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Conversation avec Hannah Lees à propos de l’exposition Appartement 4 Réalisé dans le cadre de ma résidence à Clermont-Ferrand, cet entretien est le premier d’une série qui sera menée avec l’ensemble des artistes résidents pour l’année 2013-2014. Ces entretiens porteront essentiellement sur les conditions de création en résidence d’artistes. L’entretien avec Hannah Lees a été mené en anglais puis traduit par mes soins.

Anaëlle Pirat-Taluy & Hannah Lees Conversation à propos de l’exposition Appartement 4, proposée par Hannah Lees Artistes-en-Résidence, 38 rue Jeanne D'arc à Clermont-Ferrand / 9 - 15 novembre 2013 Avec : Rhys Coren, Andrew Gillespie, Lauren Godfrey, Jack Lavender, Hannah Lees, Ella McCartney, France-Lise McGurn, Stuart Middleton, Marco Palmieri, Anaëlle Pirat-Taluy, Michael Pybus, Lavinia Singer, Marianne Spurr, Oliver Sutherland and Camilla Wills.

Anaëlle Pirat-Taluy : Nous nous sommes rencontrées il y a seulement quelques semaines, dans la cuisine de l’appartement où tu proposes maintenant une exposition, alors que nous étions toutes les deux invitées pour « Artistes en Résidence » à Clermont-Ferrand. Les circonstances nous ont mises au même endroit au même moment et c’était suffisant pour commencer cette conversation. Je ne connais pas très bien ton travail, mais comme je savais que j’allais partager un appartement avec toi pour une semaine ou deux, j’ai cherché ton nom sur Google et j’ai pu jeter un œil à ton site Internet. Je sais que ce n’est jamais la meilleure façon de découvrir le travail d’un artiste, même si la plupart du temps on ne connait les artistes qu’à travers ce qu’ils laissent derrière eux sur Internet. La première vraie rencontre avec ton travail ce fut quand je t’ai vue cuisiner du chou rouge pour obtenir ce colorant végétal que tu utilises pour tes vêtements teints. On a profité de ce moment pour discuter de choses et d’autres, de livres et d’expositions que nous avions aimés plutôt que de nos travaux respectifs, et je peux te remercier ici pour la soupe réconfortante que j’ai mangée ce soir-là. Nous avons aussi discuté de notre situation à Clermont-Ferrand et tu en es arrivée à cette idée de faire une exposition dans l’appartement. Cet appartement a quelque chose de spécial, il est utilisé pour recevoir des artistes et des commissaires d’exposition. Il est vide, avec juste ce qui est nécessaire pour y vivre, et en même temps il est plein de tout ce que les occupants peuvent y amener. C’est un endroit où quelque chose est supposé se passer. On peut imaginer les conversations entre les occupants, les échanges d’idées sur les pratiques artistiques de chacun, la préparation des travaux à réaliser le lendemain à l’atelier, ou juste le moment où quelqu’un a cuisiné assez de pâtes pour nourrir tous les autres, les longues soirées à lire sous la couette parce qu’il fait trop froid ou les moments perdus à regarder par la fenêtre les gens qui entrent et sortent de la gare… Si des artistes se rencontrent ici, ils ne parlent probablement pas d’art, ou alors d’une façon très informelle, mais ils partagent un moment de vie comme ils partagent cuisine, salle de bain, sofa, dentifrice et livres. Ils vivent comme d’habitude, mais avec l’objectif commun de faire de l’art à un moment donné. Pour moi, le propos de cette exposition est de révéler la fonction première de cet appartement qui sert à connecter par différents biais les gens qui y vivent. Cette exposition consiste en organiser, recréer et mettre en évidence ce contexte particulier de création et d’échanges. Hannah Lees : C’est drôle parce que les fois où j’ai été en résidence d’artiste avant, c’était toujours avec les mêmes artistes du début à la fin, et c’est la première fois que je reste en résidence pour trois mois


avec des artistes, des curateurs ou des écrivains qui restent à l’appartement une, deux ou trois semaines, mais jamais aussi longtemps que moi. J’ai presque l’impression d’être chez moi et que des étrangers viennent y séjourner de temps en temps. C’est un étrange genre de « chez-moi », je me suis retrouvée à y faire beaucoup de ménage et à m’y sentir comme une fée du logis. J’ai aussi cherché à savoir ce que faisaient les autres résidents, et s’ils étaient curateurs ou auteurs (comme toi) c’était très difficile de se faire une idée. Je me souviens que tu disais qu’il y avait une photo de toi sur Internet, et parce que tout était en français c’est la seule information que j’ai pu avoir : une photographie de toi que tu n’aimais pas. Rester dans cet appartement est assez étrange, je te l’accorde. Il y a quelques « œuvres » faites par les résidents précédents, mais sinon tout est très basic. J’ai appris qu’un couple d’artistes qui a résidé dans l’appartement avait acheté la plupart des assiettes, des tasses et des équipements de cuisine. Je pense qu’au départ cet appartement devait être vraiment brut ! J’ai eu envie d’y faire une exposition après avoir lu des livres sur des artistes qui ont présenté leurs œuvres de façon domestique ou dans des dispositifs domestiques, comme les travaux de Marc Camille Chaimowicz, Celebration of life, ou l’exposition dans la cuisine de Franz West à la biennale de Venise. J’ai réalisé aussi que dans mon propre appartement à Londres, j’ai beaucoup d’œuvres de mes amis ou d’artistes que j’admire, mais aussi des bols et des assiettes que ma mère a faits. Mon mari est artiste et tous les deux nous achetons des choses pour la maison qui ne sont pas forcément des œuvres au sens traditionnel du terme, mais parce qu’elles sont peu communes et connectées à ce que nous faisons en tant qu’artistes. Pour l’exposition, je crois que je voulais vivre dans un endroit qui donnerait l’impression d’une exposition, mais où les œuvres seraient « chez-elles », qu’elles soient fonctionnelles ou qu’elles contribuent à l’appartement d’une certaine façon. Par exemple, Jack Lavender a fait une lampe pour le salon car celle qui y était est cassée. Il a aussi fait un dérouleur de papier toilette car il n’y avait nulle part où poser le papier toilette. Andrew Gillespie a fait un rideau de douche car celui de l’appartement n’était pas très bon. Je voulais aussi inclure des lettres, des cartes-postales et des images pour donner l’impression que l’appartement est habité et non juste utilisé temporairement. Lavina Singer m’a envoyé des poèmes par la poste et Marco Palmieri m’envoie des cartes postales faites main depuis Rome, qui seront montrés sur une pile de courrier, parmi les choses qui sont envoyées à l’appartement, pour la plupart des prospectus. Comme il n’y a pas Internet à l’appartement, je pense que la plupart des résidents regardent des DVD sur leur ordinateur ou lisent des livres et j’ai eu l’impression de revenir dans le temps car même mon IPhone ne recevait pas Internet ! Du coup, je pense que ça t’oblige à lire, à réfléchir à ton travail ou à parler aux autres résidents, car il n’y a rien d’autre à faire. Je voulais aussi montrer des artistes que je connais ou qui sont des amis, comme si je les invitais à passer du temps avec moi. Comme les autres artistes ont été choisis par « Artistes en Résidence », j’ai trouvé qu’il pouvait être intéressant de sélectionner mes propres résidents avec qui passer du temps. Et puis, je m’intéresse aussi beaucoup aux maisons de collectionneurs, quel genre d’art ils collectionnent, comment ils utilisent leur collection etc. J’ai toujours aimé l’idée d’un


collectionneur possédant une Brillo Box d’Andy Warhol et l’utilisant comme table, ou bien de passer commande à un artiste pour réaliser quelque chose de spécial pour sa maison, comme ce cendrier de Yoshitomo Nara que possède le directeur de West London Project.

Anaëlle Pirat-Taluy : C’est comme si chaque personne qui vivait ici devait y laisser quelque chose pour les autres : une œuvre, des assiettes ou un grille-pain comme celui que je sais que tu as toi-même acheté. C’est comme un accord secret, tu dois donner quelque chose à cet appartement avant de partir, en échange du temps que tu y as passé. Justement, je me demandais si tu avais toi-même des œuvres chez toi. J’allais te demander si tu voulais faire cette exposition juste parce que l’espace était à disposition et que tu avais besoin d’une façon de « finir » ta résidence, ou si c’était un moyen de recréer ce que tu avais déjà chez toi. Je pense que tu as pu t’approprier cet appartement, même si finalement tu n’es qu’une invitée parmi les autres, car il n’y a pas d’hôte. Le gardien de la maison t’a donné les clefs et pour devenir toi-même l’hôte parfait, tu devais recréer ton parfait petit chez-toi. Je ne suis pas spécialiste du travail de Marc Camille Chaimowicz, mais je crois qu’il a construit du mobilier et créé des intérieurs de la façon dont cela pouvait s’accorder avec lui. Ce qu’il a construit n’est pas forcement fonctionnel, mais c’est fait pour sa propre utilisation, pour sa propre façon de vivre sa vie quotidienne. Peut-être que c’est la même chose ici : tu voulais avoir un endroit où vivre à ta façon, où tout est plus confortable pour toi et tes invités potentiels. Je suis assez intéressée aussi par comment l’art peut être présenté de façon domestique, mais encore plus par la façon dont des œuvres d’art peuvent exister dans des contextes domestiques. J’aime bien penser à comment une œuvre peut s’intégrer dans l’appartement et dans la vie quotidienne de son propriétaire. C’est plus une question privée que publique, c’est comment, en tant que collectionneur, tu vis avec ces œuvres et qu’est-ce qu’elles te procurent en faisant partie de ta maison et de ta vie. Je pense que la plupart des œuvres que nous mettons chez nous - mais c’est peut-être parce que j’ai un petit appartement moi-même – sont juste les petites choses importantes que nous voulons avoir sur le mur au-dessus de notre lit ou sur la bibliothèque avec les livres. Ces choses n’ont pas besoin d’être ostentatoires pour être fortes et avoir du sens. On a discuté de ça aussi, un peu, de comment ton propre travail est fait de petites choses qui ne demandent pas énormément de manipulation. Tu peux prendre tes œuvres avec toi facilement partout où tu vas. J’aime beaucoup cette relation à la pratique artistique, ça me parait une façon plus accessible de faire de l’art et d’apprécier l’art. Grâce à leur simplicité de forme, ces œuvres sont à notre niveau, dans notre vie quotidienne, et nous touche directement. Du coup j’aime l’idée d’avoir choisi ce genre d’objets discrets pour ton exposition. On peut difficilement les distinguer des autres objets, mais on est entouré par eux et tout semble pouvoir être une œuvre potentielle. J’ai moi-même une collection, avec beaucoup de travaux d’amis artistes. Je ne l’ai pas commencée parce que je le voulais, mais j’ai réalisé à un moment que je l’avais. Cette collection est faite de toutes sortes de choses, il y a des œuvres, mais aussi des objets au statut plus ambivalent. Au début, c’était des cadeaux ou des échanges que j’ai fait avec mes amis, puis c’est devenu un peu comme une obsession, tout ce qui me semblait important pouvait devenir une partie de ma collection. J’aimais l’idée d’être entourée de ces travaux d’artistes, chacun étant là pour une raison particulière. J’aime l’idée qu’ensemble ils forment un abri pour mes pensées et mon travail. Pour moi, rassembler une collection d’art chez soi c’est un peu faire comme un enfant qui se construirait une cabane dans un arbre, ou un adulte qui composerait sa bibliothèque idéale. C’est créer un espace dans lequel on se sent en confiance et en même temps un espace propice pour le


déploiement de ses idées et de son imagination. On peut se reposer sur ces objets, et en même temps ils nous stimulent, et notre maison devient comme une enclave et un terrain de jeu pour l’action, la réflexion, l’interprétation, le rêve ou le faire-semblant. Hannah Lees : Je repensais à ce que tu disais avant à propos de la vue depuis les fenêtres de l’appartement, et j’ai réalisé que depuis ma chambre, je ne pouvais pas voir la gare, juste d’autres appartements et le « New York Café » en bas de la rue. Peut-être que c’est intéressant aussi, que les autres résidents voient leur porte de sortie, des gens voyager, venir ou partir de Clermont-Ferrand. Mais moi je vois toujours la même chose et c’est toujours des gens qui montent ou descendent la rue, qui prennent un café ou une bière ou qui garent leur voiture. J’ai relevé le courrier de l’appartement hier soir et c’était étrange car comme personne n’y vit il n’y avait aucun courrier personnel, juste un tas de prospectus périmés. Ça m’a fait penser que dans mon immeuble à Londres, il y a une boite à lettre spéciale pour les prospectus ou pour le courrier des gens qui ne vivent plus là, un peu comme les limbes des lettres mourantes, et j’ai pensé que c’était la même chose pour la boite à lettre de cet appartement. Même les œuvres postées pour l’exposition ont été délivrées à l’adresse de l’atelier. Pour l’exposition, je vais cuisiner du pain et servir du vin dans la cuisine. C’est une partie d’une série d’événements en cours où je sers du pain (généralement fait avec des graines anciennes) et du vin rouge. J’aime l’idée d’un rituel qui unit les gens grâce à la nourriture et à l’alcool, mais je me suis rendu compte qu’en France c’est plutôt normal d’avoir du pain et du vin aux vernissages, à Londres, c’est de la bière et rien à manger ! J’aime l’idée que ce soit servi dans la cuisine, de remplir l’appartement avec l’odeur du pain frais et de donner l’impression aux gens qu’ils viennent manger et boire, et pas voir de l’art. La plus grande partie de ma collection vient soit d’amis artistes, soit d’éditons que j’ai achetées à des galeries, et j’ai aussi quelques-unes de mes propres œuvres et celles de mon mari. On a aussi une grande collection de livres d’artistes. J’ai toujours voulu avoir une bibliothèque et ma collection de livres est très bien organisée. Je pense que si je n’avais pas été artiste j’aurais été bibliothécaire ! Pour l’exposition, j’ai amené des livres de ma propre bibliothèque et Olivier Sutherland a fait un livre aussi, il y a donc un genre de salle de lecture ou de mini-bibliothèque. Je ne suis pas sûre de vouloir que ces œuvres soient adaptées à ma façon de faire, comme pour Marc Camille Chaimowicz, mais plutôt qu’elles créent un environnement d’expérimentations. Rhys Coren a réalisé une œuvre sonore qui sera jouée dans le salon, cela ressemble à la musique qu’on peut entendre quand on est mis en attente au téléphone, tu sais, c’est impossible à décrire et il n’y a ni début ni fin. J’aime bien l’idée que pour un moment, un visiteur va s’assoir dans le salon, écouter la musique et regarder les livres. Ou alors qu’il va être assis à la table de la cuisine, manger le pain que j’aurai cuisiné et peut-être discuter avec la personne assise à côté de lui. Une autre chose que je trouve intéressante : mon atelier appartenait à Marc Camille Chaimowicz, avant qu’il ne déménage dans un autre atelier dans le même immeuble. Quand j’y ai emménagé, je savais que ça avait été le sien, il y avait une étagère qu’il avait construite, du lino qu’il avait posé et des vieilles taches de peinture sur le sol. J’ai passé un long moment à


lentement enlever ces tâches. Les couleurs venaient de sa palette et j’avais l’impression étrange de « l’enlever » lui-même de l’atelier, pour que l’atelier devienne le mien. Anaëlle Pirat-Taluy : En France, c’est commun d’avoir à manger et à boire lors des vernissages, mais offrir simplement du pain et du vin c’est ajouter une couche de rituel au cérémonial du vernissage, c’est comme si tu insistais sur le fait que les visiteurs devaient se rencontrer et parler ensemble. Ce rituel c’est une sorte d’introduction à la visite de l’exposition. Comme tu disais, les gens vont venir manger et boire et peut-être se parler, et je pense que l’exposition n’est pas faite pour regarder de l’art, œuvre après œuvre, mais pour y traîner. D’abord, car ce n’est pas facile de trouver les œuvres du premier coup vu qu’elles font partie de l’appartement et sont mélangées au mobilier ou au courrier. Comme tout est dans le détail si on entre dans l’appartement on ne voit pas tout de suite l’exposition. On sait qu’il y en a une car on a reçu une invitation, mais on ne voit rien du premier regard, on doit s’approcher des choses, se plonger dans l’exposition. Mais peut-être que je me trompe et que tu veux mettre des cartels sous les œuvres, ou donner un plan de l’exposition, mais je pense que c’est mieux si on n’est pas sûr de ce que l’on voit. Et aussi, ça fait sens car comme je disais tu es devenue l’hôte de l’exposition, on vient chez toi, et comme n’importe quelle maîtresse de maison tu vas pouvoir discuter avec les personnes que tu reçois à propos des objets qu’ils voient. Je pense que pour visiter l’exposition, les gens ont besoin de rester quelque temps dans l’appartement, avoir une tasse de thé avec toi, passer l’après-midi dans le salon pour lire un livre ou travailler un peu. Peut-être même que les visiteurs devraient être invités à rester la nuit, juste pour avoir l’opportunité d’utiliser le nouveau rideau de douche. Bon, c’est exagéré, mais je crois que pour apprécier l’exposition tu dois devenir un résident temporaire comme toi et moi et les autres résidents que tu as choisis. En fait, je vois l’exposition comme un environnement dans lequel tu peux faire quelque chose, et où tout ce que tu vas faire va être induit par cet environnement. Et ainsi, toutes les choses qui auront lieu dans l’appartement, comme lire un livre ou prendre le thé, feront partie de l’exposition. Le fait d’avoir demandé aux artistes de réaliser une œuvre spéciale pour l’appartement c’est important. Tu aurais pu avoir choisi des pièces déjà existantes et les avoir ramenées avec toi, mais tu as voulu des choses spécifiques. C’est comme un cadeau qu’ils t’ont fait. Et tu partages ce cadeau avec les visiteurs invités. Et en même temps tu fais cette exposition juste avant de partir, et tu vas repartir dans ton vrai chez-toi avec ces œuvres sous le bras. L’exposition est aussi éphémère que ton séjour ici. Est-ce que tu penses que tu vas laisser quelque chose pour les prochains résidents ? Je comprends pourquoi maintenant tu es si intéressée par le travail de Marc Camille Chaimowicz ! Je pense que si j’avais dû enlever ces traces de l’atelier j’aurais été ennuyée, mais sans doute parce que je suis un peu trop fétichiste à propos du travail des artistes. J’aurais ajouté l’atelier en entier à ma collection. Mais bien sûr, si tu es artiste toi-même, tu dois effacer les traces des artistes précédents, pour laisser la place libre à ton propre travail. Hannah Lees : Je suis d’accord pour ne pas mettre de cartels, c’est important que les œuvres ne soient pas mises sur un piédestal et séparées des autres objets de l’appartement. Il n’y aura pas de liste d’œuvres ni de plan car j’aime l’idée de venir dans l’appartement et de tout voir comme art potentiel, de voir les oignons dans leur bol, ou les branches de romarin suspendues à un clou, ou le morceau de papier avec des informations sur les poubelles comme de l’art.


Après l’exposition, je vais prendre les œuvres avec moi et rendre l’appartement comme je l’ai trouvé en arrivant, comme une page blanche. C’est drôle parce que j’ai parlé un peu des œuvres à mon mari et il m’a dit : « super, maintenant on a un nouveau rideau de douche et un nouveau pot pour les plantes ! » Je pense que les artistes veulent récupérer leurs œuvres, mais je vais demander à certains d’entre eux si je peux leur acheter leur œuvre pour mon propre appartement à Londres. J’aime bien l’idée que ta première confrontation avec mon travail ait été de m’avoir vu cuisiner, ça me rappelle une histoire que m’a racontée le directeur de la Serpentine Gallery à propos de l’artiste Marisa Merz et d’une sculpture qu’elle avait dans sa cuisine. Le directeur Hans Ulrich Obrist est allé rendre visite à Marisa Merz chez elle en Italie, et il fût tout de suite frappé par une œuvre accrochée dans sa cuisine. Quand il a demandé s’il pouvait la montrer dans la galerie, elle a dit non, que c’était à elle et qu’elle l’aimait bien ici. Il a passé un long moment à tenter de la persuader de montrer cette pièce et elle a finalement accepté ! Il m’a aussi raconté qu’à la Tate Gallery ils ne savaient pas comment conserver les sculptures de Marisa Merz qu’ils avaient, parce que la saleté et les résidus sur les pièces font parties des pièces, et que son travail est tellement connecté à sa vie que les deux ne font qu’un. Je suis aussi d’accord qu’il est important que les gens passent du temps dans l’appartement. J’aime beaucoup aller dans des librairies indépendantes, surtout celles des centres d’art, où on peut voir une exposition, regarder des livres, prendre un thé ou une bière, et avoir l’impression de faire partie de quelque chose. Je pense que le Wiels à Bruxelles fait ça très bien par exemple, mais c’est peut-être parce que c’est une ancienne brasserie que c’est dans la nature du bâtiment d’être sociable ! Deux des œuvres que je vais montrer sont une nappe en soie et une robe teintées avec des colorants d’origine végétale, c’était étrange de les repasser dans l’appartement. Je repasse parfois mes vêtements teints dans mon atelier s’ils sont vraiment froissés mais je ne repasse jamais rien chez moi, seulement pour les occasions très spéciales quand je veux avoir l’air au mieux. C’était quasi cérémoniel de repasser ces deux choses dans l’appartement, comme si je les préparais pour une occasion spéciale. Et je ne mets jamais de nappe sur ma table chez moi ! La robe sera mise sur un cintre, je ne sais pas encore si je vais la mettre dans la salle de bain (on m’a parlé une fois de ce truc de la vapeur de la douche qui permet d’effacer les plis des vêtements) ou dans ma chambre, mais cela semble trop personnel comme ça, c’est trop personnel d’inviter les gens dans ma propre chambre.

Anaëlle Pirat-Taluy : Cette histoire de rideau de douche me perturbe un peu : c’est comme si on transformait une œuvre en quelque chose de fonctionnel, alors que c’est habituellement la chose la moins fonctionnelle de toutes. Je ne sais toujours pas quoi penser du fait de prendre une douche avec une œuvre d’art. J’hésite entre « ok, c’est juste un rideau fonctionnel et décoratif fait par quelqu’un qui fait habituellement de l’art » et « je dois l’enlever avant de me doucher, sinon je vais l’abîmer, c’est une œuvre ! » Je verrai bien… L’histoire de la conservation des œuvres de Marisa Merz est très typique, je trouve, de la contradiction qui existe entre les artistes et les historiens de l’art. Les historiens sont toujours dans l’idée de l’objet pérenne et autonome, même si les artistes font des choses éphémères et contextuelles. Le cas de Marisa Merz est particulier car son travail, du moins au début, était


précisément contre cette idée du pouvoir de l’art comme objet suprême, mais était plutôt quelque chose d’imperceptible et sûrement pas fait pour être conservé ensuite dans des musées. En même temps c’est important de pouvoir continuer à voir les œuvres… Peut-être que certaines œuvres ne sont pas faites pour être conservées comme objets, mais peut-être par le biais d’histoires, de documents, d’archives photographiques sur ce que les artistes faisaient quand ils travaillaient. Et aussi, peut-être que Obrist aurait dû se contenter du plaisir ressenti au moment où il a vu cette œuvre dans la cuisine : il voulait partager sa découverte en montrant l’œuvre dans une exposition, mais cette œuvre n’aura pas le même impact auprès du public dans la galerie qu’elle a eu sur lui dans la cuisine. Au Magasin, le centre d’art où j’ai travaillé plusieurs années, il n’y a pas de collection mais nous gardons dans l’atelier des choses laissées par les artistes invités qui ne sont pas ou plus des œuvres, mais parfois juste le matériel qui a servi à faire une installation ou qui faisait partie d’une œuvre. Et personne n’ose s’en débarrasser… c’est juste là, à prendre de la place et à pourrir dans l’atelier. Sur le toit de l’auditorium du Magasin, il y a toujours les panneaux de bois blanc et rouge que Daniel Buren a utilisé pour son installation lors de la première exposition du lieu en 1986. C’était une installation réalisée spécifiquement pour l’espace et ce sont juste des panneaux de bois. Ce n’est plus une œuvre mais c’est toujours là, dans un mauvais état car personne n’en a pris soin. Cette œuvre n’existera plus jamais, c’était un moment et cela va juste rester dans la mémoire des visiteurs qui sont venus à ce moment. Enfin, c’est un sujet bien trop large pour qu’on puisse s’étendre plus ici. Et à propos de ta robe teinte, peut-être que tu peux l’accrocher dans ta chambre sans permettre aux gens d’y rentrer. Ce sera la pièce maîtresse secrète !

Conversation avec l'artiste Hannah Lees  

Conversation à propos de l’exposition Appartement 4, proposée par Hannah Lees Artistes-en-Résidence, 38 rue Jeanne D'arc à Clermont-Ferrand...

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