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Dick head man Records Une anthologie commentée / An annoted anthology

Un ouvrage dirigé par / A book edited by Anaëlle Pirat-Taluy Avec les contributions de / With contributions from Raoul Beckman, Hélène Bigoût, Nemrod Briskausen Pascale Cholette, Damien Grimbert, Raoul McCain Mr Bing, Loïc Papino, Pascale Riou, Inès Sapin Isabelle Stragliati, Kiku Yamashi

Éditions AAA - Septembre / September 2016


Avant-Propos

En avril 2011, alors que nous regardions Dick s’ébrouer au jardin des Tuileries en compagnie de jeunes touristes russes, Inès Sapin et moimême avons eu l’idée de cet ouvrage. Nous voulions faire partager notre engouement, certes à la limite de l’adoration mystique, pour « l’homme à la tête de gland » et ses acolytes. Nous imaginions un livre épais comme une brique de lait, un pavé qui regrouperait absolument tout ce que nous pouvions voir, entendre et savoir sur Dick head man Records. Il était temps de faire sortir au grand jour les activités de ce label singulier et prolifique et de démasquer ses membres. Poussées par cette ambition à la démesure du sourire de Dick et par l’impression réjouissante d’avoir un beau secret à partager, nous nous sommes embarquées pour une expédition qui devait durer trois ans : trois années de recherches durant lesquelles nous avons pu rassembler une grande quantité d’archives, au gré de nos navigations virtuelles et de nos rencontres avec les acteurs du label. Les documents que nous avons regroupés et que nous continuons de collecter sont maintenant consignés dans un disque dur de 500 Go dont l’espace disponible se réduit de jour en jour, et il nous a fallu faire des choix drastiques parmi les milliers de fichiers en notre possession pour réaliser cette compilation. Les différents textes, analyses et témoignages qui accompagnent notre anthologie sont là pour apporter tout l’éclairage nécessaire à ces copieuses archives. Le travail de mise en page réalisé par Séverine Gorlier s’est avéré déterminant pour que cet ensemble hétérogène de formes et d’écrits puisse prendre corps et nous permettre, enfin, d’écrire l’histoire de Dick head man Records. Dick head man Records n’a rien d’une maison de disque classique, Inès Sapin l’explique très bien dans son analyse d’ouverture, et malgré notre propension à vouloir classer et répertorier les documents collectés avec toute la rigueur scientifique possible, nous voulions respecter cette particularité propre au label à ne rien hiérarchiser. C’est pourquoi le choix des éléments qui constituent cet ouvrage

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s’est fait presque par hasard, selon les envies, les disponibilités et les motivations de chaque personne que nous avons invitée à participer. Certains artistes se sont plongés corps et âmes dans le projet, d’autres se sont montrés peu intéressés ou sont partis depuis vers d’autres aventures plus lucratives, la plupart d’entre eux sont tout simplement demeurés introuvables. Notre connexion d’origine avec un groupe de co-diffuseurs français, pas toujours enclin à nous livrer leur version des faits et dont les propos ont été recueillis tant bien que mal par Pascale Riou, a beaucoup contribué à l’orientation donnée à ce volume. C’est ainsi que nous nous sommes plutôt concentrés sur ce qu’il se passait en France, sur les personnalités les plus actives du moment et sur les événements les plus récents. Le livre se clôt cependant sur le témoignage de Raoul Mc Cain, découvert et transmis par Nicolas Audureau, qui ouvre des perspectives intéressantes sur des possibles ramifications dickheadmaniennes outre-Atlantique, et qui nous offre une piste sérieuse à suivre. Nous voulions également donner la parole aux musiciens : qu’ils enchaînent les concerts ou que leurs clips n’aient que 30 vues sur Youtube, leurs témoignages et leurs visions des choses nous semblaient plus que jamais importante. Pour mener les entretiens ou écrire les chroniques sur les groupes, nous avons fait appel à trois spécialistes des musiques contemporaines, Pascale Cholette, Damien Grimbert et Isabelle Stragliati, qui étaient libres de leurs contributions. Ils ont procédé par coups de cœur, en fonction de leurs centres d’intérêt et de leurs propres références, ou bien avec la volonté affichée de parler d’un genre de musique ou d’une époque. Ils ont aussi été parfois simplement poussés par leur curiosité pour un nom ou un concept, ce qui a pu donner lieu à des rencontres surprenantes. D’autres auteurs se sont joints à eux avec des propositions spontanées ou en réponse à des commandes : Hélène Bigoût qui a découvert le label tout récemment, Loïc Papino qui en revanche le suit depuis quelques années, Raoul Beckman toujours à traîner dans l’ombre de Dick, et le regretté Mr Bing, très actif au début des années 2000 et dont la plupart des écrits se sont malheureusement perdus. Il a fallu composer avec les longs bavardages de certains et les réponses trop concises des autres, pour essayer de représenter de la façon la plus équilibrée possible toute la « variété » du label. Voici donc notre anthologie commentée, et bien évidemment incomplète. Nous sommes loin d’avoir accompli notre mission, beaucoup d’archives ont disparu, certaines n’ont même jamais existé, et sans aucun doute, au moment de l’impression, des choses nouvelles


apparaissent déjà. C’est là une des possibles anthologies du label Dick head man Records – nous aurions pu en faire une toute autre. Une anthologie qui ne marque ni la fin d’une période, ni le début d’une autre, à peine une ébauche d’état des lieux. Un livre qui s’est construit à l’intuition et qui témoigne d’un attachement certain pour le label. La preuve tangible que nous étions là, au bon endroit au bon moment, même s’il fut parfois difficile de préciser où et quand. Anaëlle Pirat-Taluy - Janvier 2016

Pochettes d’albums DhmR / DhmR’s album covers, 2005

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Dick head man Records / Label de variétés

« Dick is the figurehead of a boat full of imaginary friends. Sailing between Taïwan and France, Estonia and Corsica, Japan and Iceland, the dickheadman crew floats freely on the Oceans of Sounds. Like the fisherman repairing his old net, like pirates sharpening their bloody knives before the attack, they play at music instead of playing the piano. Not afraid of the worst waves, Dick head man Records is not the music of today, yesterday or tomorrow, it is the music of all ways. » Anonyme C’est dans la chambre d’une adolescente nommée Nadège Bordet que j’ai fait la découverte du label Dick head man Records en 2004. Je m’étais rendue au Printemps de Septembre à Toulouse et je visitais l’exposition de Serge Comte à la maison éclusière en compagnie de mon amie Marie Jenlain. Si celle-ci avait l’air de savoir ce qui nous attendait, son petit sourire en coin me laissait présager quelques surprises, mais j’ignorais alors s’il était ironique ou non, et peut-être l’était-il. Au milieu de cette exposition, se trouvait une salle aménagée en chambre, avec un petit lit, un bureau sur lequel traînaient quelques fournitures scolaires et une ou deux étagères bien fournies. C’était la chambre de Nadège Bordet. Le mobilier comportait les traces de la vie rêveuse et dissipée de l’adolescente, une petite télévision branchée sur une chaîne musicale passait des clips en boucle, et les murs étaient couverts de stickers, photographies, posters dédicacés ou dessins dédiés à divers groupes de musique et à une créature étrange dont le visage toutes dents dehors envahissait l’espace par sa présence répétitive. Évidemment, j’étais dans une exposition et j’avais donc a priori à faire à une forme plastique, qui se présentait comme une installation globale dédiée à un projet musical encore obscur. Je ne connaissais aucun des groupes dont je pouvais voir les posters sur ces murs ou dont je pouvais entendre la musique, et cette mise en scène spécieuse

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Voir à ce propos l’entretien avec les co-diffuseurs réalisé par Pascale Riou (p. 145 du présent ouvrage) N.D.E.

me laissait perplexe quant à la pertinence et au bien-fondé des propos de cette supposée Nadège Bordet. Si un froncement de sourcil indiqua mon attitude sceptique, Marie Jenlain, elle, continua de sourire. La chance voulut qu’un concert organisé le soir même me permette d’assister aux performances des groupes TROP TARD, HOLLY DAY, MASS MURDER MOUSES, dj Casquette, MC Moza, MCf et NEMROD BRISKAUSEN, dont j’avais fait la connaissance sur les murs de l’exposition. Ce fut une soirée pour le moins ahurissante, de par la discordance de l’ensemble due à la différence des genres, des techniques et des ambiances composées par chacun d’entre eux, qui ne manqua pas de laisser le public à la fois perplexe et timidement enthousiaste. J’ai à cette occasion rencontré l’artiste Clôde Coulpier, un des organisateurs de l’événement, qui m’a longuement parlé de son rôle et de celui d’autres artistes comme Fanette Muxart, Raphaël Charpentié ou Fabrice Croux, au sein du label. Par le biais de leur production plastique, ils avaient pour objectif de prendre en charge les moyens de diffusion et de promotion des groupes signés sous DhmR et, outre leur statut d’artiste, ils se présentaient alors comme co-diffuseurs pour caractériser cette position de communicant *. La forme du label de musique leur permettait une recherche artistique sur ce que pouvait signifier être un groupe de musique, sur les moyens de légitimation de la musique au-delà de l’enregistrement, et de travailler ainsi sur les formes ou les objets culturels que cela pouvait engendrer (vidéoclips, photographies et objets promotionnels ou dessins de fans). La chambre de Nadège Bordet – qui n’était que la représentation du fan potentiel à partir duquel toutes les productions se déployaient – était un prétexte pour devenir le lieu de la rencontre de toutes les réalisations plastiques et musicales liées à ce label. Portée par cette première rencontre et curieuse du parcours et de l’évolution du label, j’ai suivi Dick head man Records avec une certaine obstination pendant près de dix ans, traquant les événements, parfois confidentiels, parfois importants, qui émergeaient aux quatre coins du globe, m’abonnant aux différentes chaînes Youtube pour ne manquer aucun nouveau clip, observant l’influence des changements de technologies sur les musiques produites, au rythme des apparitions et disparitions des groupes. Je me suis même surprise à faire les poubelles des festivals et concerts afin de conserver religieusement ici les paroles annotées de la chanteuse Cyndelle Brasseur, là le masque de papier du guitariste Déboulatör. Je crois n’avoir rien manqué, ou presque, et me voilà presque par hasard dans la position d’expert ès DhmR. Expert en sourires en coin, sans doute.


Dick head man Records se présente en premier lieu comme un label de variétés (variétés au sens d’un ensemble composé de choses différentes, et non pas ce qu’on entend par musique légère) qui aurait signé, au jour où j’écris, trois cent soixante-quinze groupes. Sur son site internet très spartiate, on peut voir de la façon la plus exhaustive possible la liste de ces groupes, avec des liens vers différentes platesformes comme Myspace, Soundcloud, Youtube ou Dailymotion, qu’ils utilisent comme les lieux privilégiés de la diffusion de leur musique. On y trouve aussi les archives des événements auxquels les membres du label ont participé, ainsi que des photographies d’expositions, des vidéos de différentes natures, des textes ou éditions sous forme de PDF. Le site internet *, et ses nombreuses ramifications sur le réseau, est l’espace de prédilection de la diffusion des productions liées au label, quels que soient leur statut, la première intention des co‑diffuseurs étant de les mettre à disposition de tout un chacun.

dickheadmanrecords.blogspot.fr/

Le label Dick head man Records n’existe sous aucune forme juridique : il n’est pas constitué en société ou en association, aucun contrat ne relie les groupes et le label, il n’y a pas d’instance dirigeante, pas de circulation d’argent, aucun des musiciens n’est inscrit à la Sacem ou à un quelconque organisme de gestion de droits d’auteur, toute musique est diffusée librement. Il est dit, c’est une devise apparue un jour par hasard et dont l’énoncé semble tout à fait approprié, que DhmR est un label « fictif mais effectif ». Cela signifie qu’il est une forme de fiction, dans le sens ou aucun papier n’atteste de son existence réelle, mais que cette existence abstraite permet à un groupe de personnes réunies sous une même impulsion et dirigées par des envies simples – comme celle de « faire de la musique» – d’avoir un cadre de production souple et modulable. Il est effectif car la musique existe, des concerts ont lieu et des disques sortent, même si pour la plupart il s’agit de CDs gravés donnés de main en main. Si DhmR n’est pas une entreprise cela signifie d’abord qu’il n’y a pas de direction, ni administrative, ni artistique, et donc pas de « tête pensante » qui ferait autorité sur le label. D’ailleurs, au cours de mes investigations, il m’a été impossible de dater et d’attribuer à qui que ce soit la création du label, les premières archives apparaissant sur internet de façon quasi spontanée au moment où internet apparaît et les productions antérieures aux années 2000 étant difficilement localisables. Face à mes interrogations, tous les membres du label m’ont tenu le même discours : c’est Dick qui est derrière tout ça. Si évidemment cette réponse est le signe d’une propagande bien rodée destinée à me faire comprendre qu’il y a des questions à ne pas poser,

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Voir à ce propos le témoignage de Raoul McCain (p. 293 du présent ouvrage) N.D.E

Jérôme Viollet par Raoul Beckman (p. 187 du présent ouvrage) N.D.E.

Gérald Da Palmès « Musique Chronique » PALMARES #4, mars 2004

Entretien avec France Fermier par Pascale Cholette (p. 53 du présent ouvrage) N.D.E.

des doutes subsistent quant à l’existence de ce fameux Dick. Certains documents sont néanmoins ressortis il y a peu, sur les premiers travaux et premières expériences autour de la musique, dans les années 80, d’un homme qui aurait donné son nom au label et enclenché son mouvement initial, avant de disparaître et de réapparaître assez curieusement sous la forme d’une mascotte a priori inoffensive *. L’absence volontaire de hiérarchie et de direction artistique implique une chose assez simple : il n’y a pas de comité de sélection et n’importe qui peut s’autosigner chez Dick head man Records. Tout groupe ou musicien, chanteur ou amateur qui le voudrait peut décider d’apposer le logo DhmR sur son disque, sur sa page Myspace ou sur sa vidéo Youtube. Cela explique la différence des qualités de production, chaque formation musicale s’arrangeant avec ses propres moyens, dans une optique plus ou moins professionnelle. C’est comme cela que l’on peut justifier le grand écart entre EVIL LOVE qui compose des albums pop bien léchés en studio et un JÉRÔME VIOLLET * qui s’enregistre sur K7 dans sa chambre. Cela explique aussi le fait qu’il n’y ait pas de stratégie marketing, ni volonté de profit, comme on peut le voir dans les maisons de disques habituelles, où le timing pour la promotion d’un auteur – sortie de single, production de clips, passages télévisés et étalage publicitaire – est bien en place, même si ces stratégies, tout en restant largement hégémoniques, sont depuis quelques années déstabilisées par la profusion de mouvements indépendants et par la diffusion de la musique sous toutes formes via les réseaux internet. Dans une interview accordée au critique musical Gérald Da Palmès *, Clôde Coulpier dit les choses assez simplement : « C’est la qualité de l’envie de faire, de produire, de faire exister des façons de faire, qui nous intéresse en premier lieu, la qualité de la musique importe peu, c’est la qualité de l’envie d’exister en tant que musicien qui importe. » DhmR se veut un réceptacle permissif et octroie une grande liberté dans les productions, dans la circulation des musiques, des images et des idées. C’est une plate-forme qui permet le rassemblement d’individus qui veulent se donner les moyens d’exister en tant que musiciens comme ils le désirent ; c’est un espace sincère et simple qui, en quelque sorte, « autorise » l’accomplissement du désir de vivre une réalité extraordinaire qui au départ ne devait peut-être pas être la sienne, une structure d’exaucement de ses souhaits, même les plus cachés, même les plus risibles. C’est ce que me confiait la musicienne FRANCE FERMIER * lors de notre dernière rencontre :  « en ayant pris la décision de faire de la musique, même pauvrement,


et en interagissant avec le monde à partir de cette position dont je me réclame, il n’y a alors plus de différence entre faire illusion et être ce que je veux être. » Cette structure ouverte peut sembler utopique, voire naïve, mais on se rend vite compte que ce procédé engendre de nombreuses contradictions et des dissonances dans les discours et les propositions des membres du label. Déjà, tout est loin d’être cautionné par tout le monde. Comme personne ne décide si tel ou tel groupe a une production musicale suffisante ou « l’état d’esprit » pour entrer chez DhmR, c’est la porte ouverte à tout et n’importe quoi : les groupes qui adhèrent aux idées du label sont pour la plupart très conscients de ce que cela peut signifier, mais il y a parfois des malentendus et il y a bien sûr des productions plus ou moins sérieuses réalisées avec plus ou moins de talent et des groupes dont le positionnement (musical ou même éthique) peut faire grincer quelques dents. En outre, appartenir au label demande aux artistes un grand lâcher-prise vis-à-vis de leurs propres productions, car elles peuvent vite se retrouver utilisées par d’autres à d’autres fins et se fondre dans la grande nébuleuse DhmR. Les contradictions sont également nombreuses dans l’idée même de ce que peut représenter le label, entre les individus qui se disent co‑diffuseurs, ceux qui organisent des événements, et ceux qui comme moi en rendent compte. Cependant ces malentendus ne sont que des questions de points de vue qui n’ont finalement pas lieu d’être, et le grand avantage de cette façon de fonctionner, c’est que l’erreur et l’échec n’existent pas chez Dick head man Records : tout est mis au même plan, tout a la même valeur, et tout est valable. Rien n’est figé et si on a là des individus qui font des choses sous un même nom, il ne s’agit pas d’un collectif avec un « message » mais plutôt d’une vaste entité composée de multiples voix qui vont faire s’entremêler de multiples idées et formes. C’est ce qui rend les interventions liées au label relativement indiscernables, et on peut avoir du mal à en appréhender les objectifs et les motivations. Les invitations auxquelles répondent les co-diffuseurs et les événements qu’ils organisent eux-mêmes sont assez révélateurs de cette envie d’être sur tous les fronts, sans se préoccuper d’une incarnation dans un milieu spécifique de l’art ou des musiques indépendantes. C’est de ce fait que l’on a pu voir jouer le groupe GGRÜ * dans un festival de skate en Ardèche pendant que DJ WILSMISS * tenait la vedette au vernissage de l’exposition Musique plastique chez Agnès b., ou bien que le label a été invité par Amanda Newall au Film Archive d’Auckland pour une exposition

Chronique GGrü par Loïc Papino (p. 189 du présent ouvrage) N.D.E. Entretien avec DJ Wilsmiss par Damien Grimbert (p. 43 du présent ouvrage) N.D.E.

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Summoning the face of the other and the excellence experiment Film Archive, Auckland, 2010 Croquons Dick Le Passage Grenoble, 2009

New land, new band Fondation ERA, Moscou, 2007

Festival DhmR Champs Libres, CEAAC Strasbourg, 2007

Entretien capitaine sentiment par Pascale Cholette (p. 175 du présent ouvrage) N.D.E.

consacrée à la représentation des tendances schizophrènes en art *, où ont été présentés les mêmes dessins d’amateurs qui avaient déjà été montrés dans un petit salon de thé grenoblois à l’invitation de sa propriétaire *. Les artistes co-diffuseurs s’arrangent toujours pour brouiller les pistes entre leurs productions plastiques et leur rôle de manager de groupes ou d’organisateur d’événements. Fanette Muxart au moment d’une exposition personnelle en Russie * fait ainsi intervenir un groupe local, THE KREMLINS, qui se produit lors du vernissage et avec qui elle réalise une installation composée de dessins faits par des inconnus reprenant la ligne graphique du groupe. À l’inverse, l’artiste Raphaël Charpentié, qui vit à Strasbourg et qui se proclame « Directeur de la branche GrandEst » (ce jeu avec les étiquettes est un autre exemple de la façon dont certains fantasmes peuvent être projetés au sein de DhmR), organise une série de concerts au Centre européen d’actions artistiques contemporaines (CEAAC) de Strasbourg et en profite pour créer une forme d’exposition autour de la scène accueillant les concerts *. Il y a de la part des co-diffuseurs une forme de théâtralisation dans les différentes stratégies de diffusion des groupes qu’ils mettent en place. Il semble en effet qu’ils construisent dans les contextes donnés (centres d’art, bars ou salles de spectacle) des décors, des mises en scène, dans lesquels les groupes pourront assumer leur posture et jouer leur rôle. Si « faire de la musique » est au centre du projet, la construction de l’identité des formations musicales et leur appartenance à des genres revendiqués (le Rap, la Pop ou la Chanson française) comme inventés (la Sweat music, le Black mambo ou le Real Life) passe beaucoup par l’imagerie et la mise en situation de la musique, portées par les artistes/co-diffuseurs, dans l’idée que le décor détermine les gestes. Ainsi, que ce soit sur une pochette de disque, dans les paroles d’une chanson, dans la composition d’un morceau ou dans le choix du lieu où se produire en live, les artistes et musiciens n’hésitent pas à jouer avec certains codes de la culture populaire et artistique. Le groupe GGRÜ poursuit inlassablement sa recherche d’un son et d’une attitude plus teenager que jamais, les GIGOTS D’AGNÈS est un pur produit de la chanson française des années 90, entre bal musette et rock alternatif, un artiste comme CAPITAINE SENTIMENT * se situe dans la ligne directe d’un musicien atypique et très « arty » comme Daniel Johnston, et la musique de WOOL STRUCTURE s’ancre dans des procédés expérimentaux dont John Cage a défini les bases. Les possibilités que se donnent les musiciens DhmR de jouer avec différents niveaux de références culturelles leur permet de se créer


une identité artistique, qu’elle soit plus ou moins factice, à partir de différents ingrédients et modèles glanés ici et là. Bien sûr, une grande partie des groupes reste largement inclassable, surtout pour des amateurs de musique. L’invention d’une pléiade de nouveaux genres musicaux, dont les fondements trouvent leur source ailleurs que dans une technique, un contexte social ou un style, amplifie cette difficulté à les situer. De par leurs multiples casquettes et activités, les membres de Dick head man Records deviennent les acteurs de leur propre existence et les participants à un ensemble qui apparaît sous la forme d’un réseau. Des groupes et des artistes qui ne se connaissaient pas vont repérer qu’ils font partie du label et vont se proposer des choses mutuellement, établir des collaborations diverses : Kim Kroux, le leader du groupe THE CHEAP, va réaliser le clip Nude Cocker pour CAPITAINE SENTIMENT, LAZY M va proposer les arrangements musicaux de La Java de Broadway ou Chanteur de Jazz à RAOUL BECKMAN, la rencontre improbable entre Mélanie, la chanteuse émotive de MOURIR D’AMOUR, et ROY JAKE, l’adolescent rageur des banlieues serbes, donnera lieu aux morceaux Average et Damir devient sauvage. C’est un système de fonctionnement qui permet aux membres du label de travailler en totale autonomie et de se positionner à l’écart des ensembles de relations sociales et institutionnelles liées aux conventions économiques et artistiques actuelles, ou plutôt, pour user d’une métaphore boucanière, de construire un réseau de places fortes où échanger son butin en toute tranquillité. Marie Jenlain a très bien cerné ce mode opératoire dans le texte Se faire participer *, qui parle notamment des interactions amicales qui peuvent agir dans un groupe d’individus et pourquoi celles-ci sont importantes. « Le groupe ainsi formé agira sur la base d’une dialectique fondée sur la réciprocité positive, l’honnêteté et surtout une compréhension des enjeux des pratiques des uns et des autres. » Le réseau ou le groupe DhmR, de par la connaissance et l’intérêt éprouvé par chacun pour chacun, mais aussi dans les interactions et les collisions possibles, peut amener à de multiples mouvements de création, un accroissement des productions, une ouverture sur une communauté forte d’idées, un partage et une mise à disposition des ressources.

Marie Jenlain, Se faire participer dans Étude des dynamiques des possibles créatifs conscients les Éditions de la Soif,  2007 (reproduit en p. 270 de cet ouvrage) N.D.E.

L’événement qui figure le mieux les idées énoncées ci-dessus est sans doute le Festival Dick head man Records qui a eu lieu en septembre 2012 au centre d’art OUI à Grenoble. Le festival se déroulait sur trois jours, une cinquantaine de groupes étaient annoncés venant de

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Entretien avec TECHFROID par Damien Grimbert (p. 183 du présent ouvrage) N.D.E. Entretien avec Gloria Bulls par Damien Grimbert (p. 193 du présent ouvrage) N.D.E.

différents pays et représentant différents genres, et certains d’entre eux avaient effectué une résidence au centre d’art durant l’été. De nombreuses œuvres et archives du label étaient également réunies dans une exposition attenante. C’était sans doute la plus importante réunion Dick head man Records jamais organisée, un grand sabbat en l’honneur de Dick, une célébration de la musique. Je n’ai pas manqué d’assister à l’événement et me fondre dans le public tout au long de ces trois jours de fête. Ce n’est qu’après coup, en revenant sur les souvenirs laissés par ce moment privilégié, que j’ai saisi la portée de cet événement sur les gens qui y ont contribué et qui y ont assisté. En arrivant sur les lieux, la première impression était celle d’un simulacre de festival de musique. Je dis simulacre non pas pour donner l’impression que tout était factice ou qu’il s’agissait d’une simple illusion, car tout ce qui s’y passait était très réel, mais plutôt dans le sens où l’on entrait dans une forme de représentation ou d’imitation d’un festival de musique. C’était comme si l’équipe organisatrice n’avait mis tout cela en place que dans le but de créer une image, une image qui se déploierait dans le temps et que nous aurions pénétrée en sautant avec Mary Poppins à travers la surface d’un dessin. Tous les éléments qui font un festival étaient là : les membres du staff technique, bien identifiés par leur tenue, s’affairaient à la moindre occasion autour de la scène ; le logo promotionnel apparaissait partout, sur les gobelets à consigne, les ballons, les t-shirts ou les éléments de décoration ; des reporteurs affublés de badges all acces réalisaient photographies, films et interviews des groupes sans relâche ; et bien sûr les groupes se relayaient, chacun avec sa scénographie, ses lumières, son ambiance et sa bouteille d’alcool préférée dans les loges. On assistait à un spectacle qui avait la particularité de révéler tous ses mécanismes de fabrication, qui faisaient eux-mêmes partie de la représentation. Il y avait dans cette mise en scène de la musique quelque chose d’artificieux, de parfois absurde et qui pouvait nous mettre, nous, spectateurs, dans des situations un peu bizarres et presque inconfortables. Je pense notamment à l’enchaînement des groupes sur scène, très frénétique et irrégulier, sans aucune tête d’affiche, ou plutôt avec uniquement des têtes d’affiche. Il y avait des sets très courts de groupes qui n’avaient qu’un ou deux morceaux, comme les YO YO YO ou PYTHON, qui pouvaient être suivis par de longs moments de bravoure donnés par DJ LE VILAIN ou TECHFROID *. Nous étions également contraints à une grande souplesse émotionnelle : à la sortie des briquets la larme à l’œil devant CHIALI CHIALO * succédait une


danse fébrile sur HOLLY DAY, aux pogos compulsifs provoqués par HELL, l’écoute attentive de la poésie sèche de PAN! *. Tout se déroulait sans vraiment nous laisser de moments de transition pour récupérer de ces changements trop fréquents et de cette abondance de stimuli visuels et sonores. Mais surtout, de par nos attitudes relativement codées face aux différents spectacles auxquels nous assistions, nous faisions partie sans le savoir du processus de la construction de ces spectacles dans notre rôle bien défini de public, et nous faisons maintenant partie des archives, des images et des sons créés à ce moment-là. Nos activités lambda de spectateurs (boire une bière, faire un selfie, ou tout simplement écouter, regarder, danser) ont obtenu reconnaissance au sein de la représentation et nous sommes devenus, en ce qui concerne la construction d’images, tout aussi importants que les musiciens qui se trouvaient sur scène. Cette représentation de festival constituait en elle-même une exposition à part entière, une forme de monographie rétrospective et actuelle de l’œuvre dense et protéiforme qu’est Dick head man Records. Il s’agissait de créer une situation spécifique, en consacrant ce moment donné à l’aménagement d’une forme d’expérience commune et éphémère à laquelle tout le monde participait activement, que ce soit les musiciens, les organisateurs ou le public, chacun dans son rôle mais aussi en intervertissant les rôles. Je disais que le public se retrouvait partie prenante de la représentation, mais ayant naturellement à disposition des appareils d’enregistrement (téléphones ou appareils photo) il se retrouvait aussi dans la position de producteur d’images.

Chronique PAN ! par Anaëlle Pirat-Taluy (p. 165 du présent ouvrage) N.D.E.

Quand je parle de participation, ce n’est pas tellement dans l’idée que chacun devienne un acteur du spectacle qui se joue, ni qu’il se crée une forme de communauté homogène et quasi mystique autour du label, mais plutôt qu’il s’agit de participer à un jeu. Un jeu qui aurait une règle assez simple, établie par Raphaël Charpentié au début des années 2000 : « on dirait qu’on aurait un groupe et qu’on ferait de la musique ». Cette proposition, qui par ailleurs n’appartient qu’à lui, pourrait nous faire croire à une vaste blague, mais elle va être suivie par la plupart des membres de DhmR. La musique peut être un jeu, les représentations publiques peuvent être un jeu, chaque espace qui est pour un temps dévolu à Dick head man Records devient un grand plateau de jeu où tout le monde promène ses pions librement tout en générant une dynamique collective et des moments de reconfiguration de nos vies. Le jeu comme postulat de création et comme condition à l’invention de nouveaux mondes, de nouveaux modes de communication et de

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Pas par-là / Takhle ne C. Laurelli & É. Pano-Zavaroni [dir] Éditions AAA, Grenoble, 2013

Free Party Centre d’Art Contemporain de Moscou, 2006 & École supérieure d’art de Grenoble, 2007

nouvelles productions, c’est ce qu’ont pu expérimenter les étudiants praguois lors d’un workshop donné en 2013 par certains membres du label, dont un compte-rendu détaillé peut être lu dans l’ouvrage Pas par là / Takhle ne *. Les étudiants furent invités à piocher à l’aveugle des petits papiers comportant des propositions de noms de groupes et de genres de musique, et à partir de là à inventer l’identité et l’histoire de ce groupe, à composer un morceau et à se produire sur scène. On a vu lors de ces quelques jours de workshop la création d’une vingtaine de nouveaux groupes et si les règles de base ont été dictées par les mentors du label, ce fut uniquement pour offrir aux étudiants l’opportunité et le plaisir de les contourner, de tricher ou d’être mauvais joueur. En entrant dans le jeu, on entre dans une aire intermédiaire où la réalité est remodelée, et la mascotte qui apparaît de plus en plus souvent dans les concerts ou les expositions illustre assez bien cette idée. Dick, chimère mi-homme mi-poisson, est au choix le symbole du label, la figure de ralliement, le maître de cérémonie, un tyran qui ne sort jamais de sa chambre, l’Homme Nouveau, notre meilleur copain pour la vie, le destin qui frappe à votre porte, selon les relations que l’on entretient avec lui. Sa présence aux événements DhmR marque le fait que nous, spectateurs qui assistons à tel ou tel concert ou qui voyons telle ou telle exposition, nous ne sommes plus tout à fait dans le domaine de la musique ni tout à fait dans celui de l’art mais dans un entre-deux, dans un espace de création d’illusions où nous pouvons jouer avec toutes les possibilités et où nous ne pouvons être sûrs de rien de ce que nous voyons ni entendons, voire même de ce qui nous arrive. Le sourire de Dick est la marque de cette nébuleuse flottante libérée de toute signification permanente et univoque qu’est DhmR. Dick est bien là pour nous signifier quelque chose, mais ce quelque chose prendra une forme différente selon le lieu d’où on le regarde. Si c’est un symbole, c’est un symbole très arbitraire, en mutation perpétuelle et qui ne peut ainsi pas être cloué au mur. Nous construisons le sens du sourire de Dick pour nous-mêmes. Dick n’a pas de vérité propre, mais une multitude de possibles vérités. Dick n’est jamais fidèle à lui-même et on ne peut pas lui demander de rester le même. Dick ne fait pas la différence entre celui qui agit et celui qui regarde, ils sont tous les deux sur la même image. En 2006, le label est invité à Moscou puis à Grenoble par les curateurs Elena Yaichnikova et Nicolas Audureau pour leur exposition Free Party *. L’exposition portait sur la liberté des échanges et des discours dans des espaces non spectaculaires.


Les artistes qui vont répondre à cette invitation (entre autres, Fabrice Croux et Clôde Coulpier) décident de fabriquer des masques * à l’effigie de tous les membres des groupes Dick head man Records. Cela peut être parfois les visages des membres des groupes, ou parfois une image plus symbolique, comme la carte postale de CLAMECY * (qui tire son nom d’une petite ville de la Nièvre) ou l’ananas de COCO FRUIT, dans laquelle on a percé deux trous pour les yeux. La présentation de ces masques est un exemple de l’interchangeabilité des rôles : n’importe qui peut être qui il veut chez Dick head man Records. Rien ne pourrait empêcher Miguel Silvano du groupe TROP TARD *, s’il en venait à être lassé de sa position de compositeur folk, de se revendiquer Dj et de prendre la place de DJ POMPIER, il lui suffirait de télécharger ses sets, de porter un masque et de faire semblant de s’activer derrière son ordinateur. Les masques sont là pour donner à chacun la possibilité de s’approprier, voire même de revendiquer, tout ce qui se fait, dans l’idée que tout appartient à tout le monde une fois labélisé DhmR. Les groupes acceptent qu’on utilise leur image ou leur musique à toute fin qui sera imaginée par un autre groupe, ou un des artistes co-diffuseurs. La question de la propriété, et accessoirement la soif de reconnaissance, n’est pas leur problème et chacun est libre de profiter des différents potentiels créatifs de toutes les personnes impliquées dans le label, encore une fois, de partager ses ressources et son butin. Le masque agit là comme le décor, et appelle une façon de se mouvoir, de nouveaux gestes, une attitude spécifique et des nouvelles représentations. On sait que dans les traditions de carnaval le masque permettait l’inversion des hiérarchies, la suspension momentanée des règles ordinaires, et qu’il pouvait être le symbole et la condition d’un soulèvement temporaire de la foule. Les membres de Dick head man Records jouent avec cette idée, mais dans une forme de neutralité : ils ne cherchent pas à renverser la situation ni à infiltrer et parasiter les structures officielles, ils sont juste là, derrière leurs multiples masques, sans revendications précises. Ils n’agissent pas cachés mais suggèrent qu’il peut y avoir différents niveaux de lecture au travers des couches d’apparences. Ils montrent tout et rien en même temps, ils sont présents partout et visibles nulle part, à moins que ce ne soit l’inverse. Le masque est aussi un moyen de disparaître, de révéler non plus une personne mais une image, une idée ou une identité qui peut appartenir à tout le monde. Ces rôles que jouent tous les membres du label nous renvoient à cette « qualité d’envie d’exister » dont parlait

Série Un-exhaustive Artists 2

Entretien avec clamecy par Isabelle Stragliati (p. 151 du présent ouvrage) N.D.E.

Chronique Trop Tard par Pascale Cholette (p. 35 du présent ouvrage) N.D.E.

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Clôde Coulpier, que ce soit en tant que musicien ou en tant que Directeur général.

Kunst Diffusion 138 Saint-Martin-d’Hères, 2006

Mais ainsi, que reste-t-il de Dick head man Records, une fois que Dick a rangé son costume, une fois que la fête est finie. Des images éparpillées à droite à gauche, qu’on ne peut relier entre elles qu’après un grand effort de recherche ; des documents et des écrits, qui apparaissent comme des pop-up au détour de pages internet obscures ; des objets qui se situent entre le goody, le souvenir et l’œuvre d’art ; des sons qui tournent en boucle sur Facebook ; des traces de leur passage. Le travail d’archivage et de mise en valeur des productions dans le champ de l’art comme dans celui de la musique n’est pas aisé, et la nature hétérogène des éléments qui compose l’« œuvre » DhmR rend hasardeux tout projet d’exposition. Moi-même, en essayant d’archiver tous les documents produits par le label, j’ai parfois l’impression de construire un musée d’objets consciencieusement répertoriés, mais qui changerait imperceptiblement de forme et de contenu au fil des années. Pour citer un dernier exemple, nous pouvons évoquer l’exposition Kunst *, qui s’est construite comme une première rétrospective. Au moment de réaliser ce projet, les organisateurs (dont les noms n’apparaissent nulle part) savaient que cette tentative de cristallisation des activités du label ne pouvait pas marcher, et que les matériaux qu’ils allaient présenter seraient par avance contredits par l’apparition de nouveaux groupes, clips et autres productions labellisés DhmR. Et pourtant ils jouèrent le jeu de la représentation de l’art comme ils jouent à faire de la musique, d’une part en décomposant les activités du label en différents objets culturels manipulables, observables et classables, et d’autre part en se fondant dans ce mécanisme actuel, que l’on trouve dans la critique d’art contemporaine comme dans notre quotidien, de vouloir enregistrer, archiver et donc rendre historique des moments, des mouvements ou des personnalités au moment même où les choses sont en train de se faire. Les diffuseurs, artistes et musiciens qui endossent tous les rôles, du fan à l’agent de promotion, du réalisateur de clip au metteur en scène, se placent avec ce type d’exposition en commentateur et le commentaire fait partie intégrante de leurs activités, le commentaire fait aussi œuvre. Une exposition comme Kunst est un leurre, et de même que nous assistions à un simulacre de festival, nous visitons ici un semblant d’exposition qui nous donne une vision forcément fausse d’une réalité dont on sait qu’elle est déjà autre chose au moment où on la regarde. Mais cela fait partie du jeu, cela fait partie de la stratégie mise en place par l’ensemble des membres du label, c’est la fiction


effective. DhmR, en tant que dispositif simulé et que structure officielle feinte, devient le lieu de l’articulation de nombreuses paroles, où les gens produisent leurs propres sujets, leurs propres objets et leurs propres histoires. Et grâce à cette capacité de pouvoir apparaître partout et d’adapter ses formes aux contextes, DhmR sera toujours en mouvement et donc toujours présent. Dick head man Records est précaire dans sa forme actuelle qui est très certainement amenée à disparaître, mais du fait de son agencement et de son économie flottante rien ne l’empêchera de se reformer ailleurs, autrement, avec d’autres personnes et sous un autre nom. Inès Sapin - Avril 2011 (revu et augmenté en juillet 2014)

Vue de l’exposition / View of the exhibit Kunst Diffusion 138, Saint-Martin-d’Hères, 2006

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PAN !

Un soir d’été 1992, alors qu’il est tout seul à regarder le temps passer, Serge se met à chanter. Serge n’a pas de copains et peut-être s’ennuie-t-il un peu. Dans sa petite ville de province, il n’en avait pas trouvé, et à la capitale, les gens le voyaient comme un gentil, un naïf, et il ne prit jamais la peine de les contredire. Un soir donc, il se met à chanter l’histoire de Bastien, un petit lapin qui, l’air de rien, détient le pouvoir de demain. Et déjà il n’est plus tout à fait seul. Suivant Bastien depuis leur pays des merveilles, une cohorte de copains viennent jusqu’à Serge, eux aussi réclament des chansons à leur nom, eux aussi veulent un peu d’attention. Serge, trop heureux de cette agitation inhabituelle autour de lui, s’occupe avec soin de ses nouveaux compagnons, de Pascal le résigné qui regarde trop ses pieds, du pauvre Vincent dont il faut calmer la colère, du fantôme d’Isaac le gamin qui se cache au fond du lac. Les jours joyeux, Serge glisse dans les eaux froides des pôles avec Frédérik et Dominik et les jours tristes, il tient les mains de Joël et Noël pour qu’ils n’aient pas peur. Serge s’impatiente aussi parfois, certains des copains sont trop indolents et très agaçants : il mouille dehors et Roméo ne sort pas, Alexandre est un poseur et Thomas un gros fainéant. Et Claude, Claude et son costume à rayures, s’il pouvait partir … Serge se sentirait tout de même plus à l’aise. À la fin de l’été, chacun a sa chanson. Mais personne n’a de musique, et les voilà, tous en chœur, à réclamer de la musique. Serge avait bien reçu quelques leçons de piano par sa tante quand il était petit et une fois il avait soufflé dans une flûte à l’école, mais de là à faire de la musique, le chemin est long et ça lui fout les jetons. Mais sous la pression des autres il est bien obligé de s’y mettre, alors il bricole : avec une vieille platine vinyle il imite les vibrations d’une basse, il épuise toute la gamme de bruits de laser d’une machine de l’an 2000, il use des différentes tonalités d’un téléphone, il fait des sons un peu brouillons avec ce qu’il trouve dans sa maison. Finalement

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ça n’est peut-être pas si compliqué ! Au début de l’automne, chacun a sa musique, et tous auraient enfin pu arriver à s’entendre. Mais c’est là qu’intervient Philippe Dorain. Philippe est un gars que Serge a rencontré par hasard un jour de fatigue de l’année 1991. Il ne lui avait pas fait une très bonne impression sur le coup, mais Philippe avait commencé à lui coller aux basques et Serge s’était petit à petit habitué à sa présence pas très consistante. Jusqu’à ce début d’automne, où Serge décide de lui faire écouter ses chansons. Et PAN ! Philippe sort soudain de sa léthargie et se met à échafauder toutes sortes de plans. Il prend Serge en main, lui dicte sa conduite, le soumet à son bon vouloir. Lui, il y croit dur comme fer au pouvoir de demain, mais il va falloir bosser. PAN ! c’est la main de Philippe sur la joue de Serge, une caresse qui laisse une marque vive. PAN ! c’est le début des ennuis, mais Serge qui ne faisait rien se dit que les ennuis c’est mieux que rien. Et puis ça n’est pas comme s’il avait vraiment le choix, Philippe sait être persuasif et l’avenir qu’il dépeint est brillant, très brillant. Car Philippe Dorain sait ce qu’il fait, c’est un professionnel. En 1992, il débarque avec son lecteur cassette et enregistre les bricolages expérimentaux de Serge, pour réaliser le premier album de PAN ! Philippe est déterminé, mais l’album n’est pas un succès et aucun label n’en veut : les paroles sont bien, mais il faudrait à Serge d’autres copains, des copains qui savent faire de la musique, de la vraie. Mais personne ne fait de la vraie musique excepté les musiciens, et les musiciens ne s’intéressent pas aux paroles de Serge. Alors il va continuer seul, enfin, avec Philippe. En 1993, ils enregistrent un solo au piano ; en 1995, ils investissent dans un micro professionnel et font une session studio ; en 1999, ils sortent la vidéo du premier live à Genève ; et puis plus rien, rien du tout, à peine une petite version de campagne dont il ne reste aucune trace … Il y a de l’eau dans le gaz entre Serge et Philippe. Philippe est génial, mais Serge ne l’aime plus, il a des doutes, il ne comprend pas où il veut en venir et il a la nette impression de se faire avoir. Philippe est pourtant nécessaire, sans lui Serge serait encore planté là tout seul dans sa petite ville, sans lui les copains de Serge seraient encore planqués là tout seuls derrière ses grosses lunettes. Philippe a aidé Serge à négocier avec lui-même et à se frayer un chemin parmi les autres, mais Philippe est devenu insupportable pour Serge, et Serge est bien trop timide pour Philippe. C’est à peu près à ce moment-là que Dick arrive dans la vie de Serge. Contrairement à Philippe et ses complaintes incessantes, Dick ne


parle pas, à peine émet-il quelques grognements de satisfaction. Dick est bien plus détendu, il aime ce que fait Serge et même ce qu’il ne fait pas. Pour Dick, la musique du futur peut déjà avoir vingt ans, ça n’est pas un problème. Pour Dick, le succès doit rester quelque chose de discret. Serge aime bien traîner avec Dick, il se sent plus serein et les amis de Dick sont bien plus drôles que les siens. Avec Dick, c’est comme si, enfin, il n’allait plus jamais être seul. On aperçoit parfois Bastien caché derrière la jambe droite de Serge, Philippe est fâché, il fait la gueule dans son coin, les autres copains sont partis, brûlés, noyés, brisés, mangés. Mais les mots sont toujours là et à chaque fois qu’il le peut, Serge chante et fait un nouvel album, et c’est toujours le même album, c’est toujours les mêmes paroles. Et dès qu’il en a l’occasion, Serge fait de la musique sur ces paroles, mais il est bien mieux équipé maintenant, il utilise des programmes de Dj. Anaëlle Pirat-Taluy - Février 2015

Digital et manuel Illustration du single  Joël et Noël / Artwork for the single Joël et Noël Philippe Dorain, 1992 Pixel art Courtoisie de l’artiste / Courtesy of the artist

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