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Les médinas : une typologie urbaine en mutation. Désaffection et redécouverte de ces morceaux de villes.

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école nationale superieure d’architecture et de paysage de bordeaux

Les médinas : une typologie urbaine en mutation. Désaffection et redécouverte de ces morceaux de villes.

Quelles ont été les évolutions des médinas depuis la colonisation française au Maroc jusqu’à aujourd’hui ?

mémoire de fin d’étude

Antoine Vacheron Jean-Marie Billa 2015

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Table des matières // Introduction ....................................................................................... 7 1. La médina, archétype de la ville arabe ................................................. 13 Définition des premières formes urbaines arabes.

1.1. Historique des médinas au Maghreb ............................................. 13

1.2. Une typologie architecturale et urbaine unique .............................. 16

1.3. Usages et modes de vie dans ces morceaux de ville ..................... 23

2. De la désaffection de la ville traditionnelle à la création de la ville neuve européenne ................................................................................... 37 Le protectorat français, un tournant dans la conception de la ville au Maroc.

2.1. La mis en place de l’autorité française au Maroc : une nouvelle façon de penser la ville ......................................................... 37 2.1.1. La naissance d’une ville fragmentée : historique et neuve ..... 44 2.1.2. La prise de conscience de l’aspect patrimonial des médinas . 51 2.2. Les conséquences de cette nouvelle urbanisation sur la cité ......... 54 2.3. Un retour progressif vers la ville traditionnelle : un phénomène de gentrification ................................................................................. 59

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3. Vers un modèle hybride de médina, entre tradition et modernité .......... 71 Pastiche ou réinterprétation ?

3.1. Le quartiers des Habous à Casablanca : unique nouvelle médina réalisée sous le protectorat français ............................. 71

3.2. Les médinas contemporaines, un modèle d’avenir ? ................. 83

// Conclusion .......................................................................................... 95 // Annexes ............................................................................................100 // Bibliographie .....................................................................................113 // Webographie .....................................................................................115 // Iconographie .....................................................................................117

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// Introduction

Djazirat Al-Maghrib, signifie «île du couchant» en arabe. C’est ainsi que les premiers conquérants musulmans ont nommé, au VIIe siècle, l’extrémité occidentale de l’Afrique du nord, que nous appelons aujourd’hui le Maghreb. Cette dénomination témoigne d’une situation géographique singulière et isolée, entre la mer Méditerranée et le désert du Sahara. Le Maghreb est une région qui depuis son origine a connu de nombreuses mutations, tant du point de vue des populations qui y ont vécu, que du point de vue de la forme physique des villes qui le composent. Cependant, il est à noter une constante: la présence des Berbères tout au long de l’histoire. Cette ethnie fut pendant longtemps, pour sa majorité, nomade. Les vestiges ayant été les mieux conservés, remonte à l’époque Antique, ils témoignent d’une multitude de formes architecturales dûes aux colonisations successive. En effet, dès le VIIIe siècle avant Jésus Christ, les Phéniciens ont développé des comptoirs commerçants, sur le littoral méditerranéen, notamment à cause de sa situation stratégique. Le comptoir majeur de l’époque se trouvait à Carthage, (actuelle Tunisie). Il constitue un des premiers développements urbains en Afrique du nord. L’Italie étant proche, les Romains s’emparent du Maghreb à partir du IIe siècle avant Jésus Christ. Ils y ont développées les activités économiques et étendu leur zone d’influence. Par conséquent, de nouvelles villes ont vu le jour non seulement sur le littoral méditerranéen, mais également dans les terres.

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Nous pouvons notamment évoquer les villes de Leptis Magna en Libye et Volubilis au

Maroc. Malgré l’éloignement géographique de ces deux villes, les nombreux vestiges ont permis de relever des points communs en ce qui concerne la composition urbaine et l’architecture des bâtiments. Ce n’est qu’au VIIe siècle après Jésus Christ que les musulmans du Machrek1, sont venus conquérir le Maghreb. De nombreux empires se sont alors succédés et c’est à partir de ce moment que les villes islamiques ont été crées. La plus ancienne étant Fès au Maroc fondée par la dynastie des Mérinides. C’est donc dans cette ville que nous trouvons la plus ancienne médina du Maghreb. Comme nous venons de l’évoquer, les pays du Maghreb, tout comme les pays européens, ont connu des évolutions urbaines très variées, tout au long de leur histoire. La majorité des villes sont aujourd’hui constituées d’un centre historique, la médina, autour duquel sont venus se greffer, de nouveaux quartiers plus modernes. Notamment lors de la colonisation française. Il est ici pertinent de s’intéresser aux villes marocaines, car trente et une médinas y sont recensées, et entretiennent un rapport singulier avec les espaces contemporains. L’urbanisme marocain est remarquable du fait de l’influence occidentale sur son évolution au cours du protectorat français au début du XXème siècle. Cette étude portera donc sur la période de 1912, date du traité de Fès où fut signé l’organisation

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C’est à dire de l’orient, qui signifie en arabe «le levant», par opposition au couchant.

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du protectorat français au Maroc, jusqu’à nos jours. Ces bornes chronologiques défi-

nissent une phase de changement profond dans la façon de concevoir la ville. De la ville indigène à la ville européenne. C’est donc ce basculement dans l’histoire qui permettra d’argumenter notre propos. Nous chercherons dans un premier temps à définir la notion de médina, d’un point de vue historique mais également socio-culturel. Pour ce faire nous étudierons les différentes typologies urbaines qui constituent les villes indigènes et les formes architecturales engendrées. Ainsi nous pourrons évoquer les pratiques sociales de la population et les modes de vie de celle-ci. Par la suite, nous déterminerons les raisons qui ont poussées les architectes et urbanistes français à délaisser les médinas au profit de nouveaux morceaux de ville composés selon le modèle européen et qui conserve peu de lien formel avec la culture maghrébine. La question du logement insalubre est à l’époque un thème, celui ceux dont se emparés les hygiénistes en occident, à l’image du congrès international d’architecture moderne et qui aura une influence sur la production au cours du protectorat. La notion de sécurité est également un facteur de réflexion pour les autorités qui cherchent à développer des dispositifs permettant de maitriser les populations dans l’espace, en cas de révolte. En effet, cela serait extrêmement difficile de contrôler les médinas du fait de la multitude de ruelles et d’impasses qui les composent.

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Cela nous permettra de déterminer les conséquences de la désaffection sur ces quar-

tiers. Cependant, il est à noter que les médinas se sont repeuplées durant la seconde moitié du XXème siècle, notamment grâce à l’évolution des pratiques, dont le tourisme qui a encouragé la mise en place de structures assurant la préservation et la restauration du patrimoine. Nous évoquerons à ce sujet le phénomène de gentrification des villes anciennes par les populations aisées et étrangères. Ces éléments rendront possible la mise en évidence des modifications apportées à la structure urbaine et aux bâtis de ces quartiers. Afin de rendre compte de la situation actuelle, nous analyserons des réalisations de médinas contemporaines, car aujourd’hui il existe des créations neuves au Maghreb, qui reprennent les codes des médinas avec un langage moderne où dans certaines réalisations, il est plus de l’ordre du pastiche. Ce type de productions contemporaines se retrouve notamment à Casablanca où à l’époque du protectorat, fut réalisé le quartier des Habous, aussi appelé nouvelle médina qui a été édifié dans les années 1920 par des architectes français en respectant toutes les normes de la ville indigènes. C’est la seule qui a été réalisée dans cette période. Plus proche de nous dans le temps, la médina Mediterranéa a été construite entre 1998 et 2004 à Yasmine Hammamet en Tunisie. Ce projet n’a pas les mêmes ambitions que le quartier des Habbous, ce nouveau morceau de ville respecte parfaitement la tradition des villes indigènes mais s’adresse à un public de touristes et non à la population locale. Nous sommes ici dans la fabrique du patrimoine à but économique.

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Une analyse préalable de diverses réalisations au cours des siècles nous permettra

de nourrir la réflexion menée au sein de ce mémoire et d’illustrer les propos avancés. Cela l’inscrit alors dans une dimension concrète. Cette analyse n’est pas exhaustive, elle est le résultat de choix (et donc de concessions) de différents exemples de situations en fonction de leur pertinence au vue du sujet. Un rattachement du sujet, autant à des ouvrages, qu’à des articles, qu’à des expériences vécues et des témoignages permet d’inscrire ce mémoire dans une dynamique où la thématique générale de la médina et de son évolution, est référencée dans des domaines complémentaires. Au travers de ces recherches, la finalité de ce mémoire est de déterminer quel est l’avenir des médinas au Maroc et quelles seront les évolutions probables de la création de la ville dans les pays du Maghreb. Nous pourrions également poser la question: La médina est-elle un modèle d’avenir en terme de développement urbain répondant aux besoins des populations locales ou un acteur majeur de l’économie touristique au Maghreb ? L’objectif est donc de dégager des constats sur la réalité urbaine marocaine et également de déterminer les bénéfices apportés par l’expérience des acteurs aillant agit sur la ville indigène et contemporaine au cours du siècle dernier.

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1. La médina, archétype de la ville arabe. Définition des premières formes urbaines arabes. « Médina : dans les pays arabes, et surtout au Maroc, la vieille ville, par opposition aux quartiers neufs. » 2

1.1. Historique des médinas au Maghreb.

L’espace dans lequel est né le monde arabe constitue la genèse de la vie urbaine mondiale. En effet, c’est au Moyen-Orient que les traces les plus anciennes de villes ont été découvertes, et plus particulièrement en Mésopotamie. Ces traces remontent au Vème millénaire avant Jésus Christ, des vestiges d’édifices religieux et civils ont notamment été répertoriés. Comme nous l’évoquions dans la préface de ce travail, le Maghreb et le croissant fertile ont, dans un premier temps, étaient peuplés de populations occidentales, hellénique et romaine, venues majoritairement d’Europe et plus particulièrement du bassin méditerranéen. Au Moyen-Orient, de nombreuses villes ont vu le jour à partir du VIIIème siècle avant Jésus Christ, nous pouvons les caractériser en fonction de leur activité. Nous relèverons les villes-temples comme Jérusalem, les villes à but économique et commercial telle que Alexandrie et pour finir, les villes gérant l’organisation territoriale. 2

Le petit Larousse, édition Larousse, 2012

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Au cours des siècles, ces villes ont en partie disparu au profit de nouvelles créations

urbaines, mais des villes comme Damas présente toujours les vestiges de toutes ces activités en son centre. On appelle cela le tell, cela correspond à l’accumulation physique des traces du passé3. L’évolution urbaine du territoire a été plus précoce au Moyen-Orient qu’au Maghreb et plus influencé par la présence hellénique et romaine. Même si des comptoirs marchands ont également vu le jour en Afrique du Nord, les populations berbères ont conservé des bases tribales et des valeurs nomades jusqu’à la diffusion de l’islam qui a amplifié le fait urbain d’une façon inconnue par le passé. Lors de la colonisation par les musulmans du Machrek au VIIème siècle après Jésus Christ, les nouvelles colonies furent édifiées sur les vestiges des comptoirs maritimes phéniciens et romains. A l’origine, des campements militaires constituaient le coeur de la cité, ceux-ci avaient pour but de former les mujahidins en charge de convertir les populations à l’islam dans le cadre du jihad, c’est-à-dire de la guerre Sainte. Au fil du temps, ces campements se sont agrandis jusqu’à former des villes et le système urbain est devenu de plus en plus articulé. Ces nouveaux ensembles voient le jour sous forme de juxtaposition par rapport aux héritages du passé, plus que sous forme de destruction et d’appropriation. Cela par l’ajout de fortifications de défense d’une part, mais également par la création de lieux de culte, les mosquées, afin d’entretenir la foi envers Allah et de convertir de nouveaux fidèles.

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Les villes du monde arabe, Claude CHALINE, édition Masson, 1990, p.38

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C’est chargé de toutes ces connaissances, que les colons ont instauré les premières villes arabo-musulmanes du Maghreb. Après cette phase de conquête, en l’an mille, le monde arabe constitue le système urbain le plus organisé sur Terre, il s’étend de l’Inde à la côte Atlantique du Maghreb. De ce fait, à cette même époque, l’agglomération pré-islamique est achevée et la quasi totalité des urbains s’est convertie à l’islam.

Nous pouvons à présent évoquer le terme de médina. Cette notion désigne donc la ville au Maghreb, mais à partir de la colonisation européenne, ce terme est restreint, il ne signifie plus la ville dans son ensemble, mais il caractérise la ville ancienne, par opposition à la ville nouvelle, européenne.

Fig.1 Ksar d’Aït Benhaddou, patrimoine UNESCO

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1.2. Une typologie architecturale et urbaine unique. « La réalisation de l’espace de la ville n’obéit à aucun texte prescriptif. » 4

Au cour des XIème et XIIème siècles, les habitants des villes arabes se sont intéressés aux activités intellectuelles, artistiques et économiques dans un cadre structuré. Cela a donné lieu à des compositions denses de bâtiments afin de concentrer les centres d’intérêt et de limiter les déplacements. Comme nous l’évoquions précédemment, il n’existe pas de réglementation qui ordonnance la composition de la ville, mais des notions plus spirituelles contenues dans le Coran qui font référence au respect de la communauté et au haram qui définit le sacré et l’interdit, et de fait génère des espaces clos, refermés sur eux-mêmes où le regard ne pénètre pas5. Afin de mettre en évidence la forme urbaine des médinas, nous présenterons parallèlement les formes bâties ainsi que l’urbanisme car ces deux éléments sont étroitement liés dans le monde arabe. Tout d’abord nous allons mettre en évidence les caractéristiques générales des villes indigènes, pour déterminer par la suite quelles en sont les spécificités. Pour parler d’une ville, il faut en identifier le territoire. Dans le cas des médinas, celuici est contenu, délimité, par un élément physique qui est la muraille rythmée par des portes, elle permet d’assurer la protection de la cité.

4 et 5

Françoise Choay, 1980

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A l’intérieur de cette enceinte, on retrouve tous les éléments nécessaires à la vie de la communauté. Les édifices symbolisant la foi et le pouvoir sont regroupés au centre de la ville avec, à proximité immédiate le souk qui concentre les commerces le long de quelques rues. Ceux sont des espaces spécialisés, tout comme les hôpitaux et les lieux d’éducation (medarsa) se trouvant dans le quartier de la grande mosquée. Ce type de composition n’est pas caractéristique des médinas, en effet, à l’époque médiévale, la plupart des villes d’Europe sont structurées de la même façon. C’est dans l’organisation formelle que les médinas trouvent leur singularité.

L’identité des villes islamiques est essentiellement dûe au rapport qu’entretiennent les espaces pleins et les espaces vides, c’est à dire de l’espace public par rapport à l’espace privé. Afin d’illustrer cet élément, prenons le cas de Tunis dans lequel nous pouvons constater que le résidentiel comprenant des cours intérieures occupe soixante neuf pourcents du territoire urbain, alors que la voirie ne constitue que douze et demi pourcents de celui-ci, la religion sept pourcents et le reste regroupe des activités variées6.

Fig.2 Vue aérienne de la médina de fès, Maroc, archive municipale, 1928 6

B. HAKIM.

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Nous allons nous intéresser à un domaine public qui occupe une place mineure dans les médinas comme nous l’avons constaté. Intéressons-nous plus particulièrement au réseau viaire, composé de ruelles et d’impasses sinueuses et étroites ayant des formes uniques et ce pour plusieurs raisons. Trois interprétations de cette géométrie ont été faites, d’un point de vu technique, climatique et social.

Les transports de marchandises n’étant pas effectués à l’aide de chariot jusqu’à XIXème siècle, mais à dos de chameau, ceux sont les dimensions de celui-ci avec un chargement qui ont servi de référence au dimensionnement de la voirie. C’est pourquoi les ruelles font au minimum un mètre soixante de large et que les passages sous des obstacles font au moins trois mètres vingt de haut. L’aspect labyrinthique des rues est quant à lui le résultat de conditions climatiques rudes, les tracés coudés permettent de créer des microclimats offrant de la fraîcheur et de l’ombre. Mais ce système sinueux a aussi pour objectif de dérouter les étrangers venant s’aventurer dans la cité. De cette géométrie singulière, en résulte un urbanisme en grappes desservi par des voies quasi privées en impasse. Cela contribue à la spécialisation de ces sous espaces, et ce même au niveau résidentiel. En effet, les quartiers sont homogènes du point de vue de la population qui y habite, chaque religion, ethnie ou tribu se regroupent et forment une communauté, prenons l’exemple des mellah qui sont les quartiers juifs. Ce n’est donc pas l’ordre social qui prévaut. De ce fait, les étrangers ou visiteurs sont logés dans un espace qui leur est réservé, généralement proche des souks, afin de faciliter les échanges commerciaux, nous parlons des fondouks ou caravansérails.

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La gestion du foncier dans les médinas et elle aussi unique. A l’origine, avant toute

construction, un territoire de projet est déterminé, c’est le djenane. L’acquisition de ce territoire peut se faire de deux manières ; une classique où la personne qui construit un édifice est propriétaire de la parcelle, mais une autre possibilité existe, cette dernière est singulière. En effet il est fréquent que le djenane, soit une donation inaliénable à une institution religieuse et dans ce cas, les bénéfices permettent de financer des oeuvres charitables. Il peut arriver que la donation concerne un bien immobilier et dans ce cas nous parlons de waqf. Ce système engendre également un gel du foncier, que ce soit sur le territoire urbain ou suburbain et ainsi provoque une permanence des paysages7.

Fig.3 Plan de la maison d’un boulanger, Rome,

Fig.4 Maison traditionnelle, Fès, 1934

MACAULAY David, 1928

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Les villes du monde arabe, Claude CHALINE, édition Masson, 1990, p.38

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Une fois le djenane déterminé, il devient possible de définir l’élément fondateur du logement traditionnel qui est un vide autour duquel viennent s’articuler les pièces de vie8. Ce système de maison quadrangulaire organisé autour d’une cour est un héritage de l’Antiquité. Cependant dans le monde arabe, nous sommes en présence d’un système introverti au sein duquel le cadre familial s’épanouie. Ce patio central est nommé le harim ed-dar c’est un lieu préservé des regards, qui est inviolable, où l’intimité de la famille qui y demeure est garantie. L’espace domestique dans les médinas répond donc à un principe d’intimité ce qui se manifeste sur l’espace public par l’absence de fenêtre donnant sur la rue. En effet, les ouvertures des logements sont orientées sur leur espace intérieur, cela permet d’apporter la lumière nécessaire à la maison. De ce fait, les ruelles et impasses permettant la distribution des habitations ne sont que peu traitées et deviennent des espaces extérieurs résiduels qui ne sont pas soumis à l’autorité communale. Afin de réaliser la transition entre l’espace public et l’espace intime de la maison, un sas est aménagé, c’est un lieu de convivialité approprié par les femmes et les enfants pendant la journée. Ces derbs sont des espaces plus ou moins clos qui se prolongent sur les ruelles pouwr les différents usages et appropriations de habitants. Cet espace est également un lieu de réception où le maitre de maison peu recevoir des invités sans que ceux-ci ne découvrent la sphère intime du harim ed-dar9.

«Le woust-ed-dar est tracé en premier par le maître d’oeuvre, et c’est en fonction de lui que la maison se met en place comme un puzzle, avec sa dwira et ses labyrinthes, BENSLIMANE Hassar, 1988 9 CHEVALLIER.D. (1979) ; GARCIN. J-C. (1988) ; REVAULT (1988). 8

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Fig.5 Plan d’une maison ayant évoluée, Diour Jedad, Meknès.

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Ces plans d’une maison de la médina de Meknès nous permettent de comprendre l’agencement de l’espace privé. Les logements son évolutifs dans le temps, la première construction ne se compose que d’un rez-de-chaussée qui se développe autour d’un vide central. La cuisine occupe une place importante, c’est un lieu de convivialité où les femmes se retrouvent. Les autres pièces sont multifonctionnelles, elles sont destinées à la réception de convives mais c’est également ici que les enfants dorment, ainsi que les parents. L’attribution des espaces de sommeil se fait selon le genre et l’âge des occupants. Nous pouvons constater l’absence de salle de bain, cela s’explique par l’importance qui est donnée à l’eau dans les médinas. En effet, de nombreuses fontaines, bassins et hammams sont répartis dans la ville. Les populations utilisent donc les hammams comme des bains publics afin de se laver. Les exigences de l’Islam sont aussi responsables de cette situation, car avant la prière, les fidèles doivent effectuer des ablutions dans le but de se purifier. Ainsi un certain nombre de mosquées dispose de lieux pour se laver. Sur le second plan, des modifications ont été apportées, on constate l’ajout d’un escalier qui permet de mener à une terrasse, sur laquelle le linge est étendu après avoir été nettoyé. Au niveau des pièces de vie, on peut noter un redimensionnement des espaces et une mise en scène du salon de réception qui profite d’une large ouverture sur le vide central. Nous venons de voir que les villes arabes sont constituées de façon intuitive, sans règle établie et sans autorité municipale. Au premier abord, il apparaît un désordre urbain, mais ce n’est qu’une apparence, la morale islamique impose des codes de conduite qu’ont adoptées les habitants. Dans le cas d’un conflit, ce sont les juges religieux qui sont consultés, ils portent le nom de cadis. En l’absence d’autorité de l’état pour contrôler les constructions, des grandes familles, ou des corporations d’artisans se chargent de maintenir l’ordre.

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1.3. Usages et modes de vie dans ces morceaux de ville.

A l’origine, les médinas sont des lieux de vie où tous les commerces et artisans sont représentés. Ceux sont les moteurs de l’économie locale, et, l’influence de ceux-ci va au delà de l’enceinte des murailles de la médina et même de l’agglomération, c’est notamment le cas à Fès et Marrakech. Au cours des siècles, lorsque les villes nouvelles n’étaient pas encore construites, la médina concentrée tous les services nécessaires à la vie de la cité, allant de l’alimentation aux services administratifs. De nos jours les médinas sont devenues des morceaux de ville qui ne sont plus pratiqués de la même manière du fait de la décentralisation de certaines activités. On peut alors mettre en évidence une géographie de l’usage de l’espace en fonction des services proposés. Les axes animés par les commercants sont les plus fréquentés, ils prennent généralement place dans les artères les plus larges de la médina, à proximité des portes d’accès appelées bab. On y retrouve des commerces spécialisés que l’on ne retrouve pas ailleurs dans la ville, comme certaines alimentations. L’artisanat occupe une part importante des activités traditionnelles de la média avec la présence de tannerie, de ferronnerie ou encore d’atelier de confection de vêtements locaux. Les joutya attirent également une population venant de l’extérieur de la médina, ce sont les marchés aux puces. De ce fait, les médinas ont également un rôle résidentiel majeur, nous allons analyser les différents modes de vie au sein de la cellule du logement, mais également à l’échelle de la ville.

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Dans un premier temps, nous développerons la grande variété de mode d’habiter,

pour se faire, le document qui suit, nous permettra de déterminer des secteurs aux concentrations d’habitants très hétérogènes.

Fig.6 Densité de population dans la médina de Fès Al-Bali.

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Ce document permet de mettre en évidence la géographie de l’usage du territoire de la médina en terme de densité de population. Dans les zones périphériques, en vert, le nombre d’habitants à l’hectare est inférieur à sept cent cinquante, mais nous pouvons observer, ponctuellement une densité supérieure, allant jusqu’à deux mille habitants par hectare en périphérie, cela correspond aux emplacements des portes. Les densités les plus élevées se retrouvent au coeur de la médina, elles peuvent atteindre plus de trois mille habitants par hectare. C’est une densité extrêmement élevée qui se retrouve en médina, pour 300 hectares, la population s’élève à 156000 habitants, cela fait une moyenne de 520 habitants par hectare. A titre de comparaison, dans Paris intramuros, la densité maximale est de 250 habitants par hectare. Les zones identifiées sur ce document correspondent à des haouma, cette notion désigne un quartier composé de derb de plus ou moins grande taille. Un derb est une ruelle résidentielle, le long duquel des habitations sont construites. Nous avons pu relever un grande diversité de formes d’habitations, du point de vue administratif. Précédemment, nous avons mis en évidence le fait que des habitants pouvaient être propriétaire de leur terrain, ou bien jouir d’une utilisation gracieuse du sol, le waqf. Cette pratique peut être soumise à une hypothèque, rhan, où l’occupant est hébergé en échange d’un service rendu, ou à rendre. Mais il existe d’autres possibilités. La notion de «droit d’air»10 est très présente c’est à dire, la construction d’un édifice sur le toit de la maison d’un propriétaire terrien, l’espace est ainsi optimisé et cela ne pose pas sociologiquement, de problème d’appropriation.

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Préfecture de Fès, 1995, non reconnue par le droit moderne.

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Fig.7 Aménagement d’un toit, médina de Fès-Al-Bali, Fès, 2012

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L’Islam est également moteur de pratiques d’hébergement à titre gracieux, c’est le cas de l’hospitalité offerte aux personnes âgées et démunies, elles sont généralement installées dans les ghorfa, qui sont l’entre-sol des maisons. Il peut arriver que ces personnes dans le besoin soient rejetées dans les espaces marginaux des maisons. La sous-location est elle aussi abondamment pratiquée et donne lieu à la cohabitation de plusieurs foyers sous un même toit. Ainsi, les logements vont subir des adaptations afin de répondre aux besoins des usagers. Les transformations se sont étalées dans le temps, au rythme des besoins des occupants, de leur nombre, mais aussi en fonction de leurs possibilités financières. Le nombre de pièces est alors multiplié, des mezzanines sont créées, ainsi que des étages supplémentaires, on peut également observer la couverture du woust-eddour et la diminution de sa taille. Durant les phases de développement, les maisons subissent donc un phénomène de contraction de l’espace et de spécialisation des pièces. Après avoir enrichie une habitation de nouveaux espaces de vie, il n’est pas rare que les propriétaires s’en séparent et investissent dans un édifice mieux situé mais moins confortable, dans le but de le perfectionner de la même façon. Il n’est pas rare qu’un foyer procède à des achats et ventes de cinq ou six logements avant de trouver leur stabilité.

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Le système de spécialisation des pièces que nous venons d’évoquer est déterminé

par deux types de fonctions, les pièces données à voir aux invités et les pièces plus intimes, les espaces de sommeil. Ces deux fonctions se retrouvent dans la même pièce dans le cas d’une maison de dimensions modestes, le mobilier permet une lecture de l’espace et des usages en créant des alcôves, tantôt pour le sommeil, tantôt pour la réception. L’espace central reste quant à lui relativement polyvalent, c’est un phénomène que nous retrouvons au niveau du woust-ed-dour des maisons plus bourgeoises où chaque fonction possède sa propre pièce. Le woust-ed-dour devient alors un espace de transition pouvant être utilisé de multiples façons. Au coeur même de la maison, une organisation sexuelle des espaces à lieu, même si cela à tendance à s’atténuer. Les femmes et les enfants utilisent la cuisine et le woust-ed-dour de façon diurne, alors que les hommes se retrouvent dans le salon et en terrasse. Un héritage des ancêtres berbères est à mettre en avant, la notion de nomadisme saisonnier, en effet les occupants utilisent plus ou moins certaines pièces de la maison en fonction du confort thermique et lumineux que celles-ci offrent au rythme des saisons. Fidèle à la notion de protection de l’intimité, les maisons sont imperméables à l’espace public et les derb sont les seuils entre les ruelles passantes et les maisons. Ce sont des lieux où traditionnellement, les enfants se retrouvent pour jouer sous la surveillance de leurs mères. Mais ce phénomène devient rare car aujourd’hui, une femme assise devant sa maison véhicule une mauvaise image, celle d’une prostituée, alors qu’il est de plus en plus admis qu’elle puisse se promener librement dans la médina.

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L’espace public qui compose les médinas n’est pas très riche, il est peut diversifié,

c’est un constat réccurant que font les populations qui y vivent. En effet la densité est telle que peut de place est réservée aux loisirs et au espaces végétalisés.

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Fig.8 Enfants jouant dans un derb dans la kasbah des Oudayas, Rabat, 2012

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Seules quelques médinas offrent des lieux de détente, comme à la kasbah des Oudayas, à Rabat, ce qui donne le sentiment aux habitants «qu’il n’y a rien à faire»11 à l’intérieur de la médina, à part des courses alimentaires.

Fig.9 Jardin andalous, Kasbah des Oudayas, Rabat, 2012

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Habiter la ville marocaine, Françoise Bouchanine, édition L’harmattan, 1997, p.191

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Mais une grande place est attribuée aux joutya, où la population locale vient faire ses achats de façon presque quotidienne, en effet il y a une recherche de produits frais. Et aujourd’hui ceux sont autant les femmes que les hommes qui vont au marché, alors que durant les siècles précédent, cette tâche était réservée à la gente masculine et les épouses restaient dans les maisons pour s’occuper du foyer. Après avoir effectué des entretiens avec des habitants, nous avons constaté l’intérêt porté au grand nombre de services disponibles dans les médinas. Les usagers apprécient avoir un large choix parmi des épiciers, des bouchers etc... Et de ne pas avoir simplement un épicier de quartier comme nous pouvons le connaître en Europe. Dans la médina Fès-Al-Bali, nous recensons dix mille commerces et trente mille artisans, cela est rendu possible grâce à la petite taille des boutiques, seul le vendeur est à l’intérieur, le client lui reste dans la rue.

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Fig.10 Boucherie, mĂŠdina de Larache, 2012

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Les résidents définissent ainsi une zone dans laquelle ils évoluent et jugent les dis-

tances en fonction de l’intérêt du commerce, de la mosquée ou du hammam. Cet ensemble de pratique détermine un système marqué par l’hétérogénéité sociale, le tiqar. Il est plus précisément la somme des façons de vivre, de comportements ou de pratiques sociales actives, mais qui n’empêche pas une distance, une certaine réserve de codification des pratiques ainsi que des relations avec le voisinage peu développées. Il est cependant intéressant de noter qu’aujourd’hui, l’accès aux services de santé dans les médinas n’est pas aisé, les habitants ont donc recours à l’automédication et souffrent d’avantage que dans les nouveaux quartiers. Enfin, l’autorité est très peu représentée dans ces morceaux de ville du fait de la difficulté d’accès et de contrôle.

Force est de constater que les médinas sont des villes dans la ville où les mutations sont perpétuelles, permettant de répondre aux besoins de la population qui elle-même et numériquement stable, ce qui ne signifie pas qu’il n’y a pas de renouvellement, avec l’exode rural dans un sens et urbain dans l’autre.

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2. De la désaffection de la ville traditionnelle à la création de la ville neuve européenne. Le protectorat français, un tournant dans la conception de la ville au Maroc.

2.1. La mis en place de l’autorité française au Maroc : une nouvelle façon de penser la ville.

A la fin du XIXème siècle, le Maroc est dans une situation économique et sociale charnière de son évolution, l’étude des conditions de vie de l’agglomération de RabatSalé nous a permis de mettre en avant certains points. C’est lors de voyages d’européens que les premiers constats ont eu lieu. Tout d’abord, la présence d’un grand nombre de commerces et d’artisans a pu être observé, et ceux-ci sont le témoin d’un savoir-faire avancé dans des domaines très variés, tels que la tannerie, la poterie, la ferronnerie où le textile. Cette activité économique a permis de développer des liens commerciaux privilégiés avec la ville de Fès. Nous sommes donc ici en présence «d’un centre industriel de premier ordre» comme l’avait relevé l’Abbé Godard en 185812. Du fait de cette situation économique prospère, les pays européens s’intéressent aux possibilités d’une implication dans l’industrie de l’Empire chérifien. Ainsi, des traités ont été signés entre 1856 et 1863 entre l’Europe et le Makhzen, c’est à dire les institutions régaliennes marocaines, qui garantissent la liberté de commerce dans le royaume. 12

Notes d’un voyageur (1858-1859), Abbé Godard, Alger, 1859.

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Cela a donné lieu à une crise sociale, car la ville côtière de Casablanca a connu un essor sans précédent et a nui à la compétitivité des autres villes comme Marrakech, Rabat ou Fès13. C’est notamment grâce au commerce extérieur et son port que Casablanca a pu se développer, jusqu’à acquérir le statut de capitale économique du Maroc. Alors que Rabat, malgré sa situation côtière ne possède pas de véritable port et c’est concentré sur le commerce intérieur. L’industrie florissante a engendré une hiérarchisation sociale de la société, ce qui n’existait pas auparavant, en effet un mode de production capitaliste a vu le jour dans ce pays et la bourgeoisie a adhéré à ce système. Il est à noter qu’au début des années 1900, le Maroc est le seul pays maghrébin à être indépendant politiquement alors que la Tunisie et l’Algérie ont dûs solliciter l’aide de la France pour lutter contre une crise financière et sociale. Mais malgré un contexte plutôt favorable, la crise en gestation éclata avec la mort du roi Hassan 1er en 1894, suivi de celle du Grand Vizir Ba Hmad en 1900. C’est à ce moment que l’Europe en a profité pour mettre la main sur ce pays, et le 30 mars 1912, le traité de Fès est signé entre le diplomate français Eugène Regnault et le sultan marocain Moulay Hafid et met en place le protectorat français.

Rapport du service économique, cité dans Villes et tribus du Maroc, Rabat et sa région, Tome III, Volume IV, p 57. 13

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Fig.11 Le Sultan Moulay Hafid en compagnie du GĂŠnĂŠral Lyautey en 1912.

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Dès le 13 mai 1912, le Général Lyautey arrive au Maroc après avoir été nommé Rési-

dent Général par le président du conseil des ministres français, Raymond Poincaré. Il a en charge d’organiser le protectorat, et décide donc d’installer sa résidence à Rabat car cette ville se situe sur trois axes principaux, menant à Tanger, vers l’Espagne, à Marrakech en direction du sud et enfin vers Fès, c’est à dire dans les terres. Cette localisation est également intéressante du fait de la proximité de Casablanca qui est en pleine expansion. Afin d’établir de nouvelles institutions urbaines répondant au désir de la France, le Général Lyautey créa la charte municipale qui visait à réglementer et contrôler la production de la ville au travers de décrets appelés dahirs, tout en «conservant les lois et coutumes indigènes, à condition toutefois qu’elles ne soient pas en opposition avec les principes de la civilisation française»14. Cela a été possible, car contrairement à l’Algérie et à la Tunisie, le Maroc possédait un système administratif développé grâce à la présence de grands ensembles urbains sur son territoire. Le Sultan et le makhzen sont donc restés au coeur des institutions même si, aucune de leur décision ne pouvaient être appliquées sans l’aval de l’administration française. Le système mis en place est donc mixte mais non équitable15. Cette situation ne dura que très peu de temps, car dès 1913, des dahirs furent adoptés afin de sortir les indigènes des commissions décisionnaires, officiellement à cause de difficulté de communication dûe à la langue. La France s’est donc appropriée la totalité du pouvoir dans le but de mener une politique urbaine radicale et ambitieuse. La charte municipale fut ainsi promulguée le 8 avril 1917 par dahir et resta intacte jusqu’en 1952. L’urbanisme au Maroc : les moyens d’action, les résultats, L. SABLAYROLLES, Albi, 1925, p.25. 15 La vie municipale au Maroc, P. DECROUX, Lyon, Bosc frères, 1932. 14

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Dorénavant, la gestion de la municipalité est assurée par trois organes : le pacha, le chef des services municipaux et la commission municipale.

« Le Pacha et le Chef des services municipaux administrent la ville. Ils l’administrent dans le même esprit d’union et de dépendance que le Sultan et le Résident Général gouvernent le Maroc. Le système du protectorat pénètre toute la vie du Maroc.»16

« La charte municipale de 1917 est un chef-d’oeuvre de machiavélisme que la France n’a pu réaliser ailleurs, car tout en réussissant à sauvegarder le caractère légitime du pouvoir municipal, détenu en théorie par le Pacha, représentant du Sultan, elle parvint rapidement à s’emparer de tous les pouvoirs pour les mettre entre les mains du Chef des Services Municipaux, représentant du Résident Général et des intérêts des colons.»17

16

Dahir du 8 avril 1917, article 12.

Mécanismes et formes de croissance urbaine au Maroc : Cas de l’agglomération de RabatSalé 1, M. BELFQUIH et A. FADLOULLAH, édition librairie El Maârif, 1986, p.50. 17

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La charte municipale est donc le premier élément législatif qui a mis en marche une

nouvelle façon de penser la ville. C’en est suivi, en avril 1914 la création de plans d’aménagement pour les grandes villes. Cela s’est accompagné de l’obligation pour les municipalités de créer des services d’administration locale contrôlant l’observation de la réglementation. Les plans d’aménagement avaient pour ambition d’anticiper la croissance urbaine, dans une volonté d’harmonie et de rationalisme. C’est pourquoi trois dahir majeurs furent votés, le premier autorisant l’expropriation pour utilité publique, le second, instaurant la formation d’association de propriétaires urbains et le troisième, autorisant des sanctions diverses en cas de litige. Devant les difficultés de mise en œuvre liées aux problèmes fonciers dû à l’opacité des titres de propriété, le dahir est adopté, qui définit les pouvoirs d’expropriation de bâtiments individuels et de zones dans le cadre du plan directeur a été promulgué le 31 août 1914. Il est une réponse à la situation instituée par l’Acte d’Algésiras qui limitait fortement la possibilité d’exproprier18. Ces actions d’expropriations massives par zones, ont nécessité la création d’un dahir complémentaire, le 10 novembre 1917, sous l’initiative du chef des services municipaux. Ce texte encourage l’organisation d’associations de propriétaires d’autorité publique et donne les moyens d’une redistribution systématique des parcelles, aux propriétaires, situées le long des futures rues.

18

Articles 11 et 13 de l’Acte de la conférence internationale d’Algésiras signé le 7 avril 1906.

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« L’association a le pouvoir d’apporter, aux limites des immeubles bâtis ou non bâtis, les rectifications nécessaires pour l’exécution du plan d’alignement ou de lotissement et, en outre, de mettre en commun, s’il y a lieu, tous les terrains bâtis ou non bâtis compris dans le périmètre, pour opérer d’office, entre les propriétaires syndiqués, conformément aux indications dudit plan, la répartition des terrains bâtis ou non bâtis, situés en dehors des voies et places projetés...»19

Pour garantir la meilleure réussite à l’application des plans d’aménagement, il était normal d’accompagner ce panel juridique d’un certain nombre de sanctions dans le cas de non respect des nouvelles réglementations. Un dahir a donc été adopté en ce sens le 16 avril 1914 et fixe des mesures punitives d’ordre financier et carcéral. Venant compléter ces traités, en 1919, la loi Cornudet créée en France, imposant au ville de plus de vingt mille habitants de développer un plan d’aménagement et d’embellissement est étendu aux villes sous autorité du protectorat français. Le royaume chérifien est donc soumis à cette loi. Par ces dahir, le Général Lyautey a engagé la construction de quartier en périphérie des médinas et la naissance d’une ville fragmentée à deux centralités.

19

Dahir du 10 novembre 1971, article 9.

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2.1.1. La naissance d’une ville fragmentée : historique et neuve. Dès que Louis-Hubert Lyautey a envisagé la croissance des villes au Maroc, il a fait venir l’urbaniste Henri Prost afin de réaliser des plans d’aménagement, dont celui de Rabat en priorité. Le résident général a fait part de ses souhaits en matière d’urbanisme, il avait également un point de vue très marqué sur la question du patrimoine. En effet, il considérait les médinas comme des objets patrimoniaux, de véritables conservatoires de formes urbaines indigènes à valoriser. C’est pourquoi il fit créer le 28 novembre 1912 le service de Beaux-Arts dirigé par l’architecte Maurice Tranchand de Lunel, qui était en charge de la préservation du patrimoine, ainsi que du maintient de l’harmonie du paysage urbain.

«Il y a tout intérêt à séparer les installations européennes des villes indigènes qui se prêtent mal aux installations modernes où celle-ci ne peuvent se pratiquer qu’en détruisant ce qui existe, et dans des conditions déplorables d’hygiène et de confort.»20

Cette posture conservatrice vis-à-vis du patrimoine a aussi été le témoin du pragmatisme de Lyautey. L’objectif était double, bien évidemment de protéger la ville ancienne mais le but était aussi de sécuriser les populations colonisées en leur donnant le sentiment de ne pas être exclu du processus de croissance urbaine et ainsi d’atténuer les risques de révoltes. 20

Louis-Hubert LYAUTEY.

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Nous avons cependant noter de grandes différences entre la façon dont ont été édi-

fiées les médinas et la méthode de composition des villes européennes qui viennent les entourer. En effet, la médina est pleinement vécu par sa population, ses éléments sont organisés dans un espace restreint, tout en étant bien perçu par les usagers. En ville nouvelle, les repères n’existent plus pour les marocains, c’est véritablement la naissance de la ville fragmentée qui a été engendrée par les plans d’aménagement et d’extension. Cela est dû a une stratification sociale de la société, très caractéristique des colonies européennes. Cette situation de mille-feuille social s’explique par la forme physique donnée à la ville. Chaque quartier se caractérise par des typologies de bâtis et de parcelles qui ont influencées les individus en fonction de leur statut social a se regrouper. Pour illustrer cette organisation spatiale éclatée, nous allons détailler la composition de la capitale administrative, Rabat. Tout d’abord, le quartier de la Résidence Générale, comprend des services civils et militaires qui viennent s’établir dans des pavillons en relation direct, noyés dans de la verdure. La volonté de Lyautey, était d’optimiser les déplacements en diminuant au maximum leur durée, tout en créant des espaces de vie chaleureux et conviviaux. «Enfin, il est nécessaire que chacun de ces services soit conçu sur un plan à tiroirs, c’est-à-dire que partant d’une tête, qui est l’enseigne de la maison, il y est, en arrière, le terrain voulu pour permettre aux constructions de se développer ultérieurement selon les nécessités.»

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«Cette usine à travailler, vous la disposerez de manière à éviter la caserne. Elle doit être souriante, accueillant : le travail considérable demandé à ceux qui l‘occupe doit être allégé par un séjour quotidien dans un cadre agréable. Pas d’énormes constructions, mais le plus possible de pavillons noyés dans la verdure, commodément reliés par des galeries ou des pergolas.»21

Fig.12 Résidence du Général Lyautey à Rabat.

Notes et directives pour la création d’une capitale à Rabat. Lyautey l’Africain. Tome I, Plon, Paris, 1953 21

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Autour de ces éléments institutionnels, des habitations ont été crées. Elles prennent

place sur de généreuses parcelles, profitant de vues dégagées sur la vallée du Bou Rgreg et sur les médinas de Rabat et Salé. C’est dans un écrin privilégié, donné par le Sultan que les colons ont donc créé une nouvelle façon d’habiter au Maroc. Afin de connecter ce nouvel ensemble à la ville indigène, des boulevards et avenues ont pris place sur les grandes pistes cavalières en prolongement des principaux axes de la médina. En complément de ce quartier haut de gamme, d’autres ensembles moins luxueux, à destination des européens voient le jour le long de ces nouvelles voies. Ce sont en priorité les fonctionnaires moins élevés dans la hiérarchie qui occupent ces logements de type pavillonnaire, puis avec la première Guerre Mondiale, il y a eu un fort exode de métropole, ainsi ces ensembles n’ont cessé de croître et un réseau de noyaux d’activité s’est constitué entre la médina et les quartiers les plus éloignés. C’est à partir de ce moment que la ville polynucléaire c’est développée. La prochaine photographie permet de voir l’occupation du sol quelques années après le début du protectorat. On peut y voir la médina de Rabat en bas et celle de Salé en haut. Elle sont identifiable par la forte densité de bâti qui les compose. A cette date, nous voyons également des édifices plus épars venant prendre place autour des villes anciennes, cela annonce le futur étalement urbain de ces deux villes. Mais parallèlement, la population marocaine a poursuivi sa croissance, malgré une absence de planification de son expansion et donc une pénurie de logements.

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Les indigènes les plus aisés ont pu établir leur résidence dans les nouveaux quartiers européens, mais la majorité des individus pratiquant l’exode de la médina se sont retrouvés dans des situations d’extrême pauvreté, repoussé en périphérie de la ville, dans des conditions sanitaires et hygiéniques déplorables. Des bidon-villes sont alors sortis de terre et ont formé une ceinture de misère.

Fig.13 Vue aérienne de Rabat-Salé en 1917.

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Fig.14 Plan d’aménagement de Rabat-Salé, réalisé par Henri Prost.

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Le plan d’aménagement et d’extension réalisé par l’urbaniste Henri Prost permet de

faire la synthèse des propos que nous avons avancé. Nous pouvons aisément identifier les deux médinas de part et d’autre de l’embouchure de l’oued Bou Rgreg. Leur forme est identifiable grâce a l’enchevêtrement de ruelles et à la densité de bâti. S’entendent ensuite les nouveaux quartiers en périphérie, desservis par de larges avenues et boulevards, dans le prolongement des axes majeurs de la médina. Ils confèrent un certain ordonnancement qui n’existait pas dans la ville arabo-musulmane. Chaque sous quartier créé possède une spécificité, résidentiel, plaisance, commercial, industriel, un zoning a donc été mis en place et on peut noter que les zones industrielles sont repoussées à l’extérieur de la ville, de même que les bidon-villes. Dans un premier temps, toute l’attention a été porté sur la développement d’infrastructures à destinations des colons. Ce n’est que dans une deuxième phase que l’intérêt de l’administration française c’est orienté vers les villes anciennes.

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2.1.2. La prise de conscience de l’aspect patrimonial des médinas. « La médina comme archétype de la ville arabe a perdu ses fonctions, ses attributs et symboles qui lui conférait le statut de ville organisée. »

Suite à la forte augmentation du nombre de colons, une nouvelle pratique est née : le tourisme. L’administration de Lyautey a alors pris conscience des qualités physiques et économiques des médinas et des retombées financières qu’elle pouvait occasionner. Les remparts ont ainsi bénéficié, en 1914, d’un dahir assurant leur protection. C’est une démarche de cohérence urbaine et un désir de transmission du patrimoine aux futures générations. «Chaque ville est devenue, dans son ensemble, monument historique.»22 La prise en considération des médinas est également dû aux écrits et aux peintures, réalisées par des hommes de lettres et des peintres européens qui ont fait ressortir une image historique. On a donc assisté à une quête d’authenticité avec une vision presque moyennâgeuse, d’une ville dont l’âge d’or est révolu au début du XXème siècle. De cette façon, les colons ont cherché à justifier leur présence durant le protectorat, et ont fait part d’une volonté de valorisation du patrimoine existant, ainsi que des arts indigènes afin de procéder à une résurrection du passé glorieux de ces villes islamiques. 22

Les monuments historiques, Anonyme, Protectorat de la république française au Maroc, 1922.

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Fig.15 La vie au sein du Mellah (quartier juif) de Casablanca en 1912.

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L’ambiance dégagée par ce cliché est celle recherchée par la population venue de

métropole qui recherche une immersion dans la vie traditionnelle marocaine. La seconde image, prise quatre années plus tard, met en évidence la présence française au coeur de la médina, où l’on peut noter que des devantures de commerce ssont écrites en français afin de permettre aux colons de s’intégrer.

Fig.16 Des colons dans la médina de Casablanca en 1916.

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2.2. Les conséquences de cette nouvelle urbanisation sur la cité.

Le désir de préservation du patrimoine que nous avons évoqué précédemment c’est assez rapidement manifesté par l’établissement de réglementations qui définissent des normes à respecter en matière de construction ou de réhabilitation de bâti au coeur des médinas. Ainsi au premier abord, celles-ci paraissaient préservées de toute dégradation car il n’y a pas eu de modification des caractéristiques constitutives, comme les remparts, la trame viaire ou la volumétrie des bâtiments. Mais la réalité est tout autre, l’explosion démographique de la population marocaine n’avait pas du tout été envisagée, cela a donné lieu à des constructions anarchiques afin de paliers à la pénurie de logements, et l’exode des médinas vers des bidon-villes périphériques est aussi le témoin de cette conjoncture. L’introduction d’engins mécaniques comme les voitures et les mobylettes a profondément modifié les pratiques des usagers et a entrainé des mutations sociales, économiques et morphologiques dans l’ensemble de la ville. Le dimensionnement des voies de la ville moderne a été effectué selon le gabarit de ces nouveaux véhicules, alors que dans la médina, les adaptations n’étaient pas possible. Ces nouveaux moyens de locomotion expliquent que la ville nouvelle ait vu sa croissance plus dans une dynamique linéaire que part une densification en hauteur car les temps de trajets ont été très diminués.

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Nous allons ici nous intéresser au renouvellement des médinas par le biais de construc-

tions neuves, et le cas de Fès-Al-Bali va illustrer notre développement. Il y eut, dès lors que les colons s’engagèrent dans la réhabilitation de la médina, des directives de l’administration protectorale qui mettaient en avant la nécessité de rechercher une «couleur locale» dans les nouveaux édifices qui devaient refléter le «pittoresque indigène». Cependant cette notion est très abstraite car elle n’a jamais été définie. Elle est le fruit de l’imaginaire des colons. Afin de préserver le style arabo-musulman dans les constructions, les autorités encourageaient fortement l’utilisation des techniques et des matériaux locaux. Cela avait également pour objectifs de conserver le savoir-faire des métiers indigènes en instaurant une collaboration entre les architectes et les artisans. Et en ce qui concerne le services des Beaux-Arts et des monuments historiques, il souhaitait «des musulmans qu’ils continuent à bâtir selon la tradition» et des «européens, qu’ils s’en tiennent pour l’aspect extérieur des constructions, à une adaptation du style marocain»23. Cette démarche n’a en revanche pas été égale en fonction de l’attrait que pouvaient offrir les différents secteurs de la médina. En effet, la réalisation méticuleuse d’édifices s’inspirant de la tradition locale n’avait lieu que dans les quartiers offrant un potentiel économique fort dû au tourisme naissant. C’est pourquoi, il n’est pas rare de voir des bâtiments à l’architecture européenne dans des zones dont l’intérêt n’était pas évalué à la même valeur. Cela a été possible à cause d’une réglementation beaucoup plus laxiste dans ces secteurs. BNRM, carton 1370 : Contrôle des municipalités, bureau administratif des plans de villes, service des plans de villes, correspondance départ, 1921-1923, sous-chemise : Plans de villes, correspondance (départ), janvier 1923, lettre no 18 AMP adressé le 8 janvier 1923 par de Sobrbier de Pougnadoresse, secrétaire général adjoint du protectorat, destinataire inconnu. 23

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Afin de donner des orientations aux constructeurs, le Général Lyautey a fait réaliser

des monuments et édifices publics qui permettaient de montrer dans quel style architectural devait être construit les nouveaux bâtiments. C’est donc un style architectural officiel qui a été mis en place, comme en témoigne Bab Boujeloud, qui est une des portes principales d’accès pour les touristes à la médina de Fès.

Fig.17 Bab Boujeloud, porte édifiée durant le protectorat en 1913 à Fès.

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Ce style officiel a aussi donné lieu à la vision d’une médina mysthifiée, c’est-à-dire

que la politique de l’administration protectorale n’a pas seulement été de procéder à la conservation du patrimoine, mais que certains monuments ont été reconstruits de façon idéalisée afin de donner une image plus marocanisée de la ville, comme par exemple, des piliers de la Koutoubia de Marrakech, ou la porte Campini de Fès qui été dans un style trop «florentin»24 selon les services municipaux, car pensée par un ingénieur italien au XXème siècle et qui a été restaurée en y intégrant un arc outrepassé.

Fig.18 Porte Campini, avant et après sa restauration à Fès.

Une porte de «style florentin, dont le déplorable anachronisme en ce lieu n’avait pu être racheté par les proportions grandiose», M. Tranchand de Lunel, 1924. 24

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Nous pouvons donc ici affirmer que la politique menée n’a pas eu pour seul objectif

de conserver le patrimoine médinal, mais il était également de redorer la ville indigène, c’est un véritable phénomène de marocanisation qui a eu lieu sur les nouveaux édifices, mais aussi sur les monuments considérés comme pas assez authentiques. Durant le protectorat, c’est la création d’un idéal de la ville arabo-musulmane qui a été réalisée. Cela est contradictoire par rapport au discours officiel, car il affirmait qu’il fallait «sauver tout sans rien changer»25. De cette situation sont nées des tensions entre les services municipaux et les services des Beaux-Arts et des monuments historiques qui reprochaient aux premiers, de favoriser l’adaptation de la ville aux nouveaux modes de vie, et ce, au détriment d’une composition architecturale et urbaine harmonieuse dans son esthetique26. La recherche de la restauration du patrimoine et de sa réinterprétation est à mettre en parallèle avec le courant régionaliste qui s’est développé en France à la même époque. Ainsi, toute l’attention portée sur la ville indigène, même si elle ne fut pas la priorité, a permis de faire prendre conscience du potentiel des médinas, aux européens, mais aussi au marocains. On a donc, par la suite, assisté après l’exode vers les quartiers pavillonnaires, à un retour de la population en médina.

25

Maurice Tranchand de Lunel.

Débats houleux entre Michel Ecochard, directeur du service de l’urbanisme, et Henri Terrasse, inspecteur des monuments historiques et des sites classés. 26

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2.3. Un retour progressif vers la ville traditionnelle, un phénomène de gentrification. «Gentrification : nom féminin, tendance à l’embourgeoisement d’un quartier populaire.» 27

Au cours du protectorat, la situation dans les médinas n’a que peu évolué et son développement n’a pas eu lieu. En effet, l’urbanisation massive en périphérie a accentué le phénomène de paupérisation et de dépeuplement des quartiers historiques. Mais un retournement de situation s’est opéré à partir de la seconde moitié du XXème siècle, où les villes indigènes sont passées du statut d’espace délaissé à espace convoité. on est donc passé de la taudification à la gentrification. Ce fait se caractérise par la rénovation de bâtiments afin de les revendre, en effectuant un profit, à des personnes de classes sociales plus aisées. Nous allons donc chercher à comprendre les mécanismes ayant contribué au processus de gentrification, à savoir quels en ont été les acteurs, pour quelles raisons un intérêt nouveau c’est dévoilé, et enfin, déterminer si ces actions de réhabilitation ont été homogène ou non, en fonction des quartiers.

27

Le petit Larousse, édition Larousse, 2012

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Comme nous l’évoquions précédemment, les villes arabo-musulmanes se sont dé-

gradées au cours du protectorat malgré les mesures prises par les autorités. En 1956, date à laquelle le Maroc est devenu indépendant, une explosion démographique allé avoir lieu, en effet, la population du Royaume a doublé entre 1960 et 1985. Cela a eu des conséquences sur l’urbanisation des villes, et l’on a pu voir un fort exode rural. Durant cette période, la population s’est désintéressée des villes situées dans les terres, au profit d’une intense littoralisation allant principalement de Kenitra au Nord, à El Jadida au sud. Les personnes profitant des situations les plus aisées ont préféré s’établir dans les nouveaux morceaux de villes alors que dans les médinas, le renouvellement de la population c’est fait avec le déplacement des campagnards. Cela a terni l’image et la réputation des villes anciennes. Mais un événement inattendu a encouragé un regain d’intérêt pour les médinas, c’est la mise en place du label «patrimoine mondial de l’UNESCO» (Organisation des Nations Unies pour l’Education, la Science et la Culture). Ce label a été créé en 1972 lors d’une Convention portant sur la préservation du patrimoine mondial. Il a pour objectif, d’encourager l’identification, la conservation et la protection du patrimoine culturel et naturel dont la valeur est estimée comme exceptionnelle aux yeux de l’humanité, 190 états ont ratifié ce texte28. Après avoir été identifié, l’inscription d’un site sur la liste du patrimoine mondial lui confère, l’appartenance à une communauté internationale qui sauvegarde les biens d’importance universelle, cela lui offre un prestige qui joue souvent un rôle catalyseur dans la sensibilisation à la préservation du patrimoine et donne accès au Fonds du patrimoine mondial. 28

http://fr.unesco.org/themes/patrimoine-mondial, consulté le 06/01/14.

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Une assistance d’urgence pour réparer les dommages causés par les catastrophes

naturelles ou par l’activité humaine est également mise à disposition de ces sites, tout comme la possibilité de bénéficier de plans de gestion, qui définissent des mesures de préservation et des mécanismes de suivi adéquats, enfin, une plus grande sensibilisation du public au site et à ses valeurs exceptionnelles se met en place et cela renforce les activités touristiques sur le site. Cependant, l’obtention d’un tel label est soumise à certaines contraintes. Un suivi de l’UNESCO est alors établi, et il réserve le droit à l’organisation de procéder à un déclassement d’un lieu dans le cas où des activités compromettraient la nature du site. Le Royaume chérifien a bénéficié du classement de certaines de ses médinas dès le début des années 1980, avec Fès en 1981, puis Marrakech en 1985. C’est donc ces inscriptions sur la liste du patrimoine mondial qui a éveillé les consciences, et ce même au delà des frontières du Maroc. Le premier temps de la patrimonialisation c’est fait par des investissements culturels au cours de la décennie 90, cela a permis de dégager la valeur symbolique des médinas, en tant qu’héritage. Des fondations privées ont alors pris en charge la restauration d’édifices significatifs de l’histoire prestigieuse des villes anciennes. Les pouvoirs publics se sont eux aussi penchés sur cette question, mais ils ne disposent pas des mêmes moyens financiers, et les démarches administratives sont plus complexes.

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Les premières actions furent ciblées, elles ont été possibles grâce à l’implication de mécènes, tels que Omar Benjelloun pour le quartier Ben Youssef de Marrakech, ou Karim Lamrini pour le complexe Nejjarine de Fès. Ces deux projets ont mis en marche une médiatisation positive des médinas et ont contribué au changement de regard des populations sur l’ancien. Un investissement financier nouveau est donc né avec la valorisation du bâti comme patrimoine-ressource. «Dès qu’un espace est une valeur, (...) il grandit»29. Les deux mécénats évoqués ont conduit à l’ouverture de musées privés qui sont aujourd’hui des lieux incontournables pour les touristes. La mise en marche de la construction sociale dans les médinas est désormais perceptible, elles sont perçues comme des espaces résidentiels et patrimoniaux attractifs et vivants. An cours des années 90, le tourisme a pris une dimension beaucoup plus grande notamment grâce aux investissements des mécènes, mais en revanche, la valeur immobilière au coeur des villes indigènes est restée stable. Des investisseurs étrangers inattendus ont donc saisi cette opportunité d’investissement. Ces nouveaux propriétaires ont aussi cherché à redonner vie à l’ambiance des médinas, pour cela, les biens acquis sont transformés en logement de haut standing, ou en commerce. Le but n’était pas seulement de sauvegarder les bâtiments, mais d’offrir une expérience de vie en médina, tout en apportant une certaine modernité qui respecte les traditions.

29

G. BACHELARD, 1957.

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Les touristes sont donc conviés à diner dans le dar d’un riad, ou à y passer la nuit, des cafés ont été créés dans les anciens fondouk et l’art, avec des techniques modernes, tel que des expositions photographiques, sont données à voir dans des édifices réhabilités.

Fig.19 Café Maure, Kasbah des Oudayas, Rabat, 2012.

La patrimonialisation engagée par les investisseurs étrangers encourage une préservation fondée sur le vécu, le culturel, plus que sur le monumental. Cela participe à la reconnaissance et la valorisation du monde de vie traditionnel, en plus de l’exploitation des biens immobiliers qui constituent ces séquences urbaines.

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L’économie florissante des médinas est dûe aux activités touristiques qui ne cessent de croître, les visiteurs sont devenus de véritables prescripteurs et sont en grande partie, responsable de la requalification sélective qui s’est mise en place.

Fig.20 Carte des ville du Maroc en fonction de leur statut.

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En effet, nous pouvons noter ce phénomène à plusieurs échelles, au niveau du terri-

toire, et au niveau des villes indigènes elles-mêmes. Ceci est le résultat de la politique urbaine menée au cours du protectorat, qui était d’avantage laxiste en fonction des qualités spatiales et sociales des quartiers. De ce fait, certains sont mieux conservés que d’autres et offrent ainsi plus d’attraits. Mais au niveau du Royaume, nous voyons des inégalités d’intérêt en fonction de la situation géographique de la ville, l’héritage de la cité a également été un facteur, motivant ou non les investissements. Les villes disposant d’infrastructures de transport développées ont d’avantage les faveurs des investisseurs étrangers qui disposent ainsi de moyens facilitant les voyages entre l’Europe et le Maroc. Cette recherche de proximité temporelle est à mettre en parallèle avec la recherche pour les premiers arrivants, de panorama. C’est pourquoi les villes côtières ont connu un taux élevé d’immigration européenne, tout comme Marrakech qui offre de nombreux points de vue sur le massif de l’Atlas et sur des monuments historiques. En ce qui concerne l’échelle urbaine, nous allons prendre pour exemple Marrakech. Tout d’abord, nous pouvons faire état d’une sélection des biens immobiliers selon deux démarches. La première est, comme à l’échelle territoriale, de l’ordre de la géographie et relative aux commodités disponibles à proximité du bien envisagé. C’est pourquoi de nombreux investisseurs ont cherché dans un premier temps à acquérir des édifices se situant à proximité de porte donnant un accès rapide à la ville moderne, et ils recherchent aussi la proximité de stationnement pour disposer du confort de se déplacer avec un véhicule personnel.

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Fig.21 Plan d’expension de Marrakech

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A Marrakech, la vue sur des monuments comme la mosquée de la Koutoubia, ou la

place Jamaâ-el-fna est très convoitée, cela rend accessible les lieux à vocation touristique. Les quartiers centraux comme, Doukkala, Mouassine, Lksour, Kenaria et Riad Zitoun concentrent une grande partie des investissements étrangers. Le choix de ces secteurs est aussi le fruit d’une recherche de sécurité, les nouveaux habitants souhaitent que leur habitation soit desservie par des derbs bien entretenu, possédant un éclairage public. Ce phénomène a eu un effet boule de neige car les réfections sont allées de paire avec les investissements. Les quartiers à fort potentiel ont donc été largement privilégiés, au détriment des secteurs les plus populaires. Cette notion d’environnement constitue donc un élément décisif, au même titre que la qualité architecturale du bien proposé. A l’origine de cette patrimonialisation, les investisseurs étaient à la recherche de patrimoines anciens, témoignant du savoirfaire traditionnel, et ce dans un grand espace. Naturellement, ce type de biens immobiliers se situe dans les quartiers les plus riches de la médina. En revanche, des morceaux de villes comme Sidi El Yamani et Chtouka, qui offrent un riche patrimoine bâti ne sont pas prisés aux yeux des investisseurs, cela s’explique par l’état délabré des infrastructures et leur faible nombre.

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Ce phénomène c’est surtout observé au cours de années 1990, mais à l’aube du XXIème siècle, la situation a évolué. Les riads de grandes dimensions et aux prix attractifs se sont faits de plus en plus rare, le pouvoir d’achat des investisseurs étrangers c’est dégradé. On a donc assisté à un élargissement des zones d’établissement des nouvelles populations, vers des quartiers populaires, Sidi Ben Brahim, Riad El Arous et même le Mellah ont vu leur statut évoluer de manière positive.

Les exigences des investisseurs européens ont été revues à la baisse, ils acceptent de s’éloigner des zones d’activités touristiques et au delà de la recherche d’un patrimoine ancien, c’est celle de posséder un bien en médina qui a pris le dessus. Des habitations dont l’état de dégradation est avancé et ne présentant que peu d’intérêt architectural ont pu assouvir la «ruée vers les médinas» des années 2000. Une nouvelle approche de la réhabilitation du bâti est envisagée, ne pouvant plus acquérir des riads aux dimensions fastes, les investisseurs se sont mis à acheter plusieurs maisons de taille modeste et mitoyennes pour réaliser une unification de l’ensemble, ce qui autorise une grande souplesse d’organisation intérieure. Cependant l’aspect sélectif de la gentrification des médinas est toujours très présent, le quartier de l’Est de Marrakech où la population est la plus pauvre et se situant à proximité des tanneries, donc souffrant des mauvaises odeurs et d’un environnement délabré, n’ont pas connu et ne connaissent toujours pas de succès auprès des investisseurs.

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Pour conclure sur le processus de gentrification des médinas, à la fin du XXème, nous

pouvons dire qu’il est le fruit de l’engouement des étrangers et d’une partie de la population marocaine, pour l’ambiance des médinas et son modèle d’habiter traditionnel et introvertie qui crée une sphère d’intimité. Des adaptations et des modifications du la structure urbaine et donc de son paysage ont été causé par la patrimonialisation qui a d’ailleurs été concentrée sur le patrimoine domestique, ceci est le fait de l’absence de politique publique et donc d’une dynamique individuelle d’acteurs privés. Les investisseurs ayant contribué à la réhabilitation des villes anciennes proviennent d’horizons très variés, ils peuvent être artiste ou retraité, riche négociant immobilier ou simple famille modeste européenne. A la grande différence des autres pays du Maghreb, le Royaume chérifien a connu une gentrification «exogène», c’est à dire que les investisseurs ne venez pas de la périphérie urbaine des grandes villes, mais de pays étrangers.

Le modèle médinal est encore aujourd’hui au centre des préoccupations, les villes indigènes étant arrivées à saturation, des nouveaux ensembles reprenant les codes traditionnels ont vu le jour. Nous allons maintenant nous intéresser à cette catégorie de projet architectural et urbain.

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3. Vers un modèle hybride de médina, entre tradition et modernité Pastiche ou réinterprétation ?

«La médina, telle qu’élaborée par la tradition arabo-musulmane peut en effet constituer un modèle d’urbanisme contemporain, à condition, toutefois de la réinterpréter et de l’actualiser par rapport aux conditions socio-culturelles de notre temps.»30

3.1. Le quartiers des Habous à Casablanca : unique nouvelle médina réalisée sous le protectorat français.

Dès 1915, Henri Prost a entamé une réflexion sur l’expension de la ville de Casablanca. La capitale économique du protectorat rencontre à cette époque, un problème de surpopulation de sa médina après les vagues migratoires venues d’Europe, mais aussi des zones rurales marocaines. «One of the major feature that characterizes Casablanca is its ever-growing native population. It is perhaps the only Muslim city in the whole of Noth Africa where this type of development has occured... As a consequence, grim suburbs and squalib slums have sprung up, unfortunately squeezed right in between the European quarters.»32 GOSSÉ Marc, professeur à l’institut supérieur d’architecture de La Cambre en Belgique, Colloque international à l’université Al Akhawayn : La médina, une cité nouvelle ? 3 juillet 2003. 31

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PROST Henri, «Le plan de Casablanca», p.10, 1917.

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Le plan d’embellissement et d’extension de la ville a pour conséquence de détruire un

certain nombre d’habitats populaires afin de réaliser de grands boulevards, comme le Boulevard du IIIe Zouaves, qui offre ainsi des connexions visuelles entres les diverses secteurs de la capitale économique. C’est pourquoi, avec son équipe, Henri Prost envisage la création d’une «Nouvelle ville indigène», destinée à résorber les habitations insalubres où s’entassaient les immigrants venus de l’intérieur du pays, tout comme les populations expropriées. Cette idée est initialement proposé par Samuel Biarnay, directeur de l’administration des Habous, qui est une fondation religieuse. L’idée de celui-ci était d’améliorer l’habitat musulman en construisant des maisons qu’il louerait à des prix modérés. Le choix du site n’a pas été anodin, il est localisé sur un axe majeur nommé route de Médiouna (aujourd’hui Avenue Mohamed VI), qui relie le Sud du Maroc à Casablanca et c’est en ce point que passe la voie ferrée Rabat-Marrakech. En dehors du «boulevard circulaire», au sud de la ville nouvelle. C’est donc en premier lieu la question des échanges entre l’espace urbain et les zones rurales qui a détérminé cet emplacement, cela fait penser aux fondouks, plateforme principale des échanges commerciaux et lieu de résidence des commerçants venus de la campagne. Le long de la route de Médiouna : «C’est ici que l’on pouvait trouver les pricipaux fondouks, là ou la population tribale vendaient ses graines, laine et peaux de bête et recherchait des denrées importées en échange .»33

Louis-Hubert LYAUTEY. «L’évolution de Casablanca», Rabat, Centre des hautes études d’administration musulmane, 1946. 33

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Fig.22 Vue aĂŠrienne du quartier des Habous, vers 1955. Au premier plan, la mosquĂŠe Moulay-Youssef, Auguste Cadet, Architecte.

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Mais à l’époque du protectorat, la question sécuritaire était également au centre de la réfléxion. On trouve donc à proximité du quartier des Habous, un site militaire qui permettait de prévenir de tout soulèvement populaire. Le territoire de projet ayant été déterminé, la question de l’acquisition foncière c’est alors posée. Les terres appartenaient à un commerçant israélïte, Haïm Benhadan, qui les a cédées à une fondation musulmane, l’administration des Habous, qui en assuraient la gestion. Le Sultan, Moulay Youssef dont le palais a été érigé à proximité des Habous a occupé un rôle majeur dans les négociations car une instution religieuse n’est pas en droit de recevoir de don de la part d’un juif. Les terres léguées par Benhadan, ont été divisées en quatre entités distinctes, sur l’emplacement du Fort Provost, est affecté l’implantation du palais du Sultan. Au sudest du fort, le derb Sidna loge le personnel du palais, le derb el-Hagid est destiné au chambellan du Sultan, et le reste, à la cité des Habous proprement dite. «The Arab people have their own lifestyle and traditions, wish must be respected, as is finaly illustrated in Mr. Prost’s plan for a small indigenous town. Our Morrocan «protégés» will have no cause for complains ; they will be surrounded by their souks,mosques, fontains and squares, they will be at home in a familiar setting.»34 C’est cette façon de penser qui a guidée la réflexion menée par Prost et son équipe. Le palais du Sultan fut donc édifié avec une modernité intérieure très européenne,

tout en conservant une esthétique extérieure traditionnelle. Jean-Claude-Nicolas Forestier a été lui en charge du dessin des jardins, en 1916, ceux-ci ont été inspirés du style méditerranéen. 34

Charles FAVROT, «Une ville française moderne», p.227, 1917.

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Fig.23 Plan d’ensemble, coupe et perspective du projet de jardin pour le palais du Sultan, imaginÊ par Jean-ClaudeNicolas Forestier en 1916

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La «maison d’habitation» du Sultan est construite par les frères Pertuzio, qui lui donne

un intérieur somptueux et moderne, on peut même trouver un réfrigérateur dans les cuisines.

Fig.24 Le palais du Sultan à Casablanca

C’est en 1917, que l’architecte Laprade élabora un premier programme réservé aux musulmans de revenus modestes, sur une parcelle de quatre hectares, léguée par Benhadan. Afin de concevoir cette première phase, Laprade utilise ses observations et relevés de l’architecture ancienne du Maroc et de l’Andalousie.35 35

Les croquis de Laprade sont repris dans ses Carnets.

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«Le quartier des Habous doit-être une ville indigène, ou plus précisement, une ville pensée pour la population locale par des architectes français, tout en respectant les traditions locales et tout en offrant les bénéfices des commodités hygiènique française.»36

Après le départ de Laprade pour Rabat, pour aller construire la résidence du Général Lyautey, Auguste Cadet et Edmond Brion prennent en charge la réalisation du quartier, dont la phase initiale a durée dix ans. Contrairement aux reproductions de «quartiers arabes» lors des expositions coloniales de Paris, il s’agit là d’un projet de composition rigoureux et inventif, refusant le pittoresque gratuit, mais jouant de la diversité tant à l’échelle du logement qu’à celle du tracé urbain. Le travail de l’équipe de Laprade est vu par Léandre Vaillant comme une : «médiation savoureuse sur le thème de la vie orientale poursuivie par des artistes européens»37 Il souligne également le lien qui unit projet et observation : «Il n’y a pas besoin d’être un grand clerc en architecture pour observer que, dans les anciennes villes indigènes du Maroc, les rues sont étroites, mais que si vous pénétrez à l’intérieur des maisons par une de ces entrées en baïonnette qui défendent si bien la vie intime de la famille contre les regards indiscrets des passants, vous vous trouvez dans un patio assez vaste. (...) C’est en pensant à cette proportion entre la rue et la cours que l’architecte se mit à l’oeuvre pour établir le plan de la nouvelle médina.»38 36 et 37

Léandre VAILLANT, «Le visage du Maroc»,1930.

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«The entrance is marked by a vast square ginded by shops and flanked by high-rise hotel to provide lodgings for rural folk from far-off villages... The main road starts from here and is lined with an elegant portico shopping arcade. This street leads to the main square, wich groups a large mosque, Moorish bath and bazars. There are residentials streets on the left and on the right of the main road, yet this toroughfare contains very few entrances to the dwellings, Small houses are located near the market, the largest ones being situated near the mosque in the quietest part of the district. Care has been taken to ensure that no streets cut through the winding lanes that lead to the houses.»38 Dans sa composition, le quartier des habous combine habilement le rythme des arcades commerçantes et des murs aveugles des habitations, qui ne sont pas accessibles par les voies principales. Ce rectangle irrégulier est tranversé par la voie principale qui mène à un marché en forme de fer à cheval. La rue est légèrement infléchie après le premier tiers, afin de masquer depuis l’entrée, les édifices publics se trouvant sur la place. Le plan général de Laprade et l’axonométrie qu’il dessine d’un groupe d’habitations sont un collage d’éléments linéaires d’habitations, articulés par les cours des fondouks, qui permettent de racheter les déformations angulaires. Il s’agit par ailleurs de conserver dans cette ville nouvelle toutes les pratiques urbaines habituelles et les lieux perpétuant la sociabilité traditionnelle et les rites des musulmans : mosquée, hammams, place, boutiques et fontaines. L’utilisation de treillies en bois évoque en revanche d’avantage Marrakech que le Maroc du nord ou l’Andalousie. Les arcades de la rue principale ont été dessinées par Auguste Cadet, tout comme la mosquée qui est de style almohade. Albert LAPRADE, «Une ville créée spécialment pour les indigènes à Casablanca», in Jean ROYON, éd. L’urbanisme aux colonies et dans les pays tropicaux, I : 97-98, voir aussi PASQUALI et ARCURI, «Casablanca the derb and habous by A. LAPRADE or how to built in the Arab fashion», Environnemental design n° : 1,p. 14-21. 38

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Fig.25 Vue axonométrique d’un groupement d’habitations par Albert Laprade en 1917.

Les habitations construitent par Cadet et Brion sont constituées de modules rectangulaires assemblés dos à dos ou à angle droit, la profondeur de chaque îlot correspond à deux unités. La hiérarchie des habitations est détérminée par le dimensionnement très variable des maisons. Dans les plus petites, une cours privée distribue une ou deux pièces longues et étroites, mais très hautes, conforménent à la tradition. Ces maisons n’ont pas de cuisine, le kanoun (barbeque) se déplaçant de la cours, à l’intérieur de la maison. Les maisons les plus vastes, s’organisent elles aussi autour d’un cours, dont les pièces sont disposées en L ou en U. Comme traditionnellement, l’entrée est en chicane, on y retrouve le Woust ed dour, et la cuisine est une pièce majeure qui peut s’étendre sur deux niveaux. Les grandes batisses ont un dispositif qui s’inspire également des grandes maisons bourgeoises urbaines avec cours, colonnades et pièces d’apparat, quelque fois précédée d’ine galerie à colonnes qui agrandit sa surface et souligne son importance.

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Fig.26 Type de maisons de la nouvelle médina, dessins de Cristina Mazzoni, d’après le plan général de Laprade.

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Très vite, cette nouvelle médina sera occupée par une population de petits commer-

çants, de fonctionnaires et de notables d’origine fassie, retrouvant dans sa configuration un mode de vie adapté à leurs traditions. La présence de marchés permanants et d’un grand nombre de forains confirme d’emblée, le succès de cette opération d’urbanisme. Au début des années 50, l’ensemble est achevé avec la rue impériale bordée d’un côté de portiques abritant les librairies, de l’autre par l’imposant tribunal du Pacha, ou Mahkma. La réussite de cette expérience d’urbanisme, unique en son genre, est largement confirmée aujourd’hui par l’animation permanente qui y règne et la fréquentation touristique. Certains, même casablancais, croient y voir une authentique ville ancienne. Nous allons à présent effectuer une analyse des leçons tirées par cette expérience. La prise en compte des valeurs traditionnelles des médinas marocaines dans la réalisation du quartier des Habous a-t-elle permis de développer un espace de vie appropriable par la population, tout comme dans les villes indigènes ? Ce modèle peut-il encore être aujourd’hui une réponse aux besoins croissants de logements ?

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3.2. Les médinas contemporaines, un modèle d’avenir ?

Les villes maghrébines, dans leur matérialité morphologique et dans leur vie sociale, sont le résultat de processus sociaux complexes, pour la compréhension desquels un recours à la méthode historique a été nécessaire. Nous avons pu établir le fait que l’espace public marocain résulte d’un système qui se produit sous l’effet des interactions des acteurs en présence, qui restent assujettis à la conjoncture domiante et aux choix du pouvoir en place. Autrement dit, à l’«autorégulation» se substitue la régulation, et au modèle mathématique se substitue un schéma explicatif qui ramène la production et la structuration de l’espace urbain à un champ où l’invariance l’emporte sur le changement. L’objectif de cette ultime partie de notre travail est de mettre en parallèle les dogmes ayant ammené à la réalisation de médinas par les populations indigènes et aux réalisations plus contemporaines, ayant vu le jour au XXe et XXIe siècle. Nous allons donc nous appuyer sur l’évolution de la ville de Casablanca, et nous évoquerons également les cas de la medina Mediterranea de Yasmine-Hammamet en Tunisie et du Aldar Central Market de Abu Dhabi aux Emirats Arabes Unis. Comme nous avons pu le voir précedemment, les villes traditionnelles se sont composées selon une logique corporatiste et religieuse qui a donné lieux à un zonage des activités au sein d’un urbanisme répondant à des principes islamiques, notamment, celui de la sphère d’intimité.

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Ces villes étaient donc composées de quartiers ayant des spécificités artisanales, on pouvait y voir, le quartier des tanneurs, des ferronniers, des tisseurs, etc... Les artisants étaient et sont encore aujourd’hui dans ces villes traditionnelles, regroupés selon leurs corporations. Cela a donc engendré une ségrégation des activités, que nous retrouvont aujourd’hui dans les villes contemporaines du Maghreb à une échelle métropolitaine. En effet, lors du protectorat français au Maroc, des plans d’extension des grandes villes ont été réalisés, comme à Casablanca par Henri Prost en 1918 et renforcé par le plan Ecochard en 1946 dans le but de contrecarrer la production anarchique de l’espace urbain initié par les premiers colons au début du XXe siècle. On peut voir sur ce plan que les zones sont très spécifiques en fonction des activités, il y a une macro-ségregation entre les habitats indigènes et européens, entre les zones industrielles et végétales, les secteurs résidentiels et commerciaux, etc... La population marocaine est repoussée en périphérie alors que les européens investissent eux la ville nouvelle plus centrale. Les quartiers à vocation industrielle sont également implantés à l’extérieur de la ville. En cherchant à instaurer un urbanisme maîtrisé par un zonage marqué, Prost et Ecochard n’ont fait que reproduire la configuration radio-centrique initiale et réintroduire le système de frontières socio-spatiales. Il est à noter que ce phénomène peut encore s’observer aujourd’hui du fait du renforcement en 1992 de la loi consacrée au caractère réglementaire des plans de zonage. Nous mettons ici en évidence le fait que la notion de zonage n’a pas été importée au Maghreb par les architectes et urbanistes européens, mais que celle-ci est également le fruit du mode de création de la ville arabe.

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Fig.27 Plan de zoning de Casablanca.

Le document ci-dessus illustre cette sectorisation des activités au sein de la capitale économique, Casablanca. Le plan ci-après présentant la composition de la médina de Fès El-Bali nous permet de mettre en évidence le point avancé précédement, qui concerne le zonage des activités. Nous pouvons aisement identifier, le quartier des tanneries, avec son souk attenant, mais également le souk au henné, celui du cuir, les différents fondouks où venaient les commerçants ruraux afin de vendre leurs produits et s’approvisionner en denrées qui n’était pas disponible à la campagne. Ce schéma de composition de l’espace urbain mettant en place une ségrégation socio-spatiale n’a toujours pas été remplacé aujourd’hui malgré le désir de mixité culturelle et sociale.

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Fig.28 Plan des activités de la médina de Fès El-Balis.

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Pour illustrer d’avantage notre propos, nous pouvons rappeler comme nous l’avions vu dans le chapitre consacré aux typologies d’habitat, que la mobilité résidentielle de la population est également une des caractéristiques des villes traditionnelles. En effet, celle-ci, se déplace d’un quartier à un autre au sein de la médina, au fur et à mesure de son ascension sociale sans pour autant changer de lieu de travail. Ce phénomène se retrouve lui aussi dans les villes d’aujourd’hui, où des questions supplémentaires ont vu le jour, comme celle des transports, avec l’augmentation constante du nombre de voitures et de ce fait, la nécessité d’adaptation les schémas d’urbanisme. Ainsi après avoir analysé la nouvelle médina de Casablanca, aussi appelée, quartier des Habous, du nom de la fondation qui en assurait la gouvernance, nous dégagerons l’idée que le modèle traditionnel a été préservé dans ce morceau de ville et permet de consever les uses et coutumes des marocains. Ce qui n’est pas le cas pour la ville à grande échelle, où les frontières typologiques, géographiques et sociales ont été accentuées. Cependant, certaines voies se sont élevées au sein des nouvelles générations afin de dénoncer une volonté de maintenir les marocains dans des traditions désuètes et de les empêcher d’évoluer.

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Après avoir eu un regard sur la production traditionnelle et protectoral, nous allons à

présent nous intéresser à deux réalisations datant du début du XXIe siècle. Ces deux projets s’inspirent de la conception des médinas mais leur vocation est bien différente. Tout d’abord, la médina Mediterranéa, édifié en 2004 à Yasmine-Hammamet en Tunisie, au coeur d’une station balnéaire. Le concept a été ici de concevoir une médina en reproduisant des éléments d’architectures ayant marqué l’histoire du Maghreb. On peut par exemple retrouver une réplique de Bab Zouila le portail emblématique de Mahdia, une ville côtière tunisienne construit au Xe siècle, qui constitue ici la porte d’accès principal à la médina. Nous sommes donc en précense d’une architecture pastiche à vocation touristique.

Fig.29 Vue aérienne de la médina Mediterranéa.

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Fig.30 Plan général de la médina Mediterranéa.

Nous pouvons observer sur le plan ci-dessus, que la disposition des bâtiments est ici beaucoup plus rationnalisée que dans une ville indigène, le tracé des rues est rectiligne et leur dimensionnement est quant à lui beaucoup plus large. Nous noterons aussi que les patios, éléments emblématiques des habitations traditionnelles sont beaucoup moins présents. Cela peut s’expliquer par l’usage de territoire, qui n’est pas un lieu de résidence permanant mais de séjour de courte durée. La typologie des édifices correspond davantage aux standards hôteliers et priviliégie ainsi la fonctionnalité des infrastructures.

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Etant le fruit d’une initiative privée, la médina Mediterranéa ne s’adresse donc pas à la population tunisienne, mais cherche à tirer profil d’une réinterprétation du patrimoine dans le but de développer l’économie touristique. On retrouve donc dans cette ensemble, composé de petites ruelles, de bâtiments aux murs enduits de chaux blanches, parsemé de moucharabiehs, de nombreux commerces, cinéma, restaurants et hotels ainsi qu’un centre aquatique. Nous sommes bien loin du travail de Prost et des frères Laprade, aux Habous, qui cherchaient à répondre la demande croissante de logements pour la population indigène en réinterprétant les codes de l’architecture classique musulmane. Ce projet est donc l’illustration que les enjeux économiques ont pris le pas sur les besoins de la population locale.

Aux Emirats Arabes Unis, c’est un centre commercial imaginé par Norman Foster en 2009 et achevé en 2014, qui revisite le principe des souks. Edifié en lieu et place du marché central d’Abu Dhabi, qui constituait l’un des sites les plus anciens de cette ville qui a connu une croissance exponentielle, le Aldar Central Market a pour but de faire une synthèse entre tradition et modernité. Une réinterprétation des éléments vernaculaires prééxistants a été faite dans le but de créer un centre civic agrémenté de commerces, restaurants, appartements, hotels mais aussi de parcs. Bien que le programme de cette opération soit proche de celui de la Medina Mediterranea, il n’a pas du tout été abordé selon le même angle. Pensé à l’échelle du piéton tout comme le projet précédent, mais dans un contexte radicalement différent, Norman Foster et son équipe ont cherché à favoriser les échanges.

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Dans une ville où tous les déplacements se font en voiture ou autobus, les architectes

ont eu pour désir de redonner une place majeur au piéton, tout comme dans les souks traditionnels. Ils ont donc pensé ce projet en refusant l’architecture générique des centres commerciaux, et cela les a mené vers une démarche plus sensible, tenant compte de l’héritage du site, tout en y apportant la modernité de notre époque. Cette modernité peut se retrouver notamment dans la gestion climatique du bâtiment. Situé dans un pays au climat très aride, ce nouveau souk, utilise des systèmes traditionnels associés à de nouvelles technologies pour réguler la température, les nombreux moucharabiehs créent des espaces ombragés, et les toits coulissants apportent une ventilation naturelle en ce lieu. L’alliance entre deux époques de composition urbaine et architecturale se retrouve aussi au niveau du plan. En effet, la configuration en ruelles étroites, propre aux souks traditionnels a été conservé mais un tracé orthogonal apporte de la clareté et une rationalisation de l’espace.

Fig.31 Plan du Aldar Central Market.

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Force est de constater que de nos jours, le modèle des médinas et souks traditionels n’est pas la réponse possible pour la réalisation d’une ville dans sa globalité, mais que ces schémas peuvent être réinterprétés en certains lieux précis afin de développer l’attractivité de ces territoires. Cette coupe du Aldar Central Market, illustre la volonté de d’établit des «points de sutures» par un retour aux sources entre des éléments d’architecture contemporaine, à l’échelle de grandes métropoles. On peut également voir sur ce document que les avancés structurelles offrent de nouvelles perspectives, comme la réalisiation de jardin sur les toits qui sont une réinterprétation des patios intérieurs. Ils offrent aux habitants des lieux d’échanges et de convivialité tout en ayant un rôle majeur sur la gestion climatique du bâtiment.

Fig.32 Coupe du Aldar Central Market.

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Fig.33 Ruelle du Aldar Central Market.

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// Conclusion

Au terme de ce voyage à travers l’histoire de l’urbanisme des villes arabes, nous avons pu mettre en évidence les mécanismes entrants en oeuvre dans la conception des espaces de vie de la population. La notion de médina, tant historique que socioculturelle a induit une typologie urbaine, des pratiques sociales et un mode de vie spécifique à ces lieux. Ceux sont des villes entourées de remparts, à l’intérieur desquels, la densité de bâti est très élevée et organisées selon des principes religieux et non théorique. Malgré cette forte densité et cette absence de règle d’urbanisme, une lecture de l’espace se fait par la répartition des acteurs de la cité en fonction de leurs activités, commerçantes ou artisanales. Cette démarche historique nous a permis d’aborder différentes civilisations, qui ont marqué la génèse de ces villes, mais aussi leurs transformations, tant à l’échelle de la cité, qu’à l’échelle de l’habitat. Tout au long de cette étude nous nous sommes appuyés sur une chronologie allant de l’époque romaine au début du XXIe siècle familiarisant le lecteur avec le sujet de notre étude, à savoir les médinas, et lui permettant ainsi de prendre conscience des évolutions qu’ont connu ces villes indigènes, et en particulier, leurs mutations durant le protectorat français. L’intérvention des architectes français à cette époque a délaissé la notion de ville traditionnelle en faveur de ville contemporaine de type européen afin de maitriser les populations locales en raison de la crainte de révoltes. Il y a eu le passage d’un urbanisme organisque, à la composition de style Beaux-Arts, privilégiant la mise en scène de la ville par des tracés géométriques et très organisés.

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Les notions de contrôle des populations et éthnies, de relation avec les services ad-

ministratifs, de proximité des zones à caractère commercial et de loisir, ont engendré des formes urbaines uniformisées sans relation avec les caractéristiques, climatique, topographique, et sociologique des divers lieux. De nos jours, le modèle d’urbanisation traditionnel n’est que très rarement mis en oeuvre. Il a été délaissé au profil d’un urbanisme de masse, mondial, soumis aux contraintes budgetaires et climatiques toujours plus nombreuse. L’urbanisme actuel de nos villes est donc international et peut également se retrouver au Maroc, en Asie ou en Amerique. Il met en évidence une inversion des codes traditionels des médinas. En effet, nous sommes passé d’une architecture intime, fortement influancé par la pudeur des habitants qui cherchaient a se protéger du regard d’autrui, à une architetcure d’exhibition, l’objectif est de se montrer et de se faire voir. Cela a donc mené à une perte d’identité urbaine, au profil d’un monde globalisé où les principes appliqués sont génériques, c’est l’abandon de l’architecture située. Nous pouvons cependant être étonné que ce modèle n’est pas été d’avantage réinterprété, car il offre la possibilité de densifier fortement l’habitat et les activités diverses qui composent les villes et ainsi de répondre à la demande croissante des populations dûe à l’éxode rural constant, en particulier dans les pays en voie de développement. Les ruraux délaissent la campagne au profit d’une vie citadine, dans l’espoir de s’épanouir, par la quête d’un emploi dans le domaine tertiaire. Mais malheureusement, ces avantures sont souvent des échecs qui contribuent à l’expension des bidon-villes.

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Mais dans ces états, ceux sont généralement les tours qui se développent, au détri-

ment des populations les plus modestes qui s’entassent dans des bidon-villes insalubres. Ces lieux de vie précaire faits de tôle et de bois sont sans-cesse repoussés vers les nouvelles périphéries des villes car les extensions urbaines sont réalisées pour près de la moitié, sur d’anciens bidon-villes. La politique urbaine, de nos jours prédominante, ne favorise pas les échanges entre individus de classes sociales différentes cela renforce la ségrégation spatiale et sociale et favorise le développement d’un entre-soi au sein des différents quartiers de villes. Les tours deviennent alors des espaces d’indivualité, où l’on ne fait que se croiser alors que le modèle de la ville indigène musulmane offre elle ce lien qui unit la population, grâce aux commerces, aux cafés, aux bains publics... Ces villes restent vivantes, dynamiques et rythmées tout au long de la journée par diverses activités, alors que les villes nouvelles, d’aujourd’hui sont fonctionnelles mais sans âme et identité réelle, le rythme des ces villes est imposé par la structure urbaine généralement très régulière, et non par l’animations des habitants. Il en résulte que les villes traditionnelles deviennent des enclaves au sein de ces métropoles, se comportant comme les «gated communities» des populations précaire. Ce phénomène correspond à une macro-ségrégation des citoyens, qui est accentuée par une micro-ségrégation au sein même des médinas. La notion de «gated communities» est également présente du fait de la gentrification massive des villes anciennes par des investisseurs occidentaux. Cela a eu pour conséquence, une inflation significative des prix de l’immobilier dû à la spéculation européenne. Les habitations indigènes sont donc devenues dans certains quartiers des médinas, des résidences secondaires, ou à vocation hôtelière et la population locale a été encore une fois repousée vers la périphérie de la ville moderne, où dans les espaces les plus délabrés des médinas.

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Le travail de Norman Foster à Abu Dhabi démontre qu’une synthèse est possible

entre ces différentes urbanités en tenant compte de l’histoire du lieu, de sa climatologie, de ses us et coutumes, de ses orientations politiques, économiques, tout en ayant le souci de ne pas rompre le lien social. Bien que situé dans un pays à la qualité de vie très élevée, le Aldar Central Market est devenu un pôle d’attractivité majeur où les acteurs de la ville, ainsi que les touristes, de cotoyent, que ce soit en profitant des terrasses arborées où en découvrant les ruelles du nouveau souk. Cependant, il serait intéressant d’analyser un projet semblable, dans un pays connaissant de fortes inégalités sociales, comme au Maghreb, et de voir quelles seraient l’appropriation d’un tel espace par les acteurs des villes. Bien que la question sociale soit encore un enjeu principal des réalisations contemporaines, nous pouvons mettre en avant que le pari de concilier modernisme et traditions en empruntant à chacun, ce qu’il a de meilleur a été réussi. Au terme de l’étude des dynamiques de structuration de l’espace urbain, il importe de souligner qu’à la différence de tout système biologique, le système urbain est largement ouvert sur son environnement, et plus particulièrement sur les milieux politiques et économiques qui sont derrière les intérêts sous-tendant tout phénomène urbain.

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Annexes

Les annexes proposées permettent d’établir les caractéristiques des diverses villes dont il est sujet dans ce travail. Une description de leur création, ainsi que de leur évolution sont proposées. Des informations plus précise concernant les morceaux de ville étudiés sont également présentés. La compréhension de la composition et de la transformation de la structure urbaine des médinas, majoritairement situées au Maghreb nous a permis de cibler les ingrédients de leurs atouts et de leurs faiblesses. Ainsi l’analyse qui suit se déroule selon une logique chronologique allant de l’origine des médinas jusqu’à aujourd’hui. Cette analyse n’est pas exhaustive, elle se compose de projets de villes choisies pour leur intérêt aux vues de la réflexion menée dans le mémoire. Le choix de ces médinas est également issu d’une pensée menée à partir de l’évolution urbaine singulière, en terme de typologie urbaine contemporaine, qu’elles révèlent. De plus, les quatre villes marocaines sélectionnées, possèdent le label UNESCO qui témoigne de leur caractère unique et particulièrement significatif dans la culture marocaine.

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Nous proposons donc une brève présentation des situations suivantes : - La médina de Fès, Maroc, - La médina de Marrakech, Maroc, - La médina de Rabat, Maroc - Le quartier de Habous à Casablanca, Maroc, - La médina Medditarranéa à Yasmine Hammamet, Tunisie.

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Fig.34 Vue aérienne de la médina de Fès, Maroc, 2007

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Annexe 1 : La médina de Fès au Maroc, Fondée au VIIIème siècle sous le règne de Idriss 1er et abritant la plus vieille université du monde, Fès a connu sa période faste aux XIIIème et XIVème siècles, sous la dynastie Mérinide, quand elle supplanta Marrakech comme capitale du royaume. Le tissu urbain et les monuments essentiels de la médina remontent à cette période : médersa, fondouks (traduit généralement par le terme «caravansérails»), palais et demeures, mosquées, fontaines, etc. Il est a noter que la médina est inchangée depuis le XIIème siècle. En dépit du transfert du siège de la capitale à Rabat, en 1912, elle garde son statut de capitale culturelle et spirituelle du pays. La ville de Fès a connu des phases de croissance nombreuses au Moyen-Age puis n’a pas évoluée jusqu’au début du protectorat français au XXème siècle. A l’origine, la ville se développe rapidement autour du palais de Idriss 1er avec la construction de mosquées et d’habitations. Mais au IXème siècle, une vague de migrants est venu s’installer sur la rive opposée à celle du palais, le long de l’oued Boukharoub. La ville est donc fragmentée jusqu’en 1069 date à laquelle les deux parties sont unifiées. Malgré cette unification, la ville connait en 1276, la création de la ville blanche, Fès Djedid, ce nouveau quartier prend place au sein de remparts et accueille de nouveaux palais ainsi que des jardins. C’est à cette même époque que le Mellah, quartier juif, est construit. Au XIXème siècle, la ville de Fès a connu une nouvelle phase de réunification, jusqu’à 1912 et la mise en place du protectorat. En effet, le résident général Lyautey a confié durant cette période, à l’architecte Henri Prost, le soin de concevoir une ville nouvelle européenne au sud de la ville blanche. La médina fut classée au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1981.

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Fig.35 Plan de la ville de Marrakech, Maroc, archive municipale, 1935

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Annexe 2 : La médina de Marrakech au Maroc, Développée à partir de 1071 par les Almoravides, elle a été pendant longtemps un centre politique, économique et culturel majeur de l’Occident musulman. Elle a connu sa genèse autour d’un campement militaire, le Kras El Hajar et d’un marché au milieu d’un plateau au pied du massif montagneux de l’Atlas. Cette position lui a permis de régner sur l’Afrique du Nord et sur l’Andalousie. Afin de se protéger, les Almoravides ont fait édifier des remparts en 1122 en complément de la casbah. Ce qui n’empêcha pas les Almohades de prendre le pouvoir de la cité en 1147. Pendant cette époque des monuments grandioses furent édifiés par les nouveaux dirigeants de la ville. Ces éléments qui constituent le patrimoine actuel, comme la mosquée de la Koutoubia, furent réalisés sur les ruines de palais détruits par les Almohades. Par la suite d’autres œuvres majeures de la ville ont été créées, tels que la medersa Ben Youssef, les tombeaux saoudiens et le palais Bandîa. La médina fut classée au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1985.

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Fig.36 Plan des villes de Rabat-SalĂŠ, Maroc, Division cartographie, 1906

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Annexe 3 : La médina de Rabat au Maroc, La médina de Rabat a connu un processus de croissance à mettre en parallèle avec le développement de la ville de Salé, située sur la rive nord du Bou Regreg face à Rabat. Depuis la préhistoire, et plus précisément le néolithique, les hommes ont pris conscience de l’aspect stratégique de la situation de l’estuaire. Cependant les informations dont nous disposons sur l’évolution au cours des dix premiers siècles après Jésus Christ sont assez floues, erronées, voir contradictoires. Il semblerait que le premier développement urbain de l’estuaire ait eu lieux vers le VIIIème siècle avant Jésus Christ lors de la création d’un comptoir maritime par les phéniciens ou les carthaginois. Ce serait par la suite, les romains qui auraient investi les rives du Bou Regreg en installant un fort de surveillance et de protection. Les éléments concernant l’histoire de ce lieux le sont d’avantage à partir du VIIème siècle après Jésus Christ, lorsque les musulmans veulent convertir la population chrétienne au moment de la colonisation venant de l’Est et s’engagent dans trois siècles de Jhiad, guerre Sainte. Après que l’islam se soit imposée comme religion dans la région, les Almoravides, déjà dynastie régnante de Marrakech, prennent le pouvoir de Rabat-Salé de 1060 à 1147 et impulsent une forte croissance et modernisation de la ville de Salé qui devient un acteur économique majeur de la façade atlantique. Suite à la prise de pouvoir des Almohades en 1139, le prince Abdalmoumine transforme Ribat, le fort de garde situé sur la rive Sud du fleuve en un véritable centre militaire équipé de mosquées, palais califal et de réservoirs d’eau afin de former les moujahidines, en partance pour l’Andalousie dans le but d’y mener le Jhiad. Cette forteresse porta le nom de Mahdiya et constitue le premier noyau de Rabat. Grâce à ces deux dynasties, la ville de Rabat n’a cessé de croître au cours des siècles, en introduisant de nouveaux édifices majeurs. Cependant, la capitale marocaine a connu un tournant dans la façon de s’étendre au XXème siècle lors de la mise en place du protectorat français, en particulier avec les travaux engagés par le Général Lyautey et l’architecte Albert Laprade. La médina fut classée au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2012.

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Fig.37 Vue aĂŠrienne du quartier des Habous, Maroc, archive municipale, 1928

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Annexe 4 : Le quartier des Habous à Casablanca au Maroc, Egalement appelé nouvelle médina, ce quartier est le seul à avoir été développé par des français au cours du protectorat selon les principes traditionnels d’urbanisme. Il fut édifié dans les années 1920 et reste aujourd’hui un centre d’activité majeur de la capitale économique du Maroc, notamment grâce aux nombreux commerces d’artisanat qui y sont présents.

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Fig.38 Vue aĂŠrienne de la nouvelle mĂŠdina de Yamsine Hammamet, Tunise, 2004

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Annexe 5 : La médina Meditarranéa à Yamsine Hammamet en Tunisie, Cette ville a été créée de toutes pièces à la fin du XXème siècle. C’est en 1992 que le concept de médina touristique a vu le jour, le but de cette opération a donc été de développer un ensemble urbain à vocation touristique mais surtout à but économique et lucratif. Afin de valoriser le projet, les commanditaires du projet ont évoqué la notion de ville mémoire. Cette médina a été édifiée entre 1998 et 2004.

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// Bibliographie ADAM André, Casablanca, Edition du centre nationale de la recherche scientifique, Paris, 1972. ACADEMIE D’ARCHITECTURE, L’oeuvre de Prost, Imprimerie du Compagnonnage, Paris, 1960. AMEUR M, Fès… ou l’obsession du foncier, Urbama, Tours, 1988. BACHA Myriam, Architecture au Maghreb (XIX – XX siècle) Réinvention du patrimoine, presse universitaire François Rabelais, collection « villes et territoires », Tours, 2011. BADUEL Pierre, Habitat, Etat, société au Maghreb, Edition du CNRS, Paris, 1988 BALBO Marcello, Médinas 2030 : Scénarios et stratégies, édition de L’Harmattan, Paris, 2010. BELFQUIH M’hammed et FADLOULLAH Abdallatef, Mécanismes et formes de croissance urbaine au Maroc, Edition El Maârif, Rabat, 1986 BENLHACEN TLEMCANI Mohamed, La problématique urbaine au Maroc : De la permanence aux ruptures, presse universitaire de Perpignan, 1998. BOUMAZA Nadir, Villes réelles, ville projetées. Villes maghrébines en fabrication. Edition Maisonneuve et Larose, Paris, 2005.

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COHEN Jean-Louis, Casablanca : Mythes et figures d’une aventure urbaine, Hazan, Paris, 1998. COHEN Jean-Louis, Portrait de ville : Casablanca, Collection «Portrait de ville», Paris, 1999. EL FAÏZ Mohammed, Marrakech : Patrimoine en périle, Actes Sud / Eddif, 2002. GLOAGUEN Philippe, Guide du routard : Maroc, Hachette tourisme, 2012 HAUTECOEUR Louis, SIEGRFIEL Alfred, LACOSTE Henry, MARRAST J., L’œuvre de Prost, Académie d’Architecture, Paris, 1960. LAURENS H, Histoire du Monde arabe contemporain : leçons inaugurales du collège de France, Fayard, Paris, 2004. NAVEZ-BOUCHANINE Françoise, Habiter la ville marocaine, édition de L’Harmattan, Gaëtan Morin éditeur Maghreb, Casablanca, 1997. VERKINDER Sebastien, Casablanca ville moderne, Agit production, Bruxelles, 2005.

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// Webographie http://www.maghress.com/fr/lopinion/18463 Mise à niveau : Projet de réhabilitation de la Médina de Casablanca Une richesse patrimoniale à dépoussiérer, Saïd Afoulous Consulté le : 14/05/13 http://www.leconomiste.com/article/essaouiraurbanismebrdeux-etudes-strategiques-pour-rehabiliter-la-medina Consulté le : 14/05/13 http://cjb.revues.org/330 La médina de Salé : enjeux et paradoxes de la rehabilitation, Nabil Rahmouni Consulté le : 17/05/13 http://reenchantement.free.fr/Barthel.pdf Pierre-Arnaud Barthel, Enchanter les touristes en médina: mises en scène et construction de lieux « orientalisants ». Les cas de Tunis et de Yasmine Hammamet (Tunisie). Consulté le : 17/05/13 http://cjb.revues.org/319 Anne-Claire Kurzac-Souali, Les médinas marocaines, un nouveau type de gentrification ? Consulté le : 23/05/13 http://whc.unesco.org/fr/list/ Fiches descriptives des médinas. Consulté le : 25/05/13 www.medina.com/tn Projet de medina neuve à vocation touristique en Tunisie. Consulté le 18/10/13

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// Iconographie Fig.1 Photographie Antoine Vacheron, Août 2012 Fig.2 Archives municipales de Fès, 1928 Fig.3 Habiter la ville marocaine, F. Navez-Bouchanine, p. 28 Fig.4 Habiter la ville marocaine, F. Navez-Bouchanine, p. 126 Fig.5 Habiter la ville marocaine, F. Navez-Bouchanine, p. 30 Fig.6 Joel Crawford Fig.7 Photographie Antoine Vacheron, Août 2012 Fig.8 Photographie Thibaut Frécon, Juillet 2012 Fig.9 Photographie Thibaut Frécon, Juillet 2012 Fig.10 Photographie Antoine Vacheron, Août 2012 Fig.11 http://www.carfree.com/fes/480/2002-03-22-popdens.jpg Fig.12 http://dafina.net/forums/file.php?52,file=207188,filename=rabat_residence_chantier.jpg Fig.13 http://bertrandterlindeninarchitecture.files.wordpress.com/2010/03/04-02-rabat-et-sale-vue-aerienne-1917.jpg Fig.14 L’oeuvre de Henri Prost, Architecture et urbanisme, Académie d’Architecture, Imprimerie du Compagnonage, Paris,1960. Fig.15 http://christianpotin.canalblog.com/albums/fes_d_hier_et_d_aujourd_hui_une_memoire_metisse/photos/80616325-fes_la_grande_rue_du_mellah.html Fig.16 http://www.darnna.com/06/marocphotos/image7.jpg Fig.17 Photographie Antoine Vacheron, Août 2012 Fig.18 Carte postale, collection particulière. Fig.19 Photographie Thibaut Frécon, Juillet 2012 Fig.20 Mécanisme et formes de croissance urbaine au Maroc, M. Belfquih et A. Fadloullah. Fig.21 Mécanisme et formes de croissance urbaine au Maroc, M. Belfquih et A. Fadloullah. Fig.22 Portrait de ville : Casablanca, J-L. Cohen et M. Eleb, p. 32. Fig.23 Casablanca : Mythes et figures d’une avanture urbaine, J-L. Cohen et M. Eleb, p. 204. Fig.24 http://collegems.canalblog.com/albums/photos/73333804-le_palais_du_sultan_a_casablanca.html Fig.25 Casablanca : Mythes et figures d’une avanture urbaine, J-L. Cohen et M. Eleb, p. 207. Fig.26 Casablanca : Mythes et figures d’une avanture urbaine, J-L. Cohen et M. Eleb, p. 210. Fig.27 ECOCHARD M., Casablanca. Le roman d’une ville.

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Fig.28 http://www.smdtravel.podserver.info/geog3000/maps.htm Fig.29 http://photos.wikimapia.org/p/00/00/73/03/78_big.jpg Fig.30 http://www.medina.com.tn/index.php Fig.31 http://www.archdaily.com/558920/abu-dhabi-central-market-foster-partners/5444712ac07a801fe 700057d_abu-dhabi-central-market-foster-partners_general_ground_floor_plan-png/ Fig.32 http://www.archdaily.com/558920/abu-dhabi-central-market-foster-partners/54447106c07a8076 2d0004ae_abu-dhabi-central-market-foster-partners_general_elevation-png/ Fig.33 https://www.fosterandpartners.com/projects/aldar-central-market/ Fig.34 Archives municipales de Fès, 2005 Fig.35 Archives municipales de Fès, 193 Fig.36 Division cartographique du Maroc, 1906 Fig.37 Archives municipales de Casablanca, 1928 Fig.38 http://photos.wikimapia.org/p/00/00/73/03/78_big.jpg

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Mémoire d'Architecture d'Antoine Vacheron  
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