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Préambule 

Hughes Dayez

Bruno, mon frère, de quatre ans mon aîné, et moi-même avons grandi en voyant les mêmes films. Derniers garçons d’une famille de sept enfants, nous ne fréquentions pourtant guère les cinémas, loisir un peu trop onéreux pour toute cette progéniture… Mais dans les années 70, les chaînes de télévision – qu’il s’agisse de la bonne vieille R.T.B. (sans F !) ou de l’O.R.T.F., qui vivait ses derniers feux avant sa privatisation partielle – n’étaient pas avares en ciné-clubs et en rediffusion de grands classiques. Ainsi, à la faveur de bronchites à répétition, nous avons pu, confortablement lovés en pyjama dans le canapé du salon, savourer des films d’un autre âge, découvrir tout le cinéma français de l’entre-deux-guerres avec ses acteurs mythiques (Louis Jouvet, Michel Simon, Raimu, Gaby Morlay…), frémir devant les aventures de Sherlock Holmes, incarné par le « britishissime » Basil Rathbone, avoir des cauchemars grâce à Psychose d’Hitchcock ou rêver d’aventure avec les westerns de John Ford… Bref, sans nous en douter, nous nourrissions en nous le virus insidieux de la cinéphilie… Élève sérieux et doué, Bruno n’a pas eu l’outrecuidance de faire, comme moi, de cette cinéphilie son métier : il a, sagement et brillamment, réussi des études de philosophie et de droit. Mais le virus du cinéma ne l’a jamais quitté : cet ouvrage que vous tenez entre les mains en témoigne… Dans mon parcours de journaliste et de critique de cinéma, j’ai rencontré à maintes reprises des avocats au barreau de Bruxelles clamant haut et fort leur cinéphilie. J’ai pu ainsi avoir des discussions enflammées avec Alain Berenboom, Olivier Collon ou feu Guy Delfosse, ces deux derniers se partageant la rubrique cinéma du journal satirique Pan avec talent et gourmandise… Mais jamais je n’avais rencontré jusqu’ici de juriste cherchant à concilier son amour du cinéma avec la connaissance de son métier. Avec ce livre, Bruno Dayez fait, à mon sens, œuvre de précurseur. Et pourtant, en traitant du thème de la justice à l’écran, on pourrait croire qu’il ne fait que découvrir l’œuf de Colomb ! Car quand on interroge l’homme de la rue sur sa vision de la justice, on se rend compte très rapidement que celle-ci est en réalité un patchwork de clichés plus ou moins exacts, glanés de manière souvent inconsciente dans le patrimoine du cinéma mondial, avec une prédilection certaine pour le cinéma américain, qui, fait culturel évident, a su théâtraliser à merveille ses institutions judiciaires. 


Dans un de ses précédents ouvrages, À quoi sert la justice pénale ?, Bruno Dayez démontrait déjà combien la mise en place d’un procès d’assises répondait à des règles de dramatisation proche d’une véritable « mise en scène », les rôles de juré, d’accusé et d’accusateur étant définis d’avance, dans un espace clos : la salle d’audience… La sacro-sainte règle des trois unités, si chère au théâtre classique, n’est pas loin. Dans ce nouveau livre, l’auteur prolonge en quelque sorte sa réflexion et enfonce le clou, mais de manière plus ludique, en revisitant toute une série de « films de procès ». Certains d’entre eux sont entrés dans l’imaginaire collectif ; d’autres, moins connus, sont l’objet d’une relecture si pertinente qu’elle donne immédiatement envie de les découvrir… Souvent, les juristes ont rejeté les films ayant trait à la justice d’une chiquenaude méprisante en proclamant : Peuh ! Ce n’est que du cinéma ! Tandis que les cinéphiles acharnés traitaient lesdits juristes de tristes sires, « indécrottablement » rivés au sacro-saint principe de vraisemblance, incapables de se laisser emporter par le souffle de la fiction. Le livre de Bruno Dayez, à défaut de les réconcilier, devrait leur permettre d’entamer de nouveaux débats passionnés… Hugues Dayez




Préface 

Benoît Dejemeppe

Dans La Rose pourpre du Caire, mémorable film de Woody Allen, le spectateur amoureux finit par devenir l’acteur : il rejoint l’héroïne et vivra désormais dans l’écran. Même s’il n’y est question ni de justice ni de juges, une étroite parenté rapproche cependant cette exceptionnelle traversée de l’écran et l’itinéraire de Bruno Dayez. Parti comme un explorateur à la rencontre de réalisateurs qui ont donné à voir une image de la justice, il engage avec eux un dialogue en temps décalé. D’une certaine manière, les textes qu’il publie sont également des exercices de gratitude et d’admiration de la part d’un avocat qui s’interroge sur le sens du combat que mènent ou montrent les gens du cinéma. Si elle n’est pas identique, la nature de l’intervention du plaideur dans l’enceinte du prétoire lui ressemble : en effet, devant le juge ou les jurés, l’avocat pénaliste sait qu’au-delà des arguments juridiques, il doit être capable de raconter une histoire cohérente, qui émeut et séduit. En parallèle, le cinéaste nous prend à témoin d’une histoire pour laquelle il espère notre adhésion en nous faisant partager l’humanité de ses héros. Chez l’un comme chez l’autre, l’objectif n’est pas tant d’atteindre la vérité que de convaincre que leur propos est juste. On peut picorer au gré de sa curiosité dans ces pages présentant une anthologie singulière du cinéma, le choix des productions étant évidemment discrétionnaire. On peut aussi se laisser prendre au jeu et prolonger la lecture en voyant ou revoyant les films commentés. Même s’ils ne passent plus guère à la télévision, ils ne sont pas perdus pour autant : la médiathèque les conserve en effet à la disposition des amateurs. Tel est peut-être le dessein secret de l’auteur : inviter le lecteur à partager ses goûts et à entrer avec lui dans le film pour ce qu’il apprend sur les autres, mais aussi sur soi-même. Un film, c’est une œuvre, avec sa logique et ses contraintes, notamment de temps. En la transposant, le cinéma est-il plus fort que la vie ? En un sens oui, car il n’y a pas d’embouteillage dans un film. C’est une illusion de croire que le processus judiciaire répond aux principes d’unité de temps, de lieu et d’action propres à la tragédie classique. Qui est confronté à une procédure criminelle sait qu’elle traverse des temps forts et des temps morts, que les devoirs d’enquête et d’expertise sont chronophages, que les incidents de parcours égarent les protagonistes sur les chemins de l’incompréhension, que nombre de justiciables paient leur tribut à l’arriéré judiciaire même si le dépassement du délai raisonnable est 


pris en compte, le procès public ne constituant que l’émergence visible d’une souvent longue préparation. Rien de tout cela pour le spectateur : en deux heures, au fil de séquences habilement montées, un récit, avec ses héros et leur destin, lui est livré, qui ne reproduit pas la réalité procédurale mais suggère une signification se dégageant d’une qualité artistique, ici intimement liée au fond. La fiction ou l’art cinématographique cèdent encore à la réalité en ce sens qu’ils négligent bien souvent les dommages collatéraux d’un procès, qui connaît rarement un vrai gagnant : le présumé coupable innocenté portera toujours la cicatrice de la blessure et ses proches n’en sont pas davantage épargnés. Le happy end, s’il arrive, laisse d’ordinaire un goût amer : ainsi, le sort du fils poursuivi du chef de parricide et finalement disculpé au terme de la délibération des Douze hommes en colère (1957) n’intéresse pas Sidney Lumet, tandis que l’épouse du Faux coupable (Hitchcock, 1957) a perdu la raison à la suite du choc de l’accusation portée contre son mari, le générique final assurant toutefois pudiquement qu’elle est sortie de l’hôpital deux ans après le procès réel. Même lorsque le cinéma se penche sur des dossiers historiques – Stavisky (Resnais, 1974), Sacco et Vanzetti (Montaldo, 1971), L’affaire Dominici (Bernard-Aubert, 1973), L’affaire Seznec (Boisset, 1993), L’affaire Dreyfus (Boisset, 1995), parmi d’autres –, il reste fiction parce qu’il est création et interprétation. C’est là sans doute son originalité et sa force. C’est pourquoi il peut émouvoir, révolter, transporter ou plus simplement distraire. Il ne dit pas tout, il ouvre des portes, il met en perspective, il propose une analyse et laisse au spectateur la place de l’intelligence, de l’imagination et de l’imaginaire. Si les films sélectionnés touchent encore aujourd’hui, c’est parce qu’ils relèvent d’un art véritable. Certes, ils montrent la justice ou, en tout cas, entretiennent un rapport avec elle, mais telle n’est pas leur seule vocation. D’ailleurs, il serait vain de chercher à tirer entre ces œuvres un fil rouge, un dénominateur qui serait commun à l’ensemble, notamment pour des raisons structurelles propres aux différents systèmes judiciaires, qui se partagent, pour le dire trop sommairement, entre accusatoire ou inquisitoire. 10


Les films américains, qui, au risque d’égarer le spectateur non initié, alimentent un peu partout dans le monde le gros des représentations mentales, se focalisent davantage sur la phase du procès proprement dit parce que c’est là que se nouent et se dénouent les relations déterminantes pour l’issue de l’affaire. C’est devant le jury que les preuves sont présentées, l’accusation et la défense y interrogeant les témoins qu’elles ont pressentis, et parfois payés, espérant chacune pouvoir fournir aux jurés l’élément décisif qui emportera leur conviction, quelle que soit en définitive la vérité ou l’exactitude des faits. Deux exemples significatifs : Autopsie d’un meurtre (Preminger, 1959), toujours actuel, et Jugezmoi coupable (Lumet, 2006) ; encadrés d’informations juridiques pertinentes, ils donneraient à penser aux étudiants d’aujourd’hui. En France, comme en Belgique, malgré la solennité qui l’entoure, son décor et ses costumes, l’audience d’assises n’intéresse que si elle est l’objet de retournements de situation, car les preuves sont recherchées avant l’audience, ce qui a généralement pour effet de réduire l’aspect dramatique des débats. On ne s’étonnera pas qu’on y mette davantage en scène ceux qui font ou dirigent l’enquête, comme dans les films de Cayatte, dans Les bonnes causes (Christian-Jaque, 1963) ou comme dans Le juge et l’assassin (Tavernier, 1976), où la confrontation entre les deux hommes fait apparaître les mobiles du juge d’instruction : face à un délirant assassin d’enfants, le magistrat, par ambition, œuvre pour l’envoyer à l’échafaud. Pour arriver à ses fins, tous les moyens sont bons : chantage, connivence avec la presse et les experts psychiatres pour écarter l’aliénation mentale, le cinéaste mettant subtilement au jour les dépendances du juge et leurs conséquences. Qu’il s’agisse de l’institution ou de ceux qui la servent, le cinéma porte sur la justice pénale un regard généralement dépourvu de complaisance. C’est que les histoires judiciaires ne sont pas seulement remarquables par le jeu des passions qui animent les parties en cause, mais elles interpellent aussi parce que ceux qui incarnent la machine ne sont que des hommes et qu’ils ne satisfont pas tous aux canons de l’impartialité, pouvant eux aussi subir le joug des passions, tandis que chacun peut à son tour imaginer se trouver à la place du justiciable... Cependant, le juriste de métier qui les visionne est frappé par plusieurs films, américains pour la plupart, d’où se dégage l’impression d’une relative confiance dans l’institution judiciaire capable, au terme d’un parcours parfois chaotique, de redres11


ser une situation paraissant irrévocablement conduire à l’injustice. Il est vrai que, dans ces films, c’est le jury populaire qui détient la clé du dénouement… Un film atypique, toutefois, retient l’attention : Le Procès (Welles, 1962), tiré de l’œuvre de Kafka, qui plonge le spectateur dans un univers absurde, intemporel et sans repères, où il n’est pas question de justice ni même de procès au sens ordinaire du terme puisqu’il s’agit en réalité de faire le procès à toute tentative, à toute tentation de donner un sens à l’existence humaine, tant individuelle que collective. À cette exception près, le ressort de ces films n’est pas tant de montrer la recherche de la vérité judiciaire que de révéler des hommes face à leur destin et à eux-mêmes, dont le seul héroïsme est finalement de refuser la fatalité d’une accusation. Au-delà de l’apparent manichéisme d’une approche binaire, le réalisateur met en scène la complexité des relations humaines, qui explique souvent les retournements de situation. Pour le reste, la vérité judiciaire qui transparaît participe de la fiction propre au septième art. Est-on assuré qu’il en soit autrement dans les palais de justice ? Bien que le genre cinématographique commenté dans ce livre est loin d’être périmé, il est permis de se demander si différents éléments ne vont pas le transformer. La féminisation généralisée des fonctions judiciaires et policières, par exemple, impliquera sans doute de revoir le casting, ayant fait la part belle au machisme ambiant. L’environnement médiatique change également : la justice, ou ce qui en tient lieu, occupe la scène de l’actualité en permanence, avec désormais de nombreux protagonistes, avocats, journalistes et parfois magistrats qui, au sortir de l’audience, aiment à faire leur cinéma. Mais c’est surtout la figure du héros qui se déplace aujourd’hui de plus en plus vers celle de la victime, ignorée encore il y a quelques années et dont la présence actuelle illustre une transformation radicale de la relation entre la société et les citoyens. Les films qui ont marqué l’histoire trouvent généralement leur inspiration dans des situations vécues. Comme tous les arts, le cinéma sera demain le témoin, en les anticipant peut-être, des vertiges, des inquiétudes, des conflits, des espérances aussi qui caractériseront le monde des humains. Benoît Dejemeppe 12

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