qui a fermement poussé son neveu à devenir ce qu’il est en le forçant à « se salir les mains ». Elle lui a ordonné de tuer son oncle Pete tandis qu’elle protégeait sa nièce Mariah de cette même violence en l’incitant à faire des études et surtout en l’éloignant du foyer. Ici donc, on renforce les clichés selon lesquels seuls les pères sont à même de transmettre à leurs fils les repères moraux nécessaires à une vie en communauté sereine malgré les délits divers qu’ils pourraient commettre et aussi que le patriarcat est transmis par les mères, ou du moins par des figures féminines fortes pour ne pas dire castratrices, adoptant complètement les codes patriarcaux en vigueur : violence, brutalité, absence de pitié, etc. C’est d’autant plus fort que la série souligne de façon très appuyée que Cornell aurait de loin préféré une autre vie exempte de violence et tournée vers la musique au lieu de

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celle de criminel très violent autant capable de tuer à mains nues qu’avec des armes à feu, bien que, selon Mariah, il a réussi à tenir son business « sans violence inutile ». Ceci sera confirmé par l’entrée en scène de Diamondback plus tard dans le récit. Cette différence de traitement entre Cornell et Mariah sera d’ailleurs le point central dans le destin fatal de Strokes. Car c’est quand sa misogynie teintée de jalousie et de colère éclatera et qu’il voudra justifier les actes de son oncle bien-aimé envers sa cousine qu’il connaîtra sa fin. Cet oncle qu’il a dû tuer à son corps défendant alors qu’il n’avait que 14 ans. C’est cette colère qui lui fera proférer des propos ignobles à l’encontre de Mariah, violée par ce même oncle, en l’accusant de « l’avoir cherché ». C’est donc là qu’en retour, Mariah tuera Cornell avec une rage et une violence extrême – violence qu’elle exècre par ailleurs – comme pour frapper et punir son bourreau à travers lui. À côté de ça, la série dénonce un certain nombre de (micro) agressions et de crimes misogynes subis par les personnages féminins apparaissant ou étant évoquées dans Marvel’s Luke Cage. Place des femmes et des minorités de genre Alors que les genres et identités minorisées sont rendues totalement invisibles, les femmes sont tenues au maximum éloignées des rues par la violence machiste qui y règne (l’exemple le plus frappant est celui de Cassandra, cousine de Misty Knight) et n’ont d’autre choix pour survivre que d’adopter les codes imposés et/ou validés par le patriarcat. Ici, quatre femmes tirent leur épingle du jeu et ont une certaine importance dans la série. Et leur moyen à elles de survivre dans ce monde violemment machiste a été de se faire une place dans des institutions ou des domaines hautement patriarcaux : l’engagement dans la police pour l’inspecteur Mercedes « Misty » Knight, le travail en prison pour la docteure Reva Connors (institutions ajoutant le racisme à l’ensemble), les gangs et les trafics divers pour Mama Mabel ou encore la politique politicienne pour Mariah Dillard (qui répugne à utiliser la violence par ailleurs). Tous ces milieux ont en commun d’être violemment misogynes (ce qui transparaît dans la série) et LGBTphobes (ce qui n’est malheureusement pas évoqué) par ailleurs. Et ces choix sont basés sur des convictions fortes. Prenons deux exemples opposés : Mercedes Knight ne veut pas simplement chercher la justice mais la « poursuivre », la rétablir même, elle qui put constater à quel point la police avait été méprisante avec sa cousine Cassandra, violée et battue à mort par des voyous de son quartier, car pour les policiers de l’époque, une jeune fille noire et pauvre de Harlem ne pouvait qu’être une « salope de plus » à qui l’on n’a pas besoin de rendre justice. Elle est aussi parfaitement consciente de la misogynie de son institution, évoquant, quand un psy l’accuse d’avoir été aveuglée par ses émotions envers son collègue ripoux, que


les flics hommes peuvent se permettre de « baiser des groupies à l’arrière de leur bagnole » et être applaudis pour ça, qu’ils peuvent se saouler et se battre dans les parkings pour « se lâcher » sans craindre quoi que ce soit. « Vous ne diriez pas ça si j’avais été un homme ! » Mariah Dillard est une militante pro-noir·e·s à sa manière, qui est entrée en politique pour arriver à ses fins. Très informée sur les personnalités noires marquantes ayant vécu à Harlem, elle cherche à garder ce quartier majoritairement noir et accessible aux personnes précaires avec son projet immobilier de logements à loyer modéré. Ses rapports avec sa tante Mama Mabel sont complexes. Mariah fait souvent référence à elle mais refuse de lui ressembler car elle refuse la violence sans pour autant que celle-ci la choque, car elle refuse catégoriquement de s’impliquer pleinement dans les activités criminelles que sa tante a léguées à Stroke, peut-être aussi quelque part car elle lui en veut pour le viol qu’elle a subi et peut-être pour d’autres raisons. Pour autant, c’est un personnage sans scrupules qui, en bonne politicienne, affirme une chose et son contraire dans une seule et même phase : quand un ado noir est tabassé par un policier après le meurtre d’un de ses collègues, elle instrumentalise ce drame, fustige la police mais réclame pour les policier·e·s des armes à balles explosives en faisant croire que seul Luke Cage sera visé par ces balles ; elle appelle à une action non violente en réclamant le meurtre par la police d’un noir mais aussi des autres super-héros et héroïnes Marvel. Concernant la misogynie, en revanche, elle semble être plus du genre à y adhérer qu’à le dénoncer. D’autant plus que, bien qu’elle soit présentée comme une femme ne se laissant pas faire, elle n’est, du début à la fin, qu’un jouet entre les mains des hommes qui l’entourent, à l’exception de son assistant Alex, plus jeune.

Dans tous les cas, à l’exception de la Docteure Reva Connors et de Candace Miller - jeune femme utilisée par Mariah Dillard pour nuire à Cage en lui faisant porter le chapeau pour le meurtre de Cornell Strokes - Mariah elle-même, Mercedes Knight et Mama Mabel ainsi que Claire Temple, infirmière autodidacte issue de la série Jessica Jones, sont parfois violentes et même très violentes. On pourrait même dire qu’elles se placent sur un spectre de la violence (essentiellement physique) qui part de son acceptation totale et de son usage dénué d’hésitation (Mama Mabel) en passant par son rejet pur et simple (sa nièce Mariah Dillard) avant de s’achever là où l’on n’est que victime de cette violence (Candice Miller). Claire ne se sert de violence qu’en cas de nécessité et Misty pour se défendre, surtout quand elle perd le contrôle de la situation, au risque de perdre sa place dans la police. La

les

prison

et

violences

policières

Second avatar du pouvoir dans la série après la police, la prison est elle aussi présentée comme un lieu violent, où les gardien·ne·s essentiellement des blanc·he·s profitent de leur pouvoir pour laisser toute latitude à l’expression de leur racisme envers des détenu·e·s essentiellement racisé·e·s, pour les manipuler et les utiliser comme des chiens de garde et/ou de combat et enfin comme une sorte de laboratoire où les prisonnier·e·s servent de cobayes.

De façon cruellement ironique, c’est aussi l’endroit où Cage a obtenu ses pouvoirs, justement grâce au plus raciste des gardien·e·s de la prison de Seagate, Rackham, après une expérience plus que réussie. Sujet traité relativement tardivement dans la narration de la série, la question des violences policières est abordée de façon aussi subtile que brève. Mais pas avant que l’on ne l’ait vue à travers les yeux de Mercedes Knight qui croit fermement à l‘institution policière et à l’idée de justice, portée par cette institution qui fait son travail. C’est peu à peu en avançant dans le récit que l’on voit la façade s’effriter progressivement en même temps que les illusions de Mercedes s’effondrent et que l’on découvre « Fais comme l’industrie pharmaceutique. Invente la mala- d’abord la corruption d’un policier, puis deux, puis trois… Avant que l’on finisse par descendre dans les rues pour die et vends le remède » voir les policier·e·s dont on ignore le degré d’intégrité mais

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Culture

qui n’hésitent pas à s’en prendre spécifiquement aux jeunes noir·e·s et latino·a·s de Harlem par colère, par peur, par racisme et pas forcément dans cet ordre. Et ce, même s’ils sont e·lle·ux-mêmes noir·e·s, comme on pourra le voir dans la scène où l’on voit un flic tabasser un ado, Lonnie Wilson, qui avait pour seul tort de connaître Cage. « Vous êtes flic, donc aussi blanche que les autres ! » C’est à ce moment de la série que l’on voit des noir·e·s solidaires entre eux contre cette violence policière et que Method Man fait référence à Malcolm X, MLK mais aussi à Trayvon Martin (d’ailleurs, le sweat à capuche de Cage est aussi un hommage à Trayvon Martin ainsi qu’à Black Lives Matter) – qui pourtant ne fut pas assassiné par un policier – pour appuyer son propos, en précisant que ce ne sont pas des super-héros blancs et parfois riches comme Iron Man ou Captain America qui iraient se préoccuper de noir·e·s pauvres de Harlem et que l’on réalise enfin que Misty et sa patronne ne sont pas dupes quant au racisme de la police. « Qui aurait cru qu’un noir portant un sweat à capuche puisse être un héros ? »

Dillard que les noirs de Harlem ont su organiser une protestation non violente tournée vers la police et dénonçant les délits de faciès, sa volonté irrationnelle de se venger et les violences qu’elle inflige. Bien que non exempte de défauts, Marvel’s Luke Cage est une série riche qui évite bien des clichés sur les noir·e·s et dans laquelle les sujets abordés sont encore à approfondir et où il y a bien des sujets à analyser : la problématique de la gentrification que connaît actuellement Harlem et que la série dénonce, celle des classes sociales, l’iconographie et la façon dont les plans parlent autant que les personnages, la musique, les lieux iconiques de la série et ce qu’ils évoquent, l’impérialisme étasunien, même dans les luttes pour les droits des noir·e·s, le problème qu’il y a à évoquer BLM sans parler de LGBTphobie, le colorisme, etc. Bien des sujets essentiels et passionnants, en somme, qui auraient leur place dans un dossier complet. En attendant la saison deux prévue pour 2018 ou 2019, je recommande chaleureusement le visionnage de cette série de qualité, bien écrite, extrêmement bien réalisée, aux musiques excellentes… Bref, une production à ne pas manquer.

Et finalement, c’est spontanément et sans manipulations politiciennes comme celles de Mariah

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TROP MOCHE LA VIE RICHE MAIS HANDICAPÉ·E·S Par Elisa Rojas Will est un ancien banquier carrément plein aux as. Qu’y a-t-il de commun entre l’histoire de Heidi (la célèbre Bien sûr nous ne saurons jamais vraiment d’où vient orpheline des montagnes), le film Intouchables (que l’on l’argent. Mais qu’importe, ce n’est pas la question. Et puis, ne présente plus et dont la simple évocation me donne de tout le monde sait que les riches sont riches parce que c’est comme çaaaaa ! Ils le mél’urticaire) et la bluette américaine qui va bientôt sortir ritent, ils sont riches. Un point en salle, dénommé Avant toi (en VO Me Before You) ? Le vrai message, le message subliminal qui c’est tout. Rien, me direz-vous. Ah, si, l’un des deux personnages gangrène ces trois récits Je m’égare, reprenons. Clara, Philippe et Will sont principaux est handicapé physique et en fauteuil roulant, est le suivant : mieux blindé·e·s, plutôt agréables d’accord. Mais franchement au delà de ça, entre le classique de la littérature pour enfants suisses de 1880 ultra vaut être pauvre et « va- physiquement1 disais-je adapté et réadapté qu’est Heidi, l’un des plus grands suc- lide » que handicapé·e (pour ne pas en rajouter, déjà cès du cinéma français que représente Intouchables et la et riche, parce qu’être qu’illes sont handicapé·e·s), comédie romantique à l’eau de rose Avant toi, il n’y pas handicapé·e c’est vrai- mais tristes. Si tristes. d’autre similitude. Oui, au départ, illes vont ment – vraiment – la Eh bien, détrompez-vous ! Ces trois récits sont, à mal et c’est un euphémisme. loose. quelques détails près, identiques et je vais vous le déIlles en ont gros sur la pamontrer. tate, le moral dans les chausDans chacune de ces histoires, le personnage handicapé settes. Illes sont seul·e·s (homme ou femme) est riche, pas trop mal fait de sa per(aucun véritable ami à l’hosonne, mais malheureux. rizon, juste un entourage étouffant). Illes s’ennuient. Illes sont persuadé·e·s que la vie est moche. Clara est la petite fille chérie d’un papa riche et trop gentil. Mais voilà que soudain déboule dans leur existence, le second personnage du film (et en réalité le seul qui compte, le Philippe est un riche aristocrate. héros ou l’héroïne) qui va TOUT changer et les convaincre qu’il ne faut pas se morfondre dans leur coin car même han-

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dicapé·e et en fauteuil, on peut s’éclater et avoir une existence pleine de joie, voyez-vous. De même, dans chacune de ces trois histoires, le personnage « valide » est pauvre, un peu à l’ouest, mais joyeux. Tellement joyeux. Il est recruté au début du récit pour s’occuper du personnage handicapé. Heidi est amenée à Francfort – de force – (n’oubliez pas que l’on est au 19ème siècle, c’est une gosse orpheline et elle n’a pas un rond) pour devenir la demoiselle de compagnie de Clara, une petite fille un peu plus âgée qu’elle et qui est paralysée. Driss, le jeune banlieusard en galère est, presque malgré lui, engagé pour devenir l’auxiliaire de vie de Philippe qui est… Paralysé. Lou est engagée pour être l’auxiliaire de vie (et de mort) de Will qui est… Tou·te·s en chœur : PA-RA-LY-SÉ ! Le job apparaît à première vue peu folichon (s’occuper d’« un·e handicapé·e », purée la tuile !), mais très vite grâce à la joie et l’optimisme forcené de Heidi, Driss et Lou, tou·te·s les protagonistes vont s’apercevoir que malgré ce qui les sépare du personnage handicapé, la classe sociale et le handicap, ils ont plein de points communs. Il va donc se nouer entre elles·eux une relation amicale, voire amoureuse pour le film Avant moi, tellement belle et tellement forte que… J’en ai les larmes aux yeux et vous aussi (pas la peine de mentir, je vous vois !). Et alors ? Où est le problème ? Le problème est le suivant : vous pensez peut-être que ces trois récits sont tout simplement de belles histoires d’amitié, ou d’amour, dans lesquels le handicap est certes présent mais presque accessoire. Qu’il s’agit au fond de célébrer la vie, les relations humaines, voir de prôner l’ouverture d’esprit et même au passage d’abattre quelques préjugés relatifs au handicap (un objectif sérieusement revendiqué par les réalisateurs d’Intouchables. Excusez moi, il faut que j’aille rire un grand coup, je reviens).

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Mais la réalité est toute autre. Le vrai message, le message subliminal qui gangrène ces trois récits est le suivant : mieux vaut être pauvre et « valide » que handicapé·e et riche, parce qu’être handicapé·e c’est vraiment – vraiment – la loose. Offrons tout de même la Palme d’Or2 de l’ignominie au film Avant toi qui va un poil plus loin et suggère carrément qu’il vaut mieux être mort qu’handicapé·e3 (vous m’avez bien entendue). Merci Hollywood, c’est vrai qu’on avait urgemment besoin d’un navet supplémentaire sur ce thème-là4. Pour mieux comprendre comment ce message est habilement diffusé, posons-nous quelques questions. À votre avis : 1) Pourquoi le personnage handicapé est riche ? C’est pour souligner que le handicap est son principal problème. Puisqu’il est riche et qu’il a largement de quoi subvenir à ses besoins essentiels (et même plus), sa tristesse, sa mélancolie, ne peuvent être liées qu’au handicap. 2) Pourquoi le personnage handicapé va mal ? Vous posez vraiment des questions stupides. Hein, quoi ? C’est moi qui pose la question ? Ah, oui, j’oubliais. Je disais donc cette question est brillante et la réponse est la suivante : le personnage handicapé va mal parce qu’il est HANDICAPÉ, voyons ! Évident. Son mal-être est intrinsèquement lié au handicap. Toutes les personnes handicapées sont mal dans leur peau, c’est un fait scientifiquement prouvé. D’ailleurs, bien souvent le personnage handicapé est anciennement « valide ». Il est devenu handicapé à la suite d’un accident. Ceci pour que l’identification des spectateurs·trices valides (à qui le film est adressé) soit plus simple et pour que l’on comprenne bien d’où vient son malheur : de la comparaison entre sa vie d’avant le handicap et celle d’après. À aucun moment, il ne sera suggéré dans aucun de ces trois récits que le personnage handicapé est peut-être, disons…


Gravement dépressif. Son état d’esprit négatif, cafardeux, parfois cynique, sera dès le départ considéré comme logique et normal eu égard à son état et à ce qui lui est arrivé. De la même façon, il ne sera jamais (oh grand jamais) évoqué que cet état dépressif pourrait être lié au contexte social dans lequel il·elle évolue. Un contexte dans lequel le handicap est facteur de rejet et de discriminations. Non, il ne sera jamais question d’une société qui l’abreuve de représentations dénigrantes de lui ou d’elle-même comme dans cette histoire dans laquelle il·elle prend corps (cette mise en abîme vous donne mal à la tête ? Moi aussi). 3) Pourquoi le personnage « valide » est pauvre ? Pour souligner le fait que la pauvreté est son problème principal mais que, malgré sa situation financière critique, il possède une richesse bien plus importante que tous les biens matériels au monde : la santé ! L’absence de handicap ! Qui sont la condition du bien-être et du bonheur, tout le monde le sait. Cette richesse, cette incroyable chance qu’illes ont d’être « valides », Heidi, Driss et Lou n’en prenaient pas toute la mesure avant d’être confronté·e·s à la pire des limites qui soit sur cette terre : le handicap. Rassurez-vous pour les finances de nos trois personnages « valides », Heidi, Driss et Will. Tout s’arrangera à la fin sur ce plan et ils·elles bénéficieront chacun·e des grandes largesses de nos trois ami·e·s qui tout handicapé·e·s qu’ils·elles soient ne sont pas rats. 4) Pourquoi le personnage « valide » est joie ? Mais parce qu’il est « valide », bien sûr ! Et aussi parce que c’est un être simple, puisque pauvre, généreux, plein de bon sens et capable de voir l’essentiel avec le cœur. Il est donc l’incarnation de la joie de vivre, il détient la clef du bonheur et il va redonner au personnage handicapé, qui incarne pour sa part la souffrance dans toute sa splendeur, le goût de la vie que son handicap lui a fait perdre. D’ailleurs, il est bien connu et totalement vérifiable dans la « vraie vie » que ce sont souvent les « valides » qui apprennent la vie aux personnes handicapées qui ont le seum. Les « valides » sont en tout état de cause les mieux placé·e·s pour nous expliquer comment il faut prendre les choses et voir le verre à moitié plein. En effet, sans élément extérieur, la personne handicapée ne peut trouver elle-même dans ses propres ressources le bonheur. Elle a besoin que les « valides » lui montrent le chemin car les « valides » savent ce qu’être heureux·se veut dire. 4) Pourquoi pensez-vous que j’exagère ? Vous allez me dire que j’abuse. Que je suis de mauvaise foi (moi, de mauvaise foi ?! Je rêve ! Impossible, rappelez vous que je suis avocate). Ces histoires ne sont pas aussi caricaturales que ça, il y a des nuances, par exemple… Exemple 1 : Certains personnages handicapés ont d’autres problèmes que le handicap. Clara a perdu sa mère et Philippe a perdu sa femme. D’accord. Mais quelle place accorde-t-on à cet aspect dans le récit ? Quasiment aucune. Le sujet du deuil est juste effleuré et précisément pour sous-entendre que le handicap est venu en rajouter

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une couche déterminante. Clara et Philippe auraient pu se remettre d’un deuil, bien que ce ne soit jamais facile, mais pas avec un handicap en prime. ça non. Exemple 2 : Heidi, Driss, et Lou sont gai·e·s mais ont aussi leur part de soucis. Certes, le personnage « valide » est également un peu « marginal » à sa façon. Un peu cabossé par la vie sur le plan familial et personnel notamment. Le problème d’Heidi c’est qu’elle est orpheline et vient du fin fond de la campagne. Driss lui est au chômage, il est noir, vient de banlieue et sort de prison. Est-il besoin d’en dire plus ? Petite parenthèse quand même s’agissant d’Intouchables qui nous a offert un combo gagnant puisqu’il a réussi à stigmatiser les personnes handicapées ET les jeunes racisé·e·s des quartiers populaires en un seul et même film5. Du grand art, ça valait bien un César ! Lou est au chômage itou (le chômage est un fléau), elle est le soutien financier de sa famille et a également un passé traumatique6. Vous imaginez que ces détails ne sont que fioritures, pas du tout. Ces éléments sont importants. Ils viennent expliquer leur personnalité détonante, plus enjouée (ils en ont vu d’autres) et déphasée que la moyenne. Le parcours personnel chaotique du personnage « valide » associé à ses origines modestes fait qu’il est souvent à côté de la plaque. Il ne connaît pas les codes de la bonne société ou de la société tout court. Du coup, il fait des gaffes et c’est justement ce comportement inadapté qui va tout bouleverser et lui permettre de nouer une relation unique avec le personnage handicapé qu’aucun de ses proches n’a réussi à créer avec lui. De plus, soulignons que c’est justement cette « marginalité » propre au personnage « valide » qui va permettre la rencontre du siècle avec le personnage handicapé. Si Heidi avait eu de l’oseille, une famille et si Driss et Lou n’avaient pas été au chômage, illes n’auraient jamais rencontré Clara, Philippe et Will qui, rappelons-le, ne sortent pratiquement pas de chez eux et sentent la naphtaline. Les gens « normaux » ne rencontrent pas de personnes handicapées dans la vie de tous les jours, ne faites pas semblant de l’ignorer. Preuve en est que même Heidi, Driss et Lou sont abasourdi·e·s par leur première rencontre avec leurs « handicapé·e·s » respectif·ve·s. Illes n’avaient jamais connu une personne handicapée avant d’être embauché·e·s. Exemple 3 : Heidi, Driss, et Lou apprennent aussi des choses au contact de leurs ami·e·s handicapé·e·s. Elleux aussi prennent une belle « leçon de vie ». Euh… C’est vrai. Illes apprennent que vivre dans le luxe c’est plus sympa, mais pas que. Heidi apprend à lire et à écrire, grâce au précepteur de Clara, et plus généralement l’importance d’avoir une bonne éducation. Driss apprend l’existence de Vivaldi et trouve un travail

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Culture dans lequel il donne entière satisfaction et qui finalement le valorise professionnellement, pour ensuite lancer sa boîte avec succès. Quant à Lou, elle apprend à ne pas renoncer à ses rêves. Will lui explique qu’en tant que « valide », elle ne peut se contenter de vivre à moitié car son potentiel est illimité (contrairement au sien CQFD). Pour finir, je remarque forcément quelques variantes dans les épilogues respectifs de chacune de ces histoires. Elles ne peuvent pas se terminer toutes de la même façon sinon ce serait assez vite « grillé » qu’il s’agit de la même soupe que l’on nous vend depuis des lustres. C’est la raison pour laquelle : À la fin de Heidi, Clara retrouve définitivement la frite car (accrochez-vous) un beau jour, elle se lève et re-marche. Comme dans la Bible, voilà. En fait, ce que l’on ne savait pas, c’est qu’elle somatisait total. Le problème était dans sa tête et il suffisait de l’emmener s’aérer une aprèm’ à la campagne pour que tout rentre dans l’ordre. A la fin d’Intouchables, Philippe reste en fauteuil mais il reprend confiance en lui, notamment dans le domaine sentimental. Quant à Will, dans Avant toi… Là, c’est moins drôle. Il préfère quand même mourir, se suicider7, et léguer un petit pactole à Lou. Pourquoi, comment ? Allez voir le film ou pas. Ce qui est certain c’est qu’avant de mourir, il a connu le frisson de l’amour (ce qui n’est déjà pas si mal honnêtement. Faut pas trop en demander non plus) mais sans sexe. Attention ! Il n’était pas question de laisser penser qu’une histoire d’amour AVEC relations seXXXuelles, et sans drame, est possible entre une personne « valide » et une personne handicapée. Vous savez bien que ça n’existe pas. Soyons sérieux·ses cinq minutes. 5) Et si on creusait encore un peu ? Avant de vous quitter pour aller boire ma Margarita du vendredi soir, j’allais presque oublier de vous dire… Le personnage « valide » est heureux pour une autre raison assez évidente et essentielle : pour vous convaincre vous, les « valides pauvres » (qui êtes quand même assez nombreux·ses) qu’il y a quand même une justice en ce monde. Les riches souffrent et pleurent aussi parfois. Illes peuvent êtres malades et/ou handicapé·e·s et donc ne pas pouvoir jouir pleinement de leur argent et de leur position sociale dominante. Du coup ne vous plaignez pas trop de vos tracas quotidiens et vos problèmes de fric. Un peu de respect. Pensez aux riches qui sont handicapé·e·s, elleux souffrent vraiment. Et voilà comment la littérature et le cinéma ressassent inlassablement les mêmes histoires galvaudées sur le handicap pour nous détourner tou·te·s de l’essentiel : le combat pour changer profondément cette société et faire en sorte que les personnes handicapées soient respectées, n’aient plus à supporter ce type de représentations dénigrantes et puissent vivre dans des condition dignes8. Sur ce dernier aspect, j’ajouterai qu’il y a un dernier élément de taille que ces récits passent sous silence : Clara, Philippe et Will sont de très exceptionnelles exceptions. La majorité des personnes handicapées en France comme ailleurs ne sont pas riches. Elles sont pauvres, comme la majorité des personnes

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« valides », voire même plus pauvres que ces dernières9. Par conséquent, ces personnages handicapés ne sont pas seulement horriblement caricaturaux, ils ne représentent au fond quasiment personne. Pourtant, leurs histoires plus ou moins fictives seront considérées comme particulièrement exemplaires et poignantes au détriment de la plupart des personnes handicapées réelles et existantes qui continuent à se débattre dans un quotidien fait de mépris et d’injustice sociale.

[1] Au regard des critères de beauté dominants. [2] Ex-aequo avec les campagnes de la sécurité routière qui tiennent exactement le même discours. [3] Ici quelques liens sur les vives critiques exprimées outre-manche sur le film : http://www.dominickevans.com/2016/02/hollywood-promotes-the-idea-it-is-better-to-be-dead-than-disabled/ http://www.self.com/trending/2016/05/why-some-disability-rights-activists-are-protesting-me-before-you/ http://www.huffingtonpost.com/kim-sauder/why-excitement-me-before-you-is-deeply-troubling_b_10108260. html [4] Précisons que le film est tiré d’un livre best seller du même nom qui a été vendu à 6 millions d’exemplaires (sic). C’est vous dire l’étendue du désastre… [5] Ici quelques liens sur le racisme dans Intouchables qui a sauté aux yeux des Américain·e·s, mais un peu moins des Françai·se·s, étrangement… h t t p : / / v a r i e t y. c o m / 2 0 1 1 / f i l m / r e v i e w s / u n t o u chable-1117946269/ http://archives-lepost.huffingtonpost.fr/article/2011/12/08/2656131_intouchables-raciste-et-choquante-pour-variety-la-comedie-est-elle-impossible-a-exporter.html http://next.liberation.fr/cinema/2011/11/14/intouchables-ben-si_774456 [6] J’ai bien envie de vous spoiler mais je ne le ferai pas. [7] Un suicide « héroïque » qui va rendre service à tout le monde. [8] Oui, je sais, je l’ai écrite mille fois cette phrase-là (et d’autres) mais que voulez-vous ? On n’avance pas. [9] Quelques liens sur le thème « handicap et pauvreté » : http://www.making-prsp-inclusive.org/fr/6-le-handicap/64pourquoi-le-handicap-doit-etre-inclus-dans-la-srp/handicap-et-pauvrete-quelques-faits-a-lechelle-mondiale.html http://www.banquemondiale.org/fr/topic/disability/overview


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Culture

COLLECTIF POWER POP de simples distractions, voire comme un moyen pour que leurs enfants se taisent pendant une heure ou deux, il n’en est pas moins que l’audiovisuel a une place dans la construction de nos jeunes. Ils et elles n’y réfléchissent peut-être pas, mais illes enregistrent tout ce qu’illes voient. Lier pop Pourquoi parler politique en Pop Culture est important culture et politique, c’est se ? poser des questions sur ce que la pop culture transmet et ne transmet pas. C’est analyser les effets de l’état actuel de la Clémence - Premièrement, parce que la Pop Culture et la pop culture. Puis, finalement, c’est fournir des outils de répolitique sont liées, c’est indéniable. Il y a un nombre impres- flexion à tou·te·s celleux que la pop culture concerne : celleux sionnant d’œuvres dans la pop culture – que ce soit dans la qui la font comme celleux qui la consomment. C’est comme musique, dans les jeux vidéos, ou dans les films – qui ont une ça que le changement se fait et qu’on peut finir par voir visée politique. Et deuxièmement, parce que ça marche, tout des protagonistes féminins menant les films d’une des plus simplement ! Les gens seront forcément plus réceptifs à un grandes franchises de science-fiction de tous les temps. discours politique lorsqu’il est agrémenté d’exemples piochés dans un des plus grands albums de rap ou de références à des Marion - Je pense que les filles ont tout dit. Mais pour illuscomics Marvel, ça a l’air enfantin et bête à dire, certes, mais trer à ma manière le principe, je dirais qu’ancrer des propos c’est vrai. Nous avons une plateforme pratique, polyvalente, politisés dans le cadre de la pop culture, c’est comme le gratuite et accessible en YouTube, et un sujet vaste et intéres- stratagème de faire l’avion avec une cuillère pleine de comsant qui est la pop culture ; pourquoi ne pas en profiter pour pote pour qu’un enfant accepte enfin de la manger. Beaucoup véhiculer des idées et des opinions politiques ? de personnes sont réticentes dès qu’il s’agit de « politique » Dès lors que le mot, au même titre que « luttes » ou encore Oumy - Clem a tout dit ! Et puis nous vivons dans un monde « revendications », est prononcé, une grande proportion de rapide où tout est corrélé, donc, pour passer un message la population va fuir la conversation ou se mettre à faire la précis. sourde oreille. Le fait d’enrober le bonbon politisé avec le Aujourd’hui, on peut écouter un son et avoir envie de « se sucre de la pop culture permet de faire passer des propos bien battre » contre un système que nous trouvons injuste, ou plus aisément. Tant qu’à faire du divertissement, autant qu’il encore retrouver des prédictions de notre monde actuel dans soit malin et ait une portée politisée, pédagogique… une intro de jeu des années 90 et se dire « c’était donc vrai » ou bien retrouver notre héros préféré, confronté aux mêmes dilemmes de vie que les nôtres ! Utiliser la pop culture peut plaire, créer la polémique. Le buzz et les réactions du peuple sont bonnes à prendre car cela veut aussi dire que le message a été vu ! En tant que jeunes femmes noires, avoir la chance de pouvoir véhiculer nos ressentis sur des sujets que nous trouvons passionnants, tout en restant un groupe uni, est déjà un message !

POP CULTURE FEAT. POLITIQUE

Ana - Tout peut avoir une portée politique, qu’on le veuille ou non, et la pop culture n’y échappe pas. Les jeux vidéo, les séries, les films, toutes ces œuvres sont le fruit d’une réflexion, d’une certaine approche du monde. Elles sont créées par des gens issu·e·s de certains types de sociétés et en sont donc, même sans le vouloir, le reflet. Et les gens répondent à ces représentations. C’est un échange délicat mais extrêmement important. Je vais prendre un exemple qui va paraître évident : la plupart d’entre nous sont exposé·e·s aux médias audiovisuels dès l’enfance. Même si beaucoup de parents aujourd’hui encore voient la télévision et le cinéma comme

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Comment on s’est politisées sur YouTube ?

Comment a-t-on eu le courage de nous lancer ?

Clémence - C’était un peu une évidence pour moi. Si on regarde la situation relative à la diversité sur YouTube, être un collectif de femmes noires parlant d’autres choses que de mode et de maquillage est déjà une prise de position politique ! Et, à partir de là, quand ta présence seule est un message, il te suffit juste d’avoir les mots justes.

Oumy - J’avais besoin d’être dans un collectif pour me lancer, j’ai toujours aimé les jeux vidéo et les mangas et j’ai toujours rêvé d’en parler ! Seulement, j’ai un manque de confiance en moi qui disparaît quand je suis en groupe car les filles m’encouragent et me conseillent beaucoup ! C’est une famille ! Être bien entourée, c’est important. On se soutient dans les moments durs Oumy - Pouvoir se rencontrer réellement les unes les et on partage les bons moments. J’avais besoin de ça pour autres et voir qu’on avait les mêmes problèmes, les mêmes être courageuse : l’unité. codes a facilité la connexion et l’échange entre nous; découvrir les combats de chacune, qui sont en réalité nos Clémence - Pour ma part, le chemin était déjà parcouru propres combats ont permis de faire de notre politisation puisque j’ai lancé ma chaîne YouTube personnelle il y une évidence et je pense qu’en voyant notre VLOG au Co- a un an : j’avais donc déjà dépassé l’étape de l’hésitamicon par exemple, vous pouvez voir la cohésion de notre tion avant de se lancer et j’avais aussi de l’expérience groupe et l’ambiance générale de notre collectif ! « technique » en écriture, tournage, montage de vidéos, ainsi qu’en gestion de chaîne YouTube et de réseaux Ana - C’est bête à dire, mais je n’ai jamais vraiment eu sociaux. Il fallait trouver du courage pour s’attaquer à un le choix d’être politisée ou pas. J’ai bien essayé de ne sujet si stéréotypiquement masculin, et c’est quelque chose pas l’être, mais ça ne m’a jamais rendu service. Puis, que notre synergie de groupe a réussi à rendre plus facile. même si ça fait peu de temps que je fais des vidéos, ça fait un moment que j’écris des critiques de films et séries. Ana - J’ai créé ma propre chaîne YouTube peu avant de Au fil du temps, mes critiques sont devenues de plus en rejoindre le collectif, après des mois à débattre avec moiplus analytiques. Mes contenus vidéo le sont également. même de l’utilité d’afficher ma face sur YouTube. Avant Couplez ça avec le fait qu’on soit un collectif de femmes ça, j’ai écrit des articles de façon plus ou moins régulière noires parlant de pop culture sur YouTube et voilà. Le mot sur un blog tenu avec des camarades de promo. Quand politique pourrait tout aussi bien être tatoué sur mon front j’ai fini par aller au-delà de ma peur d’être filmée, le reste et je pense que c’est un peu pareil pour tout le monde dans est venu naturellement. Quatre ans d’études de cinéma, ça ce collectif. sert. Marion - Dans un premier temps, ma conscience politique s’est développée sur les réseaux sociaux. Autour de moi, peu de personnes étaient réellement déconstruites. Un monde de privilèges, de discriminations et de préjugés se dressait devant moi, avec des personnes peu enclines à changer leur vision du monde. Les réseaux sociaux, et en particulier Youtube, c’était une porte qui s’ouvrait sur un champ de possibilités incroyables. J’ai commencé à comprendre les enjeux liés au patriarcat, au racisme systémique, à la mysoginoir et toutes ces autres notions que les politisé·e·s du web 2.0 connaissent bien. Il m’est apparu de plus en plus évident qu’il fallait se dresser contre tout ça. Et quoi de mieux, pour poser les points sur les i, que de dire « nous sommes des jeunes femmes noires, nous sommes aussi légitimes que vous sur Youtube et EN PLUS nous allons vous faire l’affront de parler de thèmes de société, car nous ne sommes pas cantonnées à être des objets de séduction ou des « gourous de la beauté » – bien que j’encourage totalement toute personne ayant envie de se lancer dans les vidéos de beauté, lifestyle ou autre à le faire. Il n’y a pas plus ou moins de mérite à faire de la beauté ou de la culture. Il y a simplement le fait de se dresser contre ce qui est attendu de la part de personnes répondant à notre profil.

Marion - J’ai toujours voulu être sur YouTube, faire des vidéos artistiques, politiques. Mais j’ai cette mauvaise habitude de toujours penser au « qu’en dira-t-on », ce qui m’amène souvent à me brimer, notamment au niveau du contenu créatif. Être à plusieurs, se lancer en groupe, avec chacune notre spécialité, notre domaine de prédilection, ça m’a donné du courage, et ça m’a aussi permis de cibler mon travail. C’était comme si on était un petit groupe de super héroïnes, dont chacune aurait un pouvoir différent. Et toutes ensemble, elles arrivent à vaincre le mal (ou ici, à botter comme elles le peuvent les fesses du patriarcat). Maintenant cette unité, elle nous maintient ensemble aussi et beaucoup dans la vie de tous les jours. YouTube s’est totalement mélangé à la vie « réelle ». On brainstorme sans même faire exprès sur des sujets de vidéos, des sujets de société, le tout en allant boire des verres, ou en calant deux trois memes dans nos discussions messenger. Quelles sont les personnalités qui nous ont influencées et inspirées? Oumy - Par rapport à la culture geek/nerd, quand j’allais dans les expos, j’allais voir les personnes racisées qui faisaient du cosplay. Je voulais qu’elles me parlent de

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Culture leur expérience concernant cette passion, je trouvais ça courageux et je me suis par la suite timidement lancée en rencontrant une cosplayeuse qui est devenue une bonne amie, c’est une de mes plus grandes inspirations. Elle n’a jamais eu froid aux yeux pour revêtir le costume de ses héros favoris sans avoir peur des remarques méchantes qu’on pouvait lui faire ! Sont ensuite venus des mouvements cools comme Black girl nerds ou encore Geek of color ! Ce sont des groupes que j’apprécie et qui sont à l’initiative de blogs, de vidéos, d’événements cools en lien avec la culture geek ! Ana - Je suis très fan du travail de Lindsay Ellis. Certes elle est blanche, mais sa première vidéo publique, quand elle travaillait encore pour Doug Walker, a été une critique acérée du Pocahontas de Disney. Elle fait un énorme travail de recherche en amont de ses vidéos et son travail est, le plus souvent, impeccable. Ceci dit, je suis également une adoratrice inconditionnelle de Franchesca Ramsey. Elle a beaucoup d’humour, mais elle fait également beaucoup de recherches. Elle peut être tour à tour hilarante ou très sérieuse, mais elle est on point dans tous les cas. En matière d’humour, j’aime aussi Ari Kondabolu. Il a un humour beaucoup plus acide, mais que je trouve cathartique. Clémence - Je suis extrêmement fan de Kat Blaque, SmoothieFreak, Evelyn From The Internets, Chescaleigh pour leur manière drôle d’aborder des sujets aussi anodins que sérieux. J’aime aussi les vidéos de la chaîne Philogynoir et de Sensei Aishitemasu quand je suis un peu plus énervée ! Ce sont toutes des femmes racisées qui ont réussi à se faire une place sur YouTube en parlant de justice sociale et de bien d’autres choses, et elles ont été la raison pour laquelle je me suis lancée sur YouTube. Marion - Pour ma part, je n’ai pas vraiment été inspirée par des personnalités sur YouTube. De façon assez étonnante, ce sont plutôt des personnes politisées (connues ou plus anonymes) que j’ai commencé à fréquenter dans ma vie personnelle ou avec qui j’ai échangé sur les

réseaux sociaux, qui m’ont donné envie d’apporter ma pierre à l’édifice. J’ai vu des personnes racisées parler de phénomènes culturels (comme Trevor Noah), j’ai suivi les initiatives de femmes noires et audacieuses comme Rokhaya Diallo, ou même Shirley Souagnon plus récemment. J’ai vu des youtubeuses beauté racisées se démarquer du schéma répétitif et de plus en plus ennuyeux de cette parcelle du réseau, et présenter leurs astuces de façon ludique, franche, ou imaginative. Je me suis sentie portée par cette vague de politisation généralisée, et je me suis dit que je voulais en faire partie, que le moment était venu de s’introduire dans cette brèche créée par quelques personnes et de porter le mouvement le plus loin possible. Quels sont les avantages et inconvénients de mener ses

luttes sur des plateformes internet

nos luttes.

?

Clémence - Le principal avantage, c’est qu’avec les bons contacts, les choses deviennent virales, et vite, puisque tout le monde peut potentiellement voir notre contenu. Et le principal inconvénient va avec l’avantage : si tout le monde peut voir notre contenu, ça veut dire que TOUT LE MONDE peut voir notre contenu. On peut donc ne pas être prises au sérieux, être harcelées, être décrédibilisées… Et ça peut considérablement compliquer

Oumy - Internet c’est la liberté donc on peut se lâcher sur son clavier ! (Moi perso je retrouve toujours les adresses I.P pour régler les comptes avec ceux qui se lâchent). Avant de mener sa lutte sur une plateforme d’Internet il faut se « blinder » car ça peut aller du simple commentaire désagréable aux menaces ! Essayer d’avoir un détachement au possible, heureusement il y a aussi du bon, des belles rencontres, des conseils pour progresser et de la reconnaissance ! Ana - Je rejoins Clem sur le fait que les avantages d’Internet sont aussi ses inconvénients. Il est aussi simple de se

[1] “Le flaming, anglicisme que l’on peut traduire par « propos inflammatoire », est une pratique consistant à poster des messages délibérément hostiles, insultants et généralement avec l’intention de créer un conflit sur un groupe de discussion, un forum ou une liste de diffusion.” Wikipedia

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faire connaître et de propager ses idées que de se retrouver au milieu d’une flame war1, et le sujet de la pop culture est un sujet à haut risque. En soi, exprimer des idées politiques en parlant de pop culture n’est pas nouveau, sauf qu’il y a pas mal de milieux où la critique venant de personnes autres que des mâles hétéros blancs et cisgenres est malvenue. Les « autres » ont toujours existé, mais le fait est qu’on est de plus en plus à se faire entendre pour qu’il y ait du changement. Sur Internet, il n’y a aucun plafond de verre qui nous empêche de poster nos vidéos comme on l’entend, en tous cas pas tant qu’Internet reste un endroit neutre (looking at you, CSA). Mais ça veut aussi dire qu’il n’y a pas énormément de protection contre les gens qui voudraient qu’on se taise. Marion - La beauté d’Internet est qu’il n’y a plus de frontières. On peut se rendre compte qu’on partage les idées d’une personne vivant à l’autre bout du monde, se sentir moins seul·e dans ses revendications, ses idéaux... Par ce biais, on peut facilement tomber sur une petite niche de gens déconstruit·e·s ou en processus de déconstruction, ce qui fait du bien quand notre propre entourage ne l’est pas forcément. En sachant qu’il existe une communauté grandissante de personnes conscientisées et politisées, on se dit qu’il va être plus facile de mener nos luttes sur les plateformes Internet, là où tout le monde pourra les voir. Là aussi où des personnes pourront tomber sur notre contenu et avoir envie de se pencher sur le sujet, justement d’entamer un processus de déconstruction… Mais les aléas sont ceux que les filles ont cités. C’est très difficile, notamment dans ce monde numérique, de ne pas s’en prendre plein la tronche de part et d’autre. Des personnes vont avoir des luttes exactement opposées aux nôtres, ou ne vont tout simplement pas supporter que l’on pointe du doigt certaines vérités parce que ça les fait culpabiliser... Ou encore tout simplement vont « troller » parce qu’ils et elles n’ont rien de mieux à faire. Du fait d’avoir un écran devant elleux et non une personne, illes se permettent souvent des choses qu’illes n’oseraient pas faire ou dire dans la vraie vie. Il faut être prêt-e à parer à ça, le savoir et l’accepter. Se dire que pour les personnes qui tireront des choses positives de notre contenu, ça vaut la peine de continuer. En plus, nous avons beaucoup de chance car les abonné·e·s à la chaîne ainsi qu’à nos réseaux sociaux sont très bienveillant·e·s et ouvert·e·s. Illes soutiennent totalement l’initiative donc pour l’instant, nous n’avons pas eu à gérer trop de personnes mal intentionnées. En espérant que ça continue comme ça !

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LA BD

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ASSIÉGÉ-E-S.COM


SOUVENT,

L’APPROCHE LIÉE À L’IDENTITÉ ET

AU STYLE DE VIE EST SÉDUISANTE

CAR ELLE

CRÉE L’IMPRESSION D’ÊTRE ENGAGÉE DANS UNE PRATIQUE. CEPENDANT, AU SEIN DE N’IMPORTE QUEL MOUVEMENT POLITIQUE QUI VISE À TRANSFORMER RADICALEMENT LA SOCIÉTÉ,

LA PRATIQUE NE PEUT PAS

UNIQUEMENT SE RESUMER À CRÉER DES ESPACES

AU SEIN DESQUELS DES PERSONNES SUPPO-

SÉES RADICALES EXPÉRIMENTERAIENT LA SÉCURITÉ ET LE SOUTIEN.

LE MOUVEMENT FÉMINISTE POUR

METTRE FIN À L’OPPRESSION SEXISTE ENGAGE

ACTIVEMENT

SES

PARTICIPANT·E·S

DANS UN COMBAT RÉVOLUTIONNAIRE. COMBAT, C’EST RAREMENT SAFE ET AGRÉABLE.

bell hooks

ET UN

Profile for Assiégé-e-s

AssiégéEs #2 : Lutter  

AssiégéEs #2 : Lutter  

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