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A Simple Story

…tout à coup la joie d’une ambition réalisée l’envahit. Les enfants naufragés sur l'ile déserte qui constitue le décor de Sa majesté des Mouches* ont ceci en commun avec les artistes échoués dans la galerie Mladych à Brno : devant eux s’ouvre un paysage sauvage, à la fois sympathique et hostile, où ils vont pouvoir gouverner selon leurs propres lois, s’abroger de toute contrainte et se consacrer à l’expérience de la fête et de la liberté. La galerie, certes, ne regorge pas des mêmes fruits merveilleux à cueillir, cochons sauvages à chasser ou rochers à explorer que l’ile découverte par les enfants aux yeux écarquillés. Elle est dure et froide, vide de tout élément vivant. Elle est le lieu où les artistes devront recréer le monde à partir du désert blanc immaculé de ses murs.

Les yeux brillants, la bouche entrouverte, triomphants, ils savouraient leur droit de conquérants. Le même sentiment les enivrait, les liait, ils étaient amis.

Camille fût invité par Katerina à repeupler la galerie déserte. C’était une lourde responsabilité et en même temps la possibilité étonnante de réaliser un vieux rêve imprécis. Son choix fût pragmatique et sentimental. Tout seul il était vulnérable, et l’envie mêlé d’un peu d’appréhension lui fit choisir parmi ses amis ceux qui allaient l’aider dans sa tâche. Il prendrait avec lui quelques objets personnels auxquels il tenait : cette petite toile qu’il avait acheté à David plusieurs années auparavant et aussi la première carte de visite d’Ivars, encore jeune adolescent blond au regard impétueux, que sa mère lui avait donné. Certains artistes viendraient avec lui, d’autres lui confieraient leurs biens les plus précieux. Cette exposition deviendrait alors le théâtre d’une tentative déraisonnable et maladroite à redevenir sauvage, à réinventer sa pensée, son travail et sa pratique en les appliquant à l’organisation de sa propre survie, alors qu’au dehors, l’humanité est déjà sous la menace d’une fin dont chaque seconde la rapproche un peu plus. On aura des règlements, s’écria-t-il avec enthousiasme. Des tas de règlements.

Les œuvres arriveraient bien protégées dans de belles caisses en bois, avant de se déployer sur le territoire vierge de la galerie. Pour éviter tout débordement, l’intelligente et efficace Triin emploierait ses connaissances à édicter les premières lois de l’exposition. Elle en entrevoyait déjà les différents devenirs. L’ordre des choses serait épinglé sur un mur, il consisterait en un schéma technique d’une évidence lumineuse. Soucieux de fonder les bases d’une nouvelle société aux allures surréalistes, le pragmatique Tao créerait une monnaie lunatique, permettant des échanges incertains et fluctuants. Enfin, Serge ferait office de chef de chantier, avec son parfait plan de rationalisation de la manutention et du stockage des œuvres. Avec tout leur efforts, et sous la houlette de l’ingénieux, décontracté et optimiste Angus MacGyver, les artistes se sortirait sans encombre de cette robinsonnade désespérée.

Il peignit en blanc une joue et le tour de l’œil, puis enduisit de rouge l’autre côté de son visage et barra le tout d’un trait de charbon de l’oreille droite à la mâchoire gauche.

Une fois bien ancré le socle sur lequel l’exposition se tiendrait, la peur absurde et inavouable du vide serait facile à contrer. Alice s’en amuserait même, et peindrait des trous comme pour conjurer le mauvais sort. Pour les plus peureux, quelques peintures paysagères seront accrochées, qui crèveront les murs comme des fenêtres et donneront un air familier et rassurant à l’ensemble. Fanette viendra avec sa boite à outil d’alchimiste, qui ne permettra pas de réparer grand-chose mais pourra toujours aider à cacher la misère et la crasse des jours passés sous un voile de paillettes et de diamants. Il faudra se méfier de cette boite particulièrement fourbe : la fascination qu’elle exerce s’avère dangereuse et mal utilisé elle devient l’instrument du leurre et


du mensonge. Frivole et insoupçonnable, elle pourrait empêcher les artistes d’accéder à la vérité crue.

Lentement, le silence s’appesantit sur la montagne au point qu’on entendit les crépitements du feu et les sifflements de la viande en train de rôtir. Raphael préparerait avec les lattes du plancher des petits bouquets de brindilles mignonnes dont ils se serviraient pour faire du feu. Il l’entretiendrait avec minutie, trop heureux d’avoir réalisé le plus petit feu de camp du monde. Ils se rassembleraient autour pour se réchauffer et cuire la nourriture. La fête battra son plein, laissé toujours ouverte, ses battants retenus par des cales-portes aux motifs ésotériques. Les insouciants chanteront, danseront et joueront de la guitare. Ils boiront à n’en plus finir des alcools passés en fraude, imaginant des plaisanteries de mauvais goût, utilisant les paillettes pour barbouiller un ciel étoilé sous lequel ils se raconteront toutes sortes d’histoires colorées, avant de s’effondrer dans leurs inquiétudes et leur vomit. Il sortit son couteau de sa gaine et le planta dans un tronc d’arbre. La prochaine fois, pas de quartier.

Après avoir bu, chanté et joué toute la nuit, les plus vaillants iraient Frire l’Aube dans la jungle nouvelle. Ils brailleraient pour attirer les bêtes sauvages, se déferraient de leurs costumes odorants et disparaitraient dans les épais feuillages. Ils relâcheraient leur conscience calculatrice au profit de l’instinct pur qui relie la proie à son prédateur. Ils donneraient en offrande à leur nouvelle idole, monstre poilu venu d’une époque et d’une galaxie lointaine, les têtes des bêtes qu’ils attraperaient. Les rites païens auxquels ils s’adonneraient marqueraient la fin de la peur, et le début d’un autre désir, lourd, pressant, aveugle.

Les ténèbres se peuplèrent soudain de griffes menaçantes, de mystères affreux. Interminable, l’aube effaçait les étoiles…

Le goût du sang leur fera oublier jusqu’à leur nom et leur langage, devenu onomatopées obscures. Ils ne sauront plus qui ils sont, ni pourquoi ces choses arrivent, ils se fondront alors en toute chose. La mélopée enchanteresque et obsédante de Vitna enveloppera la galerie d’un brouillard épais où le soleil n’apparait que par petites tâches lumineuses, et déjà les créatures divines et magiques envahiront les lieux, sans que rien ne puisse plus les retenir. Dans un coin du désert devenu noir, un sylvain s’allumera, curieux être des forêts que Fabrice, préférant aux châteaux fortifiés l’abstraction du tas, aura modelé dans le sable mouillé.

Que faisiez-vous ? Vous jouiez à la guerre ? […] Pas de victimes, j’espère ? Pas de cadavres ?

« Tu serai triste si je mourai ? » Les relations sont radicales dans le désert, et s’y abandonner implique de penser, d’agir et d’aimer avec intensité, jusqu’à un point intenable. Au-delà, les réponses deviennent extrêmement simples. Des incertitudes sur les devenirs de l’exposition, Triin en a fait la collection. Elle devra les penser, les activer et les aimer avec intensité pour en comprendre les sens et les implications à l’échelle du réel. Puis, comme les enfants sur l’ile déserte, les artistes et leurs œuvres finiront par être délivrés : sales, les cheveux longs et broussailleux, et le visage crayonné de milles messages obscures. Anaëlle Pirat Juin 2010

*William Golding, Sa Majesté des Mouches, 1954


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