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TABLE DES MATIERES

INTRODUCTION

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I - LE CONSTAT DES LIMITES DU MODELE DE DEVELOPPEMENT DE L’OCCIDENT.

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1) CONSTAT DU MALAISE DE LA CIVILISATION OCCIDENTALE 2) ABSENCE D’ETHIQUE DANS L’ESTHETIQUE CONTEMPORAINE 3) PRISE DE CONSCIENCE DE LA NECESSITE D’UNE ESTHETIQUE ETHIQUE

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II - LE CRI D’ANGOISSE DE L’HOMME FACE A SA FINITUDE

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1) « COLLAPSE » OU L’EFFONDREMENT D’UNE CIVILISATION DU A LA FIN DU PETROLE 2) « NO IMPACT MAN » : DE NOS DECHETS ET DE NOTRE EMPREINTE ECOLOGIQUE 3) « COWSPIRACY » : L’HOMME UNE MENACE POUR LA NATURE 4) « OCCUPY WALL STREET », L’INDIGNATION CONTRE UN SYSTEME CAPITALISTE INJUSTE 5) ELEMENTS DE REFLEXION SUR UNE ESTHETIQUE DE LA DURABILITE.

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III - LES PREMIERS PAS VERS UNE ESTHETIQUE DURABLE

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1) PIERRE RABHI ET « LA PART DU COLIBRI » 2) ETSY ET LA NOTION DE COMMUNAUTE HUMAINE GLOBALE 3) NADER KHALILI ET L’ART DE LA TERRE 4) ESTHETIQUE DE LA DURABILITE 5) UNE PROPOSITION ALTERNATIVE ENTRE REALITE ET SCIENCE FICTION

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IV- UNE ESTHETIQUE TRANSCULTURELLE DE LA DURABILITE

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1) L’HUMANITE FACE A SON HUMANITE 27 2) LES DETENTEURS DU SAVOIR 28 3) L’ANEANTISSEMENT DE L’UNIVERSALITE AU PROFIT DE LA TRANSCULTURALITE EN ESTHETIQUE 31 CONCLUSION

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BIBLIOGRAPHIE

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" Le papillon ne compte pas les mois mais les moments, et a assez de temps." Rabindranath Tagore

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Introduction La notion de développement durable est apparue dans les années 1970, et c’est en 1987 lors du Sommet Mondiale de l’Environnement de Rio de Janeiro qu’une définition claire en est faite : « un mode de développement qui contribue aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à satisfaire les leurs ». Les années 1990 verront apparaître le concept de durabilité, et les années 2000 verront ce concept se transformer en phénomène social. Nous allons tenter d’analyser l’aspect esthétique de la naissance de ce phénomène de durabilité en Europe et aux Etats Unis en tentant d’y apporter une perspective transculturelle. L’esthétique Kantienne, et le concept d’universalité du jugement de goût qu’il développe dans sa « critique de la faculté de juger » ont été considérés comme idées incontournables pendant près de deux siècle. S’il y a bien quelques philosophes qui ont tenté une approche différente, l’approche transculturelle, ou tout du moins la notion de transculturalité en esthétique est restée cependant très peu explorée, ceci, peut être parce qu’elle demandait de remettre en cause le concept d’universalité du jugement de goût. Dans l’idée d’universalité, il y a l’idée de totalité, d’entièreté et de globalité, or dans la transculturalité, il y a l’idée de culture, de différences partagées et d’échanges. Ces deux notions sont-elles contradictoires? Si l’on considère que dans l’humanité, il y a des choses qui relèvent de l’universalité, telles que le langage, et d’autres qui relèvent de la culturalité, telles que la langue que l’on parle, l’on peut alors se dire qu’il n’y a ni contradiction ni exclusion entre ces deux notions. Si l’on peut admettre qu’il y ait universalité de la capacité à porter un jugement de goût dans la mesure où tous les êtres humains sont capables d’émettre un jugement de goût, en revanche l’idée d’une esthétique basée sur l’assomption de l’universalité d’un jugement de goût émis peut être questionnée. La notion de durabilité contient en elle une remise en question des fondements de notre société. S’il est besoin de redéfinir « un mode de développement qui réponde aux besoins du présent sans remettre en cause la capacité des générations futures à satisfaire 2


les leurs », c’est donc bien qu’il y a constat d’échec du mode de développement qui a été appliqué jusqu’à présent, et qui plus est, il y a constat de danger pour les générations futures. Le développement d’une société ou d’une civilisation ne se fait pas dans un domaine en particulier, mais dans tous les domaines avançant main dans la main dans un but commun, bien souvent celui du bien commun. L’esthétique est un de ces domaines qui contribue au développement de la société, et pour cela, dans le constat d’échec que pose la durabilité, elle a un devoir de remise en question. Ce devoir et cette responsabilité ne sont pas des moindres si l’on rapporte l’esthétique à sa fonction globale de science des choses sensibles, le beau étant l’une d’elles. Une des idées que nous tenterons de développer dans ce travail est la notion d’éthique, et la place que cette notion occupe dans le monde en général, dans nos sociétés civilisées en particulier, et plus précisément dans l’esthétique et dans l’esthétique de la durabilité. Nous tenterons également de cerner les temps forts de la naissance du phénomène de durabilité afin d’en extraire la substance pour lui donner son sens esthétique. Enfin, au vu de ce sens esthétique, nous élaborerons la notion d’esthétique transculturelle.

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I - Le Constat des limites du modèle de développement de l’occident. 1) Constat du malaise de la civilisation occidentale Le malaise qui a conduit à la création de la notion de durabilité dans les années 1970 remonte à bien plus longtemps puisque déjà dans les années 1930, Freud l’évoque dans “Malaise dans la civilisation”1, d’un point de vue éthique, d’un point de vue esthétique et d’un point de vue psychanalytique. Freud détermine l’attitude esthétique et la recherche du bonheur dans la jouissance qu’inspire la beauté comme étant un des buts de la vie. Il y évoque l’hostilité à la civilisation, celle ci étant jugée responsable de notre malheur, et l’idée qu’un retour à l’état primitif pourrait nous défaire de nos souffrances, idée à laquelle il s’oppose car elle part d’une méconnaissance de la vie des sauvages. Ce livre a été écrit dans le premier tiers du XXe siècle, lorsque les populations autochtones des parties du monde ayant eu un développement différent de celui du monde occidental étaient encore appelées primitives ou sauvages. J’évite volontairement les termes sous développé et moins développé, car ces termes nous renvoient au système de développement de l’occident comme échelle de valeur. Freud situe donc ce malaise dans une face à face entre les sociétés dites civilisées et les sociétés dites primitives. De l’éthique il dira qu’elle n’est qu’une tentative thérapeutique d’obtenir ce que d’autres disciplines ont échoué à obtenir. Et enfin son constat final en rapport au sujet qui nous intéresse est que les capacités de maitrise de la nature des sociétés civilisées alliées aux pulsions agressives et destructrices de l’homme sont au cœur de ce malaise où la lutte éternelle de l’Eros et du Thanatos demandait à l’Eros un sursaut afin que le monde ne bascule pas dans la destruction. Le sursaut de l’Eros n’a pas lieu, l’idée de l’éthique thérapeutique de Freud échoue et la seconde guerre mondiale advient avec son cortège de morts et de destruction.

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Sigmund FREUD, Malaise dans la civilisation (1930), édition électronique Kindle, Amazon.com

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2) Absence d’éthique dans l’esthétique contemporaine Qu’est ce que l’éthique ? Si nous partons de l’idée que l’éthique est la règle morale qui dirige la conduite d’un individu ou d’un groupe d’individu, l’éthique est donc loi morale. Lacan en s’appuyant sur les travaux de Marcel Mauss2 et en développant sa théorie du phallus3 a démontré la nécessité de la loi au niveau individuel, tout comme Mauss l’a démontré au niveau collectif. La loi morale, ou le renoncement à la liberté totale au profit de celle-ci est éthique. C’est l’éthique qui évite la destruction tant au niveau individuel qu’au niveau collectif. L’éthique est la valeur individuelle et sociale la plus élevée car elle protège l’individu et la société de la destruction. Elle est valeur universelle et elle équilibre. Dans cette optique, l’idée de l’éthique thérapeutique développée par Freud ne peut advenir que s’il y a eu manquement à la loi morale donc à l’éthique. L’éthique étant valeur première, elle ne peut être créée comme une tentative thérapeutique d’obtenir ce à quoi d’autre discipline ont échouée, au contraire, la thérapeutique doit tenter de réinsérer l’éthique dans sa position de valeur première d’ou d’autres considérations l’ont délogé. Sans éthique, peut il y avoir esthétique ? Au delà de la considération philosophique, force est de constater que les manquements à l’éthique au XXe siècle se sont fait en parallèle d’un rejet de l’esthétique dans le domaine artistique. L’art contemporain rejette le beau, il se veut provocant, à la recherche d’une réaction chez le spectateur. De nombreux artistes par leurs oeuvres sont le reflet du manquement à l’éthique, et ce reflet n’est pas esthetisant. Si le reflet n’est pas esthétisant, que dire de l’objet ? Le beau peut il exister sans éthique ? A cette question, je répondrais non au vu de la production artistique du XXe siècle. 2

Marcel MAUSS, Essai sur le don – Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques, Edition électronique réalisée par Jean-Marie Tremblay professeur de sociologie au CEGEP de Chicoutimi, http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html 3

Jacques Lacan, Séminaire IV, La relation d’objet (1956), Paris, Seuil, 1994

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Les artistes contemporains ont rejeté la recherche du beau comme but de leur travail artistique pour par la suite se prendre eux même comme objet de leurs productions artistiques, et finalement tenter d’effacer l’objet au profit du concept comme ce fut le cas dans l’art conceptuel. Il y a quelque chose de l’ordre de l’insupportable dans ce qui a été expérimenté jusque dans son propre corps. L’objet sans éthique serait donc sans esthétique au point de vouloir en gommer l’existence. Les domaines de la perversion, de l’identité, de la douleur et de la mutation sont produits et traités par l’art. Pierre Molinier (1900-1976) offre à nos regards un univers fantasmatique où il se photographie travesti en femme4, dans d’autres de ses photographies, la femme est présentée comme objet sexuel fantasmé5. Hans Bellmer (1900-1975) nous propose des poupées détournées de leurs fonctions d’objets enfantins pour être présentées comme objets de perversion6. Enfin Orlan (1947) ou Sterlac (1940) prennent leurs corps pour sujet d’expérimentations où le corps subit différentes expérimentations et mutilations avec toutefois un rapport différents à la douleur, Orlan utilisant des anesthésiant pour éviter celle ci. L’artiste flirt avec le Thanatos. Ces artistes sont des artistes de renom en occident, et il est aisé de trouver quantité de livres exposant, analysant, détaillant et développant l’esthétique de leur travail artistique. Il n’est pas besoin de sortir d’occident pour savoir que ce jugement esthétique ne peut avoir caractère universel et qu’il n’est pas endossable par tous, mais seulement par un public éduqué, voire très éduqué. Le jugement esthétique sur ces productions artistiques est un jugement de connaissance et n’à pas valeur universelle. L’éthique en est absente, et l’universalité du jugement esthétique n’est plus possible. Nous pouvons donc en déduire que l’éthique est valeur et condition nécessaire à l’universalité du jugement de goût. Le beau universellement partageable comme beau est éthique. Ainsi, l’esthétique qui s’est développée dans les deux premiers tiers du XXe siècle en

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Pierre MOLINIER, Autoportrait a Léperon d’amour, Photomontage, 1966 Pierre MOLINIER, Ossipago se cache, Photomontage, 1968-1970 6 Hans BELLMER, Les jeux de la poupée, Photographie, 1949 5

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occident s’est basée sur un jugement de connaissance ou sur un jugement d’intérêt qui semble surtout satisfaire l’élite ayant accès ou intérêt à cette connaissance reléguant le reste de la population occidentale et mondiale dans une sorte d’espace d’indigne stupidité ou de non maturité.

3) Prise de conscience de la nécessité d’une esthétique éthique En parallèle de ces artistes, deux courants ce sont développés comme en réponse à cette crise éthique : l’Arte povera et le Land art. Ces deux courants artistiques ont, l’un l’humain, et l’autre la nature au centre de leurs préoccupations. L’Arte povera qui s’oppose à l’industrie culturelle, privilégie l’artiste et le processus créatif de l’objet, ainsi que les moyens utilisés pour la création qui sont les moyens du bord. C’est un mouvement qui est né dans le nord industriel de l’Italie et dont le nom est utilisé pour la première fois en 1967. Avec l’Arte povera nait l’idée du recyclage en art qui s’étendra ensuite à tous les domaines de la vie. Giuseppe Penone (1947), artiste du groupe de l’Arte povera travaille avec la nature sur l’empreinte. Dans son œuvre datant de 1968, intitulée « Il poursuivra sa croissance sauf en ce point », l’artiste pose sur un jeune arbre un moulage de bronze de sa main le saisissant en son tronc. Le jeune arbre grandira et se développera sauf à l’endroit où cette main de bronze l’a enserré. Cette œuvre au delà de son aspect psychanalytique, nous montre l’empreinte laissée par l’homme sur la nature et il est intéressant de faire un parallèle avec une notion qui s’est développée par la suite et sur laquelle nous reviendrons plus tard qui est celle « d’empreinte écologique ». Penone dira que « l’empreinte, c’est une chose que tout le monde dépose autour de soi, et que l’on passe une partie de sa vie à tenter d’effacer ». Cette idée de la trace laissée par l’humain est également présente dans le Land Art, à cette différence que le Land Art ne travaille presque exclusivement qu’avec des matériaux naturels, soumis à l’érosion, et ce, au cœur même de la nature. La nature n’est plus représentée, elle est le cœur et le corps de la représentation. Le travaille se fait en communion avec elle. Les premières œuvres de Land Art remontent à la fin des années

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1960 dans l’ouest américain. Les artistes du Land Art tel Andy Goldsworthy (1956) ou encore Richard Long(1947) ont travaillé sur l’empreinte et sur l’homme comme élément de la nature et non plus en dehors d’une nature qui doit être soumise à sa volonté. L’harmonie homme-environnement est au centre du Land Art aussi appelé Earth Art. Le Land Art a crée les premices à la réflexion sur une esthétique environnementale. Dans ces deux derniers courants artistiques, l’éthique sous-tend l’esthétique la rendant universellement acceptable. L’Arte Povera est en réalité une autre forme de ce qui se pratique depuis des générations en Afrique et en Amérique latine où l’on crée avec les moyens du bord, et le Land Art n’est pas sans rappeler les géoglyphes de Nazca, ces dessins géants qui se trouvent au sol dans le désert de Nazca au Pérou et qui ne sont visibles que du ciel. Qu’est ce que l’éthique humaine et qu’est ce que l’éthique naturelle ? L’éthique humaine, loi morale et valeur première est la conservation de l’espèce humaine, et l’éthique naturelle, loi morale et valeur première est la conservation de la terre et de sa biodiversité. Ces deux lois et valeurs ne sont théoriquement pas contradictoires, et ne l’ont en pratique pas été durant des millénaires, l’éthique humaine étant comprise dans l’éthique naturelle. C’est l’industrialisation couplée aux progrès scientifiques qui ont crée un déséquilibre dans l’ordre naturel au profit du développement de la société humaine. L’éthique a été en grande partie absente pendant cette période de développement effréné, car si l’éthique humaine a été en partie prise en considération, l’éthique naturelle a été volontairement négligée car contradictoire avec le désir humain d’immortalité. Or il se trouve que l’homme habite sur cette terre pour le moment, et que la fin de la planète veut dire sa propre fin. Il fait le constat que la loi naturelle prime sur la loi humaine, et que son destin est indéfectiblement lié à celui de cette planète, à moins qu’il n’aille en coloniser une autre.

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II - Le cri d’angoisse de l’homme face à sa finitude Ce constat est angoissant. Du même type d’angoisse que pourrait créer l’image d’un train roulant à grande vitesse contre un mur. Que dire de l’angoisse si, qui plus est, nous sommes à bord du train. Ce cri nous pouvons l’entendre un peu partout, dans différents domaines et dans différents lieux sur terre. Nous allons en analyser quelques uns.

1) « Collapse » ou l’effondrement d’une civilisation du à la fin du pétrole Dans le film « Collapse » qui veut dire effondrement en anglais, et dont le titre reflète bien l’idée source d’angoisse, Michael Ruppert, fait le bilan de la société humaine, bilan sous forme d’énorme cri d’angoisse. Ce film documentaire, réalisé sous la direction de Chris Smith, a fait la première du Festival International du Film de Toronto en septembre 2009, et reçu des critiques positives. Le film est réalisé sous forme d’interview où l’on ne voit que l’interviewé que la camera ne quitte pas pendant toute la durée du film sauf pour montrer des images relevantes au sujet traité. L’interviewé Michael Ruppert est écrivain et conspirationniste. Si une partie du film nous informe de ses déboires avec la CIA et la police dont il a été membre, la plus importante partie du film traite du pic pétrolier, de l’impasse dans laquelle l’humanité se trouve, de la fin de notre civilisation qu’il compare au Titanic, et de la nécessité urgente de commencer à en bâtir une autre sur des bases plus durables. Courbes à l’appui, il nous démontre le point de départ de la crise qu’il situe à la découverte des propriétés chimiques du pétrole et à son exploitation à la fin du XIXe siècle. C’est à partir de là, avec les découvertes au niveau de la médecine et des sciences que la courbe de croissance de la population humaine a augmenté dramatiquement, passant de 1.7 milliards en 1900 à plus de 7 milliards aujourd’hui. Il pointe notre dépendance au pétrole dans tous les domaines de la vie. Sans pétrole aujourd’hui, notre civilisation bâtie sur le pétrole et les produits pétrolifères ne pourrait tout simplement pas fonctionner.

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Il revient sur le phénomène de pic pétrolier, qui représente le point où les hommes ont consommé la moitié des réserves de pétrole disponibles. Ce point ayant été dépassé en 1970, et notre consommation étant exponentielle, il en conclut que les réserves de pétroles sont presque épuisées. La fin du pétrole aura deux conséquences : Plus de guerres pour s’approprier les ressources restantes, et des infrastructures qui vont se détériorer peu a peu du au manque de moyens pour les entretenir. Le tableau qu’il dépeint est sombre comme un long tunnel. La seule solution qu’il préconise pour en voir le bout est un retour à la terre et au développement d’une économie de proximité. Pour lui, l’effondrement de cette civilisation du en majeur partie à l’épuisement des réserves de pétrole est inévitable, d’ou la tension et l’angoisse qui sous-tendent le film.

2) « No impact man » : de nos déchets et de notre empreinte écologique « No impact man » est un film réalisé par Laura Gabbert et Justin Schein basé sur les idées du livre de Collin Beaven. Dans ce film documentaire Laura Gabbert et Justin Schein filment Collin Beaven et sa famille sur une durée d’un an. Au cours de cette année que dure le film, il tente, face aux cameras, un passage d’une vie de New Yorkais actif, normal et « branché », donc produisant beaucoup de déchets, à une vie d’homme ayant conscience de son impact sur l’environnement qui tente de réduire son empreinte écologique au minimum. Ce film a démarré lorsque Collin Beaven, écrivain et activiste écologiste autoproclamé, faisant des recherches pour son nouveau livre, s’aperçu qu’en matière de responsabilité sur le désastre environnemental, il ne pouvait pointer aucune grande multinationale du doigt sans s’être auparavant pointé lui-même et son mode de vie du doigt. Il faut savoir qu’à New York plus qu’en Europe, le système de ramassage des ordures rend la prise de conscience aisée. En effet, les ordures n’étant pas ramassées tous les jours, mais deux à trois fois par semaine, ce sont des montagnes de déchets qui s’accumulent devant les buildings avant le passage du camion de ramassage des ordures.

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Cette prise de conscience faite, Collin Beaven décide à travers ce film de se poser en modèle contre la grande machine à créer des déchets : l’occident et le mode de vie qui consiste à surconsommer, et à consommer des produits tout emballés et très emballés. Durant une année, il va par étape éliminer de sa vie les produits emballés, l’électricité, l’automobile, consommer des produits frais issus de l’agriculture biologique et qu’il va acheter directement chez le producteur éliminant ainsi l’étape de l’emballage, etc.… et ce jusqu'à faire disparaître son empreinte écologique….ou presque. Ce film, Collin Beaven le veut comme le cri de l’homme conscient contre la grande machine de destruction qu’est la société de consommation. Sur son blog dans lequel il partage ses expériences et ses réflexions, il se présente lui même comme un éveilleur de conscience.

3) « Cowspiracy » : L’homme une menace pour la nature Le film « Cowspiracy » réalisé par Kip Andersen et Keegan Kuhn en 2014 dénonce les méfaits de l’agriculture animalière. Réalisé sous forme de documentaire, ce film, chiffres à l’appui nous dépeint un tableau très alarmant de l’état de la vie sur terre. C’est après être tombé par hasard sur un rapport de l’ONU analysant l’impact de l’agriculture animale sur la biosphère que Kip Andersen se met à faire des recherches, étonné que ce rapport alarmant ne soit pas relayé par les grandes organisations de protection de l’environnement tels que Greenpeace, d’ où le titre « cowspiracy » qui se veut une contraction de « cow » (vache) et « conspiracy » (complot). Un des chiffres alarmant et marquant du film est qu’il y a 10 millénaires, l’homme n’occupait que 1% de la biomasse, les 99% restant revenant aux animaux sauvages, et qu’aujourd’hui, 10 millénaires plus tard, l’homme et les animaux domestiques en occupent 98% contre 2% pour les animaux sauvages. Le tableau est sombre. Disparition programmée de la vie dans les océans, disparition accélérée d’espèces animales et végétales, et impossibilité évidente pour la terre de soutenir ce rythme du développement humain. S’il n’y a pas changement, la fin est inévitable. Une des solutions préconisée par le documentaire est que l’homme devienne végétarien

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car au rythme actuel de la croissance humaine et pour satisfaire sa consommation animale en viande, œufs et produits laitiers, l’équivalent d’un terrain de football est déboisé chaque seconde dans les forêts amazoniennes. Et enfin, autre chiffre pour étayer cette théorie : S’il faut exploiter 1/6 d’acres de terre pour nourrir un végétalien (alimentation exclusivement végétale), il faut en exploiter 3 fois plus pour nourrir un végétarien (alimentation végétale avec œufs et produits laitiers), et jusqu'à 18 fois plus pour nourrir un americain moyen au regime omnivore riche en viande et produits animaliers.

4) « Occupy Wall Street », indignation contre un système capitaliste injuste Le mouvement OWS, « Occupy Wall Street » (Occuper Wall Street), qui a réussi à créer une paralysie à Manhattan pendant quelques temps, et vu naitre le concept de 1%, le 1% représentant les riches de ce monde symbolisés par Wall Street dominant les autres 99% de la population mondiale, s’est construit et développé avec le concours de l’art et des artistes. Ce mouvement né le 17 septembre 2011 s’est très largement inspiré des « Printemps arabes » et du mouvement européen des « Indignés » né quelques mois plus tôt en Espagne sur la place de la « Puerta del sol » le 15 mai 2011. Ce mouvement un peu anarchique, bénéficiant d’un fort soutient du groupe anarchiste « Anonymous », n’a au départ pas de revendications très claires, se posant simplement en opposition à Wall Street et à la domination du capitalisme financier sur le monde. Au fil du temps, les revendications se dessinent. Entre autre est demandé le démantèlement des grandes banques, l’annulation des dettes estudiantines et l’arrêt des « foreclosures » ( saisies de biens immobiliers ici dues à la crise des « subprimes ») qui a mis des millions d’americains à la rue. Le mouvement Occupy Wall Street se transformera en Occupy en se mondialisant, et l’objet de la cause défendue se verra accolé au mot Occupy. Ce n’est que quelques mois plus tard que Occupy Wall Street s’attaquera aux géants de l’industrie agro-alimentaire dont la société Monsanto est le symbole. Le mouvement

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Occupy Monsanto verra le jour en janvier 2012, organisant les grandes manifestations contre Monsanto à travers le monde. Les initiateurs du mouvement Occupy Wall Street sont Micah White et Kalle Lasn cofondateur du magasine pro-environnemental et anticonsumériste Adbusters. L’idée qui sous-tend le mouvement étant que les gouvernements mondiaux corrompus par les grandes banques et corporations dont le cœur est Wall Street ne représentent plus les intérêts des peuples. Les artistes ont très largement porté et soutenu le mouvement. Parmi eux, quelques artistes de renom tel que Shepard Fairey créateur du poster « Hope » de Barack Obama durant sa campagne présidentielle. Le MOMA (Museum Of Modern Art) et le musée Smithsonian « National Museum of American History » sont allés à la collecte de ces œuvres qui sont en majeur partie faites sous forme de « prints » et de posters7. Ces œuvres sont le reflet du cri de révolte qu’était l’occupation de Wall Street, où le mouvement est associé au mouvement afro-américain des « civil rights » (droits civils) porté par les black panthers dans les années 1960, alors que paradoxalement, il est plutôt un mouvement constitué de personnes de race blanche à tendance hippie. Le site www.occuprint.org recense les « prints » et posters du mouvement Occupy à travers le monde.

5) Eléments de réflexion sur une esthétique de la durabilité. Une constante dans ces quatre exemples est l’indignation, la révolte face au système et l’angoisse face au futur. Face à un présent assombri par la précarité, les guerres incessantes et la crise, ces hommes de tous les jours se transforment en cinéastes, artistes, héros d’un jour ou héros du quotidien pour proposer un changement au niveau individuel. Ils se posent en éveilleurs de conscience collective. Ces films ne sont pas des succès de salle de cinéma, ils ont pourtant, grâce à internet, eu une audience que bien peu de films à gros budgets ont eu. La crise pétrolière, la surconsommation et l’environnement sont au cœur de leur préoccupations. Ils demandent un changement 7

Amanda HOLPUCH, New York’s MOMA acquires Occupy Wall Street art prints, The guardian, 10 octobre 2013

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radical de mode de vie et de modèle de société. Ce besoin de changement ils le présentent comme vital à la survie de la terre et de l’espèce humaine. Le cri comme tout cri est vocal, il n’est donc pas étonnant que le medium choisi pour l’exprimer soit lui aussi vocal. Une vocalisation cinématographique qui deviendra vocalisation dans la rue. De l’individu qui se met en scène, au collectif qui se met en marche, il n’y a qu’un pas, un cri : Le cri de l’homme face à sa finitude. Peut on parler d’éveil de l’inconscient collectif ou de sursaut de l’Eros ? Le 21 septembre 2014, dans une manifestation historique par son ampleur et sa diversité ethnique, trois millions de personnes affluaient du monde entier pour venir marcher a New York devant les dirigeants du monde réunis aux Nations Unis et lancer un cri d’alarme face au changement climatique et au danger que cela représente pour l’humanité, la plupart d’entre elles ayant déjà commencé à vivre les conséquences de ces changements. Que ce soit New York baignant dans les eaux, Venise face à la montée de la mer, le Japon face aux tsunami ou les archipels du pacifique craignant l’engloutissement, le spectre de la disparition que représente le changement climatique est bien présent dans tous les esprits ce jour là. Le sursaut d’Eros a bien eu lieu.

Ce passage tiré du « Moi-peau » de Didier Anzieu parut en 1984 résume assez bien le sens de ce qui a été vocalisé par ces artistes du quotidien :

« Les Idéologues ont apporté à la France et à l'Europe, à la fin du XVème siècle, l'idée de progrès indéfini: de l'esprit, de la science, de la civilisation. Ce fut longtemps une idée force. Il a fallu déchanter. Si je devais résumer la situation des pays occidentaux et peutêtre de l'humanité entière en ce XXe siècle finissant, je porterai l'accent sur la nécessité de mettre des limites : à l'expansion démographique, à la course aux armements, aux explosions nucléaires, à l'accélération de l'histoire, à la croissance économique, à une consommation insatiable, à l'écart grandissant entre pays riches et tiers monde, au gigantisme des projets scientifiques comme des entreprises économiques, à l'envahissement de la sphère privée par les moyens de communication de masse, à l'obligation de battre sans cesse les records au prix du surentraînement, du dopage, à l'ambition d'aller toujours plus vite, plus loin, toujours plus cher au prix des

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encombrements, de la tension nerveuse, des maladies cardio-vasculaires, du déplaisir à vivre. De mettre des limites à la violence exercée sur la nature aussi bien que sur les humains, à la pollution de l'air, de la terre, des eaux, au gaspillage de l'énergie, au besoin de fabriquer tout ce dont on est techniquement capable, fût-ce des monstres mécaniques, architecturaux, biologiques, à l'affranchissement des lois morales, des règles sociales, à l'affirmation absolue des désirs individuels, aux menaces que les avancées technologiques font courir à l'intégrité des corps, à la liberté des esprits, à la reproduction naturelle des humains, à la survie de l'espèce. » 8 C’est cet espace que défini si bien Andre Anzieu, et qu’il qualifie d’espace sociologique, que la psychanalyse se refuse a explorer car elle sort de son domaine d’application dans la mesure ou le psychanalyste se devrait non plus d’écouter mais d’intervenir en posant une limite. Cet espace est l’espace éthique, et sans éthique, point d’esthétique universelle possible. C’est cela la substance de ce cri éveilleur de conscience.

III - Les premiers pas vers une esthétique durable 1) Pierre Rabhi et « la part du colibri » En France, Pierre Rabhi fonde le mouvement « Colibris » sur l’idée contenue dans le conte amérindien que voici : “Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés, atterrés, observaient impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le tatou, agacé par cette agitation dérisoire, lui dit : « Colibri ! Tu n’es pas fou? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ! » Et le colibri lui répondit : “Je le sais, mais je fais ma part”. ”9 Le choix de ce conte comme texte fondateur du mouvement nous éclaire sur trois choses: d’une part sur le sentiment de danger gigantesque à l’échelle humaine, d’autre part sur le

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Didier ANZIEU, Le moi-peau (1984), Editions Dunod, 1995, p28 Pierre RABHI, Colibris, http://www.colibris-lemouvement.org/colibris/la-legende-du-colibri

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coté dérisoire de l’acte posé pour tenter de contrer ce danger, et enfin sur l’influence de la culture amérindienne sur le mouvement. Revenons à présent sur Pierre Rabhi et le mouvement des Colibris. Pierre Rabhi est d’origine Algérienne, né en Algérie en 1938 d’une famille modeste (son père était forgeron), il est confié a l’âge de 5 ans à une famille française et reçoit donc une éducation française. Lorsque la guerre d’Algérie éclate, Il quitte l’Algérie pour la France où il travaille comme ouvrier et se marrie. Lassé de cette vie sans sens, il décide avec sa femme de s’installer en Ardèche dans la mouvance néo-rurale et de devenir ouvrier agricole. Arrêtons nous quelques instants sur cette mouvance néo-rurale. La Drome, l’Ardèche et la Provence ont vu dans les années 1960 et 1970 renaître de nombreux villages abandonnés dans un mouvement de retour à la terre largement inspiré par celui de mai 1968, par le mouvement Hippie et par le livre « Regain » de Jean Giono qui, auteur pacifiste, naturaliste et paganiste, devenait porteur des idées d’une jeunesse rejetant l’autorité, le capitalisme et la société de consommation. De nombreux citadins, ont racheté et restauré de vieilles maisons et fermes qui tombaient en ruines, avec l’idée de ramener ces villages abandonnés à la vie. Si certains de ces nouveaux habitants n’y venaient qu’épisodiquement, d’autres ont pris le parti de vivre ce projet jusqu’au bout, ramenant ainsi de nombreux villages à la vie. Dans cette dynamique, Pierre Rabhi à partir de 1972 lance sa propre exploitation agricole qu’il veut écologique et respectueuse de la terre, développant toute une philosophie de vie autour de ce respect de la terre. Il formera des paysans (terme qu’il préfère a celui d’exploitant agricole qu’il juge négatif) à l’agriculture écologique un peu partout en France et en Afrique. Il écrira plusieurs ouvrages dans lesquels il développe son approche philosophique de l’agriculture écologique, de l’humanité et de la société. Il est l’initiateur du « Mouvement pour des Oasis en Tout Lieux ». En 1992, il participe à la réhabilitation d’une Oasis en Tunisie, et en 1995, le « Mouvement pour des Oasis en Tout Lieux » naît officiellement tel que décrit sur le site internet « Colibris : “Naissance du Mouvement pour des Oasis en Tous Lieux, lieux de vie visant à une autonomie fondée sur la Terre nourricière, la réduction de l’empreinte

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environnementale, la pluriactivité et les échanges favorables à la reconstitution du lien social.” Le « Manifeste des Oasis » en déterminera la philosophie, et la charte.10 Ce mouvement des Oasis a pour but de proposer une alternative, et à l’instar des oasis dans le désert, d’être un havre de paix favorable à la vie face a l’angoisse que crée le spectre de l’impasse écologique dans laquelle nous nous trouvons. Aujourd’hui, plus de cent Oasis existent en France, et le projet Oasis s’est donné pour objectif d’accompagner la création de ces Eco-villages. Ces Eco-villages autogérés sont tous crées sur le même modèle, à savoir un potager collectif écologique pour l’autonomie alimentaire, des habitats construits sur les principes écologiques de réduction de l’empreinte environnementale, un principe communautaire de reconnaissance du bien commun dans le respect des besoins individuels et un principe affirmé d’autonomie sans dérive vers l’autarcie. Le mouvement Colibri à lui pour but, au delà de celui de créer une révolution des mentalités qu’ils appellent « révolution des Colibris », celui de permettre le fonctionnement en réseau de ces Oasis. Dans son livre « La part du Colibri - L’espèce humaine face à son devenir », Pierre Rabhi dit que « nous sommes impérativement invités à changer pour ne pas disparaître »11, et appelle à remettre l’humain et la nature au centre du débat et à développer les autonomies locales. Il fait également une réflexion intéressante à propos du changement profond qui est demandé au niveau individuel : “si l’être humain ne change pas quotidiennement pour atteindre générosité, compassion, éthique et équité, la société ne pourra changer durablement. On peut manger bio, recycler ses déchets et ses eaux usées, se chauffer à l’énergie solaire et exploiter son prochain. Cela n’est pas incompatible. »12 10

Pierre RABHI, OASIS en tous lieux – Le manifeste, Edition numérique, http://www.colibrislemouvement.org/sites/default/files/contents/files/Manifeste_Oasis_en_tous_lieux.pdf 11 Pierre RHABI, LA PART DU COLIBRIS – L’espèce humaine face à son devenir, Editions de L’Aube 2009, p16 12 Pierre RHABI, LA PART DU COLIBRIS – L’espèce humaine face à son devenir, Editions de L’Aube 2009, p21

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Ce qui est intéressant, c’est que ce n’est pas un simple changement de mode de vie qu’il préconise, mais bien, et avant tout un changement de perception de soi dans le grand tout. Lance Hosey dans “The Shape of Green”13 fait une conclusion un peu similaire. Il fait remarquer que depuis la renaissance et “L’homme de Vitruve » que Leonard de Vinci a dessiné en 1492, dans l’esprit de l’occidental, l’homme est devenu un étalon de mesure dans le grand tout. Il affirme qu’avec l’impasse écologique dans laquelle nous nous trouvons, le problème ne peut être résolu sans avoir auparavant reconsidéré la place de l’homme dans le monde. Les mouvements crées par Pierre Rabhi, que ce soit les Oasis ou les Colibris sont des propositions pour s’éjecter du monde d’angoisse à l’image d’un train lancé à grande vitesse contre un mur. Ces propositions ont l’avantage que l’éjection puisse se faire sans trop de douleur et en communauté. Le modèle proposé est un modèle connu depuis la nuit des temps. Il est celui de l’homme vivant en autonomie avec son clan, et échangeant lorsque c’est nécessaire avec d’autres clans. C’est le modèle de toutes les communautés autochtones du monde. La différence est que ce modèle a presque disparu en occident, alors qu’il a été préservé dans d’autres parties du monde comme par exemple chez les amérindiens ou les africains.

2) Etsy et la notion de communauté humaine globale Etsy est un site internet de vente de particulier à particulier crée en 2005 à Brooklyn dans l’état de New York par Robert Kalin, Chris Maguire, et Haim Schoppik. Le site est spécialisé dans le fait-main et le “vintage”. Etsy a connu un succès très rapide car il a répondu à plusieurs besoins présents dans la société américaine. D’une part il permettait à des artistes, des artisans et des mères au foyer d’exposer en ligne et de vendre leurs creations, créant ainsi une source de revenus, et d’autre part, il se présentait comme une alternative à la mondialisation et à la surconsommation en privilegiant le produit fait-main et produit localement aux Etats Unis en opposition aux 13

Lance HOSEY, The shape of green- Aesthetic, ecology and design, Edition électronique Kindle, Http://amazon.com, 2012

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produits manufacturés importés d’Asie. Tout leur marketing s’est fait par le bouche à oreille, les clients d’Etsy étant aussi, bien souvent, les producteurs d’Etsy. L’un de leur leitmotiv est d’ailleurs “Etsy ne fait pas de publicité”, sous-entendu la qualité se suffit à elle meme car elle est la meilleur des publicités. Etsy se présente comme une communauté globale d’artistes et d’artisans réunis autour d’un même centre d’intérêt, le design créatif et le fait-main. Le sentiment communautaire y est très fort. Voici comment Etsy se présente sur sa plateforme: “La communauté globale d’Etsy est notre cœur et notre âme: les entrepreneurs créatifs qui utilisent Etsy pour vendre ce qu’ils fabriquent ou collectionnent, Les acheteurs à la recherché d’objets qu’ils ne peuvent trouver ailleurs, les industriels qui s’associent aux vendeurs d’Etsy pour les aider à grandir, et les employés qui maintiennent et développent notre marché”14 Le site internet est soutenu par un blog qui prodigue des conseils en design et en marketing aux artistes et aux artisans. Il y a également un forum internet d’échanges ou les membres sont très actifs. Sur la page d’accueil de leur site internet renouvelée plusieurs fois par jour sont exposés des collections des créations d’artistes et de designers. Ces collections sont créées par des membres d’Etsy, et voir sa collection exposée, ou voir ses oeuvres exposées dans une de ces collections est une petite consécration pour les membres car cette page étant très visitée, elle assure sinon la vente de l’objet exposé, de nombreuses visites pour le créateur dont les oeuvres sont exposées, bien souvent un article de presse car de nombreux journalistes y cherchent des sources d’inspiration, et parfois des propositions de contrats avec des sociétés de la grande distribution pour acheter le design ou encore des propositions d’exposition dans des galeries pour les artistes. Ainsi Etsy est rapidement devenu incontournable dans le domaine du design. Ils se sont positionnés comme l’avant garde du design écologique, durable, anti-

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“The heart and soul of Etsy is our global community: the creative entrepreneurs who use Etsy to sell what they make or curate, the shoppers looking for things they can’t find anywhere else, the manufacturers who partner with Etsy sellers to help them grow, and the Etsy employees who maintain and nurture our marketplace.”, ETSY, https://www.etsy.com/about/?ref=ftr

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mondialisation et jeune. S’il est bien fréquent en se promenant sur le site de voir des créations qui relèvent plus de l’atelier de création périscolaire que du design abouti, on peut aussi y trouver du design de très grande qualité. L’émulation créée par la communauté exacerbe le sens créatif. Le site a maintenant des membres dans plus de 200 pays et des bureaux un peu partout dans le monde. En Europe, ils ont des bureaux en France en Allemagne et en Angleterre. Etsy cultive le sens communautaire. Tout d’abord en proposant dans ses locaux à Brooklyn des formations payantes à toutes sortes de techniques créatives, puis par la mise en place de ce qu’ils appellent des “Etsy team” (équipes Etsy). Ces équipes organisées et gérées bénévolement par des membres d’Etsy sont des réseaux de créateurs ayant un but commun, promouvoir leur travail. Il y a une “Etsy French team”, “Etsy green team”, “Etsy for animals” pour en citer quelques unes. Ces équipes par leurs promotions individuelles assurent la promotion d’Etsy, ce qui a fait d’Etsy non seulement une couveuse de designers, mais aussi un lieu incontournable en matière de créations avec des propositions alternatives uniques en matière de recyclage et de protection de l’environnement. Ainsi c’est par la communauté d’esprit que l’émulation est possible. Les membres d’Etsy ont par leurs efforts d’autopromotion et leur désir de porter des valeurs nouvelles au travers de leurs créations assuré la force de la communauté, mais aussi de la société commerciale qu’est Etsy. Très rapidement, les produits manufacturés ont commencé à apparaître sur le site sous l’appellation “fait-main” créant le mécontentement chez les artistes et les artisans. Le contrôle de l’origine des produits étant difficile pour un site de cette taille, et le bénéfice important car ces produits manufacturés se vendent bien, Etsy a laissé s’installer ce second marché sur son site sous l’appellation “supplies” (fournitures, matériel nécessaire a la création). En 2015, le chiffre d’affaire d’Etsy s’élevait à 1.3 milliards de dollars. En Avril 2015, Etsy entrait en bourse et levait 267 millions de dollars de fonds.

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3) Nader Khalili et l’art de la terre Nader Khalili (1936-2008), architecte américain d’origine iranienne est le créateur des maisons en sac de terres, aussi appelées “earthbag houses”. Il est également celui qui a développé le procédé des “maisons en céramique” (ceramic houses), procédé qu’il a nommé “Geltaftan”. Geltaftan signifie terre cuite en langue persane, “gel” signifiant argile, et “taftan” signifiant cuisson. Nader Khalili est également écrivain, et l’un des traducteurs en langue anglaise du poète persan Rumi. Rumi a très fortement inspiré l’œuvre de Nader Khalili. Il écrira à ce propos: “J’ai aussi découvert, au contact de ces éléments universels, pour ma propre architecture “terre et feu”, que Rumi plus qu’aucun autre s’inspirait du feu et de l’eau, ou de l’eau et du vent, et pourtant, personne encore à ma connaissance n’a considéré la vie et le travail de Rumi au travers de ces éléments. J’ai été béni en faisant le travail de ma vie en suivant ce petit ruisseau découlant de l’océan qu’est Rumi”15 Nader Khalili est né et a grandit en Iran. Il a fait ses études en Iran, en Turquie et aux Etats Unis. C’est en 1984, à la demande de la NASA (agence spatiale américaine) qui souhaitait un système d’abri pouvant être aisément construit sur la lune ou sur mars, qu’il conçoit le “super adobe” (Eco-dôme). Le mot super adobe vient du mot d’origine arabe adobe qui désigne le mélange d’argile, d’eau et de paille utilisé pour faire des briques dans certaines régions du monde. Pour le super adobe, Nader Khalili s’est inspiré de matériaux et techniques militaires ainsi que de la terre et des architectures autochtones du monde entier pour obtenir un design intemporel. L’idée fondamentale de son oeuvre étant que l’homme doit vivre en harmonie avec son environnement. “La philosophie de vivre en accord avec la nature était basée sur l’intuition humaine, c’est ce par quoi le travail a été accompli, et sur la logique humaine, qui y a apporté une 15

“I have also discovered, dealing with these universal elements for my own earth-and-fire architecture, that Rumi, more than any other individual has dealt with fire and water, or earth and wind, and yet no one to my knowledge has looked at Rumi’s life and works through these elements. I have been blessed by making my life’s work following this narrow stream springing form the ocean that is Rumi.” CAL-EARTH, https://calearth.org/about/rumi.html

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explication par la suite. La vraie confusion apparut quand les hommes commencèrent à penser qu’ils pouvaient contrôler la nature. Des dommages environnementaux, des valeurs sociales et économiques déplacées, et de nombreux autres problèmes ont été une réaction en chaine à un mouvement philosophique qui se situait hors de l’unité avec la nature. Le contrôle climatique est un exemple de ce changement et des ses effets dans la pensée humaine.”16 Le principe du super adobe est simple, des sacs sont emplis de terre locale et empilés soutenus par un fil de fer barbelé. Le dôme ou encore l’arche constituent la clef de voute de la structure car ils sont des structures solides, faciles à implémenter et naturels. Les Eco-dômes (la forme en dôme, la plus simple et la plus répandue du super adobe) sont faciles à construire, l’idée étant qu’une famille avec très peu de moyens (le prix des sacs et des fils de fer barbelés) puisse construire sa propre maison17. Cette architecture est également conçue pour résister aux intempéries, aux incendies, aux tremblements de terre et au cyclones. En 1986, Nader Khalili crée à Hesperia en Californie, la Fondation Geltaftan du nom du procédé de construction qu’il a mis au point. en 1991, il crée l’organisation à but non lucratif « Cal-earth », (California institute of earth art and architecture). La mission de Cal-earth comme définie sur leur site est: ”d’apporter des solutions au besoin humain d’abri à travers la recherche, le développement et l’éducation à l’architecture de la terre. Notre vision est un monde dans lequel il est donné à chaque personne le pouvoir de construire une maison sure et durable de ses propres mains, en utilisant la terre sous ses pieds.”18 16

“The philosophy of living in tune with nature was based on human intuition, which got the work done, and on human logic, which explained it later. The true confusion started to appear when humans began thinking they could control nature. Environmental damage, misplaced social and economic values, and many more problems were a chain reaction caused by the movement of philosophy away from the unity with nature. Climatic control is one example of this shift in human thinking and its effects.”, Nader KHALILI, Ceramic houses and Earth architecture – How to build your own, Cal-Earth press, 1996, p46 17 Nader KHALILI, Ceramic houses and Earth architecture – How to build your own, Cal-Earth press, 1996 18 “Cal-Earth, the California Institute of Earth Art and Architecture, is a 501 (c)(3) nonprofit organization committed to providing solutions to the human need for shelter through research, development, and education in earth architecture. We envision a world in which every person is empowered to build a safe and sustainable home with their own hands, using the earth under their feet.”, CAL-EARTH, http://calearth.org/about/about-cal-earth.html

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En 1991, Nader Khalili en collaboration avec le PNUD (Programme des Nations Unis pour le Développement) construit 15 Eco-dômes en Iran comme logements d’urgence. Depuis, l’Eco-dôme est utilisé comme logement d’urgence pour les refugiés dans les zones de guerre et dans les zones dévastées. Cal-earth propose des formations adressées à des particuliers, mais aussi à des travailleurs dans le domaine de l’humanitaire. Nader Khalili est mort à présent, mais ses enfants continuent de faire vivre l’organisation. Des villages communautaires se sont crées aux Etats Unis et dans d’autres pays d’Europe et d’Amérique Latine autour du, ou grâce au concept d’Eco-dôme. Au Etats Unis, ces villages communautaires se situent principalement en Californie, et au Nouveau Mexique car les lois concernant les constructions de logements sans architectes et sans conducteurs de travaux agrémentés sont moins strictes que dans d’autres états, et aussi parce que la communauté hippie y était déjà bien implantée. Owen Geiger est un des spécialistes des constructions écologiques et particulièrement des constructions en sacs de terre. Sur son blog19, il prodigue des conseils sur l’art et la manière de construire son propre Eco-dôme. Ces conseils vont des démarches administratives à suivre, aux conseils techniques sur la construction elle même, ainsi qu’aux conseils environnementaux tels que l’installation de panneaux solaires ou de systèmes de récupération des eaux. Il a écrit plusieurs livres sur le sujet.

4) Esthétique de la durabilité

Trois aspects majeurs se détachent dans ces réalisations en vue d’un monde plus durable: Les notions de localité, celle de communauté et celle d’unité. A propos de la notion de Localité: L’idée principale est que le seul modèle durable est celui qui privilégie le local. Ainsi, pour Le mouvement des Oasis, on consomme ce qui a été produit localement, pour Cal19

Owen Geiger,Http://www. naturalbuildingblog.com

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earth, on construit avec la terre locale, et pour Etsy, on achète des biens produits localement aux Etats Unis. A propos de la notion de communauté: Si le produire local, consommer local est un des fondements d’une certaine idée de la durabilité, ce principe ne serait rien s’il n’était pas porté par la communauté, d’où la nécessité d’un sens communautaire très fort dans une communauté composée d’individus ayant la conscience éveillée aux principes de la durabilité. Ainsi, à l’ère d’internet, chaque idée est portée par un blog, rendant sa diffusion plus aisée et maintenant la cohésion autour des idées qu’elle défend. A propos de la notion d’unité: Le principe partout est celui de l’autonomie locale sans autarcie, et en réseau. Les mouvements se veulent globaux, unité dans la multiplicité. Pour cela, un fonctionnement en réseau est nécessaire, d’où encore la nécessité du blog pour maintenir la cohésion du réseau, et promouvoir la diffusion des idées nouvelles.

Ces trois aspects se développent autour du principe des 3 R : « Réduire, Réutiliser, Recycler ». C’est autour de ce principe des 3 R que se crée le principe de l’économie circulaire, une économie qui produit d’une façon plus consciente de l’environnement et recycle ses déchets. Les artistes, artisans et penseurs ont comme c’est bien souvent le cas, été à l’initiative de ce nouveau courant dans lequel les industriels et les financiers s’engouffrent. La question est aujourd’hui posée de savoir si nous assistons à une troisième révolution industrielle. Le magazine Socialiter, s’interroge dans un article intitulé “Pas de croissance sans partage”: “S’agit-il d’une troisième révolution industrielle? Pour Laurent Auguste, de Veolia, ‘c’est un changement de paradigme. D’ici 2035, nous allons connaitre une période inédite en terme de pression sur les ressources naturelles. Cela nous conduira à trouver une nouvelle dynamique qui s’organisera en grande partie autour de l’économie circulaire.’[….] C’est aussi une révolution des mentalités. Changer de regard sur les déchets, y voir de la richesse, c’est un bouleversement dans les stratégies

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d’entreprises.”20 Et voici comment ce magazine se présente sur son site internet: “Socialter est un nouveau magazine papier et digital 100% dédié aux innovations à impact social et environnemental positif. Lancé en octobre 2013, ce média apporte un regard nouveau sur l'économie et a pour ambition d’être le porte-voix d'une nouvelle génération d'acteurs tournés vers la création de solutions innovantes pour le plus grand nombre. Avec un triple objectif – informer, inspirer, et mobiliser le grand public – Socialter propose une vision de l’économie axée sur le changement et les mutations.” L’impulsion est donc donnée pour la globalité du mouvement. Une question qu’il est intéressant de se poser même si nous n’allons pas tenter d’y répondre dans ce mémoire est de savoir si cette récupération au niveau global du phénomène de la durabilité par les grands groupes industriels et financiers n’est pas un contresens. Il faut bien remarquer par exemple que l’entrée en bourse d’Etsy ne marque pas simplement le succès financier de l’entreprise Etsy, mais également le rachat, et donc l’appropriation par le capital et la mondialisation d’un groupe composé d’individus qui se veulent indépendants, conscients de l’environnement, et qui revendiquent leur opposition à la mondialisation comme une signature. C’est bien cette signature qui est entrée en bourse, et c’est cette même signature qui devient objet marketing. C’est cette signature qui fait vendre un nouveau magazine, et c’est cette signature qui double le prix de la bouteille de lait au supermarché. Y a-t-il récupération des idées de durabilité par les grandes entreprises à des fins marketing, ou y a-t-il réelle prise de conscience éthique? Tant que la salade cultivée de façon écologique sera emballée dans des sachets plastiques non recyclables, nous pourrons légitimement nous le demander.

5) Une proposition alternative entre réalité et science fiction

Face à la frénésie du développement durable, une tendance qui se dessine et que 20

Cédric MEESCHAERT, Socialter, Pas de croissance sans partage, 27 mars 2015

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nous ne pouvons négliger est celle de la fuite en avant, tendance qui prend semble-t-il racine au moins depuis les années 1980 lorsque Nader Khalili a conçu des modèles d’habitations facilement constructible sur la lune ou sur mars. Ce qui semblait encore hier de l’ordre de la science fiction semble bel et bien prendre racine sinon dans le réel, dans les esprits de ceux qui envisagent comme solution au problème du danger que représente notre surexploitation de la terre, la colonisation de mars. Il faut dire que ce type de solution a fonctionné par le passé, lorsque les européens d’alors ont colonisé les Amériques. Aujourd’hui, la mission « Mars One », une société non gouvernementale basée aux Pays-Bas s’apprête à coloniser mars. La sélection de candidats qui se sont portés volontaires pour cette mission sans retour possible sur terre a déjà commencé. Elle se fera en quatre étapes. La première équipe composée de quatre astronautes devrait quitter la terre en 2026 pour arriver sur mars en 2027. A partir de la, une nouvelle équipe de quatre astronautes les rejoindra tous les deux ans jusqu’à ce que la colonie soit complète. Mars One a déjà reçu de nombreuses candidatures. Voici les objectifs de “Mars One”: “Le but de Mars One est d’établir une colonie humaine sur Mars. La colonisation de Mars est le prochain pas de géant de l’humanité. Explorer le système solaire en tant qu’humanité unie nous rapprochera. Mars est le tremplin pour la race humaine dans son voyage à travers l’univers. La colonisation de Mars aidera notre compréhension des origines du système solaire, des origines de la vie et de notre place dans l’univers. De même que l’atterrissage de la mission Apollo sur la lune, une mission humaine vers Mars inspirera des générations à croire que tout est possible, tout peut être achevé.”21

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Mars One, http://www.mars-one.com

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IV- Une esthétique transculturelle de la durabilité 1) L’humanité face a son humanité Le développent en occident a pendant des siècles mis l’humain et l’individu au centre des considérations créant une vision du monde pyramidale où l’homme occuperait le haut de la pyramide. Cette “presque” toute puissance, l’homme a passé des siècles à développer les moyens technologiques de l’acquérir. Il l’a développé contre ses prédateurs, mais il l’a aussi développé contre d’autres hommes. Il travaille inlassablement à son immortalité, augmentant son espérance de vie, s’immunisant contre les maladies, etc.… Il a travaillé d’arrache pied à contrôler la nature pour s’apercevoir sans surprise qu’il ne pouvait pas la contrôler, et là est tout son problème. Aujourd’hui, l’esthétique de la durabilité se veut une esthétique dans le sens de la beauté naturelle. L’homme redécouvre ses liens avec la terre, et s’aperçoit que tout ce qu’il a pu concevoir de beau lui vient de la vision de son environnement, et plus l’environnement est dénaturé, plus la création est laide. Ce constat qui place le beau naturel au dessus du beau crée par l’homme, et replace ce dernier dans un rapport harmonieux avec le beau naturel est une remise en question des théories modernes de l’esthétique. Si l’esthétique moderne reconnaît bien la supériorité du beau naturel, elle tente d’apporter un caractère universel là où il n’y en a pas, à savoir au jugement de goût, permettant ainsi une domination du jugement de quelques uns sur le reste de l’humanité. L’esthétique moderne qui se veut universelle est en réalité anthropocentrique et ethnocentrique. Il est difficile qu’il en soit autrement dans la mesure ou nous sommes des êtres humains fruits de nos cultures et de nos éducations. Il y a toutefois une chose commune à l’humanité, et cette chose est l’éthique de conservation. Une esthétique qui se veut universelle doit être basée sur cette valeur éthique.

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2) Les détenteurs du savoir Il n’est pas étrange dans le discours de la durabilité de voir sans cesse, et de façon récurrente revenir l’idée que les peuples autochtones du monde détiendraient dans leur mode de vie la clef de notre survie. Ces société autochtones portent encore ce savoir archaïque et éthique si simple et pourtant si lointain. Ainsi, Raphael Souchier développe une idée intéressante à propos de la notion de sacré: “Les économistes écologiques pensent que pour que les décideurs décident de préserver la nature, il faut l’intégrer dans le calcul économique, en attribuant un prix aux services que la biosphère rend à l’activité humaine. Pour Korten, cela part d’une intention louable, mais comporte un risque immense, celui de réduire plus encore la biosphère a une simple masse de ressources à disposition des humains pour être exploitées, échangées et “compensées”, ce qui est insensé. D’une part, c’est poursuivre l’approche qui est la cause de nos difficultés; d’autre part et par définition, la source de la vie n’a pas de prix. C’est la, lui semble-t-il, que le sacré entre en jeu. Les peuples indigènes pourraient nous apporter une aide précieuse pour réapprendre à percevoir que la nature est inappréciable. Il nous revient simplement de l’aimer, l’honorer et en prendre soin.”22 La notion de sacré de la vie, base fondamentale de l’éthique, est donc ce qui est en cause dans la question de la durabilité. Il est vrai que sans cette notion bien ancrée au centre de nos valeurs, l’activité humaine peut devenir très destructrice comme nous l’avons vu au cours des siècles précédents. C’est cette notion qui est fondatrice de toutes les sociétés autochtones autour du monde, quelque soit leurs religions ou leurs croyances, et, lorsque les civilisations par le passé ont refusé l’éthique comme valeur première, elles ont disparu. L’idée récurrente dans la durabilité est donc la remise de l’éthique au centre de nos valeurs en se calquant sur les peuples indigènes qui plus que d’autres sociétés ont gardé ce rapport harmonieux avec la nature. Cette idée n’en reste d’ailleurs pas au stade d’idée puisque ces peuples et leurs modes de

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Raphael SOUCHIER, Made in local, Edition Eyrolles 2013, p39

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vie ont servi et servent encore de modèle à la création esthétique que nous considérons aujourd’hui comme durable.

3) La transculturalité comme source d’espoir A l’époque d’internet, le monde n’est plus envisageable de façon cloisonné, mais ouvert aux autres cultures. Plus que jamais l’échange est de rigueur, il est devenu nécessité. L’occidental se rend compte qu’il n’est plus possible de regarder disparaître les autres cultures, car de la survie des autres cultures dépend la sienne. Internet a permis de prendre suffisamment de recul sur notre planète pour pouvoir observer presqu’en temps réel comment les battements d’ailes d’un papillon à l’autre bout du globe peut affecter notre vie ici. La forêt amazonienne se meurt, les espèces animales et végétales disparaissent à vue d’oeil. Les manquements dus à l’absence de l’éthique comme fondement de nos sociétés fait trembler au propre et au figuré la terre sur ses fondements. Il a fallut attendre avril 2015 pour que le gouvernement américain reconnaisse que les forages pétroliers causent des tremblements de terre, et ce à une échelle impressionnante.23 Que dire donc de l’esthétique d’un meuble au design contemporain ayant nécessité pour sa réalisation un bois rare de la foret amazonienne? Plus généralement, que dire de l’esthétique de notre civilisation basée sur l’exploitation des ressources de la terre? L’esthétique occidentale moderne a failli. Elle a failli car elle n’a pas gardé comme valeur première et fondamentale l’éthique. Elle a failli car elle a tenté d’imposer comme universel un jugement que nul ne peut affirmer universel sans l’assentiment des autres. Elle a failli le monde, et elle a failli son propre peuple et ses générations futures. 23

Heather SMITH, The Guardian (site internet), “US government says drilling causes earthquakes – what took them so long?”, 24 avril 2015, http://www.theguardian.com/world/2015/apr/24/earthquakes-fracking-drilling-us-geologicalsurvey

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La vie nous rappelle aujourd’hui le sens du sacré que nous avons volontairement fait mine d’oublier dans notre quête d’immortalité. “Quand la vérité veut triompher de la vie, la souffrance est insoutenable”24 C’est bien de cela qu’il est question ici, de combat pour ou contre la vie. S’il y a combat contre la vie, il est perdu d’avance, nous en avons tous la connaissance intuitive. C’est de là que découle la nécessité d’approfondir la notion de transculturalité en esthétique, car cette connaissance intuitive que nous avons préféré refouler est encore vivante dans certaines parties du monde qui ont choisi un autre mode de développement. Au contact de ces autres peuples, nous nous apercevons que ce qui nous semble une évidence universelle n’en est pas une, et ce, même en matière d’écologie. Charles Feitosa, dans une étude sur le philosophe Vilem Flusser nous en donne un exemple: “Aujourd’hui, planter une fleur ou un arbre est considéré comme un acte écologique, une protestation contre l’urbanisation croissante du monde. Cependant pour Flusser, il s’agit d’un exemple de base de la relation violente de l’homme avec la nature. Cette violence est occultée à nos yeux par une habitude vieille de 6000 années: on creuse des trous dans le sol, on y sème des grains que l’on recouvre avec de la terre; puis, on s’assoit et on attend. Selon Flusser, cette attente attentive et consciencieuse présuppose un projet rationnel de la part de celui qui la pratique, un dessein avec une finalité bien établie. “Le geste [de planter] oblige la nature à se soumettre à l’intention de l’existence humaine, tout en obéissant à ses propres règles. […] Il n’y a pas de geste moins pacifique et plus violent.” La perversion du geste se situe dans le fait que lorsque nous plantons, nous forçons la nature à travailler pour nous et contre elle-même. Il s’agit de la négation naturelle de la nature.

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“Enfin, l’idée de vie s’accompagne chez Artaud comme chez Nietzsche d’une farouche critique du concept de vérité et de la logique du jugement. Rien ne justifie la logique, le jugement, ni la vérité, si ce n’est la vie, dont nous cherchons a saisir les multiples sens qui s’éclatent en infinis paradoxes. Quand la vérité veut triompher de la vie, la souffrance est insoutenable pour Artaud et Nietzche – pour Deleuze aussi – et la se tient l’enjeu véritable de Logique du sens (1969): être le miroir de la logique du jugement, révéler ce que cache la grande logique, ses présupposés. La logique du sens libère la logique paradoxale: sous le logos, il y a le jeu du sens et du non sens.”, Bruno CANY et Jacques POULAIN, Recherches d’esthétique transculturelle,[Anne BOUILLON, Deleuze messager d’Artaud], Edition l’Harmattan, 2013, p 109

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3) L’anéantissement de l’universalité au profit de la transculturalité en esthétique Avec la durabilité, c’est toute l’approche esthétique de la modernité qui est remise en question. La durabilité est la preuve même de l’échec du dictat de la raison et de la transcendance de celle ci puisque humaine par nature, et de l’échec du dictat de l’universalité subjective puisque humaine par nature. L’universalité n’est pas du domaine humain dans son pouvoir de décider de celle ci, et elle n’existe que dans un espace auquel est associé le temps. Cet espace auquel est associé le temps est l’espace de la vie. C’est la vie qui peut décider de l’universalité d’une chose. Si les ruines de Nazca peuvent être jugées universellement belles, c’est parce qu’au delà de l’assentiment générale et non de la projection que l’on se fait de cet assentiment, elles ont reçu l’assentiment du temps. Ici, la beauté n’est pas simplement dans l’objet, elle est également dans sa grandeur et dans sa pérennité qui lui confèrent un caractère sacré. C’est l’alliance du beau, du sublime et du sacré qui pourrait donner un caractère universel à une oeuvre de l’homme. Si le langage est universel, ce n’est ni par transcendance de la raison, ni par projection du plaisir que l’on y prend, il est factuellement universel, et la raison ne peut que le constater. Kant dans sa « Critique de la faculté de juger »25 le dit lui même, “la faculté de juger en général est la capacité de pouvoir comprendre le particulier comme compris sous l’universel”. Qu’elle soit déterminante ou réfléchissante, la faculté de juger se rapporte à l’universel compris comme “la règle, le principe, la loi” (p158). “Le jugement de goût est un jugement esthétique, c’est à dire un jugement qui repose sur des principes subjectifs” (p207). Il dit également qu’une « universalité qui ne repose pas

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Emmanuel KANT, Critique de la faculté de juger, 1790, Editions Flammarion 1995

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sur les concepts de l’objet (même simplement empiriques) n’est pas du tout logique, mais esthétique » (P193). Le jugement esthétique serait donc un jugement subjectif non logique sur lequel on projetterait l’assentiment général pour lui donner valeur universelle. La raison transcendantale, en tant que transcendance crée par la raison humaine ne peut en aucun cas juger de l’universalité de la beauté d’une chose, et toute tentative de le faire est pure rhétorique et cela Kant le dit aussi puisque pour lui le jugement esthétique ne relève pas du jugement de connaissance. Ce qui nous amène à la conclusion que l’universalité du jugement esthétique (subjectif et non logique), basé sur le sentiment de plaisir est en réalité un désir d’universaliser ce qui n’est que personnel et subjectif. Or la prétention à l’universalité de cette hypothèse esthétique se confronte à la réalité qui la lui dénie car il suffit qu’un seul individu ou groupe d’individu dénie au jugement de gout son universalité pour que cette universalité s’écroule, car l’universalité ne peut être universelle sans un. Nous avons démontré que le beau ne pouvait prétendre à un caractère universel que s’il était soutenu par une éthique de la nature, non pas une éthique dans le sens de bien et de mal, mais une éthique de conservation qui sous-tend toute existence naturelle. Dans le cas contraire, il s’assimilera au thanatos qui, lui, est universellement considéré comme destructeur. D’universel, il n’y a que l’éthique qui a valeur de sacré et de fondement naturel, et toute esthétique pour prétendre à l’universalité doit être basée sur cette valeur. La beauté naturelle n’est pas un concept, elle est une valeur, non pas une valeur marchande en laquelle elle se transforme dans l’esthétique occidentale contemporaine26, mais une valeur éthique qui est le fondement de notre monde. La valeur de puissance exprimée par l’humanité dans sa quête d’immortalité en est arrivée au point où elle s’oppose à la valeur éthique exprimée dans la beauté naturelle, et ce, à un point jamais auparavant atteint. De cette lutte, il ne peut y avoir qu’un vainqueur, et c’est la beauté naturelle. Il appartient donc a l’humanité de trouver un équilibre juste et possible entre sa “La nature va équiper des espaces urbains, donner de la valeur au logements et améliorer l’environnement. Elle va même être assimilée à une marchandise.” Nathalie BLANC, Vers une esthétique environnementale, Editions Quae, 2008, p57 26

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puissance de destruction et son éthique naturelle pour ne pas en arriver à son extinction complète. L’esthétique de la durabilité ne se veut pas universelle, bien au contraire, elle se veut transculturelle, s’inscrivant et s’affirmant dans le local. Comme un arbrisseau en quête de racines, elle créée des ramifications dans la terre et dans le coeur des hommes. Les idéologies s’effritent pour laisser s’exprimer l’Eros. C’est avec la naissance de l’Eros qu’un futur possible est devenu envisageable, et c’est le temps qui donnera à l’esthétique de la durabilité son caractère universel.

Conclusion L’esthétique de la durabilité prend sa source dans un malaise du à un manquement à l’éthique. Le siècle précèdent a vu deux guerres mondiales et une démultiplication des capacités destructrices de l’espèce humaine. Dans le même temps, il a vu une augmentation de l’espérance de vie, un recul du taux de mortalité infantile, et la naissance d’un sentiment de toute puissance du à ce pouvoir de contrôle sur la nature. Au niveau artistique, la recherche esthétique comme finalité de l’art est rejetée, et l’art se fait le reflet d’une société en perte de repères éthiques et esthétiques. De cet effondrement des valeurs incarné par des guerres mondiales et fratricides, naît le phénomène de la durabilité. La naissance de ce phénomène se fait en trois moments importants. Le temps du constat, durant lequel certains hommes constatent l’insoutenabilité du système et le danger réel de disparition de l’espèce humaine du à un manquement à l’éthique. Le temps du cri dans lequel les hommes vocalisent leurs angoisses, leur colère, leur désir de changement et leurs propositions de changement tout en pointant du doigt ceux qu’ils estiment être les responsables de la faillite de cette logique de développement. Enfin le temps des premiers pas vers un monde plus durable. Dans ce temps là, des hommes mettent en place des initiatives concrètes de développement auxquelles d’autres hommes se joignent. Ces initiatives sont calquées sur des modèles de sociétés autochtones dites primitives du monde entier dont le modèle de développement s’il ne

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s’est pas avéré pécuniairement enrichissant s’est au moins avéré viable dans une harmonie naturelle. Cette transculturalité se révèle être un des fondements de l’esthétique de la durabilité, le fondement premier étant l’éthique. Cela remet forcément en cause l’esthétique moderne qui s’est, entre autre, construite sur le principe de l’universalité du jugement de goût. Le principe de l’universalité du jugement de goût, affirmation par une culture de l’universalité du jugement se rapportant a l’objet lui procurant un sentiment de plaisir, donc projection de son sentiment de plaisir sur l’autre, n’est plus tenable. Il n’est plus tenable car il est erroné. C’est la l’un des plus importants constats de l’esthétique de la durabilité, celui de l’impossible victoire de l’illusion qu’est l’universalité du jugement de goût, projection de notre sentiment de plaisir sur l’autre, contre une éthique naturelle qui elle est fondamentale et universelle.

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Bibliographie Livres et articles 

Emmanuel KANT, Critique de la faculté de juger, 1790, Editions Flammarion 1995

Bruno CANY et Jacques POULAIN, Recherches d’esthétique transculturelle, Editions l’Harmattan, 2013

Nathalie BLANC, Vers une esthétique environnementale, Editions Quae, 2008

Lance HOSEY, The shape of green- Aesthetic, ecology and design, Edition électronique Kindle, Http://amazon.com, 2012

Nathalie Blanc et Jacques Lolive, Art écologique et paysage durable : Réalisation d’un colloque international et du séminaire préparatoire, Rapport Final, Programme paysage et développement durable 2005, Ministère de l’écologie et du développement durable. Version numérique, http://paysage-developpementdurable.fr/IMG/pdf/rf_lolive.pdf

Sigmund FREUD, Malaise dans la civilisation (1930), édition électronique Kindle, Amazon.com, 2011

Raphael SOUCHIER, Made in local, Edition Eyrolles 2013

Amanda HOLPUCH, New York’s MOMA acquires Occupy Wall Street art prints, The guardian, 10 octobre 2013

Pierre RHABI, LA PART DU COLIBRIS – L’espèce humaine face à son devenir, Editions de L’Aube 2009

Pierre RABHI, OASIS en tous lieux – Le manifeste, Edition numérique, http://www.colibrislemouvement.org/sites/default/files/contents/files/Manifeste_Oasis_en_tous_lieux .pdf

Nader KHALILI, Ceramic houses and Earth architecture – How to build your own, Cal-Earth press, 1996

Cédric MEESCHAERT, Socialter, Pas de croissance sans partage, 27 mars 2015

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Heather SMITH, The Guardian (site internet), “US government says drilling causes earthquakes – what took them so long?” 24 avril 2015, http://www.theguardian.com/world/2015/apr/24/earthquakes-fracking-drilling-usgeological-survey

Sites internet et blogs

No impact Man, http://noimpactman.typepad.com

Colibris, http://www.colibris-lemouvement.org

ETSY, https://www.etsy.com

CAL-EARTH, http://calearth.org

Natural Building Blog, Http://www. naturalbuildingblog.com

Mars One, http://www.mars-one.com

Cinématographie

Chris SMITH, Collapse, septembre 2009

Laura Gabbert et Justin Schein, No impact man, septembre 2009

Kip Andersen et Keegan Kuhn, Cowspiracy, 2014

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Esthetique de la durabilite une approche transculturelle memoire  
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