Issuu on Google+

Dick head man Records’ Master Class AVU Intermedia studio3, Fine Art School, Prague, avril 2013 Avec : Benjamin Artola, Michal Cáb, Clôde Coulpier, Fabrice Croux, Dick, Dj Embed, Dj Pompier, France Fermier, Angus Frost, Miko Hara, Marek Hlavác, Hugues, Camille Laurelli, Eliott Marceau, Laurianne Monnier, Inès Sapin, Stéphanie Spitery, Anaëlle Pirat-Taluy, Jiri Skala, Adéla Taübelová & Tomáš Vaněk. A Take Over En ce mois d’avril 2013, Clôde Coulpier, Fabrice Croux et moi-même avons été invités par Camille Laurelli à conduire un workshop Dick head man Records avec des étudiants de l’École Supérieure d’Art d’Annecy et des étudiants de Tomáš Vaněk à l’Académie des Beaux-Arts de Prague. Ce workshop constituait la seconde partie du festival Pas par-là, débuté en novembre 2012 à l’ESAAA par un séminaire public lors duquel le label avait été introduit auprès des participants et du public*. Dick head man Records est un projet qui appelle naturellement à la participation et à l’appropriation. Tout le monde est libre d’utiliser le label pour ses propres envies et intérêts et quand Dick, derrière son sourire approbateur veille à la bonne conduite de l’ensemble, il ne le fait pas comme un leader despotique, mais plutôt comme figure de ralliement, tel un Guy Fawkes de la musique. Cependant, si en tant que co-diffuseurs du label nous avions déjà propagé sa bonne parole dans divers endroits du globe, c’était la première fois que nous avions pour mission de joindre à nous des étudiants dans le cadre de leur apprentissage. À notre grand avantage, nous n’avions rien à leur apprendre. Nous pouvions tout au plus leur préparer le terrain, leur montrer ce que nous faisions et comment nous le faisions et leur laisser la liberté de prolonger ou pas ces façons de faire. Le label ayant cette particularité d’être une structure mouvante pouvant englober tout un tas d’idées, il n’y avait pas lieu ni de les convertir aux nôtres ni de les soumettre à des procédés quelconques, et il nous semblait d’ailleurs qu’ils ne se seraient de toute façon pas soumis. Lorsque nous sommes arrivés à Prague, un événement n’allait non pas bouleverser nos plans, mais plutôt donner le ton au contexte dans lequel nous nous trouvions. Les artistes Ivars Gravlejs et Avdei Ter-Oganian, qui devaient initialement être présents pour documenter le workshop, faisaient l’objet d’une plainte pour dégradation de biens publics. Avdei avait, lors d’une nuit mémorable photographiée et racontée par Ivars, réalisé des graffitis grossiers en Russe sur les murs de la ville, qui devaient constituer sa participation à l’exposition Global/Local proposée par la galerie NTK. Les policiers qui les avaient pris en flagrant délit étaient évidement peu enclins à voir en ces insultes un quelconque travail artistique, et cette action marquait pour ces artistes le début d’une lourde aventure administrative. La reprise Pour permettre une entrée simple et toute en douceur dans le monde de Dick head man Records, nous avons décidé de travailler sur le thème de la reprise, qui nous semblait tout à fait approprié pour ce qu’il représentait et pour le potentiel qu’il offrait. Lors du workshop qui avait eu lieu à Annecy pour la première partie de Pas par-là, les artistes invités, à savoir Tomáš Vaněk, Alice Nikitinova et Avdei Ter-Oganian, avaient eux-mêmes exploré ce thème en proposant aux étudiants de refaire une de leurs œuvres, avec pour principe premier de l’améliorer. Les étudiants avaient dû reprendre, réinterpréter et s’approprier les productions de ces artistes en les ramenant à leurs propres pratiques. La différence, importante, concernant le workshop mené à Prague était que dans l’idée de reprendre, nous ne proposions pas à chacun


d’affirmer sa propre position, mais bien plutôt de se débarrasser de soi-même, de se jeter et de se disperser dans la grande nébuleuse Dick head man Records. La reprise (cover en anglais) a évidemment une place particulière dans le milieu de la musique. Matthieu Saladin dans la revue « Volume ! » consacrée à ce sujet, énumère ainsi toutes ses formes : « La reprise est un objet ambigu qui traverse toutes les musiques populaires, apparaissant tour à tour comme hommage, parodie, forme d’apprentissage, vecteur d’émancipation, exercice de style, régime d’invention de nouvelles esthétiques, identification du groupe de fans, récupération marchande, pillage, ou encore mode d’appartenance à une tradition musicale. […] » Si on s’en tient à cette large définition, Dick head man Records est en lui-même un label de reprise. Non pas car ses groupes reprennent des morceaux spécifiques, bien que certains comme France Fermier, les Dead People ou Raoul Beckman en fassent leur fonds de commerce, mais plutôt car ils reprennent LA musique en elle-même. Les membres de DhmR se reconnaissent dans toutes les formes de musique, ils examinent et rejouent les processus de création des différents genres et mouvements de ces dernières années, et inscrivent leurs créations dans une autre dimension culturelle. Les musiques créées sous l’égide du label, loin d’être un simple écho ou une parodie, manifestent alors l’idée de quelque chose d’identique et pourtant de différent. Elles sont une reformulation des musiques déjà entendues, qui font partie de notre mémoire partagée, données avec un décalage dû à l’individualité des groupes et à leur façon de procéder, et dû à leur technique de non-musiciens et à l’utilisation quasi systématique de certains logiciels de son. Lorsqu’il écrit Pierre Ménard, auteur du Quichotte, Jorge Luis Borges démontre comment une copie, même complètement identique, peut dépasser l’original en terme de sens, car elle comporte une distance critique vis-à-vis de son objet et de son histoire que le texte de base ne possède pas. Pierre Ménard est un auteur fictif du début du vingtième siècle dont l’œuvre maîtresse, mais secrète, est d’avoir reproduit dans son espagnol d’époque des fragments du roman de Miguel de Cervantès Don Quichotte, donnant ainsi une subtilité et une complexité à un texte au départ très « couleur locale » et simplement distrayant, rien qu’en changeant son contexte d’écriture. De la même façon, en copiant la musique, les groupes labélisés Dick head man Records ne prétendent pas faire mieux « musicalement », mais ajoutent à leur pratique et à leur expérience esthétique, outre un plaisir non dissimulé à jouer à faire semblant, une attention particulière au fonctionnement de l’industrie musicale et à la fabrication des musiques populaire actuelles, notamment en terme d’originalité et d’authenticité. Tout cela s’accompagne de différentes stratégies de manipulation et de brouillage, notamment dans la production en continu et la diffusion des musiques, qui rend difficile l’identification de ces groupes. Nous ne savons pas précisément à qui nous avons à faire - amateurs éclairés, professionnels désespérés ou musiciens ironiques - ni dans quel but ils agissent. A take over La reprise chez Dick head man Records a lieu dans tous les domaines : reprise des sons, reprise des lignes graphiques des genres musicaux, reprise des clubs de fans et identification par le biais d’œuvres plastiques, reprise des stratégies d’apparition des groupes (concerts ou albums) ou reprise des comportements narcissiques de célébrité. La seule chose que le label ne reprend pas, c’est le programme des maisons de disques visant à faire de la moindre reprise un succès marketing. Travailler sur la reprise à partir du répertoire DhmR peut donc constituer en différentes choses, bien éloignées de l’unique fabrication de sons. Une des méthodes qui pourrait être employée nous est donnée justement par Pierre Ménard : pour reprendre le texte de Cervantès, il faut d’abord devenir Cervantès, à savoir connaître l’espagnol, retrouver la foi catholique et partir en guerre contre les Turcs. Reprendre des productions Dick head man Records demanderait le même genre d’implication : pour refaire un morceau d’Holar, il faudrait s’isoler quelques mois en hiver, dans un


village où la nuit est perpétuelle ; reprendre Jeanet and her Bad Girl demande un feu de camps et un boyscout à son service, Roy Jake de se refaire une adolescence à Belgrade et James D. quelques années en hôpital psychiatrique ; quant à une reprise des gigots d’Agnès, elle nécessite d’avoir connu la dure réalité de la vie dans la rue, Capitaine Sentiment les souffrances d’un vrai chagrin d’amour et Verrat Killa celle d’un cochon qu’on égorge. Méthodes relativement difficiles à mettre en œuvre, et que Pierre Ménard avait fini par transformer, en décidant que Cervantès n’existait plus et qu’il était lui-même le seul auteur valable du Quichotte, œuvre qui d’ailleurs n’avait alors pas besoin d’être faite pour être vraie et effective. Nous avons de même assez vite oublié l’envie de faire reprendre des morceaux Dick head man Records aux étudiants, pour les faire se concentrer sur les pratiques de compositions de la musique et les différents systèmes possibles de la reprise. Ainsi, pour reprendre, il faut d’abord prendre, et l’idée de cover c’est alors rapidement transformée en celle de take over, à savoir une prise de contrôle, ou même une prise de pouvoir. Nous ne leur avons pas demandé de nous remplacer, mais nous avons induit qu’ils pouvaient le faire, qu’ils pouvaient transformer Dick head man Records, s’en servir comme simple prétexte pour inventer autre chose, se l’approprier et puis s’en défaire. Ouverture des jeux de la musique Chez Dick head man Records, la musique, pour revenir sur une idée déjà évoquée maintes fois ailleurs, est un jeu. C’est donc un jeu que nous avons proposé comme situation concrète d’apprentissage et comme point de départ aux participants du workshop. Workshop que nous avons alors solennellement transformé pour trois jours en Master Class, grâce à l’intervention de quatre musiciens du label, Hugues, le guitariste du groupe Holly Day, France Fermier, Dj Embed et Eliott Marceau, un des compositeurs de Ggrü. L’idée de la Master Class étant d’emblée d’une belle ironie : cours d’interprétation donné par un maître de la discipline, passant par un exercice pratique souvent réalisé en public, la Master Class est censée induire la transmission d’un savoir expert. Étant donné que le propre des artistes et musiciens DhmR est justement de ne pas être expert, le « cours » ne portait évidemment pas sur l’apprentissage de la musique, mais sur le partage d’expériences et sur les possibilités induites par la non-expertise et la non-spécialisation, annulant ainsi toute distinction entre enseignants et élèves. Après deux jours de présentation du label de la façon la plus exhaustive possible, comprenant une conférence d’Inès Sapin et un matraquage de vidéos clips, d’images et de musiques (d’autres auraient parlé de « générosité » ), la première étape fût de prendre possession du studio de Tomáš Vaněk, de transformer le contexte de travail des étudiants pour le mettre aux couleurs de Dick head man Records. Une scène fut montée au milieu du studio pour constituer l’espace de réalisation et de performance des étudiants, qui s’est par la suite étendu jusque dans les couloirs et la cafétéria de l’école. Toute personne qui franchissait la porte du studio, même s’il ne prenait pas part activement à l’exercice demandé, se retrouvait intégrée au workshop, le plus souvent dans un rôle de spectateur. L’idée était de créer une nouvelle situation, qui n’était ni abstraite ni forcée, qui transformait la salle de classe et avait pour avantage de mettre directement les étudiants face à leurs peurs et à leurs hontes éventuelles. La Master Class démarra par une cérémonie d’ouverture menée par Dick en personne. Sur des socles, des petits papiers repliés dans des boîtes contenant des noms de groupes et de genres de musique (que nous avions inventé pour l’occasion) devaient être piochés par les groupes d’étudiants. Chaque groupe s’est ainsi vu attribué un nom et un genre, à partir desquels il eut trois heures pour réaliser un morceau et inventer des personnages, des situations, des costumes ou des décors, avec l’aide d’un mentor, avant de se produire sur scène. Ils avaient pour objectif de former un nouveau groupe, à partir de l’idée qu’ils pouvaient se faire d’un genre de musique, réel ou fictif, et en imaginant son histoire et sa filiation. Par le biais du jeu, on souhaitait leur montrer la facilité de


l’activité. Mais aussi démontrer une autre facilité, celle des industries culturelles et des médias à créer eux-mêmes des icônes et des scènes musicales. Après le tirage au sort, quatre nouveaux groupes furent répartis ainsi : Goodbye Gaypride, genre Complextro, mentor Hugues. Bes Moi, genre Gospel Expérimentale, mentor Eliott Marceau. I fucked your boyfriend, genre Psycho Dance, mentor Dj Embed. Da Moucroute, genre World Fusion, mentor France Fermier. Chacun des musiciens eu une façon particulière de mener sa Master Class. Hugue, très directif, pris en charge la musique et laissa les deux filles de la formation Goodbye Gaypride écrire les paroles et chanter, chacune s’étant donné un rôle spécifique dans la composition de leur duo : la gentille versus la méchante. Dj Embed, moins directif, laissa ses poulains de I fucked your boyfriend s’amuser un moment chacun sur leurs machines, l’ensemble viendrait plus tard, ou pas, quand ils se retrouveraient sur scène. Le groupe d’Eliott Marceau se réparti comme suit : un leader charismatique répandant son flot de paroles bienheureuses et deux musiciens extatiques. Quant à France Fermier, elle préféra laisser son élève Pépino prendre son envol par lui-même, les membres du groupe Da Moucroute s’étant séparés quelques minutes seulement avant leur prestation, suite à une incompatibilité caractérielle. La Master Class se termine par un court concert, en présence de spectateurs improvisés, dont certains prendront la suite sur scène. Dékuju Man Records Lors des deux jours qui suivirent la Master Class, on a vu émerger des quatre coins du studio pas loin de vingt nouveaux groupes. La scène fût envahie par des nouveaux arrivants qui piochèrent inlassablement les bouts de papiers restés dans les boîtes et improvisèrent le Trip Hop Speed du Braquemard Collectif, la Fire Folk des Casual Dead ou le Black Opera de Evil Dread. On trouvait des musiciens en train de s’enregistrer dans les couloirs, dans les bureaux (Dry Throat et ce qui est devenu le tube Here I’m) ou dans les toilettes; certains participants disparaissaient des heures et revenaient avec des morceaux réalisés sur Magic Music Makers, à l’aide d’un Kaossilator (Minimum Efficient, qui produisit un album complet en deux jours) ou à la guitare sèche. C’est face à cette production débridée de musiques que nous avons décidé de conclure le workshop par la réalisation de la compilation Dékuju Man Records. Le dernier jour, la compilation est prête, comportant vingt et un morceaux et gravée en quelques trentaines d’exemplaires. Elle est distribuée lors des sets de Hradcanska et de Dj Pompier donnés à la cafétéria de l’école transformée pour l’occasion en petite salle des fêtes. Dick y improvise quelques pas d’une danse mystique comme pour consacrer ce moment, puis fait ses adieux aux nouveaux membres du label, en espérant qu’ils ne s’arrêteront pas là où nous les avons laissé, mais qu’ils auront plaisir à continuer à être des musiciens imparfaits et prolifiques. Peu de temps après notre départ, Tomáš et Alice prirent soin d’effacer les graffitis faits pas Ivars et Avdei, démêlant ainsi leurs problèmes avec la justice, mais n’effaçant pas pour autant leur tout nouveau casier judiciaire. Anaëlle Pirat-Taluy Été 2013 *Pour la présentation complète de Dick head man Records, se référer à la conférence donnée le 13 novembre 2012 à l’ESAAA.


Dhmr's master class - A take over