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Extrait de Pierre Ciseau ou les tribulations d’un paysagiste en zone urbaine, par E. Torche-Pin, éditions de la Soif, 1992, page 128 « Pierre s'assoit sur le rebord de la jardinière, le modèle hexagonal en gravillon lavé qu’il avait choisi en 1974 pour agrémenter la place. Le rebord est trop étroit pour qu’il puisse se tenir dans une position confortable, ce qui lui demande un effort pour garder l’équilibre et confère à son corps une certaine raideur. Sur un des bancs sans dossier placés tout autour du square, il s’affaisserait, et ressemblerait à un vieux monsieur. Face à lui, l’œuvre fontaine, qui avait été conçue par un artiste dont le nom lui échappe, est immuable. Composé de larges cubes de pierre polie aux angles arrondis, avec comme une bouche protubérante là où l’eau devrait s’écouler, l’édifice qui semble venir d’un futur du passé porte les traces d’usure des dizaines d’enfants qui en ont fait leur terrain de jeu. La plaque dorée où était inscrit le nom de l’artiste a disparu. Pierre constate que la dalle du sol est rapiécée au point qu’on ne peut plus en imaginer l’apparence d’origine. Sur sa droite, un des bâtiments semble avoir été repeint récemment, il jouxte la longue barre parfaitement rectiligne, d’où surgissent des taches protubérantes de couleur rouge et bleu. À gauche, l’école de plain-pied qui était ouverte autrefois sur le square est maintenant cernée de toute part par un grillage vert rigide et surplombée d’un immeuble jaunâtre construit peu après. « Militant du bien commun… » Ces mots sortent en un souffle, comme une pensée à voix haute. C’est comme cela qu’ils se définissaient, lui et quelques-uns de ses confrères avec qui ils avaient fondé l’Association des Nouveaux Paysagistes. Ils répondaient à toutes les commandes publiques d’espaces verts, fréquentes dans ces années-là qui ont vu se multiplier les opérations de logements de masse. Mais avec eux, les espaces verts devenaient des agoras où les communautés nouvelles de ces grands ensembles modernes et autonomes pouvaient se rassembler et réinventer leur vie quotidienne. Dans ce quartier précisément, les immeubles offraient des brèches sur la campagne environnante et le square était un îlot central qui permettait à la parole de se répercuter d’une fenêtre à l’autre, d’une génération à l’autre. Aujourd’hui seul le bruit de l’incompréhension tourne en rond dans les coursives. « Le bien commun »… Pierre voudrait bien ne pas être cynique, mais il a constaté depuis longtemps que le « bien commun » n’intéresse pas tout le monde. Pierre tente de se relever mais le soleil du mois de mars est aveuglant, la tête lui tourne et sa jambe droite est engourdie. Il s’imagine ressentir quelque chose comme de la nostalgie, mais il ne sait pas vraiment pourquoi. Il émet un rire bref en voyant l’inscription « libre ? » sur la jardinière. Claude Abeille, le nom de l’artiste à la fontaine, lui revient soudainement. Il s’en souvient bien maintenant, ensemble ils avaient parlé de la beauté des jardins à l'italienne. »

Pierre Ciseau ou les tribulations d’un paysagiste en zone urbaine  

Texte pour l'exposition Pierre Ciseau, Villa Beatrix, Anglet, février 2016

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