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De l'homme de Néandertal aux premiers agriculteurs

Les fouilles de l'usine Chiris à Grasse (Alpes-Maritimes)

Bernard Gassin

(CEPAM – CNRS – Université de Nice Sophie-Antipolis)


En 1995-1996, la construction du palais de justice de Grasse, entraînant la destruction de l’ancienne usine de parfums Chiris, nécessita la réalisation de fouilles archéologiques, sous la direction d’E. Llopis, puis B.Gassin et A. Dumont. Il était en effet connu que l’usine avait été construite sur l’emplacement d’un ancien couvent des capucins, fondé au XVIème siècle, qui avait lui-même succédé à un couvent des templiers (XIIIème siècle), passé ensuite aux Hospitaliers. De ces occupations médiévales et modernes, peu de vestiges subsistaient. Mais le site révéla une épaisseur historique inattendue, en livrant des témoignages du plus ancien passé grassois. En effet, un petit vallon avait été comblé par une accumulation de sédiments, piégeant les traces d’occupations préhistoriques. On pouvait distinguer deux horizons d’occupation majeurs : - sur le substratum de tuf, un niveau inférieur d’argile rouge colluviée avec une industrie lithique du Paléolithique moyen et de la fin du Paléolithique supérieur ; - un niveau supérieur de colluvions brunes avec des structures d’habitation conservées (foyers, fosses), un mobilier lithique et céramique attribué essentiellement

au Néolithique moyen, et des traces d’occupations plus anciennes (Néolithique ancien) et plus récentes (Chalcolithique). Au-dessus de ces niveaux préhistoriques, les occupations romaines étaient représentées par des fossés de drainage et des sépultures à incinération du IIème siècle après J.-C. Les traces de ces plus anciennes occupations préhistoriques du pays grassois sont particulièrement intéressantes, par la très longue durée et la multiplicité des occupations sur le même site. Cependant, les vestiges préhistoriques sont généralement d’un abord difficile pour les non-initiés. Parmi les milliers d’objets recueillis à la fouille, les outils en silex taillé sont les vestiges les plus abondants. Ce sont de petits objets, sans aucun caractère spectaculaire. Mais ce sont des objets chargés de sens parce qu’objets techniques. Les informations dont ils sont porteurs, sur les sociétés et les hommes qui les ont produits et utilisés, sont accessibles par le biais d’une étude technologique. Il s’agit de répondre à des questions simples : - A partir de quelles matières premières ces objets sontils fabriqués ? D’où viennent ces matières premières ?

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Fouille de l’usine Chiris, Grasse, 1996. Photo A. Bedos.

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- Comment ces objets ont-ils été fabriqués ? Quels sont les schémas opératoires sous-jacents aux différentes étapes de la production lithique ? Que nous apprennent les expérimentations sur la difficulté et le niveau de compétence technologique des fabricants de ces outillages, sur leurs structures mentales ? - A quoi ces objets ont-ils servi ? Que nous apprend leur fonction sur les techniques et l’économie de ces sociétés (techniques de chasse, artisanales, agricoles) ? Différentes méthodes d’étude permettent de répondre à ces questions : - la pétrographie, par l’étude des minéraux et des fossiles des roches, permet de déterminer l’horizon géologique dans le quel ont été prélevés les silex taillés ; la connaissance géologique de l’environnement régional permet de localiser dans l’espace les sources de matières premières utilisées. - La technologie lithique est l’étude des techniques et méthodes de taille. L’observation des stigmates de taille permet de déterminer les gestes des tailleurs, l’enchaînement de ces gestes selon une chaîne opératoire précise. La pratique expérimentale de la taille des roches dures est un outil pour comprendre les contraintes techniques du débitage.

- On appelle « tracéologie » l’étude des traces d’usure résultant de l’utilisation des outils. L’observation de ces stigmates (enlèvements, polis, stries) se fait à la loupe binoculaire ou au microscope. Leur interprétation repose sur la comparaison avec des répliques d’outils préhistoriques, utilisées pour moissonner, tirer à l’arc sur des cibles, façonner des objets en bois ou os, … Nous avons choisi de présenter quelques objets représentatifs des trois étapes de la préhistoire représentées sur le site de Chiris.

Des outils moustériens, produits au Paléolithique moyen par l’Homme de Neandertal entre 130 000 et 35 000 avant J.-C. Le premier objet que nous présentons est un nucléus Levallois. Un nucleus est bloc de silex d’où ont été extraits des éclats. C’est un déchet qui est rejeté lorsque le tailleur estime ne plus pouvoir extraire des éclats de taille convenable. Bien qu’il soit altéré par des processus chimiques qui l’ont désilicifié, le silex sur lequel ce nucléus est produit est identifiable. Il s’agit d’un silex présent dans des calcaires d’âge Bajocien/Bathonien, récolté en position primaire (c’est-à-dire qui n’a pas été transporté loin des

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NuclĂŠus Levallois. Photo J. D. Strich - CEPAM

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affleurements géologiques par l’érosion et le transport fluviatile). Les affleurements de ces calcaires sont, pour les plus proches, à 1/2 km au nord ou à l'Ouest du site. Il s’agit donc d’une matière première locale, comme la majorité de l’industrie lithique moustérienne. Un assez grand nombre de nucleus sont présents dans l’industrie, indiquant qu’une activité de taille assez importante a eu lieu sur le site. La morphologie des nucléus résulte d’une méthode de débitage très élaborée, qu’on appelle la méthode Levallois. Le tailleur donne au nucleus une forme particulière : une face très convexe, une face peu convexe. Sur la face peu convexe, des éclats sont détachés en percutant le nucléus sur toute sa périphérie. Le but est de garder la même convexité pour pouvoir détacher de nombreux éclats peu épais, aux bords coupants. Cette méthode impose de prévoir longtemps à l’avance ce que l’on va faire. Le débitage est prédéterminé : chaque éclat est à la fois un produit voulu pour lui-même, c’est-à-dire un outil qui va pouvoir être utilisé par ses bords coupants, et un élément de l’entretien de la convexité de la surface de débitage, qui détermine la possibilité de la poursuite du débitage des éclats ultérieurs. On parle de méthode Levallois récurrente centripète.

Cette méthode n’est que l’une des méthodes complexes dont disposait l’Homme de Neandertal pour constituer son outillage. A Chiris, une autre méthode est représentée, le débitage discoïde, relevant d’une autre conception du volume à débiter et de la conduite du débitage. Ainsi, l’Homme de Neandertal est loin d’être la brute primitive qu’on imaginait aux débuts de l’archéologie préhistorique ! On le représentait alors sous un aspect bestial, en accentuant les caractères simiesques de son visage (menton fuyant, bourrelets surmontant les orbites). Il s’agissait bien sûr d’affirmer les théories évolutionnistes, en insistant sur la parenté de nos ancêtres avec les singes, à une époque où celles-ci devaient s’imposer face aux conceptions créationnistes traditionnelles. Mais il s’agissait aussi de valoriser notre espèce actuelle, Homo sapiens sapiens, en montrant à quel point celle-ci avait dépassé son ancêtre néandertalien, à une époque où les préjugés raciaux établissaient volontiers une hiérarchie parmi les «races» humaines. En réalité, les performances techniques de l’homme de Neandertal, dont témoigne la maîtrise de méthodes de débitage complexes, révèlent des capacités intellectuelles très évoluées.

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Lamelles et pointes Ă bord abattu. Photo J.-D. Strich.

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A la fin du Paléolithique supérieur, des armes de chasse, fabriquées et utilisées par Homo sapiens sapiens. Cette deuxième phase d’occupation du site est représentée par quelques lamelles à bord abattu. Les caractéristiques de l’industrie lithique permettent, par comparaison avec d’autres sites de Provence et d’Italie, de rattacher cette industrie à une culture de la fin des temps glaciaires, l’Épigravettien final, qu’on peut dater de 15 000 à 10 000 av. J.-C. Ces objets sont réalisés en retouchant de petites lamelles, dont la largeur est comprise entre 5 et 12 mm. Ces lamelles sont probablement obtenues par débitage au percuteur de pierre tendre (du grès pas exemple). Les matières premières utilisées, silex et jaspe notamment, sont assez variées et de provenance parfois lointaine : Provence occidentale, Ligurie. La retouche des lamelles vise à réduire leur largeur par une série d’enlèvements abrupts sur un bord, l’autre bord étant généralement gardé naturellement tranchant. La retouche façonne fréquemment une pointe. Ces lamelles et pointes à bord abattu sont des éléments d’armatures de projectiles, vraisemblablement des

pointes et barbelures latérales de flèches plutôt que de traits de propulseur, en raison de la taille et du poids réduit de ces éléments lithiques. Les expérimentations ont montré qu’on pouvait constituer des flèches efficaces, avec un fort pouvoir de pénétration, en collant et ligaturant ces armatures. Les armatures expérimentales se fracturent lors des chocs sur les os. Ces fractures caractéristiques se retrouvent sur les armatures préhistoriques de Chiris. L’invention de l’arc, vers la fin du Paléolithique supérieur, représente un progrès technique significatif : il s’agit de la première machine mise au point par l’homme, avec un système d’accumulation de l’énergie. Elle a permis un renforcement de l’efficacité de la chasse, sur laquelle reposait une grande partie de l’alimentation humaine. Les minuscules vestiges lithiques de Chiris sont ainsi les témoignages d’une étape décisive de l’évolution technique et économique.

Au Néolithique moyen, une lame de faucille importée du Vaucluse par des paysans sédentaires. Vers 4000 av.J.-C., le site est occupé par des paysans et éleveurs de la culture Chasséenne. La Provence est alors depuis deux millénaires entrée dans le

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Lame en silex bĂŠdoulien. Photo J.-D. Strich

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Néolithique. Vers 4000, l’économie agricole est solidement installée, le paysage est marqué par la régression de la forêt face aux champs cultivés. Pendant plusieurs siècles, le site est occupé par des gens appartenant à la culture chasséenne. Celle-ci se caractérise par de remarquables poteries, d’une réalisation soignée, parfois décorées de décors gravés, qu’on retrouve en abondance sur le site, avec de nombreux os d’animaux et outils en silex. Les structures aménagées sur place (foyers, fosses, puits, trous de poteaux, empierrements) témoignent de l’intensité des activités sur le site. La lame photographiée est en silex bédoulien (un étage géologique du secondaire), et provient de gîtes situés en Vaucluse, dans les environs du Mont Ventoux. Ces silex de qualité ont alors fait l’objet d’une exploitation intensive et ont été distribués sur des centaines de kilomètres, jusqu’en Italie et Catalogne. A Chiris, ces silex importés constituent probablement la majorité de l’industrie lithique, comme dans de nombreux sites contemporains. Les caractéristiques de la lame (régularité, parallélisme des nervures, forme du talon) indiquent qu’elle a été débitée avec une technique particulière, par percussion indirecte. Contrairement à ce qui a été observé à Chiris pour les industries du Paléolithique moyen et supérieur, cette lame n’a pas été taillée sur place : on ne trouve

Débitage de lames par percussion indirecte. Expérimentation J. Pèlegrin. Aşıklı, Obsidian Use Project – ANR.

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Moisson expérimentale avec une faucille en bois sur laquelle sont collés des éléments lithiques. Turquie, 2009. Aşıklı, Obsidian Use Project – ANR.

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pas les nucléus et autres déchets caractéristiques. Les fouilles réalisées en Vaucluse montrent qu’il y a, à proximité des gîtes de silex de bonne qualité, des ateliers où des spécialistes de la taille, maîtrisant les techniques les plus élaborées, ont produit des quantités importantes de lames destinées à l’exportation. Ces spécialistes maîtrisent également la technique de la chauffe du silex, pour mettre en forme des nucléus diffusés en grand nombre, débités par pression pour produire des lamelles fines et régulières, retrouvées en abondance à Chiris. Il apparaît ainsi que les paysans du néolithique moyen s’inscrivaient dans un réseau complexe, et dépendaient pour leur approvisionnement en outillage lithique de spécialistes lointains. C’est une des premières formes de spécialisation artisanale. La lame présentée, comme de nombreuses autres lames découvertes lors de la fouille, présente une usure particulière, sous la forme d’une plage polie très brillante. Les expérimentations ont montré que ces usures sont produites par l’utilisation des lames pour moissonner des céréales. Il s’agit donc ici d’un outil de paysan, une faucille. Les champs cultivés s’étendaient dans les environs du site. Les céréales constituent donc alors une des bases de l’alimentation, parallèlement aux animaux élevés : bovins, moutons, chèvres, porcs. La chasse ne joue plus qu’un rôle restreint dans l’alimentation (moins de 1%


d’os d’animaux sauvages dans les os retrouvés sur le site). Les pointes de flèches qu’on retrouve toujours en abondance témoignent alors probablement d’autres activités : guerre, affichage des valeurs masculines. Agriculture, développement des échanges, artisanat spécialisé, anthropisation du paysage, sédentarité, sont caractéristiques des sociétés néolithiques. Le travail des champs, la conduite des troupeaux, vont structurer les sociétés paysannes jusqu’à la révolution industrielle. On est alors, vers 4000 avant J.-C., aux racines de ces sociétés paysannes. Les études sur lesquelles nous nous sommes appuyés ont été réalisées par différents chercheurs et sont en partie inédites : Paléolithique moyen : Laurence Bourguignon, Guillaume Porraz Epigravettien : Roberta Bevilacqua Néolithique : Bernard Gassin, Roberta Bevilacqua, Valérie Beugnier.

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GASSIN B. (dir.), Bevilacqua R., Bourguignon L., Dangel L., Cataliotti J., Donati O., Dubar M., Farbos S., Gassin B., Lancelot S., Luzi C., Ricq-de-Bouard M., Rodet-Bellarbi I., Tavares A., Thiébault S., Vatteoni S. 1997. Grasse « Usine Chiris ». Les occupations préhistoriques. DFS de fouille préventive. Aix-enProvence, SRA-PACA, 317 p. GASSIN B., BEVILACQUA R., LUZI C., 2004. Stratigraphie et datations des occupations néolithiques du site de l’usine Chiris (Grasse, 06) : une contribution à la chronologie du Chasséen provençal. GascoJ., Gutherz X., de Labriffe P. A., dir., Temps et espaces culturels du 6ème au 2ème millénaire en France du sud, Actes des Rencontres méridionales de préhistoire récente, Nîmes, octobre 2000, p. 401-408. LEA V., GASSIN B., BRIOIS F., 2004. Fonctionnement des réseaux de diffusion des silex bédouliens du Vème au IVème millénaire : questions ouvertes. In Dartevelle H., dir., Auvergne et Midi, Actualité de la recherche. Actes des cinquièmes rencontres méridionales de préhistoire récente, ClermontFerrand, 2002, p. 405-420. GASSIN B., LEA V., LINTON J., ASTRUC L., 2006. Production, gestion et utilisation des outillages lithiques du Chasséen méridional. In Laurence Astruc, François Bon, Vanessa Léa, Pierre-Yves Milcent, Sylvie Philibert (ed.), Normes techniques et pratiques sociales : de la simplicité des outillages préet protohistoriques. Actes du XXVIème Colloque International d'Archéologie et d'Histoire d’Antibes (novembre 2005). Antibes : APDCA, 2006.p. 223-233. GASSIN B., BICHO N.F., BOUBY L., BUXO R., CARVALHO A.F., CLEMENTE C. I., GIBAJA BAO J. F., GONZALEZ U. J., IBANEZ J. J., LINTON J. , MARINVAL P., MARQUEZ B., PEÑA-CHOCARRO L., PEREZ JORDA G., PHILIBERT S., RODRIGUEZ RODRIGUEZ A., ZAPATA L., sous presse. Variabilité des techniques de récolte et traitement des céréales dans l'occident méditerranéen au Néolithique ancien et moyen : facteurs environnementaux, économiques et sociaux. Dans Actes des 7èmes Rencontres Méridionales de Préhistoire Récentes, Lyon-Bron, 3-4 novembre 2006

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Les fouilles de l'usine Chiris à Grasse  
Les fouilles de l'usine Chiris à Grasse  

En 1995-1996, la destruction de l’usine Chiris et la construction du Palais de justice ont permis la découverte de plusieurs occupations pré...

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