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Semaine 23.10

Knud Viktor

MusĂŠe Gassendi Digneles-bains


no. 240

« Et ce n’est pas encore fini… » par Jacques Leenhardt

« Et ce n’est pas encore fini… » Cette phrase prononcée plusieurs fois par Knud Viktor lorsque nous nous sommes rencontrés la dernière fois m’est revenue au moment d’écrire. Ce pourrait être le leitmotiv et la marque singulière d’une œuvre sans véritable commencement et sans fin déterminée. Sans commencement, car si Knud Viktor a suivi avec succès le cursus scolaire qui fait de lui officiellement un artiste, ce parcours-là n’est pas le commencement de son œuvre. Sans fin déterminée non plus, car le travail de Knud Viktor est coextensif à la vie, à la sienne bien sûr, mais plus généralement encore à la vie telle qu’elle se perpétue aux anfractuosités de la nuit, dans les recoins de la pierre, là où la géologie est animée par le frisson de l’existence toujours recommencée. C’est toute la nature qui lui sert d’atelier parce que l’émergence vitale en est le principe fondateur. L’ art serait donc un perpétuel recommencement, à l’image de cette vie de la nature dans laquelle Knud s’est immiscé avec art et sensibilité, pour laquelle non plus rien n’est jamais fini et où il s’est glissé comme un témoin discret.

Publication réalisée à l’occasion de l’exposition de Knud Viktor. Exposition du 18 juin au 30 septembre 2010. Parcours sonore « Allô la terre » dans la ville de Digne-les-Bains organisé dans le cadre du « grand inventerre  » pour l’année internationale de la biodiversité grâce au concours de la Ville de Melle et à l’aide de Dominique Truco. commissaire générale de la biennale d’art contemporain de Melle. Semaine, revue hebdomadaire pour l’art contemporain – n° 240, vendredi 11 juin 2010 – publié et diffusé par Analogues, maison d’édition pour l’art contemporain, 67, rue du Quatre-Septembre, 13200 Arles, France, tél. 09 54 88 85 67, www.analogues.fr – abonnement 1 an, 3 volumes, 52,80 euros – directrice de la publication Gwénola Ménou – graphisme Emmanuel Leroy – corrections Anne-Laure Guillot – photogravure Terre Neuve, Arles – imprimerie Laffont, Avignon – papier Arctic the Silk 115 g – © l’artiste pour les œuvres, Analogues pour la présente édition – crédits photographiques Knud Viktor, Nadine Gomez-Passamar, Samuel Carnovali, Emilie Respriget – dépôt légal mai 2010 — issn 1766-6465

En couverture : Bébés mantes religieuses, photographie argentique de Knud Viktor (détail).

Ci-dessus : Knud Viktor, Allô la terre, installation dans la cours du musée Gassendi, mai 2010.


On a souvent souligné que les artistes d’avantgarde du XXe siècle avaient, avec plus ou moins de bonheur, cherché à rétablir le lien perdu entre l’art et la vie. Mais aucun n’a comme Knud Viktor cherché ce rapport à son stade le plus originel, si ce n’est peut-être le photographe Karl Blossfeldt (1865-1932). Si on lui avait demandé son avis sur cette question essentielle, celui-ci aurait sans doute glissé à l’oreille : « écoute, regarde ». Disons que c’est de sa part une attitude fondatrice, que son travail consiste à faire, avec la patience et la modestie qui conviennent à un tel projet, d’une attitude face à la vie la forme même de son art. C’est pourquoi on a toujours de la peine à dire exactement de quel art il s’agit, car Knud Viktor ne se laisse pas aisément classer dans les différentes cases aménagées par les classifications. Faut-il le compter parmi les plasticiens ou les musiciens, parmi les vidéastes ou parmi les graphistes ? Photographe preneur de son, il produit des images acoustiques, ou comme il aime à dire, « des petites peintures sonores ». Peut-être est-il simplement poète, qualificatif qui conviendrait si bien pour décrire l’émotion qu’on ressent à écouter l’enregistrement qu’il a fait d’un lapin qui rêve. Émotion qui constitue comme le premier pas d’une série de questions bien plus large : et

si le lapin rêve, quelle figure fait le chasseur dans ces images oniriques ? Quelle compréhension cela nous ouvre-t-il sur l’interprétation que nous pouvons faire de la performance de Beuys, Comment expliquer des tableaux à un lièvre mort ? (1965). L’activité artistique, dans notre tradition occidentale, porte le poids de toute une série de mythes la concernant. Ceux-ci constituent pour elle un bagage, un viatique à partir duquel créer, mais aussi, et particulièrement pour un artiste comme Knud Viktor, un fardeau dont il faut savoir se libérer. L’une de ces figures qui pèsent sur le comportement des artistes est la légende de Pygmalion. À l’en croire, chacun devrait, d’un geste créateur quasi divin, imposer sa puissance donneuse de forme à une matière rétive. Tout artiste serait de la famille des potiers qui, à l’image d’un dieu créateur avec lequel ils se sentent toujours plus ou moins en concurrence, pétrissent dans leurs creusets des pâtes et des couleurs pour réinventer le monde. Knud Viktor n’est rien de tout cela. Prenant l’affût de l’inaudible et de l’invisible à l’instar du Petit-duc (Otus scops, Linnaeus, 1758) qu’il admire tant, oiseau de nuit observateur, il se fond dans son environnement pour mieux en détecter les

pulsations intimes. Il se dirait plus volontiers « auditeur », à l’écoute du grouillement du monde, de cette formidable puissance vitale qui nous entoure, qu’une délicatesse pleine de curiosité l’empêcherait de copier ou de contrefaire. Son travail n’a rien de mimétique, dans la mesure même où il ne saurait se prendre pour le créateur de ce monde qu’il observe. Les bruits qui parviennent à l’oreille attentive sont des témoignages : il sera témoin. Par conséquent le terme de « peinture » est dans sa bouche comme une délicieuse coquetterie : il ne peint pas, il fait écho, il donne à entendre comme Klee disait que l’artiste donne à voir. Cette curiosité constamment en alerte prend chez lui la valeur d’un geste artistique, d’une attitude d’artiste qui le place dans la grande famille de ceux qui, tel Jean-Henri Fabre, savent accorder de l’importance à ce qui en apparence n’en a pas. Écoutons comment l’entomologiste présentait le Pélopée, modeste insecte qui occupe paisiblement nos intérieurs : « Des divers insectes qui font élection de domicile dans nos demeures, le plus intéressant, pour l’élégance des formes, la singularité des mœurs, la structure des nids est certainement le Pélopée. Ses habitudes solitaires, sa paisible prise de possession des lieux sont cause du silence de l’histoire à son égard. Il est si discret que son hôte l’ignore presque toujours. La renommée est aux bruyants, aux importuns, aux nuisibles.» Et Fabre continue : « Vaut-il bien la peine de dépenser son temps, ce temps qui nous manque si vite, cette étoffe de la vie, comme dit Montaigne, à glaner des faits de portée médiocre, d’utilité très contestable ? […] Ainsi nous fait parler l’âpre expérience de l’âge ; ainsi conclurais-je, en mettant fin à mes recherches, si je n’entrevoyais dans le tumulte des observations quelques éclaircies sur les plus hauts problèmes qu’il nous soit donné d’agiter. Qu’est-ce que la vie ? Nous sera-t-il jamais possible de remonter à ses origines ? Nous sera-t-il permis de susciter dans une goutte de glaire les vagues préludes de l’organisation ? Qu’est-ce que l’intelligence humaine ? En quoi diffère-t-elle de l’intelligence de la bête ? Qu’est-ce que l’instinct ?

Mue d’un lézard, photographie argentique de Knud Viktor

Les deux aptitudes psychiques sont-elles irréductibles ? Se ramènent-elles à un facteur commun ? Les espèces sont-elles reliées l’une à l’autre par la filiation du transformisme ? » J’ai tenu à citer un peu longuement Jean-Henri

Deux cigales qui sèchent, photographie argentique de Knud Viktor

Fabre parce que son attitude d’homme de science me semble d’une belle proximité avec celle de l’artiste Knud Viktor. Et en particulier par cette insistance sur la nécessité de consacrer du temps, beaucoup de temps, afin de comprendre ce dontla nature nous donne le spectacle. Knud Viktor a tourné pas moins de huit heures de film, à l’époque où la pellicule argentique était un bien précieux, pour suivre dans leurs moindres détails les opérations complexes de décortication d’un criquet par une équipe hardie de fourmis laborieuses et carnivores. Cette boulimie dévoreuse, captée en temps réel, est un spectacle hallucinant de sauvagerie qui complète utilement l’image laborieuse de la fourmi de La Fontaine. Et puisque les mots nous conduisent à l’univers de la fable,


passons à la cigale et gageons que Knud Viktor n’a pas dû mettre moins de temps à produire la série de photographies dans lesquelles il restitue la lente et émouvante transformation de la cigale. Il la saisit d’abord au sortir de son trou, lorsque, après son long séjour dans la terre, la larve se détache en une nuit de sa nymphe et attend le lever du soleil pour se mettre à chanter, puis voler et se reproduire en attendant la fin de l’été. Cette manière de chercher réponse aux plus grands mystères de la vie dans les manifestations les plus humbles de celle-ci correspond à une éthique d’artiste que la « carrière » de Knud Viktor illustre à merveille. Ce n’est en effet pas sans ironie qu’on peut parler de carrière pour cet homme à la discrétion légendaire. Mais si on mesure l’originalité de sa démarche à l’aune de sa réputation, on doit bien convenir que Knud Viktor est un inconnu célèbre. Cela ne semble pas l’affecter outre mesure, par quoi on voit, une fois encore, qu’être artiste à ses yeux c’est découvrir le

monde en lui enlevant ses voiles bien davantage qu’occuper un espace médiatique sur la scène sociale du monde. Mais s’il se consacre avant tout à l’écoute de tout ce qui l’entoure dans le pays sauvage où ce Danois insolite a élu domicile, Knud Viktor n’en retravaille pas moins les sons et les images qu’il capte dans la nature. L’ artiste est un transformateur qui sélectionne et assemble. Il y a de la composition dans La Chambre des images comme dans la Symphonie du Luberon et s’il est un peu rétif à se désigner lui-même comme musicien, il admet cependant être un compositeur, car le montage qu’il fait subir aux sons captés dans la nature rapproche son travail de l’ordre de la musique. Y a-t-il d’ailleurs rien de plus emblématique que l’enregistrement qu’il a fait de l’effort du grillon qui s’essaie à chanter. Là se cache le moment propre de l’art, lorsque les bruits rugueux de la machine à produire des sons, dont la nature a doté le grillon, gagnent en musicalité. L’interprète qui fait ses gammes, ou le dessinateur qui revient

sur son trait, sait le labeur qui prépare et appelle le moment de la métamorphose du naturel en art. Entre le découpage du bloc de marbre et la sculpture de Rodin ou de Brancusi s’étend une longue plage de temps de réflexion et de travail pendant laquelle l’objet demeure dans cet état indéterminé qui n’est pas encore l’art mais seulement sa promesse. La qualité d’un polissage, la justesse d’un assemblage, le soin mis à parachever une composition, ne constituent pas des signes de maniaquerie : ils sont exactement ce qui permet l’ultime métamorphose de la chose en œuvre. Knud Viktor a consacré toute la patience du monde à saisir cet instant alchimique de la transmutation. Il y a en effet quelque chose d’exemplaire dans la merveilleuse série qu’il a consacrée à la cigale, suivant image par image, en continu, le moment où la larve informe qui a passé plusieurs années sous la terre s’élève vers le jour en vue de sa métamorphose. En une nuit, durant laquelle elle abandonne sa nymphe, la cigale s’extrait peu à peu d’elle-même, dégage

Photographies de l’atelier de Knud Viktor dans le Luberon situé au Cheval Blanc à côté des Gorges du Régalon.

les organes qui fabriqueront son chant et forme les ailes qui la libèreront de la terre pour qu’elle puisse s’élever vers le soleil. Cette séquence pleine de tous les mystères de la vie est en même temps emblématique de la dimension proprement artistique du processus naturel. Knud Viktor retrouve ainsi, sous les ombrages de son jardin planté au cœur du Luberon, l’esprit des grands mythes qui se sont emparés de l’épopée minuscule de la cigale passant de l’obscurité vers le jour : Chinois, Coréens ou Japonais l’ont inscrite dans leurs rituels funéraires tandis que les Indiens Hopi d’Arizona la célèbrent comme un symbole de renaissance lors de cérémonies qui se déroulent dans des salles hypogées. Et plus près de nous, la cigale n’était-elle pas liée à la lyre d’Apollon dans la mythologie grecque ? Il n’y a sans doute pas de plus beau symbole pour approcher cette fine frontière où se rejoignent la nature et les arts. Jacques Leenhardt


Araignée et guêpe. Grillon qui chante. Photographies argentiques de Knud Viktor

Copulation insectes. Mère des bébés mantes religieuses. Photographies argentiques de Knud Viktor


Photographies de l’installation La Chambre d’images de Knud Viktor en 2006, à l’Espace multimédia Gantner à Bourogne. Crédit photo. : Samuel Carnovali, 2006.


Photographies de l’installation , La Chambre d’images de Knud Viktor en 2006 à l’Espace multimédia Gantner à Bourogne. Crédit photo. : Samuel Carnovali, 2006


au-delà de la couleur «I associate colors with sounds, visualizing the color purple as jealousy or anger, the color green as envy, and the full spectrum of a rainbow as a special girl in my life. The musical colors paint a 3-D effect of emotions that I want to portray throughout my music». Jimi Hendrix, 1969 Dans les gorges du Régalon, fente calcaire qui entaille perpendiculairement le versant sud du Luberon, Knud Viktor, depuis les années 1960, vit « de jour comme de nuit à l’extérieur1 ». Dès 1961, il s’est défini comme « peintre sonore » ; il n’a d’autre point de vue que les sons qui l’entourent, d’autre atelier que ce monde qu’il capte et nous transmet. Même dans La Chambre d’images, silencieuse, que montre le musée Gassendi, « c’est la vue qui fait le son2 ». Collecter des sons naturels implique de vivre avec eux, se fondre dans leur espace pour en comprendre l’organisation. Knud Viktor se déplace à pied, silencieusement et lentement, à l’écoute de ces sons qu’il utilise comme des couleurs. « Je suis peintre, je me considère comme peintre mais je ne fais plus des peintures de tableaux. Je peins avec les sons. Je fais une espèce de collage… j’ai une armoire pleine de sons que j’ai cueillis3… » Ces sons sont enregistrés avec un matériel très simple, puis assemblés chez lui, cabane en pierre intégrée dans la nature. « Je n’appelle pas ça une musique, j’appelle ça des images sonores trouvées à l’état brut dans la nature si on l’écoute… craquements des roches, pierres qui basculent dans le vent… je travaille pour faire l’aspect imaginaire que je sens autour4. » Pour Knud Viktor, les sons appartiennent au monde de l’imaginaire et non à la raison. Aux oiseaux, grenouilles, renards et pierres (très présents dans son œuvre), Knud Viktor préfère les insectes qui « fabriquent » les sons les plus divers et les plus musicaux. Il se décrit comme auditeur et attire notre attention sur les sons « inaudibles » de la nature : le ver qui mange une pomme, le lapin qui rêve dans son terrier… ces « petits sons » qui révèlent la richesse d’une vie si importante à préserver. Nadine Gomez-Passamar Conservateur du musée Gassendi

Né à Copenhague en 19245, Knud Viktor fait partie d’une génération d’artistes pour lesquels l’art ne peut être que total et centré sur la nature elle-même. Les sons qu’il nous transmet, peut-être bien mieux que des images, rendent compte d’une réalité non spectaculaire, « miniature », qui nous est ainsi montrée. C’est bien sûr la raison de sa présence au Musée Gassendi.

(1) Propos recueillis lors d’un entretien avec Knud Viktor, chez lui le 30 avril 2010. (2) Ibidem. (3) Dans « Bon pour le son », entretien avec Michel Bichebois. Émission de France Musique diffusée en août 1997 ; propos retranscrits à partir d’une cassette audio prêtée par l’artiste. (4) Ibidem. (5) Pour plus de renseignements biographiques voir Au pied du Luberon le monde entier, catalogue de l’exposition, Images en manoeuvres/Musée Départemental de Digne,1997.

Ci-dessus : Gorges du Régalon dans le Luberon, photographie argentique de Knud Viktor Ci-après : Insecte déconstruit, photographie argentique de Knud Viktor


Semaine 23.10  

Knud Viktor n°240, Musée Gassendi, Digne-les-Bains

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