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« Captivant et brillant. » — paul auster

Le Séducteur Jan KJærstad Traduit du norvégien par Loup-Maëlle Besançon

« Un roman initiatique et conjugal, un memento mori plein d’humour, une épopée sur la mort, l’amour et l’identité aux temps de la télévision couleur. » — Die Zeit

En librairie le 17 février 2017. monsieur toussaint louverture diffusion harmonia mundi livre


Ce livre a été écrit par jan kjærstad (1953), traduit par loup-maëlle besançon, édité par dominique bordes & françois guillaume, assistés de claudine agostini, thomas de châteaubourg, xavier gélard, dominique hérody et jean-françois sazy.

Publié avec le soutien du CNL. isbn : 9791090724303 Dépôt légal : février 2017. Titre original : Forføreren © Jan Kjærstad, 1993. © Monsieur Toussaint Louverture, 2017, pour la présente traduction française.

En librairie le 17 février 2017.

relation presse Agence Anne & Arnaud arnaud@anneetarnaud.com 06 22 53 05 98

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« Donc, selon toi, le fait d’entendre une bonne histoire est susceptible de changer un être humain. ― Parfaitement. Peut-être est-ce cela la vie, au fond… engranger des récits, se forger un arsenal de bons moments pour pouvoir ensuite les agencer de manière complexe, comme l’ADN. ― Si tu as raison, ce qu’il faudrait, c’est manipuler les histoires et non les gènes. ― Exact. Ce n’est pas l’ordre des paires de bases que l’on devrait cartographier, mais celui des histoires qui constituent notre vie. Et qui sait ? En les agençant autrement, peut-être obtiendrions-nous une vie différente ? »

Le Séducteur


« L’un des plus extraordinaires auteurs contemporains de Scandinavie. » — paul auster


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epuis ses débuts littéraires en 1980, Jan Kjærstad s’est distingué comme étant l’un des auteurs norvégiens les plus populaires, cosmopolites et innovants, mais aussi en tant que théoricien littéraire respecté et participant actif aux débats culturels. Il a beaucoup voyagé et passé sa vie à évoluer au même rythme que la littérature contemporaine des quatre coins du monde, dès lors Kjærstad apporte à la scène littéraire un mélange inégalé d’érudition internationale et d’identité norvégienne consignée avec minutie. Kjærstad emploie une large palette de styles et mélange continuellement les genres de sorte que ses écrits ne peuvent jamais être simplement qualifiés de polar, de roman d’aventures ou de biographie fictive. Au contraire, ils sont toujours hybrides. Kjærstad met cela en pratique en mêlant des structures 5


narratives originales à un brassage homogène de références culturelles, académiques et populaires. Son habileté à entrelacer les détails de la vie ordinaire et de profondes réflexions lui a octroyé une véritable réputation de conteur. Né le 6 mars 1953 à Grorund dans la banlieue d’Oslo, il étudie la théologie à l’université pendant six ans. Là-bas, ses thèses lui valent la plus haute distinction du département de théologie : un laudabil prae ceter. Même dans ses travaux académiques, Kjærstad est particulièrement attiré par les questions de forme, d’authenticité, et par ce que signifie être un individu. Il semblait voué à une carrière académique. Cependant, au printemps 1978, âgé de vingt-cinq ans, Kjærstad ressent soudain l’envie irrépressible d’écrire de la fiction. Il passe l’été en Corse où il rédige deux cents pages en six semaines, donnant naissance au roman Fjelldalen (Vallée de montagne) que quatre grands éditeurs refusèrent catégoriquement. En 1980, l’éditeur Aschehoug publie son premier livre, un recueil de quatorze nouvelles intitulé Kloden dreier stille rundt (La Terre tourne en silence). Les histoires portent sur des sujets divers et variés tels que la pollution, l’addiction à la drogue, le pouvoir suggestif des médias de masse, le racisme et la course à l’armement. La plupart des nouvelles se concentrent sur les problèmes de communication, contresens et opportunités de compréhension ratées. Mais la véritable percée littéraire de Kjærstad a lieu en 1982 avec la sortie de son premier roman, Speil : leseserie fra det 20. århundre (Miroirs : une série de lectures du vingtième siècle), qui suit l’odyssée de David Dal à travers le siècle. En restituant des épisodes décisifs de la vie du protagoniste et des événements clés de l’histoire occidentale, les détails de ce texte deviennent finalement les pièces d’un puzzle en trois dimensions, que les lecteurs doivent assembler eux-mêmes. De 1985 à 1989, il endosse un nouveau rôle en tant que rédacteur en chef du journal littéraire norvégien, Vinduet (La Fenêtre), tout en continuant à écrire, il s’attaque également à la 6


littérature jeunesse. C’est dans les années 1990 qu’il écrit la trilogie centrée sur une personnalité fictive de la télé norvégienne, Jonas Wergeland – Le Séducteur (Forføreren, 1993), Erobreren (Le Conquérant, 1996), et Oppdageren (L’Explorateur, 1999) –, dans laquelle Kjærstad estompe la frontière entre biographie et fiction en poussant l’art de l’expérimentation. Il reçoit dans son pays et à l’étranger des critiques enthousiastes et rencontre un succès populaire énorme pour cette trilogie, de même que de prestigieux prix littéraires, dont le prix Aschehoug en 1993, le prix allemand Henrik Steffens en 1998, le prix Dobloug en 2000, et le prix du Conseil nordique de littérature en 2001. Inspirée par des œuvres telles que Fat (1808), Peer Gynt (1875), le Mahabharata et les Versets sataniques (1988), la narration de Kjærstad se veut délibérément joueuse et novatrice en utilisant toutes les techniques qu’offre la fiction contemporaine. Il questionne la société norvégienne, met en avant les moments décisifs dans la vie d’une personne et remet en cause l’existence d’une vérité objective. Kjærstad a un penchant pour la satire mordante, mais délivre aussi une ode à la gloire de l’imagination et de la capacité des gens à modifier leur façon de voir le monde. Kjærstad continue aujourd’hui d’écrire et de participer activement à de nombreux débats politiques dans les journaux. Il s’exprime notamment sur le rôle des auteurs lors de conflits armés, ou encore, avance son point de vue dans les débats nationaux comme ce fut le cas lors du procès d’Anders Breivik. En 2012, la Norsk Rikskringkastning (Société norvégienne de radiodiffusion) adapte la trilogie Jonas Wergeland en série télé dramatique Erobreren, alors que l’étude universitaire de l’œuvre de Kjærstad s’est accrue de manière constante au Danemark, en Suisse, en Allemagne, et aux États-Unis ces dernières années. Il vit et écrit à Oslo.


prix notables reçus par jan kjærstad

Prix Aschehoug, 1993 (pour Le Séducteur) Prix allemand Henrik Steffens, 1998 Prix Dobloug, 2000 (attribué par l’Académie suédoise) Prix du Conseil nordique de littérature, 2001


LA VIE EN UN MILLIER DE FRAGMENTS SCINTILLANTS Anna Paterson / The Independant

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an Kjærstad est un auteur courageux : un Viking de la littérature, que prendre des risques à grande échelle n’effraie pas. Le Séducteur est le premier volume de la trilogie de l’écrivain norvégien, laquelle a nécessité presque dix ans de travail, compte bien 1 500 pages et contient plus de 200 « histoires ». Que l’on ne prenne pas ces chiffres impressionnants pour un avertissement caché. Le Séducteur est un véritable roman en plus d’être une lecture formidable. Le personnage principal en est Jonas Wergeland, génie insaisissable à l’origine de l’hypnotique série télévisée Thinking Big. Jonas doit sa célébrité aux cadeaux que le destin et le talent ont placés sur sa route : une curiosité insatiable, une conscience aiguë des réalités émotionnelles, la capacité d’apprendre dans un but précis et d’aimer pour aimer. Enfin, un irrésistible magnétisme érotique ainsi qu’un « pénis miraculeux ». Même enfant, Jonas parvient à faire succomber des femmes épanouies et dominatrices, tandis que leurs présents feront de lui l’homme qu’il est désormais. Kjærstad est un conteur hors pair, ajustant intrigues et images en un ensemble parfaitement emboîté. Ses contes reprennent la structure des motifs des tapis orientaux, en usant de thèmes tirés des mythes orientaux, en particulier les mille et une histoires qui sauvèrent la vie de Shéhérazade. Chaque vie, nous dit-il, est une collection d’histoires : celles dont no no souvenons et celles dont on se souvient à notre propos. 9


Jonas perçoit de manière instinctive ce qui est important, et se fie davantage aux sensations qu’à ce qu’enseignent les livres. Il conçoit la connaissance comme un prisme qui révélerait dans l’aveuglante lumière de l’existence, des couleurs vives et chatoyantes. Ayant réchappé de l’école en citant les œuvres classiques et d’un cursus universitaire en astronomie en apprenant tout de la planète Pluton, il accède à la gloire en découpant au format télé des fragments de la vie des grands hommes de son pays. Ces événements nous sont racontés par un mystérieux narrateur omniscient. Bien que se désolant de ne pas être norvégien, ce dernier soutient qu’être étranger lui offre une perspective plus large. D’autant plus que les expériences tous azimuts de Jonas refluent sans cesse dans le personnel, et que sa terre natale est la plus précieuse des icônes. La Norvège, autrefois pauvre et puritaine, désormais riche et ouverte, est présentée dans le récit comme une sorte d’être collectif, chéri quoique sévèrement réprimandé. Selon Kjærstad, un récit solide importe plus qu’une voix singulière. Malgré le ton parfois un peu ampoulé du narrateur, Le Séducteur se lit comme une conversation rythmée, élégante et enlevée. Chaque chemin du récit labyrinthique converge vers un même lieu, un « tableau vivant » filmé au ralenti : Jonas rentrant chez lui, son épouse bien-aimée gît morte sur le sol, abattue d’une balle de l’antique Luger de son mari, un objet dont on ne connaît (pour l’instant) pas la signification. Il faut qu’il appelle la police, pourtant, il sent qu’une telle action secouerait le kaléidoscope entier de son existence. Donc il hésite. Il ne compose le numéro des services d’urgence qu’à la toute dernière page. Rien n’est encore résolu à ce stade, mais, sachant que deux autres volumes d’histoires sur Jonas nous attendent (Le Conquérant et Le Découvreur), notre frustration cède la place à l’anticipation.


UNE PULSION DE GLACE VITALE Pedro Bosqued / Heraldo

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l y a diverses façons d’aborder une œuvre. Pouvoir l’analyser sous différents angles permet de se faire une idée du travail accompli par l’auteur. C’est le cas du Séducteur, un de ces livres qui peuvent se disséquer d’un point de vue sexuel, affectif, social et bien plus encore. Ce qui est certain, bien qu’il fût écrit il y a vingt ans en norvégien, à une époque où il n’y avait pas de téléphones portables, c’est que c’est un roman toujours actuel car il est universel et intemporel. Comme le dit son auteur, Jan Kjærstad, « la littérature ne reflète pas la réalité, c’est la réalité ». Partant de cette déclaration d’intention aussi frontale qu’honnête, il nous livre un texte vaste et pas uniquement du point de vue de l’amplitude. Il bifurque dans le temps, pénètre les pulsions, et pas seulement sexuelles, trace l’esquisse de la psyché que toute personne garde précieusement en elle, et amène ainsi le lecteur à pénétrer dans son moi intime. Il y a des scènes très cinématographiques, mais compte tenu de son ampleur, l’œuvre transcende la platitude de l’écran et s’immisce dans les moindres commissures et rides que possède le lecteur pour lui raconter rien moins que la danse passionnée et parfaitement chorégraphiée de dizaines de danseurs. Une réalité apparemment jetée en vrac mais avec tact, qui se révèle dans un spasme épique lors d’un match de tennis qui oppose le protagoniste à son beau-père, voilà un exemple de ce que nous offre ce roman. Une force supplémentaire pour 11


comprendre l’homme qui a réussi et qui rejoue sa vie, et par conséquent donne à voir ses faiblesses et, quoique sans le vouloir, les fondements de son caractère. Rien que pour cela il mérite d’être lu. Si, de plus, le lecteur s’abandonne, il recevra pour sa peine un set de vérités qui semblent être tombées là par hasard, alors qu’elles sont le hasard. Et, par l’intermédiaire de Jonas, découvrira ce qui constitue réellement un être humain. Ce roman raconte d’une voix basse quoiqu’indélébile ce qu’est la Norvège, la société occidentale ou un continent qui, pour ne pas partir à la dérive, lit des œuvres comme celle-là, des œuvres qui élargissent l’horizon sans pour autant être religieuses, qui donnent de l’air sans qu’on ait besoin d’ouvrir les fenêtres et offrent des possibilités de nous libérer de la prison dans laquelle nous croyons tous être. Elle nous vainc en nous donnant des gifles de sincérité dans certains chapitres, et nous tend la poche de glace dont nous avons besoin après avoir reçu des coups, dans d’autres. Lecture matraque, elle nous aide à comprendre l’être (Jonas) qui se cache sous le vernis de la célébrité que son travail lui confère. Oui, Le Séducteur séduit, mais ne laisse personne avec un air bête sur le visage, encore moins avec l’air arrogant de celui qui sait tout. Je mets la note maximale pour l’auteur qui avec le premier tome de sa trilogie secoue sans ménagement le lecteur qui refuse de voir la réalité. Même si cette dernière s’appelle littérature.


LE KÂMA SUTRA NORVÉGIEN Jan Bürger / Die Zeit

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eu avant de mourir, on se remémore une dernière fois toute sa vie, du moins ce qui était important. Seuls les morts savent si c’est vrai ou non, mais cette idée a depuis toujours fasciné les raconteurs d’histoires. Jonas Wergeland, le grand séducteur du nouveau roman de Jan Kjærstad ne meurt pas, mais il vit quelque chose de très similaire. Oslo a une odeur de printemps. Jonas revient d’un voyage d’affaires, son taxi fonce à travers les rues plongées dans la pénombre du soir, qu’il connaît depuis qu’il est tout petit, passe devant des maisons entre lesquelles des trains Märklin bruissaient autrefois, devant une forêt qu’ils appelaient la Transylvanie à l’époque : le passé se profile à chaque coin de rue. Enfin, il remonte l’allée familière en traînant sa valise derrière lui, ouvre la porte et une pile de lettres, consulte le fax et le répondeur, entre dans le salon – et c’est là qu’il l’aperçoit, un corps sur le sol. Le cadavre de sa femme. Jonas est une star, le créateur et animateur de la série télé à succès Thinking Big (Penser en grand), ce qui est évidemment une citation d’Ibsen, le plus célèbre de tous les Norvégiens. Jonas doit posséder des facultés surhumaines, ça ne fait aucun doute. Pour lui, il n’y a quasiment rien d’impossible. Il n’y a pas que sa télégénie qui relève du don, mais aussi son – le narrateur cite pudiquement la presse à scandale – « pénis miraculeux ». Jonas aurait pu rester un garçon des banlieues tout à fait ordinaire, qui sait jouer quelques morceaux de Duke Ellington à l’harmonica, qui abandonne ses études et retombe quand 13


même sur ses pieds d’une façon ou d’une autre. Mais dès ses plus tendres années, il sait qu’il fait partie des élus. C’est le northern lover né, sans oublier ce qu’on appelle volontiers de nos jours un génie de la communication. Pour faire court, un personnage principal en béton armé, de la trempe de Matzerath (personnage principal du Tambour, de Grass) et Biberkopf (héros de Berlin Alexanderplatz, de Döblin), avec qui presque n’importe quelle histoire devient passionnante, et qui rend aussi supportables les passages plus ennuyeux, inévitables dans les énormes pavés. Et en même temps, ce personnage est si bien pensé qu’il pourrait facilement finir en cible à abattre. Ce qui n’est pas le cas de Jan Kjærstad, qu’on compte déjà depuis le début des années 1980 parmi les écrivains les plus importants de Norvège. Au sortir de ce siècle meurtrier, Kjærstad tente encore une fois de prouver que, malgré toutes les attaques (post)modernes, il est toujours possible de raconter des histoires. Ses héros connaissent beaucoup de choses, aussi bien sur Derrida que sur Darwin et les sous-vêtements féminins, et tout ça ne les empêche pas de se reposer encore et toujours les vieilles grandes questions : pourquoi sommes-nous sur Terre, au fond ? À quoi tient une vie ? Jonas Wergeland est un petit frère de Peer Gynt, plus jeune mais pas moins fabuleux. Tous deux sont des citoyens du monde et des amuseurs hors pair. Dès le début, l’existence de Jonas transcende les limites de l’ordinaire, elle vise à dévoiler la télévision comme le contraire de ce qu’elle est en réalité : une machine à illusion idéale contre toute forme d’étroitesse d’esprit. Sa série a pour sujet les grands Norvégiens, mais Jonas ne les aborde pas à la manière d’un historien. La foi en la vérité lui a été ôtée par son premier amour alors qu’il était encore écolier, c’est pourquoi il se fie entièrement au pouvoir de l’imaginaire. Ce qui compte, c’est d’avoir une bonne « story ». Mais la Norvège n’est pas seulement un pays prospère, il peut être aussi extrêmement moralisateur. Plus les succès de 14


Jonas sont grands, plus ses critiques deviennent mordants : Tu mens comme tu filmes ! Lorsqu’il doit se défendre face à la caméra après qu’on lui a reproché son caractère incorrect, il est presque déstabilisé. Cependant, il reconnaît ensuite – à sa propre surprise – l’essence de son émission : Thinking Big n’a absolument rien à voir avec la vérité et le mensonge. Il veut juste raconter des histoires qui traitent « des fêlures de l’existence dans lesquelles seule l’imagination peut se glisser ». Il cherche à stimuler l’intelligence créatrice de ses spectateurs et, pour une fois à la télévision, à ne pas les niveler par le bas. Avec Thinking Big, il ne mise pas sur des points de vue convenus mais sur des détails volontairement isolés à partir desquels chacun peut élaborer son propre ordre des choses. Kjærstad écrit en même temps une ébauche de sa poétique. Le Séducteur est une attaque contre le réalisme oppressant des téléfilms et de la littérature de masse. Dans le roman de Kjærstad, la simple Norvège se transforme en un espace littéraire illimité, un microcosme qui englobe potentiellement le monde entier. Et Jonas n’est pas un personnage singulier mais plusieurs individus à la fois, une « vision de la complexité dans la conscience humaine ». Kjærstad ne raconte pas de manière chronologique mais par associations d’idées, passe d’un souvenir à l’autre, et la vision de la femme morte, qui ne se réveille plus, ne cesse de ramener Jonas, et avec lui le roman, à la réalité. Petit à petit, les fragments se rassemblent pour former un roman initiatique et conjugal, un memento mori plein d’humour, une épopée sur la mort, l’amour et l’identité aux temps de la télévision couleur. Cependant, Kjærstad envoie ses amants dans des scènes si extraordinaires et les décrit dans des situations si charmantes qu’il lui devient possible de dépeindre les scènes au lit – qui, du moins pour Jonas, représentent le monde – avec sensibilité et sans retenue. Le grotesque et l’érotisme sont étroitement liés dans ce livre débordant d’excès et de références littéraires, et par moments 15


l’auteur lui-même semble séduit par ses idées surprenantes. Bien entendu, on aurait pu se passer de certains personnages et épisodes. Mais que représente ce genre d’objections face à un roman qui ouvre une voie où pourrait renaître l’art de raconter des histoires, qu’on méprise depuis si longtemps.


e x t r a i t

d u

s é d u c t e u r

TO U T CO U L E À nouveau, il fut projeté dans un chaos total. Inexorablement aspirés par le rapide, ils accélérèrent et se retrouvèrent soudain plongés au cœur des bouillons de l’enfer, une eau blanche et tourbillonnante, comme s’ils chevauchaient un raz-de-marée ou qu’une avalanche les emportait ; ça allait trop vite, pensait Jonas, beaucoup trop vite, les détails lui échappaient et il se sentait déjà pris d’un haut-le-cœur, cet épouvantable malaise qui se manifestait dès qu’il prenait trop de hauteur et que tout devenait flou. Jonas Wergeland, trempé jusqu’aux os, était assis dans un canot pneumatique dérisoire, de part et d’autre duquel défilaient des parois rocheuses pratiquement à pic. Et tandis que ses pensées déferlaient et qu’il s’enfonçait au fin fond de l’embarcation, tel un oiseau effrayé dans son nid, il n’avait qu’une idée en tête : s’agripper à la ligne de vie. On meurt tous un jour, songea-t-il alors, et il semblerait que ce soit mon tour. Jonas se maudit d’être accroupi là, à genoux – dans ce qui ressemblait à une génuflexion, une prière –, en plein milieu d’une descente mortelle au creux d’une gorge étroite, désespérément cramponné à une fine membrane de caoutchouc, qui constituait le seul rempart entre lui et l’étreinte impétueuse du rapide. Dire qu’il aurait pu être tranquillement installé à la terrasse de l’hôtel à siroter un long drink en observant l’assemblée singulière de voyageurs venus des quatre coins du 17


monde. Peut-être même se serait-il mis au piano pour jouer un morceau de Duke Ellington, ce qui lui aurait valu les applaudissements de quelque Suédoise indolente travaillant dans l’humanitaire, une femme aux jambes interminables éprouvant un cruel besoin de se détendre… Mais non… Il aurait aussi pu entreprendre un séjour calme et instructif, sans aucun risque, en visitant par exemple ce vieux musée poussiéreux où la géologie et l’histoire locales côtoyaient les instruments de mesure de Livingstone, sa correspondance et son pardessus mité… Non plus… Au lieu de cela, un matin d’octobre, au milieu des années quatre-vingts, il s’était docilement aligné au bord de la piscine, avec tous les autres, pour écouter les instructions d’un frimeur à la peau tannée qui avait parfaitement su exploiter la légère nervosité ambiante – il s’était amusé à leur professer des conseils goguenards tout en glissant des blagues macabres sur, par exemple, les terribles « rappels », le plus souvent tout en bas des rapides, qui pouvaient entraîner une personne sous l’eau et l’y garder pendant une éternité. C’était donc avec une certaine appréhension que Jonas avait suivi le groupe, en file indienne, dans le sentier pentu qui descendait au fond du canyon où, après les chutes, le fleuve Zambèze poursuivait son périple tumultueux en zigzaguant à travers des défilés profonds et sinistres. La lumière était aveuglante, l’air chargé de puissantes odeurs, comme dans une pharmacie. La nature grouillait d’insectes, une vraie ruche. À mi-chemin, les porteurs indigènes leur avaient préparé un thé et avaient, de surcroît, entonné quelques chansons afin que les casse-cou aient leur dose de folklore. Une fois au bord du fleuve, avant d’embarquer sur le canot, Jonas avait écouté le mugissement des chutes loin au-dessus d’eux. Des millions de litres d’eau qui se jetaient en tonitruant 18


dans une gorge qui avait tout des limbes, un phénomène certes terrifiant, mais tellement saisissant qu’il n’avait aucun mal à comprendre pourquoi certains locaux les considéraient comme un lieu sacré. Ils estimaient que l’origine du monde se trouvait là, juste devant eux. L’homme ne paraissait guère à sa place dans ce paysage étrange et presque irréel qui ressemblait davantage au paradis des plantes et des animaux. Et surtout des sauriens. Après une nouvelle leçon pour le moins crispante dans la partie paisible du bassin, ils s’étaient lentement laissé glisser vers le courant principal. « Impossible de faire marche arrière ! », avait crié un plaisantin quand le radeau avait commencé à prendre de la vitesse sur le fleuve qui se rétrécissait inexorablement au niveau du premier rapide. Et Jonas avait su, à cet instant précis, que, comme souvent après un choix fatal, il n’avait rien à faire dans un radeau pneumatique, et que cette aventure ne pouvait que mal finir. Ils étaient six rafts à se suivre, avec sept personnes dans chaque, dont l’homme aux pagaies qui, théoriquement, devait être un rameur confirmé. Jonas regarda le gringalet à la moue moqueuse censé assurer cette tâche dans son propre canot, et fut loin de se sentir rassuré. Sans parler de l’embarcation ellemême qui ne semblait pas de première jeunesse, ou de leurs gilets de sauvetage jaunes et sales qui, eux non plus, ne lui inspiraient rien de bon ; Jonas suspectait l’équipement de dater de la Seconde Guerre mondiale et d’avoir été acheté au rabais. Précisons que les innovations dernier cri en matière de sécurité que l’on voit fleurir aujourd’hui dans ce petit bout du monde sûr et très réglementé qu’est la Scandinavie, comme les casques et les combinaisons de plongée, n’étaient absolument pas d’actualité sous ces latitudes et auraient même paru ridicules. Jonas était assis à l’arrière, avec une journaliste et un 19


photographe dont l’appareil photo était rangé dans une pochette étanche. Sur une échelle de un à six, les rapides étaient de classe cinq et attiraient donc des passionnés du monde entier, curieux de tester ce que leur cœur était capable d’endurer en termes de rafting et autres jeux dangereux. Jonas se cramponne en apercevant la vague menaçante qui s’élève dans les airs devant eux et, durant une fraction de seconde, il se demande comment il est possible qu’une vague aussi meurtrière puisse ainsi jaillir au milieu d’un fleuve tel un geyser. Elle déferle sur eux et il n’a pas le temps de pousser plus loin sa réflexion vu que le rameur – par pure inconscience, estime Jonas – fonce droit dans la colonne d’eau et que les trois personnes assises devant se projettent vers l’avant avec des cris réjouis afin que le canot glisse par-dessus la vague, comme sur le sommet d’une dune. Ce faisant, ils ne laissent que peu de doute quant à l’objectif de cette excursion : tous ces individus sont là pour s’amuser, tromper la mort, oublier momentanément leur boulot ennuyeux dans un bureau gris à Amsterdam, Singapour, Cape Town. Les trois personnes à l’arrière, dont Jonas fait partie, doivent, conformément aux instructions, rétablir l’équilibre. Mais Jonas, recroquevillé au fond du canot, ne pense qu’à se cramponner, à s’agripper à la corde qui court le long de l’embarcation, comme s’il voyait en elle une sorte de cordon ombilical, le seul élément susceptible de le rattacher à la vie. Puis, presque instinctivement, il pousse un cri, un cri primal en direction des falaises à pic, un hurlement complètement couvert par le bruit monstrueux – ou la colère, devrais-je dire – de cette masse d’eau vrombissante. Jonas savait que ça ne pourrait que mal tourner. Il se demanda si cette entreprise stupide qui consistait à se jeter tête baissée dans des rapides parmi les plus violents du monde ne 20


cachait pas un désir de mort ou tout au moins une fuite en avant ; si elle n’était pas le signe qu’au fond il ne souhaitait pas s’engager dans son nouveau travail, censé marquer un tournant dans sa carrière, alors qu’il était déjà découragé à la seule perspective de toutes les discussions à couteaux tirés – pour ne pas carrément dire des altercations – qui l’attendaient s’il voulait avoir le moindre espoir de mener à bien le chantier de cet immense projet pour lequel il devrait batailler et défendre chaque point bec et ongles, que ce soit sur les questions de budget ou de personnel… Arrivant à un passage plus calme où le paysage, en s’ouvrant, lui offrit une sorte de répit, il pensa, non sans horreur, aux longues semaines de préparation qu’il avait devant lui si jamais son grand projet se concrétisait, une charge de travail considérable… sans parler de la jalousie, des rumeurs ou des intrigues que cela ne manquerait pas de susciter. Peut-être cette sortie en rafting était-elle en réalité un dernier test, songea-t-il quand les falaises à pic se refermèrent sur eux et que la masse d’eau blanche et écumante les happa de nouveau, les aspirant au fond d’un canyon étroit. Car s’il s’en sortait, s’il survivait à ce qui ressemblait à une course d’obstacles entre une succession d’îlots rocheux menaçant à tout instant de les prendre en étau et de les broyer, comme cela se déroulerait dans une épopée grecque – même si à cette allure, rien ni personne n’aurait jamais le temps d’être pris en étau par quoi que ce soit –, peut-être aurait-il une chance de surmonter l’obstacle norvégien, ce gigantesque écueil que représentaient le manque d’imagination, la pingrerie et l’incapacité à penser en grand ; une description qui correspondait par ailleurs en tous points au comité chargé d’évaluer le projet qu’il était venu entériner ici. Peut-être étaitce également la raison pour laquelle il scrutait sans cesse les sombres parois qui défilaient devant ses yeux, sans vraiment 21


savoir ce qu’il y cherchait : une réponse, un signe ? Dans tous les cas, cette grande question ne tarda pas à devenir le cadet de ses soucis, car il dut mobiliser toute sa concentration pour ne pas être projeté en dehors du canot auquel il se cramponnait furieusement, tellement terrifié qu’il était de plus en plus convaincu que cette zone blanche, ces franges d’eau bouillonnante, ce mugissement perpétuel, auraient sa peau, et qu’à un moment ou un autre la chance finirait par tourner. Cette chance qui, à de multiples reprises, l’avait tiré des situations les plus délicates, dans les régions les plus improbables de la planète, que ce soit devant la gueule d’un ours polaire au Groenland, sur une corniche au neuvième étage d’un immeuble de Manhattan, ou encore couché sur le dos dans le sable saharien, une épée pointée sur la gorge. Jonas Wergeland sentit monter en lui cette nausée qui ne trompait pas, qui semblait annoncer que les choses allaient mal, très mal se terminer, que sa bonne étoile l’avait quitté et qu’il s’apprêtait à mourir. Il s’imaginait flotter dans les toilettes de l’existence et quelqu’un, en tirant la chasse, allait bientôt le faire disparaître dans un petit tourbillon. Il ne lui servait à rien ici de pouvoir briller en paraphrasant Darwin et sa pensée révolutionnaire sur la signification d’un intervalle de temps d’un million d’années que l’esprit ne peut appréhender ou en citant quelque autre de ces préceptes qu’il avait réunis dans un petit carnet rouge et qui l’avait hissé sur le pavois tout au long de sa carrière. Car, à cet instant-là, entre ces falaises, à cette vitesse, n’importe quel bon mot serait tombé à plat, ou plus exactement à l’eau. Jonas était terrorisé : comme il regrettait ! Mais il était trop tard. Il savait que l’un d’entre eux finirait par être propulsé dans ces rapides meurtriers et il avait le sentiment désagréable et oppressant que ce sort lui était justement réservé. D’accord, 22


il faut bien mourir un jour, pensait-il, mais pourquoi d’une façon si ridicule ? Je sais qu’il est difficile de concevoir que Jonas Wergeland, connu pour son sang-froid et son aplomb, et, aussi, de fait, pour son courage, ait pu être à ce point terrifié ou nourrir ce genre de pensées morbides. Pourtant je tiens à rappeler une fois pour toutes – et n’y voyez aucune forfanterie de ma part – que la connaissance que j’ai du sujet est d’une nature telle que je ne m’attends pas à ce qu’elle soit comprise, et je ne vois par ailleurs aucune raison de m’appesantir davantage à ce propos. Une chose est certaine : Jonas Wergeland est en train de descendre les rapides du Zambèze dans un raft de cinq mètres et il sait que quelqu’un, très probablement lui, va se noyer, et il a tellement peur qu’il est à deux doigts de se faire dessus, de perdre la raison, et j’en passe – une peur si effroyable que, par intermittence, il n’est plus de ce monde, sa conscience l’a quitté et il évolue maintenant dans une autre dimension. Par conséquent, même si c’est involontaire, il parvient à faire ce que l’on tente toujours vainement chez le dentiste, à savoir : penser à autre chose quand la roulette vous caresse le nerf.


Sommes-nous définis par les milliers d’histoires qui composent notre vie, ou par un seul instant crucial où tout se décide presque malgré nous ? De son enfance aux abords des fjords glacés de Norvège jusqu’au soir, des années plus tard, où il tombe sur un cadavre en rentrant chez lui, Jonas Wergeland a connu une destinée éblouissante. Entre excentricités, curiosités et dangers, sa vie est une ronde effrénée de lieux et d’idées. Qu’il soit contraint de plonger dans les rapides du Zambèze, menacé par l’épée d’un Touareg dans le désert de Tombouctou, ou confronté, assis sur ses toilettes, à un ours polaire, Jonas Wergeland vit sans s’économiser et s’efforce à tout instant de rendre le monde meilleur. À travers les dizaines d’histoires qui tissent la trame de son récit, ce roman nous plonge dans la vie de cet aventurier des temps modernes sans cesse à la recherche de l’instant où tout s’est décidé, véritable kaléidoscope, érudit et fascinant, aux personnages plus grands que nature, qui souvent défient la réalité. Avec puissance, maîtrise et panache, Jan Kjærstad a écrit une comédie dramatique, une existence de carte postale teintée de surprises, réminiscences rêvées d’un pays et d’une époque disparus, et si le rire est bien là, il affleure, éclate parfois, puis se volatilise, devient aérien, cérébral et la lecture tournoyante, sans cesse réamorcée par une nouvelle histoire, comme autant de contes d’un Mille et Une Nuits contemporain, un stratagème désespéré du personnage pour se préserver de l’affreuse réalité. Nous sommes dans le film d’une vie, entre Wes Anderson, Salman Rushdie et Tom Jones. de Jan KJærstad le séduCteur — traduit du norvégien par Loup-Maëlle Besançon En librairie le 17 février 2017. 160 x 235 • 640 pages • 24 € • 9791090724303

relation presse Agence Anne & Arnaud arnaud@anneetarnaud.com 06 22 53 05 98

relation librairie Bureau Virginie Migeotte virginie.migeotte@gmail.com 06 77 78 58 44

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