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NO. SPÉCIAL / MAI 2018
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NO. SPÉCIAL / MAI 2018
Le droit au logement a été reconnu dès 1948 par la Déclaration universelle des Droits de l’Homme : « Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment par l’alimentation, l’habillement, le logement [...] » (Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, art 25-1), accompagnée de lois mises en place pour le faire appliquer. Cependant la première loi pour lutter contre l’insalubrité des logements n’apparaît qu’en 1850, avec une volonté hygiéniste de résorption des « taudis », notamment à Paris. Durant la Seconde guerre mondiale de nombreux immeubles sont détruits et dé-
- tériorés, il est alors nécessaire de reconstruire, cependant cela peut prendre du temps. S’ajoute à cela l’exode rural et l’arrivée de main d’œuvre étrangère entraînant une forte augmentation démographique dans les villes. Apparaît en conséquence une importante crise du logement. De nombreuses personnes dont les conditions de vie deviennent difficiles sont contraintes à vivre dans des logements surpeuplés. S’en suit une longue période de reconstruction permettant à la France d’améliorer les conditions d’habitat ainsi que de réduire le déficit de logements (période des grands ensembles. cf, Cité Radieuse - Le Corbusier, 1952).
« Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment par l’alimentation, l’habillement, le logement [...] »
Les conditions de logement en France se sont donc incontestablement améliorées, cependant l’INSEE estime que « 2,7 millions de ménages vivent encore dans un logement surpeuplé en 2013, soit 9,5 % des ménages. Cette mesure du surpeuplement est basée sur la comparaison du nombre effectif de pièces composant le logement et d’un nombre normatif de pièces dites « nécessaires » au ménage calculé en fonction de sa taille, de l’âge et de la situation familiale de ses membres. On compte une pièce pour le ménage, une pièce pour chaque couple composant le ménage, une pièce pour chaque adulte ne vivant pas en couple (19 ans et plus), unepièce pour deux jeunes enfants
(moins de 7 ans), une pièce par grand enfant ou pour deux grands enfants s’il sont du même sexe. » On peut voir que la problématique du surpeuplement est loin d’être réglée. De plus elle réapparaît actuellement : « 8,6 milllions de personnes touchées par le surpeuplement en 2013, dont 934000 en surpeuplement accentué ». Cela est notamment dû à une mauvaise “répartition”. En effet, beaucoup de logements sont à l’instar d’être sur-occupés, “sous-occupés”. Avec le temps, beaucoup de personnes, veufs, enfants qui héritent, habitent dans un grand logement (4/5 pièces), alors que leurs 4 voisins vivent dans un 2 pièces sinistrés. Cette nouvelle crise du logement
s’explique principalement par une hausse de la précarité. En effet la pauvreté « a augmenté entre 2005 et 2015, touchant près d’un million de personnes supplémentaires » d’après l’INSEE « 8,9 millions de personnes sont pauvres en 2015 » en lien avec la crise économique et l’augmentation du chômage. Elle s’explique aussi par les transformations familiales (notamment l’éclatement des cellules familiales), l’inadéquation de l’offre et de la demande, l’évolution démographique, la montée des inégalités, une prise en compte insuffisante des phénomènes migratoires ainsi qu’une mauvaise anticipation de ces évolutions par les gouvernements successifs ces 30 dernières années.
Cependant cette réactivation du surpeuplement n’est pas générale, on peut identifier une accentuation des inégalités face à ce problème. On peut l’observer à des échelles différentes dans tous types de logements même si il est particulièrement présent dans les métropoles, le parc locatif privé et dans les foyers de travailleurs migrants. C’est un phénomène que l’on retrouve aussi chez des personnes sans domiciles propres qui sont obligées de trouver des solutions parfois précaires, chez des propriétaires qui sont contraints à habiter un logement trop petit ou encore chez les locataires qui ne peuvent se permettre de vivre dans un logement conforme à leurs besoins.
Les squats, caravanes, habitats de fortune, cabanes ne sont pas comptés comme étant des logements en suroccupation. Les conséquences du surpeuplement dans un logement sont nombreuses et dangereuses. On y trouve le manque d’intimité, l’anxiété, le manque d’espace pour les enfants, le manque de sociabilité, des problèmes familiaux, un impact sur la santé mentale et physique. Mais aussi des conséquences sur les besoins essentiels (se nourrir, dormir, se soigner). On observe ces situations dans le mal logement de façon générale mais certaines sont spécifiques au sur-peuplement : par exemple le fait de devoir s’organiser de façon stricte dans l’espace et le temps,
de se restreindre énormément de manière à optimiser le moindre geste, et le moindre espace. Cette préoccupation devient oppressante et demande beaucoup d’énergie.
Une des conséquences majeures du surpeuplement est le manque de sommeil. En effet lorsqu’il est impossible de s’isoler du bruit, de la lumière et des mouvements il devient compliqué de dormir.
On observe des répercutions sur la santé. La proximité favorise la transmission de maladies contagieuses. La concentration de personnes dans un lieu restreint avec une mauvaise ventilation du au manque de place, provoque de la condensation et des problèmes d’humidité qui portent atteinte à la santé.
Les problèmes se répercutent sur la scolarité des enfants, adolescents ou étudiants, ainsi que sur le travail des adultes. Chacun ne possède pas l’espace dont il a besoin pour travailler, ni le calme nécessaire. Martin « Il est difficile de se concentrer car il y a toujours quelqu’un autour, j’ai des mauvaises notes. » Cela peut mettre en péril la possibilité de poursuivre des études.
La sur-occupation contraint souvent à une vie sociale restreinte. Dans toutes les civilisations humaines, le foyer est le point central à partir duquel s’organisent les rapports sociaux. Cependant dans un logement en sur-population, ces interactions sociales sont difficiles. En effet, le manque de place et la honte provoqués par la situation de logement empêche de recevoir et facilite un repliement sur soi.
Le manque de place provoque des difficultés à prendre et partager les repas. Martin ( 22 ans ) « Nous vivons à 7 dans 68 m2. Nous ne pouvons pas manger tous en même temps car nous possédons qu’une toute petite table, du coup nous mangeons deux part deux. Josquin et moi sommes les derniers a manger, du coup nous devons manger très tard. En général je suis fatigué, je mange vite et ne prend pas des repas corrects, cela se ressent sur ma santé physique.».
De plus avec le manque de place, il devient difficile de stocker de la nourriture. Martin « On achète principalement des conserves, parce qu’on a pas vraiment la place de cuisiner ni de ranger beaucoup de nourriture, je sais que ce n’est pas très bon pour la santé ».
Le surpeuplement a aussi un impact sur les relations familiales. Les moments à partager avec la famille devant être source de plaisir deviennent source de conflits et de tensions. Ces tensions peuvent dériver en violence. L’entassement empêche les familles de développer des relations saines et détendues.
Au sens propre du terme, l’intimité est une notion qui se rapporte généralement au sentiment d’association avec autrui. Elle valorise les échanges, la transparence et le rapprochement en laissant apparaitre une certaine vulnérabilité de l’individu. Cette notion, en permanente évolution s’adapte à son époque et surtout au contexte de vie dans laquelle elle prend place. En France, le concept d’intimité met plutôt l’accent sur la protection d’une intériorité et oscille entre les besoins dits « primaires » (dormir, manger, se protéger du froid et de la chaleur, etc…) et les besoins dits « secondaires » (possession matérielle, etc…) Pendant longtemps le concept d’intimité à l’intérieur d’un logement à été mis de côté dans les critères de confort. Au Ier siècle avant J.-C., Vitruve développe dans son traité d’architecture l’idée de la cabane primitive aux origines de l’architecture : bien que dépendant de l’« activité de l’homme », la cabane est une réalisation naturelle et innée qui compte seulement parmi les besoins primaires.
Avant le XVII ème siècle, la promiscuité entre le privé et le public était si forte que la notion de l’intime était absente, en effet, les rapprochements familiaux et sociaux s’apparentaient à la vie commune. C’est à partir de la fin de la seconde guerre mondiale (XVIIIe siècle) que des efforts apparaissent au sein des logements pour rendre possible cette intimité. A l’époque moderne, les nouvelles démarcations entre sphère publique et sphère privée correspondent à la définition de nouveaux idéaux : retrait personnel, sociabilité sélective et de convivialité, intimité familiale et domestique. « On a commencé à distinguer la chambre de la salle. » (E.T. Hall, 1978)
La demeure se referme sur le cercle familial et celui des proches. La vie privée devient donc possible, tout d’abord en se séparant de la société mais également en s’isolant des autres membres du foyer. « La population française a conquis l’espace domestique nécessaire au développement de la vie privée » (Antoine Prost, 1987)
Les espaces domestiques comptent énormément: ils organisent la vie domestique et familiale. Les deux sont donc complémentaires: il n’y a pas d’espaces domestiques sans vie domestique. Il est donc porteur de règles et de valeurs anthropiques (dû à la présence de l’être humain). L’intimité dans les espaces domestiques est transmise par le concept de privacy défini par H. Proshansky (1973), I. Altman (1975) et D. Stokols (1981). En effet, la privacy définie l’apparition d’une limite identifiable, repérable qui vient séparer les différents espaces ou encore plus précisément l’ouverture/fermeture au monde extérieur et le retrait chez-soi.
Le « chez-soi » mais surtout le « soi » renferme l’intimité de l’occupant des lieux, ce dernier peut décider de la cacher ou de la dévoiler: il crée son intimité. Aujourd’hui perçue comme normale, cette vision de la vie privée n’a pas toujours été une évidence car elle nécessite d’avoir un espace, défini en mètre carré, pour chaque personne. Par exemple pour se laver à l’abris des regards des autres, pouvoir écouter de la
musique ou lire sans déranger et être dérangé, conserver ses effets personnels, avoir des rapports intimes, etc… Le logement mais surtout l’architecture du logement en elle-même doit donc être capable de favoriser l’épanouissement des individus et plus encore, d’apporter des émotions positives qui elles-mêmes favorise ce sentiment d’intimité. L’architecture de l’espace doit donc être capable de favoriser l’adaptation et l’appro-
priation de l’espace de vie privée, tout en laissant une place aux espaces collectifs, en évitant d’imposer des choix ou usages aux occupants qui définiront eux même leur mode d’occupation. Par exemple, le Corbusier défendait lors du CIAM (Congrès international d’architecture moderne) de 1946, l’idée du prolongement du logis, c’est-à-dire les aménagements extérieurs favorisant la vie collective.
« En France, le concept d’intimité met plutôt l’accent sur la protection d’une intériorité »
Le fait de ne pas pouvoir accéder à un territoire intime participe énormément à la dévalorisation de soi et surtout de son estime personnelle. Le « chez-soi » est à la base considéré comme un lieu très intime et sécuritaire. C’est avant tout un lieu qui aspire à la sécurité et qui protège des menaces extérieures, lorsque l’on accepte d’y faire pénétrer quelqu’un, on accepte aussi de lui dévoiler une par de soi. C’est un lieu où l’on s’exprime librement que ce soit au niveau de sa personnalité ou de ses goûts. Les objets ou encore la décoration révèle au monde une partie de notre histoire. Dans un logement surpeuplé,
l’individu est restreint sur son champs de possibilités. En effet, il possède/habite le logement sans pour autant pouvoir se l’approprier. Se construire et être « bien » chez soi est souvent établit grâce à la façon d’aménager et de décorer. On vient s’ancrer dans un lieu intime qui devient rapidement le notre et qui viendra évoluer en fonction de nos codes culturels. Comme le souligne Bernard Salignon, « Le sentiment d’appropriation ne peut pas se développer au sein d’un logement dans lequel vous ne vous sentez pas vous-même ».
Alors que certaines personnes comme Vu Hong Son (21 ans, en colocation avec un jeune travailleur dans 20 m2) ne ressentent pas énormément ce manque d’appropriation : « Nous sommes des personnes peu pudiques, on se sent bien ici » d’autres personnes comme Léa (25 ans, en colocation à 3 dans 28 m2) ont du mal à vivre avec : « Même si j’habite ici depuis 8 mois, je n’arrive toujours pas à me dire que c’est chezmoi. D’ailleurs j’essaie de venir ici le moins possible… » . Plus la situation s’installe dans le temps et plus elle devient pénalisante, difficile à vivre, à supporter. Le sentiment de déshumanisation par le rejet, la honte et la perte de dignité est l’épreuve la plus vio
-lente et la plus intolérable que les personnes en situation de mal-logement/sans abri subissent. En manque d’espace personnel, un individu ne peut garder secret ce qu’il y a de plus profond en lui, ses pensées, ses sentiments. Cela peut endommager la santé mentale et le développement. Il ne peut pas décider de ce qu’il souhaite dévoiler ou cacher aux autres. Ainsi il ne peut différencier les visiteurs en qui il a confiance et souhaite se dévoiler, des autres. Il ressent alors une intrusion constante, oppressante, une sensation d’espionnage qui empêche de se développer et de se forger correctement. Chez les enfants, ce manque d’intimité peut forcer à devenir mature trop tôt. Il se met en
travers de l’épanouissement de l’individu et du développement de sa personnalité singulière.
LÉA, 25 ANS, en colocation à 3 dans 28 m2
« Oui on peut dire que je vis très mal cette situation, je la subis même... »
Lorsque l’intimité est supprimée, la recherche d’intimité dans le logement surpeuplé se fait par tous les moyens. A l’aide de moyens physiques ou encore morales, tout est mis en œuvre pour retrouver de la solitude. Cette recherche se fait par une organisation stricte. La mise en place de règles et d’horaires permet de respecter l’intimité de chacun. Léa (25 ans, en colocation à 3 dans un 28 m2) « On a mis des règles au niveau de l’utilisation de la salle de bain et de certains espaces, que l’on utilise pour se changer. De cette façon on arrive à retrouver un peu d’intimité, ces règles et horaires nous permettent de se sentir mieux et d’être rassuré car elles évitent les
intrusions. Elles nous permettent d’avoir des moments de solitude » Les habitants d’un logement en sur-occupation cherche à retrouver des moments et des objets qui leur sont totalement privés. Léa (25 ans, en colocation à 3 dans un 28 m2) « Je tiens un journal intime, c’est mon intimité à moi car je sais que personne ne pourra y entrer. » Des moyens physiques sont aussi utilisés pour créer des espaces intimes. Josquin (21 ans, en colocation à 7 dans 68 m2) « On a étendu des draps au milieu du salon de façon à le séparer en deux. Cela nous donne l’impression d’avoir des chambres. Même si la séparation est très légère, visuellement ça change tout. » Par ces moyens, ils tentent de se re
créer un cocon. Ils installent une barrière visuelle, pour se sentir en sécurité dans un lieu privé.
Bibliographie:
SERFATY-GARZON Perla, Le Chez-soi : habitat et intimité, Paris : Armand Colin, coll.Sociétales, 2003
POHN-WEIDINGER Axel, Une statistique de l’intimité, la catégorie du « logement surpeuplé » entre statistique et droit, Belin, Genèses (n° 92), 2013
FRANCE CULTURE Rédaction, Surpeuplement dans les logements : des conséquences sur le développement de l’enfant, 2018
MOURARD Numa, À la recherche de l’intimité, Ethnologie française, Presses Universitaires de France, 2002
DARCHIS Elisabeth, Aux sources de l’intimité, Le Divan Familial (n° 11), In Press, 2003
LEROUX Nadège, Qu’est-ce qu’habiter ? Les enjeux de l’habiter pour la réinsertions. Vie sociale et traitements, Janvier 2008, n°97
DEVERT Bernard et Fauroux Roger, En finir avec le mal logement. Paris : Cerf, 2010
FONDATION ABBÉ PIERRE, Rapport annuel #23 : l’état du mal-logement en France, 2018
INSEE, Des ménages toujours plus nombreux, toujours plus petits, INSEE Première n° 1663, 2017