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ARTnord

La revue de l’actualité artistique nordique et balte

Henrik Håkansson Jussi Kivi Kurt Johannessen Miks Mitrevics Nils-Aslak Valkeapää Olafur Eliasson Rúrí Superflex Tea Mäkipää Tue Greenfort Tuula Närhinen

la nature observée

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2010 / ANNUEL - 18 €


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sommaire L’environnement nordique du mythe à la réalité par Christer Nordlund et Erland Mårald (Suède)

PHÉNOMÈNES observés01 20

Olafur Eliasson. L’Islande revisitée (Danemark/Islande) par Clemens Bomsdorf 23 Tuula Närhinen. De la science à l’œuvre (Finlande) par Ásdís Ólafsdóttir 28 Eric Andersen. La conscience cosmique (Danemark) par Ásdís Ólafsdóttir 29 Elle-Mie Ejdrup Hansen. À travers le mur du son (Danemark) par Finn Thrane 32 Petri Eskelinen. La machine, la plante et la mort (Finlande) par Jyrki Siukonen

FRAGILITÉ02

36 Rúrí. L’eau en tant que symbole (Islande) par Laufey Helgadóttir 41 Terje Isungset. La musique du givre (Norvège) par Emeline Eudes 43 Détour. Contempler la Norvège autrement (Norvège) par Christian Simenc 47 Miks Mitrevics. À l’ombre des souvenirs, l’énergie de l’avenir (Lettonie) par Emeline Eudes 50 Kurt Johannessen. Une pierre parmi les pierres (Norvège) par Dag Sveen

NATURE ET CULTURE03

55 Marja Helander. Du nomadisme territorial au nomadisme culturel (Finlande/Territoire Same) par Emeline Eudes 58 Nils-Aslak Valkeapää. Le mythographe des Sames (Territoire Same) par Veli-Pekka Lehtola 61 Rune Guneriussen. Corps absents (ou presque) (Norvège) par Andréa Holzherr 65 Henrik Håkansson. Captations poètiques (Suède) par Kit Leunbach 69 Jussi Kivi et The Romantic Geographic Society (Finlande) par Andréa Holzherr 74 Nilsmagnus Sköld. L’univers de l’orchidée (Suède) par Ásdís Ólafsdóttir

ENGAGEMENT04 78

Superflex. Retour aux racines (Danemark) par Mika Hannula 80 Annika Lundgren. « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » (Suède) par Emeline Eudes 83 Marjukka Korhonen et Raimo Uunila. Je voulais aller nager, petite vidéo écologiste et tombola (Finlande) 85 Le barrage de « nulle part » (Islande) par Æsa Sigurjónsdóttir 91 Steinunn Gunnlaugsdóttir. « L’art est mon arme » (Islande) par Ásdís Ólafsdóttir

CHANGEMENT D’ATTITUDE05

94 Tea Mäkipää. Méchant, par nature (Finlande) par Mika Hannula 97 Tue Greenfort. L’éveilleur ludique de conscience (Danemark) par Elna Svenle 99 Gas Pipe. Le rôle critique de l’architecte (Estonie) par Ásdís Ólafsdóttir 101 L’architecture durable en Norvège. Une posture naturelle !? (Norvège) par Rafaël Magrou 107 Nord Architectes. Conjuguer écologie et pédagogie (Danemark) par Ásdís Ólafsdótti r

DOSSIER SPÉCIAL

108 COP15 : manifestations culturelles. Rethink – Contemporary Art & Climate Change, Nature Strikes Back, CO2 Cubes, Ghost Forest, Cultura 21 Nordic, Galerie Poulsen, Wooloo

english extracts

118 Observerd Phenomena 120 Fragility 121 Nature and culture 123 Commitment 125 Change of Attitude 127 Focus on Cop 15


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éditorial La nature

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notre patrimoine, notre culture, notre quotidien, notre équilibre, notre avenir... Depuis quelques années, la conscience que ce bien collectif serait en danger, menacé, et nous avec, a été brutalement éveillée. Réchauffement, changement climatique, catastrophes écologiques, disparitions d’écosystèmes sont autant de notions hantant notre réalité comme nos imaginaires. Et les artistes ? Comment réagissent-ils face à ce phénomène ? Y a-t-il une relation particulière entre les habitants et les artistes des pays du Nord et la nature ? Et si oui, comment cela se traduit dans leurs créations ? L’étude d’introduction nous apprend que cette nature, longtemps considérée comme aride et dangereuse, participa à une identification nationale à la fin du XIX e siècle. Les pays nordiques furent alors parmi les premiers à instaurer des parcs nationaux destinés à préserver la nature et à en offrir la jouissance à tous. Dès les années 1960, ils ont été précurseurs dans le domaine des préoccupations environnementales. La première conférence des Nations unies sur l’environnement se tint à Stockholm en 1972 et la dernière en date, celle de Copenhague en décembre 2009, a été l’occasion de nous y rendre et de nous pencher sur ces questions. En y regardant de plus près, l’environnement et les questions qu’il soulève sont apparus chez les artistes que nous vous présentons comme un terreau éminemment fertile à la source d’une diversité d’angles d’approche et de productions. Certains sont dans l’observation des phénomènes, mêlant science et perception subtile, tandis que d’autres mettent en évidence la fragilité des ressources et des éléments ; d’autres encore cherchent à rapprocher, et non plus opposer, nature et culture. Le pas entre observation et engagement est franchi par nombre de créateurs qui n’hésitent pas à se lancer dans des actions militantes. Enfin, la difficile remise en cause de nos modes de vie face à l’avenir de la planète nécessite un changement d’attitude auquel s’attellent certains artistes et architectes. Nés entre 1941 et 1983, les artistes rencontrés témoignent autant du rôle pionnier des Nordiques que de l’investissement de la jeune génération. Ou la force de l’art nordique et balte, à l’image de ce volcan qui nous a brusquement ramenés face aux réalités de la nature quand elle se réveille... Ásdís Ólafsdóttir et Emeline Eudes


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Dans l’histoire des idées, le troisième millénaire semble s’amorcer avec la nécessité de rapprocher, et non plus d’opposer, le couple nature / culture. Les artistes, à travers leurs langages personnels, explorent les points de rencontre et de basculement possibles vers un rapport plus harmonieux entre la construction de la société et sa compréhension du monde naturel.

NATURE ET CULTURE

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Marja Helander La rivière Teno, Finlande, 2003 c-print, 70 x 85 cm de la série Modern Nomads


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FINLANDE / TERRITOIRE SAME

du nomadisme territorial au nomadisme culturel Marja Helander Emeline Eudes Le Mont Annivaara, Utsjoki, 2002 c-print, 117 x 93 cm de la série Modern Nomads

La rencontre souvent conflictuelle entre ce mode de vie ancestral et la société contemporaine.

Par le biais de la photographie, Marja Helander (née en 1965) fait référence à ses origines sames et questionne la notion d’identité. Née d’un père same mais ayant grandi dans le Sud de la Finlande, elle a passé son enfance loin du territoire, de la langue et de la tradition sames. Ses images sont le lieu d’une réflexion sur la rencontre souvent conflictuelle entre ce mode de vie ancestral et la société contemporaine.

Quelle est la place de la nature dans votre travail et sur quoi souhaitez-vous attirer l’attention ?

Comment a débuté la série intitulée Modern Nomads ? Quel en était l’enjeu ? J’avais cette image en tête d’une personne marchant dans un paysage montagneux, l’hiver, et portant une veste de tailleur. Il m’est rapidement apparu que je voulais être cette personne. Les photos sont donc des autoportraits mis en scène. La série Modern Nomads raconte l’histoire d’une personne qui se sent perdue dans l’environnement habituel des Sames. Elle marche sur les pas de ses ancêtres, éleveurs de rennes, mais le cadre de référence est différent.

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Récemment, je me suis concentrée sur le paysage. Les espaces dénués de toute présence humaine et un peu mystérieux m’intéressent. Dans le mode de vie same, il existe une profonde connexion entre l’Homme et la nature. Par exemple, on ne regarde pas le paysage, on

fait partie de lui de façon intégrante. On appartient au paysage. À l’heure actuelle, cette connexion, sinon rompue, s’est dégradée. Par mes images, j’essaie de capter ce lien mis à mal. Elles montrent un paysage moderne déserté, mais portant la trace de l’activité humaine. Une union difficile.


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Certaines photos ont été prises dans le fjord Varang, en Norvège, premier lieu d’implantation du peuple same, il y a 10 000 ans . Là où se dressaient les huttes de ces premiers habitants se tiennent désormais les réservoirs des multinationales du pétrole. Les monts Annivaara et Palopää, eux, se situent tout au Nord de la Finlande, où mes ancêtres ont élevé des rennes pendant des siècles. Certains d’entre eux le font d’ailleurs encore. Au mont Annivaara, les lignes électriques amènent le courant depuis le Sud de la Laponie. Je les vois comme des « routes » qui m’attirent vers le Sud du pays, et qui, symboliquement, me pousseraient à laisser derrière moi la culture same. Ces temps modernes ont vu naître une nouvelle espèce de nomades qui errent d’un pays à l’autre, sans lien d’attache nulle part, et en quête de sens. Pour moi, l’artiste est un peu celui qui réveille, qui pose des questions. Je voudrais par exemple me lancer dans un nouveau projet (non photographique, cette fois) où je développerais un « artisanat conceptuel », fondé sur l’artisanat same traditionnel, et fortement teinté de critique consumériste.o

Le Mont Palopää, Utsjoki, 2001 c-print, 70 x 82 cm de la série Modern Nomads


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MAR.3,2009 (Alces alces), 2009 APR.21,2009 (Dama dama), 2009 Images prises et présentées à la Fondation Wanås © Henrik Håkansson et The Modern Institute/Toby Webster Ltd., Glasgow

SUÈDE

captations poétiques Henrik Håkansson Kit Leunbach

L

es artistes contemporains sont de plus en plus nombreux à porter leur attention sur l’environnement et le rapport entre culture et nature, sans aucun doute en raison de l’impact des changements climatiques sur l’état du monde à l’échelle globale. La nature a toujours joué un rôle central dans l’histoire de l’art, et cette sensibilisation artistique autour de l’environnement n’est donc pas nouvelle. Dès les années 1960, des concepts tels que l’art environnemental ou l’Eco-Art se sont développés, mais depuis, aussi bien l’art lui-même que la problématique environnementale ont changé. Aujourd’hui, les stratégies artistiques ne sont pas nécessairement fondées sur l’engagement politique ou axées sur la résolution des problèmes, mais plutôt de l’ordre de l’investigation et de la documentation. Un des représentants de cette tendance est l’artiste suédois Henrik Håkansson (né en 1968), qui explore les relations entre culture, nature et perception humaine de la nature. Si ses méthodes de travail sont proches de celles des sciences, ce ne sont pas les résultats qui intéressent Håkansson, mais la démarche scientifique en elle-même. À l’aide de vidéos, de prises de sons, et d’autres outils d’enregistrements technologiques, il observe et livre un témoignage sur les plantes, les animaux, les insectes et leur environnement.

Håkansson est basé en Suède, à Londres et à Berlin, et a fait ses études à la Konstfack de Stockholm, d’où il est sorti en 1993. Il a déjà réalisé de nombreuses expositions en Europe, aux États-Unis et en Asie, entre autres à la Biennale de Venise 2003 et à la Biennale de Sao Paulo 2004. Durant l’été 2009, Håkansson a participé à l’exposition Footprints à la Fondation Wanås, un parc d’exposition au sud de la Suède. À l’aide d’une caméra de nuit équipée de senseurs de détection de mouvements, il a filmé la vie nocturne des animaux autour de Wanås, et acquis une connaissance d’un monde et des animaux vivant leur vie pendant que nous dormons. À la fin de l’automne 2009, Håkansson a participé au projet international RETHINK avec les œuvres Atmosphere (Selva Lacandona) et 7. Aug, 2009, exposées respectivement à Den Frie Udstillingsbygning et au Statens Museum for Kunst à Copenhague. L’œuvre Atmosphere (Selva Lacandona) est une installation son et lumière se composant de six projecteurs bleus répartis sur le plafond et de quatre grands haut-parleurs diffusant une série d’enregistrements sonores – rien d’autre. L’installation est construite autour d’extraits fragmentés de sons enregistrés lors d’un séjour dans la Selva Lacandona, forêt vierge de la région des Chiapas au Mexique. La bande

L’artiste explore les relations entre culture, nature et perception humaine de la nature.


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son est basée sur les enregistrements synchrones de quatre microphones orientés chacun dans leur direction. Les rumeurs de la jungle vont du son isolé, extrêmement ténu, à un enfer cacophonique de bruits qui enveloppent le public. Bruits d’animaux, de singes, d’oiseaux et autres sons qui semblent à la fois connus et étrangers. À intervalles réguliers, la voix off de Håkansson indique la date de la prise de son, soulignant ainsi que les sons sont effectivement liés à un temps donné, mais également qu’ils disparaîtront peutêtre à mesure que les changements climatiques amèneront l’extinction de diverses espèces d’animaux. Dans l’œuvre cinématographique 7. Aug, 2009, qui a pour objet l’observation des papillons, Håkansson filme au ralenti des papillons en vol, battant des ailes contre un ciel bleu. Le film est totalement sans son. Par contre, on entend le son caractéristique de la lecture d’un film en 35 mm. L’œuvre est poétique et d’une grande force visuelle, mais également assez effrayante. Par l’effet de déformation et la lenteur du battement des ailes, le papillon perd sa légèreté pour se transformer en une créature en lutte contre l’adversité du vent. Dans les deux œuvres, Håkansson met l’accent sur la façon dont nous étudions la nature et sur notre totale dépendance vis-à-vis des outils technologiques pour comprendre à la fois la nature et nous-mêmes en tant qu’êtres humains. Il souligne comment ces méthodes technologiques influencent notre perception du monde et de la nature, ainsi que notre façon de la traiter. C’est pourquoi les caméras, hautparleurs ou projecteurs de film sont toujours remarquablement grands et placés au centre de ses œuvres. Au lieu de percevoir la nature et la culture comme une relation entre deux grandeurs incompatibles, il souligne le double rapport de dépendance. En choisissant et en délimitant des sites de nature et en les introduisant dans la sphère artistique, il utilise le potentiel communicatif de l’institution artistique pour attirer notre attention, grâce aux moyens esthétiques, sur ce que nous ne remarquons pas d’habitude. À l’aide de la technologie, Håkansson rend présent ce qui en général reste imperceptible.o www.henrikhakansson.com Kit Leunbach est coordonnatrice d’expositions et de presse au Centre d’art contemporain Den Frie, Copenhague.

Traduction Inès Jorgensen 7. Aug, 2009, 2009 film 35 mm sans son, 3:38 min


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Extrait d'ARTnord 10  

LA NATURE : notre patrimoine, notre culture, notre quotidien, notre équilibre, notre avenir…