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ENTRETIEN : DICK & INÈS SAPIN JUIN 2009


INĖS SAPIN Bonjour Dick. C’est comme ça que je dois vous appeler n’est-ce pas ? Juste Dick ? C’est une sorte de pseudonyme, Dick? C’est une façon de ne pas dévoiler votre véritable identité… Un peu comme Batman sauf que la seule chose que vous sauvez ce sont les apparences ? Bien, comment allez-vous, Dick ? DICK répond INĖS SAPIN Merci, mais je préfère que nous en restions au vouvoiement. Je ne tutoie pas les œuvres d’art habituellement, même si j’ai du mal pour le moment à vous situer dans une quelconque catégorie esthétique qui me permettrait de justifier votre présence sur ces murs. DICK répond INĖS SAPIN Oui, c’est une façon de rentrer dans le vif du sujet, car après tout vous vous positionnez vous-même dans le champ de l’art, bien plus que dans celui de la musique même si vous êtes le représentant, ou la mascotte je ne sais pas 5


très bien, du label Dick head man Records. DICK répond INĖS SAPIN Vous semblez tout droit échappé d’un tableau gothique, vous auriez pu être une de ces chimères moyenâgeuses que l’on trouve dans les tableaux de Jérôme Bosch. DICK répond INĖS SAPIN Je conçois cela, effectivement. Mais vous ne pouvez pas vous revendiquer du domaine de la fiction, même si au départ vous servez d’image à une abstraction appelée Dick head man Records. Cette abstraction regroupe des personnes réelles qui produisent, certes, une forme de fiction, mais qui apparaît dans le réel. Mais c’est exactement pour ça que je parlais d’apparence tout à l’heure : il s’agit d’une pratique de l’apparition. Vous procédez à un art performatif en quelque sorte sinon comment qualifier ces actions, poser nu pour des amateurs et en faire une exposition, être ici dans un salon de thé, si6


gner des autographes, se faire prendre en photo avec des fans. Vous êtes pour moi au contraire de la fiction, vous êtes une forme de réification du label Dick head man Records, qu’en pensezvous ? DICK répond INÈS SAPIN Oui, mais s’il s’agit d’audace, c’est une audace contestable. Après tout vous semblez vous jouer de tout et je vous soupçonne d’un certain égocentrisme. Votre cynisme affiché, ce sourire permanent, cachent pour moi des ambitions secrètes et en même temps un terrible besoin de reconnaissance, à tel point que vous vous êtes autoproclamé « œuvre d’art », alors qu’aucun artiste finalement ne vous a reconnu comme sa création. DICK répond INÈS SAPIN Peut-être. En regardant votre visage, j’y vois cependant la représentation d’un art transgressif tel qu’il peut être pratiqué de nos 7


jours, où il n’y a plus rien à transgresser. Vous seriez comme le symbole du 21ème siècle décadent et vulgaire, celui de la régression sur le plan artistique. Vous êtes là car il n’y a plus rien à faire, que la superficialité spectaculaire a remporté la partie. Vous êtes là car comme disait Theodor W. Adorno, les œuvres musicales et artistiques ont succombé à la fétichisation et sont devenues des marchandises culturelles. Vous êtes là car nous avons atteint les limites du postmodernisme et que nous ne savons pas encore comment qualifier ce qui va suivre. Êtes-vous cela Dick, le dernier symbole d’une transgression impossible ? DICK répond INÈS SAPIN Vous croyez ? DICK répond INÈS SAPIN Mais pourtant vous jouez avec tout ces phénomènes produits par la culture « populaire ». Vous faites partie de cette génération qui a embrassé le monde médiatisé sans 8


plus en faire la critique, au contraire, vous êtes dans l’expression de la célébration du spectacle. Vous répétez les formes musicales du divertissement par le biais de l’élément le plus populaire et le plus iconisé qui soit : le groupe de musique. De la même façon que le fait l’industrie du disque, vous vous attachez à produire de l’image, du packaging. Vous appauvrissez ces formes tout en leur conférant plusieurs niveaux de lecture, vous les déplacez par la suite dans un autre champ artistique. Est-ce de l’ironie, Dick ? DICK répond INÈS SAPIN Ce que vous essayez de me dire, c’est qu’il ne s’agit pas de parodie ? Vous essayez d’en décortiquer le fonctionnement. Tout est feint de manière très programmatique. C’est une forme analytique alors? DICK répond INÈS SAPIN En un sens, vous essayez d’écrire une histoire qui n’a pas encore eu lieu, par la pro9


duction de ce qui fait qu’un groupe de musique est un groupe de musique aujourd’hui : son image. Tous ces groupes labellisés Dick head man Records construisent leurs identités visuelles afin de s’affilier à un genre musical et ils revendiquent cette appartenance tout en étant en dissonance avec le genre. Vous réinventez l’Histoire de ce début de siècle en vous y infiltrant par le prisme de la culture populaire, en vous plaçant sur cette limite floue entre amateurs starifiés et soi-disant experts, en utilisant Internet, la plus efficace des technologies d’accès à l’information, qui a pour particularité de faire disparaitre toute notion de hiérarchie dans les goûts et les savoirs. Dans le futur, on pourra parler d’apocryphe en vous citant, votre existence sera remarquée, mais on ne pourra pas la placer dans l’encyclopédie de la musique, et difficilement dans celle de l’art. Mais ça n’est pas le but n’est-ce pas ? DICK répond INÈS SAPIN Alors peut-on dire que vous vous sauvez vous même de l’ennui et vous vous inscri10


vez en cela dans une certaine continuité situationniste de récupération punk ? Vous créez votre propre langage, votre propre fiction que vous inscrivez dans le réel, mais en y supprimant toute notion ou volonté politique. Vous procédez avec un certain dédain qui vous permet de faire et de défaire les choses comme si rien n’avait d’importance. En un sens vous ne prenez rien au sérieux, pas même vous-même. Vous n’êtes pas un super héros, vous n’êtes pas une œuvre d’art, vous n’êtes pas une chimère, vous n’êtes pas même l’icône pop que vous semblez vouloir jouer : vous êtes une imposture, Dick, une très belle et grande imposture. Enregistré au salon de thé Le Passage, 4 rue Paul Bert à Grenoble, lors de l’exposition Croquons Dick, le 19 juin 2009. L’entretien peut être écouté sur http://bit.ly/DhmRvideos

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Entretien avec Dick par Inès Sapin