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13/19 FEV 13 Hebdomadaire Paris OJD : 35600 24 RUE SAINT SABIN 75011 PARIS - 01 42 44 16 16

Surface approx. (cm²) : 1527 N° de page : 24-27

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c'est-à-dire

vertu vs vice Hy a parfois d'excellentes nouvelles sur le front vicié de la finance. Les Etats-Unis portent plainte contre Standard & Poor's! Un État s'attaque enfin à l'un de ces baromètres bidons des marchés et de l'économie mondiale. Le politique incarnant le peuple qui lève enfin fe bâton du gendarme sur un secteur qui a perdu faute légitimité et crédibilité depuis 2008, ça fait énormément de bien, façon "revanche des 99%''. Le gouvernement allemand, lui, menace les banquiers de prison en cas de prises de risque trop fortes, et le chancelier de l'Echiquier cogne sur la table de la City en cas de non-respect de la séparation des activités de dépôts et d'investissements. L'Allemagne de Merkel et l'Angleterre ultralibérale mieux-disantes que la France socialiste en matière de régulation financière, c'est à en perdre son euro ! Nous comptons sur les parlementaires de gauche pour rappeler sans relâche au Président le discours du Bourget (''Mon principal adversaire, c'est la finance"'), l'engagement à sanctuariser les activités de dépôts censées être au service de l'économie et des citoyens, de façon à ce que les contribuables cessent de renflouer les banksters perdants du casino de la, titrisation. Encore un immense effort, M. Moscovici, pour que votre timide projet de loi bancaire s'approche des promesses du candidat Hollande. Et puis Hy a les très mauvaises nouvelles. La plus ancienne banque italienne, la Monte dei Paschi di Siena, aurait maquillé 740 millions d'euros de pertes, magouille qui pourrait mouiller les deux Super Mario (Monti et Draghi, plutôt mariolles sur ce coup-là), provoquer une crise systémique et favoriser l'énième retour au pouvoir de la momie Berlusconi. Pitié pour les citoyens italiens et européens qui ne méritent pas ce cauchemar. En finance comme en sport, la vertu commence à combattre le vice, mais ce dernier a pris beaucoup d'avance.

Serge Kaganski LIENS 9613035300505/GAD/OTO/2

Eléments de recherche : LLL ou Les Liens Qui Libèrent : uniquement les ouvrages de la maison d'édition, passages significatifs


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le bonheur n'arrive jamais seul Le bonheur est une idée à réinventer et la théorie politique avance déjà quèlques pistes. Par exemple, recréer du lien entre les individus dans des domaines aussi variés que l'école, le travail, la ville, la santé. par Jean-Marie Durand

L

'objectif de la politique n'est pas le bonheur, c'est la liberté", écrivait le philosophe Cornélius Castonadis dans ses magistraux Carrefours du labyrinthe (1978-99). Une manière d'affirmer que la question du bonheur, pour décisive qu'elle soit pour chacun d'entre nous, reste extérieure à l'espace politique qui a plus à voir avec la liberté, l'égalité, l'autonomie ou la justice La promesse dè l'Etat n'est pas de rendre les gens heureux maîs de les rendre libres et égaux à eux de se débrouiller ensuite, dans l'espace de leur vie privée où l'État n'a pas sa place, avec la gestion de leurs propres affects. Pour autant, comment ne pas attendre du politique la condition de possibilité d'une forme minimale de bonheur, dont il appartient à chacun de définir les contours 7 Comment être heureux si les sociétés n'offrent pas, par leur organisation et leurs structures collectives, les conditions d'un épanouissement personnel' Or, qui ne constate que ce contrat moral, fût-il implicite, entre les individus et leurs représentants, est en berne depuis des années 7 ll est de ce point de vue frappant de mesurer aujourd'hui combien les "recettes" possibles d'un bonheur entravé circulent dans l'espace public, maîs de manière parallèle à la réflexion politique elle-même. Il suffit de regarder la télévision ou les présentoirs des librairies remplis de livres vantant les mérites du bien-être, oscillant entre manuels de psychologie comportementale, essais de médiation et de fiches

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"les sociétés occidentales sont traversées par une dégradation des relations entre les individus" stefano gasimi cuisine pour un corps régénéré, ultime utopie individuelle, à défaut de vivre les utopies collectives. Vivre heureux, Le Grand Livre du bonheur, Pourquoi est-il si difficile d'être heureux ? les titres des livres programmatiques sont le triple symptôme d'une aspiration généralisée, d'un marché éditonal porteur, d'une fêlure sociale • serions-nous malheureux au point de revendiquer aussi fortement le droit au bonheur, comme une idée neuve à réinventer9 Face à cette évidente obsession d'un bonheur fantasmé, la réflexion politique ne peut rester inerte : elle tend à réinvestir cette question. De plus en plus d'auteurs, souvent à la croisée des champs de recherches universitaires classiques, prennent pour objet la question du bonheur, certes moins de manière frontale qu'oblique De la sociologie du travail à l'anthropologie de la vie quotidienne, de la sociologie de la famille aux problématiques des identités, des études urbaines aux réflexions de santé publique, des manières de régénérer la démocratie à l'économie critique . le spectre reflétant le motif du bonheur est aussi large qu'infini C'est par l'identification des blocages sociaux et la reformulation des indicateurs d'une vie heureuse que des horizons de libération individuelle se dessinent, comme un accès à un mode de vie qui se rapprocherait de l'idée d'un bonheur partagé. Le Manifeste pour le bonheur de l'auteur italien Stefano Bartolmi semble symptomatique de cet effort de repenser, de façon pragmatique, l'ordre politique Rassemblant les enseignements de nombreuses recherches en psychologie, économie ou sociologie, le Manifeste ouvre des pistes de réflexion concrète visant à inverser le climat dépressif du moment Bien que traversé par une certaine naïveté dans la manière qu'il a de postuler la possibilité d'un bonheur assuré à condition de suivre ses hypothèses, le livre affirme avec lucidité la nécessité cle régler quèlques questions clés l'école, le travail, la ville, la santé, en particulier Pour Bartolmi, le principal nœud du mal-être contemporain est relationnel Tes sociétés occidentales sont traversées par une dégradation des relations entre les individus. " D'où l'obligation de neutraliser les effets négatifs de cette dégradation par une nouvelle politique des liens, une amélioration de la qualité de l'expérience relationnelle, dans la vie urbaine, la formation scolaire, l'aide sanitaire, au travail. La vie urbaine illustre le problème absurde d'une croissance économique fondée sur la dégradation relationnelle et environnementale : Tes villes modernes sont des environnements construits pour travailler et pour acheter, non pour favoriser les rencontres " Les villes, évoluant vers un modèle

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de séparation spatiale entre les classes sociales, ont trahi "leur fonction originelle de centre d'agrégation"; elles sont devenues des centres d'exclusion Lutilisation différente de l'espace et des transports doit devenir le fondement d'une nouvelle organisation urbaine Autre impératif • changer lécole, aider les élèves à cultiver leurs intérêts, favoriser l'inclusion plutôt que la compétition ll faut aussi changer la démocratie, en redéployant sa nature participative, repenser le travail, en réduisant les pathologies qu'il provoque, redonner les moyens à une politique publique de la santé . Toutes les pistes pragmatiques identifiées ici invitent d'une manière ou d'une autre à changer nos modèles de consommation et à étendre l'accès aux biens communs et gratuits, comme les relations et l'environnement. La critique de la croissance, comme condition d'amélioration de la condition humaine, est ici partagée avec la théorie de la décroissance de Serge Latouche, bien que celle-ci insiste plus sur "l'msoutenabilité environnementale", alors que Bertolmi parle de "iinsoutenabilité des relations". Une politique pour le bonheur doit surtout poser quèlques préalables sans lesquels tout changement de paradigme restera impossible "Arrêter de penser sans cesse à la réussite, à largent^ au travail, à la performance, serait un excellent début " "A bas l'excellence", dame tout autant le sociologue français Luc Boltanski dans le prochain documentaire de Thomas Lacoste, Notre monde, nourri des réflexions de grands intellectuels critiques sur les politiques publiques actuelles [en salle en mars). L'un des pires présupposés anthropologiques à briser est, pour Bartolini, la croyance en ['Homo œconomicus. Censé prendre ses décisions uniquement en fonction de ses avantages personnels, cet Homo œconomicus serait dépourvu de dimension éthique, affective ou pro-sociale : or tout prouve au contraire que l'affection, l'appartenance, la cordialité, l'identité, l'éthique, la réalisation de soi, la responsabilité sont des critères décisifs qui nous éloignent de l'individu calculateur agissant à des fins instrumentales "La socialité des citoyens est l'alternative sur laquelle il faut miser", insiste Bartolini. Les liens sociaux "fournissent la plus grande partie du bien-être et de la capacité productive d'une société". La société relationnelle nous offrira-t-elle le bonheur 7 À nous de le décider, c'est-à-dire les individus, la société et l'État dans un nouveau jeu de rôle, plus ouvert, plus confiant, plus dialectique. • Manifeste pour le bonheur - Comment passer d'une société de l'avoir à une société du bien-être de Stefano Bartolini (LLL), traduit de I italien par Étienne Schelstraete, 286 pages, 21,50 €

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un long fleuve intranquille L'idée du bonheur ne peut faire le deuil des tensions de nos existences, rappellent les philosophes, sceptiques et vitalistes à la fois.

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l faut se méfier des recettes ou des programmes en apparence évidents, maîs trop simplistes, de ceux qui nous promettent le bonheur Comme s'il suffisait de décréter qu'il n'appartient qu'à nous de le décider pour le faire naître Toute l'histoire de la pensée prend acte de la dimension tragique de nos existences. Ce qui ne veut pas dire que tout est bouche Le philosophe français Fabrice Nidal suggère dans son nouveau livre, La Tendresse du monde, une manière presque paradoxale d'envisager le bonheur :

"être inconsolable, ce n'est pas être désespéré" Fabrice Midal

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'Le mal est partout, l'inhumanité accablante, la négation de la dignité bien souvent insoutenable, sy conformer c'est accepter d'être inconsolable. Maîs être inconsolable n'est pas être désespéré " La vulnérabilité est selon lui le socle de toute éthique possible ll faut apprendre à se relier à I angoisse de façon directe et réaliste, comme nous y invite Franz Kafka qui lui sert de guide dans les labyrinthes de la vie opaque ll ne faut pas fuir I effroi maîs le reconnaître, nous confrontera l'incertitude et l'intranquillité "L'espérance ne consiste pas à attendre un futur idéalise, a projeter dans l'avenir ce que nous aimerions, maîs à voir le possible au sem du présent Et à rester droit '

Pour Nidal, auteur d'un précédent essai majeur, Auschwitz, I impossible regard, le choix qui s'impose à nous n'est pas entre le bonheur et le malheur maîs "entre un isolement sans vision et un inconfort accepté" Le philosophe Frédéric Worms, spécialiste de Bergson, se méfie aussi dans son nouveau livre, La vie qui unit et qui sépare, des procédés trop normatifs et unilatéraux que convoque l'idée du bonheur "Lom de toute moralisation béate, selon laquelle pour vivre heureux, il suffirait d'autrui, des relations", ll pense au contraire qu'il existe "dans les relations une polarité essentielle, qui fait de la vie bonne une possibilité maîs aussi une fragilité, une chance maîs aussi un risque, la source des merveilles et des terreurs".

Pour Lui, la polarité éthique et politique de la vie n'est pas tant entre unité et séparation "qu'entre création et destruction " Nous n'accédons jamais à la réalité de la vie, à son intensité pure, sinon justement "à travers les tensions de nos vies". Ce principe qu'il étaie magistralement nourrit ce qu'il appelle un vitalisme critique qui. déployé à partir d'un nœud créatif entre libertés individuelles et relations sociales, nous semble, parallèlement aux horizons politiques purs, la condition absolue d'un bonheur espéré. JMD La Tendresse du monde - L'art d'être vulnérable de Fabrice Midal (Flammarion). 194 pages. 17 € La vie qui unit et qui sépare de Frederic Worms (Payot). 90 pages, lû €

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Le Manifeste du Bonheur, Bartolini, Les Inrocks