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RÉVÉLATIONS

« PESCA » PAR BELTOISE

Il n’existe sans doute pas un journaliste au monde qui connaît mieux Jean-Pierre Beltoise qu’Eric Bhat. C’est donc lui qui a recueilli les incroyables révélations sur le « Pesca » que nous croyions tous connaître. Pesca chez Ligier ? C’est là aussi ! Par Jean-Pierre Beltoise. Propos recueillis par Eric Bhat. Photos LAT Photographic

Premier Grand Prix de Formule 1, en Allemagne, le 3 août 1969, sur le grand Nürburgring, au volant de la Matra MS7 Ford de... Formule 2. Henri Pescarolo termine cinquième, sans marquer de point.

À LIRE EN ÉCOUTANT...

La Grande Sophie, « La Place du Fantôme »

D.R.

“Mon ami Henri… le sorcier des 24 Heures du Mans ”

Bon, ce n’est pas une découverte, c’est certain. L’album a déjà quelques mois... Mais il nous avait scotché lors sa sortie, nous avons depuis vu « LGS” en concert (extraordinaire) et... l’album s’insinue doucement parmi ceux qui s’éternisent sur nos bureaux, à la rédaction. C’est donc un signe... À écouter en priorité « Ne m’oublie pas ».Vraiment extra à découvrir, et bien de chez nous ! Sur YouTube, tapez « La Grande Sophie - Peut-être jamais ou Ne m’oublie pas » 


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RÉVÉLATIONS

Le Mans, 9 juin 1973, au départ. Quelle affiche ! Arturo Merzario/Carlos Pace devancent Jacky Ickx/Brian Redman, tous sur Ferrari 312PB. Derrière, les trois équipages Matra suivent : Beltoise/Cevert, Pescarolo/Larrousse, Jabouille/Jaussaud sur leurs Matra MS670B. Ensuite, c’est Reutemann/Schenken (Ferrari 312PB) et la dernière Matra de Bob Wollek/Patrick Depailler. Vraiment, quelle affiche ! 

« Un jour, au Grand Prix du Canada, sa MS 120 ne marchait pas. Il a pris un gros chatterton, l’a collé sur le volant, et il a inscrit dessus “poubelle”. Je ne l’invente pas. »

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C’est beau, c’est grand, c’est énorme : j’admire vraiment ce que Henri a réussi au Mans. Son palmarès était déjà riche de quatre victoires en tant que pilote. Il y avait eu aussi sa cavalcade héroïque sans essuie-glace sous la pluie, en plein mois de septembre à cause des grèves de Mai 68, avec des nuits évidemment plus longues qu’au mois de juin : moi, j’avais demandé à en être dispensé ! L’écurie qu’il a ensuite lancée et qu’il a réussi à faire vivre pendant plus de dix ans représente un exploit. Henri était, il aurait pu être, il avait la volonté de le devenir, le sorcier des 24 Heures du Mans. Il s’est battu contre Audi, il s’est battu contre Peugeot, il s’est battu seul contre de grands industriels, il a signé des performances admirables, il a gagné des courses, il a souvent été porté en triomphe par son équipe. C’est inouï : il a failli gagner Le Mans avec son écurie et il a terminé deuxième. Chaque année, il parvenait à régler ses problèmes de financement, il y arrivait toujours. Il aurait pu aller très haut. Dans un contexte un peu plus favorable économiquement, son aventure aurait crû et embelli, j’en suis persuadé. Il a réellement démontré un talent d’organisateur d’équipe hors pair. Il a tout monté tout seul. Il a embauché les bons ingénieurs, il a composé une équipe de mécaniciens solides et compétents, il a bossé des nuits entières, il a engagé au Mans des voitures rapides et

fiables. Franchement, s’il avait gagné les 24 Heures, et il l’a presque fait, il ne l’aurait pas volé, tant son équipe possédait de qualités. Dans cette équipe, on le sentait, tout le monde se serait coupé les deux bras pour lui. Dieu sait s’il s’est battu pour elle. Chacun le lui rendait bien. Il méritait la fidélité dont il était entouré. J’ai la même fidélité vis-à-vis de lui. Que ce fût juste ou injuste, au tout début, au milieu des années 60, il n’était pas très bien considéré chez Matra, en tant que pilote. BP-France sponsorisait notre équipe, et sponsorisait également Pesca. C’est ainsi que Henri a été parachuté chez Matra. Il était déjà assez peu expansif, très réservé, très intériorisé, il parlait peu. Apparemment, il ne connaissait rien en mécanique. Moi j’étais plutôt volubile et mon passé moto m’avait apporté un bagage technique non négligeable. Henri pesait 15 ou 20 kilos de plus que moi. Il ne pouvait donc pas être plus rapide… C’est pour tant là que j’ai commencé à l’apprécier vraiment. Il faut savoir que, chez Matra, nous pointions, nous étions salariés. Aucun volant n’était immédiatement disponible pour Henri à qui l’on confiait des tâches assez éloignées du pilotage. Un jour, on lui a demandé de laver les vitres. Il a pris du liquide et un chiffon et il l’a fait. J’étais très impressionné. Ce gars-là veut devenir pilote et, pour ça, il accepte de laver les carreaux. J’étais épaté !

Monaco, 1970, sur la MS 120. Première saison complète en Formule 1 pour Henri Pescarolo et un podium à Monaco. Qui dit mieux ? 

7 juin 1970 au Grand Prix de Belgique, à Spa. Beltoise devant Pesca sur les sublimes MS120. Ils finirent 3e et 6e. Une p... d’équipe de France, non ? On en rêve encore.


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Scène de la vie ordinaire d’un Grand Prix, en 1970. Les deux Matra MS 120 sont arrêtées, les pilotes descendus. Devant, la voiture d’intervention. Rien à signaler, tout est normal.

Je me suis rapidement rendu compte que c’était un excellent pilote, un grand pilote même. Chaque fois que nous faisions des essais ensemble, nos temps étaient très comparables, alors qu’il était plus lourd que moi. D’ailleurs, je le charriais gentiment à ce sujet, ce dont il n’a jamais pris ombrage. Il montrait de véritables qualités humaines et, progressivement, nous sommes devenus très liés. Les hasards de la vie ont fait que, chez Matra, je suis devenu l’homme de la monoplace et lui l’homme du proto. J’allais un chouïa plus vite que lui, car j’étais plus léger, il n’avait peut-être pas l’esprit aussi teigneux ou communicatif. Inversement, en proto, il était très endurant, il avait une grande résistance physique, il adorait relever les défis de l’impossible. Foncer dans le brouillard au Mans, la nuit, ne l’impressionnait pas, contrairement à moi. Et puis, c’est vrai qu’il avait son caractère. Un jour, au Grand Prix du Canada, sa MS 120 ne marchait pas. Il a pris un gros chatterton, l’a collé sur le volant, et il a inscrit dessus « poubelle ». Je ne l’invente pas. Cette photo était passée dans la presse. C’est vrai qu’il avait du mal à faire passer ses messages techniquement. En ce qui me concerne, nous avons souvent couru dans la même équipe ou sur la même voiture en endurance, souvent avec succès, comme à Montlhéry ou en Argentine notamment. Je n’ai pas le souvenir de la moindre anicroche entre nous. Nous partagions toujours les mêmes points de vue, nous étions très souvent ensemble en dehors de la course, nous voyagions ensemble, faisions des fiestas ensemble. Nous aurions dû courir ensemble chez Ligier en Formule  1. Matra abandonnait la compétition. Guy Ligier nous a réunis, Henri et moi, en présence de mon copain Stéphane Collaro. Il nous a dit qu’il montait son écurie de F1 : « J’ai besoin de vous, et vous serez mes deux pilotes ! Etes-vous d’accord ? » Henri et moi nous rêvions français.

Nous avons foncé sur le projet. Jusqu’au jour où j’ai vu la coque pour la première fois, à Vichy. La première chose que j’ai dite à Ducarouge, c’est que Henri n’allait pas rentrer dedans, elle était trop étroite. « Ce n’est pas un problème », m’a-t-il répondu. « Comment ça, ce n’est pas un problème, je t’assure que Henri ne pourra pas rentrer dedans ! » Et là, j’ai compris que Pesca était éliminé du projet. L’histoire de Pesca en F1 s’arrête là. La mienne à peine plus loin, dans un essai tronqué. Henri et moi, vous le comprenez, nous avons découvert le mensonge et la fourberie…

Enna, Sicile, le 24 août 1969, Grand Prix de Formule 2. Les reconnaîtrez-vous tous ? Jo Siffert devance JeanPierre Beltoise, Piers Courage, Clay Regazzoni, Johnny Servoz-Gavin, Francois Cevert, Henri Pescarolo, Robin Widdows et Jacky Ickx.

Une profonde honnêteté intellectuelle Tous les deux, nous avons continué nos chemins, et sommes restés très amis. Nous allions très souvent dîner chez Geneviève ex-Guénard, avant qu’elle ne meure. J’éprouve un énorme plaisir à côtoyer Henri, car je le vois en frère. C’est le seul pilote que je vois très régulièrement. J’ai toujours apprécié sa profonde honnêteté intellectuelle et sa détermination sans faille. Je suis quand même tombé de l’armoire quand il m’a dit qu’il lançait son écurie. J’ai pensé qu’il était fou. Il aime tellement la nature. Un jour, lui et moi étions invités à Beaune chez des amis. Henri nous dit soudain : « Je rentre, il faut que j’aille voir mon chien ! » Il voulait devenir agriculteur. Mais le démon du Mans l’a rattrapé… Pour autant, je ne lui ai jamais demandé un volant pour un de mes fils. Sans doute pensait-il qu’Anthony et Julien étaient trop axés sur la monoplace, et à ce titre trop individualistes. Donc ça ne s’est pas trouvé. Mais tel que je le connais, ça lui aurait fait plaisir d’avoir, dans son écurie, un fils Beltoise. Et ça ne nous empêche pas de par tager une bonne bouteille de temps en temps.

« Je ne lui ai jamais demandé un volant pour un de mes fils. Sans doute pensait-il qu’ils étaient trop axés sur la monoplace, et à ce titre trop individualistes. »

Grand Prix #11  

Retrouvez un extrait du Volume #11 du magazine Grand Prix. - Pescarolo, Beltoise et Zurini : à table !

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