INOSTRANKA (étrangère).

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INOSTRANKA (étrangère)

Un film de Anya Tikhomirova Extraits des textes Images



1. Génèse Aucune force extérieure à ma volonté, ne m’a poussée à fuir l’endroit où je suis née. Je n’ai connu ni persécution, ni révolution, ni guerre civile, ni guerre mondiale, ni exode, ni camp, ni maladie, ni misère. Il n’y a pas eu de drame. Pas d’instant précis où soudain plus rien n’a de sens, où l’on est vivant, mais où de la vie on ne distingue plus le fond ni la surface. Tout cela est arrivé avant.




Et tu crois que je reviendrai plus russe ? plus russe ?


2. Mon Atlantide Tendue sur la corde raide, je funambule entre passé et présent, trainant derrière moi des milliers de fantômes aux noms imprononçables, je me noie dans leurs larmes et me blesse de leurs blessures. Ils m’ont précédés de cette terre immense et lointaine et je porte mon Atlantide au coeur de mon corps, au creux de mon âme, chargée de leur impuissance. Je les aime tous sans fin et sans fond et cet amour désincarné, sans visages, ou si peu, me soulève parfois des sanglots venant d’un autre temps, d’un autre monde. De quoi suisje coupable? De rien que d’être née loin de là où j’aurais dû naître, où j’aurais dû planter mes racines et croître et donner vie. Je porte en moi le regret, l’absence, l’espoir éteint. Les fantômes de mes ancêtres ont été tirés de leur nuit, arrachés au repos qu’ils croyaient éternel et transportés tels des compagnons de Dracula en terre étrangère. Je les porte en moi et ils me demandent le repos. Ils me demandent pitié et je leur demande pitié – et que puis-je faire? Je suis moi aussi une étrangère.



Cette nuit-là, Mstislav Alexéévitch Lebédieff, mon grand-père, a pour charge le commandement de la garde du Palais. Il a dix-neuf ans. Où se trouvait-il ? Etait-il dans la salle où siégeait le gouvernement, lors de son arrestation ? A t-il regardé par l’une de ces fenêtres ? Qu’a-t-il vu ? Qu’a-t-il entendu ? Je me suis toujours demandée s’il avait eu peur ?



En 1920, à la défaite de l’armée blanche, Mstislav Alexéévitch mit sa femme et sa fille sur un grand bateau, en route vers ailleurs. Il les rejoindra plus tard. Jamais ils ne reverront leur famille, ni leur pays.


Plus de quatre-vingts ans après le départ de mes grands-parents et de ma mère, j’aborde pour la première fois notre terre mythique. J’aborde la terre qu’ils n’ont jamais revue, la terre qu’ils n’ont jamais effacée de leurs corps, la terre qu’ils m’ont donné à porter. Messagère de leurs espoirs crevés, je suis celle qui retourne, je suis celle qui va. Je me détache de moi-même, je ne respire plus. Mes yeux s’ouvrent à l’infini, je ne dormirai plus.


Dans chaque rue, derrière chaque porte, chaque fenêtre, dans chaque visage, je cherche ce qu’il reste en moi de ce pays. Comme beaucoup de ceux j’imagine qui sont nés et vivent loin de leurs origines, je voudrais enfin pouvoir répondre à la simple question - d’où venez-vous ? afin qu’elle cesse, au quotidien, de se faire écho à elle-même.






3. En Mémoires Extraits de Requiem, Anna Akhmatova, 1957.

En guise de préface. Dans les années terribles de la « Iejovchtchina », j’ai passé dix-sept mois à faire la queue devant les prisons de Léningrad. Un jour, quelqu’un cru me reconnaître. Alors, une femme aux lèvrs bleuâtres, qui était derrière moi et à qui mon nom ne disait rien, sortit de cette torpeur qui nous était coutumière et me demanda à l’oreille (là-bas, on ne parlait qu’en chuchotant) : - Et cela, pourriez-vous le décrire ? - Oui, je le peux. Alors, une espèce de sourire glissa sur ce qui avait été jadis son visage. Il fut un temps où ne souriait Que le cadavre heureux de son repos. Comme un vain appendice, se balançait Léningrad, près de ses prisons. Et quand, fous de souffrance, Partaient des régiments de condamnés, Les locomotives leur chantaient Le bref chant d’adieu. Les étoiles de la mort planaient sur nous. La Russie innocente se tordait de douleur, Sous les bottes ensanglantées, Sous les pneus des noirs fourgons cellulaires.


Et j’ai appris comment s’éffondrent les visages, Sous les paupières, comment émerge l’angoisse, Et la douleur se grave sur les tablettes des joues, Semblables aux pages rugueuses des signes cunéiformes; Comment les boucles noires ou les boucles cendrées Deviennent, en un clin d’oeil, argentées, Comment le rire se fane sur des lèvres soumises, Et, dans un petit rire sec, comment tremble la frayeur. Et je prie Dieu, mais ce n’est pas pour moi seulement, Mais pour tous ceux qui partageaient mon sort, Dans le froid féroce, dans le juillet torride, Devant le mur rouge devenu aveugle.

Non je n’étais pas sous un ciel étranger, Ni abritée par des ailes étrangères, J’étais alors avec mon peuple, Où mon peuple était, pour son malheur.


4. La carte, l’Homme Je crois que plus que n’importe quelle idéologie, c’est ici la nature qui façonne l’homme. Il me semble que la tragédie du peuple russe tient dans sa géographie. Comment se sentir quelqu’un face à l’immensité de ces steppes, à la profondeur de ces forêts, à la glace de ces hivers, à la brûlure de ces déserts ? L’homme ici ne peut exister que dans l’adoration, et dans l’humilité. Sans Dieu, sans tsar, sans Lénine, comment peut-il se sentir protégé ? Qui, face à ce territoire, ne se sentirait pas comme un enfant en quête de paternité ?






L’âme slave… une sorte de tourment existentiel, qui pourrait s’envoler soudain en un éclat de rire. Aussi vaste que les plaines, aussi profonde que les forêts, où parfois le soleil pénètre, inonde le monde d’une indescriptible beauté, puis disparaît, et laisse place aux ténèbres.




Anya Tikhomirova www.anyatikhomirova.com https://www.facebook.com/anyatikhomirovaartiste/


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